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14 avril 2018 6 14 /04 /avril /2018 17:31

Samedi 7 avril

Sous le couvert peu dense d’un ensemble d’arbustes à fleurs jaunes dont les feuilles sont encore à l’état de bourgeons à peine visibles et aux pieds desquels on a répandu des brisures de bois, une tulipe a poussé à l’improviste – toute seule de son espèce: à l’évidence  sans qu’aucun des innombrables jardiniers municipaux dévolus à l’entretien des espaces verts y soit pour quelque chose. Une superbe inflorescence rouge s’est épanouie au bout d’une tige d’un vert profond, tendue au milieu de feuilles charnues et de ce même vert de tonalité légèrement bleutée. Ces couleurs d’une extraordinaire densité, ces contours si nettement dessinés ne peuvent pas ne pas accrocher le regard, détachés comme ils le sont sur la vague confusion d’un brun très pâle ponctué de taches marron ou noires que forme le sol garni de débris ligneux. Une île… une île formelle et chromatique qui me happe dès que je l’aperçois et me souffle à la pensée qu’elle est photographiable alors même que je ne suis pas équipée pour photographier: la chose vue, plutôt la mémoire de la chose vue va m'obséder, avec en ombre portée cette obsession seconde: la force de mon intention se maintiendra-t-elle jusqu’à ce que je passe à l’acte,  la prise de vue? Car Je veux saisir cette insularité – tout de suite ce mot s'est imposé. Non pas la tulipe en tant que tulipe, ni la fleur en tant que telle ni même comme végétalité devenue remarquable par ce contexte particulier mais l’insularité que représente, par ses contours et ses couleurs détourés sur ce fond terne et confus, cette tulipe.

Dimanche 8 avril

Je me dispose à revenir, dans l'après-midi, sur les lieux d'une prise de vue ratée – une grossière erreur de cadrage dont je n'avais pas eu conscience en déclenchant, que le développement du film n'avait pas franchement mise en évidence mais qui s'est révélée sur la planche contact, réalisée la veille. Je pense pouvoir aisément corriger mon image puisque je suis certaine de retrouver mon sujet intact – un mannequin en vitrine. Je ne pense plus guère à la tulipe mais elle se rappelle à mon souvenir tandis que je passe devant la plate-bande où elle a poussé. Je m'arrête, tire mon appareil de sa sacoche, et commence à chercher à travers mon viseur un angle qui permette d'y inscrire la tulipe dans la pleine insularité dont mon regard l'a parée. Enfin je crois le trouver; j'affine la mise au point, longuement, patiemment... mais je tarde à déclencher: il y a du vent qui souffle par bourrasques, assez fort pour que le balancement infligé à la fleur la rende floue, donc indistincte du fond que j'ai délibérément flouté en réduisant la profondeur de champ. Heureusement le soleil brille, la luminosité ambiante autorise donc une vitesse élevée qui a toutes les chances de neutraliser ce flou de mouvement. Je crains pourtant que ce flou intempestif ne soit pas tout à fait évité et,  découragée d'attendre que le vent cesse, j'abandonne au bout de trois prises de vue.

Samedi 14 avril

Au développement, la déception est au rendez-vous: j'ai sur ma bande de négatifs noir et blanc trois images pathétiquement brouillonnes, où je ne décèle rien de cette insularité que j'avais espéré restituer par des effets de net/flou qui eussent, par la vigueur de leur opposition, à la fois montré l'acuité des formes florales et exprimé les contrastes chromatiques désormais résolus en nuances de gris. Non seulement la tulipe est minusculisée par un cadrage que je n'ai pas su serrer suffisamment autour de mon sujet mais tout ce qui l'entoure semble également net – ô platitude... Et en dépit de mes efforts de remémoration, je ne parviens pas à déterminer quelles erreurs techniques j'ai commises.
C’était il y a tout juste une semaine. Aujourd’hui l’inflorescence a totalement disparu et de la fière tulipe ne reste plus qu’une tige sans tête, certes toujours aussi verte et vivace mais que l’on ne remarque plus maintenant qu’elle a perdu son oriflamme éclatant. Elle est perdue dans la confusion du sol brun pâle tacheté de noir – je ne peux plus refaire mes prises de vue, en retravaillant mes mises au point en fonction des échecs constatés. Mais en écrivant par le menu ce ratage – d’où a procédé mon intention photographique, comment je l’ai mise en acte, ce qui en a résulté et ce qui a sans doute présidé au vautrage – je m’administre une leçon, je pose quelque chose d’où j’espère tirer un enseignement.
Une correction du geste photographique par le chemin détourné du texte, en quelque sorte...

 

 

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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