En ce mercredi 12 août 2026, tandis que s’en vient, en soirée, une éclipse quasi totale de soleil visible depuis... là où je me trouve (le Sud-Ouest) et dans des conditions optimales (ciel entièrement dégagé, pas de nuages prévus) je vérifie enfin, après deux des trois injonctions normalement envoyées aux blogueurs de la plate-forme, que mon abonnement sera bien renouvelé sans action particulière de ma part. Et comme toujours en pareille occasion je me dépêche de poster quelque chose, comme pour... comme pour quoi, au fait? Pour justifier un renouvellement alors que je n’écris plus? C’est idiot: quelques lignes à l’arrache ne compensent pas un silence exagérément long - je ne suis plus venue là depuis la fin de janvier, soit presque huit mois. La plus longue absence jamais consentie en dix-sept années de blog. D’autant que, sans rien écrire, je souhaite malgré tout - du moins pour le moment - conserver cet espace «au cas où» la velléité scripturale me reprendrait de manière régulière (bien que je n’y croie pas trop!) et, surtout, garder le contenu de cet espace en l’état c’est-à-dire exempt de publicité. Même laissées en dormition (à fur et mesure que coulent les mois puis les années, la liste des archives s'amenuise, toujours davantage), je ne tiens nullement à voir ces pages où persiste à palpiter une bonne part de moi encombrées de ce que je déteste le plus parmi ces innombrables scories qui polluent la vie quotidienne: LA PUBLICITÉ! voir fleurir des publicités ici ce serait comme si ma personne, mon être de chair et de pensée, était gangrené par des organismes invasifs, en croissance perpétuelle et s’agrégeant à leur hôte jusqu’à ce que celui-ci suffoque et meure.
Ô certes, je suis promise à la tombe et nul déni ne pourra jamais me préserver de cette échéance, quelque force que j’y emploie (et Dieu sait que j’en use, de l’énergie mentale à fuir cet âge maudit, ce «temps qui passe», ce temps assassin qui détruit et efface tout sur son passage après l’avoir inexorablement décrépi…). Mais n’étant pas encore morte ni tout à fait nullifiée par la déchéance, je fais en sorte de préserver ce qui peut être préservé. En outre – sans doute est-ce cela «être vivant» – j’ose croire, voire espérer, que le temps reviendra où j’écrirai de nouveau, introspectivement ou pas, peu importe.
Oui, en ce sens, je puis dire que «j’ai la foi» – sans cierge et sans prière (quoique...), mais cela reste une foi. Ce que fera l’avenir de cette foi ? À voir…
Robert Crais, Otages de la peur (traduit de l’anglais – États-Unis – par Hubert Tézenas), club France Loisirs 2002 (avec l’accord des éditions Belfond) – 498 pages.
C’est le nom du romancier qui m’a poussée à prendre ce livre bien que je n’aie pas été, sur le moment, capable de comprendre d’où il me parlait – pour ce qui est des réminiscences voir par ici. Le titre a l’air assez racoleur, l’illustration de couverture est saisissante mais la quatrième pour le moins inepte – trois lignes de critique dithyrambique qui ne disent absolument rien de l’intrigue ni des personnages et qui, en ce qui me concerne, auraient plutôt un effet répulsif: ce côté sensationnaliste me déplaît, pourtant j’emporte le livre. Je le commence aussitôt, pour l’achever quatre jours plus tard, sous le coup d’une véritable addiction – vite, savoir ce qui va se passer, savoir comment ça va finir mais, en même temps, ne pas pouvoir se résoudre à sauter un seul mot, une seule virgule, lire, tout, absolument tout, écouter les silences, les ruptures, les vacarmes, sentir peser les instants quand tout se fige et les brusques accélérations quand les événements s’emballent… L’irrépressible envie de savoir comment vont tourner les événements et, surtout, ce qu’il advient des personnages, qui supposerait de lire «en diagonale» pour ne s’arrêter qu’aux passages nodaux, est contrebalancée par le besoin tout aussi irrépressible de tout écouter, de tout ressentir dans les moindres nuances, ce qui exige à l’inverse une lecture en totale attention. Ces deux forces contradictoires s’exercent en un parfait équilibre, ce qui transforme la lecture en un constant dilemme: sauter des pages pour savoir, ou refréner son impatience et suivre le récit. Une tension permanente qui résulte davantage de l'art du romancier que de l'intrigue en elle-même.
En effet, celle-ci s'avère de prime abord bien peu originale: en Californie, par une après-midi torride, un malfrat de bas étage, Dennis Rooney, 22 ans, fraîchement sorti de prison, décide sur un coup de tête de braquer une petite station-service avec ses deux comparses, son jeune frère Kevin et un troisième larron du nom de Mars. Un coup minable qui ne rapportera que quelques centaines de dollars mais qui paraît ne présenter aucun risque – on braque le mec, il a la frousse, il vide sa caisse et on se barre. Sauf que rien ne se passe comme prévu: le commerçant, armé, fait mine de se défendre. Alors il est abattu… à partir de là l’engrenage censé être huilé au poil commence de se gripper: les trois braqueurs finissent retranchés dans une luxueuse villa dont ils prennent les trois occupants – un père de famille, Walter Smith, et ses deux enfants, Thomas et Jennifer, en otage. Puis les événements s’enchaînent inexorablement vers une véritable apocalypse – le roman est une parfaite illustration, et dans son acception la plus tragique, de l’expression «tomber de Charybde en Scylla».
Reste que ce schéma implacable n'aurait pas ce pouvoir d'envoûtement sur le lecteur s'il n'était servi par une narration magistralement organisée. Il y a d'abord la construction, tout en fragmentation: cinq parties, des chapitres puis, à l'intérieur de ceux-ci, une succession de séquences précisément localisées, minutées («Vendredi, 20h32, Palm Springs, Californie») puis, dans chaque cadre spatio-temporel ainsi balisé, à nouveau des unités narratives segmentées, chacune centrée sur un personnage en particulier et clôturée par ce qu’on appelle en bon français un cliffhanger. L'effet d'attente est là mais il y a bien plus. Par son art de caméléoniser* son narrateur qui, sans jamais se départir de sa posture omnisciente, plonge en focalisation interne dans les tréfonds pour le moins tourmentés des principaux personnages, où souvenirs, pulsions mortifères, désirs, remords, blessures traumatiques et émotions aiguës se livrent une perpétuelle bataille en préalable aux actions déterminantes, le romancier suscite un intérêt passionné pour ces êtres qu'il a engagés dans un destin funeste – le lecteur ne peut pas ne pas se soucier de leur sort; celui-ci lui importe au moins autant que le déroulement des événements. L'on est ainsi lié au récit par de multiples attaches, et cette liaison est encore resserrée par une remarquable justesse d'écriture, aussi bien dans la tonalité d'ensemble, le rythme des phrases, que dans le registre de langue, variant subtilement dans les dialogues comme dans les passages intériorisés en fonction des personnages mis en scène. Une justesse d'écriture dont on ne peut bien sûr juger qu'à travers le prisme de la traduction, mais faisons donc confiance au traducteur, partons du principe que son travail a fidèlement servi le talent de Robert Crais et qu'en commentant le texte français, c'est bien à ce talent qu'on rend hommage.
Un dernier facteur contribue à la qualité du roman: le temps, et sa scansion. Le récit, compte non tenu du prologue et de ce qui tient lieu d'épilogue, tient en moins de vingt-quatre heures (difficile ici de ne pas songer à la fameuse unité de temps de la tragédie classique, surtout qu'elle se double d'un respect littéral de l'unité d'action et que celle de lieu est à peine bousculée): commencé le vendredi après-midi à 14h47 il s'achève le lendemain samedi à 4h53. Son déroulement par séquences soigneusement minutées fait résonner tout au long de la lecture un tic-tac silencieux qui accroît encore l'effet d'attente. Et achève de faire de ce roman une véritable tragédie.
[Digression en forme d'aparté. La littérature est, je crois le seul art qui possède le pouvoir de modeler dans ses dimensions les plus extrêmes le temps de l’œuvre – en l’occurrence celui du récit (une temporalité sur laquelle n’influe aucune des autres temporalités à prendre en compte quand il s’agit des livres: le temps d’écriture, celui du processus éditorial, de la vie en librairie, puis celui de la lecture): un minuscule instant peut être étiré sur plusieurs centaines de pages tandis qu’en ces mêmes centaines de pages peut, au contraire, être resserrée une vaste fresque courant sur plusieurs siècles. Et cela par la seule magie d’une plume artiste qui saura user à bon escient des techniques narratives permettant ces dilatations – ou ces compressions. Fascinant!]
Otages de la peur est une magistrale démonstration de savoir-faire romanesque en matière de roman à suspense. Toutes les ressources techniques et stylistiques sont brillamment mises en œuvre pour faire de sa lecture un moment que l'on n'oubliera pas facilement.
Il est là, bien rangé sur l’étagère de la boîte à livres – un épais volume avec sa reliure rigide et sa jaquette illustrée, typique des éditions France Loisirs ou Grand Livre du mois… rien de très bilbiophilique mais enfin: l’objet semble en très bon état, et sa facture solide le rend irrésistible quand il est ainsi offert. Sur le dos, un nom qui «me dit quelque chose», Robert Crais mais un titre qui lui ne me dit rien, Otages de la peur.
Aux tréfonds de la mémoire – non pas dans les abysses saturés d’impénétrables sédiments où rampe une faune dont il n’est même pas possible de deviner les formes et dont on sent, dont on sait qu’elle est monstrueuse et mère de nos pires désespoirs mais juste au-dessus, où cependant les lumières vagues des ressouvenances persistent à ne pénétrer que par intermittence, dans cette zone intermédiaire, donc, profonde mais où survivent les réminiscences Robert Crais est présent, associé à un titre qui s’esquisse et se dérobe mais dont les bribes mêmes s’entêtent à flotter sans pour autant s’agréger en une forme identifiable – un fantôme impalpable. Je m’empare du livre en espérant trouver une page «du même auteur» qui me permettrait enfin de faire correspondre ces bribes à un vrai titre. Rien de ce genre mais, sur le second rabat, une brève présentation de l’auteur, accompagnée d’un portrait et, là, le doute se lève: les éléments biographiques, la photo me confortent dans la certitude que j’ai déjà lu au moins un roman de Robert Crais. Et comme, dans ma façon de conserver les livres, j’ai gardé par-devers moi tous ceux qui concernent la «littérature noire et policière», je retrouverai forcément ce roman, où qu’il soit.
Las… en dépit de tous mes efforts, rien, aucun volume signé Robert Crais ne resurgit, ni sur mes étagères de bibliothèque, ni dans les listes que j’ai commencé de dresser. Pourtant, en découvrant sa bibliographie sur sa page wikipedia, un souvenir se fixe: L.A. Requiem (paru chez Belfond en 2001). J’en suis maintenant certaine, c’est ce roman que j’ai lu. Mais seul le titre se fige, rien de l’intrique ni des personnages n’est resté (comme c’est affligeant de constater un pareil effacement quand je sais avoir lu ce livre avec assez d’«attention extrême» pour en tirer une chronique où, généralement, je mets un point d’honneur à dépasser le banal jugement subjectif et tâche de mettre au jour la narrativité, voire le style quand il ne s’agit pas d’une traduction!). Pour en avoir le cœur net, je poursuis mes investigations sur la Toile et finis par trouver, enfin, une trace qui confirme mes réminiscences, sur le site lelitteraire.com, un site toujours actif – auquel j’ai beaucoup contribué dès sa création au tout début des années 2000, donc au moment où paraissait L.A. Requiem, mais que j’ai quitté en 2009 pour créer mon propre espace internet, ce blog même où je suis en train d’écrire. Or la trace en question n’a rien à voir avec L.A. Requiem: c’est un entretien, daté de 2005 mais que je ne me souvenais pas d’avoir réalisé, doublé de la chronique du roman autour duquel il est centré, L’Homme sans passé, que je ne me souvenais pas non plus d’avoir lu…
Cependant, ce titre, L.A. Requiem, reste accroché à ma mémoire et refuse de s’en aller. Alors d’autres choses me reviennent: lelitteraire.com a connu une importante mutation dans les années 2010 et, à cette occasion, j’avais été informée qu’une partie du contenu originel avait été perdue – dont certaines de mes contributions, parmi lesquelles se trouve probablement la chronique consacrée à L. A. Requiem. Quant à la disparition des livres – ce roman, et L’Homme sans passé – je la dois, à n’en pas douter, à l’une de ces phases de tabularasisme que je traverse parfois, où je me mets à vider étagères, tiroirs et fonds de placard avec frénésie… pour finalement regretter ces gestes.
Étrangement, la toute première question que je posai lors de cet entretien amena une réponse où il était question d’Otages de la peur. Comme si ma rencontre avec ce roman avait commencé il y a vingt ans, sans que je le sache.
Guetter les signes, sentir en soi des convergences s'opérer... c'est n'être pas tout à fait mort alors pour m'assurer que je ne suis pas tombée si bas dans l'abîme, ou du moins que l'obscurité n'est pas si totale dans me recoin où je me tiens, je m'accroche aux synchronicités, ce sont elles qui me soufflent à l'esprit que la flamme y est encore allumée... Un petit effort, rien qu'un tout petit effort pour se tenir en surface, le temps de...
... le temps d'arriver à la seconde des deux séries de synchronicités évoquées ici, et d'en textifier quelque chose, dont ce qui est lié à une boîte à livres. Elle eut pour amorce l'infolettre du théâtre Artistic Athévains, que j'avais reçue courant octobre, où étaient présentées les trois prochaines pièces de la saison. Parmi celles-ci, Le Monde extérieur, d'après Marguerite Duras – et ce fut pour elle que, finalement, je pris un billet. Non que Marguerite Duras fasse partie de mon petit panthéon littéraire mais son nom est attaché à deux souvenirs sarladais qui me sont chers, l'un remontant à 2011 et au seul-en-scène de Jacques Weber, Éclats de vie, l'autre à 2014 où, le 22 juillet à l'abbaye Sainte-Claire était représentée une pièce-hommage à Marguerite Duras, Duras la vie qui va, conçue, mise en scène et interprétée par Claire Deluca et Jean-Marie Lehec. Afin de me préparer au spectacle, j'avais lu – ou du moins commencé à lireLa Vie matériellemais sans que je puisse me souvenir de ce que j'avais éprouvé en découvrant la prose durassienne; pas grand-chose d'enthousiasmant sans doute car je n'ai pas poursuivi plus avant mon exploration de l’œuvre de Marguerite Duras. En revanche, je me rappelle parfaitement avoir été touchée par le spectacle et par ce qu'en avaient dit les deux comédiens lors des rencontres de Plamon.
J'eus cependant l'intention presque immédiate de prendre un billet pour Le Monde extérieur, forte de cette conviction qu'une écriture qui laisse indifférent (voire agace ou demeure hermétique) quand elle est lue-pour-soi peut émouvoir lorsque des gens de théâtre talentueux la mettent en scène et l'interprètent; aussi étais-je toute disposée à revenir vers Margurite Duras en passant par les Athévains. Mais je continuai pourtant à hésiter lorsqu'une boîte à livre me tendit un Duras sous la forme d'un «Folio» en très bon état, Les Impudents. Je l'ai pris en pensant que je tenais là une excellente préparation à la pièce, bien que le roman n'entrât pour rien dans les textes choisis pour construire le spectacle – et que ce surgissement était une incitation implicite à acheter ce billet. Ce fut chose faite quand, peu après, je recevais une offre irrésistible: les places pour les dernières représentations étaient proposée à moitié prix. Sans compter qu'à ces synchronicités littéraires et théâtrales s'ajoutait un message d'un ami auteur faisant référence au rouge des sièges de salles de spectacle – je réalisai alors que jamais je ne m'étais arrêtée sur cette couleur en effet si répandue, pour ne pas dire systématique. Une rapide consultation de quelques pages web et je découvrais l'histoire, la raison d'être, de ce rouge affecté aux fauteuils des théâtres, ce qui eut une influence décisive sur la manière dont, ce dimanche 7 décembre, je reçus Le Monde extérieur...
En effet, sitôt dans la salle (qui ne m'était pas inconnue puisque j'étais déjà venue plusieurs fois aux Athévains) mon premier mouvement, avant même de porter mon attention sur le décor, déjà en place sur la scène, fut pour constater que les sièges et le rideau étaient rouges, et noirs les murs, le sol, la scène. Rouge et noir... comme le serait le costume de Michel Ouimet: chemise rouge, pantalon, veste et chaussures noirs. Il n’y eut sur le coup que le «constat d’écho»; quant à me demander comment le lire, quelle pouvait être la signification du rouge de la chemise répondant à celui des sièges et du rideau, ceint de ce noir de la veste, du pantalon et des chaussures donnant la réplique à celui des murs, du sol et de la scène, le questionnement vint bien plus tard et, tandis que j’écris ces lignes, encore un peu plus tard, il est toujours en suspens.
Avant de réagir à ce costume-écho mon attention s’était portée vers le dispositif scénique, déjà visible: à l’arrière-plan, douze chaises – de ces chaises d’extérieur pliantes, au dossier et à l’assise en lattes de bois – portant chacune, encadrée, une vue de paysage dépouillé, le ciel et ses nuages, la mer, la ligne d’horizon, sur laquelle est inscrit le titre d’un texte, les douze que va dire le comédien, allant d’une chaise l’autre, s’aidant ci et là du livre d’où il est tiré et, parfois, d’un accessoire – un petit bouquet de fleurs factices (rouges…). En bord de scène, au milieu très exactement, une table, petite, sur laquelle sont disposés ces choses du quotidien, de la cuisine quotidienne, devrais-je écrire: une soupière, des poireaux crus, un petit poste de radio (qui n’écoutait pas la radio aux moments des repas, autrefois, mais sans doute moins maintenant, à l’heure des «réseaux» et des connexions permanentes?), une boîte de sel fin, des mangues (exotiques certes mais nous sommes chez Marguerite Duras qui a grandi en Indochine, où ces fruits ne l’étaient pas).
Ce sont de petites notes de piano qui, s’égrenant une fois les lumières éteintes et diffusé le message en voix off demandant de bien vouloir «éteindre les téléphones portables», conduisent en quelques minutes les spectateurs au seuil du spectacle, tels des pas japonais semés dans un jardin nu dont on souhaite atteindre un recoin, le kiosque à secrets… (Un air classique, j'en suis sûre; enfin presque mais impossible de le reconnaître, et longtemps cela m'aura bloquée.) Alors Michel Ouimet arrive, ôte son pardessus comme s’il rentrait chez lui et commence à dire et, parfois, à lire l’un après l’autre mais dans un ordre dicté à l’évidence par autre chose que la disposition des chaises les douze textes dont les titres sont exposés. Une interprétation profondément attachante, qui place le spectateur en état d’étroite intimité avec une écriture, un style, au moins autant qu’avec ce qui est raconté. Puis, insensiblement, le moment théâtral arrive à sa fin. Michel Ouimet s’en va, et de nouveau s’égrènent les notes de piano qui, tels des pas japonais semés dans le jardin nu, conduisent vers la sortie…
Il faudrait prendre le temps de lire chacun de ces textes (voire l'intégralité des recueils dont ils viennent), comprendre comment ils ont été agencés et retenir l’ordre de leur succession, pour saisir le sens profond de cette invitation à passer un peu plus d’une heure auprès de Marguerite Duras – ou, plutôt, pour entrevoir le rapport qu’entretiennent avec l’écrivaine Anne-Marie Lazarini qui signe la mise en scène, Michel Ouimet et toute l’équipe artistique qui a permis à ce spectacle de voir le jour. Mais finalement, cette compréhension profonde est-elle si importante? Ne suffit-il pas de considérer le fascinant rapprochement entre soi et une matière littéraire que provoque une interprétation théâtrale de qualité? En ce qui me concerne je dois avouer que l’ouverture à la prose durassienne n’a pas excédé – ou de très peu – le temps qu’ont duré ces brèches dramatiques, à Sarlat et aux Athévains. Pour ce qui est des Impudents eh bien… j’ai lâché l’affaire bien avant la fin du roman: arrivée à la page 127, je notais à la hâte sur le bout de papier qui me servait de signet «j’arrête là; je trouve trop d’incohérences dans les réactions des personnages…». Je complète aujourd’hui, me remémorant deux ou trois choses que j’avais pensées en cours de lecture d’après des notes accrochées ici et là à coups de crayon, dans les marges: «Ils m’agacent, pas un qui suscite mon empathie; rien dans l’écriture qui m’attache au texte et me donne envie de penser au-delà de ce qu’il énonce. Pas assez d’affinités avec le style Duras pour passer outre ce désintérêt et continuer jusqu’au bout.» Rien ne m’aura donc amenée plus avant vers l'œuvre de Marguerite Duras.
Reste que… j’ai revécu cet absolu bonheur d’être au théâtre, au contact direct du comédien parce qu’il est là, densément là de toute sa chair et de toute son âme, et en même temps distancié car, aussi près de la scène que nous soyons assis, il y a comme une infranchissable frontière entre lui et nous (une frontière qui s’ouvre lors du salut mais sans tomber vraiment). Être là dans une authentique «boîte noire», où le «monde extérieur» ne nous atteint plus. Ô paradoxe que de représenter ce Monde extérieur, fait de mille petites choses humbles et contraignantes – les factures, les listes de courses, les regards stigmatisants des autres, les manques, les absences, etc. – dans cette boîte noire où justement l’on s’en coupe!
Souvent je doute d'être encore vivante, d'être autre chose qu'une angoisse pure recroquevillée sur elle-même et densifiée autant qu'un trou noir, ne laissant plus rien sourdre, ni sourire ni empathie, endo-ratatinée si l'on veut.
Inaccessible aux émotions, figée autant que des molécules soumises au zéro absolu. Rien autre que l'appréhension de la catastrophe imminente logée au cœur de chaque instant qui m'engloutira, m'anéantira, et dont seule pourrait me préserver l'immobilité totale. S'obstiner à n'amorcer aucun mouvement comme seule sauvegarde et pourtant: balbutier un geste ne serait-ce pas tendre l'espoir vers l'en-dehors de l'abîme?
ô la nuit, la nuit…
Le néant sidéral – et l’absolue glaciation de tout en soi
Mais quelques mots affleurent la plaine morte, ils sont ce balbutiement, un grappin que je largue vers l'ouverture, sans être sûre qu'il s'y agrippera pour de bon.
Le 4 décembre dernier, à l’arrêt devant une boîte à livres, je m’emparais d’un volume peu après en avoir entraperçu le titre, La Fabrique du mensonge criminel (par Philippe Gaudin; mais le nom m’est, alors, inconnu – il faudra que j’aille explorer quelques sites web pour approfondir ce à quoi se borne la quatrième, «[…] journaliste, rédacteur en chef et présentateur de l’émission Histoires criminelles sur LCI [...]», une émission que je n’ai jamais regardée ni la chaîne LCI, pas plus que je n’ai regardé Faites entrer l’accusé et autres documentaires plus ou moins dramatisés, donc fictionnalisés, du même acabit –, il n’entre pour rien dans l’intérêt que j’ai porté au livre). La toute première pensée qui m’est venue: « Tiens, voilà un bouquin pour k-libre, il faudra que je vérifie s’il a été chroniqué. Sinon, je le proposerai – et puis de toute façon, ce sujet du “mensonge criminel” m’intéresse, ne serait-ce que pour réfléchir à la manière dont il apparaît dans les romans que je pourrais être amenée à chroniquer.»
Mais avant tout, jeter un œil, feuilleter… L’ouvrage est en excellent état, si l’on excepte deux petits manques, telles d’infimes morsures, dans les coins de la couverture, au dos – et c’est assez rare pour, d’emblée, attirer la main preneuse. La première de couverture annonce la couleur, sur un bandeau rouge apposé dans sa partie inférieure orné d’un portrait de l’auteur: ce sont huit faits divers récents qui vont être évoqués sous cet angle de l’élaboration du mensonge, huit faits divers qui, un temps, ont envahi, voire saturé l’espace médiatique, bornés par deux noms bien connus, Jean-Claude Romand et Jonathann Daval. Huit histoires terrifiantes où l’assassin nous a trompés jusqu’au bout, est-il écrit. Ô comme cela sent son sensationnalisme à bon compte… et puis le volume est mince, vraiment mince (208 pages!) pour retracer huit histoires terrifiantes. Sans parler de ce portrait de Philippe Gaudin, qui vous regarde droit dans les yeux comme pour vous interpeller, peut-être vous accuser vous-même d’être sinon menteur du moins complice des mensonges parce que, au moment des «affaires», vous avez sans doute cru sans barguigner aux propos des criminels avant qu’ils avouent ou soient démasqués. Et puis en y regardant de plus près, je vois que l’achevé d’imprimer indique «septembre 2025»… Pour qu’un livre aussi récent ait été déposé début décembre dans une boîte à livres, il faut qu’il ait beaucoup déçu son acquéreur qui n’a peut-être même pas fini de le lire – du moins si je prête au déposeur l’attitude que j’ai, moi, envers les livres: je les garde! Ceux que j’ai lus, et les autres, que je n’ai toujours pas lus et qui attendent leur heure; tous sont de véritables jalons de vie et m’en séparer serait comme arracher une page de mon existence, biffer le passé ou effacer un à-venir où viendraient à être lu ce qui ne l’a pas été – une douleur vraie. On peut certes n’avoir pas ce degré d’attachement aux livres, mais enfin: je ne puis m’ôter de l’esprit qu’avoir déposé là un ouvrage aussi récent signifie qu’il n’a pas été apprécié du tout… Cependant je l’emporte, soucieuse de me forger une opinion par ma propre lecture.
Celle-ci débute sous des auspices plutôt favorables: l’avant-propos me plaît, le style est concis, précis, va droit au but – j’y coche même au crayon la phrase qui serait à retenir si la chronique atterrit sur k-libre: Pour sauver sa place dans le monde, il a préféré être dévoré par sa propre fiction. Un chapitre par affaire, donc huit en tout. Le premier, «Michel Pialle», me convainc; le deuxième, «Marc Demeulemeester», aussi. Puis, au troisième, «Jonathann Daval», la lassitude pointe: je commence à buter sur des redites, sur des expressions récurrentes, et le sentiment que le récit patine – que l’auteur «fait du remplissage» gagne du terrain. Pourtant je continue, non plus pour simplement lire mais pour tâcher de comprendre ce qui, dans la technique d’écriture, me dérange et, dans le même temps, l’exprimer. Et au milieu du cinquième chapitre, «François Vérove», j’arrête. Ce n’est plus tenable: je trouve le propos superficiel, les chapitres que j’ai lus construits comme de banals récits sensationnalistes et là où j’aurais attendu un minimum de perspective analytique je ne lis que du factuel. Sans doute y a-t-il dans ce livre encore moins de matière que dans les «dossiers» ayant fait enfler le contenu de la plupart des journaux quand lesdites affaires en faisaient la une.
C’est in fine un ouvrage fort médiocre, qui n’apporte rien de plus qu’une suite de résumés rapides sans que rien soit approfondi ni analysé – mais des résumés, je le concède, rédigés de manière extrêmement vivante, au présent, comme si l’on assistait en direct au déroulement des faits ayant pourtant quitté l’actualité. Ce n’est, à mon avis, rien autre qu’une piètre transposition imprimée de commentaires dignes d’un reportage au JT – alors à quoi bon aller au livre si ce n’est pas pour distendre cette immédiateté à laquelle condamne l’émission télévisée? Si ce n’est pas pour proposer des analyses, des approfondissements, des points de vue modifiés par le recul, les apports nouveaux – si ce n’est pas pour permettre au public de dépasser l’empire émotionnel sous l’emprise duquel le reportage télévisuel vise, en général, à le placer? Un livre non seulement médiocre mais peu utile… et qui retrouvera sa boîte à livres sans avoir été lu jusqu’au bout.
Philippe Gaudin, La Fabrique du mensonge criminel, éditions de l’Observatoire/Humensis, octobre 2025 – 208 p., 21,00 €.
Peut-on réenchanter un espace qu’on abandonne à la désertification, celle-ci galopante et à une vitesse croissante au fur et à mesure que passent les mois, les années? Si oui, est-ce autrement que par une réalimentation régulière – non pas forcément très fréquente mais régulière, assurée avec constance? En d’autres termes quelle est ma légitimité à entretenir l’existence de ce blog si je n’y publie plus que deux ou trois textes dans l’année, qui en outre relèvent de plus en plus souvent de ruminations creusant sempiternellement le même sillon et s'éloignent de la chronique?
Comme si mon aptitude à évoquer un livre, une pièce… par l’écriture s’était enfuie au loin, ne laissant derrière elle qu’un bruissement cérébral confus et continu, un bavardage intérieur d’où ne ressortent çà et là que de maigres assemblages «qui se tiennent», que je m’empresse de noter mais sans pour autant savoir, ensuite, aller au-delà de cette fulgurance et lui construire un contexte qui la justifie et l’explique, voire la valorise. Comme si j'étais à la poursuite d'un je-ne-sais-quoi (ou un presque-rien, allez savoir!) insaisissable, qui passerait son temps à se dérober. Je cours après et glisse, en essayant de me raccrocher à ces concordances de signes qu'on appelle les synchronicités. Elles sont là et ne cessent de se multiplier – je les guette. À chacun de leurs surgissements une trame plus ou moins serrée de rapprochements et d’échos apparaît dont je me dis, invariablement, que c’est là une perche tendue, une invite pressante à renouer avec cette «écriture sur» qui, m’est, je le crois sincèrement, vitale mais à laquelle pourtant je ne me livre plus, comme si je pressentais un incommensurable danger à faire passer un texte dans cet espace certes ultraconfidentiel mais auquel tout un chacun a accès.
Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être, réellement, cette affreuse appréhension; je ne doute pas que, dans quelqu’une des profondeurs, abyssales ou plus proches de la surface, de ce blog dont la création remonte à 2009, se trouve quelques textes exprimant peu ou prou la même chose. Tant pis: la redite en soi est signifiante donc, participant du sens de ce qui est écrit, elle doit demeurer. Et être le moins possible corrigée.
Puisque, de synchronicités il vient d’être question, j’en évoquerai deux séries parmi les plus récemment advenues et qui toutes deux ont à voir avec les boîtes à livres – que je persiste à délester, sans arrière-pensée aucune, de tout livre qui, ayant accroché mon regard, a aussitôt suscité une envie de lecture. Mes plus grosses pioches vont aux polars, en général pour compléter une collection déjà bien fournie (les œuvres des auteurs que j’aime) mais, de plus en plus souvent, pour découvrir un auteur dont je n’ai encore rien lu.
Ainsi ai-je, début novembre, emporté Le Code de Katharina, de Jørn Lier Horst. Un «Folio policier» en très bon état, une superbe illustration de couverture et une quatrième alléchante. Sans oublier le mince bandeau «une enquête de William Wisting»: une série. À quoi va donc ressembler ce flic récurrent? Ayant au moment de la pioche un autre livre en cours, ma curiosité devra attendre un peu. Il se trouve que, peu de temps auparavant, je venais, alors, d’être réinvitée à intervenir sur le site k-libre par son fondateur et rédacteur en chef Julien Védrenne – et que je découvrais dans ses archives une chronique consacrée à ce roman (il a été publié en format poche en 2022). Ma curiosité en a été accrue et, sitôt fini le livre en cours, je me suis lancée dans celui-ci. Un pur bonheur de lecture! Un extraordinaire jeu de manipulations, ourdi de main de maître à partir de la réouverture d'une enquête portant sur une affaire de disparition non résolue vieille de vingt-six ans et dont il semble s'avérer qu'elle est étroitement liée à une autre disparition non résolue, à peu près aussi ancienne et dont subsiste entre autres vestiges des chiffres et un schéma sur un bout de papier griffonnés à la hâte par la disparue que personne n'a pu déchiffrer. Le volume est épais (presque cinq cents pages), les chapitres, variant les foyers narratifs, sont plutôt courts voire très courts (à peine deux pages) avec ici ou là des chapitres plus amples: le rythme ainsi généré est extraordinairement efficace et épouse étroitement celui de l'intrigue proprement dite, avec ses moments très resserrés où tout s'emballe entrecoupés de plages plus lentes où la part belle est faite aux réflexions, aux introspections... et aux doutes qui s'immiscent. Bref: si la construction est classique et sans surprise elle est remarquablement maîtrisée, l'intrigue composée avec soin et le suspense, essentiellement psychologique, formidablement haletant. Les personnages sont quant à eux fort bien campés, on les découvre, les voit évoluer, chanceler parfois, leurs biographies extradiégétiques sont esquissées avec justesse et l'on s'y attache... C'est, de prime abord, une série policière qui ne manque pas de parentes (William Wisting semble avoir quelques points communs avec Alan Banks, Kurt Wallander... et sans doute bien d'autres flics par-delà les frontières) mais qui, assurément, compte parmi les plus réussies de sa catégorie.
Ai-je bien évoqué deux séries de synchronicités?Alors pour la seconde ce serala suite au prochain épisode...
Par un de ces jours de tristes remuements, où l'on brasse les vieux livres exhalant leur haleine fétide de papier mal vieilli, pages jaunies et tachées, couvertures souples malmenées, dos incurvés d'où souvent la reliure s'évade... qu'il faut ranger et dont on s'attriste de les voir si défaits, où l'on se mêle, aussi, de faire le tri dans cette foule d'objets conservés au fil des années, qui vous ancrent pire qu'un poids de plomb dans votre passé – un passé si heureux qu'il vous blesse aux larmes d'être à jamais révolu ou, au contraire, empreint de paroles, de gestes si affligeants que l'on meurt intérieurement de les avoir prononcés, commis et de ne pouvoir les effacer – ces quelques mots ont jailli au détour d'une tâche qu'ils ont coupée net: il fallait qu'ils se fissent une place, ils ont écarté de leur puissante irruption tout autre pensée. Je les jette là presque tels quels et n'ajoute que ce prologue... et cette image, une «captation Galaxyque» éhontément bidouillée avec paintnet...
À vous qui n'êtes plus là et dont l'absence chaque jour me pèse davantage quand, de votre vivant, je m'ingéniais à vous faire souffrir...
C'est un déchirement, un atroce déchirement aux confins du supportable que de contempler, au seuil de la vieillesse, l'étendue de mes renoncements, l'insondable abîme de mes refus et révoltes injustifiés, d'autant plus violents, et destructeurs pour autrui qu'ils étaient sans raison (sans raison valable j'entends). L'éternité post-mortem ne me suffira pas (que dire alors du peu de temps qu'il me reste à vivre) à demander pardon à tous ceux que j'ai martyrisés et qui, malgré tout, m'ont aimée, protégée – ô si près de leur cœur tenue. Quand moi je tâchais de battre des ailes pour m'éloigner, sans y arriver et préférant agresser à coups de griffes, me débattre en hurlant plutôt que de chercher une voie d'affranchissement qui ne fût meurtrière pour personne.
Où donc la voie d'une rédemption quand on n'a le secours d'aucune foi?
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Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
En ce mercredi 12 août 2026, tandis que s’en vient, en soirée, une éclipse quasi totale de soleil visible depuis... là où je me trouve (le Sud-Ouest) et dans des conditions optimales (ciel entièrement dégagé, pas de nuages prévus) je vérifie enfin, après...
Je regarde par la fenêtre, en même temps qu’au-dedans de moi et par-delà les souvenirs. Et… Ô l’humide et froide saison ! L’implacable et glacial hiver, Gris et bas – sans horizon aucun Et sa lente submersion intérieure Où l’âme se noie sans jamais mourir...
Robert Crais, Otages de la peur (traduit de l’anglais – États-Unis – par Hubert Tézenas), club France Loisirs 2002 (avec l’accord des éditions Belfond) – 498 pages. C’est le nom du romancier qui m’a poussée à prendre ce livre bien que je n’aie pas été,...
Il est là, bien rangé sur l’étagère de la boîte à livres – un épais volume avec sa reliure rigide et sa jaquette illustrée, typique des éditions France Loisirs ou Grand Livre du mois… rien de très bilbiophilique mais enfin: l’objet semble en très bon...