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24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 19:32

Au départ d'une quête photographique encore inaboutie au moment où j'écris (mais qui connaît une phase en quelque sorte préparatoire à travers ce texte où je tâche de fixer en un autre langage que celui de l'image non seulement ce que je recherche mais aussi ce que j'espère, tente, projette...) il y eut ceci:

Cette photo a été prise dans la cour Marly du musée du Louvre, par un morne après-midi de novembre parce que, de la gueule ouverte de ce cheval marin agonisant sous le trident de Neptune, il m'avait semblé pouvoir obtenir une image susceptible d'être proposée à la sélection de la prochaine exposition Photovision, la dixième édition, dont le thème était «Sur tous les tons».  Un thème annoncé depuis longtemps et sur lequel j'avais déjà beaucoup réfléchi – en vain. Et la date limite de dépôt des candidatures qui approchait à grands pas... Mais là, à force de tourner autour de ce marbre d'Antoine Coysevox, voyant cela se caler dans mon viseur, j'étais persuadée de tenir enfin quelque chose: en même temps que je déclenchais s'agrégeaient au visuel deux trois mots d'accompagnement qui, peaufinés, allaient, je n'en doutais pas, achever de mettre la future photo au diapason du thème. Sitôt le film fini, je me suis dépêchée de le développer puis de tirer cette image en petit format, sans passer par l'étape de la planche contact. À mes yeux, elle correspondait exactement à ce que j'entendais montrer, et aux mots que j'y avais associés. Je soumets le tirage de lecture à Dan A., dont je suis l'enseignement, en lui expliquant mon intention et, sans hésitation, il pointe LE défaut de l'image: «Ce bout de trident, dans l'angle inférieur gauche... on ne voit que ça...»
La voilà définitivement disqualifiée.

Pourtant je tiens à cette photo – enfin, aux mots que j'ai écrits pour elle, plutôt... Et tant que la date butoir de dépôt des images pour la sélection Photovision n'est pas passée, je peux encore tenter la prise de vue qui fera pareillement jaillir sur l'image le hurlement muet de la créature mourante sans qu'il soit parasité par le moindre bruit visuel. Alors je suis revenue au Louvre, cour Marly, au pied de ce marbre d'Antoine Coysevox, ne voyant plus que lui, et pendant près d'une demi-heure, je suis restée là à le scruter à travers mon viseur, allant ici, m'éloignant, me rapprochant avant de revenir là... il n'y aura au bout du compte que cinq photos effectivement prises. Curieusement, procédant ainsi, mon intention de départ se modifie: il ne s'agit plus de capter une image qui ferait vibrer, depuis l'arrière-fond des siècles, tous les tons d'un cri d'agonie mais de mettre en rapport compositionnel l'expression du visage de Neptune brandissant son arme et la tête du cheval marin hurlant. Ou encore de mettre en évidence, par le cadrage, l'admirable dynamique que le sculpteur a donnée au mouvement figé de ces deux êtres... Mais cette nouvelle tentative se solde aussi par un échec: sur la planche contact, une seule image est retenue par Dan et même celle-ci s'avérera sans intérêt au tirage, gâchée par un défaut de profondeur de champ. Passée la déception, je me suis au contraire sentie plus motivée que jamais pour, à nouveau, revenir au Louvre et, à nouveau, tourner autour du marbre – de ce marbre. Mais j'ai finalement soumis au jury de Photovision une sélection de trois photos d'où était exclu le cheval marin hurlant et ne suis toujours pas, en ce 24 février, revenue cour Marly.  Cependant, je ne me sens pas tout à fait vaincue et sans doute y aura-t-il de prochaines tentatives: quelque chose s'est induré dans mes intentions photographiques qui me ramènera très certainement auprès du Neptune d'Antoine Coysevox...

*
**

Je rêve, je ne cesse de me représenter en rêve des «photos-à-prendre ». Des myriades d’images hantent mes pensées telles des théories de spectres tournoyant dans un grenier – de pures flottaisons mentales, sans aucun référent dans le réel. Parfois pourtant, à la source de l’image rêvée, gît un objet, ou un lieu déjà aperçu et vers quoi je peux revenir aussi souvent que je le souhaite de manière à le rencontrer en diverses circonstances d’intensité et d’incidence lumineuses (sans pour autant avoir à craindre des variations telles qui pussent faire obstacle à la prise de vue) – par exemple une œuvre exposée dans un musée. J’ai alors toute latitude pour multiplier les prises de vue, diversifier les angles, les mises au point… Mais, même si j’arrive à me motiver assez pour exploiter cette ressource, il est rare que, parmi les images effectivement fixées sur pellicule, il y en ait une qui, une fois tirée, s’avère l’exacte concrétisation de celle préalablement rêvée.

Et je ne sais rien de plus décourageant que de tenir entre les mains, au sortir de la cuvette de rinçage, une épreuve qui soit à des lieues de l’image que j’avais par anticipation formée dans mon esprit au moment de la prise de vue: le tirage dit, implacablement, que je n’ai pas su mettre la technique au service de ma vision intérieure, que j'ai manqué de savoir-faire. À moins que je me sois laissé dominer par la vision au point de ne pas réaliser qu’il était impossible d’y atteindre et que je devais m'écarter de la représentation mentale pour malgré tout réussir à prendre une photo qui tienne la route? La clef de ce décalage tient sans doute à cela: l'image visible, celle que verra quiconque la regardera (donc celle que jugera un enseignant, un juré de concours...), n'est pas celle que je me suis figurée prendre, cette dernière étant, plus qu'une pure «visualité», un cumul d'éléments psychiques voguant en plusieurs strates de la conscience, de facteurs effectivement visuels et de micro-récits ayant soudain buissonné... toutes choses qui se bousculent sous mon doigt au moment de déclencher et qui président à mon geste bien plus que la pensée strictement photographique.

Cela m'amène à la dimension proprement vorticale que peut avoir, parfois, la prise de vue: le temps qu'elle s'accomplit me voilà tirée hors du monde, tout entière absorbée non seulement par ce que je vois dans le viseur mais par la pensée et la conscience corporelle du geste-à-faire puis se faisant. C'est une magie particulière, dont l'empreinte mnésique perdure assez longtemps pour rester attachée à l'image qui résultera du tirage... et pour biaiser mon regard sur celle-ci: ce n'est plus l'image visible que je vois mais, si l'on veut, la projection du souvenir de l'éphémère vortex où j'ai été entraînée. Mais qui d'autre que moi verra cela? Car je ne crois pas être encore parvenue à construire des photos telles qu'elles témoignent visuellement de mes éphémères basculements dans le vertige.

Si je sens de plus en plus souvent fléchir plus bas que terre ma détermination à obtenir enfin sur pellicule l’une ou l’autre chose que j’ai en tête, il m’arrive de m’entêter – avec quelque furie. Au cinéma l’on a poursuivi Octobre Rouge, le diamant vert… et moi en noir & blanc je poursuis… une photographie – peut-être au fond une chimère, la «photographie infaisable» qui n’existera jamais ailleurs que dans ce coin de mon cerveau qui ira reculant au fur et à mesure que fileront les jours.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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