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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 11:49

Depuis le 18 septembre, Bérangère Dautun et Guillaume Bienvenu reprennent Les Cahiers de Malte Laurids Brigge au théâtre du Petit Hébertot*. Créée en septembre 2009 au théâtre de la Huchette à Paris, la pièce était au programme du dernier festival des jeux du théâtre de Sarlat. Cette reprise parisienne est une excellente occaion de revenir sur l'un des spectacles les plus appaludis du festival...

 

couv_cahiers-de-malte.jpg Bérangère Dautun, fascinée depuis longtemps par le génie poétique de Rilke, voue un attachement tout particulier aux Cahiers de Malte Laurids Brigge. Cet étrange récit empreint d’autobiographie que le poète publia en 1910 est né de l’expérience difficultueuse qu’avaient été pour lui, quelques années auparavant, l’installation à Paris et son travail de secrétaire auprès d’Auguste Rodin. Fragmentaire, écrit comme sous l’effet d’une impulsion diariste mais ne comportant aucune date, le texte alterne réflexions intimes, rêveries, scènes de rue, souvenirs d’enfance… La plume du narrateur – Malte est un jeune Danois issu d’une famille d’aristocrates ruinés s'exilant à Paris et en qui il faut voir un double de l'auteur –  bascule souvent de la narration dans une sorte de surréalisme un peu dérangeant assez difficile à suivre. Parce que la syntaxe est complexe, et parce que l’on est propulsé, au détour d'une scène ou d’un souvenir, dans un univers onirique où les visages restent au creux des mains comme des masques, où les fantômes visitent les vivants, où la main d’un enfant cherchant un crayon au sol s’anime d’une vie propre… Écrit en prose, le texte est éminemment poétique: sans cesse se nouent des rencontres de mots inhabituelles, les phrases rythmées ont de beaux mouvements et, au fil de la lecture, malgré les difficultés, une magie opère qui entraîne et berce, invite à suivre le jeune Malte dans sa fréquentation des spectres, sa scrutation des souffrances, et son effort désespéré pour ressusciter un monde défunt – celui de l’enfance dans le vaste château familial, au temps où sa mère vivait encore et lui lisait des contes…

Le travail de Bérangère Dautun est une adaptation de grande ampleur, qui va bien au-delà de la transposition, du ploiement d’une œuvre non théâtrale aux exigences de la scène… Elle a privilégié ce qui, dans le récit de Rilke, la touchait le plus – les rapports mère-fils, la façon dont le jeune homme convoque le souvenir de sa mère morte et du domaine perdu – et, pour resserrer le texte autour de ces thèmes-là, n’a conservé que certains passages qu’elle a recomposés de manière à instaurer une cohérence dramatique. Elle a, de plus, retouché le texte français de Maurice Betz qu’elle estimait désuet. Il en résulte une œuvre autre, qui laisse de côté les étrangetés les plus déroutantes des Cahiers et en retient essentiellement les tonalités proustiennes. Cela eût justifié, me semble-t-il, que la pièce porte un titre différent qui marque cette distance prise avec le texte d’origine. Toujours est-il que cette œuvre neuve est la matière d’un spectacle remarquable: décor, mise en scène, interprétation… tout s’harmonise et l’on est, pendant plus d’une heure, sous l’emprise d’un charme un peu hypnotique…

Une table et une chaise que l’on ne pourrait vouloir plus simples, deux malles, un livre – voilà qu’existe en un coin de scène la petite chambre pauvre qu’occupe le poète. Un peu plus loin sont rassemblés quelques objets emblématiques – un guéridon, des tableaux, des bibelots, une boîte à ouvrage – qui ressuscitent le château d'autrefois. C’est le domaine où va éclore et s’épanouir la présence de la mère rêvée: là, vêtue d'une robe blanche à large ceinture rouge elle s’assoit, se lève, tourne en dansant et coud ses mots aux choses qu’elle manipule, répondant ainsi aux appels muets de son fils. Le temps jadis reprend corps par ses gestes et, de sa bougie, elle paraît l’apporter en offrande à son fils en détresse. Malte et sa mère sont chacun dans leur monde; et tout l’enjeu de la pièce semble gésir dans la façon dont ils vont se rejoindre et dont leurs paroles vont se répondre.

Bérangère Dautun, hiératique et gracieuse, flotte sur scène plus qu’elle ne se déplace tant sa gestuelle est souple et aérienne; sa fine silhouette l'emmène aux confins de l’immatérialité. Ses mains, étonnamment graciles et dont elle joue en musicienne de l’espace, semblent avoir pour seule vocation de manier ces dentelles exhumées d’une boîte comme les souvenirs du passé. Spectrale, éthérée… Mais sa voix profonde, sa diction d’une insigne élégance qui sublime le texte, lui donnent chair et présence – la comédienne par son jeu et sa voix atteint à une sorte de miracle scénique où cessent de s’exclure évanescence et densité charnelle. En regard du spectre maternel, Guillaume Bienvenu campe un poète désespéré, mélancolique mais vibrant de vie; son élocution parfaite, qui a la spontanéité du discours oral, épouse le phrasé de Rilke avec une aisance merveilleuse.

 

cahiers-malte_mlacrampette.jpg

 

Ce spectacle est pure harmonie... Le décor et la musique sont de superbes écrins à cette reconstruction très personnelle du texte d’origine, portée par deux comédiens exceptionnels qui, grâce à leur interprétation sensible et juste, permettent d’entendre avec une étonnante clarté la belle écriture de Rilke, si singulière et parfois si difficile à lire. Bérangère Dautun et Guillaume Bienvenu offrent un moment théâtral d'une grande délicatesse, beau et raffiné comme une porcelaine de Saxe, dont le charme perdure longtemps après le tomber de rideau.


 

 

affiche_malte-LBrigge.jpgBérangère Dautun et Guillaume Bienvenu - petites bribes autour des Cahiers
Propos recueillis à Plamon le 20 juillet

 

Bérangère Dautun
Pendant les trente-trois années que j'ai passées à la Comédie-Française, j'ai été gâtée: je n'ai interprété que des chefs-d'oeuvre! Et après ces années de service rendu à l'Etat, quand j'ai eu le droit de faire autre chose, je me suis demandé ce que j'avais envie d'entreprendre... Puis j'ai songé à ce texte de Rilke qui depuis toujours me hantait. Parce qu’il évoque les rapports entre le visible et l’invisible, entre ce qu’on vit et les absents, ceux qui sont morts et qui sont là aussi, qui nous accompagnent. Et je me suis dit "puisque tu aimes tant ce texte, ne le garde pas pour toi, partage-le, fais-le vivre aux autres !" et j’ai fait cette adaptation parce que mon cœur, mon âme en avaient besoin – j’ai voulu donner ce texte, ne pas le garder pour moi.
J’ai pris dans ces Cahiers, qui comptent à peu près 70 extraits, les thèmes qui m’intéressaient, c'est-à dire le rapport mère-fils, le don total de la mère au fils, cette femme qui est là pour tout donner, pour reconstruire son fils quand il ne va pas bien... et moi dans le spectacle, je ne suis pas réellement sa mère, mais sa mère telle qu'il la voit, telle qu'il la fait renaître parce qu'il a besoin de cette maman qui lui manque tant...
J'ai fait ce travail de reconstruction pour rendre accessible ce texte qui a priori ne l’est pas. De cette  sorte de psychanalyse où le poète ne se parle qu’à lui-même, j'ai tâché d'en faire un dialogue.
Concernant la traduction, j’au utilisé celle que Maurice Betz a publiée dans les années 30, mais je trouvais son style un peu daté, un peu désuet. Je me suis efforcée de rendre le texte plus actuel, plus moderne. Enfin, j’ai fait en sorte que l’esprit de Rilke, traduit par M. Betz, nous parvienne et si j’avais laissé toutes les redondances, il ne nous serait pas parvenu. J’ai donc élagué, tout en gardant l’essentiel pour que toute l’âme de Rilke passe dans un langage d’aujourd’hui. J’ai travaillé à partir du texte français, car je ne suis pas germanophone. Mais je sais que Rilke a été la passion de Maurice Betz, je me suis donc fiée à cette passion…

 

Guillaume Bienvenu
J'ai été l'élève de Jean-Laurent Cochet - son enseignement a été une révélation pour moi - et depuis que j'ai quitté son école, il y a cinq ans, j'ai surtout fait du théâtre classique avec des pièces de Molière, Marivaux, Shakespeare... Un peu de cinéma, et maintenant Les Cahiers de Malte Laurids Brigge.
Je n'ai pas particulièrement cherché à cultiver une ressemblance avec Rilke, puisque l'auteur a lui-même mis une distance entre lui et son personnage - ce sont les Cahiers de Malte Laurids Brigge, et non ceux de Rainer Maria Rilke. J'ai commencé par lire ce texte-là, puis j’ai lu d’autres textes de Rilke. C’est une écriture que je trouve très difficile à aborder, parfois rebutante – il faut vouloir le lire pour y arriver parce que c’est une langue compliquée, mais quand on y arrive, c’est magnifique. J’ai surtout lu la monographie qu’il a écrite sur Rodin, qui est sublime. Ensuite j’ai travaillé à partir du texte. Tout y est! et ce qui n’y est pas, j’ai essayé de l’apporter, en restant fidèle à tous les indices, à toutes les traces que Rilke nous a laissés et que Bérangère a conservés dans son adaptation.

 

 

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge
de Rainer Maria Rilke - Traduit de l'allemand par Maurice Betz
Adapatation et mise en scène:

Bérangère Dautun, assistée d'Alexandra Royan
Avec:

Guillaume Bienvenu et Bérangère Dautun
Durée:
1h10

Compagnie Ttitan - Bérangère Dautun

 

Représentation donnée le mardi 20 juillet à l'abbaye Sainte-Claire.

 

* Théâtre du Petit Hébertot

78 bis boulevard des Batignolles - 75017 PARIS. Réservation au  01.42.93.13.04

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31 août 2010 2 31 /08 /août /2010 09:17

couv_fabre-TN.jpgJean-Henri Fabre (1823-1915) est aujourd'hui un auteur un peu oublié. On ne le lit plus guère, et il y a beau temps, je crois, que les écoliers n'apprennent plus l'orthographe grâce à ses textes. Longtemps, cependant, les instituteurs ont infligé à leurs élèves quantité de dictées puisées dans l'imposante masse d'écrits laissés par cet entomologiste autodidacte qui joignait à la précision de ses comptes rendus d'observation l'alacrité littéraire d'une plume poète... Oublié, certes, mais pas au point que ses ouvrages soient introuvables ou épuisés: il existe de très belles éditions modernes, notamment des Souvenirs entomologiques dans lesquels Jacques Mazeran a puisé la matière de son spectacle, Au pays des insectes.

 

La rigueur scientifique des observations est constante, qu’il s’agisse de l’aspect physique des insectes ou de leurs attitudes, de leurs comportements. Ce n’est pourtant pas cela que l’on retient d’abord à l’écoute du texte mais, comme si l’on était face à un poème, le rythme des phrases, leur construction, leur musique interne, les figures de style dont elles sont riches… Les insectes montrent-ils des formes et des couleurs aussi étonnantes que variées? Fabre recourt presque toujours à la métaphore, à l’image ou à la comparaison pour en rendre compte; il ne se contente pas d’être le descripteur précis qu’attend la science: il s’exprime en poète, traduisant ainsi non seulement ce qu’il voit mais l’émerveillement qu’il éprouve. Poète il est aussi conteur émérite… quel art de la narration que le sien, déployé en toute circonstance…! Écoutez donc les descriptions de combats! l’on croirait entendre quelque lointaine épopée guerrière… Préférez-vous l’amour à la guerre? Tendez alors l’oreille à l’évocation des parades nuptiales et vous voilà en pleines caresses bucoliques – quoique de manière assez éphémère car, en matière de nuptialité, la mante religieuse, dont il est beaucoup question dans le spectacle, se montre d’une tendresse rien moins que relative – à tous elle fait payer de la vie l’ivresse nuptiale, écrit avec élégance l’entomologiste-poète…

Je n’ai pas eu le loisir de me plonger dans les Souvenirs entomologiques. J’ai cependant perçu les qualités singulières de l’écriture de Jean-Henri Fabre grâce à la magistrale interprétation de Jacques Mazeran. Sa diction, d’abord, est remarquable; très expressive sans jamais cesser d’être parfaitement distincte, elle fait ressortir la jubilation textuelle que le comédien a probablement éprouvée tout au long de ses lectures "fabriennes". Quand il dit le texte on sent qu’il le savoure en fin gourmet. Et nous spectateurs de nous délecter avec lui. Au point que des phrases entières s’impriment dans la mémoire, à la seule écoute – celle-ci, notamment: La science cueille son bien partout où elle le trouve. Même dans l’immondice. Ou encore celle-là: Je ne sais rien? Tant mieux: mes interrogations n’en seront que plus libres.
Quant à son jeu, il est un modèle d’équilibre entre sobriété et théâtralité; par des gestes et des attitudes judicieusement choisis, il incarne un personnage qui serait une synthèse de l’observateur Fabre, de l’instituteur donnant sa leçon de choses à ses élèves, de l’insecte en pleine action, du conteur-poète distrayant les villageois à la veillée… Il ne mime ni les insectes ni les hommes; sa gestuelle se compose pour l’essentiel de signes universels exprimant des actions – par exemple lutter, courir, s’envoler – et non ceux qui les accomplissent: sans faiblir il se maintient ainsi, tout au long du spectacle, à la lisière du montré et du suggéré.

 

jacques-mazeran_la-terre.jpg
À cette superbe interprétation est associée une mise en scène elle aussi sobre mais inventive, qui laisse l’imagination du spectateur se jouer à son gré du pouvoir évocateur des formidables descriptions de Fabre. Ni entomologique, ni anthropomorphique, l’univers théâtral auquel nous convie Jacques Mazeran est avant tout poétique. La poésie des mots s’unit à celle des images du monde, et le couronnement de ces noces est ce magnifique final où, tandis que le plateau peu à peu bascule dans l’obscurité, on voit, le comédien transporté d’extase se coucher au sol en énumérant une longue suite de noms latins – petites lucioles lexicales s’allumant à ses lèvres en même temps que se mettent à briller dans le noir tombé des points lumineux. Myriades d’étoiles, vers luisants au milieu des près… éclats mêlés.
 

 

L’arrière-théâtre du Pays des insectes, par Jacques Mazeran
(Sélection de propos recueillis à Plamon le vendredi 23 juillet)

Quels insectes? Le choix des textes…
Le spectacle, qui a commencé à tourner en 1994, a été fait à partir des Souvenirs entomologiques. Ça représente une masse de textes considérable [L’une des éditions contemporaines, publiée chez Laffont dans la collection "Bouquins", compte deux volumes de plus de mille pages… NdR] mais qu’on n’est pas obligé de lire de façon linéaire et continue ; on peut vagabonder au fil des pages, lire un texte par-ci, un autre par-là… La qualité littéraire est constante, et la "matière théâtrale" omniprésente – les insectes sont des personnages à part entière, ils sont confrontés à des situations, il y a de vraies histoires avec des dénouements, etc. La première étape a été de choisir les textes. Ça s’est fait un peu à l’intuition, au fil des discussions entre Philippe [Philippe Berling, le metteur en scène – NdR] et moi: chacun avait mis de côté les textes qu’il avait retenus, on les posés sur une table et on a commencé à sélectionner. Je ne me souviens pas très précisément comment on a arrêté nos choix, mais je sais, par exemple, qu’on ne pouvait pas passer à côté du scarabée ; c’est l’insecte qui est le plus présent dans le spectacle parce que c’est celui auquel Fabre s’est le plus attaché – c’est un peu la "pièce maîtresse" de son œuvre. Et je me souviens que mes choix étaient aussi dictés par l’intuition de l’acteur, ce que je ressentais du rapport entre le jeu, le texte, le plateau… Quand on a eu la base textuelle, il a fallu procéder au montage. Ça ne s’est pas fait tout de suite… On a commencé à répéter et c’est en travaillant qu’on s’est rendu compte que tel texte était mieux ici, tel autre mieux là… C’était vraiment un chantier ouvert – on a bougé tout ça dans tous les sens pour voir quel ordre était le plus judicieux. On aurait pu ajouter encore quantité d’autres textes et introduire d’autres insectes, mais le spectacle est construit et vient un moment où il faut s’arrêter. Il m’est cependant arrivé de modifier le spectacle pour l’adapter au lieu dans lequel je jouais – par exemple, il y a eu une représentation à Cherbourg, où il y a un parc botanique avec une serre, un muséum, une bibliothèque botanique, etc. et, pour la circonstance, j’ai pris d’autres textes de Fabre qui me semblaient plus appropriés.


Le décor – terre, boule de bois, papier et allumettes…
Le spectacle a été créé au théâtre de l’Athénée à Paris; c’est une petite salle [dont l’espace scénique est comparable, en taille, à celui qu’offre le jardin de l’abbaye Sainte-Claire – NdR] et le décor devait être simple. De plus, Philippe et moi devions tout confectionner nous-mêmes car nous n’avions pas de décorateur… Les idées sont venues petit à petit. Il m’a d’abord semblé important qu’il y ait un sol, un sol avec une matière: Fabre était souvent au sol pour observer les insectes, et il n’hésitait pas à se vautrer dans la terre pour les observer d’aussi près que possible. Il fallait donc donner une idée de ce sol et, à force de chercher, de turbiner, nous avons fini par arriver à cette terre répandue sur le plateau. La boule en bois est elle aussi venue au bout de tout un cheminement… Je pensais que ce serait bien que le scarabée ait une boule ; j’avais d’abord pensé à une boule de cirque – j’imaginais jouer le personnage comme un circassien marchant sur sa boule – puis à une boule en plastique. Mais ça ne fonctionnait pas. Et nous sommes enfin arrivés à cette boule de bois poli…
À un moment du spectacle, Jacques Mazeran se met à disposer un peu partout au sol de drôles de petits "dolmens" faits de quatre allumettes au-dessus desquelles il place délicatement un carré de papier blanc… Il s’agit tout bonnement de signifier combien Fabre était bricoleur:
En lisant sa biographie et ses textes, on s’est rendu compte qu’il se confectionnait une multitude de petits ustensiles pour attirer les insectes et les observer, ou les capturer. Je me suis dit qu’il fallait imaginer un moyen scénique de rappeler cette démarche et c’est ainsi que Philippe et moi en sommes venus à cette idée de fabriquer, sur scène, ces dispositifs avec allumettes et réflecteurs en papier.

 

jacques-mazeran_1.jpg


La bande son
On ne voit pas les insectes autrement qu’à travers les descriptions de Fabre et ce qu’en suggère le jeu de Jacques Mazeran – pas de projections vidéos qui soient trop explicites – en revanche on les entend…
Ce sont de vrais bruits d’insectes – ils ont été enregistrés par un spécialiste, que l’on consulte notamment pour traiter les silos à grains : en introduisant à l’intérieur du silo un micro ultrasensible, il enregistre les bruits et il est capable, à leur écoute, d’identifier l’éventuel envahisseur susceptible de gâcher la récolte. Il a enregistré deux CD avec ces bruits, et nous nous sommes permis de piquer dedans… Le morceau de musique que l’on entend quand j’entre sur scène avec la boule a été composé par un musicien qui travaille beaucoup sur le souffle, Jon Hassel.


Le Cabaret mathématique
Avant de rencontrer les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre Jacques Mazeran caressait le projet de construire un spectacle autour des mathématiques; un temps mis entre parenthèse, le projet s’est concrétisé en 1998, avec un Cabaret mathématique élaboré avec la complicité de Jean-Louis Fayollet créé au théâtre de la Bastille…
Il était construit à partir d’un éventail de plusieurs auteurs de différentes époques. On commençait avec Diophante, un Grec qui a écrit des textes magnifiques sur l’algèbre. Suivaient des textes de Condillac, un mathématicien philosophe français du XVIIe qui a mis au point une méthode pour apprendre à compter avec les doigts. Il explique comment additionner, multiplier diviser rien qu’avec les doigts. C’est à la fois assez joli, très simple, très instructif… Puis on avait choisis des textes contemporains, notamment ceux de Denis Guedj, un mathématicien mort récemment [le 24 avril 2010. Lire ici sur le site du quotidien Libération l’article de Sylvestre Huet paru le 28 avril – NdR] qui écrivait des "Chroniques mathématiciennes" dans Libération où il traduisait les faits d’actualité en langage mathématique; c’est assez drôle et très bien fait. Et ceux d’un Portugais, Miguel de Unamuno, qui traitent de cocotologie – c’est-à-dire des cocottes en papier; il en fait un objet philosophique et mathématique qui devient presque nécessaire, et vivant. Et enfin, on avait pris des textes loufoques que des mathématiciens avaient écrits en réponse à la question "Peut-on chasser le lion dans le désert du Sahara?" Vous savez, les scientifiques ont souvent besoin de formuler une question pour pouvoir entamer une étude, une recherche – et c’est en se référant à ça que des mathématiciens se sont amusés à lancer une étude à partir de cette question, à laquelle ils répondent en utilisant des démonstrations mathématiques existantes…
 Ce Cabaret ne tourne plus, il est dans les cartons pour l’instant…


Une fois quitté Le Pays des insectes…
J’aimerais – mais ce n’est encore qu’un projet – monter un spectacle sur Raymond Roussel, à partir d’un de ses ouvrages dans lequel il détaille quelques-uns de ses procédés d’écriture très particuliers: Comment j’ai écrit certains de mes livres. À la fin, il y a une section intitulée "Documents pour canevas"; ce sont des synopsis, des petites histoires qui demanderaient à être développées. Je trouve son écriture absolument magnifique, c’est un peu délirant, ça ne va nulle part, il n’y a pas de message et ça ne véhicule rien de précis – c’est de l’écriture pure, du cristal…

 

 

Le Pays des insectes
D’après les Souvenirs entomologiques de Jean-Henri Fabre.
Choix des textes et adaptation :
Jacques Mazeran et Philippe Berling
Mise en scène :
Philippe Berling
Interprétation :
Jacques Mazeran
Décor et costume :
Nathalie Prats
Lumière :
Marie Nicolas et Bernard Couderc
Musique :
André Litoff et Jon Hassel
Son :
Dominique Lemaire
Durée :
1h20
Compagnie Théâtre obligatoire

 

Représentation donnée le jeudi 22 juillet au Jardin des Enfeus.

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6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 13:10

Marivaux, mambo, Magritte.

 

L'on doute a priori que ces trois termes puissent aller ensemble. On a beau être prévenu par la présentation – "intrigue transposée dans les années 1950", "décor à la Magritte", "un air de mambo" – on est de prime abord surpris. Par le plateau qui, en effet, ressemble à un tableau de Magritte en 3D, avec en fond de scène un panneau peint d'un ciel bleu tendre semé de nuages dodus à peine frangés, dressé à la verticale d’une fausse pelouse vert vif où est planté un encadrement de porte sans porte, tel un portique. Dans un coin, un tourne-disque, quelques vinyles, deux ou trois revues éparses, des sièges de jardin en rotin. Comme des toiles du peintre belge où la perfection un peu figée du dessin hyperréaliste est au service de curieuses associations, il se dégage une "familière étrangeté" de ce décor qui semble dire au spectateur, avant même que le spectacle commence: "Ce que vous allez voir est… inouï." 

 

prejuge_revol-decor.jpg

 

L’étonnement s’accentue à l’entrée de Lisette, dansant au son du mambo et qui se met à draguer ouvertement un Lépine en tenue… de groom, puis s’accroît quand survient non pas le père d’Angélique mais sa mère – et quelle mère! une marquise un peu Castafiore vêtue en rose tyrien du chapeau aux escarpins, portant lunettes noires et mise en plis amidonnée… L’on voit vite que l’on entre dans une théâtralité marquée, qu’affirment le jeu délibérément appuyé des comédiens, leur gestuelle souvent cartoonesque, la voix suraiguë d’Angélique, l’accent "grand-bourgeois" de la marquise… et les séquences dansées, lascives, rythmées, admirablement chorégraphiées.

 

Le texte dans tout ça? Il est fort bien dit et n’a souffert d’autres modifications que celles exigées par l’arrivée d’une "marquise" en lieu et place d’un "marquis"… Quelle qu’ait pu être la difficulté éprouvée par le spectateur à entrer dans la danse force est de constater, une fois le spectacle achevé, qu’il fonctionne à merveille.
Est-on encore chez Marivaux se demanderont certains – mais qu'est-ce qu'être "chez Marivaux" aujourd'hui... Je ne profiterai pas de cette chronique pour amorcer un débat sur ce que signifie, au théâtre, "respecter un texte classique" puisque je n’ai, en la matière, aucune compétence. Ce n’est donc pas au nom d’un quelconque "manque de respect" que j’avouerai être demeurée assez hermétique à cet univers aux couleurs vives investi par des comédiens forçant intentionnellement leur jeu et leur voix, où l’étrangeté magrittienne se teinte de burlesque; seule parle, ici, ma sensibilité personnelle. Je n’ai pas "aimé" ce monde décalé mais j’en reconnais néanmoins la parfaite cohérence: rien n’y "sonne faux"; tout, depuis les choix plastiques et chromatiques jusqu’aux tonalités des voix, compose un ensemble harmonieux d’une réjouissante inventivité.

 

prejuge_revol-danse.jpg

 

Le lendemain, lors des Rencontres de Plamon, Jean-Luc Revol a si bien développé et expliqué ses partis pris de mise en scène qu’il a, non pas tourné mes réticences en enthousiasme mais attisé mon intérêt. J'ai maintenant hâte de revoir le spectacle – de le revoir pour une lecture nouvelle et rafraîchie par ce que je sais désormais de ce qui a nourri cette audacieuse transposition… Aussi profiterai-je probablement de la reprise parisienne pour aller reprendre un petit coup de ce Préjugé vaincu… "mamballé" avec tant de fougue et de talent…
Dira-t-on jamais assez l’intérêt de ces rencontres matinales où les échanges vont bon train sans tourner à l'aigre même lorsque les débats s’échauffent, qui aiguisent l’esprit critique du spectateur en lui permettant de dépasser le stade de la réaction épidermique pour comprendre ce qu’il a vu et entendu sans pour autant mettre sous le boisseau sa subjectivité?

 

 

Jean-Luc Revol s’explique à Plamon
(propos recueillis à la réunion de Plamon du mardi 3 août)

 

De quelques choix dramaturgiques...

C’est la troisième pièce de Marivaux que je monte; comme l’argument de la pièce et au fond assez mince, j’ai eu envie de tenter une transposition, comme un exercice de style. J’étais pourtant un peu réfractaire à ce type d’exercice, parce que la transposition peut aboutir au n’importe quoi…
J’ai transposé le texte de Marivaux dans les années 1950 parce qu’il m’a semblé que cette période où la femme commence à s’émanciper, où on est encore dans la rigidité de corps mais avec un appétit de liberté bien présent, correspondait assez au sujet de la pièce. Et puis j’ai beaucoup pensé au cinéma de ces années-là; par exemple Et Dieu créa la femme, avec Bardot – c’est par elle que le mambo est arrivé dan le spectacle; on ne se rend peut-être pas très bien compte aujourd’hui mais c’était alors une danse très sensuelle, très érotique. J’ai également suivi la piste des films de Jacques Tati, notamment de Mon oncle où le jeu est extrêmement souligné, dans la virgule si l’on veut, avec des gens qui parlent de façon très typée – comme la grande bourgeoise, par exemple. J’ai trouvé intéressant de reprendre ce type de jeu dans le spectacle. Mais on n’est pas dans la parodie, et les personnages ne sont pas des caricatures – je les appellerais plutôt des figures.
Quant au choix de Magritte pour le décor… (perplexité momentanée) il fallait que ce décor aille avec l’esthétique de Tati, ce qui n’est pas évident. La didascalie de Marivaux est très sommaire – elle indique seulement que la scène se situe dans la cour d’un château. Donc ça se passe en plein air… À partir de ça, l’idée est venue progressivement. Comme j’avais envie de quelque chose d’extrêmement solaire, les ciels de Magritte se sont assez vite imposés. Au départ je voulais surtout travailler à partir de ses toiles où l’on voit un ciel très lumineux et une ville plongée dans la pénombre avec des éclairages de nuit. Mais ça a été abandonné. Et puis j’ai trouvé que ce ciel très clair que vous avez vu hier soir correspondait à ce que je voulais, il amène une ouverture de l’espace et en même temps le circonscrit.
C’est vrai que mes choix relèvent souvent d’envies personnelles – quand on fait de la mise en scène, on est comme des éponges… Chez moi, j’ai plein de chemises cartonnées qui correspondent à des projets; parfois, en lisant un magazine, je vois une image qui me plaît. Je la découpe, je me dis "tiens, ça c’est intéressant, ça pourra me servir…" À quoi je ne le sais pas encore, mais c’est là, de côté… Par exemple en ce moment je travaille sur la mise en scène d’une pièce de Shakespeare pour l’année prochaine et l’autre jour, dans le métro, j’ai photographié un truc qui m’a plu en me disant que ça pourrait marcher pour un des personnages. Voilà… La vie nous traverse et, à partir de là, on ramène des éléments qu’on intègre à son univers…


Le parler de Lisette – en patois dans le texte
Quand Marivaux écrit du patois, ce doit être compréhensible par le spectateur; c’est un patois inventé, un patois écrit auquel on ne peut pas assigner d’accent bien défini – ce n’est pas un "vrai" patois.


Le costume de groom de Lépine
C’est un choix tout à fait personnel. Il fallait que les costumes des domestiques correspondent à ceux du personnel de maison de l’époque et, dans ces années-là, la soubrette avait une tenue comme celle que porte Lisette, avec gaufrette et tout… Mais pour Lépine, je n’avais pas vraiment envie qu’il ait un costume de majordome façon Nestor à Moulinsart. Mes références passent encore par le cinéma, ces films où l’on voit beaucoup de grooms dans les hôtels. Et puis pour moi, le costume de groom est extrêmement érotique – je l’assimile au fantasme de la bourgeoise qui descend au Negresco… Il donne à l’ensemble un côté plus sexuel. D’ailleurs, je n sais pas si vous avez fait attention mais, à la fin [une séquence de danse collective ébouriffée, admirablement synchronisée avec, pour point final, un superbe effet de lumière – NdR], le costume met bien en valeur les fesses magnifiques du comédien (rires). C’est quand même plus érotique qu’une tenue de majordome post pompidolien…


Le marquis devenu marquise
Là encore c’est un choix personnel; je trouvais que c’était plus intéressant d’opposer Angélique à sa mère. Ce qui permettait aussi de montrer un personnage de mère plutôt frustrée, d’où cette espèce de fascination de la marquise pour Dorante – et puis ce n’est pas la première fois que je transforme un père en mère…


La petite histoire du spectacle
C’est une commande; le théâtre de Nevers m’avait demandé de concevoir un spectacle à partir d’un texte classique avec les comédiens que vous avez vus jouer. Il devait y avoir une quinzaine de représentations à l’échelle départementale. Puis le spectacle a été repris l’année d’après, et les comédiens se sont constitués en compagnie en 2009. On leur a proposé un créneau au festival d’Avignon; le spectacle a donc commencé à vivre hors de la Bourgogne et là il va tourner pour plusieurs dates, avec une reprise parisienne en mars-avril 2011 au théâtre Mouffetard, pour un mois et demi. On était partis pour quinze dates, et on en est à quelque 140 représentations…

 

Le Préjugé vaincu
Pièce en un acte de Marivaux
Mise en scène:
Jean-Luc Revol
Avec:
Olivier Broda, Marie-Julie de Coligny, Louise Jolly, Cédric Joulie, Anne-Laure Pons
Costumes :
Aurore Popineau
Scénographie/lumières:
Emmanuel Laborde
Chorégraphie:
Armelle Ferron
Durée:
1h15
Compagnie: Théâtre du Temps Pluriel

 

Représentation donnée le lundi 2 août au Jardin des Enfeus.

 

NB - Ce Préjugé vaincu, programmé au Festival d'Anjou 2010, a raflé les trois récompenses qui sont décernées chaque année dans le cadre de cette manifestation: tandis qu’Olivier Broda remportait le prix d’interprétation pour son rôle de Dorante, le spectacle recevait le prix du jury des jeunes ET le très convoité prix des Compagnies – qui s’accompagne pour le Théâtre du Temps Pluriel d’une somme de 25 000 euros, grâce à laquelle la troupe aura les coudées plus franches pour monter son prochain spectacle, Dernier remords avant l’oubli de Jean-Luc Lagarce, mis en scène par Olivier Broda.
Cela me rappelle que l’an passé le festival de Sarlat avait accueilli une autre pièce saluée à Angers, tout aussi audacieuse et étonnante: le Hamlet présenté par la compagnie des Sans cou et mis en scène par Igor Mendjisky, spectacle qui avait lui aussi reçu le prestigieux prix des Compagnies – la terre angevine est, on le voit, propice aux audaces théâtrales…

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31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 13:16

quichotte_affiche.jpgL’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, titre français du monument littéraire écrit par Miguel Cervantès au début du XVIIe siècle est, encore aujourd’hui, l’un des textes les plus lus au monde, de ceux que l’on connaît sans en avoir lu le moindre mot tant ils sont inscrits dans la culture collective, jusque dans les expressions les plus courantes – qui n’a jamais combattu des moulins à vent, ou offert des fleurs à sa dulcinée?
D’une grande nouveauté lors de sa parution par la rupture qu’il représente par rapport à la littérature médiévale – notamment dans ses structures narratives, ou par les diverses interventions de l’auteur dans son récit – le roman de Cervantès est considéré par nombre d’érudits actuels comme "le premier roman moderne". L’on comprend aisément qu’en quatre siècles il ait inspiré quantité d’artistes en tous domaines, de la musique aux arts plastiques en passant par le théâtre, sans oublier le cinéma
dès 1903, Ferdinand Zecca et Lucien Nonguet réalisaient Les Aventures de Don Quichotte de la Manche (source: article "Don Quichotte" de l’encyclopédie libre Wikipedia).

La version théâtrale qu’en offre la compagnie d’Isabelle Starkier est une adaptation au sens fort du terme, qui va au-delà des modifications qu’impose à elle seule la transposition scénique d’une œuvre romanesque. Le texte d’origine a bien sûr dû être traduit et le récit élagué – cette vaste fresque comique, initiatique et édifiante de plus de mille pages écrite en espagnol ancien est devenue un spectacle francophone d’une heure… De la longue suite d’aventures traversées par Sancho, Don Quichotte et Rossinante n’ont été gardées que les plus emblématiques; de petites allusions ont été ajoutées qui fonctionnent à merveille sans heurter la cohérence du texte. Et quand Eva Castro, la comédienne sévillane qui interprète la pièce seule sur scène, dit en espagnol les quelques phrases issues du texte d’origine avant de les répéter en français, cela pose dans son énonciation de délicates touches mélodiques résonant agréablement avec les infimes traces musicales que sa langue maternelle a laissées dans son français, par ailleurs parfait. Quant à la scénographie, elle n’est que luxuriance – mais une luxuriance parfaitement maîtrisée malgré la profusion d’éléments signifiants, qui émerveille sans induire en confusions.

Métaphore des apparitions et de tous les Débuts, le blanc est omniprésent dans le décor – un drap blanc est posé au sol d’où va émerger la comédienne comme les fantasmagories de l’esprit de Don Quichotte; le justaucorps d’Eva Castro par-dessus lequel vont se succéder les costumes est blanc comme sont vierges les pages d’un livre avant que le romancier commence d’écrire son histoire. Et en fond de scène est tendue une toile blanche où sont tracés des mots en désordre, évoquant le chaos mental qu’a provoqué dans l’esprit d’Alonso Quichano la lecture des innombrables romans de chevalerie contenus dans sa vaste bibliothèque…

 

Une fois jouées les émergences et lancée la machine à rêve, il n’y a plus de temps mort: superbement mis en valeur par de belles lumières et une bande sonore des mieux choisies, les événements scéniques s’enchaînent, portés par une fascinante comédienne aux talents multiples.
La souplesse fluide de ses mouvements ne peut être que d’une danseuse. Elle exprime avec son visage et son regard une gamme d’émotions aussi large que nuancée, et semble pouvoir plier sa voix à toutes ses intentions – tantôt grave et profonde, tantôt rauque et peu après fluette, parfois chevrotante, ou imitant celle du ventriloque… sa voix reste juste, et convaincante. Jamais le texte, dont on entend chaque mot et qu’elle infléchit avec infiniment de subtilité, ne pâtit de ces modulations extrêmes. Eva Castro joue de sa voix comme des costumes qu’elle endosse et quitte les uns après les autres et dont chacun est en soi un dispositif théâtral, avec poches et replis d’où va sortir une marionnette, un accessoire, un masque… La comédienne se mue elle-même en castelet, image vivante du théâtre à l’intérieur du théâtre et figure magnifique des mascarades et jeux de dupe qui se croisent, s’accumulent et s’annulent tout au long du roman dans une joyeuse complexité.

 

robe-masque_quichotte.jpg
Fête visuelle où la musique est harmonieusement invitée,
cette adaptation du roman de Cervantès, servie par une interprète exceptionnelle, est d’une richesse qui répond fort bien, me semble-t-il, à celle de l’œuvre originale et à ses nombreux niveaux de lecture. Tout en étant sensible aux qualités d’ensemble du spectacle l’on pourra apprécier plutôt, selon sa sensibilité, le jeu d’Eva Castro, la manière dont le texte a été adapté, l’esthétique du décor et des accessoires, l’inventivité de la mise en scène, etc. Quant aux enfants, ils seront à coup sûr pris très vite dans la dynamique de la pièce et enclins à rire de l’aspect des marionnettes, de la gestuelle et des changements de voix de la comédienne autant que de ses tenues à malice… dussent-ils ne pas très bien "comprendre l’histoire", à l’instar de ce jeune spectateur qui, en quittant le jardin de l’abbaye Sainte-Claire, disait à sa mère qu’il n’avait pas compris ce qui se passait – mais saisir l’incroyable enchaînement d’aventures et la démultiplication des feintes qui sous-tendent la fable, sans parler des significations profondes de celle-ci, n’est-il pas difficile pour tous, à moins de bien connaître le roman?
Spectacle tout public par excellence, le Quichotte de la compagnie d’Isabelle Starkier est une formidable féerie, drôle et luxuriante, à voir et à revoir – que l’on soit ou non familier des aventures de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche.
  

 

 

Quichotte
D’après Miguel Cervantès
Adaptation et mise en scène:
Isabelle Starkier
Interprétation:
Eva Castro
Costumes, décors, masques, marionnettes et accessoires:
Anne Bothuon
Dessins:
Jean-Pierre Benzekri
Lumières:
Bertrand Llorca
Durée: 
1 heure
Compagnie Isabelle Starkier

Représentation donnée le lundi 26 juillet à l’abbaye Sainte-Claire.

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29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 13:49

Cela remonte à 1989 et pourtant je garde encore très présentes à l’esprit les profondes impressions que m’avaient causées les deux uniques spectacles où j’ai vu jouer Francis Huster. Il y eut tout d’abord sa reprise du rôle de Lorenzaccio dans sa propre mise en scène de la pièce de Musset. J’avais été éblouie; je n’écrivais pas encore de chroniques à l’époque mais je me souviens qu’en sortant du théâtre Renaud-Barrault, j’avais griffonné sur une page de carnet que le spectacle m’avait paru si remarquable et les comédiens si magnifiques que j’aurais voulu pouvoir jeter sur la scène, au moment des saluts, des brassées de roses pour les remercier. Peu après je suis allée voir au théâtre de la porte Saint-Martin son adaptation-interprétation de La Peste. Là encore ce fut un éblouissement: tout le roman de Camus tenait là, dans ce comédien grandiose debout sur l’avant-scène qui avait, pour tout accessoire, une chaise et un pardessus.
Forte de ses souvenirs radieux, je me réjouissais d’aller voir Traversée de Paris. Je n’ai éprouvé que déception.couv vin-de-paris
Une déception causée par l’interprétation en elle-même, non par l’adaptation des textes de Marcel Aymé – en fait de Traversée de Paris, ce que joue Francis Huster est un montage de la nouvelle et d’extraits du roman Le Chemin des écoliers. Il ne m’appartient pas de discuter l’opportunité ni le bien-fondé de l’assemblage opéré car s’emparer de textes littéraires et les transformer en œuvres théâtrales, fût-ce au prix de collusions relevant des seuls désirs de l’adaptateur, relève d’une liberté d’artiste qui ne souffre pas de contestation ni de remise en cause. Je pense en revanche que l’on peut toujours questionner l’adaptateur sur les raisons de ses choix, discuter de ce qu’ils impliquent. Ainsi aurais-je aimé en apprendre davantage sur la façon dont la reconstruction textuelle a été conduite. Je m’attendais à ce que le prologue annoncé réponde à ma curiosité et expose les origines du spectacle, ce qui a fondé le travail d’adaptation, la façon dont Francis Huster avait abordé les personnages, etc. Cela n’a pas été tout à fait le cas…

Ce prologue repose, paraît-il, sur une large part d’improvisation et il n’est jamais tout à fait le même d’une représentation à l’autre. Ce vendredi soir, il a bien été expliqué que la pièce était une réponse à un demande de Jean-Louis Barrault mais, hors cela, il a surtout été question du contexte historique, des conditions dans lesquelles les artistes pouvaient s’exprimer pendant l’Occupation, des actions de résistance. Cette évocation passionnante, indispensable à une juste approche de l’œuvre de Marcel Aymé, s’est hélas vite dissoute dans un discours brouillon, torrentiel, truffé de phrases laissées en suspens et de redites, ponctué de cet étrange superlatif "sublissime" derrière lequel il faut sans doute entendre "sublimissime"… Sans compter que le comédien a profité de l'occasion pour enfourcher quelques-uns de ses "chevaux de bataille", des points de vue pour le moins péremptoires – notamment sur la notion d’ "emploi" au théâtre – qu’il n’a même pas pris la peine de justifier par des arguments recevables. Ce n’était pas, à mes yeux, les circonstances les mieux indiquées pour cela. Enfin, il a conclu son prologue, s’il m’en souvient, par quelque chose comme "Ce soir vous allez entendre la vraie parole de Marcel Aymé" or puisqu’il ya eu montage de textes il s’agit plutôt, selon moi, de l’hommage que Francis Huster a voulu rendre à Marcel Aymé…

couv_chemin-ecoliers.jpgQuant à savoir si le montage est habile et si les morceaux importés du Chemin des écoliers s’ajustent bien au "corps" de Traversée de Paris extrait de la nouvelle d’origine, pas moyen de l’apprécier tant le texte a été écrasé par l’interprétation, univoque dans ses excès de déplacements, de vociférations et d’ajouts constants d’apostrophes (des "Eh!",des "Eh Eh!", des "Oh Oh!" incessants, assortis de quelques "Attends, attends!" si mal articulés qu’ils confinaient à l’onomatopée…) et ne laissant entendre aucune nuance de voix ou d’inflexions. N’eussent été les interpellations réitérées – Martin! Grandgil! – il était quasi impossible de déterminer lequel des personnages prenait la parole. À peine une pause a-t-elle été consentie quand a été convoquée Lina, la jeune juive apeurée venue du Chemin des écoliers. Ce bref passage a été le seul qui m'a émue. Pour le reste, j’ai eu le sentiment d’être face à une masse d’énergie pure soucieuse de se propager au point d’en oublier de prendre forme. Oh certes l’acteur s’est donné sans compter  et cela peut être pris pour la plus absolue des générosités scéniques. Ce n’est pas ainsi que j’ai perçu ce jeu débordant et excessif, dans l’effusion duquel j’ai senti disparaître, outre les indices qui eussent permis de distinguer entre les locuteurs, la profonde ambivalence des rapports qui, dans la nouvelle, s’établissent entre Martin et Grandgil; des rapports complexes où se mêlent chez l’un et l’autre attirance, répulsion, déception et fascination – avec une part d’incompréhension réciproque. Je ne crois pas que la prose de Marcel Aymé ait été valorisée.

 

 Bien que profondément déçue par la prestation de Francis Huster dont le talent m’avait laissé espérer beaucoup mieux, je n’en suis pas moins heureuse que le comité du festival ait pu inclure ce spectacle à sa programmation et inviter un comédien à la popularité si étendue, dont la seule notoriété a dû amener dans les gradins des spectateurs peu accoutumés à fréquenter des salles de théâtre. De plus, et cela mérite d’être salué, Francis Huster qui joue actuellement à Paris au théâtre de la Gaîté-Montparnasse Sacha le Magnifique – un texte-hommage à Sacha Guitry dont il est l’auteur et qu’il a lui-même mis en scène –  a exceptionnellement "relâché" pour venir à Sarlat, faisant ainsi le bonheur de beaucoup de gens qui ont, à en croire ce qui s’est dit le lendemain à Plamon, passé une excellente soirée.
Il est vrai que, nonobstant ses qualités d’homme et de comédien, il émane de toute sa personne un charme naturel auquel il est difficile, sinon impossible, de rester hermétique et ce, quelque désaccord que l’on ait avec ses opinions si haut affirmées, quelque regard que l’on ait sur la façon dont il a joué les textes de Marcel Aymé.
J'ai lu, depuis ce vendredi soir, quelques articles consacrés aux représentations parisiennes de cette Traversée de Paris. Et rétrospectivement, je me suis demandé si, à Sarlat, l'acteur ne s'était pas laissé emporter par une certaine euphorie face au vaste espace offert par la scène montée place de la Liberté et par les conditions du plein air...

 

francis-huster_marcel.jpg


Traversée de Paris
D’après la nouvelle "Traversée de Paris" issue du recueil Le Vin de Paris et le roman Le Chemin des écoliers, de Marcel Aymé (les deux ouvrages sont disponibles chez Gallimard en édition de poche dans la collection "Folio").
Adaptation, mise en scène et interprétation:
Francis Huster
Durée:
1h30
    

Représentation donnée le vendredi 23 juillet place de la Liberté.

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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 13:48

couv_travailleursdelamer.jpgConstruire à partir des Travailleurs de la mer, ce monument littéraire d’environ six cents pages, une pièce théâtrale d’à peine deux heures, cela peut paraître aussi improbable que de sauver la Durande échouée entre les deux Douvres.
Gilliatt, on le sait, réussit sa folle entreprise. Paul Fructus et ses acolytes réussissent la leur, avec des trésors d’ingéniosité qui se peuvent comparer – ils sont tous, à leur façon, des Gilliatt-le-malin qui auraient ramassé et assemblé foultitude d’éléments pour, au bout du compte, parvenir à élaborer un spectacle merveilleux, scéniquement remarquable et fidèle au roman hugolien.
Avec ses éléments de décor et les nombreux accessoires que l’on voit épars, le plateau ressemble au rocher Douvres investi par Gilliatt qui s’y est aménagé le gîte et l’atelier – le plateau tout entier, pas seulement cet extraordinaire objet plastique aux abords de caisse dont le dessus s’ouvre comme un couvercle et qui, alors, devient une étonnante représentation à la fois suggestive et mimétique de ce curieux accouplement de granit et de bois formé par la carcasse de la Durande coincée sur les écueils, où prendront place la forge de Gilliatt, son refuge et son magasin d’outils de fortune.

 

Toute la première partie du spectacle, qui va de la scène inaugurale du roman où Déruchette trace dans la neige le nom de Gilliatt jusqu’au sommeil brutal dans lequel tombe le jeune homme avant de ramener à bon port la panse chargée de la machine, est à la lisère de la représentation figurative et de la suggestion. Paul Fructus, seul à assumer le texte, adopte une posture reflétant exactement la troisième personne du roman – ce fameux narrateur anonyme d’une souplesse serpentine qui "voit tout" de son point de vue distancié mais se glisse occasionnellement à l’intérieur des pensées: il raconte et expose, en indiquant chaque personnage par une attitude, un geste, une modulation dans la voix, sans l’incarner vraiment. Il suggère, et n’oublie jamais qu’il raconte une histoire, même quand il joue, avec un surcroît d’intensité, les combats de Gilliatt – contre le manque d’outils, contre la tempête, contre la pieuvre. Il garde de bout en bout cette distance singulière du conteur qui ne se coule pas dans la peau ni dans l’esprit des personnages de son récit mais apporte ici et là de petites plages de jeu dramatique afin de captiver son auditoire.

Puis le sommeil de Gilliatt fait rupture: la machine est sauvée, la pieuvre vaincue, la ceinture de Clubin récupérée et la panse réparée mais l’histoire n’est pas finie – c’est l’épilogue. On change de décor. Un lutrin supportant un imposant volume occupe le devant de la scène et, face à lui, Paul Fructus, chaussant des bésicles, commence à lire. Le conteur s’efface derrière le texte – il ne le joue plus mais le dit. Et le public ne vit plus l’histoire, il l’écoute. C’est ainsi que Mess Lethierry retrouve sa machine, que Déruchette épouse le révérend Ebenezer Caudray, et que meurt Gilliatt…

Si Paul Fructus est seul à assumer le texte, il n’est pas seul sur le plateau – Jean-Louis Morell et Patrick Fournier sont là, le premier derrière son clavier, le second avec son accordéon, tous deux vêtus en matelots. Ils ont une vraie présence scénique, même lorsqu’ils ne jouent pas, et leur musique, jusque dans ses silences,  instaure tout au long du spectacle une atmosphère par évocation. L’accordéon mêlé au piano, avec ce léger rehaut d’harmonica posé au tout début par Paul Fructus entrant en scène, offre la mer à l’oreille. Il y a du ressac dans l’air, et des rires de marins qui chantent. L’on sent comme des bourrasques de grand loin (Pascal Garnier) iodé qui déferlent – la marée vient friser au ras des murs sarladais. Puis elle sait quitter la mer et, dans l’épilogue, révéler avec délicatesse, au-delà du texte, ce qui se joue entre Déruchette et Ebenezer Caudray, entre eux deux et Gilliatt. Et tisse par petites touches un fil musical continu en jouant çà et là l’air de Bonny Dundee, mélodie récurrente dans le roman. Enfin elle laisse après la mort de Gilliatt une trace qui clôt la représentation en douceur comme une brise efface un nom écrit dans la neige – ou dans le sable.
La musique a dans le spectacle une place si bien ménagée qu’elle vient à manquer un peu durant cette plage d’absence à laquelle elle est tenue lorsque Gilliatt travaille, forge et frappe. Mais que survienne la tempête et c’est un autre miracle qui s’accomplit: Patrick Fournier et Jean-Louis Morell, depuis leur coin de plateau, de musiciens se transforment en formidables bruiteurs qui, frappant du coude dans une tôle, remuant des chaînes, vont faire tonner l’orage et mugir les vents. Et Patrick Fournier de tirer alors de son accordéon des stridences et des souffles que je n’aurais jamais imaginé pouvoir sortir d’un accordéon. "Patrick est un fou furieux qui peut passer une journée entière à chercher un son", dira de lui Paul Fructus – il faut en effet avoir, en plus d’une parfaite connaissance de son instrument, un grain de folie pour créer des sons pareils…


Avec tous les égards dus aux scrupules et regrets qu’a éprouvés Paul Fructus en travaillant le texte de Victor Hugo, je dirai qu’il a procédé avec beaucoup d’intelligence: ses choix d’extraits, et la manière dont il les a agencés, m’ont paru témoigner d’un profond respect de l’œuvre autant que d’un véritable amour de la phrase hugolienne. Son adaptation, en dépit des ellipses, reconstruit une histoire d’une parfaite cohérence narrative; relayée par une mise en scène inventive et une interprétation magistrale, elle aboutit à un résultat scénique tout aussi cohérent qui m’a semblé réunir en de justes proportions à peu près tout ce qui fonde l’incroyable richesse du roman – l’ampleur épique, la métaphorisation par l’auteur de sa propre œuvre, la sentimentalité, les allusions politiques, la propension aux déploiements descriptifs, la fascinante grandeur du verbe hugolien… sans oublier l’humour, parfois féroce, qu’en un ou deux mots Hugo a su glisser sous la solennité de ses amples périodes.


Superbement construit et interprété, magnifié par les lumières, ce spectacle est à ranger parmi ces pièces un peu magiques et rares dont on n’émerge qu’à regret une fois tombé le noir final. Les spectateurs de Sarlat se sont engagés dans le voyage avec enthousiasme: visiblement conquis, ils ont longuement applaudi avant de se lever pour acclamer les acteurs.
Après la tempête le tumulte avait encore à dire, mais il avait cette fois la résonance de la joie, non plus celle de l’épouvante.


decor-travailleurs1.jpg

 

 

Glanages plamonais
(Florilège de propos recueillis à Plamon les 23, 24 et 25 juillet)


La Compagnie Le temps de dire
Paul Fructus:
Elle était implantée dans une commune proche de Marseille dont je refuse absolument de dire le nom… Elle est située non loin de Vitrolles et, voici quatorze ans, pour réagir à ce qui se passait là-bas, on avait fondé un centre culturel. Or cette année la mairie de cette commune que je ne veux pas nommer a décidé de fermer ce centre culturel pour mettre en place une sorte de Puy du Fou. Ce sont quatorze années de travail qui sont mises à terre. On a donc quitté cette commune et maintenant on se balade un peu à droite et à gauche.
Avant de fonder cette compagnie qui s’appelle Le temps de dire, j’ai été instituteur, photographe de presse, et c’est en étant embauché pour couvrir le festival d’Avignon à mes débuts que je suis venu au théâtre. J’ai fait du théâtre amateur pendant plusieurs années puis j’ai franchi le pas du professionnalisme. Mon rapport au théâtre passe par l’écriture; là j’ai écrit l’adaptation du roman de Hugo, mais j’écris aussi des pièces qui ont un rapport très étroit avec le monde du travail parce que c’est un peu ce qui m’a fondé théâtralement. Mes premiers pas de professionnel sont dus à une commande: il y a à côté de Martigues une petite ville qui est un ancien chantier naval et la ville m’a demandé d’écrire une pièce qui raconte l’histoire des chantiers navals. Je suis ensuite allé en Lorraine, où l’on m’a demandé une pièce qui raconte l’histoire de la métallurgie dans la région. Et il y a deux ans, plusieurs comités d’entreprise se sont réunis – notamment ceux d’Air France et de France Télécom – pour me commander une pièce qui parle de la souffrance au travail. On vient de la créer à Avignon – avec Jean-Louis au piano, Patrick à l’accordéon et Florence comme comédienne, et ça s’appelle À quoi on joue? ou les lendemains qui tremblent.

Pourquoi avoir choisi de monter Les Travailleurs de la mer?
Paul Fructus:
D’abord à cause de très forts souvenirs de lecture adolescentes. Ce n’est évidemment pas le seul roman de Hugo que j’aime – j’adore Les Misérables, et Quatre-vingt-treize, mais il y a dans Les Travailleurs de la mer un aller-retour continuel entre la vie du héros et la vie de l’auteur, sa souffrance et sa rage, qui a été, je crois, le moteur, ce qui m’a donné envie de monter ce texte. Un autre moteur a été de relever le défi que représentait l’adaptation; c’est un peu de l’alpinisme textuel… Et puis je dois dire que je préfère de beaucoup l’écriture romanesque de Hugo à son théâtre (rires)!
Je me suis documenté sur Victor Hugo et puis un jour, tout à fait par hasard, je suis tombé sur une lettre adressée à sa fille Léopoldine où il lui écrit, en substance, "Didine, ce matin je me suis promené au bord de la mer et j’ai écrit ton nom sur le sable". Or le début du roman, c’est une jeune fille qui écrit dans la neige le nom du héros, Gilliatt. Gilliatt, c’est le petit cousin de Jean Valjean; lui aussi est un proscrit; il ne sort pas d’un bagne mais les habitants de Guernesey l’ont enfermé dans une sorte de ghetto – depuis qu’il est arrivé là avec sa mère il a peu à peu cristallisé toute la capacité de rumeur des insulaires.


À propos de la musique
Paul Fructus:
Je mets toujours de la musique dans mes spectacles – pour moi, elle en est la complice et la respiration. Je ne parle que de musique en direct: j’ai beaucoup de mal avec les bandes sonores…
J’ai proposé le texte de mon adaptation à Patrick, accordéoniste, et à Jean-Louis, pianiste, puis, à partir de là, ça a été de longues concertations sur les ambiances, ce que je souhaitais – je voulais que la musique soit une partenaire sur le plateau et que le spectacle soit à la fois une traversée textuelle de la fable essentielle du roman et une traversée musicale.
Patrick Fournier:
Il y a dans le roman des allusions constantes à un morceau de musique qui a pour titre Bonny Dundee; on a fait des recherches à on sujet et on a découvert qu’il s’agissait d’un chant traditionnel irlandais. On est donc parti de ça, qui nous a donné la couleur de l’orientation musicale qu’on allait prendre. Ensuite la musique est vraiment venue avec le texte, assez facilement.
Paul Fructus:
Entre le texte et la musique il y a un petit côté "joute", comme dans la relation amoureuse. La musique vient aussi prolonger la parole.


Pourquoi avoir joué la seconde partie du spectacle – l’épilogue – comme une lecture?
Paul Fructus :
 J’ai un souvenir très précis du moment où ça s’est décidé – on était en train de répéter et, au moment du déjeuner, j’ai dit à Daniel "j’ai une idée pour l’épilogue". Nous nous sommes regardés,  il m'a dit "Moi aussi", et c’était la même… On a pensé qu’il y avait un point du récit où on ne pouvait plus lutter avec Victor Hugo. Ou alors il aurait fallu faire du cinéma. Et quand on n’a pas les moyens de faire du cinéma – ni la volonté d’ailleurs puisqu’on fait du théâtre – il faut revenir à quelque chose d’extrêmement épuré. Et le parti pris de la lecture s’est imposé – je dis toujours que l’objectif d’une belle lecture doit être de construire une salle de cinéma dans la tête de chaque auditeur. Si l’on avait continué à raconter et à mettre en image le retour de la Durande, le jardin de Déruchette et de Mess Lethierry, et toute la fin du roman, je pense qu’on aurait épuisé le spectateur.
Daniel Briquet:
Paul va quand même très très loin dans la représentation – le combat avec la pieuvre, la tempête, le sauvetage de la Durande… À un moment on s’est dit que le spectacle ne pouvait pas se résumer à une performance. Il fallait qu’à un moment le poème revienne. D’ailleurs, dans notre première idée, nous voulions vider le plateau et qu’il n’y ait plus aucun élément de décor ni de musiciens.


L’adaptation
Paul Fructus:
À ma connaissance, c’est la première fois que ce roman est adapté pour le théâtre. J’ai d’abord écrit l’adaptation puis je l’ai ensuite soumise à Daniel. Il est évident qu’un travail d’adaptation sur une œuvre comme celle-ci laisse toujours un lot de regrets, par exemple dans l’histoire il n’y a pas que Clubin qui est un escroc, il y a aussi un certain Rantaine, sur qui j’ai dû faire impasse. J’ai aussi dû laisser de côté toute l’enfance de Gilliatt… avec l’adaptation je me sentais un peu comme avec la Durande – je devais prendre un cap et ne plus le quitter. Mon rêve serait qu’après avoir vu le spectacle, les gens qui n’ont pas lu le roman aient envie de s’y plonger sans attendre.


Le décor, les objets…decor-travailleurs2.jpg
 Paul Fructus:
Le rocher des Douvres a été construit par un ami sculpteur, qui travaille pour les Monuments historiques. Ce rocher a une petite histoire… J’avais calculé la maquette du décor, puis j’en ai réalisé un modèle réduit que j’ai envoyé par la poste à un copain menuisier – j’avais dans la tête une vague idée de bateau échoué qui serait à moitié rocher… Quand je suis allé voir ce qu’il avait fait, la Durande était construite! Quand j’ai demandé à cet ami sculpteur de faire le rocher, j’avais oublié qu’il travaillait pour les Monuments historiques – il n’a pas coulé le rocher en résine, mais dans un matériau tel que l’objet pèse tout de même ses 80 kilos.

En début de répétition, on a commencé par mettre pleins d’objets dans la caisse que forme le décor – des morceaux de ferraille, des bouts de corde… et puis Daniel m’a regardé me dépatouiller avec ça. C’était grandguignolesque dans les premiers temps et puis ensemble on a élagué, épuré la gestuelle qui en fait est extrêmement précise.
Daniel Briquet:
Il fallait trouver ce que fait Gilliatt dans la caisse – parce qu’il doit faire quelque chose. Et on a tourné autour de cette question pendant des jours. Et pour finir on a eu cette idée de la potence, de cette potence un peu invraisemblable, pour pouvoir aller y accrocher une petite lampe.
Paul Fructus:
On s’est aussi longtemps demandé comment on allait pouvoir raconter le sauvetage de la machine à vapeur – qui est dans la réalité à peu près de la taille d’une locomotive. Et on a fait comme pour l’épilogue: on a épuré. Au théâtre pour raconter l’énorme il faut savoir passer par le tout-petit.


L’avenir du spectacle

Paul Fructus:
Il existe de la pièce une version allégée, que nous allons aller jouer dans des villages de vacances  à la demande d’un comité d’entreprise – mais c’est une version vraiment à part. Sous sa forme d’origine, je pense que la représentation de Sarlat était la dernière. D’une part je suis parti sur un nouveau spectacle, et puis il se trouve que ces Travailleurs de la mer, pour lesquels on s’est beaucoup bagarrés, n’a pas retenu l’attention des programmateurs. On a joué pendant deux mois à Paris, mais il n’y a pas eu suffisamment de professionnels qui sont venus le voir. On a pourtant eu de très bons échos dans la presse, mais ça n’a déclenché aucune curiosité chez les programmateurs… si ce n’est celle de Jean-Paul, grâce à qui on est ici, et celle du directeur du centre dramatique national de Bourgogne, à Dijon, où on a joué ce printemps .

 

Les Travailleurs de la mer – L’exil, la rage, le rêve
D’après Victor Hugo
Adaptation du texte et jeu:
Paul Fructus
Mise en scène:
Daniel Briquet
Scénographie:
Paul Fructus & Daniel Briquet
Interprétation:
Paul Fructus, avec Patrick Fournier à l’accordéon et Jean-Louis Morell au clavier
Lumières:
Florence Pasquet avec la complicité de Pierre Vigna
Durée:
1h55
Compagnie Le temps de dire

 

Représentation donnée le samedi 24 juillet au Jardin des Enfeus.

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 13:18

jean-marie-sirgue2.jpgL’an passé, à Sainte-Claire, Jean-Marie Sirgue avait présenté son adaptation de Rhinocéros non pas la pièce mais la nouvelle que Ionesco a écrite environ trois ans auparavant.  J’avais été enthousiasmée  par sa mise en scène autant que par la qualité de son jeu, à la fois retenu, souple, et profondément expressif. C’est donc sur la foi de son seul nom que je suis allée voir Les Konkasseurs de kakao. Certes un peu intriguée par le titre et attirée par la balade littéraire qui se profilait derrière la manière dont ce florilège était annoncé – complètement insensé, aucun thème, aucune logique, aucun message – j’avais au fond pour principale motivation de voir à nouveau jouer Jean-Marie Sirgue. De quelque nature que fût le spectacle, j’étais certaine de ne pas être déçue. Et je ne l’ai pas été.

   
Une chaise pour l’accordéoniste. Un banc pour le comédien. C’est tout. Le décor du spectacle est là. Là seulement. Ah, non… une infime touche de couleur, au pied du banc, attire le regard – une petite poire de plastique bleu. Elle attend – quoi? Une baleine, une grosse baleine qui va tuer son dépeceur. Mais n’anticipons pas.
L’on entend d’abord l’accordéon et l’on a l’impression d’être pris par la main puis entraîné dans une farandole qu’on ne quittera qu’à la fin. Car la dynamique du spectacle s'apparente à une farandole qui va, vire, revient en une danse coulée sans rupture. Il y a des variations de registre, de ton, de rythme – l’humour absurde côtoie le monologue satirique, les auteurs du XIXe siècle croisent la prose avec ceux d’aujourd’hui – mais le très habile montage de textes et de temps laissés à la musique confère à l’ensemble une harmonieuse continuité.
 

Hormis La Rempailleuse de Maupassant, je n’ai, sur l’instant, identifié aucun des textes. Mon plaisir de spectatrice ne doit donc rien à celui que donne le sentiment de familiarité littéraire. Mais tout à la capacité des deux interprètes à faire entrer d’emblée le public dans un mouvement théâtral où l’on traverse plusieurs univers peuplés de personnages très divers, tous campés avec un égal bonheur par un comédien de grand talent.
À aucun moment ne se perçoit chez Jean-Marie Sirgue cette crispation de tout le corps qui étreint souvent les comédiens trop "habités" par leur rôle. Quelle présence cependant! Quelle aisance dans les incarnations successives – j’aurais écrit "légèreté" si je n’avais craint que ce mot fût compris comme synonyme d’inconséquence ou de superficialité alors que je ne veux signifier rien autre qu’une grâce aérienne dans la manière de poser un personnage puis de glisser vers le suivant, une étonnante fluidité de jeu, une formidable aptitude à rendre expressif un sourire, un roulement d’yeux, un froncement de nez, un léger recul du corps, un mouvement du poignet… Appuyés par toute une gamme de modulations dans la voix et les intonations, ces gestes mesurés et pleins de spontanéité, jamais outrés qui pourtant parviennent à caricaturer – alors même que la caricature est grossissement de traits Jean-Marie Sirgue parvient à la jouer sans grossir ses attitudes ni sa diction – suffisent à exprimer des caractères. Des "r" roulés et la voix qui tonne le temps d’une brève repartie: l’on a devant soi un marquis campagnard sûr de lui, assez rustre dans sa façon de penser à l’amour. Un sourire qui éclaire le visage et une élocution qui s’adoucit, voilà qu’apparaît dans toute son innocence la Rempailleuse encore enfant. Yeux et bouche rechignés, mots qui tressautent et s’éraillent comme piqués d’aigreur, et surgit le déplaisant "Des Noix", le chef du personnel du Prunus (de Noëlle Renaude) qui refuse tout aux employés, surtout les jours de congé.
 

Quels que soient les personnages joués et les textes dits c’est, tout au long de la représentation, un même jeu intense et sobre, qui s'apparie à merveille avec l’accordéon de Serge Rigolet dont la présence n'est pas que d'accompagnement. Il y a à l’évidence une grande complicité entre les deux artistes et cela donne à leur spectacle l’ultime finition qui le porte à la perfection.
Ce n’est rien de choisir de grands textes si c’est pour les mal servir – une interprétation mal adaptée et c’est l’extinction assurée du plus remarquable des poèmes. Jean-Marie Sirgue et Serge Rigolet, eux, subliment et illuminent ceux qu’ils ont choisis.

 


Petite historique du spectacle et du Théâtre de la Fronde

par Serge Rigolet
(propos glanés à Plamon lors de la réunion du 18 juillet)


N’accordez aucune importance au titre de ce spectacle! c’est une pure bêtise, un prétexte à vous raconter des histoires… En fait les mots du titre sont tirés d’une phrase célèbre qui sert d’exercice de diction aux comédiens débutants – vous savez, c’est l’histoire de la cocotte Kiki qui donnait son corps et son cœur à qui lui offrait un caraco kaki… elle est dans le spectacle, de toute façon. Sous cette forme, la pièce tourne depuis 2004 et a été jouée dans des endroits très différents, depuis les grandes scènes nationales jusque dans les bistrots. Il y a d’abord eu un montage textuel qui s’appelait Patchwork puis, après deux ou trois représentations, on a élaboré une autre version; c’est devenu Les Konkasseurs de kakao, et depuis on n’y a apporté aucune modification.
Les textes ont été choisis sur la seule base du plaisir qu’ils nous donnaient – le plus difficile dans notre travail a été justement de choisir parce qu’il y a vraiment beaucoup de textes qui nous donnent ce plaisir. Ils sont été puisés chez des auteurs très différents et le spectacle est avant tout un défilé d’auteurs devant le public, un peu à la façon d’un tour de chant où, en l’espace d quelques secondes – le temps qui sépare un texte du suivant – on passe d’un univers à un autre. Et Jean-Marie, qui a une capacité extraordinaire à camper plusieurs personnages sans qu’il y ait confusion entre eux, met ce talent au service de cet enchaînement.
Il n’y a aucun fil conducteur qui permette de passer d’un texte à l’autre, on n’a cherché aucun artifice pour donner du lien; on a simplement tenu compte des émotions que ça pouvait susciter – le montage textes/musique a été pensé dans une progression émotionnelle et l’ordre des interventions a été réglé en fonction de ça, qui est un principe complètement arbitraire mais qui en même temps correspond à notre sensibilité et à notre envie de vous la communiquer. Ce sont les textes qui ont décidé de la musique; elle joue un rôle important parce qu’elle donne une continuité à l’émotion du texte, quand elle ne fait pas office de préambule.
La mise en scène n’est pas très fouillée, il n’y a ni décor sophistiqué ni éclairages complexes… Le spectacle repose essentiellement sur une complémentarité entre des textes et la musique que j’ai le plaisir de jouer – j’ai composé la plupart des morceaux, quant aux autres, je les ai carrément pompés mais vous les reconnaîtrez car ils sont très connus. Il repose aussi, je crois, sur notre engagement à vous faire partager le plaisir que nous avons eu, nous, à découvrir ces textes, et sur notre complicité.

 

detail-affiche-konkasseursLa photo de l’affiche? C’est la cocotte Kiki. On a photographié une poule du village, de cette espèce qui n’a pas de plumes au cou. Aujourd’hui, elle est morte. On l’a mangée, et c’était très bon!


La compagnie
Elle s’appelle le Théâtre de la Fronde. Elle est dirigée par Jean-Marie, qui l’a créée en 1982, et basée à Chédigny, un petit village tourangeau de quelques centaines d’habitants. Je suis musicien et j’ai commencé à travailler avec Jean-Marie en 1989. Il a d’abord monté des spectacles pour enfants, puis il est passé à des choses plus "sérieuses" – il doit avoir aujourd’hui une quinzaine de spectacles à son actif, en plus de ceux auxquels il participé en tant que comédien. Avec ces spectacles, la compagnie, depuis sa création, a littéralement fait le tour du monde – des voyages dont on ramène toujours quelque chose qui laissera des traces dans nos créations.


 

Les Konkasseurs de kakao
Florilège de textes choisis par Jean-Marie Sirgue et Serge Rigolet – de Hugo à Pennac, de Maupassant à Bedos, et Prévert, Renaude, Desproges, Nougaro... Mêlés à des morceaux d’accordéon pour la plupart composés par Serge Rigolet.
Mise en scène:
Jean-Marie Sirgue
Interprétation:
Jean-Marie Sirgue, Serge Rigolet à l’accordéon
Durée:
1h15
Compagnie:
Théâtre de la Fronde

 

Représentation donnée le 18 juillet à l’abbaye Sainte-Claire.

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22 juillet 2010 4 22 /07 /juillet /2010 13:44

Il en avait éclaté un dans la nuit de mardi à mercredi et, au matin, le pavé sarladais en était encore luisant. Des gouttes éparses flottaient dans l’air à 11 heures lorsque commença la réunion de Plamon. Henri Courseaux était là pour présenter La Nuit des rois mise en scène par Nicolas Briançon, et Jean-Paul Tribout, fort des prévisions fournies par Météo France – "couvert sans précipitations"  – confirma à midi, avant que l’on s’égaye vers la buvette, que la représentation était maintenue. Toute la journée le temps fut maussade mais presque sans pluie, et, dans l’après-midi, entre deux vagues de nues anthracite, un soleil lactescent apparaissait de-ci de-là qui rendait optimiste. nuit-des-rois_annulation2.jpg

Las… Peu avant 21 heures, un éclair jaillit, le tonnerre claqua, le ciel creva. Ce n’était pas de ces averses violentes que l’on sait ne devoir durer que quelques minutes mais une ondée continue et, à 21 heures 30, il pleuvait toujours, opiniâtrement. De brefs éclairs suivis  par un roulement léger rappelaient que l’orage était encore proche. Comble de malheur, le centre culturel où l’on se replie d’ordinaire en cas d’intempéries, étant en travaux, il n’y eut qu’une seule solution: annuler. Jouer sous la pluie a bien sûr été envisagé par les comédiens mais la technique n’était pas d’accord – des circuits, trempés, ne fonctionnaient plus et en devenaient dangereux. La décision d’annuler n’en a pas moins été difficile à prendre et elle a été suspendue jusqu’à 21h45. L’on annonça finalement aux spectateurs sous parapluie massés devant les tentures de velours qu’ils avaient une semaine devant eux pour demander le remboursement de leur billet.

Cet aléa vient rappeler que la prévision météorologique est sujette à caution et que l’organisation d’un festival de spectacle vivant en plein air reste à la merci des éléments. N'en ont que plus de mérite les troupes qui viennent à Sarlat pour une seule et unique représentation, logée souvent tant bien que mal entre deux autres dates à des lieues de distance.

Que l’on ait aujourd’hui une pensée particulièrement chaleureuse pour ces comédiens de la compagnie de Nicolas Briançon qui, après avoir passé des heures à voyager, se sont hier lancés aussitôt dans les répétitions; pour les techniciens qui ont travaillé toute l’après-midi pour préparer le spectacle, et pour les membres du comité du festival qui ont vu en une demi-heure s’effondrer une partie des efforts qu’ils avaient fournis jusqu’aux tout derniers moments pour que cette fête du théâtre se déroule au mieux – ainsi des bénévoles étaient-ils dès le mercredi matin à l'œuvre dans les gradins, essuyant un par un les sièges afin de les rendre confortables au séant des spectateurs…

Le lendemain, malgré l’annulation, cinq des comédiens de la compagnie sont venus à Plamon, à la rencontre du public, avant de repartir vers d’autres lieux. Frustrés évidemment – mais d’une frustration qui porterait mieux le nom de désarroi tant est dévastateur de ne pas pouvoir monter sur scène quand on s’est investi totalement dans un rôle et que l’on s’est mis en condition pour assurer une représentation. Jouer, c’est notre vie, à nous autre comédiens dira Jean-Paul Tribout. Ce matin en me levant, j’avais le sentiment d’une chose pas faite, un sentiment d’inaccompli, expliquera, de son côté, Émilie Cazanave. Et tous ses compagnons d’exprimer cette même amertume, cette même vacuité au fond du cœur qui laisse un peu groggy – mais avec le sourire, en ayant l’élégance de trouver malgré tout quelque agrément à cette incursion manquée à Sarlat: On a mangé dans un excellent restau!... On espère bien revenir l’année prochaine!

En attendant cet hypothétique retour, le moindre hommage que l’on puisse rendre à cette troupe déçue et privée de représentation est de signaler que La Nuit des rois poursuit une tournée d’été en diverses villes et qu’une tournée d’automne est également prévue avec, peut-être, une reprise parisienne pour janvier 2011.
Pour connaître le détail de ces dates l'on peut contacter par téléphone l'Atelier Théâtre Actuel, le "tourneur" du spectacle, au 01.53.83.94.94.

 

 

la-nuit-des-rois-afficheLa Nuit des rois
de William Shakespeare. Texte français de Jean-Michel Desprats
Mise en scène:
Nicolas Briançon, assisté de Pierre-Alain Leleu
Avec:
Yannis Baraban, Jean-Paul Bordes, Émilie Cazanave, Henri Courseaux, Arié Elmaleh, Sara Giraudeau, Thibaut Lacour, Chloé Lambert, Pierre-Alain Leleu, Sophie Mercier, Yves Pignot, François Siener, Aurore Stauder
Décors:
Pierre-Yves Leprince
Costumes:
Michel Dussarat
Lumières:
Gaëlle de Malglaive
Musique:
Jean-Claude Camors
Bande son:
Damien Patoux
Durée: 2h30

 

 

Représentation prévue le mercredi 21 juillet sur la place de la Liberté, annulée pour cause d’intempéries.

 

NB - Henri Courseaux a obtenu le Molière 2010 du Comédien dans un second rôle pour son incarnation de Malvolio dans ce spectacle, et Gaëlle de Malglaive le Molière 2010 de la Création lumières pour son travail sur cette pièce.

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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 12:28

Cette année le 59e festival des jeux du théâtre de Sarlat portera brassard noir, en mémoire des trois grands comédiens qui se sont éteints en ce mois de juillet – Laurent Terzieff le 2, Pierre Maguelon le 10 et Bernard Giraudeau le 17. Triste trinité… qui certes ne va pas empêcher le spectacle de continuer, ni les rires d’éclater pendant ces trois semaines de festivités théâtrales. Mais les gaîtés et les joies auront cette bizarre résonnance qu’elles prennent lorsqu’elles heurtent le vide creusé par les absences amères.


Endeuillé, le festival a cependant commencé comme prévu, en fanfare et en pompe grande mais légèrement décalée, avec Les Grooms, ceux-là qui, en 2008, avaient "baronné" à travers les rues de Sarlat et séduit un public qui s’était entièrement pris au jeu et avait ri de très bon cœur.
Plus de baronnade ambulatoire cette fois mais une représentation sédentarisée place de la Liberté, à même le pavé laissé libre par les cafés dont les terrasses s’étendaient loin hors des murs en cette journée de plein soleil. L’on a retrouvé avec plaisir les costumes groomiens – pantalon noir, jaquette rouge à boutons dorés,
casquette assortie – et les cuivres de la fanfare, l’art des comédiens à interpeller le public, à jouer avec lui… non pour de joyeuses interactions comiques plus ou moins improvisées mais pour un opéra! Les Grooms se proposaient rien moins que de jouer devant le public ébahi Le Roi Arthur, composé par Henry Purcell à la fin du XVIIe siècle sur un livret de John Dryden… Enfin, Un roi Arthur car, bien évidemment, la fameuse œuvre baroque a été revisitée par ces musiciens-comédiens talentueux à la fantaisie débridée.
 

les-grooms_un-roi-arthurA.jpg

 

L’intrigue, passablement compliquée, qui doit davantage aux inventions de Dryden et au passé historique de la Grande-Bretagne qu’à la légende arthurienne proprement dite, fut d’abord brièvement exposée en même temps qu’était retracée la genèse de l’œuvre et précisé son caractère patriotique – dans un préambule assaisonné, on s’en doute, de drôleries bien piquées. Puis ce fut du théâtre de rue à grand spectacle, avec changements de costume, multiplication d’accessoires, et des effets spéciaux par fumigation! À grand renfort de théâtralité exagérée et assumée comme telle, l’on assista à une farce désopilante, où le grotesque délibérément accentué des costumes le disputait à une gestuelle outrée du meilleur effet.
Entre fausses barbes grossièrement accrochées, casque à cornes orné de fausses tresses blondes et string à frous-frous arboré quand il s'est agi de mimer un combat façon sumotori, le délire le plus total a régné pendant les 55 minutes qu’a duré la représentation.

 

les-grooms 2La musique, et le chant dans tout cela? Ils étaient là, ô combien présents – mais jamais dénaturés ni parodiés. Les airs ont été chantés par de vraies voix lyriques, superbes, et les morceaux instrumentaux, adaptés pour un orchestre de cuivres, ont tous été joués avec la plus respectueuse justesse. Pas un couac, pas une note volontairement faussée, pas de voix qui déraille… Le comique s’est déployé, et dans les grandes largeurs, autour de la musique et du chant. Mais eux ont été abordés avec le plus grand sérieux et un respect tout aussi grand.


"Spectacle tout public", indique le programme. Tout public? Assurément: tout le monde, des plus jeunes enfants aux plus âgés des adultes, est forcément accroché par cette farce délirante qui rutile et dévide les gags visuels à un rythme soutenu. Il faut avoir l’esprit singulièrement chagrin ou grincheux pour ne pas se laisser aller à rire de ce bon rire qui détend et réconcilie avec la vie. Quant à bien comprendre ce qui est raconté, cela demande de tendre l’oreille, d’aller au-delà du brillant vernis comique et d’avoir l’attention en éveil, ce qui caractérise rarement les dispositions d’un public par définition passant et qui n’est pas là en premier lieu pour assister à une représentation théâtrale. Enfin, il n’est pas sûr du tout que cette parodie, pour respectueuse et inventive qu’elle soit, "démocratise l’opéra": je ne crois pas qu’avoir ri aux éclats en voyant Les Grooms incite à la découverte ceux qui n’ont jamais écouté d’œuvres lyriques d’assez près pour les apprécier. Et je ne crois pas non plus que la beauté des voix que l’on entend chanter les airs du Roi Arthur suffise à dérider les oreilles de qui n’est pas initié à l’opéra.


Quels que soient les rapports que l'on a avec l'opéra, on gardera le souvenir d'un spectacle foisonnant, à coup sûr goûté par les mélomanes qui auront pu apprécier la mesure du savoir-faire musical des Grooms qui doit être grand pour parodier de la sorte un opéra. À
la fin du spectacle, j'ai même vu et entendu du coin de l’œil, tandis que l'on déballait sur une table tous les "supports de communication" de la compagnie entendez par là les DVD, posters, affiches et cartes postales proposés à la vente – un spectateur à l'évidence sujet de Sa Gracieuse Majesté qui félicitait, dans la langue de Shakespeare, les deux chanteurs lyriques pour leur interprétation, et leur prononciation du vieil anglais...

 

les-grooms_un-roi-arthur2.jpg

 

La compagnie des Grooms, constituée essentiellement de musiciens, est née en 1984. Elle est menée par Christophe Rappoport qui, en matière théâtrale, a de qui tenir puisqu'il est le fils du metteur en scène Jacques Livchine, notamment pionnier du théâtre de rue en France et comptant parmi les créateurs de la Ligue d'improvisation. On ne se risquera pas à résumer sa riche carrière mais on dira tout de même que, une fois nommé à la direction de la scène nationale de Montbéliard, il la rebaptisa Centre d'art et de plaisanterie.

À voir les créations des Grooms, il est évident que père et fils ont avec le théâtre des rapports similaires... Ces musiciens émérites créent des spectacles musicaux décalés et pleins d'humour mais témoignant à la musique le plus grand respect. Passionnés d'opéra, ils ont pour ambition de démocratiser un art réputé peu accessible aux profanes. Leur arme? La parodie. Une parodie à la fois intelligente, délirante, infiniment drôle, et respectueuse.
Il paraît qu'ils se sont attaqués à la tétralogie de Wagner! Mais à quoi peut bien ressembler ce monument passé entre leurs mains, et projeté hors des salles sur le pavé des rues...   


 

Un roi Arthur
Opéra pour fanfare et trois chanteurs, d’après Henry Purcell
Arrangements:
Antoine Rosset et Serge Serafini

Mise en scène:
Etienne Grebot
Adaptation:
Jacques Auffray
Avec:
Jacques Auffray, Danièle Cabasso, Damien Ferrante, Macha Lemaître, Christophe Rappoport, Antoine Rosset, Serge Serafini, Bruno Travert
Durée:
55 mn


Représentation donnée le 17 juillet sur la place de la Liberté.

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