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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 12:02

Samedi 5 novembre.

C'est jour de vernissage à la médiathèque François-Villon de Bourg-la-Reine*. Dans une petite pièce attenante à la vaste salle de lecture, les 35 photographies "fantaisistes", assorties de leur poème, ont été accrochées la veille. À 16 h 30 on ouvre les portes, quelques visiteurs déjà attendaient.qui rentrent, sans précipitation, prenant dès leurs premiers pas le temps de découvrir, de regarder et de lire chaque texte. Il s'agit certes de photographies et l'on voit d'emblée que l'accrochage a été pensé "visuellement" - les liens de contiguïté, de contraste ou au contraire de proximité qui créent l'harmonie des photos et font passer de l'une à l'autre comme on lit les cases d'une bande dessinée sont d'ordre formel, chromatique et la nature des poèmes qui les accompagnent (en prose,ou versifié, rimés ou en vers libres) ne semble pas avoir été prise en compte. Le format est uniforme, la présentation aussi - contrecollage sur carton plume, sans cadre, sans passe-partout pour des photographies sans marges: l'image prend les pleins pouvoirs, ainsi mise comme à nu, et le lien avec "son" poème, placé tout contre elle lui aussi contrecollé sur carton plume, se noue tout de suite, son indissolubilité en est plus forte. Les murs blancs, lisses font silence autour de ces 35 évidences.

 Peu après que les allocutions officielles eurent été prononcées, et la foule s'étant vite densifiée, on ouvre le buffet. L'on se presse alors vers les tables alignées contre un mur, où s'alignent des bouteilles fraîchement débouchées, des colonnes de verres en plastique qui diminuent à vue d'oeil tandis que les assiettes jetables se dégarnissent de leurs amuse-gueules. Au moment où je m'approche pour me servir j'aperçois, entre deux assiettes, la feuille de métal dont on a débarrassé lune bouteille de cidre et les fils de fer qui enserraient son bouchon. En quelques fragments de seconde, je pense pêle-mêle à la photogénie de ces menus rebuts tels qu’ils sont laissés là, à ce qu’ils m’évoquent – une traîne, une robe évasée… et très vite mais peut-être après coup, je ne sais plus : le souvenir se confond avec la survenue : le Nu descendant un escalier (n° 2 précise l’intitulation dont je viens de m’assurer en quelques clics)… et: n’est-ce pas «ce qu’ils m’évoquent» davantage que leur disposition, leurs formes, leur façon d’attraper la lumière et de la réfléchir qui détermine en moi cette conviction qu’ils sont éminemment « photogéniques»? Tandis que ces questions se pressent je sais déjà que j’écrirais «quelque chose» sur ce qui est en train de se passer dans ma tête, et des bribes de phrase naissent que n’entrave en rien la certitude que j’ai qu’il existe sans doute des mots précis que je ne connais pas pour désigner ce que le débouchage de la bouteille a abandonné sur la nappe, comme si le problème de la désignation ne se posait pas alors même que celui de la composition du texte s’esquissait (comment allais-je commencer, passer de l’ambiance à la «photo imaginée»...).


(Ce n’est que plus tard, après les expérimentations photographiques, quand il me faudra retrouver les premiers mots auxquels j’ai pensé, que cette ignorance des termes fera obstacle: je ne peux décidément rien écrire sans savoir comment on appelle, précisément, cette feuille de métal qui ceint le col des bouteilles et ces fils de fer à la torsion si particulière! je me lance dans une recherche entêtée sur la Toile et enfin je trouve: la petite enveloppe de métal, parfois de cire, dont on recouvre le bouchon de certaines bouteilles s’appelle la «coiffe», et «muselet» ce réseau de fils de fer grâce auquel on maintient ce même bouchon. Un sens spécialisé inconnu pour un mot courant, et un mot de jargon: mon dictionnaire personnel s'est enrichi.)


J’ai mon petit compact à portée de main mais en même temps que je pense «photogénie» je me dis «prise de vue impossible». Alors sans plus hésiter, je m’empare de la feuille de métal et de l’entrelacs de fils tors, les glisse dans mon sac avec, fermement ancré, le projet de les photographier une fois rentrée chez moi, en prenant le temps de choisir un fond, de les disposer dessus, de considérer l’éclairage, de calculer mes réglages… le projet sera mis à exécution le soir même, avec cette conscience aiguë, née d’expérimentations passées dont les fruits s’étaient avérés lamentables, que je n’avais rien sous la main qui puisse servir de fond adéquat – disons, plus exactement, que je me savais inapte techniquement à obtenir un fond uni à partir de ce dont je disposais pour le créer: des étoffes, des feuilles de papier aux teintes a priori convenables mais dont je savais que, eu égard à la luminosité nécessaire à la prise de vue, la texture allait forcément apparaître à l’image. Mais j’étais trop pressée de voir pour attendre de me procurer le fond idéal, je me suis contentée d’un vêtement de coton noir au tissage suffisamment fin que j’ai posé en le «froissant»  avec maîtrise – et bien entendu, les photos furent piètres. Mais… ne l’avais-je pas cherché, cet échec, en prenant mes photos malgré cette conscience de conditions inadaptées à mon projet? Pourtant, le lendemain matin, je remets ça, en lumière du jour cette fois. Une bonne dizaine de «macro-photos» en tout furent prises. Toutes également décevantes, sauf trois – et encore ne sont-elles regardables qu’en format réduit. Au fait, pourquoi les ai-je gardées (cf. ci-dessous)? à n'en pas douter, dans l'espoir qu'un jour je verrai en elles ce qui leur manque et que dans le visible se voie enfin non pas l'invisible mais l'impossible-à-voir!

En dépit de tout ce qui précède je crois, à la réflexion, que ma déception n’est pas qu’une affaire de défauts techniques; non; c’est un autre manque, une autre impossibilité qui se révèle; quelque chose est mort dans cette transportation des rebuts de leur lieu d’émergence à celui de leur mise en scène. Et ce qu’ont capté les photos effectivement prises – reléguant dans le champ de l’impossible celle(s) qui eût (eussent) réussi à préserver ce que je cherchais en vain à voir dans celles que je regardais –, ce n’est pas un assemblage de petits objets sous un certain angle, un certain éclairage pouvant à la rigueur avoir l’intérêt d’une composition abstraite, mais la fade subsistance objective d’un surgissement qui a fulguré un bref instant sous mes yeux en embrasant mon esprit, puis s’est éteint aussitôt. Fade subsistance non seulement de ce surgissement mais de l’illusion qui l’a accompagné: celle de pouvoir non seulement reproduire ailleurs et plus tard ce qui venait de m’agripper le regard mais en l’améliorant, en le rendant plus « photogénique » et, par là, en relever/révéler encore le sens. D’où cette conclusion que le sentiment violent d’une photogénie échappe souvent, en bonne partie, aux seules pertinences techniques (mais une bonne maîtrise technique permet de saisir ce qui dépasse justement la technique).


Subsiste, bien après, et sans doute de manière durable, cette fascination que m’inspirent le laps extrêmement court pendant lequel tous ces regards, pensées, rêveries, intentions, constats, décisions, gestes, la diversité des opérations psychiques qui s’y sont taillées une place et, surtout, la conscience que j’en ai eue non pas simultanément stricto sensu mais avec ce léger décalage qui donne du relief – et amène une subtile confusion, un interstice étonnant où je parviens à glisser l’écriture, l’écriture sur une photo infaisable ou, plutôt, sur une photographie effective que je ne parviens pas à faire exactement coïncider avec cette autre photo idéelle qui a si brièvement existé dans mon esprit et à laquelle je n’ai pas su par la suite «donner corps» autrement que par un texte, un texte dont j’ai eu dès les premiers instants de la captation, le projet. À cette opération ratée sur le plan photographique un gain lexical tout de même. Et puis cet effort d’écriture, pour moi une sorte de résurrection post-silence.

La première des trois "rescapées"...

La deuxième rescapée...

et la deuxième...

enfin la troisième.

 

*  Fantaisies. Regards croisés photo et poésie.

Exposition organisée conjointement par les Rencontres poétiques de Bourg-la-Reine et Photovision France.

Jusqu'au 24 novembre 2016 à la médiathèque François-Villon, 2/4 rue Le Gouvier - 92340 Bourg-la-Reine.
Entrée libre.

Les membres de l'association Photovision ont proposé les photos, les poètes réginaburgiens ont écrit les poèmes à partir des photos sélectionnées. Ils avaient pour seule consigne de "faire court", et avaient sauf cela toute liberté d'écriture, échappent même à la contrainte du thème puisque, à ce que j'ai compris, celui-ci ne leur avait pas d'abord été précisé. Un beau partenariat qui, espère-t-on aussi bien chez les photographes que chez les poètes, sera reconduit.

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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 06:42
Nozay

Le dimanche 29 mai, une sortie photographique avait été organisée pour les membres de Photovision France, à l’initiative de Pierre qui avait repéré, non loin de Paris ‒ à Nozay ‒ des abattoirs désaffectés, mués en une des ces friches industrielles qui sont pain bénit pour des photographes amateurs. Le site a bien sûr pour lui l'attrait propre à tout ce qui est en ruine et se délite (la déliquescence des édifices et des objets crée généralement un chaos formel et chromatique bien plus passionnant à explorer que l'agencement bien ordonné qui l'a précédée: symphonie de volumes en perdition, contours escarpés des trouées dans les murs crevés, perspectives à demi dévoilées, avec leurs replis ombreux, à la faveur d'un effondrement, mirages texturaux nés des putrescences, des rouillures, de toutes les dévastations imaginables...) mais il foisonne, aussi, de ces formidables aimants à photo que sont les graffitis. Parmi eux, quantité de fresques rutilantes, de compositions remarquables tenant à merveille l'équilibre entre raffinement, perfection de l'exécution, et cette absence de "fini" caractéristique des œuvres ensauvagées, dont l'auteur sait en outre qu'elles sont éphémères et promises à une destruction prochaine.


La journée est grise, humide, mais pas franchement pluvieuse: tôt le matin, par courriels interposés, nous convenons de maintenir la sortie. Une fois garés, nous avons dû marcher un peu, longer un champ en empruntant un chemin boueux avant de parvenir à l'entrée du site, barrée de gros blocs de béton écorchés... barrage de fortune aisé à franchir. Sous le ciel blanchâtre saturé de bruine qui semble défaire un peu plus ces bâtiments abandonnés, griser les briques rouges et noircir le béton nu, la végétation rendue à sa spontanéité luxuriante et dopée par la pluviosité continue de ce morne printemps 2016, se déploie à bride abattue; on dirait qu'elle respire à pleins poumons, qu'elle dilate l'espace et tâche de repousser le couvercle bas et lourd des nues plombées. Éclatante vitalité, que les senteurs paisibles de verdure aiguisées par la pluie récente gonflent de plénitude: contre-pied saisissant avec ce lieu qui, en plus de mourir lui-même, est encore gros des assassinats à la chaîne qui y ont été perpétrés des années durant mais qui de crime ne pouvaient pas avoir le nom puisqu'il s'agissait rien moins que de nourrir les hommes...


Je me souviens d'avoir été frappée violemment par ce contraste hurlant qui courait en échos successifs dans ces ruines glauques, collantes d'humidité ‒ comme si les empreintes de souffrance et de peur laissées par les animaux abattus (et peut-être, aussi, par nombre de leurs bourreaux) étaient si profondément inscrites qu'elles sécrétaient encore une intangible glu où se prendrait à son insu tout visiteur s'attardant là. Un contraste aux reliefs décuplés par ces fresques fascinantes dont le jaillissement coloré, à l'instar des verdoyances anarchiques, paraît signer l'insolent triomphe de la vie. Comment ne pas songer au cimetière inaugural des Rougon-Macquart, où l'on n'enterre plus et d'où les morts ont été déterrés pour être déplacés dans un ossuaire mais dont la terre grasse nourrit une végétation plus abondante qu'ailleurs, comme suralimentée par les sucs des morts... C'était un trouble étrange que provoquait cette morbidité latente aux couleurs vives, baignée de l'effet dulcifiant des parfums verts et de la saveur suave des fleurs d'acacia, cueillies et sucées au débotté chaque fois qu'une grappe se trouvait à portée de ma main.


C'était une "sortie photo": autant avouer que je me suis très vite abandonnée aux seules préoccupations photographiques ‒ regarder tous azimuts, chercher ce qui allait être capté, réfléchir aux réglages, essais de visée dont assez peu, in fine, aboutiront à une prise de vue... ‒ et que les souffrances animales, pour intolérables qu'elles aient été, n'existaient en moi, à ce moment-là, qu'à l'état de construction intellectuelle: je savais qu'elles avaient été réelles mais sans les "sentir", nul frisson ni émoi dont j'aurais pu me dire que c'était en moi la résonance physique de ce que d'autres créatures avaient vécu par le passé. Je ne "sentais" rien et pourtant je suis intimement convaincue que chaque instant de vie, qu'il soit ou non marqué d'un sceau profond de bonheur ou de douleur, laisse une trace subtile, un squame indélébile qui ira se déposer sur un mur, un objet – ou peut-être restera errant dans l’air... jusqu’à ce qu’il soit recueilli. Il se trouve simplement que je ne suis pas équipée pour la "cueillette" de ces squames intangibles ‒ je n'appartiens pas à la confrérie des hypersensitifs. Comme quoi ce n'est pas toujours de la seule expérience que naissent les convictions.


Tout à mes questionnements photographiques donc – mais consciente d’un brouhaha discursif qui se mouvait dans l’infra-zone de la pensée construite, assez silencieusement cependant pour ne pas trop me parasiter – je me laissais happer par ces graffitis parfois monumentaux, sans être pourtant trop frustrée de n’en pouvoir rien capter, me disant qu’à l’instar d’une fleur sur pied qui se fane une fois coupée, ils n’avaient de vrai charme que in situ.


De toutes ces mirifiques peintures l’une me troubla au plus haut point – une émotion inversement proportionnelle à son aspect : au détour d’un pan de mur en repli, un minuscule pochoir noir m’arrête, le visage de Gandhi. Humble monochrome au milieu de ces gerbes bariolées, égaré aux limites de l’invisibilité sur ce petit bout de béton à côté duquel il est si facile de passer sans le remarquer… Mais l’immense aura attachée à l’homme représenté excède l’humilité de la représentation : c’est un signe de paix que l’on voit, dont la puissance symbolique s’augmente de ce qu’il a été inscrit ici, cet empire de la ruine où continuent de gésir, dans les poches de silence, les bruits de mort. Comme pour en exorciser l’horreur?

Écrire au sujet de cette sortie à Nozay à plus de trois mois de distance, avec ce décousu bizarre, cette laxité dans l’enchaînement des considérations?… non, rien de bizarre ni de déplacé car il ne s’agit pas pour moi de la ressusciter, d’en raviver le souvenir à la lumière des mots mais seulement de "faire pièce d’écriture", de textualiser des impressions qui ont résisté à l’érosion des jours comme on sifflote un air aimé pour se sentir léger…

Des fresques parfois... monumentales.

Des fresques parfois... monumentales.

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 12:40

Jeudi 1er septembre

Le neuvième mois vient de naître au calendrier ce jeudi; une fois de plus la journée aura été torride, le soleil maître sans partage d'un ciel bleu nu. Vers 19 heures l'étreinte de la chaleur est encore puissante et les bruissements d'insectes qu'elle semble aiguiser la rendent, en retour, plus oppressante – étranges osmoses sensitives, relevant sans doute davantage de tortueuses reconstructions mentales assaisonnées à l'imaginaire que de réels phénomènes physiques (encore que la sécheresse de l'air, et sa température élevée, puissent être en effet responsables d'une meilleure propagation de certaines ondes sonores, et donc d'une perception plus aiguë de ces stridulations et autres craquettements). Mais les ombres sont alors suffisamment longues pour recouvrir les quelques massifs de fleurs émergeant du jardin dormant, aujourd'hui enherbé: je puis donc, comme chaque soir ou presque, aller les arroser copieusement sans craindre que de trop ardents rayons viennent ensuite les brûler. Laissant couler l’eau en pluie quelques minutes sur l’un avant de passer à l’autre, j’observe distraitement, toutes pensées flottantes, les voletis d’insectes, la manière dont peu à peu les fleurs écloses se défont, leurs pétales hier encore frais, aujourd’hui racornis et pendouillants …

Soudain mon œil s’arrête sur le mur de la maison qui borne mon regard: son crépi ocre terni au temps qui passe a viré au rouge orangé sous l’effet du soleil couchant qui, à cette heure, alangui à l’horizon, a pris cette indéfinissable couleur profonde et généreuse, où le rouge et le bleu semblent se mêler à l’or diurne sur le point de faiblir pour devenir ce globe juteux comme un fruit mûr. Un vieil arbre aux branches torturées de mousses et de lichens y projette des formes floutées par de légers souffles d’air intermittents – un ballet de corps malingres en sarabande… sans réfléchir davantage, je coupe l’arrivée d’eau, pose le tuyau de caoutchouc et me précipite vers la maison pour y chercher mon Coolpix – ces ombres, cette teinte qui ne durera pas… cela mérite quelques images et je dois agir très vite si je veux saisir quelque chose de ce qui vient à peine de me charmer. C'est à mon compact numérique de sept ans d'âge, et plafonnant à 10 millions de pixels, que je fais appel: le réglage est rapide, la mise au point aussi, la visualisation de ce que je capte instantanée, ainsi est-ce toujours lui que je sollicite lorsqu'une extrême rapidité est requise, réservant de plus en plus mon boîtier argentique aux prises de vue longuement réfléchies, pour lesquelles je peux sans crainte prolonger autant que j'en éprouve le besoin le temps de cadrage et de mise au point – et dont le résultat peut sans me frustrer m'apparaître très longtemps après, parfois à une distance telle que le souvenir même de la prise de vue s'est estompé et me donnant une image non pas à voir mais à découvrir de toue pièce.

Mais il n'était question, là, que d'immédiateté et d'éphémérité. L'argentique n'était pas de mise: je tenais à pouvoir ajuster instantanément ce qui était capté à ce que je souhaitais capter; je n'avais nul désir de laisser se creuser autour de mes photos, le temps que les images en resteraient latentes, le lit des surprises. En quelques minutes une petite dizaine de photos furent prises dont plusieurs furent éliminées sitôt visualisées: il en resta cinq. Cinq qui toutes furent conservées une fois que, sur l'écran de mon ordinateur, je me fus assurée qu'elles conservaient leur netteté une fois agrandies – car la possibilité qu’offre le numérique de voir tout de suite ce que l’on a pris ne met pas à l’abri des déceptions: combien d’images vues magnifiques sur les quelques centimètres carrés de l’écran de l’appareil s’avèrent floues quand elles sont rendues à leur plein format, donc de trop piètre qualité pour aboutir à un tirage acceptable?

En toute logique, j'aurais dû prolonger la spontanéité de mes prises de vue par une mise en ligne brute des images mais un premier geste d'élémentaire postproduction est d'emblée nécessaire pour insérer ici les photos: je dois les réduire, pour ne pas trop freiner l'affichage de la page. Et ce faisant, je n'ai pu m'empêcher de pousser la retouche au-delà de la réduction: toutes ont eu leur contraste légèrement dopé, l'une a été recadrée et, enfin, l'ordre a été modifié, comme si un agencement narratif s'imposait sans que j'en connusse exactement les linéaments – la dernière épinglée ici a été la première prise, et c'est le seul choix dont je puis identifier les raisons: à force de la regarder, je lui ai trouvé une dimension métaphorique qui lui assignait, m'a-t-il semblé, cette place conclusive...

Intantanés instinctifs
Intantanés instinctifs
Intantanés instinctifs
Voilà une photo qui ne supporterait pas d'être agrandie au-delà de la vignette. Pourtant, je la conserve: quelque chose me plaît dans ces branches en coin ayant leur propre ombre pour toile de fond qui me fait oublier l'imperfection technique...

Voilà une photo qui ne supporterait pas d'être agrandie au-delà de la vignette. Pourtant, je la conserve: quelque chose me plaît dans ces branches en coin ayant leur propre ombre pour toile de fond qui me fait oublier l'imperfection technique...

Le geste photographique inclus dans l’image: un cliché du cliché! j’ai bien essayé de l’éviter mais, eu égard à ma position, je ne pouvais pas prendre les ombres que je visais comme je le voulais sans «attraper» au passage mes mains tenant l’appareil. Alors tant pis: j’ai enregistré l’image telle quelle, en me promettant de la recadrer – ce dont je me suis finalement abstenue: en la visionnant, j’eus soudain la révélation que j’avais là sous les yeux la représentation la plus juste de cette «tension vers» qui anime tout effort – et l'amateur sait combien «faire de la photo» en exige…

Le geste photographique inclus dans l’image: un cliché du cliché! j’ai bien essayé de l’éviter mais, eu égard à ma position, je ne pouvais pas prendre les ombres que je visais comme je le voulais sans «attraper» au passage mes mains tenant l’appareil. Alors tant pis: j’ai enregistré l’image telle quelle, en me promettant de la recadrer – ce dont je me suis finalement abstenue: en la visionnant, j’eus soudain la révélation que j’avais là sous les yeux la représentation la plus juste de cette «tension vers» qui anime tout effort – et l'amateur sait combien «faire de la photo» en exige…

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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 08:24

Mardi 26 juillet 2016

J’ai perdu l’habitude de m’efforcer d’avoir toujours à portée de main mon Coolpix qui me permettrait de capter aisément quantité de «choses vues» que mon regard, jamais en repos quelque distance que je prenne avec la pratique photographique, ne cesse d’attraper au vol. Ces «choses», que je sais avoir laissées à leur enclave de réel sans que la prise de vue les en sauve – leur épargnant la disparition programmée, leur conférant sens par le «prélèvement» même et par tout ce qui le caractérise: cadrage, mise au point, exposition, etc. – me poursuivent longtemps. Enfin… non pas «elles» à proprement parler mais, plutôt, le souvenir du «bout de réel» que j’aurais inscrit dans mon viseur si… Si. Tout est là, dans ce monosyllabe sifflant aux oreilles comme le vent triste du remords: l’irréalisé, le jamais-visible qui est, en même temps, ce-qui-aurait-pu (dû?)-être-photographié. Lorsque le souvenir iconique se fait trop oppressant, parfois le texte parvient à lui donner corps de telle manière qu’il quitte ma mémoire – ou, du moins, n’y existe plus qu’à l’état de brume si subtile que je ne puisse plus dire d’elle qu’elle me hante…
Ainsi de ce père Noël de chiffon aperçu du coin de l’œil dans une haie buissonnante sur le bas-côté de la route tandis que je me rendais à Gourdon à pied, ce 26 juill
et…


La chaleur à angle droit
Pèse sur les cœurs comme une ivresse mauvaise.
La haie se meurt, hier verte encore,
Sous le chant des cigales.
Accroché à ses rameaux secs,
Un père Noël de chiffon que le soleil a rendu tout pâle ‒
Hâve rumeur d’un hiver qui aurait essayé de survive en juillet
Et se serait là cassé les ailes.

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3 février 2016 3 03 /02 /février /2016 19:06
Bruyant oxymore

En prenant connaissance, il y a presque un an, du thème finalement arrêté pour la septième édition de Photovision 94 – "Le cri du silence" – j'avais aussitôt senti cet énoncé proliférer de manière totalement anarchique en myriades d'idées textuelles et photographiques mais sans qu'aucune parvienne vraiment à imposer sa pertinence. Silence et absence rimaient richement; l'absence étant douleur et la douleur faisant sourdre les cris, forcément le silence de l'absence se trouvait à hurler. Et dire l'absence, le vide, par l'image, quoi de plus facile (cela même est oxymorique: une image est par définition "présente" et on la chargerait de dire l'absence? Pourtant elle la dit! et avec quelle acuité, justement parce qu'elle est sonorement silencieuse - mais visuellement éloquente) surtout en noir et blanc, cet achromatisme qui fait taire les couleurs, les tue diront certains qui ne supportent pas cette mutité. Bref, je me payais de mots et de discours, beaucoup moins de photographies et, à l'approche du jour où devaient prendre fin la réception des candidatures, j'en étais encore à préparer dans l'urgence mes textimages, envoyés in extremis.

Comme cette fébrilité intense est loin... Déjà, samedi dernier je participais aux ultimes ajustements – trois fois rien puisque l'essentiel avait été mis en place la veille au soir; il ne restait plus qu’à fixer aux emplacements idoines les cartels portant le titre et le texte associés à chaque photo, à équilibrer des écarts dysharmonieux, modifier quelques hauteurs... Ma contribution minuscule à la préparation de l'exposition me permit de découvrir en avant-première la totalité des photographies choisies; cette année encore elles sont toutes d’une qualité remarquable, témoignant bien sûr du talent de leurs auteurs mais aussi de l'exigence des jurés et de la rigueur de leur sélection. Je reconnus au passage des photos déjà vues lors d'une mémorable séance de lecture d'images qui avait réuni une petite dizaine de membres de l'association autour de l'artiste photographe Thierry Volpi un certain samedi 14 novembre 2015. Cette réunion, prévue de longue date, avait été maintenue malgré le séisme survenu la veille et, je l'avoue, j'avais oublié la terreur le temps qu’elle dura tant elle avait été chaleureuse et passionnants les échanges. J'y avais même puisé une petite résurrection de ma motivation à photographier. Ces attentats, et ceux de janvier, d'une... criante «pertinence au thème», sont bien sûr présents dans l'exposition, à travers des œuvres sobres et recueilles – qui sonnent juste.

Je pus aussi me rendre compte qu'une fois de plus l'accrochage était de ceux qui, par-delà les œuvres qu'ils présentent et la manière dont ils les valorisent, ont en eux-mêmes un intérêt esthétique et sont à regarder comme une composition à part entière, non comme un simple cumul d'éléments offerts en pâture au public. Des papiers épars dans la salle, où je reconnus de rapides croquis des murs et des cadres à peine esquissés me donnèrent à penser qu'un plan préalable avait été soigneusement établi, à la manière de ces plans de table que l'on dresse à l'occasion de grands dîners, quand il faut tout à la fois de respecter une étiquette, de ménager des susceptibilités, d'éviter de fâcheux côtoiements et de favoriser certaines rencontres... De fait, c'est un à-propos comparable, pareillement subtil, qui me semble avoir guidé ceux qui ont conçu cet accrochage; ils ont admirablement joué des formes, des dominantes chromatiques, de la taille des images à l'intérieur des cadres, des contraintes imposées par l'espace... pour créer in fine une admirable synergie: chaque photographie se laisse voir dans sa singularité et dans l'intimité du rapport qu'elle entretient avec son texte d'accompagnement mais, en même temps qu'on s'absorbe en elle, on la sent vibrante de ce qui l'entoure... Les œuvres se valorisent les unes les autres sans perdre leur âme...et leur dialogue constant, serein, donne à l'ensemble son âme propre.

Avant de quitter la grande salle où est rassemblée la part la plus importante de l’exposition je me suis attardée à embrasser le tout d’un même regard, songeant à nouveau que cet agencement si bien calculé était une magnifique réussite – une perfection: un silence.
Et… si au lieu de rechercher la plus grande cohérence possible on avait, au contraire, délibérément introduit le trouble, insinué çà et là de légères distorsions? Si, par quelques hiatus, l’on avait fait crisser les équilibres, les impeccables rectitudes et les symétries trop nettes – autrement dit si l’on avait fait du bruit dans cette harmonie, l’accrochage n’aurait-il pas été lui-même «dans le thème»? une image de ce que peut être «le cri du silence»?

L’exposition vient d’ouvrir et il me semble que ce stimulant moment du décrochage d’où avait émergé ce thème qui m’avait si vite emportée dans un tourbillon d’idées un peu trop vortical pour être vraiment fructueux, est encore frémissant de nouveauté alors que, déjà, se profile le prochain décrochage et, dans l’immédiate foulée, la réunion des présents qui feront assaut d'imagination pour lancer, à la volée, leurs suggestions thématiques pour l’édition 2017... Étrange vertige chronologique… Les événements récurrents à périodicité régulière ont cela de terrible qu'ils manifestent crument la constriction du temps: lorsqu'on arrive au seuil d'une édition, on a le sentiment que la précédente est là-derrière, tout contre soi mais, au moment où celle-ci s'achevait, on avait l'impression que la prochaine se noyait dans un horizon hors de vue où bruissaient tous les possibles – ce laps immensément vaste vu rétrospectivement paraît soudain d'une telle ténuité que rien n’y aurait pu éclore.
On se dit alors que le temps est assassin et au premier chef de lui- même, autophage jusqu'à la néantisation. Pourtant, sur son fil on se tient – ou plutôt on tâche de se tenir –, avec cette convictio
n que l'on dure...

Le vernissage aura lieu le samedi 6 février à partir de 18h30.
À 19 heures: carte blanche à l’atelier d’improvisation théâtrale de D
enis Morin.


EXPOSITION EN PLACE DU 3 AU 19 FÉVRIER 2016.
Centre socioculturel Madeleine Réberioux
27, av
enue François Mitterrand
94000 CRÉTEIL
Tél. : 01.41.94.18.15
Courriel :
contact@mjccreteil.com

Horaires de visite:

Lundi: 16h / 19h30
Mardi: 9h / 12h30 et 17h / 20h30
Mercredi: 9h30 / 19h
Jeudi: 10h / 12h30 et 14h /
20h45
Vendredi: 14h / 20h
Samedi: 10h / 17h

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J'avais proposé cinq textimages à la sélection, deux ont été retenues, Rebut, et Silence du sens. Des deux, Rebut est davantage "dans le thème" que l'autre par la triste histoire qui lui est attachée: ce tirage est issu d'un film que j'ai perdu (avec une bonne dizaine d'autres films...) tandis que je venais de commencer à travailler sur ses images dans la chambre noire. Je ne l'avais même pas scanné. Paradoxalement, Rebut, par sa présence, sa matérialité dure – d'autant plus dure que la photographie est exposée, qu'elle a une existence dans un espace public – me figure de manière plus aigüe que si elle n'avait pas été tirée le vide creusé par la disparition du film, laquelle m'est une inextractible écharde au cœur.

Un mot encore sur l'aspect bizarrement sépia de Rebut et de Vacuité: il n'a rien de délibéré. C'est même un défaut de numérisation que j'aurais bien aimé corriger mais... je ne suis pas équipée pour. Je veux dire par là que, ne pouvant pas scanner ces deux tirages argentiques ni leurs négatifs, j'ai dû les photographier avec mon Coolpix pour obtenir leur version numérique, indispensable pour poser sa candidature (que je réutilise donc ici, pour la mise en ligne). Or mon compact numérique ne peut pas "ignorer les couleurs" (enfin, pas que je sache, mais sans doute ai-je mal exploré cet appareil?) d'où cette transcription bizarre des gammes de gris, de plus aucun de mes ordinateurs ne possède de logiciel de retouche qui permette de transposer en véritable noir et blanc les couleurs d'une image numérique.

REBUT. Couvert de lettres peintes, le mur défait a pris la parole – la télé cassée et rebutée retrouve un semblant de voix.

REBUT. Couvert de lettres peintes, le mur défait a pris la parole – la télé cassée et rebutée retrouve un semblant de voix.

SILENCE DU SENS. Je ne sais plus où, ni quand – ni même quoi. Tombant sur cette image au hasard d’une pérégrination dans mes archives, je la regarde, la scrute, mais je n’entends plus rien de ce que j’ai bien pu me raconter pour être ainsi poussée à déclencher. Reste une vague mélodie de lignes infléchies en courbes douces, de nuances de gris… Je la trouve avenante. Même sans paroles.

SILENCE DU SENS. Je ne sais plus où, ni quand – ni même quoi. Tombant sur cette image au hasard d’une pérégrination dans mes archives, je la regarde, la scrute, mais je n’entends plus rien de ce que j’ai bien pu me raconter pour être ainsi poussée à déclencher. Reste une vague mélodie de lignes infléchies en courbes douces, de nuances de gris… Je la trouve avenante. Même sans paroles.

VACUITÉ. Silence rime avec absence, avec souffrance Et attente, aussi, au prix d’une consonne – presque rien, une ténuité sonore.  Mais un cri quand même qui se déploie, et s’amuit dans tout ce vide.

VACUITÉ. Silence rime avec absence, avec souffrance Et attente, aussi, au prix d’une consonne – presque rien, une ténuité sonore. Mais un cri quand même qui se déploie, et s’amuit dans tout ce vide.

OÙ?  Le souvenir des destinations s’est perdu depuis longtemps sous les herbes folles. Nulle part est le silence de l’espace, la voie morte le cri muet du paysage.

OÙ? Le souvenir des destinations s’est perdu depuis longtemps sous les herbes folles. Nulle part est le silence de l’espace, la voie morte le cri muet du paysage.

CHAOS. Hier des excavatrices, des pelleteuses, des bennes, des ouvriers. Aujourd’hui dimanche, rien ni personne. Pas un bruit ne sourd du site en repos. Dans ces bris en suspens ne résonnent plus que des fantômes – ceux des grondements des marteaux-piqueurs, des craquements sourds de l’asphalte cassé et des roulements des graviers bouleversés… Silencieux tumulte du plus-rien et du pas-encore.

CHAOS. Hier des excavatrices, des pelleteuses, des bennes, des ouvriers. Aujourd’hui dimanche, rien ni personne. Pas un bruit ne sourd du site en repos. Dans ces bris en suspens ne résonnent plus que des fantômes – ceux des grondements des marteaux-piqueurs, des craquements sourds de l’asphalte cassé et des roulements des graviers bouleversés… Silencieux tumulte du plus-rien et du pas-encore.

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26 novembre 2015 4 26 /11 /novembre /2015 15:11

[1. Petite rétrospection]

Dimanche 15 novembre, 10 heures.

Travaillant à la relecture d'un jeu d'épreuves, je découvre un chapitre intitulé "Le chariot abandonné". Étonnant... un chapitre littéraire consacré à ces chariots de supermarchés qui jonchent l'espace public au petit malheur la négligence quand ils devraient ne pas quitter les enclos qui leur sont réservés dans les parkings ou à l'intérieur des magasins, que je ne cesse de rencontrer ici ou là dès que je sors de chez moi et qui aimantent systématiquement mon regard! Car il n'en est pas un qui ne m'ait soufflé une idée de photographie. Celui-là à demi avalé par une haie telle une grosse bête farfouillant le sol du museau pour en tirer sa subsistance... cet autre renversé sur le flanc dans un escalier qui m'a aussitôt fait penser au landau du Cuirassé Potemkine. Et ces deux non plus en métal mais en plastique rouge et bleu, tombés roues emmêlées dans un creux de terrain en friche dont la végétation vert profond offre une magnifique complémentarité chromatique avec ces rebutés... Toujours mon regard est happé et à sa suite une composition imaginée prend forme... que je m'efforce rarement de concrétiser. Or ce matin-là, j'avais décidé de retrouver un semblant d'opérativité photographique et de tenter une sortie en milieu de journée pour tâcher de réchauffer mon "voir", de dégeler quelques gestes – bref, pour réinstaller la photographie dans mon regard et dans mon corps. Et justement, un de ces "chariots abandonnés" m'occupait l'esprit... Je vais chaque matin courir autour d'un lac, dont certaines rives sont plus que d'autres prises pour dépotoir par des promeneurs indélicats. Comme à la Samaritaine, il y a de tout: canettes, bouteilles, sacs en plastique, détritus alimentaires, petit mobilier – et bien sûr des chariots, plus ou moins immergés. Il est rare que ces encombrants déchets stagnent là plus de deux ou trois jours – les services de voirie sont en général extrêmement vigilants et les font très rapidement disparaître. Mais celui-là qui me hante est au même endroit depuis plus de deux semaines, et dans la même position: droit sur ses roues, au bas d'une rampe de béton en légère pente qui glisse vers les eaux du lac. Dès que je l'ai vu la première fois il m'a suggéré une histoire confuse de solitude, d'hyperconsumérisme destructeur... et la manière dont il s'inscrivait dans le décor avait, de plus, quelque chose qui me paraissait merveilleusement graphique – autrement dit: il y avait là de la photo à prendre. Or, comme j'en ai l'habitude, j'ai laissé l'image vivre dans mon imagination – et là seulement. Jour après jour, le chariot restait là... à tel point que j'ai fini par songer qu'il attendait mon geste photographique! Alors enfin, ce dimanche 15 novembre, j'ai décidé que ce serait "le jour de la photo"...

Rencontrer ce chapitre presque aussitôt après avoir pris cette décision était, indéniablement, un de ces signes faisant synchronicité que je me plais tant à repérer dans le tissu des jours. Les délais impartis pour achever mon travail de correction me le permettant, j'interrompis là ma relecture pour figer le surgissement du chariot littéraire en un point où il allait pouvoir croiser le chariot réel autour duquel j'avais commencé de bâtir une sorte de fantasme photographico-narratif. Ou plutôt pour que ce surgissement rende effective l'aventure photographique...

[2. La sortie]

Dimanche 15 novembre, 15 heures.

Je suis au bord du lac, devant "mon" chariot. Mais quelque chose me déçoit que je n'identifie pas... je ne le trouve plus aussi attractif; il a un air banal, il ne me raconte plus rien... plat et triste, révoltant comme n'importe quel déchet. Est-ce parce que la lumière du début d'après-midi est trop différente de celle du matin? parce qu'il fait moins gris et que le ciel, maintenant dégagé, livre passage à un superbe soleil allongé sur l'horizon qui éclipse la morosité du rebuté? Puis je réalise que la mutité soudaine du chariot est très certainement imputable à ce léger changement dans sa position: il a les roues dans l'eau et, de ce fait, a perdu son inclinaison qui le rendait si pathétique – et si parlant. Tant pis: je suis venue faire des photos, alors j'en fais, numériques et argentiques. Mais très peu du chariot: mon Coolpix me montre tout de suite que je ne capte rien de ce que j'espérais. Quant au film, il gardera jusqu'au développement le secret de la réussite ou de l'échec. Rien que de très normal à ma déception: j'ai trop attendu.

[3. Épilogue]

Jeudi 26 novembre, 8 heures.

Le chariot est encore là, à cette même place où, voici dix jours, je l'ai photographié, les roues dans l'eau. D'autres zones du lac encombrées de détritus ont été nettoyées mais lui est encore là.
Qu'est-ce que cela raconte?

Bilan d'un échec, fruit d'une intention toujours repoussée...

Bilan d'un échec, fruit d'une intention toujours repoussée...

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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 10:45

11 heures 30, mardi 17 novembre – presque quatre jours après

J’approche de la rue Molière au pas de charge car je suis très en retard. Pourtant, au moment même où je m’apprête à m’y engager je marque un temps d'arrêt: mon regard vient tout juste d'être happé par la ligne de cônes de voirie qui délimite, parallèle au trottoir de droite, un espace interdit au stationnement. Tous sont ornés, de part et d’autre de leur partie supérieure en un vis-à-vis quasi parfait, de deux roses noires droites sur leur tige peintes au pochoir. Du point où je me trouve, en légère contre-plongée puisque j’aborde la rue au bas de sa pente, ces fleurs de nuit toutes identiques sont, par la disposition des cônes, impeccablement mises en perspective et forment deux alignements sidérants. La densité légère et charbonneuse des motifs, leur similitude multipliée, la géométrie que leur succession dessine et l’angle sous lequel je les aperçois m'évoquent un vol de libellules figé. Je ne doute pas un instant qu'il s'agit là d'un geste graphique en réaction aux attentats de vendredi, un signe d'hommage aux victimes et de deuil partagé avec "ceux qui restent".

Plus peut-être que l'intérêt visuel, c'est la conscience instantanée, limpide, de cette signification (je réalise aujourd'hui, en écrivant cela bien après le "moment vécu", que je n'ai même pas été effleurée par la pensée qu'il puisse s'agir d'une peinture urbaine sans aucun rapport avec les attentats. Et si???) qui m'incite à m'arrêter: là, dans le secret d'une petite rue étroite, très loin des lieux meurtris et des espaces que la collectivité a plus ou moins officiellement voués à accueillir les bougies, poèmes, fleurs, offrandes en tout genre que l'on vient déposer en se recueillant comme on va fleurir les tombes et prier, non pas sur un mur où la visibilité eût été immédiate, grande ouverte, et durable, mais sur des cônes de plastique que les passants ordinaires ne voient presque jamais et destinés à ne rester en place que quelques heures, au mieux quelques jours, quelqu'un a pris le temps de peindre une à une ces roses, de les ordonner par paire sur chaque cône de telle manière qu'elles s'égrènent en un parfait alignement... Ce geste est d'autant plus émouvant qu'il s'est exprimé dans la plus extrême discrétion, par une trace laissée sur des supports d'une indicible banalité, qu'elle anoblit sans les affranchir complètement de leur trivialité. Et puis... encore autre chose donne à ces roses un caractère singulièrement prégnant: je sens une forte tension entre la minutie avec laquelle la symétrie a été ordonnée, forcément chronophage, et la rapidité d'exécution que suppose l'usage du pochoir. J'imagine le pschhh typique d'un aérosol de peinture, la main véloce qui le manie: je me figure un graffeur surdoué fleurissant les cônes à la vitesse d'un coup de vent...

En même temps que je vois, je pense «photo»; une image photographique se construit dans ma tête et, avec elle, le geste, la posture qui permettraient de la fixer. Las… je n’ai pas sous la main mon Coolpix si pratique pour les captations inopinées mais, pour autant, je ne peux me résoudre à refouler cette pulsion photographique… Que faire? Mon mobile, évidemment! oh, je sais que sa fonction «appareil photo» est très sommaire car ce mobile est un dinosaure de sept ans d’âge… mais il m’a tout de même par le passé autorisé quelques images dont aujourd’hui encore je suis assez satisfaite et je me dis que , maintenant, il est mon seul recours. Alors va pour la photo-mobile... Durant quelques secondes je ne pense plus qu’à la prise de vue – tenter de saisir l'ensemble de l’alignement? Se contenter d'un seul cône et, alors, lequel choisir? Prendre tout le cône ou bien tâcher de ne cadrer que la fleur d’aussi près que je le peux?

Pendant que ces interrogations se succèdent si vite qu’elles en sont quasi simultanées, je fouille dans mon sac pour exhumer de ses profondeurs ce téléphone logé dans son étui de protection. Je l’ouvre, déploie son menu, sélectionne l’icône «appareil photo», incline l’écran, tente deux ou trois cadrages sur le sommet d'un cône touchant presque une berline noire et appuie sur le déclencheur… pour m’apercevoir, une fois l’image stabilisée et enregistrée, qu’elle restitue ce que je voulais garder. Tant mieux: je suis pressée et, d’ailleurs, ma batterie s’étant considérablement aplatie, il est plus que probable qu’une seconde prise de vue l’aurait épuisée tout à fait. Je m’arrache donc sans trop de regret à ce bref arrêt-pour-image, laissant derrière moi l’enfilade de cônes fleuris au noir. Heureuse surtout d’avoir obéi à ma pulsion photographique sans la laisser s'étioler, me disant que, spontanée et satisfaite, elle répondait au geste vif-argent du fleurisseur anonyme et que cet écho suffisait à la valider, quand bien même l'image captée serait un lamentable flop.

La question qualitative reste en suspens: faute d'être rompue au bon usage de toutes les fonctionnalités de mon mobile, désuet qui plus est, je n'ai pas su exporter la photo sur mon ordinateur et, à cette heure, elle est toujours prisonnière de mon téléphone. Je n'ai peut-être pas lieu de m'en plaindre: à ne pouvoir la regarder que réduite aux dimensions minuscules de l'écran du téléphone, je suis dans l'impossibilité de déceler ses défauts et puis donc continuer à croire qu'elle a touché au but.

Peu importe au fond la photo: je crois que ce qui aura surtout compté pour moi, ce mardi matin, c'est d'avoir vécu un de ces acmés de foisonnements qui magnifient les jours. J'entends par «acmé de foisonnements» un moment exceptionnel où une sensation me traverse et qu'avec elle affluent à la fois des pensées, des souvenirs, des rêveries, des réminiscences, des éclairs de compréhension... que j'éprouve tous ensemble et séparément, dans leur confusion et l'acuité de leurs limites, dans leur diversité et leur individualité, leur épaisseur qui-fait-trace et leur éphémérité...
Une immense et dense constellation qui, plus sans doute que l'image et la pulsion photographique, a été l'objet de ce texte laborieux.

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1 mai 2015 5 01 /05 /mai /2015 09:32

"Voir" est une chose, le procès inaugural du regard en quelque sorte puisqu'il précède justement celui qu'exprime le verbe "regarder" - on "regarde" quand on a suffisamment "vu" pour s'arrêter, caler sa pensée sur ce que l'on a vu, commencer de scruter. Et "percevoir" le cercle sensoriel plus large dans lequel s'inscrit le "voir" - un frémissement vague de tout l'être qui instantanément se spécialise et se condense dans telle ou telle sphère perceptive selon la sensation, olfactive, visuelle, auditive... qui arrête la pensée. Ainsi le voir fait-il saillie une fois le "percevoir" engagé - il perce. Émerge, se déploie, accapare la pensée jusqu'au regard. Là où la pensée fait halte, s'attache à la "chose vue" et brode autour d'elle un monde. Un monde discursif pour l'essentiel (car il me semble que le "discours" prévaut toujours et en général à l'insu du sujet, fût-il revêtu de parures non verbales: un peintre qui pense "formes, lignes, couleurs", un musicien qui raisonne en rythmes, souffles et silences, cadences... ne se tient-il pas à lui-même un "discours" chaque fois qu'il perçoit?) où affluent, dans la plus grande confusion et si vite, si vite... souvenirs, constructions imaginaires, récits... sans oublier que se mêlent à l'affaire mille choses qui ne ressortissent ni au langage, ni à aucun mode de représentation, inexprimables donc mais ô combien prégnantes/présentes et qui infléchissent la perception.

Que de longues lignes tout en circonvolutions... Mais il me fallait cela, je crois, pour tâcher de manifester ce que peut être l'état d'esprit particulier qu'est cet "arrêt de la pensée". Une manière, peut-être, d’auto-justification: je ne savais pas comment, sans ce préalable, me lancer dans la mise en mots d'un de ces "accrocs faits au regard" qui me ravissent mais n'atteignent, pour moi, leur plein pouvoir de sidération que s'ils deviennent photographie ou, au moins, bribe de texte...

Avant-hier mercredi, le 29 avril, au petit matin...

Dans un coin arboré de la résidence, un escalier décrépit discipline la pente douce d'un talus gazonné. Les dalles ont noirci, des brins d'herbe envahissent les joints. Les angles droits formés par la jonction des marches et des contre-marches brisent l'ombre rectiligne de la rampe tubulaire que projette au sol la lumière rasante de l'aube. Presque à toucher cette ligne brisée les rondeurs mouvantes des feuillages eux aussi devenus, sur les marches de ce petit escalier, ombres portées. Lignes et contours quelconques, couleurs ternes, rien qui vaille dans cette minuscule enclave de réel et pourtant j'ai marqué un long temps d'arrêt, à demi penchée, comme pour me rapprocher d'un objet que j'aurais laissé tomber. Venait de s'imposer à moi, de la manière la plus inattendue qui soit, une transcription argentique, en noir et blanc, de cette insignifiante enclave... C'est que la lumière était superbe. La lumière, elle seule! Elle avait cette tonalité particulière qu'elle prend au jour à peine levé, adoucie encore d'un léger voile brumeux qui ouatait le ciel - une clarté qui, au moment précis où je la percevais, donnait une grâce indicible au monde et, donc, aux choses les plus ordinaires, les moins remarquables. C'est cette grâce-là qui m'a émue, que je nomme "grâce" faute de mot plus adéquat qui me vienne. En une fraction de seconde, mon œil et, dans son sillage, la part de mon esprit-qui-pense-photo, a visualisé, impeccablement cadrée et déclinant de belles nuances de gris, une composition digne d'être photographiée. C'est resté une "vue de l'esprit". Mais en cet instant, j'ai su que j'avais là, sous les yeux, l'objet photogénique par excellence, la petite enclave de réel qui réclame non plus d'"écrire avec la lumière", autrement dit d'utiliser la lumière comme un moyen technique pour montrer photographiquement les objets qu'elle révèle, mais d'"écrire la lumière", de capter par le grain d'argent la seule lumière telle qu'elle se donne et de fixer sur la pellicule non pas tel ou tel objet qu'elle frappe mais les effets qu'elle produit sur ces objets.

Il n'y a pas que les mots...

Avec mon petit Coolpix, si facile à empoigner et dont je m'empare dès lors que se présente "quelque chose" qui me hèle et m'incite à revenir sur mes pas - si maniable, si prompt à saisir ce que je veux lui faire saisir et qui le montre de telle façon que je peux très vite décider si, visuellement, l'image captée est pertinente ou non par rapport à mon intention, il est l'outil idéal pour prolonger une fulgurance tant son utilisation peut être instantanée - avec mon petit Coolpix, donc, j'ai voulu "noter" une impression que me fit une série de mascarons à peine entrevus, chacun ornant un dessous de fenêtre, alors même que je marchais à pas pressés, et tête baissée pour me protéger de la pluie qui, de brume, se muait en averse battante, ne songeant plus guère à muser, encore moins à chercher des yeux quelque point digne d'être photographié. Oh, rien de particulièrement fascinant, dans ces visages potelés, quasi inexpressifs, qui s'alignaient tous presque identiques... rien de fascinant, sauf un rideau de lierre qui, d'une jardinière, tombait en ruisselant sur l'un d'entre eux. L'effet "charmant" devait beaucoup au dessin des courbes gracieuses que traçaient les tiges de lierre mais il s'augmentait de l'écho que faisaient ces tiges vertes et brunes frémissant sous la brise avec les guirlandes de fleurs dont le sculpteur avait entouré ses mascarons. Après avoir longuement observé ce bout de façade, j'ai sorti mon Coolpix, ajusté les paramètres de luminosité et de sensibilité, puis j'ai déclenché. Cinq, six fois... je ne sais plus au juste, mais en examinant chacune des images au fur et à mesure. Trois ont échappé à la "corbeille", et aujourd'hui, presque une semaine après qu'elles ont été prises et gardées, je doute de leur intérêt (mais pas de leur piètre qualité: contraste faible, "piqué" médiocre...) Il reste néanmoins de ce moment la trace profonde de l'intensité de pensée qui l'a traversé - et sans doute vaut-il plus par cela que par les images qui en ont procédé...

La pierre nue d'abord, ses égratignures, la fixité des yeux de la figure bien peu expressive, et le beau mouvement des guirlandes fleuries se confondant avec la chevelure...

La pierre nue d'abord, ses égratignures, la fixité des yeux de la figure bien peu expressive, et le beau mouvement des guirlandes fleuries se confondant avec la chevelure...

Et le lierre maintenant...

Et le lierre maintenant...

... dont j'aurais aimé mieux faire apparaître l'effet "rideau" où entrait aussi quelque chose de la cascade. Mais il aurait fallu que je fasse entrer dans le cadre la jardinière débordante reposant sur le rebord de la fenêtre en surplomb - le mascaron aurait alors perdu de son importance dans l'image et se serait ainsi tu l'écho que je souhaitais faire entendre...

... dont j'aurais aimé mieux faire apparaître l'effet "rideau" où entrait aussi quelque chose de la cascade. Mais il aurait fallu que je fasse entrer dans le cadre la jardinière débordante reposant sur le rebord de la fenêtre en surplomb - le mascaron aurait alors perdu de son importance dans l'image et se serait ainsi tu l'écho que je souhaitais faire entendre...

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 11:33
L’œil de la panthère

Voici quelque trois, quatre ou même cinq semaines et, qui sait, peut-être davantage ‒ dès lors qu'il s'agit de comptabiliser les jours, d'amarrer certains de mes gestes à des dates précises, mes repères ont tôt fait de s'embrouiller pour s'attacher uniquement aux échéances impératives qu'au moins je ne perds pas de vue... ‒ bref: il y a longtemps, lasse de tergiverser, je me suis emparée de mon appareil photo après l'avoir laissé à l'abandon durant au moins trois mois et suis partie errer dans des rues parisiennes que j'espérais à peu près vides. C'était en effet un dimanche après-midi. J'avais, en réalité, un projet assez défini: je voulais prendre des photos à travers des vitrines, traquer surtout des mannequins, tâcher de capter par l'image argentique noir et blanc ‒ qui par sa nature même: le grain au tirage, la restitution du monde coloré en gammes de gris, et le rapport au temps qu'elle exige sur lequel je reviendrai, me paraît la mieux adaptée à cette captation-là ‒ de saisir, donc, ce silence particulier des objets de devanture déjà immobiles et que le repos temporaire de la boutique où ils sont placés réduit à une mutité plus grande encore. Enserrer dans le grain d'argent les petites escarbilles de silence nu que l'absence d'activité disperse autour des éléments de ces étals que je puis, ces jours de fermeture, contempler à loisir et photographier à ma guise sans que personne vienne m'arrêter... car la "prise de vue" est, souvent, bel et bien perçue au pied de sa lettre, comme un larcin. Un délit, passible de quelque punition...

Me voilà musant, du côté du Village Saint-Paul, là où rien de touristique ne gît, laissant de la sorte l'espace urbain à l'ordinaire quiétude dominicale ‒ en marge des cours intérieures où se concentrent des échoppes certes attirantes mais, justement le dimanche, ouvertes aux chalands. Des bâtiments ternes, des rues plates sans rien de saillant mais je tiens le cap. À l'affût. Ne désespérant pas de vivre cet instant magique où tout d'un coup, à l'extrême périphérie du champ de vision, en ce lieu où, à une infime bribe de temps près, une infinitésimale part d'espace près, rien ne se serait passé mais où, par la grâce d'une confluence de circonstances insaisissables, "quelque chose" accroche le regard. Instant d'autant plus magique que l'accroc se produit dans un environnement arasé par l'ennui. Bien m'a pris de persister dans mon cheminement grisonnant: je tombe en arrêt devant une vitrine où s'entassent des cadres de bois doré plus ou moins tarabiscotés, et des miroirs, de dimensions diverses. Des lignes, des bordures se superposent, se confusionnent au gré de réflexions mêlées... Reflets, cadres dans le cadre: magnifique objet photographique, se prêtant à d'innombrables prises de vue car jouer tour à tour, fût-ce infimement, sur la profondeur de champ, l'angle de visée malgré le peu de liberté que j'ai de me déplacer autour de mon sujet, devrait suffire à composer des images très diverses... Mais il y a plus: entre la vitre de devanture et les entassements de cadres et de miroirs, une superbe panthère de bois doré, figée dans cette posture où le corps étiré et abaissé semble se préparer à bondir. La gueule est grande ouverte, l’œil aussi.

C'est elle qui monopolise mon attention. C'est elle que je vais photographier... Peu à peu je m'enlise dans la contemplation: la panthère, sa tête, ce qui l'entoure ‒ les cadres, les miroirs, comment elle se positionne dans tout ça et comment, avec mon appareil, ce que je sais de ses contraintes, saisir ce que cet animal de bois là où il est me dit de saisissant... Par-dessus tout, je suis rivée à l’œil de la panthère, je m'y perds comme au cœur d'un vortex, tout entière absorbée par ce minuscule cercle dessinant la pupille lui-même inscrit au centre d'un cercle à peine plus grand: tout le soin de ma mise au point doit être apporté , sur l’œil que le profil de la sculpture met seul à portée de mon viseur. Cet instant suspendu qui précède la prise de vue, et suit l'accroc fait au regard qui a déterminé la décision de photographier, est imprégné de ce conseil de Jean-Philippe*:
"Quand tu prends une photo de visage et que tu veux que ce soit lui l'élément fort de ton image, que ce soit une statue ou un être vivant, c'est l’œil que tu dois rendre net. Du moment que l’œil est net, ce n'est pas très grave si autour la mise au point est approximative"
En une infime fraction de temps, alors que je cherche cette netteté parfaite sur l’œil de la panthère dorée, me reviennent en mémoire, telle une bourrasque venteuse, les innombrables photos auxquelles je tenais beaucoup et qui, pour moi, étaient signifiantes, que j'ai senti perdre soudain tout intérêt, et la substance dont je les avais investies, une fois réalisés les tirages de lecture parce que sur telle tête de pierre érodée, tel visage de bois peint dont l'expression m'avait interpellée, l’œil était flou quand l'arcade sourcilière, par exemple, ou la ligne incurvée de la joue, était nette... Alors je ne veux plus voir que ça, l’œil de cette panthère, pour ajuster sur lui seul la mise au point. Je sais pourtant que je dois en même temps continuer à voir tout autour de lui, de manière à ne pas laisser venir dans le cadre telle ou telle masse claire ou foncée qui, au tirage, détournera par sa trop forte présence visuelle l'attention de cet œil qui doit au contraire aimanter le spectateur afin que lui aussi voie vraiment cette panthère comme LE sujet de mon image...

Sauf que, à la réflexion ((!) quel mot, surtout en photo: attirant comme une gourmandise irrésistible mais délétère, valant autant pour une longue et sinueuse opération de l'esprit que pour un phénomène optique induit par les surfaces lisses, ou transparentes ‒ surfaces "réfléchissantes" ‒, une démultiplication visuelle qui "reflète", justement, les superpositions et interférences en jeu quand on "réfléchit") , à la réflexion, donc, ce n'était pas la panthère dorée mon sujet, mais plutôt sa place au sein d'un environnement de miroirs et de cadres vides de bois doré comme elle, et la luxuriance provoquée par les reflets démultipliés issus de ce que la surface de la vitrine attrapait d'images venues de la rue et de l'immeuble en face... Mon "vrai" sujet, ce que je voulais fixer sur la pellicule, c'était, plus que la panthère, ce foisonnement d'informations dans lequel elle se tenait, elle si inattendue dans la devanture d'une échoppe d'encadreur.

Et, écrivant cela longtemps après avoir vécu ce moment dont je tâche de retrouver les "strates pensées", je me dis que, une fois de plus, quelque chose qui ne relève pas de la photographie s'est mêlé du déclenchement et que, conséquemment, le résultat photographique ne pourra être que décevant. "Ne pourra" car, au moment où j'écris, le film est encore dans le boîtier; une dizaine de photos restent à prendre avant que je puisse procéder au développement. Du temps, ensuite, passera avant que je tire les clichés de lecture et du temps encore gouttera avant le tirage grand format ‒ un millefeuille chronologique propre à la photo argentique dont je dilacère à loisir les épaisseurs de latence, accroissant ainsi toujours plus le différé entre l'instant de la prise de vue et celui où je vais découvrir l'image effectivement présente sur la pellicule. Et dans les replis serrés de ces épaisseurs de latence successives prend corps, peu à peu, une image mentale, une figuration purement idéelle de ce que j'ai voulu photographier et que je paramètre selon mes intentions. Je n'ai plus en tête le souvenir de ce que j'ai inscrit dans mon viseur, ni même une anticipation de ce que pourra être le cliché fondée sur mes connaissances techniques et ce qu'elles me permettent de prévoir comme résultat sur le papier mais une construction mentale, dont je ne saurais précisément discerner de quoi elle est faite mais qui, de toute manière, m'éloigne autant de l'image que je verrai monter dans le révélateur que de celle qui a surgi à la périphérie de mon champ visuel avec assez de force pour me pousser à déclencher.

Qu'est-ce donc que j'espère, à creuser toujours plus profondément, à coups de renoncements répétés, l'écart qui sépare la prise de vue du tirage final? À perdre la mémoire des ces projections mentales qui, parasitant les choix techniques précédant le déclenchement, font obstacle à la photographie juste, et donc à retrouver, au moins dans la chambre noire, un regard strictement photographique? Ou bien au contraire, comme pour mieux me saborder, à accroître l'empire de la représentation idéelle qui, dans les plissures du temps maintenu en suspens, se mue en concrétion sur laquelle se brisera toujours l'image photographique?

La réponse dans les bains...

* Jean-Philippe Jourdrin, photographe, anime le labo argentique de la MJC Village à Créteil. 2015 marque la fin de son travail: faute d'adhérents, la MJC est contrainte de fermer l'atelier. Celui-ci ne pourra plus fonctionner que sous forme de club, à condition toutefois que suffisamment de photographes se montrent intéressés par l’utilisation des installations du laboratoire... Internautes qui passez par là, si vous pratiquez la photo argentique et êtes en quête d'un lieu où tirer vos photos, contactez la MJC Village au 01.48.99.38.03.

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21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 10:59
Délestage réflectif

Peaufinant ce matin un texte de premier jet écrit à la hâte dimanche dernier(soit le 18 janvier) après avoir pris quelques photos numériques du campus universitaire situé tout à côté de chez moi, je m’aperçois qu’en l’affinant et en le structurant, il se raboute à un compte rendu qu’a publié Marie-Annick juste avant le Nouvel an à propos du «papier non travaillé» dans un dessin, sur quoi je méditais quelques développements. Qui sont d’ailleurs toujours en souffrance mais… ne commenceraient-ils pas de trouver, ici, une manière de… soulagement?

Quelle couleur donnent, au vide, aux rues et places désertes, un ciel d’orage creusé de lividité, un doux crépuscule faisant monter le rose aux joues de nues évanescentes, un azur nu et un soleil cloué en son zénith tuant dans l’œuf les ombres? Toujours la même et sans guère de variantes me semble-t-il – et qui est moins une couleur, une nuance chromatique, qu’un son ; un son qui n’est ni le brouhaha de la foule en vie ni le silence de l’absence, pas même la ponctuation égrenée de trilles éparses dans la vague rumeur, urbaine ou rurale car ville et campagne sont pareillement bruissantes quoique les bruits ne soient pas les mêmes ni les décibels aussi élevés aux champs qu’à la ville. Un son qui n’en est pas un mais un écho, une trace – la trace que laissent derrière elles les présences évanouies, disparues et devenues absences ; la trace qui leste tout ce qui avant de n’être plus a été et le rend à jamais présent. Intangiblement présent mais présent.
Alors comment une photographie – «écriture avec la lumière» – pourrait-elle capter cet «intangiblement présent»? Elle ne peut que le signifier de manière symbolique, par métaphore si l’on veut. Seuls les artistes authentiques réussissent cet exercice de présentification de l’irreprésentable, comme seuls réussissent à mettre en mots l’indicible les authentiques écrivains et poètes. Ce n’est pas, cependant, une présentification objective; je crois qu’elle advient par les «objets» mais se ressent au-delà d’eux, dans les interstices, vers où justement artistes et poètes mieux que quiconque savent attirer l’attention: par l’image ou par les mots (dont on s’avisera qu’ils sont, à regarder les premiers signes graphiques qualifiables d’«écriture» des images en bout de course, des images peu à peu dépouillées de certaines de leurs «qualités contingentes» pour se détacher tant et si bien de leur référent concret qu’elles se font oublier en tant que telles sous les mots) ils font vibrer cet entre-deux où peut, et là seulement, se percevoir l’irreprésentable. C’est par l’intensité de cette vibration qu’ils touchent, davantage sans doute que par les «objets» – motifs peints/dessinés/photographiés; mots et phrases – entre lesquels elle fibrille. Je ne me sens aucune légitimité à me prétendre artiste ou poète et, pourtant, regardant avec quelque recul certaines de mes photos de chantier, d’espaces vides, de ruines ou de choses en déliquescence, j’y réentends un peu de cet «écho d’absence» qui m’a touchée lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur.
Un écho qui me parvient chaque fois que j’arpente, le dimanche et quelles que soient l’heure, les conditions atmosphériques, ce campus universitaire sorti de terre il n’y a pas dix ans, ce même écho propre à tout site désertifié après avoir été fourmillant d’activité.
Alors je me dis que ces photos sont «réussies»: par-delà le temps, et les mutations de mes perceptions inhérentes à son passage, elles restent loquaces. Peut-être suis-je seule à les entendre… auquel cas sont-elles vraiment loquaces?

En contre-plongée, ainsi vidés de ceux qui les fréquentent en semaine, les bâtiments montrent nues leurs lignes et courbes. Rien de vivant n'en parasite l'expression rendue à son aridité géométrique.

En contre-plongée, ainsi vidés de ceux qui les fréquentent en semaine, les bâtiments montrent nues leurs lignes et courbes. Rien de vivant n'en parasite l'expression rendue à son aridité géométrique.

Passant devant l'entrée de la cafétéria, m'arrête un instant cet aligmenent parfait de tables et de chaises dont je ne vois, à travers la vitre, qu'une partie, un "dessus" en perspective. Il me murmure plus que tout autre endroit de ce campus l'absence..

Passant devant l'entrée de la cafétéria, m'arrête un instant cet aligmenent parfait de tables et de chaises dont je ne vois, à travers la vitre, qu'une partie, un "dessus" en perspective. Il me murmure plus que tout autre endroit de ce campus l'absence..

Ce sol nu et ces papiers sales qui traînent... je ne puis m'empêcher de songer au film Le Survivant (avec Charlton Heston; adaptationdu roman de Richard Matheson Je suis une légende) et aux plans qui se succèdent de rues encombrées de véhicules, de détritus - mais sans aucun être vivant, ni animal ni humain, qui les parcourent excepté... le survivant et, la nuit, ceux qui ont été réduits à l'état de vampires.

Ce sol nu et ces papiers sales qui traînent... je ne puis m'empêcher de songer au film Le Survivant (avec Charlton Heston; adaptationdu roman de Richard Matheson Je suis une légende) et aux plans qui se succèdent de rues encombrées de véhicules, de détritus - mais sans aucun être vivant, ni animal ni humain, qui les parcourent excepté... le survivant et, la nuit, ceux qui ont été réduits à l'état de vampires.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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