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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 11:33
L’œil de la panthère

Voici quelque trois, quatre ou même cinq semaines et, qui sait, peut-être davantage ‒ dès lors qu'il s'agit de comptabiliser les jours, d'amarrer certains de mes gestes à des dates précises, mes repères ont tôt fait de s'embrouiller pour s'attacher uniquement aux échéances impératives qu'au moins je ne perds pas de vue... ‒ bref: il y a longtemps, lasse de tergiverser, je me suis emparée de mon appareil photo après l'avoir laissé à l'abandon durant au moins trois mois et suis partie errer dans des rues parisiennes que j'espérais à peu près vides. C'était en effet un dimanche après-midi. J'avais, en réalité, un projet assez défini: je voulais prendre des photos à travers des vitrines, traquer surtout des mannequins, tâcher de capter par l'image argentique noir et blanc ‒ qui par sa nature même: le grain au tirage, la restitution du monde coloré en gammes de gris, et le rapport au temps qu'elle exige sur lequel je reviendrai, me paraît la mieux adaptée à cette captation-là ‒ de saisir, donc, ce silence particulier des objets de devanture déjà immobiles et que le repos temporaire de la boutique où ils sont placés réduit à une mutité plus grande encore. Enserrer dans le grain d'argent les petites escarbilles de silence nu que l'absence d'activité disperse autour des éléments de ces étals que je puis, ces jours de fermeture, contempler à loisir et photographier à ma guise sans que personne vienne m'arrêter... car la "prise de vue" est, souvent, bel et bien perçue au pied de sa lettre, comme un larcin. Un délit, passible de quelque punition...

Me voilà musant, du côté du Village Saint-Paul, là où rien de touristique ne gît, laissant de la sorte l'espace urbain à l'ordinaire quiétude dominicale ‒ en marge des cours intérieures où se concentrent des échoppes certes attirantes mais, justement le dimanche, ouvertes aux chalands. Des bâtiments ternes, des rues plates sans rien de saillant mais je tiens le cap. À l'affût. Ne désespérant pas de vivre cet instant magique où tout d'un coup, à l'extrême périphérie du champ de vision, en ce lieu où, à une infime bribe de temps près, une infinitésimale part d'espace près, rien ne se serait passé mais où, par la grâce d'une confluence de circonstances insaisissables, "quelque chose" accroche le regard. Instant d'autant plus magique que l'accroc se produit dans un environnement arasé par l'ennui. Bien m'a pris de persister dans mon cheminement grisonnant: je tombe en arrêt devant une vitrine où s'entassent des cadres de bois doré plus ou moins tarabiscotés, et des miroirs, de dimensions diverses. Des lignes, des bordures se superposent, se confusionnent au gré de réflexions mêlées... Reflets, cadres dans le cadre: magnifique objet photographique, se prêtant à d'innombrables prises de vue car jouer tour à tour, fût-ce infimement, sur la profondeur de champ, l'angle de visée malgré le peu de liberté que j'ai de me déplacer autour de mon sujet, devrait suffire à composer des images très diverses... Mais il y a plus: entre la vitre de devanture et les entassements de cadres et de miroirs, une superbe panthère de bois doré, figée dans cette posture où le corps étiré et abaissé semble se préparer à bondir. La gueule est grande ouverte, l’œil aussi.

C'est elle qui monopolise mon attention. C'est elle que je vais photographier... Peu à peu je m'enlise dans la contemplation: la panthère, sa tête, ce qui l'entoure ‒ les cadres, les miroirs, comment elle se positionne dans tout ça et comment, avec mon appareil, ce que je sais de ses contraintes, saisir ce que cet animal de bois là où il est me dit de saisissant... Par-dessus tout, je suis rivée à l’œil de la panthère, je m'y perds comme au cœur d'un vortex, tout entière absorbée par ce minuscule cercle dessinant la pupille lui-même inscrit au centre d'un cercle à peine plus grand: tout le soin de ma mise au point doit être apporté , sur l’œil que le profil de la sculpture met seul à portée de mon viseur. Cet instant suspendu qui précède la prise de vue, et suit l'accroc fait au regard qui a déterminé la décision de photographier, est imprégné de ce conseil de Jean-Philippe*:
"Quand tu prends une photo de visage et que tu veux que ce soit lui l'élément fort de ton image, que ce soit une statue ou un être vivant, c'est l’œil que tu dois rendre net. Du moment que l’œil est net, ce n'est pas très grave si autour la mise au point est approximative"
En une infime fraction de temps, alors que je cherche cette netteté parfaite sur l’œil de la panthère dorée, me reviennent en mémoire, telle une bourrasque venteuse, les innombrables photos auxquelles je tenais beaucoup et qui, pour moi, étaient signifiantes, que j'ai senti perdre soudain tout intérêt, et la substance dont je les avais investies, une fois réalisés les tirages de lecture parce que sur telle tête de pierre érodée, tel visage de bois peint dont l'expression m'avait interpellée, l’œil était flou quand l'arcade sourcilière, par exemple, ou la ligne incurvée de la joue, était nette... Alors je ne veux plus voir que ça, l’œil de cette panthère, pour ajuster sur lui seul la mise au point. Je sais pourtant que je dois en même temps continuer à voir tout autour de lui, de manière à ne pas laisser venir dans le cadre telle ou telle masse claire ou foncée qui, au tirage, détournera par sa trop forte présence visuelle l'attention de cet œil qui doit au contraire aimanter le spectateur afin que lui aussi voie vraiment cette panthère comme LE sujet de mon image...

Sauf que, à la réflexion ((!) quel mot, surtout en photo: attirant comme une gourmandise irrésistible mais délétère, valant autant pour une longue et sinueuse opération de l'esprit que pour un phénomène optique induit par les surfaces lisses, ou transparentes ‒ surfaces "réfléchissantes" ‒, une démultiplication visuelle qui "reflète", justement, les superpositions et interférences en jeu quand on "réfléchit") , à la réflexion, donc, ce n'était pas la panthère dorée mon sujet, mais plutôt sa place au sein d'un environnement de miroirs et de cadres vides de bois doré comme elle, et la luxuriance provoquée par les reflets démultipliés issus de ce que la surface de la vitrine attrapait d'images venues de la rue et de l'immeuble en face... Mon "vrai" sujet, ce que je voulais fixer sur la pellicule, c'était, plus que la panthère, ce foisonnement d'informations dans lequel elle se tenait, elle si inattendue dans la devanture d'une échoppe d'encadreur.

Et, écrivant cela longtemps après avoir vécu ce moment dont je tâche de retrouver les "strates pensées", je me dis que, une fois de plus, quelque chose qui ne relève pas de la photographie s'est mêlé du déclenchement et que, conséquemment, le résultat photographique ne pourra être que décevant. "Ne pourra" car, au moment où j'écris, le film est encore dans le boîtier; une dizaine de photos restent à prendre avant que je puisse procéder au développement. Du temps, ensuite, passera avant que je tire les clichés de lecture et du temps encore gouttera avant le tirage grand format ‒ un millefeuille chronologique propre à la photo argentique dont je dilacère à loisir les épaisseurs de latence, accroissant ainsi toujours plus le différé entre l'instant de la prise de vue et celui où je vais découvrir l'image effectivement présente sur la pellicule. Et dans les replis serrés de ces épaisseurs de latence successives prend corps, peu à peu, une image mentale, une figuration purement idéelle de ce que j'ai voulu photographier et que je paramètre selon mes intentions. Je n'ai plus en tête le souvenir de ce que j'ai inscrit dans mon viseur, ni même une anticipation de ce que pourra être le cliché fondée sur mes connaissances techniques et ce qu'elles me permettent de prévoir comme résultat sur le papier mais une construction mentale, dont je ne saurais précisément discerner de quoi elle est faite mais qui, de toute manière, m'éloigne autant de l'image que je verrai monter dans le révélateur que de celle qui a surgi à la périphérie de mon champ visuel avec assez de force pour me pousser à déclencher.

Qu'est-ce donc que j'espère, à creuser toujours plus profondément, à coups de renoncements répétés, l'écart qui sépare la prise de vue du tirage final? À perdre la mémoire des ces projections mentales qui, parasitant les choix techniques précédant le déclenchement, font obstacle à la photographie juste, et donc à retrouver, au moins dans la chambre noire, un regard strictement photographique? Ou bien au contraire, comme pour mieux me saborder, à accroître l'empire de la représentation idéelle qui, dans les plissures du temps maintenu en suspens, se mue en concrétion sur laquelle se brisera toujours l'image photographique?

La réponse dans les bains...

* Jean-Philippe Jourdrin, photographe, anime le labo argentique de la MJC Village à Créteil. 2015 marque la fin de son travail: faute d'adhérents, la MJC est contrainte de fermer l'atelier. Celui-ci ne pourra plus fonctionner que sous forme de club, à condition toutefois que suffisamment de photographes se montrent intéressés par l’utilisation des installations du laboratoire... Internautes qui passez par là, si vous pratiquez la photo argentique et êtes en quête d'un lieu où tirer vos photos, contactez la MJC Village au 01.48.99.38.03.

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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