Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 17:11

Voilà plus d’un an que je n’ai plus relayé dans ces pages les notes de lecture de la Mère Michel. Tout en appelant son chat à cor et à cri, elle lit pourtant toujours autant, et rend compte de ses lectures avec une finesse allègre inchangée, de ce ton si agréable qu’elle emprunte respectueusement à son alter ego l’écrivain Michel Host. Lequel sans désemparer et malgré ma défection continue de m’envoyer ses bulletins, accompagnés de messages chaleureux et drôles, tout en sollicitude, qui m’émeuvent à chaque fois et me sont particulièrement précieux en ces jours de noire humeur… Je ne crois pas avoir su exprimer combien j’étais sensible à l’attention qu’il me témoigne. Alors je lui adresse cette mise en ligne, et toutes celles qui suivront, comme je saluerais de loin en le voyant arriver un ami cher…
Pour renouer avec ce qu’a lu la Mère Michel, je plongerai d'emblée, faisant pour le moment impasse sur toutes ses notes qui n'ont pas encore émergé ici, dans le dernier bulletin reçu pour en extraire une précieuse récolte glanée dans le catalogue des éditions Rhubarbe. Cela me permet de rendre hommage au passage – bien que par voie indirecte – au travail d'Alain Kewes, un éditeur que j'apprécie beaucoup et dont j'avais suivi de près les premières publications. Voici donc trois livres à découvrir en la souriante et avisée compagnie de la Mère Michel…

 

 

couv_rose-ensanglantee.jpgCyrille de Sainte-Maréville, La Rose ensanglantée (roman), Rhubarbe, 2009, 120 p. - 10,00 €.

Cyrille de Sainte-Maréville est un voyageur de ce temps, un jeune écrivain qui de Varsovie à Montréal, des pays nordiques aux rives de la Méditerranée a déjà roulé sa bosse, en goûteur de vie et d’aventure. C’est aussi un voyageur de l’écriture: lauréat d’un prix de la nouvelle, en 2006, aux États-Unis, il a publié deux beaux recueils, A comme ailleurs (2002) et Faux semblants (2004), aux éditions Point de fuite.


Cyrille de Sainte-Maréville offre aux jeunes lecteurs (mais aussi aux lecteurs adultes) ce roman tout bruissant de l’écho des batailles de chevaliers, flamboyant comme une oriflamme dans un soleil sanglant, aventureux comme une échappée de guerriers sur les mers nordiques, mystérieux comme ces forêts obscures où s’ourdissaient les félonies et se commettaient les crimes impardonnables… Entre les hauts murs des forteresses féodales, sur les rivages du mythe amoureux et de la passion inaltérable, un récit d’amour et de fidélité, d’attentes et de douleurs, de vie et de mort, de magies et de sortilèges, de passions pures et violentes…


Le roi Hidegaard voit son royaume sombrer dans les violences des combats; Logrid, sa fille, attend le retour de son preux chevalier Halking, dont elle ignore qu’il a été affreusement trahi. Prenez cette rose, elle sera auprès de vous comme un baiser sur vos lèvres… lui avait-il promis. C’est désormais le chevalier Wirlock qui se présente devant elle. Princesse Logrid saura-t-elle l’aimer un jour? Quand elle saura… pourra-t-elle pardonner? Le chevalier retrouvera-t-il le chemin de l’honneur et de la vérité? Halking reparaîtra-t-il? Le dénouement étrange de cette admirable aventure le dira au lecteur. Il y galopera, de page en page… sans en sauter aucune! 


Cyrille de Sainte-Maréville s’inscrit ici dans la tradition qui, des récits légendaires de La Table Ronde aux visions moyenâgeuses de Walter Scott, constitue une splendide machine à rêver, train de l’enfance où honneur et déshonneur, loyauté et traîtrise, amour éternel et haine inexpiable sont objets de foi et jalons d’une existence idéale… L’art de l’écrivain, restitution des atmosphères, d’une langue où chaque mot traduit les valeurs de ces temps lointains, donne à ce roman son élan, sa puissance ramassée, ses longues saveurs d’Histoire.
Le fait que les élèves d’une classe de troisième auxerroise, se faisant éditeurs, aient "accompagné toutes les étapes de la fabrication du livre", depuis la lecture du manuscrit jusqu’à la réception des ouvrages imprimés, se réconciliant ainsi avec la lecture et l’écriture, ajoute au charme singulier de l’ouvrage.


 

couv_mirisch.jpgLionel Mirisch, Papiers mâchés (récits), Rhubarbe, 2009, 86 p. - 8,00 €.
Lionel Mirisch, après des études de droit et de sciences politiques, a choisi de travailler dans l’édition. Il a publié dans le même temps plusieurs ouvrages: d’abord un recueil de nouvelles, Espace de la nuit (Denoël), puis des romans, dont l’admirable Vie des autres (Robert Laffont) que je republierais si j’étais éditeur… Il a été critique littéraire à La Nouvelle Revue Française, La Quinzaine littéraire, ainsi qu’à France-Culture. Il compose aussi de la musique pour le théâtre.

 

Comment dire l’existence, lier ses multiples événements, relier les pensées, les rêveries, les inquiétudes de notre être que le hasard jette au monde? Comment "se" dire sans que pèse le poids intolérable d’un soi envahissant?

Lionel Mirisch a pris pour levier la distance et l’humour de celui qui, se sachant de passage, va son chemin, ne se retournant que pour un regard bref. Son autobiographie, et le terme est bien lourd et pompeux, s’écrit à touches légères, dans le souci de capter l’essentielle vérité. L’existence, dès lors, la sienne, la nôtre peut-être, la nôtre, oui, pour une part que chaque lecteur mesurera, se déroule suivant ses pentes naturelles, au fil du Temps, au fil des mots qui nous lacent, nous enlacent et nous cassent! C’est là sa piste pour lever le lièvre de la vie.

Cette suite, comme chez Jean-Sébastien Bach, développe ses séquences faussement proches les unes des autres, les propulse dans notre conscience tour à tour avec nostalgie, ironie, mélancolie et désabusement, à hauteur humaine… Musique intime qui s’avance au bord de la prévisible absence, dans une lucidité sans compromis, sans apitoiements, sans afflictions de théâtre. Un parfait naturel dans une écriture d’une chirurgicale exactitude.

Plaisir et nécessité de la citation se font pressants: une page, quelques lignes, diront un peu de la pointe douloureuse de notre temps de vivre!
Tout à l’heure, dans ma voiture je suis passé en bas de chez toi. Les volets n’étaient pas fermés, – oui comme naguère, comme avant! Tu aurais pu aussi bien te montrer derrière la vitre, ou même, les battants écartés, te pencher contre le rebord et me faire signe: - Au revoir, au revoir… Mais ce revoir hélas n’est plus possible, aussi, malgré l’obligation de maintenir le volant, durant quelques secondes j’ai baissé les paupières, qui m’ont paru de plomb. La voiture avait avancé, j’avais dépassé, déjà, cette haute porte cochère par laquelle nous entrâmes, sortîmes tant de fois. Ensuite je dus m’arrêter au feu rouge. Tout ce bloc d’années, nos années, m’éblouissait encore. Et de même ta silhouette, qui ne pouvait être loin – même si, je le sais bien, à présent elle n’a plus ici droit de cité. Ma douce bannie, tu ne te trouvais donc pas à la fenêtre, tu ne marchais non plus dans ton appartement, tu n’y étais pas assise, ni étendue sur ton lit. D’ailleurs il n’y a là-haut désormais aucun lit, aucun siège pour prendre place et causer, les pièces provisoirement sont vides, hélas qui sait? livrées à des monstres qui grattent les plafonds et déchirent les anciennes tentures. Quelqu’un donc osera, bientôt, se substituer à toi, respirer pour toi – contre toi puisqu’il usurpera ton air? Alors le feu est passé au vert, et je me suis enfui. Comme on dit: tel un voleur. Qui de chez toi je te le jure n’aura rien pris, sinon de clairs, de transparents souvenirs, et cette douleur pointilleuse, laquelle, je te le jure également, pour le restant de ma vie ne paraîtra s’user que pour revenir en moi l’instant d’après fortifiée.

 

 

couv_chattanika.jpgChristiane Rolland Hasler, La Lettre de Chattanika (nouvelles), Rhubarbe, mars 2010, 100 p. - 10,00 €.

Les livres, comme dans le rêve bibliothécaire total de Borgès, ne nouent-ils qu’une infinie tapisserie de mots? D’idées? D’aventures? De concepts?... Ne les distinguerions-nous pas les uns des autres seulement par le fait de notre incapacité à saisir cette totalité dans une même pensée? Nos esprits sont fragmentaires, et en cela ils servent leur temps et nos souhaits: pourquoi voudrions-nous être identiques ou ressemblants? Classés dans une seule et même catégorie? Il nous faut repérer tel plumet de chevalier dans la broderie de la Reine Mathilde, telle coiffure indienne dans une fresque de Diego Rivera pour pointer la spécificité du "récit" qu’ils portent et qui les porte.

Celui de Christiane Rolland Hasler, La Lettre de Chattanika, composé de trois nouvelles, nous transporte d’abord dans une ville  banale, sans passé, sans histoire, mais un présent si vivant. Ce présent est d’abord fait de la crue du fleuve. Il faut, ici et là, pour passer sur un autre bord, une autre rive, emprunter la barque d’un passeur. Une jeune fille, Princesse, s’exaspère. Elle veut gagner la gare, là-bas, en face. La traversée est impossible. Avec Barnabé, dit Babar, le clochard, elle parle du soldat Kevin dont elle attend le retour. Babar et Kevin, aussi démuni que lui, se connaissent. C’est le monde des petits et des sans grades que Christiane Rolland Hasler nous dépeint. Ceux-là sont comme fétus de paille sur les eaux toujours en crue du monde. Toujours ils se replient lorsque le niveau monte. On attend donc, en mangeant une barquette de frites, un sandwich… On parle de la vie des soldats, et même de celle des prisonniers, autrefois, en Allemagne. Princesse, c’est en Amérique qu’elle rêve d’aller. Immense traversée! Babar, lui, transite des abords de la gare au square le plus proche.


Un temps, Kevin et Princesse avaient vécu en ville: petit studio, boulot de caissière. Prisonnier, lui aussi? Otage de l’ennemi? L’attendre encore? Tant d’incertitudes… Et Babar-Barnabé qui s’est éclipsé lui aussi, chassé de son square, de son banc. Princesse? Solitaire: Toute sa vie devenait lâche, comme un pull trop porté. Alors elle part elle aussi, elle marche vers les lieux opposés aux lieux de la guerre, jusqu’à une mystérieuse église en partie immergée : Notre-Dame-des-Otages. Fuir à nouveau, plus loin! Échapper à cet enlisement… Au hasard des bistrots, devant les écrans de télévision, elle s’informe. Des soldats-otages, pourquoi donc? Monnaie d’échange, lui répond-on. Le gouvernement négocie. Le délire de Babar un instant retrouvé n’est d’aucune aide à Princesse. La décrue s’amorce. Aussi la fin du conflit. Libération! Babar est extrait de la boue, mort! Drôle de printemps. Attendre Kevin encore un peu. Puis, partir. Le destin de Princesse semble être sur les routes. Celui de Kevin quelque part entre la guerre et la paix, mais en vérité on ne sait pas.
Cette étrange nouvelle nous parle d’hier et d’aujourd’hui, et de tous les temps. Elle est fantomatique comme la guerre, désespérante comme l’attente, doucement méchante comme la violence faite aux humbles, à ceux qui, ne maîtrisant rien, vivent à la merci de tout.

Partir est sans doute le leitmotiv du recueil.
Le jeune Jack est parti, il a mis un océan entre la quincaillerie où sa mère le tenait à sa merci et sa vie: il est dans le nord canadien, hors d’atteinte. Sa tante s’est lancée à sa poursuite, pensant d’abord le ramener en France, elle écrit à sa chère sœur Émilie, de Chattanika, coin perdu, où personne ne va jamais, où transitent des fuyards et des apprentis explorateurs. N’est-ce pas elle, la tante, qui jadis proposa à Jack ces livres d’aventures et d’exotisme qui le firent rêver? N’est-ce pas elle qui, comme son neveu, étouffait dans le vieux magasin? Elle, qui la première rêva de voyages lointains, mais sans jamais oser?... Elle est enfin partie à son tour: une histoire de séduction commence. Jack un moment revenu, a de nouveau filé entre les doigts de sa mère et de sa tante. C’est une joie, une délivrance que de le suivre sans le poursuivre, sans le serrer de trop près. Séduction du voyage, des paysages, du grand air de la liberté. D’ailleurs, Chattanika - un trop beau nom pour qu’on en revienne - fait assez l’affaire de la tante. Pourquoi faire demi-tour désormais? Elle écrit: Émilie, je ne rentrerai pas. Je suis submergée de bonheur!... c’est Jack qui a raison.

Dans cette longue "Lettre de Chattanika", elle revient sur le passé: Pierrot, le mari d’Émilie, traqué et surveillé par son épouse, parti lui aussi, car c’est avec la quincaillerie que tu es mariée… Son propre passé aussi, sa vie en friche… Le réquisitoire est clair et net, argumenté ; la tante en fait sa proclamation d’indépendance, puis son acte d’accusation. On en apprend de belles. Le secret de la naissance de Jack est une révélation. Laissons-en la surprise au lecteur. Vient le dévoilement d’autres secrets plus anciens. La logique du récit qui se développe ensuite dépend de ces secrets-là… C’est ainsi, presque toujours, avec le petit commerce (et avec le grand aussi, j’imagine): un jour ou l’autre, il y a confrontation directe avec la vie! La question est clairement posée: Pourquoi cette quincaillerie est-elle si sacrée? Quelles sortes de fibres la relient donc à notre famille pour que toutes nos vies soient soumises à la prospérité d’une boutique?  Sur la scène de ces vies, le spectacle a dérapé. "La Lettre de Chattanika", belle nouvelle, construite et écrite avec art, s’achève sur une émouvante adresse à Jack, qui peut-être un jour en découvrira tous les mots. Ou peut-être pas. Qu’importe puisque l’essentiel est de vivre sa seule et vraie vie.


"La maison Douce" clôt le recueil. Maison mystérieuse, sise dans un village qui ne l’est pas moins. Une jeune femme, Élise, et ses deux filles y viennent occuper ladite maison et son jardin luxuriant. Elle est photographe, moins en villégiature qu’en séjour de convalescence. Il semble que le déclencheur de son appareil ait occasionné il y a peu l’explosion d’un bâtiment et que les conséquences en aient été ravageuses… Coïncidence? Machination? On ne sait. Reprenant force, Élise parcourt les rues du village qu’elle tente d’inscrire sur la pellicule: elles ne s’y impriment que par fragments. Des dames la visitent, qui paraissent sorties d’un étrange passé. Leurs visages, leurs silhouettes ne peuvent non plus être captés par la pellicule. Elles semblent aussi connaître Élise. D’autres êtres sortent eux aussi du temps, le mari d’Élise est parmi eux, qui toujours lui conseille de ranger son appareil. Elle monte pourtant dans les collines des alentours pour capter la totalité du village dans son viseur, mais des toitures claquent plusieurs fois avant de se soulever. […] Le village craque de tous côtés. […] Les façades crèvent comme sous le poing d’un géant fou. Où est-il ce village? Dans quelles têtes? Quelles mémoires? Passé et présent ne font-ils qu’un? Qu’est-il arrivé? Qu’arrive-t-il? De l’eau monte… La nouvelle suggère assez. Elle dit assez. Cet équilibre est tout un art subtil!


Michel Host  
 
PS - Dans le bulletin dont sont extraites ces trois chroniques la Mère Michel évoque l’ouverture d’un "Jardin de lecteurs". L’invitation tient en ces termes:
La Mère Michel tiendra désormais ouvert un Jardin réservé à ses lecteurs: ils s’y ébattront à leur aise, aux jours et heures ouvrables (soit à chaque parution de ce bulletin), y rendant compte de leurs propres lectures, découvertes, expériences littéraires (ou autres…?) commentaires et impressions sur les faits de culture ou d’inculture, bref sur le monde tels qu’ils le vivent et l’éprouvent, voire le font avancer vers les cimes ou les abîmes…
Pour espérer planter ses choux dans ledit jardin, il suffit d’envoyer sa contribution par courriel en pièce jointe – c’est souligné dans le texte d’origine – à Michel Host, à l'adresse suivante: 

michhost@sfr.fr


Repost 0
8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 16:57

Michel Host est un humaniste; observateur avisé de ses semblables et de leurs habitus - qu'il croque à l'occasion avec un... mordant qui ne se départit jamais de drôlerie, même lorsqu'il s'agit d'être féroce - il se montre en général indulgent à leur endroit mais ne souffre aucune forme d'oppression et le fait savoir avec cette extrême délicatesse consistant à parer d'humour les critiques les plus dures. J'ai ainsi pu en juger récemment à travers un "Rhizome de la sœur" (comprenez par là une contribution destinée à la revue La Sœur de l'ange) dans lequel il exprimait le fond de sa pensée quant au port de la burqa. Sa prose y est d'une élégance primesautière –"voltairienne" m'a-t-il écrit – qui à maintes reprises m'évoqua les virevoltes malicieuses d'un bretteur émérite... En matière d'écriture, son avatar la Mère Michel n'a rien à lui envier. Elle en témoigne à nouveau ici : s'émouvant fort dès qu'il est question d'éducation, la voilà toutes lunettes au bout du nez,  plongée dans un livre destiné à la jeunesse. Son chat sagement endormi lui laissant quelque loisir, elle en a profité pour nous en parler.
Voyant qu'il est consacré à Victor Jara et signé Bruno Doucey, je saisis ces noms au vol pour signaler d'une part l'existence d'une biographie de l'artiste chilien parue en 2007 aux éditions Aden, écrite par sa femme et traduite par Mikhaël Herviaux – un talentueux chroniqueur ayant sévi un temps au Littéraire :
Victor Jara, un chant inachevé, et d'autre part que Bruno Doucey a publié chez Rhubarbe un beau recueil de nouvelles, La Cité de sable
, tout empreint de féerie.



Bruno Doucey, Victor Jara: "Non à la dictature", Actes Sud Junior coll. "Ceux qui ont dit non", février 2008, 96 p. -  7,80 €.

Les livres que l’on écrit pour la jeunesse ne sont pas tous de la catégorie distrayante ou fantaisiste. Il en est aussi d’instructifs, comme celui que Bruno Doucey consacre à l’artiste-chanteur Victor Jara sur fond de dictature chilienne,
celle qui, à la mi-septembre 1972, vit les militaires du général Pinochet, activement soutenus par la C.I.A., renverser le régime démocratique du président Allende, provoquant le suicide de ce dernier, ce qui équivalait à un assassinat pur et simple.

On se demandera s’il est pertinent, aujourd’hui, près de trois décennies après des événements aussi tragiquement démesurés, de troubler nos jeunes gens par de tels souvenirs… N’ont-ils pas assez de vrais soucis avec le monde du travail qui ne leur ouvre pas ses portes, et d’assez grands tracas avec la difficulté de plus en plus grande qui leur est faite de télécharger sur toutes sortes de machines, pour en faire commerce, les musiques et les chansons de milliers d’artistes sans que ces derniers soient rémunérés. La réponse à la question est donnée par Bruno Doucey, de magistrale façon.


En premier lieu, il convient de garder à l’esprit la présence toujours active des dictateurs dans le monde d’aujourd’hui : les militaires birmans maintiennent Aung San Suu Kiy, esprit même de la démocratie et de la liberté, en surveillance
rapprochée, ils pourchassent les moines bouddhistes qui prirent le parti du peuple, et, pour ce peuple, ils empêchent qu’on lui porte secours quand les catastrophes naturelles lui rendent la vie impossible… (Des photographies très parlantes exposent ces vérités-là à la fin du volume.) En Colombie, des bandits déguisés en guerrilleros font commerce d’otages et de prisonniers civils non impliqués dans leur combat dévoyé. Plus près de nous, un petit condottiere d’opérette libéral post-mussolinien permet que les procédures judiciaires qui le menacent soient entravées, et, la Mère Michel voit cela comme une évidence, les mascarades et palinodies des différents gouvernements de l’Europe (celui de la France au premier rang !) sont destinées à masquer aux peuples les soumissions aux décisions écrasantes de la dictature financière bruxelloise, toutes prises au nom de la libre circulation des marchandises… 


Le peuple, justement… C’est lui que Bruno Doucey nous dépeint quand il évoque la jeunesse paysanne de Victor Jara. La paysannerie chilienne, le peuple mapuche, étaient pauvres, privés de terres, humiliés s’ils voulaient élever la voix, torturés et massacrés s’ils tentaient de se révolter. L’on sait tout cela, qui n’est pas d’aujourd’hui, et que les oligarchies locales, et toujours la C.I.A., prennent soin dès qu’elles le peuvent de maintenir "en l’état". Mais voilà, au Chili, il y avait, il y a toujours "un peuple". Un peuple qui résista, fut vaincu, puis finit par imposer à nouveau la démocratie. Il ne semble pas inutile à la Mère Michel que l’on rappelle aux jeunes gens d’ici  (et d’ailleurs) "la possibilité" d’un peuple et d’un art du peuple… Qu’on l’appelle à réfléchir sur l’absence de tout peuple en Europe… sur sa disparition, sur la crainte, voire la haine qu’il inspire jusque dans la petite bourgeoisie elle-même, aujourd’hui classe majoritaire, éberluée par le modèle C.I.A. / Wall street / Rêve américain…


"Peuple" veut donc dire résistance aux oppressions, et prise de conscience de celles-ci chez les artistes pratiquant les arts populaires comme la musique et la chanson. Victor Jara se forgea son instrument artistique auprès d’un père rongé par l’alcool et d’une mère, Amanda, que son courage démesuré n’empêcha pas de mourir à la tâche. D’autres, comme lui – Violetta Parra, puis Isabel et Angel Parra, avec les Ricardo Rojas, Rolando Alarcón, Intillamini, les Quilapayún… -  prirent leçon des souffrances populaires, des injustices, des violences qui l’affligent depuis toujours, et plus encore dans ces années-là. C’est donc tout naturellement que ces artistes, avec des intellectuels et des travailleurs, se retrouvèrent dressés comme un rempart autour de Salvador Allende, et comme une armée aux mains nues devant les militaires terroristes. On fait cause commune, on reste solidaires, la révolte est au cœur : c’est le sens même d’un peuple !

C’est aussi le récit que nous fait Bruno Doucey, à travers l’histoire personnelle de Victor Jara, le chanteur emblématique de ce temps-là. Ce récit s’ouvre sur la file des prisonniers que les soldats poussent à coups de crosse et d’insultes dans l’Estadio Chile, le grand stade de Santiago. Il laisse deviner les traitements ignobles, le martyre que subira Victor Jara, les disparitions et massacres qui suivront la chute d’Allende. Il ne convient pas d’obscurcir la réflexion par le déploiement d’un rideau de sang et d’horreurs, par la moindre complaisance. Mais on devine et on sait, c’est l’essentiel. Il faut pourtant rappeler que les bourreaux s’acharneront sur les mains de Victor, celles qui dansaient sur les cordes de sa guitare, avant de le tuer avec toute la sauvagerie possible. Il faut rappeler que parmi les chants magnifiques d’insoumission et de courage que sa voix avait portés, il y eut celui-ci, intitulé Plegaria a un labrador ("Prière à un laboureur") :

Ses mains dansaient dans la laine
Comme des ailes d’oiseau
Tissant comme par miracle
Jusqu’à l’arôme des fleurs

Tes couvertures, Angelita,
Sont tissées de temps, de larmes, de sueur,
Elles portent les mains qu’on ne voit pas
De tout mon peuple créateur…


À la page 89 du livre, le sourire de Victor Jara signe les défaites futures des dictateurs à venir et illumine la pensée de l’humain.

Michel Host

Repost 0
16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 12:04

"Lecture plaisante", nous dit la Mère Michel de ce texte hautement philosophique - et avec quel esprit, quel style, malicieux et sérieux à la fois (mais depuis que nous la connaissons, sa plume nous séduit toujours par ces mêmes caractéristiques...), nous en parle-t-elle ! Qu'elle soit remerciée de cesser, parfois, de chercher son chat pour nous entretenir de ses lectures...


Arthur Schopenhauer, Métaphysique de l'amour sexuel (un chapitre de Le monde comme volonté et comme représentation traduit par Auguste Burdeau, révisé, annoté et postfacé - "Le doux piège de l’amour"- par Yannis Constantinidès), éditions Mille et une Nuits, mars 2008, 110 p. - 3,00 €.


Avouons-le, en insérant ce chapitre supplémentaire dans le livre IV de son œuvre majeure - Le Monde comme volonté et comme représentation  -, le cher Arthur n’a pas dû se faire que des amis, et la mère Michel qui n’a jamais connu que le père Michel et le père Lustucru (secrètement, ce dernier !) en est encore toute bouleversée. Expliquer aux amoureux de tous les temps que l’attrait réciproque qui les réunit un beau jour, la reconnaissance des charmes et séduisantes caractéristiques de l’un et l’autre membre du couple n’est jamais, ne peut jamais être autre chose qu’un piège, un leurre par lequel la nature se joue d’eux, leur fait tout un cinéma dirait-on de nos jours, dans le seul but de servir sa finalité, son intention unique qui est de perpétuer le type le plus accompli qu’il soit possible dans l’ordre de l’espèce, d’assurer aveuglément mais selon une loi inflexible - celle du vouloir-être, ou du vouloir-vivre - la perpétuation de l’espèce, qu’elle soit celle du lapin de garenne ou de l’homo sapiens... Que les lagomorphes aux longues oreilles soient dupés par l’instinct que suscite en eux mère Nature, passe encore… qu’il en aille de même pour cet être prétendument supérieur appelé humain, voilà qui passe les bornes !

C’est d’une métaphysique de la nature qu’il s’agit néanmoins, laquelle tend à se perpétuer, comme si une obscure conscience la guidait dans cette seule tâche, comme si l’acte éminemment physique appelé coït entrait dans un projet allant au-delà de la satisfaction de la chair, au-delà de la conscience humaine individuelle, la seule ordinairement reconnue comme apte à être le réceptacle de notions métaphysiques précisément, voire de concepts transcendantaux… Ce n’est sans doute pas pour amuser la galerie que le philosophe situe sa réflexion dans le champ de "l’amour sexuel", et non pas (ce serait une incongruité dans sa pensée) dans celui des costumes charmants dont on habille volontiers la sexualité de l’amour : poèmes, chansons, élégies, robes fleuries, délires picturaux et musicaux, bref, tout ce qui tend à masquer aux yeux mêmes des amoureux ce "sexe" (vu comme passage aussi nécessaire que regrettable dans un contexte chrétien et surtout catholique) à quoi
tout aboutit dans ce domaine.

Yannis Constantinidès, l’auteur des notes judicieuses qui accompagnent la réflexion du philosophe et d’une éclairante postface, souligne nettement le caractère singulier de la réflexion de Schopenhauer : Il s’agit bien d’une approche métaphysique et non d’une théorie des pulsions, comme chez Freud.  Il nous parle aussi d’une audace spéculative [qui] s’explique par la certitude de tenir avec la volonté de vivre un principe général et, il faut bien le dire, infaillible, d’interprétation de la réalité.  Le même répond à cette question que se posait la mère Michel pendant sa lecture : qu’en est-il du "projet" de dame Nature dans un temps où règnent différentes méthodes contraceptives ? Le projet est-il déjoué par l’homme ? En faisant observer que parallèlement se sont développées les techniques de procréation assistée et que même les homosexuels revendiquent désormais le « droit » de se marier et d’avoir des enfants, il appert que l’interprétation schopenhauerienne garde ainsi sa part de vérité, et surtout, le cas des homosexuels étant assez éclairant, que la nature n’abdique jamais dans sa volonté de perpétuer l’espèce… 

Lecture plaisante, irritante parfois: mais comment est-il possible que la nature manifeste quelque volonté - attribut de la conscience selon les manuels de philosophie les plus sérieux ? Les réponses du philosophe ont quelque chose de rassurant, toujours : …la nature ne peut atteindre son but qu’en faisant naître chez l’individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n’en est un que pour l’espèce. En effet, quel autre avantage qu’illusoire eut le père Michel à épouser la mère Michel autrefois ? Et puis quoi, le rocher lui-même demande-t-il à être frappé d’une masse pour se changer en tas de cailloux ? Le renard pris au piège, plutôt que de crever sur place,  ne préfère-t-il pas se ronger la patte pour continuer à vivre, fût-ce sur trois pattes ? Et enfin, si le père Lustucru (que Dieu ait son âme !) fut berné par les sortilèges et manigances de la mère Michel, pourquoi Dame Nature, si puissante, ne l’aurait-elle pas leurré elle aussi ?

Michel Host

Repost 0
17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 16:53

Georges-Olivier Châteaureynaud, De l'autre côté d'Alice (nouvelles), éditions Luc Pire-Le Grand Miroir, octobre 2007, 110 p. - 15,00 €.
 

"Un petit bouquet d’histoires" m’a dit G.-O. Châteaureynaud, me parlant de ces nouvelles (la Mère Michel a bien le droit d’avoir des amis écrivains, n’est-ce pas?). Oui, des histoires, mais pas n’importe lesquelles, des histoires d’enfance, de celles qu’on nous avait lues, que nous avions lues ou rencontrées par le cinéma, et pas n’importe quel bouquet, celui des souvenirs aux parfums toujours uniques, parce que nous n’aurions jamais dû grandir nous indique l’auteur dans une brève préface. De cette douleur inévitable il faut guérir en "prolongeant" l’existence des Jim Hawkins, Peter Pan et autres Petit Chose… qui accompagnèrent nos premiers pas dans les mondes imaginaires, en leur en  prêtant une autre à chacun… Et puis, se venger peut-être de ce qu’ils ne surent nous garder dans ces mondes où, un instant, nous nous étions crus à l’abri des fureurs et complications incompréhensibles du monde des papa-maman-oncles–et-tantes… Alors, bien sûr, le nouvelliste, parce que l’écrivain s’autorise toutes les libertés, confronte Alice, Peter Pan  et Pinocchio à ce que  leur créateur avait à toute force voulu leur épargner. Le projet sent vaguement le souffre ! Il en résulte, c’était à prévoir, que les nouvelles aventures des petits héros de Lewis Carroll, James Barrie et Collodi, ne devraient pas être mises entre des mains trop jeunes.

"De l’autre côté d’Alice", pourtant, qui ouvre le recueil, dément en partie l’intention initiale en s’orientant d’emblée moins vers la petite héroïne que vers son créateur, l’illustre Charles Dodgson… Mais qui fut le véritable créateur d’Alice ? Charles ou Lewis ? Laissons–en l’appréciation aux exégètes, aux spécialistes des affaires littéraires, et suivons plutôt Charles loin d’Oxford, dans son errance nocturne vers Londres et l’East End, jusqu’à ce lieu du vice épais, le louche établissement nommé "Blue Rabbit". Que vient y chercher l’immortel auteur d’Alice, le mathématicien algébriste, le logicien, le fervent d’Euclide, le maître du nonsense et membre éminent du "club" de l’université, le photographe enfin des petites filles de la société distinguée parmi lesquelles Alice Liddell? Sait-il lui-même ce qu’il cherche au cœur de la "nouvelle Babylone" ? Probablement ce qu’il ne connaît pas, le  pôle opposé, les saveurs épicées de ce monde-là… Quelque inavoué qu’il porte en lui… L’aventure (la mésaventure ?) sera d’une simplicité assez affreuse pour que Charles, parvenu à son terme qu’il ne pouvait qu’entrevoir dans la vision confuse qu’il aura eue de ses désirs les plus enfouis, prenne la fuite, ne remette plus les pieds à Whitechapel et se réfugie définitivement dans son logement de fonction de Christ Church…
Entre cette intrusion dans le champ du sordide et le repli vers les sphères de la respectabilité, entre la quête des profondeurs obscures de soi-même liées aux fillettes de la bonne société, à leurs corps gracieux et aux rêveries qu’elles éveillent dans une âme sensible, restent, ineffaçables, l’humiliante mais irrésistible demande d’une petite fille – qui soit gentille et propre -, la confrontation avec la cupidité la plus mordante des "souteneurs", la rencontre avec l’innocence pervertie de l’autre petite Alice, la facilité qui est l’ordinaire de l’entreprise de la prostitution… Sans doute la reconnaissance des gouffres qu’il porte au plus caché de son être conduira Charles à cette fuite honteuse. L’oubli est ce qu’il désirera ensuite : mais plus d’oubli possible lorsque,bravant les interdits de classe, Alice McGhill, la petite prostituée du Blue Rabbit aujourd’hui devenue jeune femme, viendra, fantôme sorti de l’épisode le plus noir de sa vie, le débusquer à Christ Church pour lui demander ce qu’il n’avait pas une seconde imaginé qu’elle pouvait lui demander : l’auteur des contes et histoires propres à enchanter les enfants (devenu la créature du nouvelliste !) ne sort pas réellement grandi de l’ultime épisode, et dans l’âme d’une Alice McGhill (l’autre Alice), née dans le fumier du vice, le lecteur comprend que brille encore une petite étoile d’enfance, comme un rêve qu’eût fait, par exemple, une Alice Liddell ! Ce lecteur apprend que la littérature de fiction peut attraper dans les filets de ses propres obsessions un écrivain des plus renommés, anglais de surcroît, que ses contemporains, avec leur art admirable de l’euphémisme et de la litote, classaient dans la catégorie des "excentriques" et des "folkloriques". Étrange piège, tout de même, que celui que G.-O. Châteaureynaud tend ici à Lewis Carroll !

Avec "Angus Lamb", c’est un tout autre mécanisme, d’une redoutable précision, que construit le nouvelliste pour capturer le rêve de Peter Pan tel que veut le vivre cet Angus Lamb, un quadragénaire de forte complexion qui ne veut jamais devenir un homme, ce que bien des lecteurs comprendront aisément, quoique sans savoir comment s’y prendre pour y parvenir. Angus Lamb, lui, actionnaire majoritaire de la Never-Never Company, sait comment faire : il suffit d’engager des acteurs - Bella jouera Wendy, une beauté fluette nommée Joan sera la fée Clochette, lui-même endossera le costume de Peter Pan – et, une fois ceux-ci sous contrat, d’exiger d’eux non pas qu’ils se produisent dans le temps intensif du théâtre mais, pour une unique représentation, dans le temps extensif de la vie. En fait, on ne "jouera" pas la pièce, on la "vivra" hors de la présence de tout public, et rien que pour se la donner à vivre.
 
Cette transplantation d’une fiction dans le corps du réel fabrique naturellement le piège de l’illusion et suscite le charme furieux et ambigu - pourquoi craindre l’excessif dans le maniement de l’épithète ! - de cette nouvelle. Angus Lamb a les moyens, comme on dit, les moyens énormes de la Never-Never Company, qu’il emploie à servir son projet : ne manquent pas les ballons dirigeables, les jets privés, les hélicoptères, les navires qui emportent le peuple des acteurs vers le pays du Jamais-Jamais, en quête de l’île où "être" enfin les garçons perdus, le capitaine Crochet, les pirates, Peter Pan, Wendy, la fée Clochette, Mr. et  Mrs. Darling et leurs enfants… Angus ne regarde pas à la dépense, la distribution est hollywoodienne !

Lorsque la troupe prend son envol pour le Jamais-Jamais, le ballon qui l’emporte frôle Big-Ben et Saint-Paul : c’est que la griffe du réel est tendue vers le ciel, toujours prête à crever les baudruches du désir et des rêves ! On parvient à éviter ces obstacles, on parvient à destination, on se donne à vivre les premiers moments de la non-représentation… mais le réel vulgaire est bien là, encore mal perceptible dans ces moustiques tropicaux, l’insupportable chaleur et, aux entractes de la nuit, dans la bouteille de whisky où Peter Pan voudrait noyer les douleurs d’enfance d’Angus Lamb… Coûte que coûte, on se donne le spectacle du rêve enfantin, de la magie des épisodes de combats et d’abordages… Mais l’implacable machine à effets inverses, celle qui ne sait pas rêver, détend ses ressorts : Peter Pan n’a pas le temps de dire au Capitaine Crochet, qu’il s’apprêtait à trucider, cette phrase que James Barrie qualifia d’absurde - "Je suis la jeunesse, je suis la joie, je suis un petit oiseau sorti de l’œuf." - qu’apparaît sur la mer un simple pédalo portant MM. Vulture, Jackal et Hyena, Crockroach et Louse – bonheur de ces trouvailles onomastiques ! -, représentants cravatés de cabinets d’affaires et autres officiers de justice avec attachés-case. On le comprend aussitôt, l’entreprise d’Angus Lamb est très menacée. Toute la Never-Never Company est aux trousses du vieil enfant dépensier des deniers des actionnaires! Les scènes qui s’ensuivent appartiennent aux deux théâtres, celui du songe, celui des affaires ; elles sont drôlement sinistres ou sinistrement drôles ! Laissons au lecteur le soin d’en juger, et de se convaincre que peut-être, en effet, nous n’aurions jamais dû grandir.

Si Angus Lamb avait quelques soucis de mère, le jeune Épinoche de la nouvelle "Épinoche et Smadjo", petit rouquin orphelin vivant dans un cabanon, sur la terrasse d’une tour de trente-trois étages, est heureusement pourvu de mères de substitution, une vieille dame accueillante, une assistante sociale, une employée de mairie… Il bénéficie encore des attentions parfois distraites d’une fée ! Son vrai chagrin vient de ce qu’il n’a pas de père et ce manque tourne à l’obsession. Cela dit, il est boursier de l’Éducation nationale, excellent élève, et, débrouillard, il sait se nourrir aux moindres frais sans léser personne ; récupérateur hors pair, il subvient fort bien à ses manques matériels, mais pour ce qui est d’un père, il lui faut compter sur la chance et le hasard… Elles le serviront comme l’exige la loi des contes : tous les jours il peut admirer aux vitrines des magasins Smadjo des jeunes papas bien habillés, des mannequins de carton, qu’il appelle "les smadjos". L’un en particulier lui a tapé dans l’œil. Quel papa il ferait celui-là ! C’est justement lui qu’un matin il trouve sur le trottoir, cassé en deux, désarticulé et nu comme un ver sous la menace de la pluie. Épinoche, sans une hésitation, s’emploie à sauver cet être chassé du paradis lumineux des vitrines ! Il l’emporte, il n’est pas si lourd, il est encombrant seulement, et l’installe dans son abri de béton, après avoir franchi le no man’s land  du cimetière des pigeons crevés de sa terrasse. Il l’habille, lui parle, mais un mannequin n’est que mannequin, immobile et silencieux. C’est peu pour un essai de père. La fée se doit d’entrer en jeu - nous sommes toujours dans la logique du conte ! – et, innocente autant que bonne – elle doue le smadjo des cinq sens et de la parole qui font l’homme de tous les jours. Épinoche a désormais ce père tant désiré, exceptionnel à ses yeux. Le conte atteint le but de tout conte : la joie, le bonheur, l’émerveillement.
 
Aller plus avant dans la relation des événements qui dès lors vont s’enchaîner serait déflorer cette nouvelle insolite et touchante. Le nouveau père, qui risque sa peau de carton à chaque pluie ; Épinoche, qui croit à son bonheur et ne sait rien de ce qui peut advenir ; la fée elle-même qui n’a pas la moindre idée de ce dont les fées ne peuvent avoir l’idée en raison de leur nature féérique (ou féérienne ?)… tous vont vivre désormais un autre conte ! Un conte cruel, peut-être ? Le fait indubitable est que la fée sera privée de tout pouvoir et qu’Epinoche devra agir, seul cette fois, et prendre en main les rênes de sa jeune existence.

La mère Michel l’avoue, elle qui en a vu d’autres, des vertes et des pas mûres et, pour certaines, de toutes les couleurs, de passer ainsi de l’autre côté de ces trois miroirs que lui a tendus G.-O. Châteaureynaud, eh bien, elle en a été toute retournée.

Michel Host

Repost 0
7 mai 2009 4 07 /05 /mai /2009 12:14

Jusque-là, de Jean Malaquais (1908-1998), le lecteur contemporain avait surtout eu accès, grâce aux éditions Phébus, aux romans, dont le plus fameux demeure sans doute Les Javanais, chef-d’œuvre de verve tour à tour drôle et funèbre (1). Salué à sa sortie, en 1939, par un André Gide très enthousiaste et couronné par le prix Renaudot, ce livre inaugural se veut la chronique tragi-comique de la vie d’une colonie minière du sud de la France, tout près de Vaugelas, en Provence. De son vrai nom Jan Malacki, ce juif polonais natif de Varsovie est fondamentalement un étranger. Comme les personnages de son premier essai romanesque, c’est un métèque, un "Javanais", animé par la soif de voyager. Venant des quatre coins du monde, ces esclaves de la mine sont avant tout des voyageurs dans l’âme, qui n’ont qu’une aspiration : le grand ailleurs…
Partir… À toutes heures de leur vie ils étaient en partance, étaient en plein marathon intersidéral – debout, couchés, sur terre, sous terre (2). Tous, ils ont le vague des horizons mirobolants (3) qui embue leur regard.


I
l en sera de même pour les héros des différentes nouvelles réunies sous le titre Coups de barre en 1944 et que rééditent fort judicieusement les éditions du Cherche-Midi (4). Plus encore peut-être qu’un de ses romans, cet ouvrage donne pleinement la mesure de l’étendue de la palette émotionnelle de l’écrivain Malaquais. Dans cet ensemble de sept récits de longueur variable, l’auteur passe en effet allègrement de la farce au tragique le plus sombre, sans jamais se déprendre d’une sourde mélancolie. Même dans une nouvelle résolument drôle comme "Tu as tué Mimiq (5)", qui joue beaucoup sur la mécanique du comique, affleure une tristesse difficilement étouffée. Et que dire du "Marchand de balais (6)", qui nous conte sur le mode joyeux les aventures du jeune Vladimir, cet adolescent sans le sou et affamé, qu’une femme mure, Madame Hélène, décide de prendre sous son aile ? Ce qui s’annonçait comme une histoire légère, tourne bientôt à l’horreur pour le jeune Vladimir lorsqu’un matin sa bienfaitrice le contraint à la rejoindre dans le lit qu’elle partage avec son enfant endormi, le petit Jacques. Dans une lutte affreuse et muette l’adolescent, incapable de protester de peur que l’enfant ne se réveille, se fait violer.
C’en était fait de mon adolescence. J’étais devenu, j’étais devenu adulte, d’un seul élan, comme on meurt d’une syncope (7).


I
l y a dans cette scène de viol vue à travers les yeux de la victime une dimension proprement monstrueuse, qu’accentue le mutisme des protagonistes. Madame Hélène devient une créature en rut qui n’a plus rien d’humain :
Tout de suite elle se plaqua contre moi de tout son corps d’animal en chaleur ; elle s’affairait, se trémoussait, ahanait, gigotait, suait, gémissaitelle ne disait rien, respirant seulement avec oppression, comme si elle abattait un arbre, comme si elle combattait un dragon (8)…
Par le jeu des images, le réalisme quasi naturaliste se fait quelque peu hallucinatoire, pour ne pas dire cauchemardesque. Cette distorsion de la réalité se retrouve de manière plus évidente encore dans la nouvelle intitulée "Garry (9)", jusqu’à parfois déboucher sur une forme de fantasmagorie onirique. Soudain les tracteurs McCormick se transforment, la nuit venue, en des êtres fabuleux et inquiétants qui troublent le sommeil de deux aides-fermiers :
Se remorquant l’un l’autre à la manière des chenilles, ils avaient gravi l’échelle, essayant à toute force de grimper dans nos couches, chaque machine vers son conducteur respectif ; c’était une véritable passion ardente et jalouse, totalitaire en somme. Parfois, peut-être à cause de l’obscurité, elles se trompaient de couchette, la machine de Garry montait sur moi, la mienne sur Garry, mais la méprise ne durait guère [...] (10)

C’est toutefois dans les trois dernières nouvelles du recueil – de loin les plus noires –, que l’écrivain témoigne le mieux de son très grand talent de conteur. Avec les deux récits intitulés "Il Piemonte (11)" et "El Valiente (12)", le lecteur pénètre pleinement dans l’Aventure ; enfin les personnages de Jean Malaquais prennent le large, réalisent leur rêve de départ, satisfont leur désir d’ailleurs. Mais à chaque fois, hélas, le voyage en mer se révèle tout sauf idyllique. Persuadés d’être tous en route pour l’Eldorado et ses annexes (13), ces marins de fortune ne trouveront au bout de leur périple que la folie et la mort. Dans ces deux nouvelles, l’auteur laisse libre cours aux sortilèges de son écriture visionnaire, conférant à certaines scènes une authentique inquiétante étrangeté qui imprègne durablement la mémoire et l’imagination du lecteur. Il règne en effet de manière palpable sur ces histoires de mer et de mort un climat d’angoisse fantastique proche de celui que l’on retrouvera quelques années plus tard dans Les Tortues (1956), ce terrible chef-d’œuvre de Loys Masson. Quant au récit qui clôt Coups de barre, "Marianka (14)", il constitue sans aucun doute une des pages les plus puissantes de l’œuvre de Malaquais qui, à travers cette histoire du martyre de tout un village juif ukrainien, concentre jusqu’à l’insupportable sa vision d’un monde en proie à l’absurdité tragique.



NOTES
(1) Outre Les Javanais, Phébus a réédité ces dernières années Planète sans visa (1947), et Le Gaffeur (1953).
(2) Jean Malaquais, Les Javanais, 1939. Réédition revue et corrigée : Phébus, collection "Libretto", n° 12, 1998, p. 219.
(3) Ibid., p. 18.
(4) Jean Malaquais, Coups de barre, 1944. Réédition : Le Cherche-Midi, 2008, 291 p.
(5) Jean Malaquais, "Tu as tué Mimiq !", ibid., pp. 73-97.
(6) Jean Malaquais, "Le Marchand de balais", ibid., pp. 37-72.
(7) Ibid., p. 65.
(8) Ibid., p. 64-65.
(9) Jean Malaquais, "Garry", ibid., p. 99-121.
(10) Ibid., p. 105-106.
(11) Jean Malaquais, "Il Piemonte", ibid., pp. 123-178.
(12) Jean Malaquais, "El Valiente", ibid., pp. 181-259.
(13) Ibid., p. 195.
(14) Jean Malaquais, "Marianka", ibid., pp. 261-290.


Éric Vauthier
 
 
Jean Malaquais, Coups de barre (récits), Le Cherche-Midi, 2008, 291 p. – 18,00 €.

Repost 0
22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 11:06
Annie Saumont, Les Croissants du dimanche (nouvelles), Julliard, janvier 2008, 184 p. – 16,00 €.

Y a-t-il encore des dimanches ? Annie Saumont le sait : ce sont ces jours où il nous est donné de cueillir, selon la recommandation de Jean-Noël Blanc, ces plaisirs inappréciables et doux, les liens familiaux, la chaleur de l’amitié, la beauté des saisons… – et, pourquoi pas ? – le grain doux d’un croissant chaud et odorant.
Des jeunes gens ont décidé de "chercher la vallée", ils marchent par les sentiers d’une île, d’un paysage qui n’en finit pas, croisant d’autres randonneurs animés des mêmes intentions… trouveront-ils ? Savent-ils seulement le bon itinéraire ? Une inquiétude s’insinue… le premier Jardin est toujours au-delà, plus loin… Marcher, c’est le grain même de l’existence, la saveur du temps, celle d’un croissant…

S’enchaînent les exercices de vie, ou peut-être d’espérances et de désespérances de vie. Derrière les écrans des chasseurs de palombes se cachent d’inavouables pratiques, une justicière de douze ans, une forte odeur de rhum, la haine du prédateur, l’ouverture de la porte du malheur…
Le monde est là, la vie qu’on est contraint d’y mener est éprouvante, dangereuse : Juliette et Peter attendent les désastres inéluctables munis du principe de précaution et d’un kit de survie… Mais le désastre est-il celui qu’ils ont imaginé ?
Plusieurs de ces nouvelles sont ombrées de mystère, et parfois assez elliptiques pour exiger qu’on leur accorde plus de temps qu’on ne l’avait imaginé. Annie Saumont ne vend pas de café moulu, ni de champignons lyophilisés, ni de petits pots prédigérés : elle ne fait vraiment rien pour réconcilier le frileux lecteur, le lecteur distrait, avec l’art de la nouvelle. Elle fait de l’art, elle se fout du monde ! Elle a bien raison.

Le monde, oui, si comme Andréas vous êtes orphelin, dans les mains d’une tante qui vous soumet à la tyrannie de la propreté et de l’ordre strict, eh bien, il vous faudra l’éponger lui aussi ! Et ne croyez pas que de vous exiler au loin vous permettra d’y échapper : entre les gamins Juan et Manuel, au Mexique, un collier découvert dans une décharge restera le trait d’union ou de désunion des années à venir. Toujours l’auteur laisse planer les éventualités, les aléas seuls prévisibles. La nouvelle, ce n’est pas une grille de mots croisés, un puzzle dont toujours on possède toutes les pièces.
Parmi les histoires les plus marquantes (une nouvelle, c’est une histoire, n’est-ce pas ?), retenons celle d’Amélie, d’Arnaud et d’Yvan… venus par la force des choses de leur campagne à la ville, peu diplômés ils se débrouillent : chantage, prostitution, délinquance bien tempérée… Ils repassent au village de temps à autre, et les vieux copains, les enracinés, les fauchés les voient avec les yeux de l’envie, de l’admiration, de l’espérance… Annie Saumont se ficherait-elle aussi de la morale ? C’est à craindre : on peut cuisiner à merveille le pavé de cabillaud pour les amis, les amis viendront-ils ? Il y a un flic au pied de l’immeuble. On dit qu’un homme est mort… qui donc ? Buvons en attendant. Non, même la vie ordinaire se fout de la morale !

Dans l’embrouillamini des horaires de chemins de fer auxquels on ne comprend goutte, on peut être de la haute, fils de ministre, fille de PDG, eh bien, on se fait flinguer par un loubard, parce que finalement on est rentrés en Porsche… mais attention, "ça pourrait être une blague". Rien n’est sûr. La roulette russe, les loteries du destin manquent aussi totalement de sérieux ! À qui, à quoi se fier ? Kit de survie ? Quelle drôle d’idée ! Dans la serre de votre maison tranquille, là où vous surveilliez la floraison des pohutukawas, une saute d’humeur de la croûte terrestre et hop !  La serre s’écroule, une lame de verre vous tranche la gorge ! Même pas le temps d’être étonné. Alors, la "Faute à qui ?" La nouvelle portant ce titre ne vous dira pas si le coupable est le chômage, l’alcool, papa, maman, l’enfant ? La faute à tout le monde, ou à personne !

Solutions ?
Rions. Faisons-nous factotum dans un couvent de nonnes : passons inaperçu, soyons le jardinier, donnons-nous pour "un cadeau du Bon Dieu", laissons-nous choyer, et qu’arrive une nonnette affriolante, nous prendrons des vitamines, sèmerons un peu de chanvre et cultiverons des brocolis auxquels les Romains attribuaient  quelque vertu aphrodisiaque"! Le ciel s’éclaire un instant ! Lumière céleste ! Ou bien allons en villégiature à Brighton. Là où, entre passé, avenir et imperceptible présent, l’ordinaire nous saisira aux épaules, au ventre… Allons en ces lieux où l’on n’est qu’à peine… Le ciel se ferme un peu au-dessus de la jetée d’où l’on peut regarder des bateaux qui vont vers les îles.

Ultime solution : lire Les Croissants du dimanche, se nourrir de leur pâte chaude, apprécier leur croustillant, comme notre vie, comme nos 37 degrés de vie, les savourer, prendre la mesure des interstices où chaque matin se dissimulent les mystères, les zones d’ombre…

Michel Host
Repost 0
5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 10:13

Approcher Arno Schmidt à pas de chat... [NdR]

Tout le monde connaît aujourd’hui, à Paris et dans les départements limitrophes, l’existence de l’œuvre de l’allemand Arno Schmidt (1914-1979). La Mère Michel qui, avant de perdre son chat, s’était jetée dans la lecture d’écrivains cousins germains d’un modernisme classique plus affirmé tels Thomas et Klaus Mann, Alfred Döblin, Gottfried Benn… allant parfois jusqu’à lire des poètes réellement classiques et des conteurs tel Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Josef von Eichendorff, avait, jusqu’en 2007, ignoré le nom même de ce natif de Hambourg dont la renommée  (c’est son excuse première, la seconde étant la nécessité de trouver les traductions) s’est établie non sans plaies et bosses dans son propre pays, comme il en va de tous les novateurs dont la dimension surpasse de très loin les paresses de lecture et de pensée de leurs contemporains, leurs habitudes, leurs notions du style et du bel ordonnancement de la phrase, du paragraphe, du chapitre, du livre… Arno Schmidt a connu les plus grandes difficultés pour se faire publier, puis, la chose étant faite, les mépris sans appel et les enthousiasmes absolus. C’est le lot des plus grands, on le sait, mais les éditeurs quels qu’ils soient et où qu’ils soient, ayant à faire manger leurs employés et leurs imprimeurs, ne se jettent pas sur eux d’emblée. La Mère Michel n’éprouve nulle honte à son retard à l’allumage, et depuis qu’elle a rencontré celui qu’elle appelle Le Grand Arno, elle ne crie plus par la fenêtre car elle n’en a plus le temps.

Pour ce qui touche à la France, c’est l’honneur de Maurice Nadaud, de Christian Bourgois et des éditions Tristram, que d’avoir permis aux lecteurs de ce côté-ci du Rhin de prendre connaissance d’une œuvre exceptionnelle. Un mérite singulier revient à ses principaux traducteurs, Pierre Hémery, Claude Riehl, Dominique Dubuy, Pierre Pachet… car l’œuvre est remplie d’épines et de chausse-trapes, la culture littéraire, scientifique et historique d’A. Schmidt, tout comme son dédain des formes accoutumées du récit, étant immenses.

On a marché sur la lande [cf. note bibliographique en fin de texte] est le premier roman de Schmidt que, sans s’être méfiée, la Mère Michel décida de lire. Elle en est encore sur le cul, et son ménage a lui aussi pris du retard. C’est le dernier "roman" de l’écrivain, avant qu’il n’aborde d’autres écrits, publié en 1960. Il déroule l’histoire de Karl et de sa compagne Hertha, en week-end de repos et d’éducation sexuelle - lui est relativement peu entreprenant, elle présente tous les symptômes de la frigidité - chez la tante Heete, dans la lande de Basse-Saxe. C’est, après réflexion, un livre qu’il vaut mieux aborder, quand on est novice, après quelques autres.
La difficulté est multiple : outre que Schmidt y applique un système d’écriture et de composition très personnel, il y pétrit la pâte de l’Histoire (celle de l’après-Seconde Guerre mondiale – il y participa à son corps et à sa conscience défendants) -, il y joue de ses connaissances dans un joyeux tumulte d’anecdotes, d’épisodes, de périodes, de langages divers dont celui, très régional, de la tante Heete… D’ailleurs, c’est la Guerre froide et l’action se déroule sur la Lune après la destruction de la Terre : l’après-guerre, cela paraît éloigné des préoccupations des deux jeunes gens, a plongé les Européens dans la hantise de la bombe atomique et d’un troisième conflit mondial. Ajoutons, pour lier la sauce, le violent sentiment de culpabilité et le ressentiment qu’éprouve Arno Schmidt d’avoir vécu ses années de jeune homme et d’homme dans la plaie gangrenée ouverte par le fascisme, l’hitlérisme et le nazisme, les nationalismes, le stalinisme… tous "-ismes" trouvant à se nourrir dans les massacres raciaux et guerriers, les combats et les destructions, les éliminations massives d’opposants supposés ou réels… On comprend qu’il n’est pas si facile d’entrer dans l’œuvre d’Arno Schmidt par cette porte-là.


L
a Mère Michel conseillerait volontiers à ceux qui voudraient se frotter à cet écrivain hors normes, de se lancer dans un récit plus bref : Miroirs noirs, qui les plongera dans l’Europe détruite par la Troisième Guerre mondiale, la catastrophe nucléaire, le dépeuplement du monde… Nous sommes dans les années 1960, dans une anticipation (le texte fut écrit en 1951) qui se lit comme pure vérité, c’est-à-dire que le vraisemblable des faits décrits abolit tout sentiment de fiction. Dans ce désert où seules les faunes végétales et animales tentent de reprendre vie, où ici et là des bâtisses, des cabanes demeurent sur leurs fondations, où le souvenir des temps d’avant pointe dans celui des écrivains du passé, un survivant s’est établi dans les bois, Adam des temps nouveaux… Soudain, une femme venue d’ailleurs, de la périphérie du cercle radioactif de la mort, traverse les bois, le champ de vision de cet homme solitaire. Que se passe-t-il alors entre eux? – au lecteur hors-champ (car qui sera le lecteur dans ce monde si vidé de présences humaines ?) de le découvrir et le comprendre. 

Il semble judicieux à la Mère Michel de poursuivre ces lectures par celle de Tina ou de l’immortalité, nouvelle où le Grand Arno s’amuse à jeter en enfer les écrivains, les y abandonnant dans une immortalité cuisante, immortalité qui ne cesse pas et ne se change en délivrance que lorsque ces écrivains n’ont plus un seul lecteur, ne laissent plus de souvenirs… ils brûlent donc de disparaître au plus vite de la mémoire des hommes, et leur plus grand malheur est désormais d’être lus encore. Cette situation à l’inverse des choses qui ont lieu en ce monde est une source intarissable de plaisanteries et de situations comiques.
On verra comment, dans une mise en scène approchante, Schmidt ressuscite Goethe, dans Goethe et un de ses admirateurs. Le traitement de la question de la postérité est, chez Schmidt, l’un des plus originaux que l’on puisse lire, à la fois précis, détaché et humoristique.


À ce stade de la découverte de Schmidt, l’intérêt de Tina ou de l’immortalité est encore que Claude Riehl, le traducteur, fait suivre la nouvelle de pages éclairantes, voire indispensables : Arno à tombeau ouvert. Outre des données biographiques importantes, le lecteur découvrira, exposés avec minutie, les procédés de composition de Schmidt, sa façon inédite (voire inouïe pour les fils et filles de Balzac et de Flaubert) de concevoir le traitement du personnage et de l’intrigue, sa méthode précise de composition des formes nouvelles du récit, le tout exposé dans Calculs I & II, puis Calcul III, dont Claude Riehl nous fournit un clair et minutieux exposé. On sera, pense la Mère Michel, après ces lectures, mieux armé pour lire l’ensemble de l’œuvre de Schmidt. Elle-même tentera prochainement de proposer sa réflexion de ménagère sans scrupules sur ces questions de littérature et d’écriture. En attendant ce terrible moment, une citation extraite de Miroirs noirs :

Elle demanda : "Pourquoi écris-tu encore ? – D’ailleurs pourquoi as-tu écrit des livres ?" (Réponse : gagner de l’argent. Les mots, mon seul bagage. "Ce n’est pas vrai !" dit-elle indignée. Ai pris un autre biais. Aussi : j’éprouve du plaisir à fixer dans les mots les images de la nature, des situations, et à pétrir des histoires brèves).
Elle siffla la marche de la cavalerie finnoise : pupupi : pupupi : pupupupérupupu (og frihet gar ut fra den ljugande pol) ; elle dit renfrognée : "Donc jamais pour des lecteurs, hein ? Tu ne t’es jamais senti un devoir militant ou "moral" ?"
"Pour des lecteurs ?" demandai-je stupéfait ; le "devoir moral" aussi c’était neuf pour moi.


R
ien que pour de lucides impertinences de ce genre, pour ces coups de savate au front pur de la pensée correcte, la Mère Michel  aurait bien trompé le Père Michel avec le Grand Arno s’il eût vécu plus longtemps !

Note bibliographique:
On a marché sur la lande, éditions Tristram
Tina ou de l’immortalité (suivi de : Arno à tombeau ouvert), éditions Tristram
Goethe et un de ses admirateurs, éditions  Tristram
Miroirs noirs, Christian Bourgois éditeur

 

Petite note de la rédaction:
Claude Riehl a obtenu en juin 2005 le prix Gérard de Nerval de la traduction, décerné par la SGDL "pour l'ensemble de son travail" certes mais à l'occasion de la sortie de On a marché sur la lande
Découvrez
ici le catalogue des éditions Tristram.

Michel Host

Repost 0
20 mars 2009 5 20 /03 /mars /2009 17:42

Jean Claude Bologne, Le Marchand d'anges, Le Grand Miroir coll. "Contes", janvier 2008, 168 p. - 15,00 €.
Vendre, acheter des anges, est-ce si difficile ? Jean Claude Bologne y parvient aisément semble-t-il, et en cela il fait plaisir aux enfants. Le marché aux anges a lieu le dimanche. Il y a ceux qui les voient, les anges, et les angelines peut-être aussi. Qui a prétendu que ces créatures ailées étaient d’un sexe autre, ou incertain, ou inexistant ? Il y aura toujours aussi ceux qui ne les verront pas, parce qu’ils ne voient rien et ne font que regarder le monde tel qu’il est en apparence. Ceux qui s’en tiennent aux apparences.

Or, en seize nouvelles, et sans qu’il soit une seconde question de théories ou de disputes stériles, ce magnifique recueil nous la pose bien la vraie question : n’est–il qu’un seul paysage à regarder ici-bas ? Celui que nous avons sous les yeux ? L’imaginaire - par le truchement actif de notre "faculté imaginatoire" comme eût dit Rabelais - , que  consciemment ou non il nous arrive de réprimer, de tenir en laisse comme un chiot fugueur, fait-il ou non partie de ce réel où nous voulons vivre exclusivement, en gens sérieux et responsables ? Eh bien, que les gens sérieux et responsables mangent leur chapeau (surtout s’ils n’en portent pas ! leur chapeau imaginaire donc, le plus digeste en somme…) et, lisant les récits, contes, légendes, voire les fables et fictions de ce recueil, qu’ils se convainquent de l’existence d’autres mondes au-delà du monde, d’autres lieux, d’autres temps aussi indispensables à leur vie que l’air, l’eau, la nourriture, et la pensée s’il est possible.

Fiction, ai-je dit ?  Mais enfin, le terme est sans doute un abus de langage, un outil de peu d’intérêt si nous parvenons à faire entrer notre faculté imaginative dans la réalité vécue, au lieu de l’en séparer par une néfaste et paresseuse habitude : sans cette faculté qui nous porte à fictionner, pourrions-nous être réellement, je veux dire par là être autre chose que des mécanismes physiques et psychiques programmés dans la durée et dissécables par la science ? Bref, pourrions-nous être humains, tout simplement ?

Les plaisirs que nous dispense Le Marchand d’anges nous disent que non. Ils sont multiples et de registres divers. Parmi les plus vifs, on éprouvera, dans "Les trois pierres", cette certitude profonde que les pierres de bonheur, de douleur, de silence (qui roule d’elle-même) sont celles avec lesquelles nous construisons l’édifice de notre vie, et que pareils à Jehan, le tailleur de pierres d’autrefois, nous les façonnons de nos mains, inaugurant une vie nouvelle et inédite à chaque fois, celle d’Adam peut-être…

Avec "Le regard du Dragon", revisitons la sainte légende de Georges, le preux chevalier transperçant le Malin sous les apparences du reptile monstrueux : où est le mal, en vérité ? Où est la vérité ? La rencontre d’une princesse de vingt ans change les perspectives, surtout si le regard de la Bête n’est que "le reflet du sien". La légende, en entrant dans le conte, ouvre d’autres chemins, où le sang qui s’écoule n’est pas celui de la mort seule, où se dressent sur l’horizon les bûchers du soleil.
"Le caméléon" conduira-t-il le lecteur prêt à se mettre en marche tel un enfant, vers le bonheur et le sens ? Il l’emmènera ailleurs, c’est certain, dans sa propre pensée, id est la pensée de soi dans le courant de la vie.  Dans "L’amour sidéral", si le petit Marco avoue à Don Abondo : "J’ai fait l’amour avec une Martienne", devrons-nous le croire ?  En tout cas, le Malin, qui ne doute de rien, attaque tous azimuts. Les piliers de l’Église, la foi et la pureté, sont ébranlés. Qui ne voudra alors, au prix du retour de l’innocence, éviter le sacrilège et faire l’amour avec une Martienne ? Dans un registre approchant, "Ce que la femme apprend à l’homme"  est-il aussi innocent qu’on pourrait le penser ? Le nouvelliste, en invitant Enkidou, l’archétype du mâle assez peu dégrossi de l’épopée akkadienne, en compagnie du comte Giacomo et de la comtesse Margarita, nous accompagne sur le chemin toujours à refaire des apprentissages des plaisirs de l’amour…
 
Je ne voudrais pas déflorer entièrement ce livre du songe et du sens où nous entraîne Jean Claude Bologne, aussi irai-je à plus grandes enjambées : "Goukouni et la déesse de la source", sous des dehors de conte africain, est la quête de Goukouni  que, dans une épreuve initiatique sauvage, mais toute semblable à celle qu’affrontaient les chevaliers des légendes, lui imposent les Génies de la savane. Un Dieu bricoleur, ami de la technologie de pointe et créateur d’un nouveau Paradis hi-fi numérisé, paraîtra à beaucoup bien plus vraisemblable que les solennelles figures des grands textes de la Révélation !

Dans "Le retour", on verra en quels termes se pose la question insoluble du voyage ferroviaire et de tout voyage en somme. Parmi les plus belles fables du recueil, "La légende d’Égide l’Hagiophage" est faite pour emporter l’esprit jusque dans cette histoire et légende de l’Espagne hispano-musulmane de la Reconquête. C’est toute une vision d’antan qui se propose au lecteur dans le combat qu’autour d’une momie - la relique de saint Jacques -, se livrent frère Jaime, la chrétienté incarnée, l’abbé Horace qui règne benoîtement sur l’abbaye, et frère Déodat, le Maure bien ou mal converti… Entre démonisme et sainteté, savoirs et ignorances,les narrateurs alternés évoquent un univers de pleine ampleur avec ses parfums de guerre des religions, sa belle, généreuse et impitoyable histoire, ses croyances, sa science certaine ou incertaine,ses superstitions, ses quêtes spirituelles dans les frémissements du doute et de la foi… Plus loin, "Le Siège", celui d’une ville en forme de parfait quadrilatère, est une nouvelle étonnante, ou une étonnante épure, une démonstration logique de la pente où tend toute quête, de la fin ultime de toute chose, à quoi mieux vaut s’être un brin préparé…

Les nouvelles auxquelles je ne veux pas faire allusion réserveront bien des surprises au lecteur.  Je crois en avoir assez dit pour que le "pas tout dit" (comment fait-on, d’ailleurs, pour tout dire ?) pose son interrogation et les tentations subséquentes. À tous ceux qui liront l’ultime nouvelle du recueil, "Tourner la page", je puis assurer en toute certitude que Cornélius Farouk, le "rétrovirus" de la littérature, l’"évanescent" personnage qu’ils ont un jour rencontré, qu’ils cherchent dans tous les livres où ils l’ont croisé sans jamais le retrouver, je l’ai rencontré, moi, au Reform-Club, qu’à Londres fréquentait Philéas Fogg !  Les deux hommes, du genre taciturne, se parlaient à peine. Cornélius fumait des Gran Corona qu’on lui livrait de Cuba, et, en avance sur son temps, buvait du whisky frappé où il faisait verser une larme de vodka. L’ayant cherché dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours,  j’ai eu la douloureuse surprise d’apprendre qu’on l’avait vu pour la dernière fois sur le Pequod du capitaine Achab. 

Michel Host

Repost 0
20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 18:56

Les pages qui suivent font office de postface au recueil Salines, de Cathy Garcia, paru aux éditions À tire d’ailes,  en 2007.

Il n’est pas de faux-semblants, ni dans le dire, ni dans l’image, ni dans la trajectoire chez Cathy Garcia, et moins qu’ailleurs peut-être dans Salines. Ce beau titre assume une amplitude et un regard qui, d’emblée, nous rapprochent de la mer et du vent, de la peau chargée des odeurs chaudes de l’amour, et, pour tout dire, d’un élan vital originel, celui que Cathy Garcia sait cueillir aujourd’hui encore, avec toute son énergie, sa puissance, parmi notre monde qui se le dissimule peut-être derrière les écrans de fumée de la pollution des esprits, sous le voile d’une bienséance digne des hypocrisies bourgeoises anciennes, monde dont les échappatoires vont au "porno" pauvre qui, mis en image ou en mots, passe pour liberté.

La liberté poétique intérieure est d’une tout autre matière : c’est l’élément moteur, astral et
magnétique qui, s’il déstabilise les centres émotionnels, rétablit l’âme humaine dans les beautés et les grandeurs terrestres. Le recueil s’ouvre sur une étonnante affirmation des multiples facettes de la féminité, énumération à la façon de Rabelais, moins impudique que gonflée des sèves de la séduction et de son chant. Et, dans la foulée, cette ostentation de l’être féminin – totalement féminin –, entièrement soi, protéiforme et, comme dans une fierté coulant de source, ancrée dans la blancheur, la saveur et l’éclat du sel !
Je suis femme
Unique multiple
Je suis la grande saline

Cela, pourtant, manquerait beaucoup de sel si ne se présentaient, comme sur l’éventail historié d’une

belle madrilène, ou dans une tapisserie du paradis d’avant l’humiliation des chutes et des divins opprobres, les véritables fortunes, les bonheurs, et même les joies, de s’établir, fût-ce pour un temps limité, dans le monde des vivants. Cette fondation n’est pas une conquête, pas davantage une revanche  – ce serait comme de vouloir installer les bonheurs sur les combats et les guerres, sur les obscurantismes qui, eux, ne désarment jamais – mais une position de naissance, en quelque sorte, parce qu’être femme c’est cela, ni plus ni moins, c’est être dans la germination, l’efflorescence, l’offrande et le plaisir :
 j’aime à fleurir
clandestinement

m’ouvrir à des nuits étoilées de plaisir
éclater sous la brûlure d’un soleil mâle

Comment ne pas se sentir envahi quoique pleinement en accord, emporté par la mélodie d’un grand Pan retrouvé, revenu d’une éternelle absence, celui dont Michelet pleurait la disparition aux rivages de

l’Égée après que s’y fut enraciné le moralisme judéo-chrétien ? Quel plaisir donc - et le mot est charnu, gorgé comme fruit à la fin de l’été – de lire, de dire ces vers libres de leur pleine liberté, ces cadences brèves et longues tirées par les vents des désirs et des effrois ! Salines, avec ses poèmes, ses images, ses raccourcis parfois sauvages, par l’innocence non dépourvue de ruses et de subtilités de ses inventions, par ses assemblages verbaux inouïs, nous plonge sans crier gare dans ce qu’une pensée poétique renaissante – celle de Rabelais et de Ronsard notamment, que précédèrent des fabliaux souvent chargés d’autant de frustration que de drôlerie – cherchait et retrouvait si bien en écartant les déguisements des traditions guindées et guidées depuis les Pères de l’Église et la Rome vaticane. Dans Salines, le carpe diem n’a plus à se signaler comme ambition et désir, car il est, désormais et explicitement, l’existence elle-même, son projet de vivre, sa réalisation la plus entière imaginable. Cela se dit dans une langue magnifique, dans l’inattendu des sensations traduites, cueillies et éprouvées à l’unisson :
sur mes désirs parallèles
j’ai tendu des ponts
des passerelles instinctives
pour attirer la foudre
balafrer la plénitude
de mes courbes peut-être trop
maternelles

Cela se dit avec plus d’instinct encore, dans la crudité fraîche du mot sensible et juste, dans la

simplicité des évidences toutes acceptables, toutes acceptées :
je suis une bête de lit
miauleuse jouisseuse
une arche de tendresse
une manne une nef
je suis un souffle une fièvre
une fente à polir

Cela se dit de cent façons, et toujours dans une magnificence verbale qui émeut ! Cette poésie, sans

aucun doute, m’émeut jusqu’à la moelle des os, et j’en jouis sans me lasser. C’est la parole de célébration de ce qui existe : de ce qui est par conséquent. Foin des subtiles et collantes barrières par lesquelles des philosophes, mais aussi des poètes en forme de poissons froids, voudraient quadriller le vivant, le changer en spectre, en pur concept, en registre cadastral… J’aime ici la saline sensualité, l’aveu sans détours de la splendeur des mouvements libérés par et à travers la puissance de vie du corps, des corps… Oui, c’est beau, et très "entreprenant" au sens où il faut se percevoir en vision totale pour entreprendre d’être. Au risque de ma banalité, je lis le chant joyeux de ces vers comme un hymne à la joie, comme la délivrance première, l’entrée dans le jour, au matin où tout commence…


La célébration est un registre qui s’affronte aux dangers du répétitif, de la solennité et de l’ennui. Cathy Garcia s’en évade comme le papillon, avec la grâce valsante de l’inspirée. Elle multiplie les points de vue, les approches, les situations ; ni l’air ni l’eau ne lui manquent et ne nous manquent, ni le ciel ni la terre, ni la nuit ni le jour, ni les frimas ni les chaleurs. Le monde créé est, de par sa nature, une totalité de nature. Tout le recueil vibre sourdement, et non moins lumineusement, de ce contraste implicite entre le jardin de la Création que nous n’avons plus que le choix de regarder en songe, et ce jardin mutilé que, sous nos yeux, salit et martyrise la modernité cupide. La poétesse Cathy Garcia – elle ne récuse pas ce beau titre ! – n’écarte jamais l’homme,  je veux dire le mâle, le porteur de phallus immodeste ou dominateur -  cet importun majeur qu’elle veut allié, compagnon non pas adouci, ni dompté, mais complice nécessaire :
je cours encore après toi
animal intrépide
aux mains si fines
homme rivière aux étreintes
mille fois renouvelées
homme si vaste
aux bras de sable
homme profond
de sagesse infinie


De cette confiance, de cette complicité amoureuse naissent des sentiments d’une autre sorte. Nous

glissons soudain sur le versant périlleux et bouleversant des choses : la conscience se fait jour – aiguë comme la morsure d’une bête venimeuse – de la fragilité de toute construction ou représentation du monde et de soi. La menace, fût-elle masquée par l’attente des bonheurs, est permanente, aux aguets, prête en un instant à jeter à bas l’édifice de notre vie. Elle surgira du nœud même de l’amour :
l’illusion
est si belle

vaut bien la blessure
que tu ne manqueras pas
de me faire

Elle surgira de notre propre faiblesse  – "et si l’on n’était pas aussi fort / que l’on croyait ?" –

comme de la puissance qu’il est besoin de déployer, toujours, jusqu’à l’épuisement de nos forces,

pour se tenir en vie d’abord, puis "faire tourner le monde / à l’envers".

Elle surgira, en dépit que l’on danse "la danse dissolue / des algues amnésiques", de notre fragilité, de la fugacité du temps qui est notre loi et notre geôle ! C’est là source d’une crainte, et d’un vacillement constant :

ne pas se prendre
le plein fouet
le versant nu de nos extrêmes
fragilités

Le désordre cosmique est aussi un ordre immuable qui ne peut être refusé ou nié. L’âme s’y veut au

large, s’y crée son espace ensoleillé d’un moment ; mais le cœur, s’il fut un jour "chasseur solitaire", eh bien, il n’en finira pas de

Solitude
le cœur dans son terrier
un lapereau tremblant


De cette tragédie discrète qui touchera chacun de nous, dans un désamour, un recoin d’hôpital ou un

lit familial, Cathy Garcia ne fait pas tout un drame ! – car, si "nos mains [ne sont] rien que des oiseaux dans la cage du temps", notre flamme de plaisir et de vie, désespérée noblesse, réside en fin de compte dans ce qui leur est propre,

le geste
toujours neuf


L’oubli dans lequel a sombré aujourd’hui la poésie rejoint le tréfonds de l’obscurantisme. Les poètes
n’en ont cure, ils et elles chantent dans l’arbre, sous le ciel. De Marie de France à Louise de Vilmorin, d’Anne des Marquets à Marie Noël, en cascadant de Pernette du Guillet à Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles et – bien sûr – jusqu’à Madame Colette, le long poème écrit par les femmes dans cette langue sublime encore appelée française, est ce ruisseau clair et courtois, tour à tour ensoleillé et ombré, sensuel et incisif, qui murmure et chuchote comme l’esprit du monde vivant. Il coule de source ancienne et nouvelle par le sous-bois de la forêt littéraire où les hommes se sont faits chasseurs absolus, dominateurs sans partage. Cathy Garcia est de cette eau pure, de cette force infinie et lointaine des fontaines résurgentes. Elle est la perle qui fait la fortune du pêcheur de perles. Certains l’ont déjà découverte, et je suis des élus. Mon admiration est sans mesure. Je voudrais seulement la rendre à sa lignée, à cette foi confiante en l’unité, en la beauté possible, qui lui fait écrire :
je cours encore après toi
homme qui sait la danse
homme loup qui me chasse
nuit après nuit
en mes forêts perdues

je cours encore après toi
magicien de la terre
aux savoirs de nuit

Michel Host

Repost 0
9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 12:00

Au hasard d’une rencontre avec l’historien de l’art Jean-David Jumeau-Lafond – descendant du peintre Carlos Schwabe – je découvrais qu’il comptait parmi les relations d’une proche cousine, Delphine Durand, avec qui cependant les liens s’étaient un peu distendus. Nous renouâmes très vite, rapprochées par un chemin commun – les Lettres – à quelques différences près : elle a bifurqué vers l’Histoire de l’art, sera bientôt docteur en la matière, et s’est constitué au fil des années une bibliothèque intérieure incommensurablement plus vaste que la mienne. Ses dilections vont vers les ténèbres, les abîmes obscurs où sont à débusquer les clartés torves des souffrances et des quêtes impossibles. Sa spécialité : la période symboliste et décadente – délicatesses contournées, beautés absolues cultivées jusqu’à l’épuisement parce que c’est au seuil de l’expiration qu’elles atteignent  leur grâce maximale… Ses inclinations esthétiques se pourraient situer entre Gustave Moreau et Joel-Peter Witkin, en passant par Giger – pour ne parler que des arts visuels. En littérature, je la sais amateur entre autres de Jean Lorrain et, probablement, de Barbey d’Aurevilly. Et bien sûr cela se reflète dans sa façon d’écrire : elle aime rien tant que jasper sa prose de raretés – de ces mots puisés au fin fond des désuétudes du français, ou bien dans quelque recoin oublié de tel ou tel lexique spécialisé – comme une élégante choisit ses gemmes dans les profondeurs de sa boîte à bijoux. Foisonnent dans ses textes les "mots à angles", syllabes aiguës et étymologies savantes, riches en "y ","th" et autres graphies évocatrices de cette antique culture classique et vaste aujourd’hui presque oubliée. En témoigne ce quasi-poème en prose, dédié au dernier album d’un groupe toulousain – Les Trolls – où les mots aussi bien que la musique des phrases évoquent des matières inédites et précieuses…

Les Trolls, sixième album :
Ketsu no ana kara yubi tsukkonde okuba gatagata iwase taroka

La vitalité du poète n’est pas une vitalité de l’au-delà, mais un point diamanté actuel de présences transcendantes et d’orages pèlerins.
René Char

Dans ce sixième album fécond en épouvantements, les trolls expérimentent les cruautés jumelles du son et de l’image dans un univers souillé où les cadavres-rêves titubent, fouaillés par des désirs affreux. Des scies gelées et des linceuls translucides drapent les sonorités : Babylon ou Parkin son sodomie rayonnent de convoitises cosmiques et glacées, d’éclairs de midi parfilés de semence et de sang, des fleurs mortelles et inconnues qui sont autant de voix pulvérisées, sectionnées de nuit où le ciel bascule dans une nuit – obscure – pour le mystique au crâne foré par le lys noir…sonorités vagues et circulaires, répétitives comme la Fatalité, étranges cris de métal et roucoulements d’insectes, frissonnements de plumes, interrogations viscérales sur les arrière-mondes.

Un cri brûlé jaillit de La torture au spectacle d’un monde impur et vénal, un cri qui creuse un gouffre de chair, aigu comme un cœur noirci qui se vide sur un pal inflexible : il faut tuer la bête avec laquelle on a forniqué toute sa vie, piétiner la quiétude bourgeoise et la banale vision humaine où le médiocre essaie son œuvre de néant. Musique organique où se cisèle un inextinguible orgasme de mort muré dans l’errance et la torpeur, musique combustible où se consume le son primitif et primordial, musique où rampent les limaces glacées du délire, la bave de cristal que sèche la fournaise infernale des textes de Knarky, entre hiéroglyphes et griffes de goule exta-siée.

Mathieu. M. Kross, pasteur de tous les supplices a dressé le théâtre le plus merveilleux et le plus cruel dans des estampes brûlantes qui roulent la mort dans la soie bleu-violet d’un Hokusaï trempé dans le sang métallique chatoyant et sauvage de Giger ; ce nouveau Jérôme Bosch, héros d’un paradis fermé, cloisonné d’oiseaux d’or et de lymphe, de poissons cannibales aux crinières de fer s’entoure de momies, d’idoles et de fœtus de verre. C’est dans une parodie blasphématoire cernée de flammes noires et lépreuses, irradiée de mers de laque, se dessinant sur les oculus de l’Enfer, les grotesques macabres, les archétypes terrifiants aux lèvres de fer rougi, les têtes énormes aux oreilles pointues, les sombres androgynes au sexe nacré de vipère, aux yeux d’abîmes et de noir miroir, les bêtes héraldiques pâles comme des phalanges de mort, les vampires ailés et crochus, les hideuses poupées de l’Infanticide. Et les succubes japonais, les Tengu et les pantins de carnaval, les nyctalopes hurleurs spongieux comme des pieuvres, les esprits de la nuit et de la forêt nordique, les divinités aux yeux de lacs et de pierres, aux corps d’arbustes tordus ; des visions peuplées de serpents et de pierreries malades se déroulent sur des sons froids faits pour donner le branle aux fémurs extra-lucides de pendus, de polypes qui se balancent dans le bleu liquide de La fleur pleure ou de Coldness. Les beautés funèbres empaillées et décharnées dardent leurs mandibules vierges et leurs rotules irisées, au milieu de chapelets de ventouses, de racines chamarrées de pupilles et de vulves tordues dans un spasme.

Entre destruction et bouleversement, des étoiles de mort cillent le long des fémurs aux reflets d’albâtre, du sang râle aux coins de cerveaux fantomatiques tandis que des yeux de méduse-paon à tentacules rêvent de sucer les rêves ; des vagues crénelées de champignons qui poussent en rouges molaires coiffées d’organes fous, des poulpes-miroirs dégorgent des ciels de cendres et des nimbes morts, des spectres de singes aux os d’émail à la morbidité menaçante et perverse. Kross trempe son style dans une cire glauque et pestilentielle, entouré d’effraies au masque de chat-velours hérissé des pennes du poisson-volant, dévidant un bestiaire halluciné de monstres au sexe de hibou, au corps lisse comme des carcasses de baleine violées par des requins d’ivoire.
Les Trolls, anges d’Eden gardent sur eux la caresse visqueusement sacrilège du Serpent.

Delphine Durand

Repost 0

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Voir ou ne pas voir...Chercher à voir ou pas...
    . .. ou les scories d'une sortie photo ratée – ratage relatif puisqu'il en sort ce qui suit. Dimanche 8 octobre. La lumière est belle sous les gris en tumulte du ciel parfois liserés d’un mince rehaut de clarté jaunâtre. Le temps est calme, à peine froissé...
  • In extremis
    Plus que quelques heures avant que soit irrémédiablement (vous entendez? —diablement! et en effet c’est bien de malignité qu’il s’agit quand s'évoque l'implacabilité du temps passant) consommé ce dernier jour de septembre et rien encore n'a été déposé...
  • Rétro-journal sarladais en ... épisodes
    ÉPISODE 2 Vendredi 4 août18 heures. Dans une heure débutera la représentation au Plantier. La chaleur est écrasante et le ciel d’un bleu obstiné, têtu. Le soleil, à 19 heures, sera encore assez haut pour faire taire les ombres qui pourtant s’allongent...
  • Petite pensée déprimée
    Trouver le chemin qui mène du percept, ou de la pensée, au texte puis en couvrir la distance de bout en bout… cela m’est chaque jour plus difficile. Et je ne fais guère plus que rêver mes phrases au lieu de les écrire – rêvées, encore intangibles, elles...
  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...

Pages