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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 13:08

Une fois de plus, poussée jusqu'au seuil de l'écriture par une nécessité impérieuse  parce que je ne vois pas d'autre issue, en même temps m'étreint l'affreuse angoisse de frôler l'abîme. Ô cette certitude que les mots ne peuvent rien sauver mais que sans leur secours on est voué à une noyeuse submersion! à moins qu'il suffise, pour ne pas suffoquer ni râler de désespoir, de ne pas attendre d'eux qu'ils préservent, ou restituent mais, simplement, qu'ils fassent barrage à la dissolution en inscrivant ce que l'on peut et sait dire dans la vibration du vivant, du labile, de l'impermanence toujours frémissante.

Lundi 27 février, 20h15.
Sweetie s’éteint doucement dans mes bras après avoir, quelques heures auparavant, adopté une posture qui hélas ne laissait plus espérer qu’elle pût se rétablir : au lieu de se tenir comme à son habitude lorsqu’elle se repose, ou dort, roulée en position fœtale ou à plat ventre les pattes repliées sous elle, la voilà qui s’allonge sur le flanc, pattes tendues, yeux ouverts. Je vois que sa respiration a perdu en ampleur mais ce qui m’avertit surtout est ce poignant vacillement qui l’affecte quand elle tente de se redresser. Je comprends qu’elle a épuisé toutes ses forces et qu’elle n’en a plus pour très longtemps alors je la prends contre moi – et je constate que ses pattes déjà sont toutes froides. Son cœur bat très vie, à coups minuscules tout serrés l’un contre l’autre… tandis que sa respiration demeure régulière, juste de plus en plus ténue. Je la tiens de la manière qui me parait être la plus confortable – ce ne sera jamais qu’un point de vue humain et non félin mais j’ose espérer qu’en ces circonstances-là, l’un et l’autre se sont confondus. Elle n’aura eu en tout cas aucune velléité pour se dégager – elle est partie en me laissant croire que j’avais pu lui donner ce que je tiens depuis longtemps pour la moins mauvaise façon de mourir : dans les bras d’une personne aimée ou, à défaut, en lui tenant la main tandis qu’on glisse progressivement vers l’ultime léthargie. Le matin juste avant que je me lève, elle avait, contre toute attente, repris une habitude qu’elle avait abandonnée depuis deux ou trois jours, ne venant plus me rejoindre sur mon lit mais se tenant dessous (témoignant par là, sans doute, qu’elle s’approchait de sa fin): elle était venue s’asseoir près de mon visage en ronronnant, les yeux rivés aux miens tandis que je lui murmurais des «mon petit Sweetounet» tout tendres. Posture qui m'avait si souvent fait dire qu’elle était ma conscience, et qu’elle veillait sur moi quand c’était elle qui avait besoin de moi… Curieusement, en même temps que se rallumait brièvement en moi le rêve fabuleux d'une guérison miraculeuse au vu de ce qui pouvait passer pour un léger éloignement de la fin certaine, je me suis dit avec la même évidence «elle vient me dire au revoir».

Mardi 28 février puis mercredi 1er mars
Je couvre des pages de cahier de notes jetées au fil du stylo, d’une écriture aiguë, mal formée – bien mal lisible: tout est tremblé, les lettres, les phrases qui ne sont pas achevées…  mais il me faut dans l’urgence déposer tout ce que je peux de ce que Sweetie m’aura enseigné pendant sa maladie. Les signes, les coïncidences, les prétextes, le sens et la portée véritables des conflits qui se sont jadis cristallisés autour d'elle et qui ne la concernaient pas directement...  tout se carre là, dans ces masses que je ne cherche même pas à éclaircir. Car ce tassement participe de ce que je dois apprendre et je sais que dans cette profusion exubérante, il manque des choses…

Jeudi 2 mars
Aux premières heures du jour, une fulgurance:
Sweetie aura été comme la baguette de verre dont on s’aide pour suivre sur un parchemin mystérieux des lignes de signes inconnus à fin de déchiffrement.
Salutaire Sweetie, ai-je écrit peu avant.

Et en ce dimanche 5 mars, à une semaine de distance jour pour jour de ce dimanche où j'avais eu un bref instant l’espoir fou que Sweetie allait miraculeusement guérir – elle avait donné trois coups de langue à la pâtée que j’avais servie à Elléas et Mélithys, après n’avoir plus rien avalé depuis dix jours; je m’étais alors prise à penser qu’elle avait, par son jeûne extrême, littéralement asséché son lymphome et que petit à petit, elle allait se réalimenter jusqu’à retrouver assez de réserves pour autoriser la reprise des soins – je prends la mesure du vide quasi terrifiant que sa mort a creusé. Moins par son absence qui taille pourtant une vacuité bien tangible que par l'extinction soudaine des foisonnements de pensées, de fantasmes, de craintes et de croisements réticulaires de menus faits qu'avaient suscités sa très longue maladie puis sa lente agonie. Tout d’un coup ma machine intérieure qui a carburé à si vive allure pendant des mois et s'est même emballée jusqu'à la folie au cours des dernières semaines se trouve en berne – et ce qui dans le surgissement me paraissait vital, incontestable, déterminant, aigu comme l'éclair… semble maintenant pâli, inconsistant, comme n’ayant jamais été pensé ni perçu. Pourtant, je reste persuadée que Sweetie aura été, à travers sa maladie et sa très lente agonie, à travers toutes les synchronicités que j’ai vu jaillir, tous les signes que j’ai cru percevoir puis que je me suis ingéniée à interpréter mais dont la liste n’a pas sa place ici, encore faudrait-il d’ailleurs qu’elle fût possible à établir, ce dont je doute! – à travers tous les récits, les discours, les fables que j’ai mentalement écrits de jour en jour mais dont je ne veux même plus tâcher de garder la trace hors de ce qui ici restera – Sweetie, donc, aura été le guide de mes verticalités: une lueur m’incitant à regarder plus encore que je ne le faisais jusqu’alors vers ce qui nous dépasse si absolument qu’il n’y a pas de nom pour cela et, à l’exact vis-à-vis de cette clarté, la bouche obscure de la voie menant au cœur de mes profondeurs, qu’elle a entrouverte alors que, voici presque trente ans, j’en condamnais l’accès en tournant prématurément le dos à une analyse censée m’aider à explorer ces tréfonds.
Sweetie plus-que-chatte, qui n’aura pris ce visage qu’à travers sa fin de vie.

Plus-que-chatte et, en regard de cela, la seule de mes chats et chattes dont j'ai décliné le nom en minauderies affectueuses: Sweetounette, et surtout Sweetounet, non par confusion de genre mais par contamination avec Oursounnet, le nom que j'avais donné, toute petite, à l'un de mes ours en peluche, tout en rondeurs comme Sweetie et, comme elle, ayant un pelage extrêmement doux et tout foncé...
Est-ce seulement une question de musicalité qui m'a entraînée sur ces déclinaisons?

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Publié par Yza - dans Apartés
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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 05:30

Une fois de plus il me faudra très bientôt inscrire ici une nouvelle nécroféline  après Nyssiah qu'une voiture a tuée, j'ose espérer sur le coup, en 2010 et Mysstykk emportée par un cancer fulgurant le 23 mars 2015 c'est maintenant Sweetie qui vit ses derniers moments, arrivant au terme d'une maladie diagnostiquée en juin 2016 comme chronique mais bénigne puis qui a finalement cédé le pas à un lymphome, pas franc du collier mais que l'on a quand même commencé à traiter par chimiothérapie. Celle-ci  hélas interrompue dès la deuxième séance: Sweetie n'a pas supporté le médicament et lorsqu'elle a fini par montrer des signes témoignant que les effets secondaires s'étaient estompés, laissant alors croire à la possibilité d'une alternative à la molécule qui n'était pas tolérée, son état s'est vite dégradé, sans plus aucune période faste instillant de l'espoir. Et aujourd'hui 21 février, voilà quatre jours qu'elle n'a plus absorbé la moindre nourriture solide. Elle boit, miraculeusement tient encore debout et se déplace d'un coin à l'autre de la maison même si elle ne quitte plus guère son coussin. L'issue fatale est imminente. Pour la première fois je tiens la défaite lente et la mort par la main jusqu'à présent il y a toujours eu entre moi et la maladie, puis la mort de mes proches, humains ou félins, assez de distance pour que je puisse me ménager la possibilité de me dérober, de ne pas m'attarder auprès du mourant et de de ne pas faire compagnie de trop près au désarroi radical que cause chez  les survivants la perte.

Sweetie à travers sa maladie et maintenant son lent départ me confronte à l'impossibilité de fuir, à l'obligation de vivre intimement la "mort-de-toi" et d'en être atteinte jusque dans les tréfonds, de manière plus-que-charnelle  je dirais "atomique" et jusqu'à la dispersion cosmique [ah çà!  déraper ainsi, c'est déjà tenter la dérobade vers le délire conceptuel et l'ivresse des mots...] et non plus seulement intellectuellement, par le biais de rituels, de raisonnements et de transmutations discursives qui sont autant de mises à distance... Elle est devenue ma conscience; elle dont la placidité m'a souvent irritée au point de m'en moquer sans prendre la peine de l'apprécier, elle dont je disais parfois mais avec tendresse cette fois qu'elle avait un regard "Calimero", elle a immensément grandi au cours de ces derniers mois elle est bien ma Conscience! Me le fait dire surtout cette posture qu'elle a adoptée dès que je l'ai laissée venir dormir à mes côtés voici quelques mois, pensant que cela favoriserait sa guérison en comblant en partie l'absence de Mysstykk avec qui elle formait une sorte de binôme, pendant à celui constitué par Mélithys et Elléas: au terme de la nuit passée tranquillement blottie contre mes jambes au fond du lit, elle venait s'asseoir au petit matin tout près de mon visage pour me fixer des yeux en ronronnant  jusqu'à ce que je me lève...

Elle m'a aussi poussée dans les extrémités de la "pensée magique" je ne m'étendrai pas davantage là-dessus ni sur le détail des "gestes magiques" accomplis  sauf à écrire que l'inclination à la "pensée magique" est une pente qui a mes faveurs de longue date et, si je suis certaine que cela participe de sa mission je n'ai en revanche pas la moindre idée de la direction qui m'est ainsi montrée. En tout cas, par les soins dont elle aura eu besoin, elle a réussi à ce qu'enfin je jette bas mes petits égoïsmes mesquins, et la plupart de ces minables manies quotidiennes, quasi-TOC, réitérées comme des mantras à seule fin d'ériger des barrières derrière lesquelles je puis avoir l'illusion de me croire à l'abri de toute atteinte. Sweetie a ouvert de petites brèches, Sweetie, salutaire Sweetie.

Déjà, en juillet, elle m'avait éclairée sur quelques points. Rétrospection, en forme de confession qui n'ignore pas que l'autoflagellation est plutôt vaine...

Enfant, je me mordais l’un ou l’autre avant-bras jusqu’au sang lorsque j’étais dans les hauts grades de la colère. Je ne brisais rien, ne précipitais à terre aucun objet, ne déchirais pas non plus le moindre papier. Je me mordais simplement, aussi fort que je le pouvais comme si, n’osant pas expulser la rage, je me punissais à la fois de la ressentir et de ne pas savoir m'en délester vraiment. L’âge venant, j’ai cessé de me mordre. Cela ne signifie pas pour autant que je n’aie plus éprouvé de colère mais, au-delà de l’adolescence, je me suis peu à peu mise à exprimer celle-ci de manière plus classique, par des cris, des claquements de porte, des avalanches de mots orduriers hurlés entre les quatre murs de mon appartement comme si j’étais exilée sur une île déserte. Trop souvent, mes chats, ces compagnons que je me suis choisis et que je dis aimer (jusqu’à quel point suis-je capable d’amour vrai?), ont fait les frais de ces poussées de rage: ils ont subi plus souvent qu’à leur tour, terrifiés et se cachant sous les meubles, mes gueuleries lors même qu’ils n’en étaient pas les sujets; ils ont aussi essuyé des cris injustifiés simplement parce que j’avais les nerfs tendus à se rompre et que, se rompant, ils causaient des explosions dont le souffle les atteignait de plein fouet; pire: ils ont parfois été copieusement engueulés pour s’être comportés en félins quand j’attendais d’eux qu’ils marchassent dans des ornières que moi, humaine, j’avais tracées pour eux. Ces flambées stupides sont éminemment destructrices, quand bien même aucun coup ne tombe – je suis convaincue qu’il y a lors de ces éclats des émissions subtiles corruptrices, qui gâtent les corps en profondeur aussi sûrement qu’un poison lent tue à petit feu. Pourtant, j’ai malgré tout continué à m’abandonner, de-ci de-là, à ces accès. Et je suis aujourd’hui persuadée que ce cancer dont est morte Mysstykk il y a un peu plus de trois mois est une conséquence de cette atmosphère corrompue par mes colères dans laquelle elle a vécu; aujourd’hui chez Sweetie aussi on a soupçonné un cancer – heureusement, il n’en est rien mais je suis sûre que la maladie chronique dont elle souffre est, comme le cancer de Mysstykk, une efflorescence perverse poussée sur les exhalaisons de mes rages.
Je sais trop qu’aucun repentir d’aucune sorte ne peut réparer les destructions causées par mes accès coléreux et mes pensées sinon haineuses du moins dépourvues d’amour. Mais j’espère qu’en attestant par ces mots que j'ai conscience de leur atroce pouvoir, je fais les premiers pas qui me conduiront vers un meilleur contrôle et à canaliser mes colères de telle manière que leur violence ne puisse plus atteindre mes chats. Cela ne suffit pas: il faudrait aussi que, une fois contenue ma négativité, je sois capable de générer autour de moi une atmosphère adoucie et sereine, qui rende mes chats plus heureux. Ainsi me suis-je fabriqué un "Creuset des colères": un bocal où j’ai placé du riz, dont je me saisirai dès que je sentirai monter en moi le reflux puant de la colère et du dégoût afin de l’y déverser, dirigeant vers lui mes insultes. Pour que plus rien ne déborde et n’aille corrompre l’entour.

J’avais commencé d’écrire cela, le dimanche 3 juillet au soir, veille de la laparotomie que doit subir Sweetie, comme un croyant va brûler un cierge pour favoriser la guérison de ceux qu’il aime. À la différence du croyant, je ne m’en remets pas à Dieu mais à moi seule, pour tâcher de corriger les maux que j’ai moi seule causés.
J’y reviens ce 17 juillet, sachant désormais que Sweetie n’a pas de lymphome. Diagnostic heureux, qui n’enlève absolument rien à mes convictions concernant les effets néfastes de mes accès de colère, bien évidemment. Depuis ce 3 juillet, le "creuset des colères" en a essuyé quelques-unes, plutôt violentes. Aura-t-il été pour ces éclats ce que le paratonnerre est à la foudre?   
2 janvier 2017
Non, à l’évidence: le "Creuset" a été vidé, les grains de riz rincés et utilisés culinairement. Je n’ai pas su canaliser assez mes accès coléreux pour les déverser là à temps, je n’ai pas vu les grains pourrir de recevoir toute ma négativité, et Sweetie connaît des hauts, des bas et surtout des bas, malgré un traitement massif et des visites hebdomadaires chez le vétérinaire. Toujours pas de lymphome décelé mais demain, le 3, nouveaux tests. Qu’en sortira-t-il???
20 février 2017
Le lymphome a été diagnostiqué comme quasi déclaré au terme de ces tests de janvier – avec encore, toutefois, une nuance hypothétique… Une chimiothérapie a néanmoins commencé mais dès la deuxième séance, on a vu que Sweetie réagissait mal au médicament. Elle est maintenant squelettique. Il y a sept ans mois pour mois je m’effarai de ce que, laissée à la garde de ma grand-mère, fort généreuse en nourriture, elle avait pris beaucoup de poids. Sept ans! Sept!! quelle porte ouvre donc cette clef symbolique?
Curieusement, son état a commencé à se profiler irréversible après que, pendant ma course matinale, je me suis mentalement dit:
"Sweetie ne doit plus être le réceptacle de tes obsessions, de tes remords et conflits non résolus, et encore moins la bêche rêvée dont je puis, ô le beau prétexte, m’emparer pour continuer de plus belle cette entreprise d’auto-inhumation à laquelle je me livre depuis des années à petites pelletées subreptices: elle est juste une chatte malade dont il faut prendre le plus grand soin. Tes batailles contre toi-même doivent se livrer en dehors de tes chats…"
Je croyais naïvement qu’en ramenant mes putrides et noires laves intérieures à leur juste domaine, en mettant hors de leur emprise Sweetie elle allait enfin pouvoir vaincre sa maladie – et c’est le contraire qui est arrivé…

 

 

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 06:19

Une fois de plus, une longue désertion.
N’écrire plus ici, et abandonner sans pour autant y renoncer la photographie (argentique s’entend: je n’ai pas arrêté de photographie numériquement quoique moins abondamment mais cette pratique s’est peu à peu réduite aux intentions esthétiques et documentaires – purement photographiques si l’on veut – tandis que la portée signifiante de ma pratique argentique s’augmente de toutes les ambivalences qu’agrègent le fait de ne pas voir immédiatement ce que l’on a cadré, et les temps de latence successifs qu’impliquent le procédé même puis les traitements chimiques…) en laissant s’installer des périodes toujours plus longues entre les prises de vie et la révélation des images (persister à capter mais en détournant les yeux, d'une certaine manière!) bien que les fulgurances, les interpolations de sensations, de pensées, de résurgences continuent de surgir à tout instant, et d’affluer, mon regard-esprit jamais en repos: c'est comme si je me perdais, et que j'éprouve en permanence le sentiment d’avancer presque à reculons dans un chemin toujours plus embroussaillé sans avoir en main la machette qui permettrait de dégager un peu le passage. J'ai l’impression de m’encrasser intérieurement, d’être alourdie de poussières, de détritus irréductibles que je ne peux déloger. De me sentir, certains jours, comme un cumul labyrinthique de recoins inaccessibles tout envahis de vieilles toiles d’araignées servant de linceuls à leurs tisseuses crevées.

Recoins aranéeux…
Les vouloir nettoyer mais freiner des quatre fers. Regarder sans voir et vouloir voir sans se résoudre à regarder. Écrire, photographier dans un tout autre but que simplement écrire et photographier.
Sans doute par ce que écriture et photographie en sont pour moi à ce point où elles cessent d’être des moyens d’expression pour ne plus avoir, de ceux-là, que la part introspective. Pratiquées à ce titre seul de cheminement vers les tréfonds, et faisant de ce fait advenir des réponses cherchées mais dont je ne veux peut-être pas, elles cristallisent immanquablement l’inévitable cohorte d’actes manqués et d’évitements que traîne avec soi tout ce qui rapproche inexorablement de lieux obscurs parce que, sans cesser de refuser net d’y accoster, on désire non seulement les atteindre mais encore s’y aventurer, soupçonnant que là gisent des clefs vitales. Des clefs que bien sûr on s’efforce de ne pas voir : une chose invue est plus facile à ignorer…

Enfin, ce jour, lâcher du lest…

Significativement:

* depuis plus de dix ans que je prépare moi-même ma chimie argentique, pour la première fois la solution de réserve de révélateur film est sortie trouble (et l'est restée dans sa bouteille de plastique transparent; cela m'a troublée au point que je n'ai pas encore osé l'utiliser de crainte de gâcher le film qui l'inaugurerait et que, malgré toutes mes tergiversations en termes de "révélation" [le développement laissé en suspens, toujours  repoussé sous des prétextes divers dont le manque de temps  ô mauvaise foi!   et la procrastination encore aggravée du fait de cet incident chimique] j'espère bien voir) de la casserole où je venais de procéder, selon un protocole inchangé et conforme aux directives du fabricant, à la dilution de la poudre dans l’eau distillée.

* avant-hier à la faveur d'un passage à l'atelier de photocopie/impression, où je ne me rends que très épisodiquement, la gérante que je connais bien me remets une paire de lunettes. "Tenez, je cois bien que c'est à vous?" En effet... je reconnais cette paire dont j'avais oublié l'existence jusqu'à ne pas me souvenir que je l'avais égarée (en réalité: oubliée dans cette boutique, sans doute lors de ma précédente visite mais peut-être bien avant, les lunettes n'étant tombées entre les mains de la gérante qu'après un séjour déjà long dans quelque recoin peu accessible de l'endroit et u gré d'un "heureux hasard"). C'est dire si l'oubli remonte loin. Les verres ne sont plus adaptés à ma vue mais la paire perdue fait retour et de manière bien surprenante. Indéniablement, cela dit quelque chose du voir.... D'un côté, je récupère un outil visant à améliorer la vue mais, de l'autre, il est obsolète. Clarification/voilement...

* ce matin tandis que je reviens ici après une longue abstinence et pour tâcher de démêler un peu cet imbroglio intérieur autour du voir, voici que je découvre une toute nouvelle interface du back office  l'arrière-boutique si l'on veut des pages web, ce que l'internaute ne voit pas (recoins, toujours...)  offrant des outils de mise en page assouplis grâce auxquels je peux plus aisément plier l'aspect de mon article à la vision mentale que j'en ai. Cette matinée, à Créteil d'où j'écris, est noyée dans le brouillard. De nouveau: clarification d'un côté, voilement de l'autre.

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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 13:34
Bleu colère

Pas de poulets au chlore!

Pas d'OGM!

clament, le poing dressé, ceux qui parmi les adversaires du Traité transatlantique en cours de négociation se bornent à pointer les dangers que ledit traité fait encourir à notre agriculture en réduisant à néant les normes sanitaires et les différents labels en vigueur dans notre pays qui garantissent la qualité des produits. Il s'agirait, à les entendre, d'un nouvel acte du drame initié de longue date opposant les affreux vampires étatsuniens aux vertueux Européens, aux plus-que-vertueux Français surtout. La bonne blague! Comme si nous avions attendu les Américains et leurs prétentions hégémoniques pour:

  • gorger nos terres de pesticides,
  • initier des cultures intensives calamiteuses pour l'environnement qui n'ont même plus l'excuse de répondre à des urgences alimentaires et n'assurent plus à ceux qui la pratiquent des revenus suffisants,
  • acculer au suicide des agriculteurs qui essaient de faire leur métier avec un minimum de respect pour le vivant (plantes et animaux),
  • non seulement autoriser mais encourager et subventionner ces batteries où l'on entasse par milliers les bêtes destinées à l'alimentation humaine (pour leur viande, leur lait ou leurs œufs), réduites à l'immobilité, sans jamais voir la lumière du jour, sous perfusion constante d’antibiotiques et gavées de saloperies synthétiques. Dire que l'on ose prétendre, dans les sphères officielles, lutter contre la torture animale? C'est se foutre du monde, et toucher à des niveaux d'hypocrisie rarement atteints (quoique... en ce qui concerne la "transition énergétique", je crois que nos gouvernants sont en train de caracoler sur le Toit du monde en termes de mensonges et de mauvaise foi...). Rien, ni la nécessite de se nourrir, ni celle de créer des emplois, ne justifie pareilles ignominies. Pourtant, c'est bien chez nous que ça se passe et ailleurs aussi en Europe. Je ne sache pas que les Américains aient là-dedans une part de responsabilité.

Ce Traité dont les implications dépassent très largement le seul domaine agro-alimentaire comporte indéniablement des menaces et je ne doute pas qu'il faille tâcher d'en empêcher la signature. Mais, de toute façon,Traité ou pas,il y a fort à parier que ce sont les gros sous qui auront le dernier mot et les territoires de résistance qui se réduiront.

Raison de plus pour essayer de résister davantage!

Allez, pour finir, une petite proposition très-naturelle pour, au moins, barrer la route au Traité et faire... sentir aux Américains ce que vaut notre terroir: ceindre le cou de notre bel Hexagone de quelques colliers de gousses d’ail – aulx I.G.P. (de la Drôme, blancs de Lomagne, roses de Lautrec, fumés d’Arleux), cela va de soi…

PS. Je viens de commander l'Atlas de la France toxique, publié par l'association Robin des Bois. Je crois qu'il y a là largement de quoi rabattre le caquet à tous ces chantres des hautes vertus françaises en matière de sauvegarde environnementale...

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 18:29
Mes haines

Je n'ai jamais senti vibrer bien fort en moi la corde militante; mes réactions d'ordre politique ‒ colère ou approbation – n'ont jamais eu assez de force pour me précipiter dans les rangs d'un parti. Je vais jusqu'à me tenir à l'écart des marches, manifestations, rassemblements ponctuels, même lorsqu’ils défendent une cause pour laquelle j'ai la plus profonde, la plus sincère sympathie. Ce qui m’attiédis à ce point je ne le saurais dire; je pencherais pour un vieux fond d'à-quoi-bonsime, servi par une faculté assez développée de percevoir les limites (quand ce ne sont pas des contradictions ou des aberrations qui me sautent aux yeux au travers de mots sémantiquement abusés...) des projets et programmes qui nous sont présentés. À quoi j'ajouterais une tendance prononcée à rester loin des foules, le tout serti dans un indéniable confort de vie qui ne pousse pas vraiment à se mobiliser: je n'ai jamais eu à essuyer les drames de la précarité, je n'ai jamais eu à subir aucune misère, ni sociale, ni affective, ni matérielle et mon travail me confère cet insigne privilège de ne côtoyer qu'une société extrêmement choisie. De plus, me sachant assez dépourvue de culture historique, ethnographique, spirituelle, juridique, etc. je suis bien consciente que je ne peux avoir des faits, des événements, l’appréhension profonde et étayée qui seule pourrait justifier que je m'exprimasse. C'est pourquoi, passé le coup de colère (ou de joie) auquel je ne m’abandonne qu'en privé, en général je me tais. Mais voilà: le barrage se fissure qui me confinait à la posture taiseuse. Il vient de céder. Je ne suis pas plus "autorisée" qu'avant à donner un avis... mais sans doute puis-je sans prétentions excessives tenter d'écrire "quelque chose" à titre de soulagement?


Les attentats récents perpétrés en France et en Belgique, ajoutés aux bouleversements profonds qui remuent la planète entière et dont on ne sait pas vraiment comment se protéger localement, n’en finissent pas d’être instrumentalisés par certains pour raviver de sinistres passions, dont la xénophobie et l’intolérance religieuse sont les plus vivement embrasées. Oh, certes, les racistes et les intégristes de tout poil – et je compte là les intégristes laïcs qui, au lieu de faire bon accueil à tous les cultes les méprisent tous – n’ont pas attendu ces périodes sombres pour se manifester mais ils trouvent en elles de quoi justifier leurs positions, donc un terrain particulièrement propice pour s’épanouir. Les propos les plus fétides résonnent haut ; les esprits brefs se répandent, les raisonnements courts sur pattes prolifèrent, fondés pour l’essentiel sur de grossiers abus de langage et de non moins caricaturaux raccourcis conceptuels. Ils se multiplient à proportion que les crises s'intensifient. Par de captieuses déclarations, des esprits soi-disant «éclairés» alors qu’ils sont à l’évidence obscurcis par l’exécration de qui ne pense pas comme eux, monopolisent l’attention d’un public avide de sensationnalisme; ils exacerbent les craintes et les haines quand il conviendrait au contraire de les apaiser – et condamnent au passage ceux-là mêmes qui tentent de ramener un peu de rationalité dans tout ce chaos, versant à plaisir de l’accélérant sur un incendie que l’on s’efforce par ailleurs de contenir.
Ainsi tombe-t-on à bras raccourcis sur le «vivre ensemble», l’«égalité» ‒ que l’on assimile hâtivement à l’uniformité ‒, les ONG, l’humanitaire, l’antiracisme… Sous prétexte de dénoncer leurs aspects pernicieux – hélas incontestables – on jette allègrement avec l’eau du bain les meilleures intentions dont on prend soin de rappeler qu’elles pavent tous les enfers.
C’est dégueulasse. Et l’on notera que ce ne sont pas les plus souffrants qui tiennent les propos les plus infects. D’aucuns diront que je «pense aux ordres»? Que je suis une lobotomisée de la «pensée unique», une victime du «terrorisme intellectuel», mouton parmi les moutons peuplant une France-Panurgie? Eh bien tant pis, j’assume: je ne vais tout de même pas m’arracher du cœur mes convictions profondes pour la seule raison qu’elles ne sont pas «rebelles» et qu’elles ont la couleur du «politiquement correct»!

Ah, ce «politiquement correct»… il est devenu l’insulte suprême! Or le «politiquement correct» n’est pas forcément lamentable et suivre ses prescriptions n’est pas nécessairement de la lâcheté. Il n’empêche: «être politiquement correct» appelle automatiquement le mépris et il faut à tout prix se montrer «incorrect», «impertinent», pour n’être pas jugé mou de la tripe. Ce «devoir d’impertinence» mué en obligation absolue m’exaspère; s’il est vital de ne pas être malléable à merci et qu’il soit en effet nécessaire de s’insurger contre ce qui est inique, au moins doit-on se montrer un tant soit peu critique et ne pas succomber trop facilement à la sommation du moment, à savoir, aujourd’hui, s’indigner de tout, de rien, sans plus réfléchir.


Décidément, ce n’est pas en Panurgie que nous vivons, mais en Totalabsurdie.

Coda...
Au terme de beaucoup de colères, et d’efforts pour tâcher de m’en délester en les canalisant, me voilà une fois de plus contrainte de reconnaître que je ne parviens pas à m’engager tout entière là où mes sympathies me mèneraient spontanément car je sais que tôt ou tard, je verrai moi-même dans cet engagement les brèches par lesquelles il s’avérera facile de le retourner contre ce qu’il vise à protéger. Mais enfin, il y a quand même un seuil minimal qui demeure franchissable...

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Publié par Yza - dans Apartés
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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 10:03
Ma "minute cyclopédique"

Évitons de méjuger de nos gouvernants


C’était promis: nous devions «sortir du nucléaire», nous engager sur la voie de la «transition énergétique» et «investir dans l’exploitation des énergies renouvelables» tandis que, par une assistance ad hoc, nous allions aider les pays «émergents» à renoncer à l’utilisation des énergies fossiles — oh, non pas pour leur propre sauvegarde, n'exagérons pas, tout de même... mais bien plutôt pour qu’ils ne gâchent pas les «efforts» consentis par les pays occidentaux pour tâcher d’enrayer les bouleversements climatiques. Force est de constater que, même sans chercher l'ombre d'une intention bienveillante, dans les faits, rien n’est initié. En la matière comme en d’autres, l’action politique tient en trois mots: mensonge, hypocrisie, lâcheté.


Quoique... peut-être pas. Si, au lieu de témoigner d’une pathétique inaptitude à solutionner les problèmes c’était, au contraire, le signe que notre gouvernement travaille d’arrache-pied à éradiquer, dans un seul et même mouvement, tout à la fois le chômage, les flux migratoires, les crises et faillites agricole, financière, scolaire, sociale, culturelle, etc.? L’on voit par exemple que, parmi d’autres immobilismes ou reculades, nos décideurs laissent tranquillement se dégrader le parc nucléaire, notamment en se déclarant favorables à la prolongation de la «durée de vie» des centrales, fussent-elles en bout de course et affectées par des incidents de plus en plus nombreux – mais bien sûr «mineurs» et que l’on met sous couvercle vite fait bien fait: il ne faudrait pas que le bon peuple panique....

Tout cela ne participerait-il pas d’un plan parfaitement conçu sous les dehors foutraques d’un lamentable laisser-faire? Je me demande si l'on n'est pas en train de nous préparer quelques Fukushima assez bien orchestrés pour survenir quasi simultanément et à court terme (avant la prochaine échéance présidentielle?), histoire de faire table rase de toutes les crises. Puisque la population persiste à ne pas plier sous l'assaut de précarités grandissantes et que la vaste entreprise d’abêtissement généralisé, pourtant menée depuis longtemps, paraît manquer d'efficacité — il reste des «frondeurs», des «zadistes», des «mouvements citoyens» qui donnent de la voix et, pire, «être de gauche» n'est pas une notion tout à fait tuée... la barbe à la fin! — il était temps de trouver un moyen radical d'en terminer avec ces empêcheurs de dominer en paix. Quoi de mieux qu’un Grand soir nucléaire (sans «lendemains qui chantent», celui-ci) qui, de plus, pourrait aisément passer pour «accidentel»?…

Après les lobotomisations successives, on conclura par l’incinération ionisante. On n’est jamais trop prudent: s’il se trouvait un organisme assez robuste pour en réchapper, on courait le risque, inacceptable n’est-ce pas, que celui-ci fût encore un «frondeur».

C'était une pierre apportée aux paranoïas complotistes... en toute ironie, cela s'entend, et quelques degrés au-dessus du premier..

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 11:25
Tombeau

Une semaine déjà… pendant que je me gaussais d’Elléas et chantonnais à son endroit des vers de mirliton, en riant de bon cœur de son physique singulier servi par une gourmandise aussi sélective que prononcée, Mysstykk se mourait et je ne le voyais pas. Elle avait l’air paisible, lovée sur le dessus de mon réfrigérateur – un des lieux les plus prisés par tous mes chats – et, si une apathie inhabituelle, accompagnée d’une baisse de l’appétit, avait commencé de m’alerter depuis quelques jours, je n’envisageais pas pour autant de hâter une visite chez le vétérinaire programmée à une dizaine de jours de là, pour un banal détartrage et une prise de sang de contrôle: l’ayant déjà vue, deux ans auparavant, manifester des troubles analogues dont on avait découvert qu’ils résultaient d’une brusque intolérance à une augmentation récente de son traitement pour une hyperthyroïdie chronique, je pensais qu’elle souffrait à nouveau de cette même intolérance puisque le dosage de son médicament venait d’être augmenté. Je savais en outre que, ses dents arrière étant entartrées, elle pouvait, aussi, être victime d’une nouvelle infection gingivale comme celle pour laquelle elle avait été soignée au début de l’année. Toutes ces probabilités se cumulant, je m’expliquai sans trop de mal son apathie mais, dans l’après-midi, quand je l’ai vue pour la première fois expirer en ouvrant la gueule – un comportement que je n’avais jusqu’alors jamais constaté chez aucun de mes chats – je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de grave. Elle s’est pourtant apaisée, a retrouvé en soirée une respiration plus régulière bien que pressée – j’ai alors renoncé à l’emmener aux urgences et décidé d’attendre le lendemain, lundi, pour aller consulter un vétérinaire. Un rapide examen a d'emblée indiqué qu'elle souffrait probablement d'un épanchement pleural dont les causes pouvaient être multiples - défaillance cardiaque, infection, cancer... Il fallait procéder à d'autres examens, au premier rang desquels une radiographie et, ensuite, ponctionner le liquide si l'épanchement se confirmait. Mysstykk est donc restée à la clinique pour la journée. J'étais certes bouleversée par le diagnostic mais je retenais, surtout, que ces pathologies pouvaient être curables, dussent-elles entraîner un traitement assez lourd, et je me projetais déjà dans la perspective de soins au long cours.

À la mi-journée, j’appris qu’elle avait subi sans dommage les examens prévus à l’exception de l’échographie, que la ponction pulmonaire l’avait soulagée mais qu’elle demeurait très affaiblie et que sa respiration, toujours difficile, nécessitait qu’elle soit placée sous oxygène. Le soir, l’on m’informait qu’elle allait un peu mieux, qu’elle avait accepté une petite ration de nourriture – mais la radio avait révélé la présence d’importants nodules expliquant à la fois la présence de liquide dans la plèvre et la détresse respiratoire, dont la nature était très probablement tumorale. Une biopsie serait effectuée le lendemain, en complément du prélèvement de liquide pleural déjà en cours d’analyse. Mais ces investigations approfondies n'eurent pas à êtres menées: mardi matin, à 8h30, le téléphone a sonné et j’entendais prononcer les mots fatidiques: «J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, Mysstykk est décédée il y a quelques minutes.» Le vétérinaire de garde a assisté à son ultime détresse, a tenté de la ranimer par tous les moyens, en vain – «elle est partie très vite», m’a-t-on dit et, manifestement, sans souffrir. Sans doute bénéficiait-elle encore des effets calmants des corticoïdes et du composé morphinique dont je savais qu’ils lui avaient été administrés la veille dès sa prise en charge.

Elle avait tout juste quinze ans, et avait été jugée, fin janvier, «en pleine forme pour son âge, compte tenu de son hyperthyroïdie particulièrement instable» lors de l’habituelle consultation pour rappels de vaccination. Ce n’est pas surprenant car, paraît-il, les cancers sont très souvent asymptomatiques chez les chats avant d’en arriver aux stades terminaux, quand l’issue est inévitablement fatale. Et, en effet, rien ne m’avait inquiétée avant que commence de s’installer son apathie: son regard persistait à s’aiguiser de manière très caractéristique à la moindre senteur alléchante, la faisant se dresser contre le placard, cou tendu vers l’origine de l’effluve – un bon morceau hors d’atteinte –, avec de petits hochements de tête de bas en haut, narines frémissantes, comme si cette extrême extension de tout son être allait suffire à lui mettre en bouche la gourmandise convoitée... mais qui ne lui était pas destinée. Elle se dérobait avec une promptitude inchangée aux agaceries d’Elléas – ou aux incursions trop bruyantes de l’aspirateur – et ses bonds pour gagner l’un ou l’autre de ses refuges haut placés avaient gardé leur élasticité. Son ouïe était restée très fine, et entière sa réactivité qui la menaient vers moi au petit trot dès que je l’appelais, surtout lorsque crissait le sachet de croquettes au moment de la distribution vespérale. Jusqu’aux tout derniers jours elle a eu envers moi ce petit geste affectueux, développé sur le tard mais bien ancré et dont elle seule m’a jamais gratifiée: lorsque j’approchais mon visage tout près du sien, que nous nous trouvions nez contre nez et que je lui disais «un bisou, Mysstykk?» elle détournait aussitôt la tête pour frotter sa joue contre ma bouche afin que je l’embrasse. Et cela recommençait autant de fois que je disais «bisou, Mysstykk»… jusqu’à ce qu’elle se lasse.
Elle aura donc été épargnée par les infirmités du grand âge. Et n’aura, semble-t-il, pas souffert longtemps. Elle a, en outre, bénéficié de la meilleure qualité de soins possible en pareilles circonstances – cela pèse son poids de consolation, certes, mais n’atténue pas beaucoup le cruel silence de l’absence. Pas très silencieux d’ailleurs: y bourdonne avec insistance une culpabilité érosive lorsque je songe aux emportements inappropriés dont je l’ai agonie pour des vétilles, aux innombrables demandes de câlins que j’ai rejetées pour de mauvaises raisons, aux cajoleries brusquement interrompues et ponctuées d’un cri parce que ses griffes venaient de traverser mon vêtement alors qu’elle patounait en ronronnant…

De la disparition des gens comme de celle des bêtes, c’est, pour moi, la même leçon qui se tire: quand ils sont partis ne subsistent plus que l’intime conviction de ne les avoir ni vraiment connus, ni compris malgré, pour certains, une vie partagée – et, surtout, la certitude de ne les avoir pas aimés assez bien ni assez haut. Mais non, ce n’est pas une «leçon tirée» puisque, d’un décès l’autre, je ne deviens pas plus attentive aux vivants et continue comme devant à laisser libre cours à mes colères, à mes agacements, en oubliant – ou, plutôt, en feignant d’oublier car il s'agit de déni, non d'oubli, et je devrais écrire, plus justement, en refusant toujours d'imaginer qu'ensuite, je n’aurai peut-être pas le temps, ou la possibilité, de panser le mal causé.

Coda - à tous mes morts.
Au fur et à mesure que mon existence va vers son terme, les absences prennent le pas sur les compagnonnages. Ainsi devient-elle, au fil des jours, un vaste champ de mines creusé d'abîmes que les souvenirs emplissent d'un morne cytoplasme où prospèrent des fantômes tout gorgés de mes remords et de mes regrets.
Et pourtant... ils ont encore, du fond de leur triste séjour, quelque chose de riant et de doux accroché au front qui me fixe avec bienveillance.

Tombeau
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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 18:36
Petite stellarité palliative

Il me reste, d’un moment étrange vécu il y a bien des semaines, à la fois un souvenir très vague et une obsédante trace qui continue de me poursuivre au point qu’enfin je tâche de m’en délivrer ici (en sachant fort bien que ce délestage se substitue à un autre dont je suis pour l’heure incapable mais qui s’accomplira quand l’inextricable nœud de colère et d’indignation aura été dompté par le bon ordre que l’expression écrite exige de mettre à tout «discours intérieur»).
Un matin, alors que je me tenais debout face à la grande baie vitrée de ma cuisine en attendant que vienne à frémissement l’eau destinée à ma tasse de thé, je rêvais à demi en contemplant la clarté grise du petit jour, l’esprit plein de mille mots flottant désordonnés dont pas un ne coagulait en bribes intelligibles – et que je ne cherchais pas à retenir. Soudain une éphémère contracture fulgura dans ma hanche droite, peu douloureuse mais brutale, puis s’évanouit aussitôt. Instantanément cette phrase curieuse se forma à sa suite comme la queue prolonge la comète:
« Je viens de ressentir dans mon corps le point où résonne la mort d’une étoile aux confins de l’univers.»
Elle me parut aussitôt frappée d’évidence, sans que pour autant j’en pusse entendre le sens – et je m’étonnais moins de l’étrangeté de la phrase que de la manière dont elle s’était présentée à moi, tout énigme, mais , aussi évidemment là dans la simplicité de ses mots constituants que tous les objets dont j’étais entourée.


La phrase a subsisté, quasi intacte; et le travail d'écriture me paraît, ici, rendre à peu près justice au ressenti, au pensé d’alors – avec cette réserve qu’une part de la singularité de ce «ressent-pensé» s’est dissoute dans l’instant même où je le vivais, perdue à jamais, et échappant définitivement au piège que pourrait tenter de lui tendre l’un ou l’autre langage.


Le sens de cette fulguration – l’intelligibilité de la phrase construite autant que les modalités de son surgissement – m’échappe toujours mais je me dis que c’est peut-être, simplement, un jalon sur un chemin où je ne ferais que mes premiers pas.
D’ailleurs, depuis quelques jours, de petits fragments phrastiques bourdonnent avec insistance; ils cherchent obstinément à prendre forme… je crois ce soir pouvoir leur assigner celle-ci:
Un jour, je gravirai la montagne, l’aînée de tous les toits du monde, au sommet si haut, et si vieux, que la vue s’en perd pour ne plus le retrouver qu’en ce point purement métaphysique où, une fois parvenue, je sentirai enfin résonner en moi le chant des étoiles et ses échos mille fois dupliqués dans les vastitudes intersidérales.

Geste sans doute lié, en une énigmatique... constellation, à tout ce qui précède: j’ai changé avant-hier la série d’images aléatoires qui se relaient de jour en jour pour former le fond d’écran de mon ordinateur. Ce sont maintenant des photographies spatiales de la NASA qui emprisonnent aux dimensions dérisoires de cet écran les incommensurables distances cosmiques… Là, quelque part mais hors champ bien sûr, le sommet de «ma» montagne.

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 11:31
<em>Vus sous un certain angle, <br>les immeubles ont parfois l'air <br>de naître dans les roses.</em>
Vus sous un certain angle,
les immeubles ont parfois l'air
de naître dans les roses.

Le 4 janvier dernier un message tombé dans ma boîte à courriel m'invitait à souffler les sept bougies de mon blog. Le premier du genre – jamais jusqu’à présent l’équipe d’Overblog ne m’avait de la sorte signalé les anniversaires de mon installation sur leur plateforme, que j’avais d’ailleurs failli quitter lorsque, en août 2014, il m’avait fallu payer un abonnement Premium pour éviter que des fenêtres publicitaires viennent envahir et polluer mon petit bout de toile. Étrange que cette «première» coïncide avec le chiffre 7 quand l’usage est plutôt de marquer les durées sinon décennales du moins demi-décennales. Il est vrai que le 7 est symboliquement plus riche que le 5 ou le 10 – incomparablement plus riche, et que dois-je comprendre de ce qu’un lien s’établisse maintenant entre ce blog et ce chiffre?
Laissons la réflexion symbolique suspendue à ce point d’interrogation, telle la goutte d’eau qu’une brusque glaciation aurait gelée à l’extrémité d’un brin d’herbe à l’instant, infimement sécant, qui précède sa chute. Car elle me détourne de l’essentiel – ce qui justement est le plus difficile à exprimer et doit cependant poindre, l’écriture valant pour moi catharsis et même, parfois, élucidation.


C’est rien moins que mon rapport au temps qui s’est en partie décrypté à la faveur de ce message dont j’ai écrit qu’il était «tombé» dans ma boîte à courriel. «Tombé» comme peut l’être, au choix: un couperet, un ange puni, un diagnostic létal… Le qualificatif s’est imposé sans que je réfléchisse beaucoup avant de l’écrire – et je vois bien désormais qu’il n’y en avait pas d’autre possible: sans en avoir pleinement conscience je savais qu’il était le meilleur reflet du désagréable frisson qui m’a parcouru l’échine en lisant ce courriel, fruit d’un sentiment aussi complexe que vague et envahissant, d’une extrême «longueur en âme» dont j’espère bien que les dernières ondes mourront au terme de cet épanchement…


Ce chiffre m’a troublée – non, plus que cela: terrifiée. Sept ans... Sept ans… cela fait remonter le texte inaugural de ces ombreuses contrées à... 2009? Le calcul me désoriente : au bout de ce compte de sept, c’est un laps à la fois infime au regard du temps cosmique et tout de même conséquent à l’échelle d’une vie humaine qui prend corps – une infimité d’une durée abyssale… Et c’est pour moi l’abîme qui prévaut: 2009 me paraît si loin ! Un rivage perdu dans les limbes à force que passent les jours au point que je n’en vois même plus la silhouette dans mes souvenirs, disparue sous l’épais cumul de moments révolus. 2009, certes plus proche d’aujourd’hui que mes années d’enfance qui, elles, ne cessent de refluer avec une sidérante précision et de plus en en plus souvent sans que je les convoque – un effet de l’âge croissant, non pas la conséquence d’une nostalgie délétère et chronique mais, plutôt, mise à disposition d’éléments éclairants dont je ne pouvais, plus jeune, percevoir la signification – est, en termes de présence mnésique, comme effacée corps et biens dans les ténèbres non pas de l’oubli car je ne «perds pas la mémoire» au sens pathologique de l’expression mais, dirais-je, d’une dilution volontaire dans une même globalité indifférenciée de tout marquage temporel. Mue par ce qui n’est rien autre qu’une «pensée magique», je gomme consciencieusement le nom des années, me rendant ainsi incapable de les associer précisément aux événements qui, alors, sont privés de date dans mon petit calendrier intérieur sans pour autant être eux-mêmes désubstantifiés – j’agis comme s’il suffisait d’occulter les repères chronologiques et de ne plus les voir pour ne pas avoir à subir l’inéluctable érosion.

Il est vrai, aussi, qu'un facteur on ne peut plus matériel et technique favorise, ici, cette occultation des scansions temporelles: le volet «archives» ne laisse plus apparaître, comme aux premières années de ce blog, la totalité des mois de publication mais seulement les treize derniers – à ne se fier qu'à lui, n'importe quel primo-visiteur supposera que les Terres nykthes sont nées en janvier 2015. C'est une induction en erreur à laquelle je ne crois pas pouvoir remédier, mais Overblog a annoncé tout récemment d'importants changements à venir dans l'interface d'administration des blogueurs; j'espère que, au terme de ces changements, j'aurai à nouveau la possibilité de rendre visible toutes mes archives.

Sept années mais finalement, en proportion, peu d'articles; la raison en est qu'un texte, n'eût-il que quelques lignes, est d'une très lente édification: il exige de moi bien plus de temps que le temps n'en requiert pour passer....

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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 18:10
Le sillon vire à l'ornière

Poussant enfin du coude les glus du silence, quelques phrases qui sonneront comme une antienne, un je-tourne-en-rond sempiternellement répété. Peut-être parce que, proie d'une sourde superstition, je crois aux vertus propitiatoires de pareille antienne?

Ô depuis si longtemps s’est amorcée une étrange perdition, dont je crois sortir à chaque nouveau matin qui se lève et dont, le soir venu de chacun de ces matins, il me faut bien convenir que je continue de m’y noyer. Sa pente augmente, de plus en plus glissante. Tandis que les foyers de glace fondent de par le globe, la faute en étant au réchauffement généralisé, la banquise qui enserre mes terres intérieures et gèle dans le silence du renoncement toute chose que je pourrais songer à textualiser, à photographier, elle, croît, se densifie, froidit aussi… je me retire de plus en plus loin de ce qui relève du «faire» personnel, m’en détourne avec de plus en plus de facilité, mais persiste néanmoins le besoin de laisser fuiter la pulsion scripturale et, sans «écrire», fût-ce avec COD, comme en témoignent ces Nykhtées désertées, je la satisfais en me répandant à la moindre occasion: moi qui hais les «forums» je sévis ici ou là à la faveur d’une opinion à donner, je fioriture des messages strictement utilitaires qui ne requièrent aucune élégance de langage (réclamations diverses, accusés de réception d’une commande, demandes d’informations, etc.). Cela ne suffit pas, et je reconnais là le faux-fuyant; je sais, sans pour autant pouvoir agir, que subsiste en moi comme un cri étouffé – un logos chaotique, de plus tout innervé d’images, s’entête à se mouvoir, et se tord sans que se fissure la gangue glaciaire, comme une bouche hurlante s’ouvre grand sans qu’en sorte le moindre son.

C’est une obscure terreur qui me glace et me paralyse de jour en jour davantage malgré que, par tentatives éparses telle celle-ci, je tente de la poser hors de moi en écrivant. Je la sens aux aguets et tâche de la tenir à l’écart grâce aux exigences de mon travail, dans lesquelles je me réfugie comme en un salutaire abri – ce travail qui me voue aux textes des autres, que j’accomplis avec tout le soin dont je me sens capable et pour lequel dit-on j’ai quelque disposition. Étrange refuge en vérité car je n’y suis pas moins qu’ailleurs prémunie contre l’erreur; en outre commettre des fautes – opérer une correction inappropriée, ne pas voir toutes les coquilles, etc. – a des conséquences bien plus graves que n’en aura jamais un ratage concernant l’une ou l’autre de mes petites productions personnelles: non seulement l’œuvre d’un écrivain en est gâtée mais, au-delà d’elle, l’éditeur qui la publie encourt le discrédit pour avoir livré passage à un texte exagérément fautif. Faire simplement mon travail, et simplement parce que je suis, comme la plupart des êtres humains, ouverte aux quatre vents de l’erreur, est donc bien plus risqué que de scripturer dans mon coin ou de griller de la pellicule – ce qui après tout, n’engage que ma fierté minuscule, autrement dit fort peu de chose. C’est pourtant ce travail, où la terreur de me tromper et de faillir m’habite sans répit, m’envahit davantage au fur et à mesure que je l’exerce, que je tends devant moi comme un paravent, quand prendre mon appareil photo ou jeter quelque paragraphe ici me plonge toujours plus profondément dans un vertigineux sentiment d’insécurité comme si, au lieu d’un accomplissement – qu’il soit ou non épanouissant ‒ m’attendait au bout du geste la plus grande vulnérabilité…

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Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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