Note liminaire
Pendant plus de dix ans j'aurais été une festivalière fidèle, assidue, vivant le festival de bout en bout chaque année en immersion presque totale – dans les gradins tous les soirs à quelques exceptions près et à Plamon tous les matins aux mêmes exceptions près, prolongeant encore ce bain délectable en lisant les textes sur lesquels se fondaient les spectacles et tâchant, par-dessus tout cela, de «chroniquer» un peu, comme pour ne jamais quitter tout à fait le festival (et tâcher de lui rendre par des mots que je m'efforçais de choisir du mieux que je le pouvais quelque chose de ce bonheur qu'il m'apportait), quand bien même le rideau était tombé – ou, plutôt, le noir (parfois relatif) fait car en scènes de plein air, il n’y a guère que le manteau de la Nuit qui puisse se faire rideau de théâtre – et les comédiens sortis de scène. Puis les confinements, suivis de bouleversements familiaux, ont coupé court à cette fidélité. Un ou deux spectacles en 2022, un peut-être en 2023, aucun l'an passé et, cette année, aucune réservation préalable car j'avais au cœur l'amère conviction que, comme en 2024, j'allais de nouveau m'enfermer dans les préoccupations matérielles et m'interdire cette chère parenthèse théâtrale autant qu'amicale (le noyau dur des festivaliers forme une petite communauté serrée dont les liens ne se distendent pas en dépit du temps qui coule). Mais voilà: il y a des synchronicités qui ne se laissent pas ignorer! Tandis que je prenais mes quartiers d'été dans la maison de mon enfance et que je travaillais à relire les épreuves d'un petit bijou littéraire à paraître bientôt intitulé Enfance continuée (déjà la synchronicité brille de tous ses feux) j'avais l'opportunité d'acheter un billet pour un spectacle sarladais où figurait le mot «enfance». Sans trop réfléchir, pas assez du moins pour transformer en obstacle et prétexte à refus le fait que je n'aurais ni le temps de lire les livres à la base du spectacle ni la possibilité d'aller compléter à Plamon, en amont et en aval, ce que j'aurai vu sur scène, je réservai ma place. Et me voici, de manière inattendue, projetée en arrière au temps heureux où je profitais sans arrière-pensée du bain théâtral unique offert par le Festival des Jeux du théâtre de Sarlat...
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Le 4 janvier 1960, Albert Camus meurt au volant de sa voiture. Peu après, Jean-Paul Sartre lui rend hommage par voie de presse. Un bien bel hommage. Un «bel hommage»? Voire! Il y est question, notamment, de son «humanisme têtu»! «pur», certes, mais d’abord «têtu». Est-ce vraiment un compliment, cela? Tel est le point de départ de la pièce de Cliff Paillé, qui met en scène deux personnages rassemblés autour du journal où a paru l’hommage de Sartre à Camus, dont le texte est lu en guise d’ouverture. Puis la conversation s’amorce: certaines phrases, certains mots, sont repris, commentés, argumentés… et derrière eux sont débusqués les petites nuances, les trois-fois-rien qui, pour les deux intervenants, trahissent explicitement la rivalité qui a opposé les grands hommes, en dépit de bien des proximités. Tout naturellement, la question est posée: mais où cette rivalité peut-elle bien avoir sa source? Et si… et si le «pourquoi» de ces rapports tourmentés était à chercher dans l’enfance ? Il se trouve que, justement, il y a matière à exploration: Sartre et Camus ont chacun écrit leur autobiographie – l’une assumée en tant que telle et écrite à la première personne par Sartre, Les Mots, paru en 1963, l’autre dissimulée (à demi) sous le masque du «roman autobiographique» et écrite à la troisième personne par Camus, Le Premier Homme, inachevée de surcroît, dont le manuscrit a été retrouvé auprès de l’écrivain lors de l’accident qui lui coûta la vie et publié en 1994 par sa fille Catherine. Et les deux comédiens de s’emparer chacun d’un des livres – Les Mots pour Cliff Paillé/ «Sartre», Le Premier Homme pour Alexandre Cattez/ «Camus» –, l’ouvrant comme pour en lire le contenu mais dont on voit d’emblée que le geste n’a d’autre but que de «faire signe», de montrer aux spectateurs qui va être le porte-parole de qui. Les volumes sont d’ailleurs rendus très vite à leur rang d’accessoires, posés, repris, reposés de-ci de-là, au même titre que bloc-notes et stylos dont l’un et l’autre se saisiront parfois pour se mettre à écrire.
Nulle volonté d’incarner mimétiquement Sartre et Camus: juste celle de porter leurs textes, dont les extraits sont rehaussés de «chevilles» judicieusement intercalées – d’interventions extradiégétiques dirait un jargonneux – par lesquelles les comédiens reprennent leur posture distanciée d’où ils regardent et commentent le parcours littéraire et postural (par exemple l’attitude face à la nobélisation, le jugement porté sur le communisme…) des deux écrivains, cessant alors de relayer leurs souvenirs pour redevenir ceux-là qui se sont chargés de les transmettre et dialoguent à leur sujet mais redonnant çà et là à leur conversation les airs d’un échange direct entre Sartre et Camus. Ces changements subtils de posture scénique, procédant par glissements et parfois par à-coups, la manière dont sont montés et liés les uns aux autres les extraits originaux: l’on profite tout à la fois d’une donation des mots originaux et d’informations documentaires. C’est là, de prime abord, un très habile travail de montage – en tout cas aux yeux d’une spectatrice qui n’a pas «travaillé à la table» avant d’assister à la représentation (id est: qui n’a pas lu préalablement Les Mots et Le Premier Homme ni même, à défaut, investigué sur la Toile en quête d’informations complémentaires) et s’est juste laissée porter par cette onde vive unique propre au théâtre.
La mise en scène, d’une sobriété exemplaire – bande son peu présente, décor réduit à deux tables deux chaises, peu d’accessoires –, laisse toute la place au jeu des comédiens dont les gestes, les déplacements, les nuances de voix se déploient tout à leur aise, sans rien qui vienne en parasiter la portée. Leur diction impeccable, la justesse des intonations et des mimiques qui accompagnent les répliques et la précision avec laquelle celles-ci sont échangées: un parfait petit moment de théâtre, de ceux qui insufflent un supplément d’âme à des textes non théâtraux ayant gagné beaucoup à être poussés hors de l’inertie silencieuse des pages imprimées par de talentueux adaptateurs. L’on quitte son siège à la fois théâtralement enchanté, et avide de revenir aux livres des deux écrivains (ou de les découvrir si aucun d’eux ne figure encore dans sa bibliothèque). D’autant que l’espace intimiste de la cour de Sainte-Claire offrait à ce spectacle si habilement conçu l’écrin qu’il lui fallait: on n’en eût pas imaginé de plus seyant.
Passé les applaudissements, il fut annoncé que la pièce devait être montée à Paris en mars 2026, au théâtre Raspail; comment donc lui siéra cette «boîte noire»?… Voilà une question à laquelle je me promets bien d'aller chercher réponse…
Camus… Sartre, miroir d’enfances
Pièce écrite par Cliff Paillé, d’après Le Premier Homme d’Albert Camus et Les Mots de jean-Paul Sartre.
Mise en scène: Cliff Paillé
Interprétation: Alexandre Cattez et Cliff Paillé
Durée: 1 h 15.
Représentation donnée le mercredi 30 juillet 2025 à l’abbaye Sainte-Claire dans le cadre de la 73e édition du Festival des Jeux du théâtre de Sarlat.










