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13 janvier 2026 2 13 /01 /janvier /2026 15:18

Il est là, bien rangé sur l’étagère de la boîte à livres – un épais volume avec sa reliure rigide et sa jaquette illustrée, typique des éditions France Loisirs ou Grand Livre du mois… rien de très bilbiophilique mais enfin: l’objet semble en très bon état, et sa facture solide le rend irrésistible quand il est ainsi offert. Sur le dos, un nom qui «me dit quelque chose», Robert Crais mais un titre qui lui ne me dit rien, Otages de la peur.

 

Aux tréfonds de la mémoire – non pas dans les abysses saturés d’impénétrables sédiments où rampe une faune dont il n’est même pas possible de deviner les formes et dont on sent, dont on sait qu’elle est monstrueuse et mère de nos pires désespoirs mais juste au-dessus, où cependant les lumières vagues des ressouvenances persistent à ne pénétrer que par intermittence, dans cette zone intermédiaire, donc, profonde mais où survivent les réminiscences Robert Crais est présent, associé à un titre qui s’esquisse et se dérobe mais dont les bribes mêmes s’entêtent à flotter sans pour autant s’agréger en une forme identifiable – un fantôme impalpable. Je m’empare du livre en espérant trouver une page «du même auteur» qui me permettrait enfin de faire correspondre ces bribes à un vrai titre. Rien de ce genre mais, sur le second rabat, une brève présentation de l’auteur, accompagnée d’un portrait et, là, le doute se lève: les éléments biographiques, la photo me confortent dans la certitude que j’ai déjà lu au moins un roman de Robert Crais. Et comme, dans ma façon de conserver les livres, j’ai gardé par-devers moi tous ceux qui concernent la «littérature noire et policière», je retrouverai forcément ce roman, où qu’il soit.

 

Las… en dépit de tous mes efforts, rien, aucun volume signé Robert Crais ne resurgit, ni sur mes étagères de bibliothèque, ni dans les listes que j’ai commencé de dresser. Pourtant, en découvrant sa bibliographie sur sa page wikipedia, un souvenir se fixe: L.A. Requiem (paru chez Belfond en 2001). J’en suis maintenant certaine, c’est ce roman que j’ai lu. Mais seul le titre se fige, rien de l’intrique ni des personnages n’est resté (comme c’est affligeant de constater un pareil effacement quand je sais avoir lu ce livre avec assez d’«attention extrême» pour en tirer une chronique où, généralement, je mets un point d’honneur à dépasser le banal jugement subjectif et tâche de mettre au jour la narrativité, voire le style quand il ne s’agit pas d’une traduction!). Pour en avoir le cœur net, je poursuis mes investigations sur la Toile et finis par trouver, enfin, une trace qui confirme mes réminiscences, sur le site lelitteraire.com, un site toujours actif – auquel j’ai beaucoup contribué dès sa création au tout début des années 2000, donc au moment où paraissait L.A. Requiem, mais que j’ai quitté en 2009 pour créer mon propre espace internet, ce blog même où je suis en train d’écrire. Or la trace en question n’a rien à voir avec L.A. Requiem: c’est un entretien, daté de 2005 mais que je ne me souvenais pas d’avoir réalisé, doublé de la chronique du roman autour duquel il est centré, L’Homme sans passé, que je ne me souvenais pas non plus d’avoir lu…

 

Cependant, ce titre, L.A. Requiem, reste accroché à ma mémoire et refuse de s’en aller. Alors d’autres choses me reviennent: lelitteraire.com a connu une importante mutation dans les années 2010 et, à cette occasion, j’avais été informée qu’une partie du contenu originel avait été perdue – dont certaines de mes contributions, parmi lesquelles se trouve probablement la chronique consacrée à L. A. Requiem. Quant à la disparition des livres – ce roman, et L’Homme sans passé – je la dois, à n’en pas douter, à l’une de ces phases de tabularasisme que je traverse parfois, où je me mets à vider étagères, tiroirs et fonds de placard avec frénésie… pour finalement regretter ces gestes.

 

Étrangement, la toute première question que je posai lors de cet entretien amena une réponse où il était question d’Otages de la peur. Comme si ma rencontre avec ce roman avait commencé il y a vingt ans, sans que je le sache.

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14 décembre 2025 7 14 /12 /décembre /2025 17:11

Peut-on réenchanter un espace qu’on abandonne à la désertification, celle-ci galopante et à une vitesse croissante au fur et à mesure que passent les mois, les années? Si oui, est-ce autrement que par une réalimentation régulière – non pas forcément très fréquente mais régulière, assurée avec constance? En d’autres termes quelle est ma légitimité à entretenir l’existence de ce blog si je n’y publie plus que deux ou trois textes dans l’année, qui en outre relèvent de plus en plus souvent de ruminations creusant sempiternellement le même sillon et s'éloignent de la chronique?

Comme si mon aptitude à évoquer un livre, une pièce… par l’écriture s’était enfuie au loin, ne laissant derrière elle qu’un bruissement cérébral confus et continu, un bavardage intérieur d’où ne ressortent çà et là que de maigres assemblages «qui se tiennent», que je m’empresse de noter mais sans pour autant savoir, ensuite, aller au-delà de cette fulgurance et lui construire un contexte qui la justifie et l’explique, voire la valorise. Comme si j'étais à la poursuite d'un je-ne-sais-quoi (ou un presque-rien, allez savoir!) insaisissable, qui passerait son temps à se dérober. Je cours après et glisse, en essayant de me raccrocher à ces concordances de signes qu'on appelle les synchronicités. Elles sont là et ne cessent de se multiplier – je les guette. À chacun de leurs surgissements une trame plus ou moins serrée de rapprochements et d’échos apparaît dont je me dis, invariablement, que c’est là une perche tendue, une invite pressante à renouer avec cette «écriture sur» qui, m’est, je le crois sincèrement, vitale mais à laquelle pourtant je ne me livre plus, comme si je pressentais un incommensurable danger à faire passer un texte dans cet espace certes ultraconfidentiel mais auquel tout un chacun a accès. 

Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être, réellement, cette affreuse appréhension; je ne doute pas que, dans quelqu’une des profondeurs, abyssales ou plus proches de la surface, de ce blog dont la création remonte à 2009, se trouve quelques textes exprimant peu ou prou la même chose. Tant pis: la redite en soi est signifiante donc, participant du sens de ce qui est écrit, elle doit demeurer. Et être le moins possible corrigée.

Puisque, de synchronicités il vient d’être question, j’en évoquerai deux séries parmi les plus récemment advenues et qui toutes deux ont à voir avec les boîtes à livres – que je persiste à délester, sans arrière-pensée aucune, de tout livre qui, ayant accroché mon regard, a aussitôt suscité une envie de lecture. Mes plus grosses pioches vont aux polars, en général pour compléter une collection déjà bien fournie (les œuvres des auteurs que j’aime) mais, de plus en plus souvent, pour découvrir un auteur dont je n’ai encore rien lu.

Ainsi ai-je, début novembre, emporté Le Code de Katharina, de Jørn Lier Horst. Un «Folio policier» en très bon état, une superbe illustration de couverture et une quatrième alléchante. Sans oublier le mince bandeau «une enquête de William Wisting»: une série. À quoi va donc ressembler ce flic récurrent? Ayant au moment de la pioche un autre livre en cours, ma curiosité devra attendre un peu. Il se trouve que, peu de temps auparavant, je venais, alors, d’être réinvitée à intervenir sur le site k-libre par son fondateur et rédacteur en chef Julien Védrenne – et que je découvrais dans ses archives une chronique consacrée à ce roman (il a été publié en format poche en 2022). Ma curiosité en a été accrue et, sitôt fini le livre en cours, je me suis lancée dans celui-ci. Un pur bonheur de lecture! Un extraordinaire jeu de manipulations, ourdi de main de maître à partir de la réouverture d'une enquête portant sur une affaire de disparition non résolue vieille de vingt-six ans et dont il semble s'avérer qu'elle est étroitement liée à une autre disparition non résolue, à peu près aussi ancienne et dont subsiste entre autres vestiges des chiffres et un schéma sur un bout de papier griffonnés à la hâte par la disparue que personne n'a pu déchiffrer. Le volume est épais (presque cinq cents pages), les chapitres, variant les foyers narratifs, sont plutôt courts voire très courts (à peine deux pages) avec ici ou là des chapitres plus amples: le rythme ainsi généré est extraordinairement efficace et épouse étroitement celui de l'intrigue proprement dite, avec ses moments très resserrés où tout s'emballe entrecoupés de plages plus lentes où la part belle est faite aux réflexions, aux introspections... et aux doutes qui s'immiscent. Bref: si la construction est classique et sans surprise elle est remarquablement maîtrisée, l'intrigue composée avec soin et le suspense, essentiellement psychologique, formidablement haletant. Les personnages sont quant à eux fort bien campés, on les découvre, les voit évoluer, chanceler parfois, leurs biographies extradiégétiques sont esquissées avec justesse et l'on s'y attache... C'est, de prime abord, une série policière qui ne manque pas de parentes (William Wisting semble avoir quelques points communs avec Alan Banks, Kurt Wallander... et sans doute bien d'autres flics par-delà les frontières) mais qui, assurément, compte parmi les plus réussies de sa catégorie.

Ai-je bien évoqué deux séries de synchronicités? Alors pour la seconde ce sera la suite au prochain épisode...

 

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23 août 2025 6 23 /08 /août /2025 12:54

Par un de ces jours de tristes remuements, où l'on brasse les vieux livres exhalant leur haleine fétide de papier mal vieilli, pages jaunies et tachées, couvertures souples malmenées, dos incurvés d'où souvent la reliure s'évade... qu'il faut ranger et dont on s'attriste de les voir si défaits, où l'on se mêle, aussi, de faire le tri dans cette foule d'objets conservés au fil des années, qui vous ancrent pire qu'un poids de plomb dans votre passé – un passé si heureux qu'il vous blesse aux larmes d'être à jamais révolu ou, au contraire, empreint de paroles, de gestes si affligeants que l'on meurt intérieurement de les avoir prononcés, commis et de ne pouvoir les effacer – ces quelques mots ont jailli au détour d'une tâche qu'ils ont coupée net: il fallait qu'ils se fissent une place, ils ont écarté de leur puissante irruption tout autre pensée. Je les jette là presque tels quels et n'ajoute que ce prologue... et cette image, une «captation Galaxyque» éhontément bidouillée avec paintnet...

À vous qui n'êtes plus là et dont l'absence chaque jour me pèse davantage quand, de votre vivant, je m'ingéniais à vous faire souffrir...

C'est un déchirement, un atroce déchirement aux confins du supportable que de contempler, au seuil de la vieillesse, l'étendue de mes renoncements, l'insondable abîme de mes refus et révoltes injustifiés, d'autant plus violents, et destructeurs pour autrui qu'ils étaient sans raison (sans raison valable j'entends). L'éternité post-mortem ne me suffira pas (que dire alors du peu de temps qu'il me reste à vivre) à demander pardon à tous ceux que j'ai martyrisés et qui, malgré tout, m'ont aimée, protégée – ô si près de leur cœur tenue. Quand moi je tâchais de battre des ailes pour m'éloigner, sans y arriver et préférant agresser à coups de griffes, me débattre en hurlant plutôt que de chercher une voie d'affranchissement qui ne fût meurtrière pour personne. 

Où donc la voie d'une rédemption quand on n'a le secours d'aucune foi? 

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1 août 2025 5 01 /08 /août /2025 10:19

Note liminaire

Pendant plus de dix ans j'aurais été une festivalière fidèle, assidue, vivant le festival de bout en bout chaque année en immersion presque totale – dans les gradins tous les soirs à quelques exceptions près et à Plamon tous les matins aux mêmes exceptions près, prolongeant encore ce bain délectable en lisant les textes sur lesquels se fondaient les spectacles et tâchant, par-dessus tout cela, de «chroniquer» un peu, comme pour ne jamais quitter tout à fait le festival (et tâcher de lui rendre par des mots que je m'efforçais de choisir du mieux que je le pouvais quelque chose de ce bonheur qu'il m'apportait), quand bien même le rideau était tombé – ou, plutôt, le noir (parfois relatif) fait car en scènes de plein air, il n’y a guère que le manteau de la Nuit qui puisse se faire rideau de théâtre – et les comédiens sortis de scène. Puis les confinements, suivis de bouleversements familiaux, ont coupé court à cette fidélité. Un ou deux spectacles en 2022, un peut-être en 2023, aucun l'an passé et, cette année, aucune réservation préalable car j'avais au cœur l'amère conviction que, comme en 2024, j'allais de nouveau m'enfermer dans les préoccupations matérielles et m'interdire cette chère parenthèse théâtrale autant qu'amicale (le noyau dur des festivaliers forme une petite communauté serrée dont les liens ne se distendent pas en dépit du temps qui coule). Mais voilà: il y a des synchronicités qui ne se laissent pas ignorer! Tandis que je prenais mes quartiers d'été dans la maison de mon enfance et que je travaillais à relire les épreuves d'un petit bijou littéraire à paraître bientôt intitulé Enfance continuée (déjà la synchronicité brille de tous ses feux) j'avais l'opportunité d'acheter un billet pour un spectacle sarladais où figurait le mot «enfance». Sans trop réfléchir, pas assez du moins pour transformer en obstacle et prétexte à refus le fait que je n'aurais ni le temps de lire les livres à la base du spectacle ni la possibilité d'aller compléter à Plamon, en amont et en aval, ce que j'aurai vu sur scène, je réservai ma place. Et me voici, de manière inattendue, projetée en arrière au temps heureux où je profitais sans arrière-pensée du bain théâtral unique offert par le Festival des Jeux du théâtre de Sarlat...

Le 4 janvier 1960, Albert Camus meurt au volant de sa voiture. Peu après, Jean-Paul Sartre lui rend hommage par voie de presse. Un bien bel hommage. Un «bel hommage»? Voire! Il y est question, notamment, de son «humanisme têtu»! «pur», certes, mais d’abord «têtu». Est-ce vraiment un compliment, cela? Tel est le point de départ de la pièce de Cliff Paillé, qui met en scène deux personnages rassemblés autour du journal où a paru l’hommage de Sartre à Camus, dont le texte est lu en guise d’ouverture. Puis la conversation s’amorce: certaines phrases, certains mots, sont repris, commentés, argumentés… et derrière eux sont débusqués les petites nuances, les trois-fois-rien qui, pour les deux intervenants, trahissent explicitement la rivalité qui a opposé les grands hommes, en dépit de bien des proximités. Tout naturellement, la question est posée: mais où cette rivalité peut-elle bien avoir sa source? Et si… et si le «pourquoi» de ces rapports tourmentés était à chercher dans l’enfance ? Il se trouve que, justement, il y a matière à exploration: Sartre et Camus ont chacun écrit leur autobiographie – l’une assumée en tant que telle et écrite à la première personne par Sartre, Les Mots, paru en 1963, l’autre dissimulée (à demi) sous le masque du «roman autobiographique» et écrite à la troisième personne par Camus, Le Premier Homme, inachevée de surcroît, dont le manuscrit a été retrouvé auprès de l’écrivain lors de l’accident qui lui coûta la vie et publié en 1994 par sa fille Catherine. Et les deux comédiens de s’emparer chacun d’un des livres – Les Mots pour Cliff Paillé/ «Sartre», Le Premier Homme pour Alexandre Cattez/ «Camus» –, l’ouvrant comme pour en lire le contenu mais dont on voit d’emblée que le geste n’a d’autre but que de «faire signe», de montrer aux spectateurs qui va être le porte-parole de qui. Les volumes sont d’ailleurs rendus très vite à leur rang d’accessoires, posés, repris, reposés de-ci de-là, au même titre que bloc-notes et stylos dont l’un et l’autre se saisiront parfois pour se mettre à écrire.

Nulle volonté d’incarner mimétiquement Sartre et Camus: juste celle de porter leurs textes, dont les extraits sont rehaussés de «chevilles» judicieusement intercalées – d’interventions extradiégétiques dirait un jargonneux – par lesquelles les comédiens reprennent leur posture distanciée d’où ils regardent et commentent le parcours littéraire et postural (par exemple l’attitude face à la nobélisation, le jugement porté sur le communisme…) des deux écrivains, cessant alors de relayer leurs souvenirs pour redevenir ceux-là qui se sont chargés de les transmettre et dialoguent à leur sujet mais redonnant çà et là à leur conversation les airs d’un échange direct entre Sartre et Camus. Ces changements subtils de posture scénique, procédant par glissements et parfois par à-coups, la manière dont sont montés et liés les uns aux autres les extraits originaux: l’on profite tout à la fois d’une donation des mots originaux et d’informations documentaires. C’est là, de prime abord, un très habile travail de montage – en tout cas aux yeux d’une spectatrice qui n’a pas «travaillé à la table» avant d’assister à la représentation (id est: qui n’a pas lu préalablement Les Mots et Le Premier Homme ni même, à défaut, investigué sur la Toile en quête d’informations complémentaires) et s’est juste laissée porter par cette onde vive unique propre au théâtre.

La mise en scène, d’une sobriété exemplaire – bande son peu présente, décor réduit à deux tables deux chaises, peu d’accessoires –, laisse toute la place au jeu des comédiens dont les gestes, les déplacements, les nuances de voix se déploient tout à leur aise, sans rien qui vienne en parasiter la portée. Leur diction impeccable, la justesse des intonations et des mimiques qui accompagnent les répliques et la précision avec laquelle celles-ci sont échangées: un parfait petit moment de théâtre, de ceux qui insufflent un supplément d’âme à des textes non théâtraux ayant gagné beaucoup à être poussés hors de l’inertie silencieuse des pages imprimées par de talentueux adaptateurs. L’on quitte son siège à la fois théâtralement enchanté, et avide de revenir aux livres des deux écrivains (ou de les découvrir si aucun d’eux ne figure encore dans sa bibliothèque). D’autant que l’espace intimiste de la cour de Sainte-Claire offrait à ce spectacle si habilement conçu l’écrin qu’il lui fallait: on n’en eût pas imaginé de plus seyant.

Passé les applaudissements, il fut annoncé que la pièce devait être montée à Paris en mars 2026, au théâtre Raspail; comment donc lui siéra cette «boîte noire»?… Voilà une question à laquelle je me promets bien d'aller chercher réponse…

 

Camus… Sartre, miroir d’enfances

Pièce écrite par Cliff Paillé, d’après Le Premier Homme d’Albert Camus et Les Mots de jean-Paul Sartre.

Mise en scène: Cliff Paillé

Interprétation: Alexandre Cattez et Cliff Paillé

Durée: 1 h 15.

Représentation donnée le mercredi 30 juillet 2025 à l’abbaye Sainte-Claire dans le cadre de la 73e édition du Festival des Jeux du théâtre de Sarlat.

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19 février 2025 3 19 /02 /février /2025 12:30

Si longtemps! ô certes voilà beau temps que je suis devenue coutumière des intermittences, des silences prolongés – comme si, d’année en année, je tâchais de m’effacer petit à petit en réduisant à presque rien mon écriture, de me détruire, en me taisant, comme la fameuse bande magnétique du générique culte de Mission impossible (la série télévisée) mais à beaucoup plus petit feu qu’elle, étalant mon autoconsumation sur des années et des années quand elle disparaît en fumée au bout de cinq secondes.

Je n’ai cessé de répéter que je tenais par l’écriture et la photo et ce sont elles deux que peu à peu je gomme de ma vie, n’ayant plus dans l’un et l’autre domaine que de vagues intentions, incandescentes quand elles se forment puis presque aussitôt ternies, éteintes, frappées de nullité, jugées minables et vaines, bonnes pour la poubelle.

Le sempiternel «à quoi bon» toujours vainqueur. Malgré ici et là des sursauts, comme celui-ci, suscité par un curieux surgissement: deux courriels me sont arrivés hier et avant-hier m’informant que j’avais reçu un message dans la boîte de réception de mon blog. Personne ne m’a plus contactée par là depuis des années et des années (car je compte pour rien les bizarreries tombées dans cette messagerie qui me proposaient dans un anglais de cuisine des remèdes miracles à la baisse de libido... ou libellées en caractères cyrilliques qui bien sûr m’étaient incompréhensibles) et ces deux courriels m’ont fait l’effet d’un coup de tisonnier dans un tas de cendres. Tous ces textes, ces mots, ces images tassés là, qui persistent et persisteront tant que je paierai mon abonnement annuel mais que plus personne ne réveille de leur torpeur et que moi-même j’abandonne à leur sort puisque, ne publiant plus (ou presque plus: la preuve aujourd’hui que c’est un «presque» qui doit faire foi), je n’ai plus la constance de lancer assez régulièrement l’hameçon du «dernier article» auquel pourrait s’accrocher au moins un lecteur qui, de là, aurait peut-être envie d’explorer les tréfonds de ce très vieux blog (né en 2009!). 

Donc ces messages? Eh bien rien du tout – ma messagerie nykthéenne est vide. Pas même une de ces «bizarreries» décrites plus haut. Alors oui je suis un peu déçue: en dépit de tout mon défaitisme, je garde quelque part, loin là-bas dans un recoin profond où sont réfugiées les petites étincelles encore vives attestant que je n’ai pas, à ce jour, atteint le point de non-retour des renoncements, cette conviction que ce blog héberge du sens, et du sens qui ne regarde pas que le cercle étroit de ma petite intériorité ratatinée radotant à longueur de Brèves d’un jour et d’Introscopies ses obsessions, ses peurs, les érosions de ses désirs et le vert-de-gris de ses intentions laissées pour compte.

Ce coup de tisonnier aura eu au moins pour effet de me ramener concrètement ici – je veux dire scripturalement, par la textification. Jusqu’à quel point est-ce salutaire, si la cendre retombe de nouveau pour plusieurs mois...

 

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30 octobre 2024 3 30 /10 /octobre /2024 13:21

Au fond de ma poche un marron, terne et ratatiné, que je roule machinalement entre paume et doigts dès que ma main le trouve. Ramassé il y a des jours, au temps de sa splendeur, tout luisant et lisse, comme verni, encore tenant à sa bogue entrouverte – un geste réflexe qui revient à chaque automne en hommage à mon enfance et à cette phrase que me dit ma mère un jour où je lui montrais ce que je tenais, alors, pour un trésor, une poignée de marrons récoltés au bois de Vincennes et choisis pour leur brillance, leur poli et leur rotondité à mes yeux parfaite: «Ils sont rudement beaux!»

Ô ce mot «rudement», comme il avait accroché mon oreille d’enfant! aujourd’hui à plus d’un demi-siècle de là il continue de résonner avec une consonance particulière, doté qu’il est d’un statut un peu spécial parmi tous les mots que répertorie désormais mon dictionnaire intérieur: y adhère, à jamais, le souvenir sonore de la voix de ma mère quand elle l’avait prononcé.

Avec, indissolublement liées dans ma mémoire, l’ineffable déception et l'abyssale tristesse ressenties au bout de quelque temps en constatant que les marrons avaient perdu tout ce qui m’avait séduite, tout ce qui avait poussé ma mère à dire «ils sont rudement beaux!»: leur brillance, leur poli et jusqu’à leur rotondité, flétrie alors par un ratatinement dont à aucun moment je n'avais pu  pensé qu’il surviendrait. Vint le jour où il ne resta plus, en guise de «trésor», qu’une poignée de choses noirâtres, ternes et cabossées, desséchées et sans attrait que l’on jeta sans que je m’y oppose – je n’avais de toute façon plus de trésor.

Ai-je par la suite continué de ressentir le besoin de ramasser des marrons luisants chaque automne tant que j’étais enfant et de m’attacher à ces trésors de hasard alors que je savais à quoi ils seraient inéluctablement réduits sous peu? Rien n'est moins sûr – il en va là comme de tous les souvenirs: il y entre un petit éclat de réel et une part plus ou moins grande de reconstruction où se mêlent désirs informulés et forces inconscientes – ces grands modeleurs et transfigurateurs… Pourtant, ce geste de ramasser des marrons tout juste sortis de la bogue reste inscrit en moi tel un étendard de toute une enfance heureuse, comme s'il avait été un rituel immuablement reconduit.

Quoi qu’il en soit, toujours les marrons luisants d’octobre ramènent à la surface la voix de ma mère et le sourire qu’elle avait eu en la disant. Avec l’âge cette réminiscence seule est convoquée, laissant derrière elle déception et tristesse devant la défaite, pour devenir l’un de ces doudous mémoriels dont le besoin se fait plus pressant à mesure que la vieillesse se profile et que se multiplient les moments où l’âme telle une ramure en deuil ploie si bas, si bas qu’elle frôle le fond de la tombe.  

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19 septembre 2024 4 19 /09 /septembre /2024 11:46

Face à ce désastre aranéeux qu’était le grenier de Meyraguet, cet antre de la ruine rédhibitoire et des préservations ratées, des souvenirs flétris réduits en poussières suffocantes, l’immense et opaque tristesse, tenace, fétide et corrodée de vaine colère qui, depuis des années, toujours me submergeait à seulement y songer, s’est indurée en une masse compacte faisant obstacle à tout autre émotion et que rien ne semblait devoir fissurer. Pourtant, si dense et oppressante qu’elle ait été, cette muraille amère se trouva soudain fissurée par une vision des plus inattendues. Tandis que je vidais à grands gestes les étagères d’un vieux placard encombrées de paperasses sans intérêt (flopées de billets de train usagés, listes de courses, tickets divers et variés dont l’utilisation remontait à plus de quarante ans...) je fus arrêtée net dans ma rage expurgatrice* par deux petits étuis de plastique reconnaissables entre tous: des films argentiques!

Avant même que d’avoir ouvert les petits étuis tout mon être fut inondé d’une vague et dulcifiante plénitude, sans doute cette extraordinaire sensation qui rend à la vie et doit être ce que l’on nomme «joie». Aussitôt j’émergeai de l’insidieux mal-être qui me tenait enlisée et ma pensée photographique se mettait en branle, confuse, luxuriante, questions et hypothèses se superposant à toute allure – en infiniment moins de temps que n’en demande la piètre tentative de les transcrire: ces films étaient-ils neufs ou utilisés mais demeurés non développés? Quand ont-ils été remisés ici et par qui? Dans quel état sont-ils? En tout cas, ils sont certainement périmés, mais depuis quand? Et quel aura été l’effet des mauvaises conditions de conservation… La fébrilité jubilatoire s’accrut lorsque, en ouvrant les étuis, je découvrais deux films couleur neufs: des Kodak Gold Ultra 400 ASA 24 poses...

Les utiliser devint d'autant plus impératif que j'étais aiguillonnée par l'incertitude du résultat, inhérente à leur plus que probable péremption, et au moins autant, sinon plus, par la claire conscience que j'aurai à modifier ma posture à la prise de vue: il me faudrait réfléchir non plus à ce que serait le rendu en nuances de gris de la chose vue mais à la façon dont en elle jouent les couleurs. Autrement dit, laisser les critères chromatiques présider seuls (enfin, presque seuls...) au geste déclencheur. Éprouver ce désir pressant de photographier, le ressentir comme une nécessité de premier plan m’électrisa et me fit considérer ces deux films pour de véritables trésors. Le mythe du «grenier-lieu-de-trouvailles» – un cliché s’il en est! – tenait donc sur ses pieds; il n’avait pas été entièrement terrassé par l’état pitoyable de celui que je devais encore continuer de vider ni par son corollaire, l’insondable mélancolie où plonge la ruine de ce à quoi l’on a été lié dans son enfance.

J'aurai malgré tout attendu plusieurs semaines avant de glisser un film dans l'un de mes boîtiers. Le Minolta SRT101 car je prévoyais de photographier des fleurs, donc de recourir à ma lentille macro et seule l'optique 50 mm du Minolta l'admet. En deux heures de balade scrutatrice autour de mon immeuble cristollien le film fut terminé puis rembobiné et rangé dans son étui dûment étiqueté.

 

Il est aujourd'hui toujours en attente de développement. Entre-temps, le second film a été inséré – dans le Topcon cette fois qui lui n'est utilisable qu'avec son optique 50 mm nue. Le projet était de travailler les reflets de vitrines avec une approche strictement chromatique. L'après-midi ensoleillée du dimanche 15 septembre devait m'ouvrir de formidables voies d'exploration. Ainsi me suis-je métroportée* Place d'Italie pour marcher jusqu'à la Bastille, l’œil aux aguets. Ce fut une enthousiasmante promenade ponctuée de multiples arrêts-prise de vue – mais, en réalisant que le déclencheur continuait de fonctionner alors que le compte-vue avait dépassé le chiffre 30 (il aurait dû se bloquer à 24 ou 25) je compris que, malgré mes précautions, le film n'avait pas été correctement mis en place, et que rien de photographique ne subsisterait de mon expédition.

Dépitée, abattue au point de ne pas même être en colère après moi, je finis par penser que ce ratage signifiait probablement que le film devait servir (au sens destinal) un autre projet – ce qui acheva de me détourner de l'idée première qui m'avait traversée: refaire, un prochain dimanche, le même parcours et m'efforcer aux mêmes prises de vue pour autant que la lumière soit semblable. Non... ce qui n'a pas été fait est perdu. Il me faut penser, et voir ailleurs.

 

*: termes ne figurant à ma connaissance dans aucun dictionnaire mais utilisés à dessein...

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10 septembre 2024 2 10 /09 /septembre /2024 17:54

Je viens d’être confrontée à l’obligation de vider le grenier de la vieille demeure familiale qu’il m’a fallu vendre – une épreuve dont je savais qu’elle serait cauchemardesque, et que j’avais pensé m’éviter en précisant que je vendais «en l’état». Regrettable précision qui fut source de malentendus et d’une succession de décisions malheureuses – qui en outre ne me dispensa nullement de vider – en partie seulement. Mais, tout partiel qu’il ait été, le vidage fut aussi éprouvant que je l’avais redouté. Moralement surtout parce qu’il m’a fallu contempler, autrement qu’à travers l’écran tendu entre l’âme et la réalité par les imaginations forgées hors sol, dans la secrète fabrique de la pensée sans que se soit d’abord imposée la pure et crue concrétude, l’irrémédiable ruine des choses entassées là, lentement détruites dans leur inertie pluriannuelle par le passages du temps et leur exposition aux intempéries – ce grenier étant logé sous une simple toiture de tuiles, il n’aura jamais offert qu’une protection bien précaire: en dépit des armoires, malles et autres étagères où tout a été, au moment de la relégation, soigneusement rangé sous des bâches de plastique et étiqueté, les variations incessantes de température et d’hygrométrie se sont avérées d’implacables ennemies.

 

Avant même que d’entreprendre la moindre investigation afin de déterminer ce qui devait impérativement être enlevé et ce que je pouvais emporter, j’étais contrainte regarder en face – au fond des yeux oserais-je écrire – ce désastre, ce lamentable et monumental chaos. «Chaos» car, sous les coups de boutoir des ajouts sans cesse opérés d’année en année, l’ordre des premiers «rangements» s’était considérablement brouillé. Caisses, cartons, malles, vieux éléments de placards… s’étageaient en masses instables revêtues du triste habit d’abandon qu’avaient tissé ensemble la poussière, les cadavres d’insectes, les débris de matériaux divers entièrement désagrégés et les vieilles toiles d’araignée, mêlées si épaisses que par endroits elles formaient des amas laineux.

Ici et là des cartons effondrés, dévoilant par leur ouverture béante leur contenu bousculé et voilé de souillures pulvérulentes. Depuis quand le fragile abri s’était-il ainsi brisé, exposant à toutes les atteintes livres, menus bibelots, poupées en tenues folkloriques…? toutes choses qui eussent eu leur place sur de dignes étagères et qui gisaient désormais décaties, salies – définitivement marquées au coin meurtrier d'une injuste mise au rebut.

Partout, telles des flaques après l’averse, des parcelles de plastique effrité qu’un souffle suffisait à disperser: les restes pitoyables des sachets transparents ou opaques dont avaient été enveloppés à des fins de protection des poupées, des peluches… Autant de morceaux de mon enfance qui s’étalaient blessés et tachés  – tout mon être s’en trouvait démis. Il n’est rien de plus désolant que de voir ainsi cadavérisés des objets jadis aimés.

Oh je soupçonnais bien ce qui régnait là-haut pour avoir dû m’y aventurer à plusieurs reprises, en quête de telle ou telle chose dont on m’assurait qu’elle s’y trouvait forcément et sur laquelle, bien sûr, je ne parvenais presque jamais à mettre la main – lorsque je ne découvrais pas rapidement ce que je désirais je renonçais sans beaucoup m’entêter, «chercher» étant, ici, synonyme de trop d’obstacles à déplacer. Mais affronter concrètement ce grenier fut bien plus qu’une épreuve vaguement déprimante pour l’esprit et épuisante pour le corps. Ce fut, par le truchement de ces choses stockées là, une plongée vertigineuse dans de torses complexités – celles de mon rapport au temps, à l’enfance, à ce que sont le souvenir, la réminiscence, la remémoration ou la seule mémoire. Complexités qui exigeraient d’être sinon démêlées – comment pourrais-je prétendre démêler ce à quoi des cohortes de philosophes et de penseurs continuent de consacrer force pages et ouvrages? – du moins énoncées, dites. Or la difficulté pour le moment me dépasse

 

[aparté] non, à la réflexion, ce n'est pas vraiment la difficulté de conceptualiser puis de mettre en phrases un état émotionnel singulier entremêlé d'intellectualisations brouillonnes qui «me dépasse» (encore qu'elle soit réelle, ressentie comme quasi insurmontable) et me tient loin d'une écriture solidement empoignée, maîtrisée, et menée enfin à bout de texte. Me cloue dans l'immobilisme, bien plutôt, la conscience éprouvée avec une acuité inédite d'être tout entière et jusqu'en mes tréfonds ramenée à l'état de déchet, de rebut laid, ratatiné, racorni, mangé d'usure – à l'image de toutes ces pauvres choses tragiquement défaites quand on avait cru les préserver, comme si elles étaient autant de moi-mêmes. Connaître par cœur la formule tu es poussière et tu redeviendras poussière est une chose (un savoir d'ordre intellectuel); se sentir intérieurement et par sa propre conscience en plein état d'appréhension, un repoussant détritus, une pulvérulence à jeter alors qu'au physique on n'en est pas encore à vaciller de toutes parts, est une sensation glaçante qui paralyse mieux que le pire des venins arachnéens. Et désormais, plus que jamais auparavant, mon à-venir m'apparaît telle une immense porte d'obsidienne (un nom de roche en étroite fraternité sonore, et sans doute étymologique, avec «obsèques», «obsessions» et bien sûr «obscurité»…) dont à peine quelques pas me séparent et derrière laquelle se tiennent tapies d’infâmes créatures aux puissantes mâchoires claquant dans le vide. Combien de jours ou de mois avant que je sois dépecée, déchiquetée, pulvérisée?

CUT...

 

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11 août 2024 7 11 /08 /août /2024 12:00

Ce matin vers 11 heures je voyais de très près – presque d'assez près pour croiser son regard – pour la première fois de ma vie (à 60 ans révolus!) une chauve-souris. Une minuscule petite bête blottie derrière la pendule murale de ma cuisine lotoise dont la présence m'a été révélée par l'attitude bizarre de ma chatte Fleur-de-Nuit: je l'ai vue tout d'un coup s'approcher du radiateur au-dessus duquel est accrochée la pendule, sauter sur la table attenante et s'étirer autant qu'elle le pouvait, les yeux rivés derrière cette pendule et se mettre à claquer de la mâchoire en poussant de petits miaulements saccadés comme lorsqu'elle traque un insecte ou une araignée. Rien à première vue qui justifie pareille agitation... Je m'approche à mon tour du radiateur, en tâchant de porter mon regard au même endroit que Fleur-de-Nuit, suivie entre-temps dans son curieux manège par Elléas qui, lui, resté au sol, se bornait à tourner sur lui-même, et j'aperçois alors, entre mur et pendule, une petite masse sombre et velue que, pendant une fraction de seconde, j'ai prise pour une énorme araignée. Je suis certes incapable de reconstituer, a posteriori, comment cette identification sommaire a été battue en brèche mais je sais qu'elle l'a été très vite pour, aussitôt, être supplantée par la certitude que je voyais là une chauve-souris – peut-être parce qu'à un moment, une infime apparition de «doigts» débordant du cadre de la pendule m'a confortée dans cette idée? Ou, plutôt, me suis-je souvenue d'une bouleversante publication sur Facebook vue quelques jours auparavant, à savoir deux photos dont une m'avait presque tiré une larme d'émotion: le visage de l'animal apparaissait de telle manière qu'on l'imaginait parler, comme s'il avait été saisi par le photographe pendant qu'il disait le texte d'accompagnement – une sorte de prière censée transmettre la parole de la chauve-souris, rédigée à la première personne, où elle demandait aux humains de ne pas avoir peur d'elle et de ne pas la tuer, arguant qu'elle ne suçait pas leur sang ni ne s'accrochait à leurs cheveux et qu'en outre elle mangeait les moustiques.

Sitôt la chauve-souris identifiée, je me suis empressée de chasser mes chats hors de la cuisine et d'en fermer la porte. Mais que faire? Comment m'assurer qu'elle n'était pas blessée? Comment l'aider sans l'effrayer? Comble de malchance, c'est dimanche, et je ne peux donc pas appeler la clinique vétérinaire du coin pour être guidée quant à la conduite à tenir. J'ai alors ouvert la porte-fenêtre donnant sur l'extérieur, puis me suis contentée d'observer. La chauve-souris n'a guère tardé à quitter son refuge – ô quelle émotion de la voir tout entière, et si minuscule! – puis s'est mise à tourner longtemps dans la pièce sans parvenir à en sortir. Pensant qu'elle n'avait aucune blessure je l'ai laissé faire sans intervenir, de crainte de la troubler davantage. Puis elle s'est enfin trouvée dehors.

Cette brève aventure m'a emplie d'allégresse. J'ai eu le sentiment, indiciblement profond mais obscur, indéfinissable, que c'était une véritable visitation, que cette frêle créature, par sa courte présence, m'avait invitée à renoncer à la colère fondamentale qui m'anime depuis mon plus jeune âge à l'égard de l'existence, que je tiens pour une suite ininterrompue de chausse-trappes et de souffrances quand bien même on est privilégié à tous égards, matériels et affectifs, comme je l'ai toujours été et continue de l'être – les privilégiés ne sont-ils pas, comme n'importe quel être humain, exposés aux deuils, aux maladies, au naufrage du vieillissement lorsqu'ils consentent à atteindre un âge avancé et, à terme, à la mort?

© Photo : Yza R., musée Bourdelle, 4 novembre 2022.

Afin d’être quelque peu éclairée sur ce «sentiment visitationnel», je me suis enquise des symboles attachés à la chauve-souris et j'ai découvert, notamment sur ce site, qu'elle représentait, entre autres, le changement, à la fois intérieur et dans le cours de la vie (les deux allant en général de pair). Eu égard à la période particulièrement compliquée que je traverse il n'y a aucun doute pour moi: j'ai bien été visitée ce matin, et j’ai vraiment vécu un important épisode symbolique.

Le seul fait que je revienne ici et renoue avec l'écriture en consacrant mon énergie scripturale à autre chose qu'aux courriers administratifs ou de réclamation est déjà un signe – la chauve-souris m'a prise par la main, à moi de ne pas la lâcher.

Et si… j’avais fait connaissance, ce matin, avec mon animal-totem?

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29 avril 2024 1 29 /04 /avril /2024 11:06

Le besoin – le besoin, non le désir, ou l’envie, ni même la pulsion au sens d’inclination incontrôlée quasi pathologique – de former des phrases, un texte, qui emprisonnent des fulgurances (constats, sentiments/sensations, pensées, résurgences, développements introspectifs, etc.) persiste dans sa force, et se mue plus souvent qu’à son tour en tourment. En véritable tourment, tel un rapace prisonnier de ma boîte crânienne qui tournerait là inlassablement, déployant ses lentes, régulières, oppressantes girations jusqu’à ce que je franchisse le seuil de l’acte scriptural. Soit en saisissant un stylo et une feuille de papier, ou bien en ouvrant le capot de mon ordinateur afin de jeter sur un «fichier word» ces mots et phrases accumulés dans le désordre jusqu’à déborder et exigeant impérieusement d’être mis en forme – i.e. ordonnés en une composition à la fois signifiante et qui fût pourvue de quelque intérêt esthétique. Il devrait en résulter un soulagement, un semblant de paix intérieure, dût-elle être temporaire… pourtant je bloque. Je laisse, de plus en plus longtemps, ces mots et phrases, passer en rangs serrés, planer ou au contraire stagner des jours et des jours en moi sans leur donner un semblant d’issue – une publication ici, fût-ce sous forme d’une «brève d’un jour», voire d’un «sans nom», ma dernière trouvaille catégorielle pour tâcher d’offrir une case acceptable à ces jets que je ne parvenais pas à ranger ailleurs mais sans pour autant savoir les jeter, les détruite. Une catégorie que je suppose mieux à même que les autres de ne pas rester déserte trop longtemps. À tort, ou à raison...

Mais où donc est le danger de telles publications, dans un blog aussi confidentiel que celui-ci? Faut-il qu’il soit immense pour que je me dérobe aussi souvent!

Je ne fais que répéter là (et en des termes différents je l’espère) un questionnement obsessionnel, un désarroi – un cri silencieux qui n’en hurle pas moins – maintes fois exprimé ici même et pourtant je me laisse aller une fois de plus à contempler cette étreinte sourde et maléfique qui enserre mon geste dans un étau avant qu’il aille à son terme afin d’essayer, une fois de plus, de m’en libérer. Mais c’est chose vaine car ces mots et phrases trouvés pour dire cette incarcération n’ordonnent nullement les profondeurs obscures que la lumière d’un texte dissiperait enfin. À sans cesse textifier autour de l’impossible écriture je me soulage à pas si bon compte que cela puisque «le dur», ce qui résiste contre vents et marées à la textification, continue de se lover immobile en moi tel un increvable abcès.
Je circonvolue inlassablement sans oser de pas décisif… je me sens très probablement mieux protégée d’un quelconque effondrement cataclysmique par l'empêchement imputable à cette angoisse qui littéralement me «prend aux tripes» chaque fois que je consens à «écrire» (alors qu’il n’y a objectivement pas le moindre enjeu) que par le consentement à l’écriture solutionnante, celle qui textifierait significativement cette masse molle, mouvante, dense et incandescente comme du plomb en fusion qui se meut tout au fond de mes abysses intérieures.

 

Voici une dizaine de jours, tandis que je lisais Le Donjon de Lonveigh de Philippe Le Guillou (j'y reviendrai [enfin... j'ai l'intention d'y revenir et une ébauche est écrite qu'il me faut étoffer, compléter, affiner - en d'autres termes remanier afin qu'elle prenne sens et s'ajuste au vouloir-dire qui est l'humus du texte]), une fulgurance m'a traversée qui m'a détournée un moment de la lecture, le temps de retourner la bande-test photographique devenue marque-page et d'y inscrire ceci, en lignes onduleuses et mal raboutées, au crayon:

Voir apparaître l’image au fond du bac de révélateur me donne le sentiment de vivre un moment lustral. Une épiphanie lustrale. En tirant – en travaillant en chambre noire –, je porte sur les fonts baptismaux mes douleurs et mes failles, mes fautes irrémissibles (que je n’identifie pas de manière certaine mais dont je sais qu’elles gisent là quelque part dans l’obscurité de mes pensées – et de mes peurs). Je les lave de leurs lèpres corrodantes et leur donne une légitimité de lumière, en noir et blanc, sur la feuille de papier baryté aux tons froids des hivers de l’âme.

 

À n’en point douter il y a là une clef. Quelque chose de fondamental qui se dit de mon rapport à la pratique photographique, sans quoi je n’aurais pas pris le risque – car il s’agit bien, dans cet acte d’écriture, d’une prise de risque même si je ne vois pas ce qui le revêt d’une telle gravité – de l’arrêter ici dans sa forme native presque sans retouche, telle que je l’ai notée sous le coup de son irruption, en ayant soin de surcroît de noter, aussi, les circonstances de son émergence (lesquelles doivent donc tout autant valoir clef).

De même doit valoir clef l'image que j'ai choisie pour accompagner ce texte. Elle était déjà épiphanique lors de la prise de vue: en 2004, au musée Bourdelle, dans ce qui était le logement du sculpteur, un grand crucifix médiéval en bois était exposé, face à un tableau protégé par un verre. Je cherchais, une nouvelle fois, comment capter, avec mon reflex Minolta, cet ineffable qui, dans le visage christique, me fascinait et que je n'avais pas encore réussi à fixer sur la pellicule en dépit de tentatives répétées (cadrage difficultueux, incidence lumineuse toujours insatisfaisante... et, de ma part, manque de cette habileté technique qui m'eût permis de jouer efficacement sur les réglages). Soudain, je perçois son reflet dans la vitre protectrice... j'élève mon appareil, je cadre, mets au point, déclenche... Une seule prise de vue. Comme on dit, ça passe ou ça casse. Au développement, le négatif semble correct. Et le tirage confirme: j'obtiens exactement ce que j'espérais – une image à la fois assez explicite, et nimbée d'étrangeté, autant que de douceur, sans bruit intempestif. J'ai néanmoins essayé plusieurs fois de reprendre la même vue, chaque fois que je me trouvais dans cet espace avec une lumière analogue (et ce jusqu'à ce que de récents travaux chamboulent les configurations du musée, et que l'on déplace ce crucifix dans l'atelier) en espérant capter autre chose, un supplément quelconque, mais jamais, je dis bien jamais, je n'ai revu dans mon viseur ce qui, alors, avait passé sur la pellicule. Là aussi, dans cette unique manifestation, quelque chose se dit (que je ne décrypte pas. Pas encore)...

 

Voilà désormais vingt ans que cette image conserve à mes yeux son pouvoir de signifiance.

Elle est donc «réussie», à l'exacte confluence de l'acceptable technique et de l'intention esthétique.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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