Le 4 décembre dernier, à l’arrêt devant une boîte à livres, je m’emparais d’un volume peu après en avoir entraperçu le titre, La Fabrique du mensonge criminel (par Philippe Gaudin; mais le nom m’est, alors, inconnu – il faudra que j’aille explorer quelques sites web pour approfondir ce à quoi se borne la quatrième, «[…] journaliste, rédacteur en chef et présentateur de l’émission Histoires criminelles sur LCI [...]», une émission que je n’ai jamais regardée ni la chaîne LCI, pas plus que je n’ai regardé Faites entrer l’accusé et autres documentaires plus ou moins dramatisés, donc fictionnalisés, du même acabit –, il n’entre pour rien dans l’intérêt que j’ai porté au livre). La toute première pensée qui m’est venue: « Tiens, voilà un bouquin pour k-libre, il faudra que je vérifie s’il a été chroniqué. Sinon, je le proposerai – et puis de toute façon, ce sujet du “mensonge criminel” m’intéresse, ne serait-ce que pour réfléchir à la manière dont il apparaît dans les romans que je pourrais être amenée à chroniquer.»
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Mais avant tout, jeter un œil, feuilleter… L’ouvrage est en excellent état, si l’on excepte deux petits manques, telles d’infimes morsures, dans les coins de la couverture, au dos – et c’est assez rare pour, d’emblée, attirer la main preneuse. La première de couverture annonce la couleur, sur un bandeau rouge apposé dans sa partie inférieure orné d’un portrait de l’auteur: ce sont huit faits divers récents qui vont être évoqués sous cet angle de l’élaboration du mensonge, huit faits divers qui, un temps, ont envahi, voire saturé l’espace médiatique, bornés par deux noms bien connus, Jean-Claude Romand et Jonathann Daval. Huit histoires terrifiantes où l’assassin nous a trompés jusqu’au bout, est-il écrit. Ô comme cela sent son sensationnalisme à bon compte… et puis le volume est mince, vraiment mince (208 pages!) pour retracer huit histoires terrifiantes. Sans parler de ce portrait de Philippe Gaudin, qui vous regarde droit dans les yeux comme pour vous interpeller, peut-être vous accuser vous-même d’être sinon menteur du moins complice des mensonges parce que, au moment des «affaires», vous avez sans doute cru sans barguigner aux propos des criminels avant qu’ils avouent ou soient démasqués. Et puis en y regardant de plus près, je vois que l’achevé d’imprimer indique «septembre 2025»… Pour qu’un livre aussi récent ait été déposé début décembre dans une boîte à livres, il faut qu’il ait beaucoup déçu son acquéreur qui n’a peut-être même pas fini de le lire – du moins si je prête au déposeur l’attitude que j’ai, moi, envers les livres: je les garde! Ceux que j’ai lus, et les autres, que je n’ai toujours pas lus et qui attendent leur heure; tous sont de véritables jalons de vie et m’en séparer serait comme arracher une page de mon existence, biffer le passé ou effacer un à-venir où viendraient à être lu ce qui ne l’a pas été – une douleur vraie. On peut certes n’avoir pas ce degré d’attachement aux livres, mais enfin: je ne puis m’ôter de l’esprit qu’avoir déposé là un ouvrage aussi récent signifie qu’il n’a pas été apprécié du tout… Cependant je l’emporte, soucieuse de me forger une opinion par ma propre lecture.
Celle-ci débute sous des auspices plutôt favorables: l’avant-propos me plaît, le style est concis, précis, va droit au but – j’y coche même au crayon la phrase qui serait à retenir si la chronique atterrit sur k-libre: Pour sauver sa place dans le monde, il a préféré être dévoré par sa propre fiction. Un chapitre par affaire, donc huit en tout. Le premier, «Michel Pialle», me convainc; le deuxième, «Marc Demeulemeester», aussi. Puis, au troisième, «Jonathann Daval», la lassitude pointe: je commence à buter sur des redites, sur des expressions récurrentes, et le sentiment que le récit patine – que l’auteur «fait du remplissage» gagne du terrain. Pourtant je continue, non plus pour simplement lire mais pour tâcher de comprendre ce qui, dans la technique d’écriture, me dérange et, dans le même temps, l’exprimer. Et au milieu du cinquième chapitre, «François Vérove», j’arrête. Ce n’est plus tenable: je trouve le propos superficiel, les chapitres que j’ai lus construits comme de banals récits sensationnalistes et là où j’aurais attendu un minimum de perspective analytique je ne lis que du factuel. Sans doute y a-t-il dans ce livre encore moins de matière que dans les «dossiers» ayant fait enfler le contenu de la plupart des journaux quand lesdites affaires en faisaient la une.
C’est in fine un ouvrage fort médiocre, qui n’apporte rien de plus qu’une suite de résumés rapides sans que rien soit approfondi ni analysé – mais des résumés, je le concède, rédigés de manière extrêmement vivante, au présent, comme si l’on assistait en direct au déroulement des faits ayant pourtant quitté l’actualité. Ce n’est, à mon avis, rien autre qu’une piètre transposition imprimée de commentaires dignes d’un reportage au JT – alors à quoi bon aller au livre si ce n’est pas pour distendre cette immédiateté à laquelle condamne l’émission télévisée? Si ce n’est pas pour proposer des analyses, des approfondissements, des points de vue modifiés par le recul, les apports nouveaux – si ce n’est pas pour permettre au public de dépasser l’empire émotionnel sous l’emprise duquel le reportage télévisuel vise, en général, à le placer? Un livre non seulement médiocre mais peu utile… et qui retrouvera sa boîte à livres sans avoir été lu jusqu’au bout.
Philippe Gaudin, La Fabrique du mensonge criminel, éditions de l’Observatoire/Humensis, octobre 2025 – 208 p., 21,00 €.