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12 mars 2019 2 12 /03 /mars /2019 15:08

À la faveur d’une sortie photo aux Puces de Saint-Ouen avec quelques membres de l’association Photovision France – tous fervents et habiles numéristes au milieu desquels j’étais la seule équipée d’un boîtier argentique – et tandis que nous déambulions, à l’affût des photogénies qui pourraient se présenter, la conversation a, inévitablement, glissé sur des comparaisons entre les deux pratiques. Sans doute ai-je eu des propos irréfléchis, ou mal interprétés car bien vite a fusé la question «Mais enfin, pourquoi tu opposes le numérique et l’argentique?»
Ce que, justement, je ne fais jamais puisque je pratique les deux – ce sont d’ailleurs presque toujours des images numériques que je glisse dans les pages de ce blog –, et souvent simultanément pour les mêmes sujets. Avec la même propension à cogiter, à tâcher d’élucider ce qui, pour moi, est en jeu dans l’une et l’autre approche, mais avec, aussi, cette certitude que chacune est déployée dans des sphères d’intention totalement différentes, ne se chevauchant pas fût-ce d’un iota quand bien même j’ai cadré/capté avec chaque appareil une bribe de réel identique. Je crois bien n’avoir rien dit de sensé ni de clair dans le feu des échanges, me trouvant prise de court comme toujours dans ces contextes conversationnels où mon «esprit d’escalier» m’empêche de tenir des propos argumentés et intelligiblement formulés; et le regret que j’en ai m’intime de mettre au net, par ce texte-là, un peu de ce qui m’apparaît de mes rapports différenciés avec l’image argentique et l’image numérique.
En simplifiant beaucoup, je dirai que le numérique a partie liée avec l’immédiateté – on voit, on déclenche, on examine ce que l’on vient de prendre et l’on décide ce que l’on en fait dans un même mouvement ramassé dans un très court laps de temps; ce qui relèvera ensuite du choix et du post-traitement des images choisies ne change rien à ce tassement de l’intention, de geste et de la décision photographiques en une seule unité de prise de vue – quand l’argentique implique des temps d’attente plus ou moins longs après la prise de vue, des temps blancs si l’on veut, des temps de silence visuel, puisque le résultat ne sera visible qu’à l’étape finale des traitements, celle du tirage sur papier.


Voilà un premier déblaiement. Et puis il y a cet écart majeur: la photographie numérique est désespérément a-sensorielle… point d’olfaction – les pixels n’ont pas d’odeur, les chimies argentiques, si… même les films sentent quand on les dégage de leur étui pour les placer dans le boîtier, et les feuilles de papier quand on les sort de leur pochette… ‒ ni de tactilité: hormis le tripatouillage de clavier et de souris, les pixels n’exigent pas que l’on touche (l’image numérique n’a pas besoin du papier pour exister, un écran lui suffit), le grain d’argent, si; le toucher est sans cesse sollicité: on touche le film pour l’insérer dans le boîtier puis l’en sortir, ensuite pour le développer quand on fait cette opération soi-même, les feuilles de papier pour les plonger dans les cuves, les rincer, les mettre à sécher… En argentique la manipulation est permanente d’où ce sentiment que j’ai d’avoir véritablement et de bout en bout «la main» sur mon image, d’être pleinement opérative.


Au fur et à mesure que j’écris d’autres choses se pressent que je pourrais continuer d’énumérer pour éclairer mes «rapports différenciés» avec l’argentique et le numérique mais je prends conscience, aussi, que cet éclaircissement n’était pas le but d’abord poursuivi par ce texte. La toute première motivation était de fixer une fulgurance, puis cela fait il m’a fallu étoffer, enrober, défulgurer d’une certaine manière et voilà la «fulgurance» affectée d’un long préambule dont je ne suis plus sûre qu’il ne la gâte pas…


Le lendemain de cette sortie photo, donc,

… réfléchissant une fois de plus à ce que je faisais réellement – je veux dire au-delà du déclenchement – lorsque je prenais (et le verbe «prendre» est ici employé dans toute l’ampleur de son déploiement sémantique) une photo argentique, cela a fulguré:

J’essuie les larmes du temps.

Cette très brève phrase a brillé, imposé son tranchant dans le mol endormissement de ma réflexion. Longtemps elle a tournoyé satisfaite d’elle-même, a résisté au sommeil de la nuit qui pourtant, bien souvent, frappe de ridicule en se dissipant au matin ce qui la veille luisait d’un tranquille éclat, s’est indurée au lieu d’être, penaude, éjectée de la mémoire et garde sa nécessité alors même que je la saisis au clavier après l’avoir écrite à la main sur un bout de papier en transit. Alors sans doute dois-je comprendre que je continuerai ainsi à pratiquer la photo argentique tant que je serai encline à éponger les sanglots du temps. Jusqu’à ce que je cesse de l’être – soit que le souci de visualité en vienne à être seul à m’animer, et l’image numérique suffira dès lors à me satisfaire pleinement, soit que le temps s’arrête un jour de pleurer. De passer?

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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