Il est là, bien rangé sur l’étagère de la boîte à livres – un épais volume avec sa reliure rigide et sa jaquette illustrée, typique des éditions France Loisirs ou Grand Livre du mois… rien de très bilbiophilique mais enfin: l’objet semble en très bon état, et sa facture solide le rend irrésistible quand il est ainsi offert. Sur le dos, un nom qui «me dit quelque chose», Robert Crais mais un titre qui lui ne me dit rien, Otages de la peur.
Aux tréfonds de la mémoire – non pas dans les abysses saturés d’impénétrables sédiments où rampe une faune dont il n’est même pas possible de deviner les formes et dont on sent, dont on sait qu’elle est monstrueuse et mère de nos pires désespoirs mais juste au-dessus, où cependant les lumières vagues des ressouvenances persistent à ne pénétrer que par intermittence, dans cette zone intermédiaire, donc, profonde mais où survivent les réminiscences Robert Crais est présent, associé à un titre qui s’esquisse et se dérobe mais dont les bribes mêmes s’entêtent à flotter sans pour autant s’agréger en une forme identifiable – un fantôme impalpable. Je m’empare du livre en espérant trouver une page «du même auteur» qui me permettrait enfin de faire correspondre ces bribes à un vrai titre. Rien de ce genre mais, sur le second rabat, une brève présentation de l’auteur, accompagnée d’un portrait et, là, le doute se lève: les éléments biographiques, la photo me confortent dans la certitude que j’ai déjà lu au moins un roman de Robert Crais. Et comme, dans ma façon de conserver les livres, j’ai gardé par-devers moi tous ceux qui concernent la «littérature noire et policière», je retrouverai forcément ce roman, où qu’il soit.
Las… en dépit de tous mes efforts, rien, aucun volume signé Robert Crais ne resurgit, ni sur mes étagères de bibliothèque, ni dans les listes que j’ai commencé de dresser. Pourtant, en découvrant sa bibliographie sur sa page wikipedia, un souvenir se fixe: L.A. Requiem (paru chez Belfond en 2001). J’en suis maintenant certaine, c’est ce roman que j’ai lu. Mais seul le titre se fige, rien de l’intrique ni des personnages n’est resté (comme c’est affligeant de constater un pareil effacement quand je sais avoir lu ce livre avec assez d’«attention extrême» pour en tirer une chronique où, généralement, je mets un point d’honneur à dépasser le banal jugement subjectif et tâche de mettre au jour la narrativité, voire le style quand il ne s’agit pas d’une traduction!). Pour en avoir le cœur net, je poursuis mes investigations sur la Toile et finis par trouver, enfin, une trace qui confirme mes réminiscences, sur le site lelitteraire.com, un site toujours actif – auquel j’ai beaucoup contribué dès sa création au tout début des années 2000, donc au moment où paraissait L.A. Requiem, mais que j’ai quitté en 2009 pour créer mon propre espace internet, ce blog même où je suis en train d’écrire. Or la trace en question n’a rien à voir avec L.A. Requiem: c’est un entretien, daté de 2005 mais que je ne me souvenais pas d’avoir réalisé, doublé de la chronique du roman autour duquel il est centré, L’Homme sans passé, que je ne me souvenais pas non plus d’avoir lu…
Cependant, ce titre, L.A. Requiem, reste accroché à ma mémoire et refuse de s’en aller. Alors d’autres choses me reviennent: lelitteraire.com a connu une importante mutation dans les années 2010 et, à cette occasion, j’avais été informée qu’une partie du contenu originel avait été perdue – dont certaines de mes contributions, parmi lesquelles se trouve probablement la chronique consacrée à L. A. Requiem. Quant à la disparition des livres – ce roman, et L’Homme sans passé – je la dois, à n’en pas douter, à l’une de ces phases de tabularasisme que je traverse parfois, où je me mets à vider étagères, tiroirs et fonds de placard avec frénésie… pour finalement regretter ces gestes.
Étrangement, la toute première question que je posai lors de cet entretien amena une réponse où il était question d’Otages de la peur. Comme si ma rencontre avec ce roman avait commencé il y a vingt ans, sans que je le sache.