Robert Crais, Otages de la peur (traduit de l’anglais – États-Unis – par Hubert Tézenas), club France Loisirs 2002 (avec l’accord des éditions Belfond) – 498 pages.
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C’est le nom du romancier qui m’a poussée à prendre ce livre bien que je n’aie pas été, sur le moment, capable de comprendre d’où il me parlait – pour ce qui est des réminiscences voir par ici. Le titre a l’air assez racoleur, l’illustration de couverture est saisissante mais la quatrième pour le moins inepte – trois lignes de critique dithyrambique qui ne disent absolument rien de l’intrigue ni des personnages et qui, en ce qui me concerne, auraient plutôt un effet répulsif: ce côté sensationnaliste me déplaît, pourtant j’emporte le livre. Je le commence aussitôt, pour l’achever quatre jours plus tard, sous le coup d’une véritable addiction – vite, savoir ce qui va se passer, savoir comment ça va finir mais, en même temps, ne pas pouvoir se résoudre à sauter un seul mot, une seule virgule, lire, tout, absolument tout, écouter les silences, les ruptures, les vacarmes, sentir peser les instants quand tout se fige et les brusques accélérations quand les événements s’emballent… L’irrépressible envie de savoir comment vont tourner les événements et, surtout, ce qu’il advient des personnages, qui supposerait de lire «en diagonale» pour ne s’arrêter qu’aux passages nodaux, est contrebalancée par le besoin tout aussi irrépressible de tout écouter, de tout ressentir dans les moindres nuances, ce qui exige à l’inverse une lecture en totale attention. Ces deux forces contradictoires s’exercent en un parfait équilibre, ce qui transforme la lecture en un constant dilemme: sauter des pages pour savoir, ou refréner son impatience et suivre le récit. Une tension permanente qui résulte davantage de l'art du romancier que de l'intrigue en elle-même.
En effet, celle-ci s'avère de prime abord bien peu originale: en Californie, par une après-midi torride, un malfrat de bas étage, Dennis Rooney, 22 ans, fraîchement sorti de prison, décide sur un coup de tête de braquer une petite station-service avec ses deux comparses, son jeune frère Kevin et un troisième larron du nom de Mars. Un coup minable qui ne rapportera que quelques centaines de dollars mais qui paraît ne présenter aucun risque – on braque le mec, il a la frousse, il vide sa caisse et on se barre. Sauf que rien ne se passe comme prévu: le commerçant, armé, fait mine de se défendre. Alors il est abattu… à partir de là l’engrenage censé être huilé au poil commence de se gripper: les trois braqueurs finissent retranchés dans une luxueuse villa dont ils prennent les trois occupants – un père de famille, Walter Smith, et ses deux enfants, Thomas et Jennifer, en otage. Puis les événements s’enchaînent inexorablement vers une véritable apocalypse – le roman est une parfaite illustration, et dans son acception la plus tragique, de l’expression «tomber de Charybde en Scylla».
Reste que ce schéma implacable n'aurait pas ce pouvoir d'envoûtement sur le lecteur s'il n'était servi par une narration magistralement organisée. Il y a d'abord la construction, tout en fragmentation: cinq parties, des chapitres puis, à l'intérieur de ceux-ci, une succession de séquences précisément localisées, minutées («Vendredi, 20h32, Palm Springs, Californie») puis, dans chaque cadre spatio-temporel ainsi balisé, à nouveau des unités narratives segmentées, chacune centrée sur un personnage en particulier et clôturée par ce qu’on appelle en bon français un cliffhanger. L'effet d'attente est là mais il y a bien plus. Par son art de caméléoniser* son narrateur qui, sans jamais se départir de sa posture omnisciente, plonge en focalisation interne dans les tréfonds pour le moins tourmentés des principaux personnages, où souvenirs, pulsions mortifères, désirs, remords, blessures traumatiques et émotions aiguës se livrent une perpétuelle bataille en préalable aux actions déterminantes, le romancier suscite un intérêt passionné pour ces êtres qu'il a engagés dans un destin funeste – le lecteur ne peut pas ne pas se soucier de leur sort; celui-ci lui importe au moins autant que le déroulement des événements. L'on est ainsi lié au récit par de multiples attaches, et cette liaison est encore resserrée par une remarquable justesse d'écriture, aussi bien dans la tonalité d'ensemble, le rythme des phrases, que dans le registre de langue, variant subtilement dans les dialogues comme dans les passages intériorisés en fonction des personnages mis en scène. Une justesse d'écriture dont on ne peut bien sûr juger qu'à travers le prisme de la traduction, mais faisons donc confiance au traducteur, partons du principe que son travail a fidèlement servi le talent de Robert Crais et qu'en commentant le texte français, c'est bien à ce talent qu'on rend hommage.
Un dernier facteur contribue à la qualité du roman: le temps, et sa scansion. Le récit, compte non tenu du prologue et de ce qui tient lieu d'épilogue, tient en moins de vingt-quatre heures (difficile ici de ne pas songer à la fameuse unité de temps de la tragédie classique, surtout qu'elle se double d'un respect littéral de l'unité d'action et que celle de lieu est à peine bousculée): commencé le vendredi après-midi à 14h47 il s'achève le lendemain samedi à 4h53. Son déroulement par séquences soigneusement minutées fait résonner tout au long de la lecture un tic-tac silencieux qui accroît encore l'effet d'attente. Et achève de faire de ce roman une véritable tragédie.
[Digression en forme d'aparté. La littérature est, je crois le seul art qui possède le pouvoir de modeler dans ses dimensions les plus extrêmes le temps de l’œuvre – en l’occurrence celui du récit (une temporalité sur laquelle n’influe aucune des autres temporalités à prendre en compte quand il s’agit des livres: le temps d’écriture, celui du processus éditorial, de la vie en librairie, puis celui de la lecture): un minuscule instant peut être étiré sur plusieurs centaines de pages tandis qu’en ces mêmes centaines de pages peut, au contraire, être resserrée une vaste fresque courant sur plusieurs siècles. Et cela par la seule magie d’une plume artiste qui saura user à bon escient des techniques narratives permettant ces dilatations – ou ces compressions. Fascinant!]
Otages de la peur est une magistrale démonstration de savoir-faire romanesque en matière de roman à suspense. Toutes les ressources techniques et stylistiques sont brillamment mises en œuvre pour faire de sa lecture un moment que l'on n'oubliera pas facilement.