Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
21 janvier 2015 3 21 /01 /janvier /2015 10:59
Délestage réflectif

Peaufinant ce matin un texte de premier jet écrit à la hâte dimanche dernier(soit le 18 janvier) après avoir pris quelques photos numériques du campus universitaire situé tout à côté de chez moi, je m’aperçois qu’en l’affinant et en le structurant, il se raboute à un compte rendu qu’a publié Marie-Annick juste avant le Nouvel an à propos du «papier non travaillé» dans un dessin, sur quoi je méditais quelques développements. Qui sont d’ailleurs toujours en souffrance mais… ne commenceraient-ils pas de trouver, ici, une manière de… soulagement?

Quelle couleur donnent, au vide, aux rues et places désertes, un ciel d’orage creusé de lividité, un doux crépuscule faisant monter le rose aux joues de nues évanescentes, un azur nu et un soleil cloué en son zénith tuant dans l’œuf les ombres? Toujours la même et sans guère de variantes me semble-t-il – et qui est moins une couleur, une nuance chromatique, qu’un son ; un son qui n’est ni le brouhaha de la foule en vie ni le silence de l’absence, pas même la ponctuation égrenée de trilles éparses dans la vague rumeur, urbaine ou rurale car ville et campagne sont pareillement bruissantes quoique les bruits ne soient pas les mêmes ni les décibels aussi élevés aux champs qu’à la ville. Un son qui n’en est pas un mais un écho, une trace – la trace que laissent derrière elles les présences évanouies, disparues et devenues absences ; la trace qui leste tout ce qui avant de n’être plus a été et le rend à jamais présent. Intangiblement présent mais présent.
Alors comment une photographie – «écriture avec la lumière» – pourrait-elle capter cet «intangiblement présent»? Elle ne peut que le signifier de manière symbolique, par métaphore si l’on veut. Seuls les artistes authentiques réussissent cet exercice de présentification de l’irreprésentable, comme seuls réussissent à mettre en mots l’indicible les authentiques écrivains et poètes. Ce n’est pas, cependant, une présentification objective; je crois qu’elle advient par les «objets» mais se ressent au-delà d’eux, dans les interstices, vers où justement artistes et poètes mieux que quiconque savent attirer l’attention: par l’image ou par les mots (dont on s’avisera qu’ils sont, à regarder les premiers signes graphiques qualifiables d’«écriture» des images en bout de course, des images peu à peu dépouillées de certaines de leurs «qualités contingentes» pour se détacher tant et si bien de leur référent concret qu’elles se font oublier en tant que telles sous les mots) ils font vibrer cet entre-deux où peut, et là seulement, se percevoir l’irreprésentable. C’est par l’intensité de cette vibration qu’ils touchent, davantage sans doute que par les «objets» – motifs peints/dessinés/photographiés; mots et phrases – entre lesquels elle fibrille. Je ne me sens aucune légitimité à me prétendre artiste ou poète et, pourtant, regardant avec quelque recul certaines de mes photos de chantier, d’espaces vides, de ruines ou de choses en déliquescence, j’y réentends un peu de cet «écho d’absence» qui m’a touchée lorsque j’ai appuyé sur le déclencheur.
Un écho qui me parvient chaque fois que j’arpente, le dimanche et quelles que soient l’heure, les conditions atmosphériques, ce campus universitaire sorti de terre il n’y a pas dix ans, ce même écho propre à tout site désertifié après avoir été fourmillant d’activité.
Alors je me dis que ces photos sont «réussies»: par-delà le temps, et les mutations de mes perceptions inhérentes à son passage, elles restent loquaces. Peut-être suis-je seule à les entendre… auquel cas sont-elles vraiment loquaces?

En contre-plongée, ainsi vidés de ceux qui les fréquentent en semaine, les bâtiments montrent nues leurs lignes et courbes. Rien de vivant n'en parasite l'expression rendue à son aridité géométrique.

En contre-plongée, ainsi vidés de ceux qui les fréquentent en semaine, les bâtiments montrent nues leurs lignes et courbes. Rien de vivant n'en parasite l'expression rendue à son aridité géométrique.

Passant devant l'entrée de la cafétéria, m'arrête un instant cet aligmenent parfait de tables et de chaises dont je ne vois, à travers la vitre, qu'une partie, un "dessus" en perspective. Il me murmure plus que tout autre endroit de ce campus l'absence..

Passant devant l'entrée de la cafétéria, m'arrête un instant cet aligmenent parfait de tables et de chaises dont je ne vois, à travers la vitre, qu'une partie, un "dessus" en perspective. Il me murmure plus que tout autre endroit de ce campus l'absence..

Ce sol nu et ces papiers sales qui traînent... je ne puis m'empêcher de songer au film Le Survivant (avec Charlton Heston; adaptationdu roman de Richard Matheson Je suis une légende) et aux plans qui se succèdent de rues encombrées de véhicules, de détritus - mais sans aucun être vivant, ni animal ni humain, qui les parcourent excepté... le survivant et, la nuit, ceux qui ont été réduits à l'état de vampires.

Ce sol nu et ces papiers sales qui traînent... je ne puis m'empêcher de songer au film Le Survivant (avec Charlton Heston; adaptationdu roman de Richard Matheson Je suis une légende) et aux plans qui se succèdent de rues encombrées de véhicules, de détritus - mais sans aucun être vivant, ni animal ni humain, qui les parcourent excepté... le survivant et, la nuit, ceux qui ont été réduits à l'état de vampires.

Repost 0
20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 02:33
Village d'automne aux Invalides

Du 16 au 19 octobre, dans un coin de la vaste esplanade des Invalides où s’installe depuis dix ans le Village d’automne du 7e en fête, l’art contemporain et la céramique étaient à l’honneur – une succession de stands façon cabanons de bois sont là sous les arbres encore fort verts, de tailles diverses, chacun attribué à un artiste venu montrer son travail. Des céramistes essentiellement mais aussi quelques peintres et sculpteurs, un parc d’attractions gonflables pour les enfants, un espace restauration: il y a en effet quelque chose d’assez villageois et qui incite à s’attarder, à prendre le temps de contempler les œuvres et de bavarder avec leurs auteurs, surtout par un temps aussi estival que celui de ce 19 octobre même si, en fin d’après-midi, le ciel bleu pur se laisse peu à peu manger par de petits nuages moutonnant à pas pressés et achevant de voiler la lumière que déjà atténuaient les frondaisons. De larges masses grises aux profondeurs plombées obscurcissent l’horizon – la pluie, peut-être avant ce soir? – mais non: j’écris ces lignes à la tombée du jour et le bleu a repris le dessus (enfin, un bleu en voie d’extinction: le crépuscule est en train de moucher les ultimes lueurs du couchant).
Parmi ces stands l’un des plus grands; a été concédé à l’Atelier Grenelle* et à ses six professeurs-artistes qui peuvent ainsi exposer quelques-unes de leurs créations et, en même temps, présenter aux passants leur atelier, les activités, cours et stages, qu’ils proposent. Ce de manière très concrète puisque, jouxtant leur stand, un autre d’aussi grande taille a été aménagé pour que les visiteurs puissent s’essayer à la peinture – de grandes feuilles de papier ont été fixées sur les parois où chacun, quel que soit son âge, peut laisser aller le pinceau en toute liberté, en toute spontanéité. Ce sont, à l’évidence, les enfants qui sont les premiers attendus mais, quand bien même on aurait passé l’âge de dix ans de longue date, rien n’empêche de risquer le coup de pinceau dès lors que le cœur y incline… Juste devant de longues tables, des bancs – et des pains de terre: incitation au modelage! sans distinction d’âge, là non plus, mais force est de constater que les modeleurs sont essentiellement des enfants… Toucher la terre et la sentir ductile sous ses doigts, jouer du pinceau et de la couleur puis voir naître des lignes, des formes que peut-être on n’avait pas préméditées… rien de tel que le geste osé sans inhibition pour donner envie de prolonger l’expérience mais de manière moins enfrichée, sous la houlette d’un professeur.

En ce qui me concerne je suis restée, comme à mon habitude, en retrait, à distance de cette glaise dont pourtant j’ai la nostalgie depuis ces années de lycée où j’avais produit quelques vases, de ces pots de couleur et de ces pinceaux dont je me dis souvent qu’il n’est pas besoin de "savoir dessiner" pour s’amuser avec et ainsi répondre à une aspiration intérieure. J’allais là-bas pour voir Marie-Annick avec qui je n’avais échangé que de rapides courriels depuis l’exposition qu’elle avait organisée en septembre, rue Psichari, dans laquelle elle avait fait large place à mes photos. Pour témoigner de ses recherches personnelles, elle avait choisi d’exposer une sélection de portraits, des plus anciens aux plus récents – et l’évolution est foudroyante! aujourd’hui des traces, rupture avec cette illusion de volume que tente de ménager le dessin figuratif et imitatif par les jeux d'ombre, les nuances estompées censées figurer l'incidence de la lumière sur les reliefs du visage comme si ne restait de celui-ci qu'une essentialité, des signes infimes qui ne relèvent pas même de l'expression au sens strict puisque cela supposerait des traits, un modelé, et des formes liées justement absents, mais des signes aux rapports harmonieux qui fonctionnent comme des indices immédiatement reconnaissables – un œil réduit à sa pupille et à l’arrondi de la ligne des cils, l’arête d’un nez, la douce incurvation d’une pommette… – tandis qu’autour se meuvent des couleurs, des souffles de couleurs, des brises, des haleines... tout est ambiance, rien n’est défini et pourtant ces âmes de visage sont toutes bruissantes de "quelque chose qui se dit", plus éloquentes même, pour moi, que les portraits au crayon de ses débuts qu’elle avait apportés, d’une finesse d’exécution et d’une précision extrêmement réalistes mais, à bien y réfléchir, déjà un peu "fantômisés" – une inclinaison de la tête, la direction du regard…

Nos échanges furent brefs, mais denses comme toujours, gravitant autour de l’essence du travail artistique, de l’ "être-artiste", du rapport au monde et aux autres que l’on entretient quand on crée, cette idée commune que c’est une même nécessité vitale, profonde et peut-être tout aussi difficile à verbaliser qui pousse l’artiste à créer et l’amateur d’art à fréquenter les œuvres – qu'il ait les moyens de s'offrir des originaux ou doive se contenter de reproductions, à visiter les musées… Et puis cette direction qu'elle entrevoit pour résoudre une partie les questionnements qui la hantent: tâcher de retrouver par la recherche intérieure, le travail-sur-soi, certain "amour de la vie" que, dit-elle, on a tous en soi à la naissance et qui demeure tel un noyau pérenne, dont on a besoin d’être traversé de pied en cap pour être "bien au monde" mais avec lequel la plupart d’entre nous ont perdu tout contact, oubliant jusqu’à son existence, tant sont épaisses les alluvions qui l’ensevelissent au fil des années vécues, d’autant plus épaisses que seront nombreux les événements traumatiques. Jamais encore je n’avais entendu évoquer en ces termes un travail introspectif, et décrire ainsi ce qui chez d’autres doit avoir pour nom le "souffle vital", l’anima ou le pneuma… Une fois de plus, Marie-Annick m'aura soufflé à l'oreille une piste inattendue qui revivifie la pensée, la réflexion…


Et moi de clore mon dimanche en me disant que sans doute je devrais bien essayer de retrouver, moi aussi, cet "amour de la vie" et le laisser remonter lentement le long de ma colonne vertébrale – que l'on nomme parfois, ô hasard, "arbre de vie". Ainsi aérée de l'intérieur, depuis le plus intime de mes tréfonds, je parviendrai peut-être à éprouver en faisant la simple joie de faire, épurée de toute appréhension de n'être pas juste, d'être à des lieues d'une intention pressante – faire dans la joie puisque la "joie de faire" peut, en soi, être le but, et s'avérer totalement satisfaisante.

* Atelier Grenelle
7 rue Ernest Psichari
75007 PARIS
Tel:
01 47 53 97 54

Repost 0
14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 03:14
Retour à Pornic

En juillet dernier – du 7 au 12 – Marie-Annick transportait à Pornic cet enseignement plastique qui lui est si particulier et qu’elle décline depuis une trentaine d’années sous diverses formules à Paris – en atelier, en extérieur dans les musées ou en des lieux non dévolus aux beaux-arts mais offrant d’intéressantes matières aux crayons et pinceaux alertes (restaurants, échoppes d’artisans…), croisant aussi, à l’occasion, les modes d’expressions artistiques (dessin et peinture à la rencontre de la danse, de la musique…). Pendant une brève semaine il s'agissait, pour les stagiaires, de considérer "le réel comme support de création". Une proposition programmatique dont on pourrait dire qu'elle est l'assise de tous les cours de Marie-Annick, et aussi de sa recherche personnelle, d'où elle fait procéder des incitations plus spécifiques (mise en espace sur le papier des jeux observés "en situation" entre vides et pleins, lignes et courbes, transcription sur le plan de la feuille des rapports de volumes... les souvenirs de sujets me reviennent dans le désordre); une proposition qui peut prendre appui n'importe où, au-dehors comme à l'intérieur, au bord de la mer comme en milieu urbain, vague donc a priori et très générale mais en fait extrêmement précise quant à l'essence du travail à engager: il s'agit de saisir le réel non pas pour l'imiter, le copier mais pour, à partir de lui, laisser l'imagination s'envoler et le geste créateur se déployer. Une directive peut-être plus difficile à suivre à Pornic qu'en des lieux plus ordinaires, les particularités de l'endroit ayant assez de charme pour donner davantage envie de les retenir sur papier au plus près d'eux-mêmes que de s'en emparer pour les subvertir entre le marteau et l'enclume de la créativité... La difficulté étant alors, ici, de s'affranchir d'une beauté déjà-là pour tâcher d'en générer une nouvelle qui lui serait à la fois autre et consubstantielle comme un portrait peint peut l'être au visage du modèle.

Épargnées par les pluviosités estivales, les sept stagiaires – chacune avec un "passé de dessin" différent, plus ou moins dense – et leur professeur ont pu aller travailler en extérieur et croquer à leur guise plages et mouettes, bateaux amarrés et coquillages… sortir leurs boîtes de couleurs et leurs crayons, prendre le temps de réfléchir, de choisir, d’oser… Des carnets bien remplis ont été ramenés gardant au creux de leurs feuillets tous ces petits bouts de réel grappillés à la pointe du crayon en quelques lignes hâtives ou bien soigneusement reproduits et colorés, parfois directement interprétés sur place… Dans cette abondante matière – dont on aura idée en consultant le "journal de stage" richement illustré de photographies que Marie-Annick a mis en ligne ici – chaque élève a ensuite, par-delà le temps du stage, sélectionné des motifs – "motif" au sens large: parfois un effet visuel, comme la répétition de certaines lignes, ou bien un jeu de formes particulier – qu’elle a développés au gré de ses impulsions créatrices, à distance de la réalité qui a nourri le croquis et laissant voie ouverte aux inflexions qu’imposent les souvenirs, les bribes d’histoire personnelle, guidée en outre par les modalités d’exécution dictée par la technique choisie. Vient, au terme de ce retour sur images et sensations, l’œuvre d'atelier.


Jusqu’au 17 septembre, une sélection de ces travaux est exposée à l’Atelier Grenelle* – carnets de croquis et reprises postérieures voisinent, mettant ainsi en évidence le processus de transformation qui a opéré entre la saisie sur le vif et la réinterprétation ultérieure, à distance. À noter que Marie-Annick ne s’est pas contentée de disposer les diverses réalisations de manière pédagogique, à seule fin de donner à voir à travers ses fruits une approche, une méthode d’incitation à la création: elle a réalisé une véritable installation qui a elle-même son propre intérêt plastique – ce qui m’a le plus séduite est la table sur laquelle elle a disposé des carnets sur champ, ouverts et dont les pages sont maintenues par des pinces, entre lesquels elle a placé de petites sculptures réalisées par des élèves d’un autre cours et n’ayant aucun rapport avec Pornic mais dont la présence résonne avec ce que montrent les pages des carnets, les dessins et aquarelles accrochés aux murs, et contribue ainsi à composer un véritable paysage.
À titre amical, Marie-Annick m’a proposé d’accueillir quelques-unes de mes photos bien que je n’aie pas suivi le stage – des photos qui donc n’en portent pas témoignage, n’ont pas même d’échos marins, et sont simplement thématisées "nature". Mais toutes lui doivent quelque chose: quand je photographie, il y a toujours une part de ce que j’ai pu apprendre auprès de Marie-Annick qui se manifeste.

Outre que visiter cette exposition met un peu de sable et d’embruns au moral, c'est aussi l’occasion de découvrir le programme d’activités qu’a concocté Marie-Annick pour l’année 2014/2015. Hors les murs perdurent les séances au Louvre du mercredi soir et au Jardin des Plantes le lundi, ainsi que les "journées pour le dessin et la peinture" une fois par mois – la première étant fixée en octobre. Elle y a ajouté de nouvelles propositions, le jeudi, dont la planification dépendra du nombre d’inscrits. Tous les détails sont là, sur cette page de son blog.

*Atelier Grenelle
7 rue Ernest Psichari
75007 PARIS
Jusqu'au mercredi 17 septembre, ouverte de 15 h
eures à 19 heures.

Brochés, ou spiralés, les carnets ouverts sur champ font entre eux d'intéressants jeux de formes et de couleurs. Le bel arbre rouge esquissé ici est développé sur une aquarelle de plus grand format, accrochée juste au-dessus (que la photo n'a pu embrasser...).

Brochés, ou spiralés, les carnets ouverts sur champ font entre eux d'intéressants jeux de formes et de couleurs. Le bel arbre rouge esquissé ici est développé sur une aquarelle de plus grand format, accrochée juste au-dessus (que la photo n'a pu embrasser...).

Ainsi placée devant des croquis de végétation marine, cette petite figurine de terre sans bras et dont la rugosité contraste avec la rotondité lisse des galets émaillés a de petits airs de vestige archéologique abandonné par la marée descendante...

Ainsi placée devant des croquis de végétation marine, cette petite figurine de terre sans bras et dont la rugosité contraste avec la rotondité lisse des galets émaillés a de petits airs de vestige archéologique abandonné par la marée descendante...

Repost 0
2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 03:48
Textures...

Depuis la belle journée pour le dessin et la peinture qu'elle avait organisée en décembre 2013 au Petit Palais je n'avais plus eu avec Marie-Annick que de brefs contacts électroniques – en fait, des accusés de réception à diverses invitations qu'elle m'envoyait pour lui dire in fine que non, pour telle ou telle raison, je ne pourrais pas assister à ce cours, ni la rejoindre à cette soirée poésie ni même aller voir l'exposition de fin d'année de l'atelier Grenelle. Lundi 30 juin, à la faveur d'une moindre intensité dans mon travail de correctrice, j'ai profité de ce qu'elle donnait son dernier cours de l'année au Jardin des Plantes pour l'y retrouver, bavarder un peu avec elle et l'écouter me parler de ses projets, de ses œuvres et de ses actuelles recherches sur tissu.

Quand j'arrive à l'entrée des Grandes serres il est près de midi, la séance touche à son terme et, dans une vingtaine de minutes elle va battre le rappel de ses élèves pour la traditionnelle confrontation commentée des travaux réalisés. Quel était le thème proposé aujourd’hui?" Pas de consigne particulière, me répond-elle. Je les laisse choisir..." Ainsi l'une des élèves a-t-elle annoncé qu'elle travaillerait autour des graminées, une autre qu'elle allait tâcher de dessiner en se pliant aux critères du dessin scientifique, une autre encore qu'elle s'en tiendrait à composer dans des formats carrés... Sous cet apparent disparate je verrai se révéler, dans les dessins et croquis placés les uns à côté des autres, l'évidence d'un plaisir de regarder puis de dessiner en puisant dans ce regard; ce plaisir que Marie-Annick sait si bien affûter dans tous ses cours, quels qu'ils soient, à petits coups de conseils judicieux, d’incitations parfois inattendues, de considérations plastiques et esthétiques d’ordre général – toutes choses dont je fais mon miel moi qui ne peins ni ne dessine car elles nourrissent toujours, à un niveau quelconque, ma pensée et ma pratique photographiques, jusqu'à ma présence au monde – et à moi-même.

Avant que ne se rassemblent les élèves autour de nous, un peu de temps nous est laissé qui permet à Marie-Annick de me montrer ses créations sur textile. Je reconnais deux de celles dont elle avait publié les photos sur cette page de son blog, prises en mai dernier quand elle avait exposé ces pièces, avec d’autres œuvres, lors des Journées portes ouvertes des Ateliers d'artistes de Belleville – un événement que j’avais raté… Face aux réalisations déployées quelque chose se passe, s'allume qui ne s'était pas produit lorsque j'avais vu les photos en ligne, non pas une intellection mais une vive affinité, une sorte d'empathie vague mais totale pour ce qu'elle me montrait. À quoi tenait donc ce bouleversement mystérieux? Sans doute à ceci, qui m'est venu à l'idée quelques heures avant que je tente de l'écrire: voir le morceau de tissu, entre les mains de l'artiste qui me le parlait, me dévoilait un peu de ce cheminement qui sous-tend toute œuvre et lui insuffle cette vie, cette âme au sens de "souffle", que jamais les reproductions, aussi fidèles fussent-elles, ne sauront transmettre aux regardants et ainsi les émouvoir.
Seule la contemplation directe d'une peinture, d'un dessin, d'une sculpture... permet d'entendre son âme.

Quelque chose donc s'est passé qui m'a impérieusement intimé de mettre des mots autour de ce que j'avais éprouvé – de me livrer à une "prise de notes", un exercice justement que Marie-Annick recommande continuellement, sous forme de mots ou de croquis rapides. Ainsi, après l'avoir quittée et disposant d'une petite heure à occuper à ma guise, j'ai profité d'un thé dégusté en terrasse (là, je tâche d'éviter à tout prix un malheureux thé bu à la terrasse d'un café...) pour tracer à la hâte et dans le feu du jet incontrôlé, de l'écriture aux limites du lisible, des phrases tout de même assez intelligibles pour être remaniées, reformées et paraître ici... Moments salutaires que la rencontre, la "prise de notes", le retour sur texte... et au bout de tout cela la mise en ligne. Ce faisant, quelque chose s'aboutit.

Les Text'îles de Marie-Annick

Jeu premier: déconstruction (découpage, ouvertures d'entailles, ajourage, fils de chaîne défaits de leurs fils de trame et inversement, décoloration, abrasions, rasage des velours...) et reconstruction (réunion des formes par juxtaposition, superposition, coutures exhibées devenues éléments de composition par leurs points mêmes, broderies, béances comblées par des pièces cousues "de loin" qui laissent sourdre des vides cisaillés par les fils d'assemblage, peinture...) À la croisée de la couture, de la broderie, du collage, du dessin, de la peinture, du modelage car les tissus sont maniés comme une pâte ductile que l’intention artistique in-forme pour leur donner, les uns au contact des autres, des volumes, des creux et des reliefs plastiquement signifiants, ces réalisations synthétiques font appel à plusieurs types de savoir-faire mais résultent surtout d’un savoir-penser plastique. Curieusement, pas de travail préparatoire – ni esquisses, ni patron, ni brouillon d’aucune sorte, fût-ce à l’état de notes lapidaires jetées sur papier: l’œuvre naît de la succession de gestes immédiats, impulsifs – des gestes qui fructifient au bout de l’intuition juste jaillie.
Depuis que j’ai travaillé avec Claire, m’explique-t-elle [Claire Filmon, une danseuse qui, outre les spectacles qu’elle monte avec sa compagnie Asphodèle Danses Envol, enseigne la danse-contact-improvisation et avec qui Marie-Annick a souvent organisé des stages danse/dessin] je suis toujours dans l’improvisation, dans ce qui se passe à l’instant…

Je retrouve, dans ces compositions textiles aux allures insulaires, comme une interprétation des sujets que je l'ai entendue proposer à ses élèves: observer les rapports de surface de l’environnement et réfléchir à leur transcription sur la feuille de papier; étudier la façon dont se répondent les pleins et les vides puis dessiner leurs jeux, etc.

Significatif: pendant qu’elle me montre une pièce dont elle me dit que les gens l’apprécient peu, ne la comprennent pas, et lui préfèrent la seconde sans doute parce que dans cette dernière des motifs sont facilement reconnaissables (des visages, des silhouettes…) elle ne me détaille pas ses options plastique (choix des étoffes, pourquoi ces formes, ce type de points…) mais me raconte l’histoire des différents morceaux de tissus (Celui-là vient d’un édredon de ma grand-mère; cet autre a été taillé dans un coupon donné par le père d’un élève…): elle substitue du récit aux commentaires plastiques alors qu’en rapport avec l’autre pièce, celle qu’elle dit "plus accessible", elle s'en tient au vocabulaire de la composition, de la peinture et du dessin… Mais en fait, de l'étoffe au récit, il n'y a pas même le pas de l'étymologie car "texte" et "tissu" viennent du latin texere: assembler, composer, tramer, disposer, écrire, raconter, narrer.

J'aurais pu prendre quelques photos pendant que Marie-Annick me montrait ses tissus – j’avais avec moi mes deux appareils, numérique et argentique. Tout en l'écoutant j'observais ses mains, la forme de ses doigts et celle que prenaient, mouvants, les replis d'étoffe tandis qu'elle manipulait son œuvre en me la racontant... mentalement il m'arrivait, l'espace d'un instant, de figer une image en noir et blanc, d'en visualiser le grain comme d'un tirage né sous l'agrandisseur. Cela restant à l'état de vision fugitive, superficielle, sans que s'amorce la véritable prise de vue, l'acte concret dont je sentais qu'il aurait rompu quelque chose. Peut-être, encore une fois, cette appréhension avait-elle joué qui me retient sans cesse de photographier: que l'image saisie soit par trop éloignée de celle que j'avais rêvée. Mais peut-être aussi avais-je tacitement décrété que mon esprit serait tout à l'écoute, et au regard flottant qui ne cherche pas à capter, juste à se poser et à plonger aussi loin qu'il peut dans ce qu'il voit (dans ce qu’il choisit de voir). Car je sais que mon regard prêt-à-photographier est autre; enfermé par ma démarche quêteuse et prédatrice de ce bout de réel que je veux m'approprier, il n'existe plus qu'en tension totale vers le geste qui déclenche – il me retranche dans un espace-temps d'où je n'aurais plus entendu ni vu grand-chose de ce que me communiquait Marie-Annick. Or c’était avant tout pour passer un moment avec elle, et revoir ses élèves aussi que j’étais venue – pour être humainement là, dans l’échange et la conversation, être vraiment toute là, et non en partie exilée dans mon geste photographique.

Repost 0
21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 04:49
A l'école des rapports de surfaces

Ce samedi 14 décembre, deux élèves se sont inscrites pour suivre la dernière "journée pour le dessin et la peinture" de l’année 2013: Maud, une fidèle qui va croquer au Louvre et au Jardin des Plantes depuis trois ou quatre ans, et Alexandra qui, elle, vient de rejoindre le cours de création en atelier du vendredi après-midi. Le rendez-vous avait été donné au Petit Palais, dans la salle où se tient l’exposition "L’école en images"*.
Lorsqu'elle réunit ainsi ses élèves dans un musée, autour d'une collection permanente ou d'une exposition temporaire, Marie-Annick prend le temps, avant de les retrouver à l'heure fixée, de se promener un peu à travers les œuvres:

J'arrive toujours un peu en avance, de façon à visiter rapidement l’expo, ou la salle, et déterminer le sujet que je vais proposer, les pistes de travail que je vais suggérer. Mes choix dépendent du contexte (les œuvres exposées, l'accrochage...) et aussi des élèves qui seront présents. Selon ce que je connais de leurs habitudes, je me demande: "Qu'est-ce qu'ils vont pouvoir découvrir de la peinture grâce à cette expo?"
Ce qui m’intéresse, quand je propose une exercice, ce n’est pas que l'on fasse de la copie pour faire de la copie – même si finalement on copie quand même – mais que l'on saisisse comment, en regardant une expo, en prenant des notes, on va pouvoir nourrir son travail personnel et déterminer dans quelle direction on va pouvoir aller soi-même. Ce à quoi j'espère arriver, c'est que les élèves parviennent à exprimer sur leur feuille de papier ce qui les a intéressés dans l'observation de notre patrimoine. Certains seront davantage dans la description, dans la copie de ce qu’ils ont sous les yeux, d’autres plutôt dans l’interprétation... Quand on sait dessiner, il est plus facile de copier que de donner à voir ce qui a intéressé; montrer cela est beaucoup plus exigeant mais c'est à ce type d'expression que j'essaie d'amener ceux qui suivent mes cours.
Aujourd'hui, je vais proposer à Maud et Alexandra d'étudier les rapports de surface; il s’agit de regarder les à-plats, de voir s’ils ont des contours ou pas, combien il y a de couleurs, comment elles se répètent... Il faut aussi appréhender ces à-plats les uns par rapport aux autres, de voir qu’il y en a de plus travaillés que d’autres… et ensuite de comprendre que l’agencement, la nature de ces à-plats (simples ou complexes, avec ou sans contours…) créent des rythmes, qu'il faudra aussi scruter de près.
J'aurais très certainement pu faire la même proposition dans d'autres salles mais je réalise que c'est la première fois que je
donne un tel sujet, du moins ainsi énoncé – par exemple, dernièrement, nous avons visité l'exposition que le Louvre consacre à Jean Cousin; ce dessinateur lie tous les éléments de sa composition les uns aux autres. Il n’y a aucun espace vide entre les éléments du sujet – il y a toujours un petit trait qui va rejoindre le personnage à ce qui l’environne, animal, plante, architecture… c’est systématique, comme un puzzle. Étudier cela revient d'une certaine manière à analyser les rapports de surface mais alors davantage envisagés comme un fil d’Ariane allant d’un élément à l’autre. Aujourd'hui on est dans l'à-plat; les rapports de surface sont à appréhender dans leur intensité, dans la manière dont ils font jouer les droites et les courbes... Et si on arrive à oublier le thème des personnages, on peut arriver à un travail relativement abstrait: tracer juste des surfaces claires/foncées, avec angles ou avec courbes, etc. un jeu de surfaces géométriques aléatoires qui vont avoir un rythme, en s’inscrivant les unes par rapport aux autres. C'est le contenu même de l'expo qui m'a incitée à cette formulation: on y voit essentiellement des esquisses, des travaux préparatoires, les œuvres comportent beaucoup d'à-plats, et peu de détails – par exemple, quand des personnages sont représentés, on a juste l'emplacement du visage, mais pas de traits, ni de modelé.

Tandis que je vais d'une salle à l'autre, déchiffrant les cartels, lisant les textes explicatifs tracés aux murs en même temps que j'observe les maquettes, les tableaux et dessins encadrés, les vitrines où sont exposés des devoirs, des cahiers et autres menus objets ayant appartenu à des écoliers parisiens des premières années du XXe siècle, je croise Maud reproduisant avec minutie une scène tirée d'un projet de fresque peint sur toile et représentant des ouvriers au travail puis, plus loin, un peu en retrait seule sur un banc rencogné dans une alcôve, Alexandra, occupée à croquer d’après le catalogue** qu’elle tenait ouvert devant elle et non plus d’après les accrochages… Il est vrai que ledit ouvrage contient des images que ne montre pas l’exposition...
Marie-Annick, elle, s'est arrêtée sur la première toile que l'on voit en entrant, En retenue, d’Auguste Truphème (1836-1898. Peintre né à Aix-en-Provence, il s'est, paraît-il, spécialisé dans les scènes scolaires). Cette toile a la particularité de laisser voir un repentir dans sa partie gauche: on distingue des contours sombres autour de la figure de l'enseignante indiquant qu'elle devait avoir, dans le projet d'origine, une taille bien plus importante. Des géométries l'interpellent comme, dans une autre composition, des successions de triangles qu'elle percevait entre les jambes des personnages:
J’ai choisi de m’intéresser aux visages qui s’inscrivent dans l’encadrement des fenêtres. Je vais donc tâcher de voir l’importance des contrastes, quels sont les rapports de surface entre la figure et la fenêtre délimitée par ses montants. Au fond on voit la porte ouvrant sur l’extérieur et, dans cette surface claire, deux petites têtes qui instaurent un rythme par rapport aux deux visages plus grands et mieux définis que l’on voit en avant de cette porte.

Aux alentours de 12h30, nous nous retrouvons toutes les quatre à la sortie de l’exposition. Maud, Alexandra et Marie-Annick posent chacune leur carnet ouvert sur un banc, confrontant leurs croquis respectifs et expliquant leur ressenti, leur approche du sujet.


Marie-Annick à Maud, qui a réalisé une série de croquis précis: "Tu t’es surtout intéressée à la façon dont les motifs, dans ce thème des décors pour l’école, traduisent les valeurs de la République : le travail, la famille, les tâches dévolues aux hommes et aux femmes…" En effet: outre les esquisses décrivant des ouvriers métallurgistes, des vignerons qu’elle a fidèlement reproduites, Maud s’est attachée, en particulier, à une aquarelle de Marthe Flandrin, Les Devoirs et les plaisirs maternels (1933), montrant quelques occupations typiques de la mère de famille, et a noté combien sont significatifs les registres chromatiques: bleu pour les vêtements de la mère, tons chauds pour ceux des enfants.


Marie-Annick rapporte combien son œil a été attiré par une succession de triangles qui lui apparaissait tandis qu’elle était occupée à décrypter les rapports de surfaces sur la toile accrochée à l’entrée – "Et du coup, cela donne un dessin que moi seule peut rattacher au tableau d’origine".


Les pages du carnet d’Alexandra, qui a tout de suite annoncé qu’elle "ne sait pas dessiner", montrent des compositions géométriques aux couleurs franches, certes non figuratives mais où pourtant se reconnaissent sans peine les lignes fortes et les rapports chromatiques de certains tableaux exposés – des rapports chromatiques nullement "naturalistes" du reste: ainsi l’un de ses croquis comporte-t-il du vert quand il n’y avait pas de vert sur l’œuvre dont elle s'est inspirée. Pourtant une indéniable justesse émane du croquis, sans doute parce que Alexandra a restitué quelque chose de la théorie des couleurs concernant les rapports de chaleur/froideur qui est commun à son propre univers graphique et à celui du tableau qu’elle a observé.
Au terme de ce bref échange nous gagnons à pied l’atelier, rue Ernest Psichari. Au-dehors le soleil règne sans partage et cette pleine lumière dynamise l’humeur, rend le pas allègre, enflamme les ors du pont Alexandre III comme ceux du dôme des Invalides… L’âme, l’œil et le cœur en sont tout embrasés – la main, au diapason, sera d’attaque pour aborder la seconde partie de cette "journée pour le dessin et la peinture, après la pause déjeuner.
Tandis que l’on déguste thé ou café, la conversation revient sur les heures passées au Petit Palais, les carnets de croquis sont tirés des sacs et ouverts sur la table, où ne demeurent plus que le pichet de thé, la cafetière à piston et nos quatre tasses. Les commentaires émis au sortir de l’exposition s’étoffent, se complètent, se croisent de considérations historiques et sociologiques sur l’école, la famille… Puis, pendant qu’Alexandra et Maud revêtent leur blouse et se dirigent vers la grande salle de l’atelier pour s’y installer et préparer leur matériel, Marie-Annick énonce sa proposition de travail: reprendre le sujet donné au musée – étudier les rapports de surface et les rythmes générés par leurs jeux – et les différentes pistes empruntées pour le traiter mais en considérant cette fois l'environnement de l'atelier. Autrement dit, il s'agissait non pas d'utiliser les croquis du matin comme des études préparatoires mais de regarder ce que l'on avait autour de soi et d’y déceler ces rapports qu’au musée l’on s’était attaché à déceler dans des parcelles de réel – les œuvres – qui étaient déjà elles-mêmes des transcriptions artistiques, opérées par d’autres. D’analyste-interprète d’un geste transcripteur venu du passé il fallait devenir à son tour transcripteur des géométries du monde...

Et quelles géométries! la salle offerte à l’observation, telle qu’elle a été laissée après la fin du dernier cours qu’elle a accueilli – le vaste espace central dégagé, chevalets adossés le long des murs, tabourets empilés, sol balayé, pinceaux nettoyés et rangés dans leurs pots, flacons de gouache, boîtes de pastels, de craies, de pinces… bien à leur place sur les étagères, etc. –est un merveilleux foisonnement de formes, de volumes, de contrastes, de jeux chromatiques… Alexandra commence tout de suite à travailler, dans la continuité de ce qu’elle a fait au Petit Palais: reprenant son carnet, ses crayons Néocolor (Caran d'Ache), elle jette rapidement sur le papier des à-plats nets et colorés où se reconnaissent les étagères garnies de pots remplis de pinceaux, d'objets-modèles, les tiroirs contenant les réserves de papier, les boîtes de pastels, de pinces... ou bien, sur une autre page, les polygones irréguliers dessinés par les montants des chevalets, à l’intérieur desquels se lisent les couleurs que laissent voir les divers arrière-plans – le vert du tableau, le blanc des murs… Maud non plus n’a guère tergiversé avant de choisir le médium qu’elle va utiliser: la gouache. "Il y a si longtemps que je n’ai pas fait de peinture!" dit-elle avec un large sourire, tout heureuse de préparer ses palettes – sélectionner les couleurs, répartir les gouaches sur les deux disques de plastique dont elle s’est munie… semble la plonger dans une jubilation joyeuse. Elle place son chevalet de manière à avoir derrière elle la lumière donnée par la baie vitrée, épingle une feuille vierge et, à l'évidence elle aussi inspirée le visuel des chevalets accumulés, se met à traduire ce cumul par des formes simples, définies par de minces contours. Peu à peu elle les remplit de couleur au pinceau plat. Marie-Annick lui propose un rouleau de mousse, permettant des à-plats plus uniformes. Maud essaie, mais poursuit avec son pinceau plat.

Pendant ce temps, Alexandra paraît marquer le pas. Marie-Annick s'approche, commente son dessin, s'empare de son carnet qu'elle tient à la verticale de l'autre côté de la table de manière à ce qu'Alexandra puisse l'observer avec suffisamment de recul, le replace à plat, sous ses yeux et lui donne quelques indications pour continuer. Mais Alexandra change d'orientation: elle décide de laisser de côté son carnet et de poursuivre sa création à partir de peintures réalisées au cours de séances précédentes. Après en avoir extirpé quelques-unes de la réserve où sont rangés les travaux des élèves et les avoir scotchées au mur d'une petite salle adjacente, elle se concerte longuement avec Marie-Annick, toutes deux se tenant debout face à ces réalisations abstraites qu'Alexandra envisage de retravailler. Elle finit par en choisir une puis se saisit de la palette de couleurs à l'huile qu'elle a utilisée la veille. Elle applique sur les petits tas de pâte une feuille de calque puis opère plusieurs transferts successifs sur le fond choisi, en variant la force de ses appuis de telle sorte que les traces laissées soient d'intensités et de formes différentes... Puis elle abandonne la technique du transfert, épingle une feuille vierge sur un chevalet et se lance dans une nouvelle réalisation, toujours avec des couleurs à l'huile. Une large colonne de rose est étalée, puis sculptée au couteau par petits gestes précis, subtils, creusant des ajours dans la pâte dense et brillante... Un à-plat vert s'inscrit en juxtaposition, à quelque distance, à son tour travaillé au couteau par petites ébréchures successives qui dentellent finement la pâte. Grave et concentrée, Alexandra semble tout entière absorbée par ce qui, au bout de ses doigts, prend vie sur la surface blanche.

Une fois sa feuille de papier entièrement couverte de larges motifs, Maud abandonne palettes et pinceau pour s’emparer de la boîte à pastels : par petits rehauts délicatement apposés sur la gouache sèche, elle présentifie dans sa composition le carrelage de l’atelier. La voyant s’interrompre un instant, Marie-Annick vient lui suggérer quelques réaménagements pour affiner les rapports chromatiques et géométriques de son travail. À l’autre bout de la salle, Alexandra continue de peindre au couteau; à petits gestes pesés et réfléchis…
Il est à peine 16 heures quand je quitte l’atelier. La séance ne s’achevant qu’à 17 heures, je ne verrai donc pas les créations finies, je n’écouterai pas non plus les échanges entre Marie-Annick et ses élèves – je perdrai quelque chose d’essentiel de cette journée. Je le savais et cependant je m’en suis tout de même allée avant terme. Non que j’aie un goût immodéré pour les points de suspension, mais je crois que je commençais à me sentir oppressée d’un trop-plein de mots et de phrases désordonnés que j’avais hâte de ployer à la discipline de l’écriture, et que je redoutais, déjà quasi submergée, de ne pouvoir conserver à sa juste valeur ce qui se serait dit lors de la dernière phase du cours – quand se commentent les travaux, se confrontent les avis, les impressions… Et puis il y avait aussi, moteur non moins puissant à ma décision de m’éclipser si tôt, l’envie pressante d’examiner de près les quelques photos – numériques et argentiques – que j’avais prises à l’atelier.

Tandis que j'écris ces lignes, ultimes ajouts à un texte commencé voici une semaine déjà, j'ai pu voir, grâce aux photos que m'a envoyées Marie-Annick (en m'autorisant à les utiliser ici, mais qu'elle a publiées sur cette page de son blog), à quoi étaient parvenues Maud et Alexandra. Images où il me semble retrouver, fixé dans les formes et les couleurs, un peu du souffle que j'ai senti passer dans leurs gestes, leurs regards, tout au long de ces moments qu'elles ont consacrés à leur création.

*L’école en images. Décors parisiens des années 1930. Jusqu’au 26 janvier 2014 au Petit Palais. Accès gratuit.


** Isabelle Collet, Marie Montfort, L’École joyeuse et parée. Murs peints des années 1930 à Paris. Paris-musées/les musées de la Ville de Paris, coll. "Petites capitales", 72 p. – 12,00 €.
Ce n’est pas précisément un catalogue dans la mesure où l’on ne retrouve pas l’intégralité des documents exposés mais il complète et prolonge parfaitement l’exposition par les photographies d’œuvres in situ et la brève bibliographie "pour en savoir plus" qu’il contient. Manquent en revanche, selon moi, des reproductions de ces émouvants devoirs d’élève exposés, portant le nom de leur auteur, la date (1906, je crois…), la note et l’appréciation de l’instituteur, et surtout des images de l’exposition elle-même. Si l’accrochage mural est relativement banal, la scénographie de la salle principale aurait mérité d’être montrée: outre le tableau de classe portant la date du 22 octobre – jour inaugural de l’exposition – flanqué d’un authentique bonnet d’âne dont peuvent se coiffer les visiteurs avant de se faire photographier, amusant clin d’œil à tous les cancres d’hier et de demain, j’aurais aimé voir figurer dans ce petit livre l’un de ces ingénieux pupitres à la fois ludiques et pédagogiques, bien plus jubilatoires à explorer que n’est, à lire, un simple panneau explicatif comme on en voit partout. Celui qui m’a le plus amusée propose de retrouver "à l’aveugle" les senteurs propres aux classes d’antan: plusieurs casiers muets sont encastrés dans le plateau, dont il faut soulever le couvercle pour découvrir par l’odorat l’effluve qu’ils tiennent enfermé – et si l’on échoue à l’épreuve de reconnaissance olfactive, il suffit de glisser le regard sous le couvercle pour identifier ce que l’on vient de sentir. Parmi ces odeurs d’autrefois, celle de la colle blanche, du cartable de cuir, de l’encre de Chine…

A l'atelier Grenelle, la salle où se sont installées Maud et Alexandra a été rangée après le cours précédent et laissée telle quelle: c'est de cet environnement qu'elles doivent partir pour élaborer leur création. Chevalets adossés aux murs, tabourets entassés l'un sur l'autre, dessins accrochés, ustensiles divers bien en ordre sur les étagères... Tout un monde de lignes, de figures, de masses et de surfaces à décrypter et à transcrire sur la feuille de papier. D'un côté de la salle, les montants des chevalets découpent d'intéressants polygones sur le tableau...

A l'atelier Grenelle, la salle où se sont installées Maud et Alexandra a été rangée après le cours précédent et laissée telle quelle: c'est de cet environnement qu'elles doivent partir pour élaborer leur création. Chevalets adossés aux murs, tabourets entassés l'un sur l'autre, dessins accrochés, ustensiles divers bien en ordre sur les étagères... Tout un monde de lignes, de figures, de masses et de surfaces à décrypter et à transcrire sur la feuille de papier. D'un côté de la salle, les montants des chevalets découpent d'intéressants polygones sur le tableau...

de l'autre, un mur blanc, masqué par divers accrochages, des chevalets encore, des tabourets, des figures plus complexes et plus colorées face auxquelles Maud a choisi de se placer pour travailler.

de l'autre, un mur blanc, masqué par divers accrochages, des chevalets encore, des tabourets, des figures plus complexes et plus colorées face auxquelles Maud a choisi de se placer pour travailler.

Elle a décidé de peindre à la gouache. Avec un plaisir manifeste elle a préparé deux palettes, tirant des flacons de plastique les couleurs dont elle compte se servir. Très vite, elle mêle les teintes, crée des mélanges... et ses palettes de devenir, comme d'elles-mêmes, de brillantes compositions chromatiques.

Elle a décidé de peindre à la gouache. Avec un plaisir manifeste elle a préparé deux palettes, tirant des flacons de plastique les couleurs dont elle compte se servir. Très vite, elle mêle les teintes, crée des mélanges... et ses palettes de devenir, comme d'elles-mêmes, de brillantes compositions chromatiques.

Sur sa feuille de papier, les complexes agencements que lui offrait le mur d'en face se sont traduits par de solides à-plats appliqués à larges coups de pinceau plat et soigneusement structurés par de fins contours. Mais pour traduire la présence, dans ce décor, du sol carrelé, elle a opté pour un dessin net, au pastel, par-dessus les motifs à la gouache.

Sur sa feuille de papier, les complexes agencements que lui offrait le mur d'en face se sont traduits par de solides à-plats appliqués à larges coups de pinceau plat et soigneusement structurés par de fins contours. Mais pour traduire la présence, dans ce décor, du sol carrelé, elle a opté pour un dessin net, au pastel, par-dessus les motifs à la gouache.

Dans un premier temps, Alexandra s'inscrit dans la continuité de ce qu'elle a commencé au Petit Palais: elle reprend son carnet et la petite boîte de huit crayons Néocolor qu'elle a utilisés au musée. Les montants de chevalets se détachant sur l'arrière-plan vert foncé du tableau  lui dictent de très géométriques figures, aux couleurs bien marquées.

Dans un premier temps, Alexandra s'inscrit dans la continuité de ce qu'elle a commencé au Petit Palais: elle reprend son carnet et la petite boîte de huit crayons Néocolor qu'elle a utilisés au musée. Les montants de chevalets se détachant sur l'arrière-plan vert foncé du tableau lui dictent de très géométriques figures, aux couleurs bien marquées.

Toujours vigilante, Marie-Annick s'enquiert des intentions d'Alexandra. En quelques mots et monstration à l'appui, elle lui indique les zones de son dessin sur lesquelles elle doit intervenir pour être au plus juste avec ce qu'elle a envie de représenter.

Toujours vigilante, Marie-Annick s'enquiert des intentions d'Alexandra. En quelques mots et monstration à l'appui, elle lui indique les zones de son dessin sur lesquelles elle doit intervenir pour être au plus juste avec ce qu'elle a envie de représenter.

En cours de séance, Alexandra change d'orientation et entame une recherche à partir d'anciens travaux. Reprenant sa palette de la veille, elle applique une feuille de calque sur les petits tas de peinture à l'huile et reporte celle-ci sur l'un de ses fonds, en appuyant avec soin sur les zones où la couleur s'est fixée, afin de la transférer sur le support choisi......

En cours de séance, Alexandra change d'orientation et entame une recherche à partir d'anciens travaux. Reprenant sa palette de la veille, elle applique une feuille de calque sur les petits tas de peinture à l'huile et reporte celle-ci sur l'un de ses fonds, en appuyant avec soin sur les zones où la couleur s'est fixée, afin de la transférer sur le support choisi......

...puis, en soulevant délicatement le calque, les traces apparaissent...

...puis, en soulevant délicatement le calque, les traces apparaissent...

Lors des premières applications, les traces de couleur sont épaisses, denses - de forts effets de matière se créent dans le dépôt de pâte. Au fil de transferts successifs la feuille de calque se décharge de la substance prise sur la palette et les empreintes colorées se font plus évanescentes.

Lors des premières applications, les traces de couleur sont épaisses, denses - de forts effets de matière se créent dans le dépôt de pâte. Au fil de transferts successifs la feuille de calque se décharge de la substance prise sur la palette et les empreintes colorées se font plus évanescentes.

Maud a transcrit ce qu'elle percevait de l'atelier dans un ballet de géométries vivement colorées, ponctuées de rehauts au pastel.

Maud a transcrit ce qu'elle percevait de l'atelier dans un ballet de géométries vivement colorées, ponctuées de rehauts au pastel.

Dans cette réalisation d'Alexandra se révèlent, hors figuration objective, jeux de lignes et de teintes, une certaine idée de la  lumière, de la matière.

Dans cette réalisation d'Alexandra se révèlent, hors figuration objective, jeux de lignes et de teintes, une certaine idée de la lumière, de la matière.

Repost 0
27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 18:34

Tous les arpenteurs de musées ont croisé lors de leurs pérégrinations de ces "croqueurs" qui, bloc et crayon à la main, se campent devant les œuvres, les jaugent longuement, puis commencent à laisser courir la mine de graphite sur le papier tandis que leur regard voyage en un va-et-vient continu entre la feuille et l’objet scruté. Ils étudient et explorent l’œuvre par leur propre "faire", la pénétrant ainsi beaucoup plus profondément qu’en l’observant seulement ou en lisant à son sujet quantité d’analyses et de gloses, aussi érudites soient-elles. Et de ce qu’ils apprennent ainsi, ils tireront ensuite leurs œuvres personnelles.
C’est, mal traduit en quelques phrases sommaires, un rapide résumé de ce que peut être un parcours d’artiste. Marie-Annick Jagu a imaginé de faire vivre à ses élèves un peu de cette aventure créative en une brève plage de temps d’une journée – le samedi – à raison de deux rendez-vous par mois et prête à pousser la fréquence jusqu’à un par semaine si les inscriptions se cumulent en nombre suffisant. Ce cours un peu spécial commence au musée: pendant environ deux heures, les élèves sont invités à traiter un sujet en croquant et dessinant ce qui les entoure, les œuvres aussi bien que le décor, voire l’inscription des œuvres dans le décor – la scénographie. Puis se poursuit en atelier, après une pause déjeuner, où va s’élaborer une création personnelle à partir des croquis faits le matin, avec le matériel mis à disposition sur place.

La prochaine "Journée pour le dessin et la peinture" est prévue le samedi 14 décembre. Marie-Anick attendra ses élèves à 10h30 au Petit Palais, dans la salle où se tient l’exposition "L’école en image", puis les accueillera ensuite à l’Atelier Grenelle (7 rue Ernest Psichari) à partir de 14 heures pour la phase "création". Chaque inscrit pourra, à sa guise, apporter son pique-nique et pause-déjeuner à l’atelier ou bien aller se restaurer à l’extérieur.


Pour tout renseignement complémentaire, notamment les tarifs, contactez Marie-Annick Jagu par courriel (atelier.majcouleur@gmail.com) ou bien par téléphone: 06.85.67.25.44. Une petite visite de son site sera une balade bien agréable pour se familiariser avec son approche de la pédagogie artistique.

Quelques réalisations issues d'un précédent "Samedi"

Quelques réalisations issues d'un précédent "Samedi"

Repost 0
30 octobre 2013 3 30 /10 /octobre /2013 11:56

Lorsque, dépassant le ressenti-réflexe – "j'aime/je n'aime pas" –, on souhaite approfondir sa compréhension de l’œuvre d'un peintre, ou d'un sculpteur, on se plonge volontiers dans l'étude de ses croquis, de ses travaux préparatoires et autres notes d'atelier afin de suivre, en amont de la toile ou de la sculpture aboutie et montrée, le cheminement de sa recherche, l'évolution de ses intentions. Et souvent, à partir de ces documents compulsés, des considérations d'ordre esthétiques nées de leur examen, l'on s'engage dans une recréation quasi romanesque d'une genèse; on imagine, un récit se construit... Peu à peu l'on croit voir émerger l'homme des fruits de son art.

L'on percevra pareillement quelque chose de la démarche, des méthodes d'un professeur d'arts plastiques à travers les travaux de ses élèves lesquels, outre qu'ils expriment certains aspects de la personnalité, du talent de leur auteur, laissent aussi transparaître un peu de la "guidance" du maître. Aussi la plupart des enseignants veillent-ils à exposer régulièrement les réalisations de leurs élèves, certes pour valoriser la créativité de ces derniers mais aussi pour se donner l'opportunité de présenter leur enseignement afin, peut-être, de susciter des vocations chez les visiteurs.

Ainsi les professeurs de l’Atelier Grenelle (7, rue Ernest Psichari – 75007 Paris) exposent-ils, du 8 au 13 novembre 2013*, une sélection de dessins, peintures et sculptures réalisées par leurs élèves au cours le l'année écoulée.

Si j'ai à cœur de mentionner cette exposition-là quand bien d'autres du même type sont à voir tout au long de l'année, c'est parce qu'un des professeurs de l'Atelier Grenelle est une amie, souvent évoquée ici: Marie-Annick Jagu, dont j'ai quelques fois suivi les cours, parfois comme élève (munie d'un appareil photo au lieu d'un bloc de croquis), parfois comme simple observatrice ‒ toutes expériences qui m'ont beaucoup apporté. Je m'efforce donc, chaque fois que je le peux (et que la plume répond à mes sollicitations), de témoigner des singularités de son approche, de l'enrichissement que l'on peut retirer de ses "leçons de voir". Ainsi ai-je déposé il y a peu un "avis", sur la page qu'elle s'est créée ici, sur le site CoursAvenue, que d'autres "avis" entourent, et complètent. Les œuvres de ses élèves à découvrir dans cette exposition achèveront de préciser ces écrits et montreront concrètement comment ses incitations, assorties de conseils techniques, fécondent leurs dispositions...

Je profite de cette "brève" pour rappeler qu'en plus de ses cours à l'Atelier Grenelle Marie-Annick propose des séances "hors les murs", régulièrement au Jardin des Plantes et au Louvre, ponctuellement en bien d'autres lieux de la capitale, à l'occasion de projets aussi variés qu'originaux – le dernier en date était une "journée de création" articulée en deux temps: matinée de croquis au Petit Palais, suivie, après la pause déjeuner, d'une séance en atelier où les stagiaires, disposant du matériel de l’Atelier Grenelle, élaboraient une œuvre à partir des ébauches du matin, guidés dans leurs choix et décisions par la parole efficace et bienveillante de Marie-Annick.
Voir son site sur cette page.

* Marie-Annick, l'Atelier Grenelle et leurs élèves exposent une sélection d’œuvres à la mairie du 7e arrondissement (116 rue de Grenelle - 75007 Paris), salle Béatrice de Broutelles.
Du vendredi 8 au mercredi 13 novembre de 11 heurs à 18 heures (sauf dimanche 10 et lundi 11
novembre).

Vernissage: jeudi 7 novembre, à partir de 18 heures.

Du "voir" au "faire" : au bout du geste
Repost 0
6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 09:21

workshop_vignette.jpgJe connais Marie-Annick Jagu depuis plusieurs années et elle ne laisse jamais de m’étonner par les questions qu’elle se pose, sa façon d’aborder la peinture, le dessin, l’art en général, la relation à l’autre; par l’énoncé des sujets qu’elle propose à ses élèves, par la nature des stages qu’elle organise – par exemple des sessions danse/dessin, ou des cours réunissant parents et enfants pour créer ensemble… Sa prochaine proposition est bien dans cette tonalité, pour moi toujours sidérante – la sidération du profane, non-artiste: les 9 et 10 février elle invite dessinateurs et peintres à travailler avec, pour modèle, une violoncelliste jouant de son instrument*. Rien d’inhabituel a priori dans cette rencontre dessin/musique; je sais que pour nombre d’artistes la musique est une compagne de création dont ils ne sauraient se passer, et que, par ailleurs, un musicien avec son instrument peuvent être de très féconds sujets d’études ou de croquis. Mais quelque peu rompue à l’enseignement de Marie-Annick, je m'autorise à penser qu'elle invitera plutôt à établir, par le dessin, la peinture, des liens et des analogies entre sons, couleurs, formes… Qu'elle suscitera une synesthésie artistique si l’on veut, telle celle dont témoigne Rimbaud en assimilant chaque voyelle à une couleur. Et si d’aventure il y avait parmi les stagiaires un authentique synesthète pour qui la correspondance entre différentes perceptions sensorielles – entendre des sons colorés, voir des couleurs sonores… relève vraiment d’une particularité neurologique, assez rare au demeurant, et non d’un vagabondage poétique?


Mon imagination galope à simplement lire le bref texte de son annonce – avec nos habitudes de création, notre matériel, et une piste de travail commune, [renouveler notre façon de dessiner], écouter l’inattendu. Et voir comment chacun va avancer dans sa réalisation – même si je ne puis en aucun cas préjuger de la manière dont Marie-Annick ouvrira ce "workshop". Sans doute aura-t-on une grande liberté quant au choix des matériaux et des supports, quant aux orientations graphiques aussi. Dessiner en musique – l’alpha de la proposition, en quelque sorte –, dessiner la musique, raconter par le dessin l’histoire que l’on entend en soi au fil des morceaux joués, donner formes et couleurs à ses sensations, à ses réminiscences – à son intériorité plus qu’aux sonorités qui volettent… Mais je devine également des voies plus strictement plastiques: dessiner les gestes de l’instrumentiste, ses postures, traduire les rapports formels et chromatiques liant son corps à celui de son violoncelle, et ceux qu’ils entretiennent ensemble avec l’environnement… Et je suppose, encore, qu’un passionné de portrait sera fort inspiré par la vaste et subtile gamme d’émotions modelant le visage d’une musicienne en train de jouer.

 

Au passage, une précision d'ordre lexical: en fait de "stage" il s’agit d’un workshop… Intriguée par cet anglicisme figurant sur l’affichette et repris sur le papillon – non! pas flyer – qu’elle a diffusés par courriel quand la langue française dispose du très courant "atelier", et parce qu’elle m’avait habituée jusqu’alors à user des termes "atelier" justement, ou bien "stage", "cours"… j’ai interrogé Marie-Annick sur le choix de ce mot. Elle m'a expliqué qu’il appartenait au jargon artistique et avait, dans le domaine des arts plastiques, une signification équivalente à celle de la masterclass, la "classe de maître" telle que pratiquée dans l’enseignement de la musique ou du théâtre: un artiste confirmé, maître en sa discipline, prodigue ses conseils à un élève interprétant un morceau ou une scène qu’il aura préparé, et ce en présence d’un public. Elle a certes ajouté que workshop était plus facile à disposer sur un petit papillon que "atelier de création" mais, hors cet aspect purement pratique, je me dis que le choix de ce terme au sens si précis implique une intention particulière quant au déroulement des sessions…

 
Quoi qu'il en soit, la musique, et la présence même de la musicienne, laisseront dans les œuvres produites des traces. Et discuter de ces traces, les identifier d’abord pour ensuite les suivre vers ce qu’elles révéleront de la créativité, de l’intériorité de chacun fera, très probablement, partie du stage – si j’en juge par les quelques cours de Marie-Annick auxquels j’ai assisté: toujours ils se clôturaient par une petite réunion élèves-professeur où s’échangeaient commentaires plastiques touchant au trait, à l’espace, au chromatisme, etc. doublés de remarques se rapportant à l’émotion, au regard, à ce qu’un geste créatif dit de la présence au monde… Et, à ce titre, ce workshop sera, comme tous les cours Marie-Annick, une expérience "plus-que-plastique".

 

workshop_TN.jpg

 

* Workshop musique/arts plastiques

Le samedi 9 février de 17 heures à 21 heures

Le dimanche 10 février de 15 heures à 19 heures

Tarifs: 90 € les deux séances, 50 € l'une.

Marie-Annick vous fournira toutes les informations que vous souhaitez au 06.85.67.25.44.

 

Atelier Grenelle – 7 rue Ernest Psichari, 75007 Paris. Métro: ligne 8, École militaire ou Latour-Maubourg.

 

 

Repost 0
1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 17:07

coursMA-TN.jpgLorsque j'avais assisté, en avril dernier, à l'un des cours avec modèle vivant que donne Marie-Annick le vendredi matin à l'atelier Grenelle, j'avais rapporté une vingtaine de photos numériques et une poignée de notes "télégraphiques" jetées à la hâte sur les pages d'un calepin. J'étais persuadée que j'avais saisi là, dans ces quelques phrases mal écrites, truffées d'abréviations et de signes cabalistiques, le plus important de ce qui s'était dit, de ce qui avait eu lieu. Car j'avais si fort tendu l'oreille et l'esprit aux explications du professeur, aux gestes du modèle, à la façon dont chacune des trois élèves présentes ce jour-là abordait le sujet proposé que je pensais pouvoir sans peine, à partir de ces notations lapidaires et de mes photos, restituer un récit qui vaille de cette séance dont je me sentais profondément imprégnée. Mais je réalise aujourd'hui que je l'avais "habitée" par le truchement de mon intention photographique et que cela a probablement interféré avec une mémorisation du cours qui eût visé la seule élaboration d'un texte. De plus, les mots ont, chez moi, beaucoup de mal à s'ajuster aux pensées, aux émotions – elles fulgurent et s'agitent sans cesse quand eux peinent, traînent, rechignent à les exprimer. La route est longue, âpre, du pensé au formulé. À telle enseigne qu’il s’écoule souvent des semaines, voire des mois – et encore, quand ce laps de temps ne se dissout pas dans l’inaccompli – avant que l’écriture soit.
Ce qui s’écrit aujourd’hui, si loin d’avril, est un curieux mélange où survivent les arêtes aiguës des indications purement plastiques qu’a données Marie-Annick, pointant à travers le tissu vague de mes propres souvenirs eux-mêmes brouillés par les rêveries nées lorsque, voici quelques jours, j’ai trié mes images pour ouvrir cet album. Parce qu'il me faut bien avouer que je ne me souviens plus des termes exacts du sujet qui a été proposé aux élèves… et je ne puis que reconstruire, me fiant à ces notes fragmentaires sur lesquelles j’ai eu tort de trop compter.

Ce vendredi de printemps le modèle est une jeune comédienne pratiquant la danse indienne, Geneviève. Elle a rencontré cet art par inclination – aucune de ses racines n’a poussé en Inde – et s’y est formée avec autant de passion que d’assiduité. Elle pose en tenue simplifiée, sans maquillage ni bijoux, vêtue d’un sari court de couleur violette drapé sur un corsage orange: le vêtement, ses formes, ses couleurs, participent de l’intérêt plastique qu’auront, pour le cours, les postures spécifiques de cette danse – qu'il ne s'agira pas de reproduire: avec Marie-Annick, l'imitation n'est pas de mise. D'ailleurs, Geneviève va poser de façon un peu particulière. Au lieu d'adopter l'une après l'autre des positions statiques elle choisit quelques enchaînements gestuels simples, empruntés à des chorégraphies plus élaborées, qu'elle répètera à l'identique pendant une durée que les élèves devront mettre à profit pour travailler, c'est-à-dire dessiner en tâchant de remplir au mieux l'espace de la feuille de papier. Non pas s'appuyer sur les poses dynamiques du modèle pour trouver un moyen d'interpréter le mouvement mais utiliser ce que leur dit le mouvement pour disposer au mieux dans leur feuille les dessins successifs nés de l'observation du modèle. C'est, du moins, ce qui me revient à l'instant où j'écris ces lignes, avec sous les yeux mes bribes de notes.
Comme toujours, l'ambiance est studieuse et conviviale; deux ou trois interruptions la ponctuent qui nous réunissent toutes autour de boissons chaudes, lentement dégustées pendant que les conversations se déploient. Pour ses dernières poses, Geneviève ajoute à sa tenue des bracelets de cheville garni de grelots qui, pendant les spectacles, marquent la cadence des pas, et peint l'extrémité de ses doigts avec une teinture vermillon, l'altha (orthographe non garantie...),  afin d'accroître la visibilité de ses mains. 


Trois élèves sont là; Elisabeth prend de grandes feuilles de papier blanc qu'elle scotche au mur – elle travaillera au fusain. Jacqueline et Catherine, elles, dessineront à plat. Elles s'installent à une table, la première avec du papier pelure et des pastels gras, la seconde avec des feuilles blanches et deux types de pastels, gras et secs. Quant à Marie-Annick, elle fera de l'aquarelle,  mais selon une méthode assez inhabituelle: elle fixe ses feuilles de papier... à la verticale, sur la grande vitre de l'atelier donnant sur la rue. Son choix est dicté par des raisons pratiques – Geneviève a besoin de place pour évoluer, si elle ajoute une table aux deux qu'utilisent Jacqueline et Catherine, cela risque de trop manger d'espace – autant que par un goût de l'expérimentation: elle s'intéresse beaucoup aux probables effets de coulure que la verticalité va générer...

Avant de véritablement entrer dans le vif de la séance, modèle et élèves s'échauffent: Geneviève enchaîne plusieurs poses courtes que les élèves tâchent de croquer, juste pour "se mettre en doigts" et sans trop songer à la "gestion des blancs" dont elles devront, ensuite, se préoccuper.
Les blancs: oui, je crois bien que c'était cela le cœur du sujet, sans quoi je n'aurais sans doute pas attrapé à la volée ces phrases par lesquelles Marie-Annick guidait ses élèves:

* Le "blanc", sur une feuille de papier, c’est deux choses: la séparation entre deux dessins, et un élément de composition en soi.
* Les papiers, aujourd'hui, sont blanchis au maximum; leur blanc intense "mange" le regard. Quand on choisit un papier blanc pour dessiner, il faut avoir cela bien présent à l'esprit. Surtout qu'en dessinant, on a les yeux fixés sur son dessin et on  ne voit plus les blancs. Or ils sont une donnée fondamentale de la composition, il faut apprendre à les voir et à en tenir compte dans son travail.
* Quand on commence à dessiner, qu’on est en échauffement, on n’a pas besoin de trop mesurer les blancs puisqu’on ne travaille pas la composition.
* À partir du moment où on a déjà tracé quelque chose sur sa feuille , on doit poursuivre son travail par rapport à ce qui existe, et rester en dialogue avec ça. C’est le papier qui doit guider le travail. Par exemple: je trouve que j’ai un blanc trop important sur ma feuille; je vais utiliser la pose du modèle pour combler ce blanc . Réfléchir ainsi amène un autre regard que si on part avec l’idée de dessiner la pose en elle-même sans tenir compte de la place de ce blanc.

 

Au vu des conditions de luminosité, je décide de n'utiliser que mon appareil numérique. Je n'ai pas de pied et mon film argentique est trop peu sensible pour que je puisse travailler à main levée et obtenir un "piqué" suffisant. J'observe d'abord les poses, la disposition des élèves dans la salle, je tourne et vire afin de trouver les emplacements d'où je pourrai photographier sans gêner personne – moi aussi je m'échauffe.
J’essaie de saisir le rapport entre le mouvement du modèle et le dessin des élèves, puis je m’intéresse au geste qui dessine ou peint dont la vitesse se traduit, sur la photo, par d'intéressants effets de flou drapé qui entretiennent un rapport graphique avec la mobilité du modèle et ce qu'en expriment les élèves. De temps en temps, je capte des images annexes – des transparences qui jouent dans les pots en verre posés près de la fenêtre, remplis d’eau, où Marie-Annick trempe ses pinceaux; des rappels de couleurs ou de lignes entre différents objets…
Vues d’atelier.


À la fin de la séance, Geneviève se retire et emporte ses accessoires; Elisabeth, Catherine, Jacqueline et Marie-Annick rassemblent leurs feuillets qu’elles rangent après avoir vérifié que leurs travaux étaient bien secs tout en échangeant leurs impressions, leurs avis quant aux résultats qu’elles ont obtenus. Elles vont, viennent, une agitation tranquille ondule dans la salle – mes yeux s’arrêtent sur les feuilles de papier que l’on manie à grands gestes amples. Les formes virevoltent, se posent. Pas d’exactitude figurative – un pied tout d’un coup, énorme, jouxte la fine silhouette d’un corps entier lui-même tracé tout près d’admirables mains aux doigts étirés comme s’il émergeait de la corolle formée par les paumes… les voisinages à la surface d’une même feuille créent des lignes et des plans "a-réels" et pourtant je ressens, de manière très aiguë, que l’essence de ce qu’a montré le modèle en mouvement est là, dans le travail de chacune, dans une resplendissante évidence transparaissant sous les divers aspects offerts par les dessins. Elles sont parvenues à juxtaposer des "moments de regard" qui à chaque fois ont arraché au réel une écaille pour la réinterpréter au pinceau, à la craie, au crayon… En embrassant les compositions dans leur totalité, on voit s’effacer le dessin particulier, d’un pied, d’un corps, d’une main au profit d’un jeu subtil de couleurs et de formes qui, se complétant l’une l’autre, s’inscrivent harmonieusement dans la feuille de papier et y transposent l’empreinte qu’ont laissée dans l’œil et l’esprit de l’artiste les mouvements du modèle. Un instant absente, je demeure rivée à cette feuille sur laquelle je vois flotter, dans un lavis gris mauve, dix petites taches rouges; c’est, pour moi, l’image très exacte des doigts de Geneviève une fois qu’elle en eut maquillé les extrémités à l’altha. Le vermillon suffit à parler; c’est un signe puissant qui rend inutile de dessiner doigt ou main pour les représenter.

Je mesure, une fois de plus, combien la distance est immense entre représentation et imitation – c’est, je crois, dans cet écart que gît le sens du mot "art". Un écart que Marie-Annick apprend à investir de mille manières, à chacun de ses cours.  

 

Cours de modèle vivant avec Marie-Annick, le vendredi matin entre 9h30 et 13h30 à l'Atelier Grenelle (7 rue Ernest Psichari - 75007 Paris). L'après-midi, la séance de 14h30 à 16h30 invite à la création libre.
Renseignements et tarifs au 01.47.53.97.54

Repost 0
10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 10:14

Depuis 2004, Marie-Annick Jagu consacre une part de ses cours en extérieur – d’ordinaire le jeudi après-midi – à l’exploration de Paris, depuis les sites les plus connus jusqu’aux échoppes, arrière-boutiques et autres lieux pittoresques que, sans elle, on ne saurait voir – je veux dire voir avec cet œil particulièrement exigeant, attentif, imaginatif que se doivent de posséder les dessinateurs, peintres, photographes… et qu’il leur faut exercer sans cesse. Assurant par ailleurs un enseignement régulier à l’Atelier Grenelle*, implanté dans le 7e arrondissement, elle a eu à cœur d’emmener ses élèves aiguiser leurs yeux dans ce coin-là de Paris. À la Tour Eiffel, au musée Rodin, au musée du quai Branly, à l’hôtel des Invalides… Sites fameux qui tout d’un coup deviennent comme des inconnus sitôt que l’on est invité à les observer à la lumière d’un exercice proposé par Marie-Annick. Et puis il y a des lieux plus secrets, lovés dans les replis intimes d’un quartier, familiers aux seuls habitants proches – un atelier d’ébéniste, la boutique d’une décoratrice, un salon de thé… Au fil des cours elle et ses élèves ont ainsi réalisé une multitude de dessins, croquis, photographies… qui révèlent ces lieux non pas de manière documentaire mais en tissant autour d’eux des rêveries graphiques.


Quelques-uns de ces travaux vont bientôt quitter les cartons des artistes: la mairie du 7e arrondissement** accueille en effet, dans le cadre des Journées du patrimoine (organisées les 16 et 17 septembre prochains), une exposition que Marie-Annick a montée à partir d’un spicilège de ces œuvres auxquelles s’en ajoutent d’autres finalisées en atelier. Un catalogue a été édité par ses soins, enrichi de textes écrits par Michel Cand (poète, sculpteur et professeur de français), Sylvie Déotte (tapissière) et Michel Dumont (ébéniste).

 

annonce-expo_TN.jpg

 

Elle a eu la gentillesse de retenir, pour son exposition, cinq photographies noir et blanc que j’avais prises voici deux ans dans la cour d’Honneur des Invalides alors même que je ne participais pas à l’un de ses cours – enfin, disons qu’il s’en était fallu de peu: j’avais raté un rendez-vous, mais je ne sais plus très bien pourquoi ni comment. M’étais-je trompée de jour, ou d’horaire? Avais-je oublié de tenir compte d’une annulation? Toujours est-il qu’un jeudi après-midi vers 15 heures je suis arrivée à l’hôtel des Invalides équipée de mon appareil photo et de mon téléphone portable "au cas où…" – et, de fait, ce "cas" advint": j’avais beau aller de droite et de gauche à l’entrée de la cour d’Honneur, et chercher du regard, je ne voyais nulle silhouette que j’eusse pu reconnaître. Où était donc le petit groupe que je pensais rejoindre? Je me souviens m'être sentie brusquement inquiète, d’avoir empoigné mon téléphone pour appeler Marie-Annick afin d’en avoir le cœur net… mais je n'ai pas le moindre souvenir de ses explications, qui m'eussent éclairée quant à l’erreur que j’avais commise. Un peu déstabilisée, j’ai finalement décidé de photographier malgré tout, hors le cours prévu.

 

Je ne suis pas allée plus loin que la cour d’Honneur… Ce vaste espace pavé m’attirait, d’autant plus qu’il était vide – il venait de pleuvoir; le ciel encore capricieux n’était pas de nature à encourager les visiteurs à flâner au-dehors. J’en admirais la longue enfilade de canons, alignés impeccablement de chaque côté en une magnifique perspective. Mais je renonçai vite à la vue d’ensemble: je ne parvenais pas à composer dans mon viseur une image qui rendît compte du pouvoir fascinatoire qu’avaient ces alignements de bouches à feu. Alors je me suis approchée et, voyant que le fût des canons était richement orné, je me suis rapprochée encore pour découvrir que ces ornements étaient tous différents d’un canon à l’autre. Devises, créatures fabuleuses, faciès grimaçants, visages aux traits délicats nimbés de rayons… La surface de métal, dans les creux et reliefs que dessinent ces figures, a retenu en gouttes coagulées l’eau que l’averse a déposée. Des miroitements se créent; des contours se défont – des formes sont effacées. J’oublie la cour, ses alignements, les nues qui menacent de crever à nouveau: je ne vois plus que les détails des motifs sculptés et les perles d’eau éparses. L’œil rivé à l’appareil je tourne, m’accroupis, me redresse à demi pour m’asseoir quelques centimètres plus loin sans me soucier de l'humidité, je déclenche à chaque changement de position parce que dans mon viseur je découvre quelque chose de neuf… Nez à nez avec ces figures formidables qui m’évoquent les monstres marins dont l’imagination des hommes peuplait jadis le bord du monde qu’ils pensaient être plat, je ne songe plus qu’à cela: tâcher de prendre en photo comme on dirait prendre au filet un peu de ce que me racontent ces êtres figés, un peu, aussi, des mirages que génèrent les gouttes d’eau.

 

Une pellicule entière et une petite heure y sont passées. Parmi les 38 images développées, certaines se répètent. D’autres sont ratées, floues involontairement ou mal cadrées. D’autres encore ne me disent plus rien – "Qu’ai-je donc vu, ici, qui m’a fait déclencher ???" Mais quelques-unes me parlent encore, au bout de tout ce temps… Elles m’ont semblé mériter un album, dans lequel j’ai inclus les cinq photos retenues par Marie-Annick (Patrimoine-7 2, 3, 4 et 5, la cinquième étant celle qui sert de "couverture" à l'album). 


 NB – Si d’aventure la visite de cette petite exposition vous donne envie, à vous aussi, d’aller croquer Paris à beaux crayons, ou bien à coups de pixels – voire de grains d’argent que l’on n’a pas encore détrônés et c’est heureux – contactez Marie-Annick au 06.85.67.25.44 qui sera ravie de vous communiquer toute information utile à propos de ses cours et des activités proposées par l’Atelier Grenelle.

 

 

* Atelier Grenelle, 7 rue Ernest Psichari – 75007 PARIS. Tél.: 01.47.53.97.54
** Mairie du 7e arrondissement (salle Béatrice Hodent de Broutelles), 116 rue de Grenelle – 75007 Paris.

Exposition "Patrimoine du 7e" ouverte du 15 au 21 septembre de 11 heures à 18 heures. Ouverture exceptionnelle le dimanche 17 de 11 heures à 18 heures.


Repost 0

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...
  • Bribeloteries
    Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. En dix-huit scènes...
    Lorsqu'un directeur artistique en poste depuis plus de vingt ans expose la programmation d'un festival à une spectatrice qui elle-même suit ledit festival depuis plus de dix ans, la présentation devient vite réticulaire et naît d’un mycélium se déployant...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Lever de rideau
    Du 20 juillet au 5 août 2017, le plus ancien festival de théâtre français après Avignon revient pour une 66e édition... Cette année encore, grâce à la générosité amicale de Jean-Paul Tribout qui une fois de plus aura consenti à m'accorder de son temps,...
  • Les lumières parlent...
    Lucrèce Borgia est de ces figures historiques dont la littérature s’empare et qu'elle pare de telle manière que leur être littéraire supplante dans l’imaginaire collectif la personne réelle. Si «Lucrèce Borgia» est un nom qui à lui seul évoque une théorie...

Pages