Peut-on réenchanter un espace qu’on abandonne à la désertification, celle-ci galopante et à une vitesse croissante au fur et à mesure que passent les mois, les années? Si oui, est-ce autrement que par une réalimentation régulière – non pas forcément très fréquente mais régulière, assurée avec constance? En d’autres termes quelle est ma légitimité à entretenir l’existence de ce blog si je n’y publie plus que deux ou trois textes dans l’année, qui en outre relèvent de plus en plus souvent de ruminations creusant sempiternellement le même sillon et s'éloignent de la chronique?
Comme si mon aptitude à évoquer un livre, une pièce… par l’écriture s’était enfuie au loin, ne laissant derrière elle qu’un bruissement cérébral confus et continu, un bavardage intérieur d’où ne ressortent çà et là que de maigres assemblages «qui se tiennent», que je m’empresse de noter mais sans pour autant savoir, ensuite, aller au-delà de cette fulgurance et lui construire un contexte qui la justifie et l’explique, voire la valorise. Comme si j'étais à la poursuite d'un je-ne-sais-quoi (ou un presque-rien, allez savoir!) insaisissable, qui passerait son temps à se dérober. Je cours après et glisse, en essayant de me raccrocher à ces concordances de signes qu'on appelle les synchronicités. Elles sont là et ne cessent de se multiplier – je les guette. À chacun de leurs surgissements une trame plus ou moins serrée de rapprochements et d’échos apparaît dont je me dis, invariablement, que c’est là une perche tendue, une invite pressante à renouer avec cette «écriture sur» qui, m’est, je le crois sincèrement, vitale mais à laquelle pourtant je ne me livre plus, comme si je pressentais un incommensurable danger à faire passer un texte dans cet espace certes ultraconfidentiel mais auquel tout un chacun a accès.
Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être, réellement, cette affreuse appréhension; je ne doute pas que, dans quelqu’une des profondeurs, abyssales ou plus proches de la surface, de ce blog dont la création remonte à 2009, se trouve quelques textes exprimant peu ou prou la même chose. Tant pis: la redite en soi est signifiante donc, participant du sens de ce qui est écrit, elle doit demeurer. Et être le moins possible corrigée.
Puisque, de synchronicités il vient d’être question, j’en évoquerai deux séries parmi les plus récemment advenues et qui toutes deux ont à voir avec les boîtes à livres – que je persiste à délester, sans arrière-pensée aucune, de tout livre qui, ayant accroché mon regard, a aussitôt suscité une envie de lecture. Mes plus grosses pioches vont aux polars, en général pour compléter une collection déjà bien fournie (les œuvres des auteurs que j’aime) mais, de plus en plus souvent, pour découvrir un auteur dont je n’ai encore rien lu.

Ainsi ai-je, début novembre, emporté Le Code de Katharina, de Jørn Lier Horst. Un «Folio policier» en très bon état, une superbe illustration de couverture et une quatrième alléchante. Sans oublier le mince bandeau «une enquête de William Wisting»: une série. À quoi va donc ressembler ce flic récurrent? Ayant au moment de la pioche un autre livre en cours, ma curiosité devra attendre un peu. Il se trouve que, peu de temps auparavant, je venais, alors, d’être réinvitée à intervenir sur le site k-libre par son fondateur et rédacteur en chef Julien Védrenne – et que je découvrais dans ses archives une chronique consacrée à ce roman (il a été publié en format poche en 2022). Ma curiosité en a été accrue et, sitôt fini le livre en cours, je me suis lancée dans celui-ci. Un pur bonheur de lecture! Un extraordinaire jeu de manipulations, ourdi de main de maître à partir de la réouverture d'une enquête portant sur une affaire de disparition non résolue vieille de vingt-six ans et dont il semble s'avérer qu'elle est étroitement liée à une autre disparition non résolue, à peu près aussi ancienne et dont subsiste entre autres vestiges des chiffres et un schéma sur un bout de papier griffonnés à la hâte par la disparue que personne n'a pu déchiffrer. Le volume est épais (presque cinq cents pages), les chapitres, variant les foyers narratifs, sont plutôt courts voire très courts (à peine deux pages) avec ici ou là des chapitres plus amples: le rythme ainsi généré est extraordinairement efficace et épouse étroitement celui de l'intrigue proprement dite, avec ses moments très resserrés où tout s'emballe entrecoupés de plages plus lentes où la part belle est faite aux réflexions, aux introspections... et aux doutes qui s'immiscent. Bref: si la construction est classique et sans surprise elle est remarquablement maîtrisée, l'intrigue composée avec soin et le suspense, essentiellement psychologique, formidablement haletant. Les personnages sont quant à eux fort bien campés, on les découvre, les voit évoluer, chanceler parfois, leurs biographies extradiégétiques sont esquissées avec justesse et l'on s'y attache... C'est, de prime abord, une série policière qui ne manque pas de parentes (William Wisting semble avoir quelques points communs avec Alan Banks, Kurt Wallander... et sans doute bien d'autres flics par-delà les frontières) mais qui, assurément, compte parmi les plus réussies de sa catégorie.
Ai-je bien évoqué deux séries de synchronicités? Alors pour la seconde ce sera la suite au prochain épisode...