Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 12:37

Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés plus par négligence ou répugnance pour les actes définitifs (=balancer au vide-ordures...) que par authentique souci de garder, gribouillées et à peine déchiffrables au point que je n’en comprends plus d’abord le sens – orientation et signification confondues – et qu’il me faut bien tâtonner pour enfin lire, et entendre dans la foulée, quelque chose (mais alors chacun des multiples ânonnements que je murmure en butant sans cesse avant de retrouver ce que je pense être la phrase initiale est à son tour signifiant, signifiante aussi leur somme quoique différemment, et cet ensemble constitue in fine une constellation tout en replis mystérieux ponctuée d’éclats brillants, sans qu’il y ait à la clef de «texte» abouti dont je puisse retirer quelque fierté; non: juste cela, des mots, des phrases qui, j’ose le croire, enserrent un peu de l’instantanéité du geste scriptural auquel je prête des vertus d’emprisonnement cosmique tout en étant, dans le même temps, convaincue de sa radicale impuissance à saisir quoi que ce fût de signifiant (et significatif!) précisément. Et cette sensation douloureusement aiguë, aussi, qui perdure et s’étale invasive, de ne pouvoir longtemps me passer de lui alors que je le sais incapable de jamais atteindre ce but que tacitement je lui assigne: arrêter dans ses entretissages de signes un peu de temps et de sens – rien qu’un peu, une bribe, une épéhémérité fragile comme une nanoseconde de verre qui filerait à une vitesse supralumineuse…


Sont-ce d’authentiques retrouvailles, de véritables renouements avec l’«écriture» que ces enfilades de mots jetées là comme un cri primal, écriture quasi automatique si je fais abstraction des ratures que le traitement de texte non seulement rend invisibles mais efface et pousse au-delà de toute mémorisation possible – en efface jusqu’à l’infime trace sauf à aller fouiller dans des recoins insoupçonnés du disque dur où, assurent les geeks bien informés, tout peut se retrouver, y compris les contenus de toutes les corbeilles successivement vidées (à ce que je crois avoir appris de l’un ou l’autre épisode des Experts cyber ou d’une quelconque série policière où la moindre enquête donne nécessairement lieu à de plus ou moins longues considérations numériques…) ‒ et des contrôles orthographiques élémentaires (je veux dire jetées là sans autre objectif que de soulager un vouloir-dire et ne cherchant pas à «rendre compte» de quoi que ce soit, sans que je me demande à aucun moment «comment commencer» comment poursuivre et conclure – comment construire)? Vais-je grâce à elles qui finalement me sourient parce qu’elles témoignent d’une impulsion poussée à son terme et que, de cela même, je me croyais devenue incapable, parvenir à écrire ce que j’ai laissé en jachère pendant des mois, voire des années (et s’il n’y avait les chiffres qui énoncent sans appel l’écoulement des mois, des ans et en bornent le cours comme les stèles aujourd’hui de plastique qui signalent les distances au fil des routes, que saurais-je de temps qui passe, sinon qu’il est un tas de cendres grises et fumantes – puantes – sans cesse grossissant?) de telle manière que cela ne sente pas son mauvais raccommodage couturé de remords embarrassés? Et quand bien même je en serais plus apte qu'au fragment, à l'écumage de miettes de sens par miracle prélevées et sauvées de la benne à oublis, du vaste désordre des brouillons? Ce sauvetage-là, si minuscule et infime fût-il, ne vaut-il pas que je m'y consacre? À l'évidence si puisque à bien y réfléchir je n'ai lâché la bride à ces circonvolutions qu'à seule fin de justifier un vague rassemblement de briberolles revenues à l'improviste du fond des décombres.

La Bibliothèque

Voici quelques semaines j'apprenais que Jacques Damade fêtait les 25 ans de sa maison d'édition. J'avais découvert ses livres au tout début de mon activité de chroniqueuse et les avais beaucoup aimés. De là une belle interview (dont je ne croyais pas retrouver la trace suite à des aléas numériques lointains mais qui est bel et bien encore là), puis des liens d'amitié, un suivi aussi étroit que possible de ses publications dont il me faisait gracieusement parvenir un exemplaire de chaque... jusqu'à ce que s'étiole ma capacité à écrire au point que longtemps j'ai continué à recevoir des livres, à les lire avec délectation bien que je ne leur offrisse plus l'écho que l'éditeur était en droit d'attendre de moi. Par honte d'être ainsi muette, j'ai peu à peu délaissé les signatures, les rencontres... sans perdre tout à fait de vue cette belle entreprise éditoriale. Alors, cet anniversaire allait-il redémarrer la machine? Pas même: tout au plus le regret de mes engouements non écrits s'est-il aiguisé. Puis en ce dimanche 16 juillet, à la faveur du feuilletage intempestif d'un cahier vieux de cinq ans ces lignes perdues entre des notes et des gribouillages peuplant la page dans tous les sens (dans lesquelles je glisse aujourd'hui un peu du liant qui leur manque indéniablement):

Les rééditions de La Bibliothèque: elles relèvent des textes anciens de leurs pages jaunies et fragilisées par leur grand âge, pour leur en offrir de plus fraîches qui rendront à ces œuvres leur corps, leur plénitude littéraire bien mieux qu'une banale «édition moderne» car il ne s'agit pas seulement de rendre aisément lisible des textes relégués, devenus rares, mais, aussi, de «faire objet», de créer un livre qui se tienne par le papier de ses pages, sa reliure, sa couverture, la perfection de sa typographie… Toutes celles que j’ai lues, et les ouvrages originaux pareillement car La Bibliothèque en publie aussi (originaux dans tous les sens du terme: des primo-publications, avec du caractère, du style, un esprit…) me font l’effet d’appartenir à une littérature de déambulation, où je me suis aventurée comme on muse dans un jardin…

De cette brève, je suis allée en quérir une autre, moins brève mais tout aussi peu aboutie et vieille de… dix ans, rien que ça! que j’avais ébauchée à l’occasion de la sortie d’un recueil d’articles d’Alexandre Dumas constitué par Claude Schopp, Mes chasses – une publication immiscée à petits bruits dans la tonitruante «rentrée littéraire» 2007, qui m’avait inspiré ces micro-jets jugés trop «micro» à l’époque pour pouvoir être mis en ligne à l’époque:

À contre-saison et parce qu'il n'est rien de meilleur, en ce foudroyant «septembroctobre», que de rompre avec les «grands romans de la rentrée», attachons-nous  avec délices au cru d'automne que propose Jacques Damade, qui rapproche son rythme de publication de celui des saisons : un recueil d’articles sur la chasse signé Alexandre Dumas, édité, annoté et préfacé par Claude Schopp, Mes chasses.
Ce livre aux senteurs automnales, entre ragots, lièvres et perdrix, fleure bon l'art de raconter «à la Dumas»: art feuilletonnesque qui sait suspendre le récit, servir des dialogues hachés en menus pointillés, et glisser où il faut le trait riant pour épicer une anecdote. Il est aussi représentatif d'un certain art d'éditer, il porte la patte éditoriale de Jacques Damade, une trace à suivre non pas en forêt mais sur les étals des libraires ou ici, en ligne.
Dans le sillage de ces Chasses, il faut à tout prix arpenter le catalogue de La Bibliothèque, où l’on glane à tout bout de page des livres qui se lisent comme on respire les effluves dorés des feuilles mortes rendues aussi légères que poussière: l'esprit errant.

Alexandre Dumas, Mes chasses (édition établie, préfacée et annotée par Claude Schopp), La Bibliothèque, 2007 - 17,00 €.

Cela ne sent-il pas exagérément le rance que d'aller ainsi pêcher au fin fond d'un dossier fourre-tout logé dans l'arrière-boutique de son disque dur une ébauche, dont il a fallu encore éliminer les échardes, de dix ans d'âge? Sans doute et pourtant... quelque chose je crois y subsiste qui sache manifester mon attachement à cet éditeur, à sa maison, et faute de savoir le dire de neuf aujourd'hui ces petites choses anciennes peuvent faire l'affaire. Alors, oui... j'ai ramassé ces vieilles miettes mais au lieu de les jeter...  

Et voilà qu'en les rassemblant je débusque une autre ébauche, datée de 2013, commencée à la suite de ma lecture de l'anthologie L'Ange noir*... et que, bien sûr, je n'avais su finir. D'ailleurs, ce que j'en ai conservé ne dit presque rien de ce livre mais s'attarde plus volontiers sur l'ensemble du catalogue. Comme si déjà bien embarrassée à l'époque pour circonscrire mon propos à l'objet visé il m'avait fallu m'en approcher par circonvolutions... et procéder par une manière de travelling avant – interrompu net, au détour d'un égarement:

Le tout premier charme de ces livres, qui attire immanquablement le regard, puis la main avant même que d’en découvrir e contenu, c’est leur format – une main moyenne, bien à plat, les recouvre presque et ils sont en général de petite épaisseur, rarement plus de deux cents pages: ils sont faciles à tenir, on les a en main et, par là, plus près du cœur… – , et leur reliure, souple mais d’un fort papier qui a du corps, à larges rabats, arborant titre et nom d’auteur au fer, en caractères noirs, et un logo bien centré, lui aussi au fer et en noir – un carré calligraphié-chiffré dont on a bien du mal à saisir s’il s’agit d’un mot ou d’un simple graphisme. Suivent le nom de la maison précédé de celui de la collection, toujours au fer. On reconnaîtrait, de prime abord, AVE (salut au lecteur?) mais ce pourrait être LVE? ALE… petit jeu de déchiffrage auquel on a tout de suite envie de se livrer et dont on verra très bientôt que c’est à l’image de ce que j’ai envie d’appeler «l’esprit de la maison» - celui qui préside à la conception des livres mais peut-être aussi celui qui la hante, Jacques Damade m’en dira peut-être un peu plus là-dessus…

Avec ces livres on renoue avec le langage des couleurs, non pas forcément leur «symbolique» traditionnelle mais leur «charge de sens»: à chaque ouvrage sa couverture. Typographie, disposition, type d’impression: tout reste identique d’un volume l’autre mais varie le support – il n’y a pas que la couleur qui change, il y a parfois des effets de matière – ainsi la couverture de L’or et la nuit de Pierre Lartigue, d’un beau vert très végétal et d’une texture toilée qui évoque le tissage de la soie sauvage – bien de circonstance pour un texte – ni récit, ni essai: déambulation – qui voyage du côté de la Birmanie et du Cambodge avant de revenir aux Nymphéas de Monet…

Concernant l’une des dernières parutions, L’Ange noir, la couverture et d’un superbe violet foncé, lumineux et profond à la fois, dont je ne peux m’empêcher d’écrire qu’il exhale des senteurs d’alcôve et de boiseries vieilles, de pièce recluse mais luxueuse et calfeutrées de tentures. Un violet inséparables de dentelles noires et de voilettes – mais je m’égare…

* L'Ange noir. Petit traité des succubes (Rémy de Gourmont, Jean Lorrain, Jules Bois... Textes choisis et présentés par Delphine Durand et Jean-David Jumeau-Lafon), La Bibliothèque, coll. «Les Billets de la Bibliothèque», 2013 - 17 €.

J'étais partie pour compiler ici des briberolles de tous ordres et, en définitive, une exhumation fortuite en ayant amené deux autres, j'en arrive à venir presque à bout d'une seule intention (au moins une, fût-elle affligée d'un presque!):  non pas rendre à La Bibliothèque et à Jacques Damade l'hommage que je leur dois mais à leur adresser un vrai signe d'amitié. Quant aux autres bribes de mon bric-à-brac textuel – elles viendront, plus tard... à leur heure qui, à l'évidence, ne devait pas être celle-ci.

Repost 0
28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 18:36

Depuis des jours et des jours et des jours je continue de glisser le long d'une inexorable pente marasmique, un glissement dont j'ai même renoncé à laisser trace ici - ce coin de Toile qui n'aurait jamais dû devenir ce vide-fiel introspectif  que je l'ai laissé devenir. Chaque jour davantage j'ai senti se défaire le lien vital qui parfois, à la faveur de fulgurantes convergences qui m'étaient bouffées d'oxygène, daignait se nouer entre ces sensations aranéeuses de plus en plus envahissantes et le tissu des mots. Et rien, quoi que j'en dise ou pense, qui justifie pareille désertion de soi, ni le prétendu accaparement qu'exigerait le travail, ni la maladie chronique virant au cancer natif de ma chatte Sweetie (encore que cette maladie soit le catalyseur d'un bizarre labeur intérieur suffoquant, où semblent s'accélérer et se superposer des retours de refoulé, des ressouvenances intempestives, comme si les composantes de ma psyché, à l'instar des plaques constituant la lithosphère terrestre dont les mouvements conditionnent la dérive des continents, l'activité volcanique, l'ouverture des failles océaniques... étaient en proie à une brusque agitation suscitant à la fois dans ma "matière psychique" le creusement de gouffres, l'accumulation d'éboulis et l'excrétion d'un mauvais jus mental comparable aux laves mêlées de cendres et de gaz toxiques que vomit un volcan).
Plus de... Non: je ne vais pas énoncer à nouveau l'ennuyeuse litanie de ce que je ne "fais plus". Si je ne "fais plus", c'est que je consens à cette érosion autodestructrice et qu'il n'appartient qu'à moi de la freiner. Et à cet égard, la journée du 11 janvier aura été comme un coup de hache faisant éclater cette mollesse submersive.

Mercredi 11 janvier, donc...

Au saut du lit ou presque, des mots se sont agrégés que j'ai sentis d'emblée signifiants, tels que jaillis idéellement: je les ai aussitôt écrits sur un bout de papier et, contrairement à ce qui se produit en général en pareilles circonstances, leur signifiance a résisté à la transcription... Mieux: je devais constater, en retrouvent ce bout de papier ce matin même, que nul dégoût ni agacement ne me venait en les lisant - leur signifiance tient bon...

Fendre la nuit
Comme on crie jusqu'à plus soif
Au grand galop, des ailes au corps comme à l'âme
Si léger qu'en son propre essor
On se désagrège et se disperse - pulvérulent - aux mille vents du vaste Rien cosmique

Tandis qu'au lever je me pulvérisais ainsi et opposais à cette désagrégation l'antidote du texte (il me sembla qu'en l'instant où j'écrivais je me rassemblais toute sous l'effet d'une sève lustrale), je devais, dans la suite de la journée, prendre conscience que j'accumulais les petits gestes spontanés accomplis jusqu'au bout sans qu'aucune pensée négative viennent leur couper la route, ce dont je ne me croyais plus capable...

Par exemple conserver et juger regardable au point de la mettre en ligne ici une photo prise à la hâte, quasi sans cadrer ni mettre au point parce que je n'y voyais rien sur l'écran de mon Coolpix: un "effet de ciel" sidérant aperçu juste en tournant la tête alors que je ne songeais qu'à gagner la bouche de métro avant le début de l'averse en gestation, et dont je me doutais que, capté au compact numérique, il serait tout dépouillé de sa beauté. Pourtant j'ai déclenché, d'autant plus vite que soufflait par bourrasques un vent fort qui poussait les nuages et donnait l'impression que la faille rayonnante se déplaçait, quand je voulais, moi, fixer le jeu de formes et de lumière que sa position au-dessus des toits me révélait. J'ai déclenché presque à l'aveugle... photo probablement ratée mais au moins aurai-je été au bout de mon intention. Et en visionnant l'image, j'avoue avoir été assez surprise d'y retrouver le fascinant tranchant de cette insinuation solaire dans la masse nuageuse couleur de plomb. Mais sans doute un photographe aguerri ne verra-t-il que le... mauvais penché de cette image et les autres défauts qu'il serait fastidieux d'énumérer,

Puis, plus tard, en feuilletant distraitement le gratuit Direct matin dont je m'étais emparée pour meubler ma métroportation retour, je découvrais qu'à la fin du mois, les 27, 28 et 29 janvier, aurait lieu la 2e édition de Paris Face cachée, un événement qui permet notamment d'accéder à des lieux ordinairement fermés au public et d'assister à des manifestations exclusivement organisées dans ce cadre. Il suffisait de s'inscrire en ligne (uniquement en ligne) au cours des deux seules journées où seraient ouvertes les inscriptions, soit ce même 11 janvier et le 18. Sitôt rentrée et mon ordinateur ouvert, je me précipite sur le site (il faut aller vite, vitissime: les places sont en nombre limité!), déplie à toute vitesse le menu des propositions en éliminant d'office toutes celles qui ne concernent pas Paris intra muros, en sélectionne deux ou trois parmi celles qui ne sont pas encore estampillées "complet" sans m'attarder sur les présentations pourtant brèves, me bornant à la lecture des intitulés pour m'arrêter enfin sur "De bronze et de bois": des mots avaient fait mouche ("maître du Modernisme architectural français", "Matisse", Modigliani", "atelier... sculptrice"...). Des places sont disponibles, dans un créneau horaire m'allant comme un gant... Je ne réfléchis pas: deux-trois clics, mon billet est acheté pour le 27 janvier, 13h30. Téléchargé, prêt à être imprimé.  Pourtant, une ombre à la jubilation qu'a éveillée la succession de ces décisions prises instantanément: le 27, c'est loin, et je ne puis me défaire de la conviction qu'une fois de plus je laisserai pourrir le projet et le billet à l'abandon sur un coin de mon bureau.

Eh bien non, aujourd'hui 28 janvier, je puis écrire que j'ai bien exploré la "face cachée de Paris" pour laquelle j'avais réservé une place! Cela m'a valu de découvrir une artiste que je ne connaissais pas, Chana Orloff, et ce grâce à ses petits-enfants qui, propriétaires de son atelier et des œuvres qui y sont exposées, s'efforcent autant qu'ils le peuvent d'ouvrir l'endroit au public, notamment lors des Journées du patrimoine. Leur effort aura été, ce vendredi, formidablement servi par la conférencière qui animait la visite, Lauranne Corneau, dont l'exposé clair, concis et vivant, a fait honneur autant à l'artiste qu'au lieu.

Me voilà maintenant animée d'une intense et profonde envie de mieux connaître Chana Orloff, de revenir visiter cet atelier dès que possible... Dans mon horizon immédiat: tâcher de me procurer deux ouvrages en français qui lui sont consacrés, parus en 1927 (de la chine en perspective...). Puis plus tard, peut-être, la réédition en fac-similé des numéros de la revue SIC, parue entre 1916 et 1919, où ont été publiés plusieurs de ses bois gravés. Et ensuite...

Envie de mieux connaître... plus tard... ensuite...
Autant de projections dans l'avenir.
De petits élans de vitalité.

Repost 0
20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 10:44
Si tu crois xa va...

Mon chat Elléas est pansu.
Ce n’est pas vraiment un «gros» chat mais il a un embonpoint localisé dans le bas du corps alors que son torse et sa tête restent plutôt fins – il aurait, en jargon anthropomorphique, un physique typiquement «gynoïde», qu’accentue un léger dandinement des hanches quand il se déplace et qui m’évoque immanquablement M. de Charlus tel que décrit par le narrateur de La Recherche. Chat d’intérieur aujourd'hui âgé de 4 ans et demi et tôt castré, il a très vite gagné cet aspect singulier, bien que n’étant pas goinfre – il a certes un solide appétit mais qui reste sélectif: c’est un gourmand, qui ne s’abandonne jamais à l’absorption indifférenciée. Je demeure toutefois vigilante et tiens sous contrôle ses rations, de manière assez judicieuse semble-t-il puisque les visites annuelles chez le vétérinaire m’ont jusqu’à présent confirmé qu’il était en forme et son poids tout à fait normal eu égard à son âge, son mode de vie – et son état de mâle castré.
Aucune raison, donc, de le priver de ces friandises que je donne chaque matin à mes trois chattes pour, au sens le plus propre de l’expression, «faire passer la pilule» ‒ elles sont toutes soumises à des traitements quotidiens, à vie, et ne consentent à avaler leurs médicaments qu’avec ces «friandises» dont je sais pertinemment que ce sont d’abord des gadgets commerciaux, peu nécessaires à la santé des chats mais qui, pour moi, sont d’un incomparable secours pour médicamenter mes chattes sans stress. Elléas n’a pour le moment aucune pathologie qui justifierait l’octroi de ces «passe-pilule» mais… comment les lui refuser quand, voyant ses compagnes croquer les leurs en ronronnant malgré le comprimé caché, il tend vers moi ce regard à la fois impérieux et implorant? Alors, dans un souci d’équité ‒ tout aussi anthropomorphique sans doute que le jargonneux «gynoïde»; «Tout le monde pareil! pas de jaloux…» aurait dit ma grand-mère, toujours très attentive à ce que chacun ait non pas «selon ses besoins» mais «autant que son prochain» ‒ je lui donne, pareillement, quelques party mix ou autres Catisfaction sur lesquels il se jette et qu’il gobe avec une voracité qu’il ne témoigne envers aucun autre aliment sinon les fragments de viande pure dont j’agrémente parfois les gamelles. Et ce matin, dans l’élan de la distribution rituelle, je me suis mise à fredonner ce petit pastiche…

Elléas Elléas…
Si tu crois qu’t’auras, si tu crois qu’t’auras
Encor’ des friandises
Ce que tu te goures, ce que tu te goures!
Elléas Elléas…
Car déjà est là
la pendante panse,
et les bajoues naissantes
te guettent te guettent…

Repost 0
26 décembre 2015 6 26 /12 /décembre /2015 19:20
Composition vraquée...

Encore une fois le mois allait s'esquiver sans que j'aie pris le temps de déposer ici quelque bribe censée assigner en surface un peu de cette matière souterraine ‒ réflexions, songeries, longs discours qu'intérieurement je me tiens en continu sans que jamais le silence se fasse... ‒ qui se meut continument sous mon crâne, à laquelle manque cruellement un volcan qui lui livrerait passage. Elle reste là dans les tréfonds, en dépit d'incandescences éblouissantes qui parfois la traversent quand tout d'un coup un nœud se défait, des connexions s'établissent d'où saille une ébauche de réponse à l'une ou l'autre question que je me posais. La substance abonde, et la fulgurance incitative, qui devraient susciter une écriture frénétique. Mais non. D'ailleurs, peut-être est-ce justement la pléthore qui désertifie, l'aridité de la page pouvant être imputée à la suffocation des phrases dans leur propre prolifération...

Là où le fragment abrupt et totalement décontextualisé semble s'imposer parce que seul apte à porter le sens que j'entends exprimer, j'ajoute, rajoute, développe... et m'embourbe dans des tentatives de plus en plus malheureuses au fur et à mesure qu'elles se succèdent. Chaque fois que je me risque à l'extrême abrasion phrastique aussitôt je me repens et reformule jusqu'à ce point critique où la dilution par ajouts s'achève par un tel alourdissement d'ensemble que se noie en lui-même ce qui aurait dû être signifié. Alors j'efface: annihiler plutôt que noyer.

Et si, au moins pour cette page, je faisais du mélange improbable, du vrac sans cohésion, une bouée de sauvetage? Voyons... il y aurait des relents d'enfance, consécutifs à la sortie de dernier album d'Astérix, Le Papyrus de César ‒ mais, touchant au petit monde de l'édition et à ses pratiques plus ou moins honnêtes, à la question de la mémoire, au mode de transmission, opposant l'écriture à la tradition orale, il m'emmène en des sphères excédant de beaucoup la remémoration nostalgique. C'est trop pour ne rédiger qu'un petit élément compositionnel. Un livre aussi, juste achevé, acquis à l'improviste voici trois semaines quand je n'entrai dans la librairie-papeterie où je l'ai acheté que pour me procurer une enveloppe de format A4 ‒ mais là encore, son sujet, ce qui m'a poussée à l'achat et, désormais, ce que j'y ai trouvé en le lisant imposent que j'écrive pour lui un texte isolé. Et enfin, quantité de petites pensées concernant la photo.

Du vrac initialement médité il ne restera qu'une partie de ces dernières: commençant à écrire c'est autour d'elles que j'ai finalement attaché les propos qui se tenaient le mieux ‒ à mes yeux s'entend...

25 décembre. Voies photographiques

Une fois de plus, j'ai arpenté quelques rues parisiennes avec le projet bien arrêté de "faire des photos" suivant une thématique elle aussi bien arrêtée: profiter de la fermeture des boutiques pour photographier des devantures sans me heurter aux protestations des commerçants. Les décors imaginés à l'occasion des fêtes de fin d'année offrent de foisonnants spectacles que transcendent encore les jeux de réverbérations ordinaires des parois vitrées augmentés, là, de ceux induits par les innombrables ornements scintillants ou transparents qui font brasiller les moindres clartés venues les frapper. Du pain bénit photographique...et d'ailleurs, pas plus tard que la semaine dernière, j'avais marqué de longs temps d'arrêt devant plusieurs de ces vitrines, non pas hypnotisée par les articles qu'elles mettaient en valeur mais rêvant à la manière dont je pourrais, munie de l'un ou l'autre de mes boîtiers, tirer parti des compositions que je scrutais. J'entrepris donc de retrouver ces boutiques mais, curieusement, une fois atteinte ma destination, ce qui m'avait accaparée quelques jours auparavant avait perdu tout attrait: je ne voyais plus rien qui méritât une recherche de cadrage, une patiente mise au point... J'ai laissé mes boîtiers dans leur sacoche ‒ bredouille, une fois de plus? Allons, il suffit d'aller ailleurs marcher... J'ai donc poursuivi ma balade hasardée, et en effet d'autres décors que ceux visés m'ont finalement inspiré quelques images. Mais je suis rentrée sans avoir vécu le moindre de ces surgissements qui, en plus de motiver une, voire plusieurs, prise(s) de vue, me laissent longtemps sous le charme d'un émerveillement ‒ un mot auquel je donne un coup d'italiques, histoire de lui insuffler un peu du sens magique qu'il a pour moi dans ces circonstances-là, et seulement dans ces circonstances-là. Point de charme donc. Quelques photos néanmoins, dont je ne retiens qu'une, insérée ci-dessous:La petite robe rouge pour paraphraser Guerlain...

"Lorsqu'on veut vraiment faire une photo, il y a toujours un moyen", a dit en substance l'artiste photographe Thierry Volpi à l'occasion d'une mémorable rencontre organisée à l'intention de ses membres par l'association Photovision France et sur laquelle je m'impose de revenir plus longuement tant elle a été pour moi riche d'enseignements. Depuis, cette affirmation me tient lieu de balise: les obstacles, quand ils sont techniques, se surmontent toujours, fût-ce au prix de quelques contorsions ‒ plus question pour moi de les brandir comme prétexte à mes renoncements; je me dis même que ces "os" techniques devraient au contraire m'apporter un surcroît de motivation et stimuler ma pratique en requérant des efforts particuliers pour les rendre inopérants. Reste qu'il y a des empêchements plus obscurs, dont on n'a pas conscience et que l'on attribue, de ce fait, à un manque de maîtrise technique, à de mauvaises conditions extérieures ou encore à la faiblesse d'un matériel prétendument inapproprié alors que l'impossibilité de photographier qu'ils provoquent n'a, en réalité, d'autre humus que de sombres nodosités intérieures.

Une fois ceci compris, reste à passer outre ces goulets d'étranglement...

Ces mannequins aux visages sans traits qui habitent les devantures ‒ et sont parfois dépourvus de tête, devenant alors plus dérangeants ‒ me fascinent... Outre que les regarder à travers la vitre revient à se tenir sur un seuil interdit que l’on ne s’autorise pas à franchir sans pour autant se résoudre à s’éloigner, persistant à s’immobiliser là, dans l’entre-deux, en un point d'équilibre précaire et déstabilisant, les dispositifs d’éclairage que les décorateurs installent accentuent encore leur inquiétante étrangeté intrinsèque. Sitôt vue, cette créature bien carrée dans son fauteuil grand style, à la posture hiératique et aux formes parfaites valorisées par sa magnifique robe de soirée mais si curieusement étêtée, comme guillotinée puis rappelée d'entre les morts, m’a arrêtée et je n’ai pas quitté l’endroit avant d’avoir pris deux ou trois photos. Lorsque plus tard j’ai visualisé ma petite collecte tout d'un coup sur l’une d’elles je me suis avisée qu'il y avait un mince trait blanc ‒ un bête reflet dont je n’avais pas eu conscience à la pise de vue tant j’étais rivée sur cette femme sans tête ‒ flottant bizarrement là même où se serait trouvée la bouche s’il y avait eu un visage, tel un sourire ; ce trait pouvait tout aussi bien évoquer le fil clair d'une cigarette que tiendraient des lèvres absentes. Alors j'ai foncé l'image jusqu'à ce que l'obscurité absorbe totalement les vagues formes sur lesquelles se détachait la teinte claire du bois verni. Le trait lumineux s’est aiguisé, aiguisé encore tandis que l’ombre densifiée rendait évidente – oserai-je écrire nécessaire? – la présence d’une tête invisible. Et c’est, in fine, un spectre que j’ai convoqué…

Ces mannequins aux visages sans traits qui habitent les devantures ‒ et sont parfois dépourvus de tête, devenant alors plus dérangeants ‒ me fascinent... Outre que les regarder à travers la vitre revient à se tenir sur un seuil interdit que l’on ne s’autorise pas à franchir sans pour autant se résoudre à s’éloigner, persistant à s’immobiliser là, dans l’entre-deux, en un point d'équilibre précaire et déstabilisant, les dispositifs d’éclairage que les décorateurs installent accentuent encore leur inquiétante étrangeté intrinsèque. Sitôt vue, cette créature bien carrée dans son fauteuil grand style, à la posture hiératique et aux formes parfaites valorisées par sa magnifique robe de soirée mais si curieusement étêtée, comme guillotinée puis rappelée d'entre les morts, m’a arrêtée et je n’ai pas quitté l’endroit avant d’avoir pris deux ou trois photos. Lorsque plus tard j’ai visualisé ma petite collecte tout d'un coup sur l’une d’elles je me suis avisée qu'il y avait un mince trait blanc ‒ un bête reflet dont je n’avais pas eu conscience à la pise de vue tant j’étais rivée sur cette femme sans tête ‒ flottant bizarrement là même où se serait trouvée la bouche s’il y avait eu un visage, tel un sourire ; ce trait pouvait tout aussi bien évoquer le fil clair d'une cigarette que tiendraient des lèvres absentes. Alors j'ai foncé l'image jusqu'à ce que l'obscurité absorbe totalement les vagues formes sur lesquelles se détachait la teinte claire du bois verni. Le trait lumineux s’est aiguisé, aiguisé encore tandis que l’ombre densifiée rendait évidente – oserai-je écrire nécessaire? – la présence d’une tête invisible. Et c’est, in fine, un spectre que j’ai convoqué…

Repost 0
22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 14:20
Pour dire. Tâcher de... essayer...

Voici déjà une semaine, le jeudi 17 septembre, je retrouvai Marie-Annick pour une petite virée au vernissage de la Biennale 109 – l’événement, qui réunit cette année 49 peintres et 28 sculpteurs, consacrés et émergents mêlés, en est à sa dix-septième édition ; la Biennale se tient à la galerie de la Cité Internationale des arts, 18 rue de l'Hôtel de Ville à Paris (la galerie est ouverte tous les jours de 12 heures à 19 heures, nocturne le 23 septembre jusqu'à 21 heures). Elle par envie de sentir souffler le vent de l’expression plastique au plus vif de son actualité – démarche naturelle à tout artiste – et avec en tête, à ce que j’ai compris, de vagues intentions de densifier ses réseaux afin de développer quelques projets professionnels dont elle entrevoit les contours. Et moi pour saisir au vol une opportunité de passer un moment en sa compagnie, surtout pour l’entendre évoquer de vive voix l’exposition qu’elle prépare – elle présentera des dernières créations textiles en novembre, à la bibliothèque de la mairie du 7e arrondissement –, les deux stages qu’elle a organisés cet été, le calendrier de ses cours pour l’année qui débute…

Nous avons finalement passé assez peu de temps dans les salles – il y avait foule, mais de toute manière, contempler les œuvres comme chacune l’eût mérité était impossible tant il y avait de disparate dans les travaux exposés; j’avais pour ma part l’impression de subir un affreux brouhaha visuel d’où presque rien n’émergeait – et sommes allées poursuivre notre conversation autour d'une table d'un merveilleux salon de thé du Marais, L’Ébouillanté (où je n'étais jamais entrée mais que je connaissais bien de vue pour avoir souvent médité en longeant sa devanture à quelque photographie à prendre, jamais prise, évidemment!).

Je suis assise face à la fenêtre. À travers la vitre, je vois la lumière changer, s'aiguiser d'abord au fur et à mesure que le vent disperse les nuages jusqu'à en débarrasser complètement le ciel puis lentement décliner tandis que l'heure avance. Je suis pleinement dans l'échange mais, en même temps, une petite part de moi reste rivée aux mutations de la lumière. Étrange posture flottante; c'est une «impression du soir» singulière qui est venue se nouer avec une flottaison analogue, antérieure de quelques jours, éprouvée pareillement au crépuscule d'une journée tout agitée de turbulences météorologiques [dont je ne puis qu'aujourd'hui, entraînée le long de cette évocation d'une retrouvaille amicale, retrouver la matière textuelle; pure reconstruction a posteriori, évidemment: presque rien de tout cela n'a déferlé à L’Ébouillanté! Là-bas j'étais bien ancrée dans la conversation; ici, et maintenant, je remaille, je rattrape au vol et file ailleurs à grandes enjambées]. J'avais alors été frappée du contraste entre le mol amuissement de la lumière au début de la soirée, qui allonge loin les ombres jusqu'à leur point de quasi-dissolution, et la brillance aigüe, métallique, que prend le soleil, même près de disparaître à l’horizon, lorsque le ciel bleuit soudain après avoir été épuré par la bourrasque d’engorgements plombés non encore dissipés,mais assez proches pour créer dans les hauteurs d’énigmatiques réfractions dont les jeux cachés se répercutent de tous côtés, faisant saillir çà et là des reliefs inédits. Des mots avaient alors jailli que je couche là car je ne puis m'empêcher de les tenir pour une trace à conserver et, avec elle, le fil de pensées qui s'est alors dévidé...

L’heure est douce où les ombres flanchent, tandis que la lumière fléchit et s’incurve vers la nuit. Douce et longue comme l’haleine d’une brise – ou l’effleurement d’une fourrure de chat venant se frotter à la peau nue du bras abandonné au bord du sofa quand la vigilance elle aussi s’estompe et se mue en demi-sommeil.
Subtils entre-deux, tout flotte – et la conscience se dilate jusqu’à prendre les dimensions du cosmos dont le propre est justement de n’avoir pas de dimensions sinon celles, étriquées, que lui assignent les syllabes où prétend l’enfermer le logos.


Logos pis-aller, qui toujours échouera à dire puisque, pour «dire juste» – non pas même un instant dans sa globalité, l’éphémère infinitésimalité de chacun ayant l’indicible infinité de l’univers, mais à peine une fraction d’instant, en l’espèce une sensation, un sentiment, une idée, une «chose»… – il faudrait ne recourir à aucun signe puisqu’un signe cerne, ceint, et donc limite mais alors sans signe il n’y a rien – aporie indépassable.
À me questionner ainsi sur les rapports du logos et des choses, du dit et du «à dire», je ne «dis» plus, ni en écriture ni en photographie – puisque ce sont là les deux modes par lesquels j’ai choisi de tenter de «dire» – je ne «fais» plus… Et le questionnement de participer d’une stratégie d’évitement consciencieusement élaborée à coups de justifications diverses, au lieu d’être point d’appui sur quoi me tenir pour se sortir de l’ensablement.

Cependant ils sont qui dansent, virevoltent comme des insectes rendus fous la nuit par une lueur brusquement allumée: des mots, des bouts de phrase voire de longs paragraphes aux belles articulations logiques engendrés par une pensée en alerte mais auxquels il manque ce je-ne-sais-quoi qu’exigerait leur fixation écrite et sans quoi ils s’affaissent minables dès que je commence à les saisir – d’où leur suppression immédiate (touche del. enfoncée, feuille de papier froissée et jetée à la corbeille). Pfuittt… évanouis, mais pensés si fort que souvent, quand à nouveau ils me reviennent en tête, je me demande s’ils ont été songés seulement, ou bien griffonnés puis jetés, peut-être quasi achevés voire dûment écrits quelque part (mais où?).

J’ai pourtant l’écriture modeste, et ne vise que celle avec complément – écrire «des articles», «des chroniques», parfois «de petites errances» ou «des apartés», «des brèves d’un jour» qui font de petits pas de côté mais rien qui éloigne trop de la banale textualisation, laquelle est à la portée de quiconque maîtrise convenablement sa langue d’expression, ce qui, je crois, est mon cas. Quant à l’écriture absolue, celle qui ne souffre aucun complément et tient tout entière dans le procès exprimé par le verbe «écrire», elle est l’apanage des seuls écrivains, ceux-là qui par la grâce de leur talent savent faire d’un tissu de signes une pièce de littérature – qui est autre chose que «du texte»…

Le questionnement, toujours. Qui maintient au seuil du faire. Une attitude que je partage avec Marie-Annick d'ailleurs: «Je suis davantage dans la réflexion que dans l’action», me dit-elle tandis que, la soirée avançant, nous quittions le salon de thé. Une phrase que je pourrais, sans rien y changer, reprendre à mon compte bien que ses interrogations, et les actes qu’elle retient, soient différents des miens, la problématique de fond demeure.


Le «passage à l’acte» – prendre une photo, écrire un texte, dessiner, peindre… – doit receler bien des périls pour qu’à ce point nous nous cantonnions au seuil, et refusions d’aller jusqu’à la concrétisation d’une intention, d’une projection imaginaire quelle qu’elle soit. Je ne crois pas que ce soit la seule crainte d’échouer qui retienne à l’aube même de ses prémices le geste opératif – je veux dire la peur d’obtenir par son faire quelque chose qui soit si éloigné de l’objet imaginé qu’il nous renvoie une image de nous marquée si profondément au sceau de l’impuissance qu’elle soit vécue comme une insupportable dévalorisation. Si insupportable qu’il faille à tout prix éviter de la ressentir. Non, je pense qu’il y a, tapi dans la ténèbre de l’insu et de l’inconnaissable, autre chose de pire que cette dévalorisation encourue. Écrire tout cela ne permet certes pas d’identifier ce «pire» – car, bien que passant pour cette fois «à l’acte», je n’en cerne pas mieux celui-ci, monstre sans forme et sans nom qui lui fût propre dont je n’éprouve que l’insistante présence ‒ mais, écrivant, je donne matière à la question, je la pose hors de moi, j’en fais un objet tangible qui ampute un peu de sa folle substance limbique ce chaos pensé qui enfle et désenfle selon les instants, respire/expire – se meut comme ces matières en travail perpétuel sous la croûte terrestre, nous signalant leurs sautes d’humeur sans qu’on les voie à l’œuvre… Poser ainsi hors de moi, sous forme de texte, ou de photo, quelque chose de moi ne relève pas du souci narcissique; cette dépose est une adresse à autrui, un objet tendu dont il peut s'emparer et relier à sa propre expérience. C'est un fil qui se tisse, un de ces fils par lesquels je tiens au monde, par lequel je puis me sentir vivante.

Un fil vital donc. Alors le péril doit être là en cas de ratage: se sentir mourir. Un peu, beaucoup... Mais ne meurt-on pas autant à ne jamais franchir aucun seuil?

Repost 0
17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 16:05
Sans titre sinon le vide

Longue, longue désertion.

Comment, après un si vaste vide, retrouver dans la nuit du doute l'improbable chemin de mots qui me fera de nouveau croiser ici les fils de chaîne et de trame du texte? Du texte tenu, s'entend, je veux dire qui soit solidement lié par les lois de la langue,suivies ou subverties - mais alors subverties délibérément, et "en connaissance de cause" car, pour se jouer des lois d'une langue, il faut les bien connaître et surtout les maîtriser fût-ce dans leurs attitudes les plus rétives (ces innombrables "exceptions" par lesquelles il est dit que se justifient les règles!).

Comment émerger de ce long chaos, de cette insurmontable suffocation mentale dans laquelle j'ai somnolé à demi léthargique alors même que je croyais me débattre, et salutairement lutter contre les accès de panique qui m'obstruaient la vue, me laissaient dans la conviction que je ne savais plus rien, ni voir ni imaginer, que je n'étais plus capable de rien, pas même de satisfaire aux seules exigences du travail qui pourtant sont d'ordinaire des refuges très sécurisants où je me confine par lâcheté pour n'avoir pas à affronter tel ou tel démon que je sais gésir en mes tréfonds?

Une fois de plus par quelques phrases dont je sens qu'elles sont "en justesse" avec certain état intérieur et par la construction desquelles je tâche de substantifier cet état. Ainsi je m'en déleste, le mets à distance - je le scrute et cette scrutation elle-même devient matière à phrase. N'est-ce pas ce que l'on appelle l' "introspection"?

Vaines considérations que voilà! Mais... si ce blablatage un tantinet ridicule avait commencé de renouer les fils rompus?
Si grâce à lui je parvenais à me délier l'écriture, à conjurer le fiel délétère, ô combien érosif, que l'aigre morsure du doute a instillé en moi depuis des semaines? À dépoussiérer enfin ces mornes brouillons mal dégrossis, tout ankylosés dans le cocon aranéeux de leur informité et que pourtant, ne sachant pas vraiment renoncer, je n'ai pas jetés?

Repost 0
31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 18:55
Chaîne et trame...

Voulant récupérer in extremis le fil de ce que j'avais entamé ici voici deux semaines, avec l'espoir de «mettre en ligne» un ultime signe de mars avant que la course du temps ait balayé les dernières poussières de ce mois (et il est permis de se demander en vertu de quoi cette urgence...) comme le vent ‒ qui, d'ailleurs, souffle à très, très fortes rafales depuis deux ou trois jours ‒ les feuilles et les fétus, je ne retrouve qu'un incipit vide, ne me renvoyant plus à rien de précis par-delà ce phénomène d'interpolations dont je suis si souvent témoin, et dont le surgissement me laisse autant de joie que la conscience de ce surgissement.


Ainsi écrivais-je, le 14 mars:

«Encore, toujours, se croisent et s'entrecroisent les signes dans l'air du moment-qui-passe et ne laisse derrière lui que l'irrémédiable ‒ si l'on peut réparer une usure, une érosion, rien ne peut annuler, gommer un événement et ramener le cours des choses à ce qu'il aurait été SANS le surgissement de cet événement; autrement dit on ne peut intervenir que sur les conséquences, pas sur le surgissement même qui ne se peut en aucun cas annuler (encore que... peut-être quelque future découverte viendra-t-elle démentir ce qui, après tout, n'est qu'une conviction susceptible d'être remise en question, comme toute chose d'ailleurs... et donc ce principe de variabilité lui-même.. Mais pour l'heure, on ne fera jamais que « comme si de rien n'était », comme si: ce n'est jamais que de la feinte...) Bref. Retour à la croisée des signes, pour moi source perpétuelle d'émerveillement étonné quand je viens à la percevoir.»


A quoi pensais-je donc, de quel tissage avais-je commencé de tendre les fils de chaîne… Peut-être étais-je partie de cette référence livresque captée en écoutant «Les Nouveaux chemins de la connaissance» sur France Culture :Adèle van Reeth recevait un invité surprise qu’elle découvrait être Francis Wolf, venu présenter son dernier livre, Pourquoi la musique? Voilà qui entrait en collision avec mon occupation du moment – je relisais les épreuves d’une traduction d’un texte d’Ezra Pound, Antheil et le Traité d’harmonie* ‒, laquelle résonnait avec ces interrogations de plus en plus pressantes qui m’assaillent quant à mon rapport à la musique, mes inclinations musicales si loin, ô combien, de la musique dite «classique» qui décidément ne me touche pas (à l’exception de quelques œuvres de-ci de-là), malgré toutes les tentatives que j’ai amorcées pour m’y initier et aiguiser mon oreille – par exemple en écoutant chaque jour France Musique, prenant là un bain quotidien de symphonies, concertos, sonates, etc. Une habitude dont je me suis assez vite détournée : non, vraiment, je n’arrivais pas à accrocher…
Ou peut-être pensais-je d’autres «synchronicités», qui me font l’effet d’un puissant éclair quand je les perçois et m’embrasent alors instantanément, mais dont je ne hume plus qu’un morne relent de cendres froides sitôt qu’un peu de temps a passé et porté son lot de nouveaux objets de pensée. Au fond, sont-ce les «synchronicités» qui importent en elles-mêmes ou cette curieuse posture dans laquelle je sais me trouver à leur survenue, comme si je me scindais en quatre sans cesser d’être d’une pièce: une part de moi entend le premier signe, une autre entend le second, une troisième noue le lien entre les deux signes, suit tous les amonts, la quatrième, enfin, conscientise toutes ces opérations menées par chacune des trois parts-de-moi. Ego est un millefeuille!


In extremis... avant minuit voilà la «Petite errance» jetée à la Toile. Sans qu'elle soit passée par les moulinettes répétées et réitérées de mes relectures toujours repentantes.
Le défi était là: ne pas laisser partir mars sans qu'un second texte ait été publié ici qui ne fût pas trop inepte. Il ne s'agissait ni de tendre au meilleur «lissage» de l'expression, pas davantage de tourner un propos de grande profondeur. Une manière de lâcher-prise par écrit; de consentir à filer les phrases sans prétendre y enclore ces trop forts tumultes de pensée qui m'embarrassent mais que je ne puis canaliser (ce qui pourtant me comblerait!). Et sans doute ai-je relevé ce gant-là: ce soir en quittant mes terres d'ombre, j'aurai déposé derrière moi un des innombrables petits cailloux que j'ai en poche et cela me suffit ‒ oui, même un petit caillou mal poli...


Ezra Pound, Antheil et le Traité d’harmonie (traduit de l’anglais et annoté par Philippe Mikriammos), éditions Pierre-Guillaume de Roux. Sortie en librairie le 10 avril 2015.
Un texte passionnant qui paraît pour la première fois en français dans son intégralité, remarquablement traduit et mis en valeur par de nombreuses notes et précisions apportées par un traducteur précis, méticuleux, qui témoigne en outre d’un "sens de la langue" aussi aiguisé que poétique. Philippe Mikriammos est aussi l'auteur, chez ce même éditeur, d'une traduction pareillement réussie et enrichie, d'un autre texte d'Ezra Pound, Comment lire (2012).

Cette couverture est trop belle pour que je me dispense d'en ajouter ici le visuel: une illustration superbement réalisée à partir d'une photographie de George Antheil et Olga Rudge, prise en 1923 au domicile parisien d'Ezra Pound.

Cette couverture est trop belle pour que je me dispense d'en ajouter ici le visuel: une illustration superbement réalisée à partir d'une photographie de George Antheil et Olga Rudge, prise en 1923 au domicile parisien d'Ezra Pound.

Repost 0
15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 11:49
Revisitations

Il y a peu, à la faveur d'une balade en un lieu désert j'évoquais ce film avec Charlton Heston, Le Survivant, vu alors que j'étais enfant. Cela m'a donné envie de relire le roman de Richard Matheson dont il est tiré, Je suis une légende, que j'avais découvert voici une dizaine d'années alors que je commençais mon activité de chroniqueuse pour lelitteraire.com. En trois jours l'affaire fut pliée car le roman est court, simplement construit ‒ linéaire avec ce qu'il faut de retours en arrière pour donner un peu de profondeur aux événements décrits et instaurer de petites ruptures narratives différentes de celles causées par les ellipses ‒ et, lu en traduction, il ne prête guère le flanc au commentaire stylistique. Une histoire se lit sans qu'il y ait besoin de s'attarder aux phrases dont une musique, un style, seraient à déguster. Une lecture de croisière, si j'ose dire, comme on qualifierait certaine "vitesse". J'avais gardé du livre un souvenir à la fois précis et vague, de sorte que, sans avoir jamais l'impression de relire du déjà-lu, je ne me sentais pas non plus en terre étrangère... Une sensation proche, je crois, de ce que l'on ressent quand on revient quelque part après avoir été très longtemps absent: on reconnaît immédiatement une rue, un carrefour ‒ et, avec eux, quelques images nettes du passé ‒ mais on découvre ici qu'une boulangerie est devenue une boutique de prêt-à-porter, là que la devanture abandonnée aux toiles d'araignées prise dans son encadrement de bois moisi a été remplacée par une vitrine tout verre tout alu où s'égrènent telles des notes sur une portée des smartphones de toutes les couleurs sur leurs étagères transparentes.

Je me rappelais clairement du personnage principal, Robert Neville, seul survivant traqué chaque nuit par une troupe de vampires ‒ ce à quoi a été réduite l'humanité par un bacille qui s'est répandu à la suite de bombardements mais qui, étrangement, n'a eu sur lui aucun effet. Je me rappelais aussi de ses virées diurnes à travers une ville dévastée, de son acharnement à survivre et même à s'assurer un certain confort. Surtout, je me rappelais de sa fin. Et de ce que j'avais écrit en conclusion de ma chronique: "C'est le roman d'anticipation le plus désespéré que j'aie lu jusqu'à présent." En relisant le roman ce n'était pas lui que j'espérais retrouver mais plutôt le sentiment qui m'avait conduite à cette conclusion. Et je ne l'ai pas retrouvé... au point de me demander comment, pourquoi j'avais écrit cela. N'ayant pas davantage remis la main sur cette chronique ‒ disparue avec quantité d'autres archives lorsque lelittraire.com a "déménagé" voici trois ou quatre ans et que le fondateur/gestionnaire du site, seul à la barre, a dû réduire au minimum vital le nombre d'articles transférés, confiant à chaque contributeur le soin de sauvegarder son propre travail, ce que je croyais avoir fait en imprimant systématiquement mes articles au fur et à mesure qu'ils étaient mis en ligne mais, curieusement, ce texte-ci a échappé aux opérations... ‒ je ne puis pas même m'assurer que cette conclusion était effectivement écrite. L'aurais-je reconstruite, rédigeant a posteriori et par je ne sais quels jeux d'influences inconscientes une phrase imaginaire correspondant à un sentiment pareillement reconstruit? Il n'y aura bien sûr jamais de réponse à tout cela. Mais ces étranges télescopages entre objets concrets présents ou absents ‒ un texte, un livre, une chronique... ‒ et leur "subsistance mentale" aiguisent une interrogation qui me hante de plus en plus: qu'est-ce qu'un "souvenir"? De quoi se souvient-on? Et d'ailleurs, peut-on vraiment dire que l'on se souvient ou doit-on plutôt dire que l'on récrit sans cesse au fil du temps un événement, un sentiment, au gré de que l'on vit? Car je ne crois pas que ce que l'on évoque tel jour sous l'étiquette d'un "souvenir A" aura le même contenu à quelque temps de là sous une étiquette identique... Le "souvenir" fluctue et se meut en permanence, comme la personne qui "se souvient". Il s'altère, se modifie comme chacun de nous s'altère et se modifie d'instant en instant. Reste malgré tout un ancrage dans le passé, une sorte de point origine (dont je pense qu'il est fait d'un agrégat complexe de faits, d'événements, d'affects...), immuable lui mais auquel l'accès justement dans son immuabilité nous est refusé, à partir de quoi se tisse un fil continu de souvenance, et je dirais que la "mémoire" est, en définitive, non pas une somme de "souvenirs" plus ou moins juxtaposés mais un inextricable tissage de "fils de souvenance". Un tissu aux innombrables moirures et replis, d'autant plus innombrables que le temps conjoint aux accidents du vécu individuel les fait varier, et varier encore la manière dont on les "parlera", par le discours, l'image, voire par la musique ou quelque autre forme d'expression.

Ainsi donc, relisant Je suis une légende, je n'ai plus éprouvé cette torsion intérieure que j'associe au mot "désespoir": j'ai, au sens propre, découvert un roman très classique aussi bien dans sa construction que dans sa thématique ‒ une humanité détruite par un cataclysme planétaire, ici une épidémie successive à des "bombardements" dont il n'est d'ailleurs rien dit de précis, et d'où émerge une "société nouvelle" bâtie par les survivants. Ainsi Ruth confie-t-elle à Robert Neville, condamné à mort parce qu'il est différent, et seul dans son genre, de ces humains contaminés mais assez vivants pour réinvestir la planète: [...] nous avons appris à vivre avec le bacille. [...] Cette découverte nous a sauvés de la mort et nous aide à bâtir une nouvelle société.

Aujourd'hui, je me dis que cette idée de désespoir absolu gît dans le sort de Robert Neville qui meurt assassiné après avoir déployé tant d'efforts pour continuer à vivre pendant les trois années que couvre le récit et que, sans doute, à ma première lecture, cela avait occulté tous les autres aspects du roman. Je me dis, aussi, que cette occultation a très probablement sa source dans la force qu'insuffle à la narration la posture adoptée par l'auteur, à la conjonction de celle d'un "moi" que manifesterait un "je" et de celle du narrateur omniscient: la troisième personne règne jusque dans les monologues intérieurs, très fréquents mais presque jamais énoncés à la première personne. Ainsi des perceptions aiguës, des pensées fulgurantes affleurent-elles sans paraître émaner d'un sujet. Comme si le personnage n'agissait ni ne pensait mais était agi par le narrateur en même temps que par son propre "soi". Une situation que la fiction romanesque traduit excellemment... quand elle est bien menée.

Quant au film Le Survivant, je ne l'ai vu qu'une seule fois (à l'époque même où est censée se dérouler l'histoire...) et n'ai jamais cherché à le revoir. Je devine, maintenant, que l'obsession que je me connais pour les images de lieux désertes, ruinés, encombrés de détritus... a sa principale racine dans ce film ‒ ou plus exactement, dans le souvenir que j'en ai. Ce "souvenir", jusque dans sa dimension fluctuante et les altérations qu'il a sûrement subies, m'est à l'évidence plus précieux, plus indispensable qu'un rapport au film réel qu'en revoyant celui-ci je renouvellerais, "tuant" par là même ce "souvenir", vital tant que je n'ai pas épuisé ce que fondamentalement il me dit. Un "ce" incernable, comme de bien entendu et que je dois me contenter de poursuivre.

Richard Matheson, Je suis une légende (traduit de l’anglais – États-Unis – par Nathalie Serval), Gallimard, coll. "Folio SF", 2001.

Repost 0
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 11:00
Bribes impromptues

Sempiternellement en panne, comme saisie d'un trac, d'une paralysie intellectuelle qui me rend balbutiante, maladroite, tremblotante quand il s'agit d'écrire une chronique, donc un texte construit, architecturé, aux articulations souples et mû vers un propos final. Tout aussi bloquée lorsque n'est en jeu qu'une considération toute personnelle, dont le libellé pourrait s'autoriser quelques flottements que pourtant je refuse bec et ongles moins par souci de clarté pour autrui qui daignerait me lire que par quête d'adéquation la plus étroite possible entre ce qui se meut intérieurement et son expression textuelle - le rapport le plus juste que je puisse imaginer entre le mot et la "chose"... Comme il y aura toujours et quoi que l'on tente, selon moi, un irréductible interstice entre le ressenti, le pensé, et la forme qu'on tâchera de lui donner (écriture, dessin, composition musicale, sculpture, etc.) jamais ne saurait être éprouvée la moindre satisfaction pleine et entière.

Écrivant cela, je réalise que je viens peut-être de formuler un semblant de réponse à ce qui a d'abord motivé mon écriture et que je ne transcris qu'ici:
Quel vertige au seuil de l’écriture me retient d’écrire? quelle peur strangulatoire empêche le mot de venir, la phrase de se délier et le texte de se construire? Quel danger y a-t-il à tisser le texte? Quelle souffrance m’imaginè-je être en passe d’endurer à ne pas "écrire juste", qui soit si douloureuse que sa seule perspective cause ce vertige empêchant?

Ce "vertige" est, semble-t-il, la conscience aiguë de l'irréductibilité de cet "interstice". Mais son acuité même est sujette à variations, d'où ces moments où l'écriture, la photographie, le dessin... sont possibles.

De quelques sérendipités...

J’ai appris tout à l’heure que pleurs pouvait être féminin lorsque le mot était au pluriel. Et, jeudi 27 novembre, au détour d’un documentaire radiophonique consacré à la typographie ("Sur les docks", France Culture, 17 heures), qu’un "traînard" était un pinceau spécial qu’utilisaient souvent les peintres en lettres. Immédiatement j’ai éprouvé le besoin de noter ces informations – comme chaque fois que je découvre une tournure inhabituelle, un mot rare ou de jargon, une étymologie surprenante… bref, tout ce qui au premier regard passe pour une incongruité, voire une faute et qui, à l’analyse, se révèle simple désuétude, ou figure de style très peu usitée au point d’être oubliée comme telle, ou encore acrobatie relevant de la licence poétique. On pourrait penser qu’il s’agit d’une banale pulsion professionnelle – étant lectrice-correctrice je serais tout naturellement encline à emmagasiner toutes les informations susceptibles de m’éviter des corrections erronées ou juste mal venues imputables à mes ignorances. Et sans doute y a-t-il en effet dans ces saisies quelque motivation de cet ordre. Mais aussi autre chose de moins définissable. Chacune de ces découvertes m’égaie, me rend joyeuse – d’une joie particulière propre aux sérendipités et que n’ont pas les choses apprises par l’étude, les trouvailles amenées par des recherches délibérées, une joie à la saveur si délectable que je préfère me tenir aux aguets de ces sérendipités plutôt que d’étudier, bien qu’étudier me soit toujours agréable et, plus encore mais l’un ne va pas sans l’autre je crois, sentir que cela a déposé en moi un acquis, un savoir durablement possédé dont je pourrai disposer à ma guise ‒ comme si elle était un trésor, l’élément précieux entre tous grâce auquel allait continuer de s’étendre un ensemble de "provisions" destiné à croître indéfiniment et dans lequel puiser tout aussi indéfiniment allait être à son tour source de joie. Comme si je ne devais jamais mourir ni même dépérir et me défaire – n’avoir plus rien à faire de tous ces trésors. Mais au contraire avoir toujours besoin d’eux, et que ce besoin dût grandir toujours au fil du temps au lieu de s’amenuiser jusqu’à disparaître avant que moi-même meure tout entière…

Au fait...

Je passe paraît-il pour une lectrice-correctrice avisée, et vigilante – pour autant que l’on puisse l’être étant entendu que je ne suis pas plus que quiconque infaillible et que personne ne peut l’être stricto sensu. Mais… si j'avais moins d'inclination pour glaner et suivre de rebonds en rebonds les informations les plus ténues, ce qui doit beaucoup, sans doute, à ma propension à m’interroger sans cesse ‒ même parfois sur des certitudes que je croyais ancrées et qui, souvent, ainsi questionnées, se trouvent défaites ‒ et à hésiter longtemps avant de prendre une décision – d’explorer pour ce faire autant de pistes que je le peux et que le temps m’en laisse le loisir –, travaillerais-je de telle sorte, à tout petits pas précautionneux et généralement deux en avant pour trois en arrière voire davantage, qu’au fil des missions pareille réputation ait fini par m’être faite?

Repost 0
29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 18:31
État des lieux (pas du tout autobiographique mais presque…)

L’on avait coutume, jadis, dès qu’avec le redoux commençaient à s’étirer plus longuement les journées entre l’aube et le soir, d’aérer de fond en comble les maisons que l’on avait tenues calfeutrées depuis les premiers frimas de fin d’été, d’ouvrir grand les placards – l’on profitait à plein des brusques afflux de vigueur qui, à l’instar des sèves réveillées faisant naître les feuillées nouvelles, allumaient dans les foyers une intense activité domestique attisée par ces vastes courants d’air frais et l’on extirpait de leur tanière linges empilés étouffés de leurs propres plis, vêtements salis attendant leur lessive, objets engourdis dans leurs linceuls de poussière pour les livrer pêle-mêle à la fureur de nettoyage qui, une fois l’an, révolutionnait pour plusieurs jours la maisonnée. C’était le «grand nettoyage de printemps».
Maintenant que nos modes de vie occidentaux, à la ville surtout, ne sont plus guère en phase avec les saisons ce n’est plus là qu’une locution figée, désignant toute opération de grande envergure par laquelle une maison, un appartement, une chambre laissé trop longtemps sans soins approfondis se trouve rafraîchi, expurgé de tout ce qui l’encombre indûment ‒ pas seulement propre, dépoussiéré, baigné d’une lumière neuve affluant par les vitres décrassées mais rangé.


C’est ainsi par un beau jour d’automne, ouaté dans la clarté humble d’un soleil comme mis à l’ennui par la masse indistincte de nuages insistants, qu’elle fut soudain saisie par ce qu’elle nomme, en souvenir d’une publicité qui l’amusait beaucoup quand elle était enfant, le «syndrome Tornade blanche» – un de ces brusques afflux d’énergie qui, sans crier gare, tout d’un coup la désengluent de longues semaines d’inertie morne pendant lesquelles toutes ses pensée, toutes ses émotions à peine écloses se fripent, s’étiolent, meurent comme s’affaisse et se répand en défaites une fleur fanée. Tristes jours que ceux-là, où son humeur noire n’est féconde que de moisissures livides sans que puisse y germer le moindre projet à même de fleurir. Sitôt pensé sitôt mouru… Mais la voilà, ce matin dès l’aube, tout entière prise par son «syndrome tornade blanche»: c’est en premier lieu le réfrigérateur qu’elle place au cœur de sa ligne de mire. Six mois au bas mot qu’il n’a pas été récuré quand les règles de l’hygiène la plus élémentaire prescrivent de laver au détergent léger l’intérieur d’un frigo, congélateur compris, une dizaine de fois par an. Six mois… oh, sans doute pas de quoi ménager un nid douillet aux salmonelles et autres bactéries nocives – elle n’entrepose après tout que des produits emballés, et rince toujours à l’eau fraîche avant d’essuyer avec un torchon propre ce qui paraît souillé au sortir du sac à provisions. Pas de quoi non plus accumuler en quelque recoin de vieilles denrées inachevées au fond de leur pot que la pourriture aurait gangrenée sans qu’elle s’en avise : le réfrigérateur est de format minuscule – un seul coup d’œil par la porte entrouverte suffit à embrasser les clayettes par en dessous, par en dessus, dans les coins (et puis, de toute façon, elle est si attentive à la conservation de ce qu’elle mange que rien de douteux ne saurait traîner là. Cela tourne à la paranoïa aiguë selon sa mère qui ne manque jamais de le souligner dès que la conversation roule sur les sujets alimentaires…). Mais enfin… il y a ces taches rebelles, là, dans le compartiment «boissons» où elle place ses paquets de café entamés, ces répugnantes traînées brunâtres toutes sèches – un sachet mal fermé? Et puis ces bacs, ces boîtes qu'hier elle a précipités à la va-comme-je-te-pousse (elle se souvient qu'elle était très en colère; à propos de quoi au fait?...) «Quel foutral!» aurait dit sa grand- mère…

«Allez, je m’y mets! s’admoneste-t-elle in petto. Un brin de ménage là-dedans ça ne fera pas de mal!» Une heure plus tard, l’affaire est pliée. Sur les clayettes, boîtes et bacs s’alignent en une géométrie plaisante, disposés de telle manière qu’un rapide jet de main puisse suffire à les extraire. S’il ne fallait pas prendre garde de ne pas laisser la porte ouverte trop longtemps elle s’attarderait bien à contempler son œuvre: quel repos pour le regard que cet arrangement parfait! Mais le réfrigérateur n’est pas seul à attendre qu’elle sévisse. Dans la cuisine il reste les placards – mais en moins d’une demi-heure tout est en ordre: à fréquenter trois fois par jour ces étagères et ces tiroirs, peu de risques que le désordre s’y installe durablement; une casserole sortie, on en profite pour épousseter l’ensemble de la batterie. Une assiette tirée de sa pile? Et c’est une vaisselle de tout le service… Dans le salon non plus elle ne sera gère accaparée: hormis son téléviseur il n'y que ses bibliothèques, et elle s'en occupe presque sans cesse, ayant à tout moment un livre à consulter, d’autres à ajouter au gré de ses acquisitions – tous gestes entraînant dans leur sillage, sinon une reconfiguration des alignements rendue indispensable par l’arrivée des nouveaux venus, du moins un vigoureux coup de chiffon. De fait, ses bibliothèques toujours impeccables demeurent le havre de paix où poser son regard quand autour d'elle le trop-plein d'accumulations désordonnées l’agresse qui, par là même, tue dans l’œuf toute velléité de rangement…

Elle a commencé par le plus facile, ce qu'elle savait pouvoir prendre assez rapidement une mine avenante. Histoire de se motiver: il lui faut maintenant se lancer à l'assaut sans cesse repoussé de deux effrayants bastions... Sa penderie d'abord. Elle se borne quand elle sort à prendre au vol la veste, le blouson ou l’imperméable dont elle a besoin à travers la mince fente dégagée par une légère poussée sur la porte coulissante qui, de la sorte, garde cachés à peu près les deux tiers des vêtements entreposés là. Au point qu’elle a oublié leur existence. Imposant cette fois au panneau de contreplaqué d'aller jusqu'au bout de sa course, elle découvre dans les profondeurs obscures du meuble des pantalons, des jupes, des robes, des tailleurs tout ensommeillés, blottis bien à l’abri dans des housses qui, elles, se sont muées en cocons poussiéreux. Un bon coup d’aspirateur, puis les housses sont dépendues l’une après l’autre, ouvertes et les habits examinés sans pitié. Pas d’état d’âme, de la lucidité – une implacable lucidité: la plupart ne seront plus jamais portés… Pour peu, d'ailleurs, qu'ils l'aient été un jour: ils résultaient pour la majeure partie d'un achat coup de cœur, auquel succédait en général un rapide et violent repentir dès que, chez elle, elle enfilait de nouveau ce qu'elle avait essayé en cabine et, alors, trouvé parfaitement seyant. C'était comme un brutal réveil: «Quel tas de boue je fais! Pas possible de mettre ça!!!» Et voilà le malheureux ensemble rejeté. A peine un remords avant l'oubli.... On donnera donc tout ça aux Compagnons de Saint-Martin lors de leur prochaine collecte.

L'armoire, maintenant. Là encore elle sait que gisent des recoins intouchés qu’elle entreprend d’explorer. Surtout, ne pas s'arrêter aux belles piles de tee-shirts, pull-overs, chemisiers, tenues d'intérieur, sous-vêtements en tous genres pliés avec soin qui garnissent les étagères: entre ces piles au garde-à-vous, des bouts d'étoffes froissées se frayent un chemin, pareilles à d'insistants reptiles tâchant de quitter le nid. Les unes après les autres les piles sont sorties, déposées précautionneusement sur le lit pour qu'elles ne se défassent pas ni ne se salissent. Tout un monde de fantaisies estivales bariolées, aux formes et aux couleurs bizarres, se révèle en menus tas lamentablement compressés par des années et des années d'écrasements successifs oublieux de leur présence. Mais comment diable a-t-elle pu acheter des trucs pareils??? Du rose et du vert fluo, des rouges agressifs à gros pois blancs, des hauts en résille alors qu'elle déteste les transparences... Mais c'est de la faute de goût à l'état pur! s'emporte-t-elle. Et d'un large mouvement du bras, ces trucs vont rejoindre les endormis de la penderie dans le grand sac destiné aux Compagnons de Saint-Martin. Eh bien... ce n'était pas si difficile que ça, en définitive, ni si douloureux, se dit-elle, contente, lorsque, dans la quiétude opalescente du soir déjà-là, elle s'accorde enfin le repos de la guerrière qui a vaincu ses chaos, mollement étendue sur son canapé et contemplant à l'entour son modeste appartement bien en ordre. Une opération radicale: tout a été ouvert, scruté, nettoyé... elle s'est refusé cette facilité consistant à pousser ce qui gêne derrière une porte, au fond d'un tiroir à seule fin de ne plus le voir (mais sans être tout à fait dupe: ça ne se voit plus, mais c'est toujours là...).

Enfin heureuse, sereine? Certes non. Car c'est encore un faux courage dont elle a fait preuve. Mener à bien le ravalement intérieur de son antre, fût-ce en allant jusqu'aux tréfonds des recoins, n'aura été qu'une fuite de plus. Une dérobade. Au tableau de l'inaccompli rien n'a fondamentalement changé et la liste des «choses à faire» auxquelles elle tourne le dos depuis des mois ne s'est pas raccourcie d'un iota. Une lettre de condoléances à écrire, un couple d'amis délaissé à qui elle se promet de téléphoner, ce compte rendu de lecture qu'elle doit mettre au propre, cette série photographique dont elle a esquissé le contenu en quelques notes de brouillon mais, bien sûr, sans toucher à son appareil...

Fuyante, désespérément fuyante, comme en cavale continue... Et si c'était, plus que dans le faire et ensuite l'achevé, dans cette conscience acérée de l'inaccompli, dans cette béance torturante qu'elle creuse au cœur et à l'âme, qu'elle parvenait à trouver un certain confort d'être? Le seul confort d'être qui rende la vie supportable?

Repost 0

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Rétro-journal sarladais en … épisodes
    La 66e édition du Festival des jeux du théâtre de Sarlat s'est achevée le samedi 5 août. Dès le lendemain s'esquissait quelque chose qui semblait bien se tenir au long d'une ligne d'écriture qui ne demandait qu'un peu de constance pour se réaliser en...
  • Bribeloteries
    Des bribes-bibelots de peu, verroteries textuelles que pourtant je ne parviens pas à jeter d’un clic à la corbeille ni, lorsqu’elles traînent à l’ancienne sur des bouts de papier ou gisent demi-mortes en des pages de vieux carnets tout encombrés et conservés...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. En dix-huit scènes...
    Lorsqu'un directeur artistique en poste depuis plus de vingt ans expose la programmation d'un festival à une spectatrice qui elle-même suit ledit festival depuis plus de dix ans, la présentation devient vite réticulaire et naît d’un mycélium se déployant...
  • 66e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Lever de rideau
    Du 20 juillet au 5 août 2017, le plus ancien festival de théâtre français après Avignon revient pour une 66e édition... Cette année encore, grâce à la générosité amicale de Jean-Paul Tribout qui une fois de plus aura consenti à m'accorder de son temps,...
  • Les lumières parlent...
    Lucrèce Borgia est de ces figures historiques dont la littérature s’empare et qu'elle pare de telle manière que leur être littéraire supplante dans l’imaginaire collectif la personne réelle. Si «Lucrèce Borgia» est un nom qui à lui seul évoque une théorie...

Pages