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30 avril 2019 2 30 /04 /avril /2019 18:39

D'ordinaire lorsque je reviens ici après un long silence j'invoque pour expliquer celui-ci des phases d'apathie mentale plus profondes que de coutume, des périodes durables d'inclination à l'àquoibonisme, une humeur aranéeuse et morne particulièrement invasive mais ce mois-ci que je rattrape in extremis par le fond de culotte de son dernier jour avant qu'il ne file au loin, les jambes à son cou, rien de tel - ce qui m'a tenue à l'écart de ces Terres ombreuses est, au contraire, une pensée sans cesse en état de crue, soumise aux feux croisés d'indignations multiples et foisonnantes qui n'ont cessé de la faire déborder et donc de la pousser continuellement hors du lit où elle doit se cantonner pour se muer en discours solidement articulé. En d'autres termes je me suis abandonnée presque chaque jour ce mois-ci à ces réaction épidermiques dont je me méfie de plus en plus, car ces dernières années j'ai eu à maintes reprises l'occasion d'apprendre que certaines des opinions, des intentions les plus louables cachaient toujours en leur sein un effet pervers, une aporie suffisant à les ruiner - et dans le même temps que des intentions, des opinions a priori abominables et condamnables sans appel pouvaient par un côté ou un autre sinon receler un "point positif", du moins être la résultante grimaçante d'une  de ces "intentions hautement louables". J'ai gagné en lucidité mais j'ai perdu en confiance... et en capacité à espérer. Comment en effet ne pas sombrer dans le désespoir le plus pesant en voyant surgir au cœur des causes les plus nobles et des principes les plus fondamentaux dont on se demande comment il peut se trouver des êtres se prétendant  humains pour les contester, des incohérences flagrantes, qui sitôt perçues brisent net l'adhésion que l'on pouvait spontanément éprouver pour ces causes et dont s'emparent avec jubilation les détracteurs pour aussitôt les amplifier, les dilater avec une partialité, une déloyauté, une perversité affligeantes jusqu’à la caricature?

Me méfiant des "réactions épidermiques" je n'ai pas pour autant la sagesse, le degré de détachement voulu pour être capable de les bannir tout à fait. Ces épidermismes à haute teneur en indignations m'ont assaillie tout au long du mois d'avril sans que je puisse les tempérer par un bon bain de "saine raison". Et sans que je puisse non plus les reléguer au loin tant ces indignations étaient tenaces. Incapable de les canaliser par la construction écrite mais tout aussi incapable de les traiter par le mépris et de ne plus m'en soucier, je me suis lâchée presque chaque jour sur les forums, les sites d'informations interactifs ou encore en laissant de longs messages chaque fois que je signais une pétition en ligne. Quelques mots ici, là, ailleurs, contre la maltraitance animale, contre les gaspillages éhontés, les vraies fausses mesures "en faveur de l'environnement"... peut-être ce faisant me suis-je attachée à de pauvres arbustes qu'il ne sert à rien de défendre et que des mal-intentionnés agitent à dessein juste sous nos yeux pour mieux cacher la forêt que l'on détruit en silence derrière. Mais tant pis. J'assume.

Et puis j'assume aussi d'écrire en vrac ces indignations qui, décidément, à cette heure me démangent trop...

De partout on réclame des "droits" - droit de manifester, droit de s’exprimer, droit de … et de… et encore de… mais pas une voix pour évoquer les devoirs. Veut-on "manifester" puisque c’est de cela dont il est surtout question en ce moment? Eh bien qu’on le fasse sans porter atteinte ni aux personnes, ni aux biens, ni aux édifices. "Manifester", "protester" n’a en aucun cas pour corollaire systématique la violence, n’en déplaise aux "Français en colère": pendant qu’à la périphérie des jaunissements hebdomadaires on agresse et détruit, il s’organise des manifestations bien plus massives et parfaitement pacifiques, comme celle des désobéissants civils qui par milliers ont bloqué les sièges des multinationales à La Défense sans qu’un seul geste violent soit esquissé et en conséquence de quoi les forces de l’ordre présentes n’ont rien eu à faire. L’équation est simple: pas de violences chez les manifestants = pas de violences policières. Point barre. Si "manifester", "exprimer son mécontentement" est en effet un droit que l’on devrait se réjouir de pouvoir exercer librement, détruire et agresser n’en est pas un – c’est un délit, puni par la loi, et le commettre expose à des sanctions.

Côté discours politiques, ils ne sont guère réjouissants: tous azimuts prolifèrent la brièveté de vue en tous domaines;  les certitudes assénées à grand renfort de contre-vérités et d’infox auxquelles on réagit au quart de tour sans même relever que l’on répond à des sottises; les avis péremptoires proférés par des juges autoproclamés qui ne se sont pas donné la peine de peser un tant soit peu leurs arguments et qui mettent dans leur voix une agressivité telle que si elle pouvait tuer l’on assisterait à des hécatombes… et, par-dessus tout, la mauvaise foi, le cynisme, l’incommensurable arrogance avec laquelle certains croient identifier les maux et "trouvent" les solutions…

D'autres rages démangent, le prurit n'est pas éliminé... mais ici le verbe sèche.

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7 janvier 2018 7 07 /01 /janvier /2018 14:59

Et tout d’abord, un ramassis de dates… qui firent date récemment dans mon petit paysage intérieur. En marche arrière, cela va de soi.

Samedi 23 septembre 2017
C’était, cette semaine, la reprise des cours à l’atelier photo argentique du centre d’animation Paris Rébeval. J’avais découvert cet atelier tout à fait par hasard fin 2016, en allant voir les créations que Marie-Annick exposait au centre – dessins et broderies dont un étonnant manteau dont je me dis aujourd’hui en écrivant ces lignes que, tout figé qu’il était sur son support à l’instar de n’importe quel vêtement offert à la vue de telle manière que chaque personne le contemplant puisse s’en imaginer vêtue et le croire fait pour elle, il avait quelque chose de vivant, qu’il «vivait en soi» indépendamment de qui le porterait mais, songeant dans le même temps au récit que m’avait brodé l’artiste autour de sa création et qui venait à l’entour de celle-ci l’enrichir au même titre que les coutures et les motifs retravaillés dans la matière même, je me dis qu’il s’agit moins de vie propre que d’histoire – un manteau doté d’une biographie en somme (bio-graphie: de la vie donc tout de même…).
C’est par le biais de la pratique photographique et du tatouage – autre fil d’encre, comme l’écriture du reste, tendu et plongeant dans les profondeurs de ma psyché que je sais fécondée par d’incessantes vibrations synchronistiques, mais ce serait partir trop loin que de tâcher, ici et maintenant, de le suivre fût-ce le long d’une seule de ses ramifications (mais peut-on, dans le foisonnement synchronistique, s’attacher à une seule ramification quand justement le propre de la synchronicité est de déployer une formidable prolifération d’échos?) et puis… ce n’est pas mon intention que d’aller dans cette direction – non: je veux juste rappeler que c’est à l’occasion de ma première initiation à la photographie argentique au centre Spéos, à une époque où je fréquentais régulièrement le studio All Tattoo de la rue Saint-Sabin, que j’ai rencontré Marie-Annick qui elle aussi venait au studio assez souvent mais pour prendre des photos, non pour se faire encrer elle-même. Depuis nous sommes restées amies et bien que je me sois quelque peu éloignée ces deux ou trois dernières années, je reste attentive à ce qu’elle fait, à ce qu’elle entreprend – et c’est ainsi qu’un soir je me suis emparée au vol d’une brève disponibilité pour aller voir ses créations au centre Rébeval. Quand j’y suis allée il y avait un cours et le labo était ouvert; comme je venais de dire à Marie-Annick que j’avais pus ou moins laissé tomber la photo depuis que l’animateur de la MJC de Créteil avait été licencié – n'ayant plus de maître pour me guider ni de condisciples qui m'eussent maintenue dans la dynamique d'un groupe constitué, je m’étais laissée lentement glisser vers l’apathie photographique, et ce bien que la direction m’ait offert en échange d’une simple cotisation la possibilité de profiter à ma guise du labo – elle m’a aussitôt incitée à discuter avec celui des deux enseignants qui était présent. Lequel m’a fait visiter les installations: six postes de travail répartis sur deux salles, des ustensiles et des produits impeccablement rangés… j’ai bien sûr demandé si je pouvais m’inscrire à l’une ou l’autre des sessions proposées mais non: tout était complet et je n’avais d’autre choix que d’attendre la rentrée prochaine pour m’inscrire à l’un des cours. Ouverture des inscriptions: juin. Bien entendu je m’y suis prise au dernier moment, comme si je voulais à tout prix rater le coche alors même que je savais ne pas vouloir abandonner la photo et ne pouvoir continuer qu’à la condition de rejoindre un groupe et d’être encadrée, guidée dans ma pratique. J’ai malgré tout fini par obtenir une place, la dernière qui restât – un signe: mes pulsions autodestructrices avaient cette fois été vaincues, in extremis mais vaincues tout de même! et c’est ainsi que ce 23 septembre 2017, je remettais les pieds dans un labo, avec cette irremplaçable sécurité qu’apporte l’accompagnement d’un enseignant. Autre signe : ce premier cours a eu lieu juste après une période où j’aurais eu beaucoup de difficultés à dégager une après-midi entière vouée à la photo. Tout semblait se liguer pour que mon renouement argentique s’accomplisse dans les meilleures conditions.
Jusqu’à ces gestes que j’avais contre toute attente si aisément retrouvés au cours de la semaine qui avait précédé ce premier cours: dans la perspective de cette reprise, je m’étais enfin décidée à développer ces quatre films réalisés en 2016 et que j’avais abandonnés à leur latence au point de ne plus même savoir ce qu’il pouvait y avoir dessus. Je m’étais donc procuré les produits idoines, avec toutefois cette crainte qu’ils fussent gâchés parce que, trop rouillée, j’aurais avant de les utiliser bousillé les films par suite de mauvaises manipulations. Mais le premier développement se fit au mieux, et les trois suivants pareillement. Mes doigts en effet se sont tout de suite déliés, refaisant avec une surprenante fluidité et comme si je n’avais pas traversé plusieurs mois sans toucher une spire, tous les gestes du développement, sans être le moins du monde gênée de devoir après une si longue interruption procéder dans l’obscurité totale, retrouvant même par réflexe le rythme des agitations à chaque étape du processus.
Mais pendant que ce déliement me rassurait, je devrais constater que cette autre voie ô combien étroite par laquelle je tiens au monde – l’écriture – allait s’étrécissant et jusqu’à une telle ténuité qu’elle valait disparition. Je perdais mon savoir-dire et mon aptitude à figer dans l’écrit ce qui vivait dans mes pensées. De plus en plus souvent j’ai senti les mots se terrer hors d’atteinte et les phrases d’abord forgées mentalement bien au clair se muer en fouillamini* dès qu’était tentée la moindre concrétisation. J’avais néanmoins, peu après ce constat, réussi à formuler cela:

Je perds la voie des mots mais écrire ce que l’on sait perdre n’est-ce pas croire qu’on le perd un peu moins? Croire qu’on le perd un peu moins, et non pas le perdre un peu moins! Un “croire” qui tient de la pensée magique!

Depuis bien des semaines ont passé, dont plusieurs en silence, l’écriture retirée loin comme une marée descendue si bas qu’elle ne pourrait plus remonter. Mais c’est aussi grâce à la photo que j’ai renoué avec elle – j’en veux pour preuve ces lignes mais, avant elles, c’est une multiplication de ces signes synchronistiques dont les surgissements m’interpellent constamment qui attisèrent les braises moribondes…
Notamment ce concours amateur d’un genre un peu particulier auquel je participe depuis l’édition 2012, Photovision, dont j’ai failli me détourner faute de disposer d’images «pertinentes au thème» à transmettre avant le 25 novembre 2017 ‒ ledit thème, «Vibrations», m’ayant inspiré beaucoup d’«idées» qu’aucune prise de vue n’avait concrétisées. Surtout j’avais présente à l’esprit la manière lamentable dont je m’étais sabordée lors de l’édition précédente: après avoir eu la joie de voir trois de mes photos retenues fin 2016 je m’étais débrouillée pour les déposer à la toute dernière minute, le dernier jour où il était encore possible de le faire de sorte qu’aucun responsable de l’événement n’était là pour les réceptionner; j’avais en outre gâté l’encadrement en découpant moi-même, prise par l’urgence, des marie-louise pitoyables qui de plus «servaient» des photos mal tirées (seule devant mon agrandisseur, j’avais complètement raté mes masquages et donc échoué à réaliser des tirages qui eussent été conformes aux images issues de mes négatifs scannés que le logiciel avait automatiquement rééquilibrées) au point que l’une d’elles n’a pu être accrochée. Consciente de ce jeu de massacre et écœurée d’un tel autogâchis, qui à coup sûr prendrait un relief accru à la vue des autres œuvres dont je savais qu’elles étaient remarquables pour avoir été membre du jury de sélection et qu’elles seraient merveilleusement mises en valeur par l’accrochage, je n’avais même pas eu le cran de m’y confronter: je ne suis pas allée voir l’exposition, je n’ai pas assisté au décrochage et, pour couronner le tout, je n’étais pas davantage allée retirer mes photos dans les délais impartis, abandonnant ainsi mes cadres au profit de l’association…
Pour l’édition 2018, pas question de réitérer ce contre-exploit; si je me résolvais à participer, il me fallait à tout prix prévenir pareil piétinement. Une fois décidée, j’ai donc envoyé la veille de la date de clôture des candidatures cinq photos dont une seule serait à tirer (je savais qu’en cas de sélection, je serais aidée au tirage), et cinq textes écrits à la hâte mais avec… oui, une certaine satisfaction! Ô la bouffée d’air qu’a été cette intention enfin menée jusqu’au bout, conclue par un acte concret! Cette participation manifestait aussi mon attachement à une association dont je voulais rester membre tandis que je n’avais plus pris part à aucune de ses activités depuis presque un an et, pour sceller cet attachement, j’acceptai de faire partie du jury convoqué pour le 1er décembre. À nouveau, moment délectable de socialité autour de la photo, considérations techniques et esthétiques mêlées composition… Et ce soir-là, tandis que la réunion prenait fin (avec à la clef une acceptation de mes cinq photos dont une sous condition de recadrage et deux autres à encadrer verticalement quand le sens initial de la prise de vue était horizontal – changement de «sens» à tous points de vue…), je recevais sur mon mobile un SMS de Marie-Annick m’invitant à passer chez elle le lendemain – un samedi de cours au centre Rébeval. Une tasse de thé chaud quand dehors le froid était rude, le bon sourire de son compagnon, Alexandre, poète à ses heures, vidéaste en quête de Mélusine et à leur côté des bouffées de ressouvenirs, de soirées où l’on fête le Nouvel an au feu des amitiés ravivées… Et enfin à plus d’un mois de distance je crois fixer dans ce flot de mots quelque chose du brasillement qu’ont provoqué ces moments entrechoqués – mais je sens bien que le cœur lumineux de ce brasillement, là où bat le sens, reste enfoui, encore à débusquer dans ce que je voudrais, pourtant, être la palpitation même de la signifiance et qui n’en est que l’ample mante.

Lundi 1er janvier 2018

L’année 2017 a pour moi la triste figure d’une friche décomposée et si je devais lui prêter un visage, ce serait celui-là, décoloré, déliquescent, dont on ne reconnaît plus les traits brouillés, que j’ai saisi sur une affiche vieille de plusieurs mois et mise à mal par les intempéries. 2017 ou le champ des gâchis – à ce concours Photovision haché menu par mes propres soins s’ajoutent ces myriades de projets avortés, de textes en brouillon plus nombreux que jamais dont l’amassement matérialise dans toute sa noire prégnance l’indigeste sentiment d’échec qui me plombe l’âme. Échec à voir, à entendre surtout – car je sais que tout texte achevé, même simple «chronique», vaut torche pour moi grâce à laquelle je déchire des pans entiers de brouillard. Et rien n’est plus amer que de sentir une clarté proche s’éteindre sitôt aperçue mais dont on va garder longtemps en tête la trace fantôme. L’amertume se remâche alors de jour en jour avec la persistance du souvenir de cette trace évanescente.
Qu’en sera-t-il de 2018? Un puissant signe synchronistique déjà marque cette journée inaugurale. Je suis à La Croix-de-Pierre, la maison de mes grands-parents où j’ai passé toutes mes vacances, et j’écoute la première «Matinale» de l’année sur France Culture. L’invité est Jean-Claude Carrière, interviewé à l’occasion de la parution de Du nouveau sur l’invisible – une série d’entretiens qu’il a eus avec Jean Audouze et Michel Cassé, reprenant le principe de l'ouvrage paru en 1988 Conversations sur l'invisible. Un titre pareil ne s’oublie pas et aussitôt je me suis souvenue d’avoir offert ce livre à mon grand-père – passionné d’astrophysique et de mathématiques, autodidacte de la plus belle eau, il consacrait une large part de son temps de retraité aux calculs, à l’étude, lisant beaucoup… il avait ainsi réuni au fil des années une petite bibliothèque scientifique restée intacte depuis sa mort voici presque vingt ans. Je m’y suis précipitée dès l’émission finie et, parmi ses livres, je retrouvai en effet sans peine celui-là, protégé par une couverture de plastique improvisée, taillée très probablement dans la poche même où le libraire avait glissé le volume lorsque je l’avais acheté – on y voit sur fond blanc le nom GALLIMARD en capitales rouges au-dessus duquel se tend, dessiné en noir et blanc, un avant-bras terminé par une main ossue tenant élégamment entre pouce et index une longue plume achevant de tracer NRF. À l’intérieur, sur la page de garde, deux numéros de page notés au crayon et renvoyant à une citation de Paul Valéry – mon écriture, attestant que j’avais dû tâcher de lire le livre – et plus bas sur cette même page, au crayon aussi mais de la main de mon grand-père, un renvoi à la page 169 avec ce mot, «autodidacte»; à ladite page un large paragraphe est crocheté en marge: une définition de l’autodidacte selon Jean Audouze. En maints autres endroits mon grand-père a crayonné des marques – croix, soulignements, crochets en marge signalant des paragraphes entiers) – et c’est sa voix que j’entends, charriant tous les remords que j’ai de ne pas avoir su l’écouter et profiter de son enseignement quand il était là.
À trente ans d’intervalle, trois hommes reprennent leurs Conversations sur l’invisible; le jour, la manière dont j’apprends l’existence de cette reprise et ce vers quoi elle me ramène: la synchronicité dans l’une de ses plus vives manifestations.

Mercredi 3 janvier 2018

Cette après-midi je rends visite à mon ami Otto K. Tandis que je m’apprête à prendre congé, il m’invite à passer dans son atelier avant de partir – une belle marque de confiance et d’amitié de la part d’un artiste… Nous bavardons encore un moment, puis il me tend l’une de ses œuvres récentes intitulée La Fée. «Tiens, je te l’offre…» Quel doux et bel instant... Passées les effusions de remerciement, je sens instantanément vibrer ma petite antenne synchronistique. Cette œuvre n’est pas seulement belle et source d’émotion esthétique: je la reçois comme une invitation à me réconcilier avec toute une part de moi que j’ai malmenée à coups de comportements névrotiques tout au long de ma vie d’adulte. C’est un faisceau de lumière qui m’est donné; plus que tout autre cette œuvre me prend par la main et me murmure de suivre une voie. Otto a dû lire en moi à mon insu!
 

La Fée est un photomontage – une photographie numérique qu’Otto a prise, plus ou moins retouchée puis imprimée sur laquelle il peint figures et motifs selon son inspiration du moment qui s’y trouvent, ainsi, mis en scène. Ici c’est une vieille souche de son jardin qui, voici quelques années, l'a mené sur les traces de cette petite fée. D’une masse ligneuse sèche et torturée, blanchie et fissurée par la nécrose son imagination et son talent de peintre ont fait naître cette superbe représentation génésique: la souche desséchée tout en creux et en reliefs a été parée de nuances bleutées, sa base prolongée de petites racines et prise jusqu’aux deux tiers par un fond brun quasi noir étoilé au fine grain. Le haut émerge dans une obscurité tout aussi dense mais nuée d’un liseré bleu clair. Et au cœur de cette forme dont je réalise, en écrivant, qu’il s’en faut de peu pour qu’elle devienne œuf, un creux qui évoque une matrice où se tient la fée, infiniment gracieuse dans pose souple, magnifiée d'une peau diaphane et luminescente, d'un visage paisible au doux souris et aux yeux clos, d'une longue, longue chevelure rousse – sa nudité tout en pudeur fait rayonner la gloire d'une beauté sereine.

Aujourd’hui, la souche est entièrement couverte de lierre – un lierre vigoureux, aux petites feuilles vert foncé trapues et abondantes, sous lequel a disparu le bois mort. Je songe à ces nymphes métamorphosées dont fourmille la mythologie grecque et me dis que sans doute la fée, bien protégée au sein du bois comme la chrysalide dans son cocon, a fini par sombrer dans le sommeil tandis que son corps coulait ses courbes douces hors des fissures pour, au terme d’une lente évolution, n’être plus que lierre…
 

Pour donner au concert synchronistique sa coda: cette première semaine de l’année 2018 au cours de laquelle a été scellée ma rencontre avec La Fée a été celle d’une autre célébration génésique – pendant quatre jours, Adèle van Reeth a consacré ses «Chemins de la philosophie» à la fameuse tétralogie cinématographique Alien, le premier volet étant «Naissance d'un monstre»...

 

 

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 18:29

Trouver le chemin qui mène du percept, ou de la pensée, au texte puis en couvrir la distance de bout en bout… cela m’est chaque jour plus difficile. Et je ne fais guère plus que rêver mes phrases au lieu de les écrire – rêvées, encore intangibles, elles ont toujours fière allure mais à peine ai-je commencé de tracer, ou de taper un à un les caractères qui vont former les mots que déjà la phrase entière dont seul le début est pris dans la concrétude écrite se fissure, se met à grincer – à devenir sinon hideuse du moins ridicule…
Alors je persiste et rêve – de phrases courtes et ramassées où je saurais, en quelques signes à peine, silences compris, rassembler un concentré de sens à  haute densité mais aussi de phrases longues et étales, sans anfractuosité aucune où s’éraillerait le rythme, qui diraient par leur planéité même tout le poids oppressif du temps, celui que l’on a perdu, celui que l’on n’a plus, celui qui est compté d’une main si parcimonieuse et si prompte à en rompre le cours.
Le rêve tien bon, le geste demeure en suspens, au bord de cet insondable abîme qu’est le «texte à écrire».

 

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 13:08

Une fois de plus, poussée jusqu'au seuil de l'écriture par une nécessité impérieuse  parce que je ne vois pas d'autre issue, en même temps m'étreint l'affreuse angoisse de frôler l'abîme. Ô cette certitude que les mots ne peuvent rien sauver mais que sans leur secours on est voué à une noyeuse submersion! à moins qu'il suffise, pour ne pas suffoquer ni râler de désespoir, de ne pas attendre d'eux qu'ils préservent, ou restituent mais, simplement, qu'ils fassent barrage à la dissolution en inscrivant ce que l'on peut et sait dire dans la vibration du vivant, du labile, de l'impermanence toujours frémissante.

Lundi 27 février, 20h15.
Sweetie s’éteint doucement dans mes bras après avoir, quelques heures auparavant, adopté une posture qui hélas ne laissait plus espérer qu’elle pût se rétablir : au lieu de se tenir comme à son habitude lorsqu’elle se repose, ou dort, roulée en position fœtale ou à plat ventre les pattes repliées sous elle, la voilà qui s’allonge sur le flanc, pattes tendues, yeux ouverts. Je vois que sa respiration a perdu en ampleur mais ce qui m’avertit surtout est ce poignant vacillement qui l’affecte quand elle tente de se redresser. Je comprends qu’elle a épuisé toutes ses forces et qu’elle n’en a plus pour très longtemps alors je la prends contre moi – et je constate que ses pattes déjà sont toutes froides. Son cœur bat très vie, à coups minuscules tout serrés l’un contre l’autre… tandis que sa respiration demeure régulière, juste de plus en plus ténue. Je la tiens de la manière qui me parait être la plus confortable – ce ne sera jamais qu’un point de vue humain et non félin mais j’ose espérer qu’en ces circonstances-là, l’un et l’autre se sont confondus. Elle n’aura eu en tout cas aucune velléité pour se dégager – elle est partie en me laissant croire que j’avais pu lui donner ce que je tiens depuis longtemps pour la moins mauvaise façon de mourir : dans les bras d’une personne aimée ou, à défaut, en lui tenant la main tandis qu’on glisse progressivement vers l’ultime léthargie. Le matin juste avant que je me lève, elle avait, contre toute attente, repris une habitude qu’elle avait abandonnée depuis deux ou trois jours, ne venant plus me rejoindre sur mon lit mais se tenant dessous (témoignant par là, sans doute, qu’elle s’approchait de sa fin): elle était venue s’asseoir près de mon visage en ronronnant, les yeux rivés aux miens tandis que je lui murmurais des «mon petit Sweetounet» tout tendres. Posture qui m'avait si souvent fait dire qu’elle était ma conscience, et qu’elle veillait sur moi quand c’était elle qui avait besoin de moi… Curieusement, en même temps que se rallumait brièvement en moi le rêve fabuleux d'une guérison miraculeuse au vu de ce qui pouvait passer pour un léger éloignement de la fin certaine, je me suis dit avec la même évidence «elle vient me dire au revoir».

Mardi 28 février puis mercredi 1er mars
Je couvre des pages de cahier de notes jetées au fil du stylo, d’une écriture aiguë, mal formée – bien mal lisible: tout est tremblé, les lettres, les phrases qui ne sont pas achevées…  mais il me faut dans l’urgence déposer tout ce que je peux de ce que Sweetie m’aura enseigné pendant sa maladie. Les signes, les coïncidences, les prétextes, le sens et la portée véritables des conflits qui se sont jadis cristallisés autour d'elle et qui ne la concernaient pas directement...  tout se carre là, dans ces masses que je ne cherche même pas à éclaircir. Car ce tassement participe de ce que je dois apprendre et je sais que dans cette profusion exubérante, il manque des choses…

Jeudi 2 mars
Aux premières heures du jour, une fulgurance:
Sweetie aura été comme la baguette de verre dont on s’aide pour suivre sur un parchemin mystérieux des lignes de signes inconnus à fin de déchiffrement.
Salutaire Sweetie, ai-je écrit peu avant.

Et en ce dimanche 5 mars, à une semaine de distance jour pour jour de ce dimanche où j'avais eu un bref instant l’espoir fou que Sweetie allait miraculeusement guérir – elle avait donné trois coups de langue à la pâtée que j’avais servie à Elléas et Mélithys, après n’avoir plus rien avalé depuis dix jours; je m’étais alors prise à penser qu’elle avait, par son jeûne extrême, littéralement asséché son lymphome et que petit à petit, elle allait se réalimenter jusqu’à retrouver assez de réserves pour autoriser la reprise des soins – je prends la mesure du vide quasi terrifiant que sa mort a creusé. Moins par son absence qui taille pourtant une vacuité bien tangible que par l'extinction soudaine des foisonnements de pensées, de fantasmes, de craintes et de croisements réticulaires de menus faits qu'avaient suscités sa très longue maladie puis sa lente agonie. Tout d’un coup ma machine intérieure qui a carburé à si vive allure pendant des mois et s'est même emballée jusqu'à la folie au cours des dernières semaines se trouve en berne – et ce qui dans le surgissement me paraissait vital, incontestable, déterminant, aigu comme l'éclair… semble maintenant pâli, inconsistant, comme n’ayant jamais été pensé ni perçu. Pourtant, je reste persuadée que Sweetie aura été, à travers sa maladie et sa très lente agonie, à travers toutes les synchronicités que j’ai vu jaillir, tous les signes que j’ai cru percevoir puis que je me suis ingéniée à interpréter mais dont la liste n’a pas sa place ici, encore faudrait-il d’ailleurs qu’elle fût possible à établir, ce dont je doute! – à travers tous les récits, les discours, les fables que j’ai mentalement écrits de jour en jour mais dont je ne veux même plus tâcher de garder la trace hors de ce qui ici restera – Sweetie, donc, aura été le guide de mes verticalités: une lueur m’incitant à regarder plus encore que je ne le faisais jusqu’alors vers ce qui nous dépasse si absolument qu’il n’y a pas de nom pour cela et, à l’exact vis-à-vis de cette clarté, la bouche obscure de la voie menant au cœur de mes profondeurs, qu’elle a entrouverte alors que, voici presque trente ans, j’en condamnais l’accès en tournant prématurément le dos à une analyse censée m’aider à explorer ces tréfonds.
Sweetie plus-que-chatte, qui n’aura pris ce visage qu’à travers sa fin de vie.

Plus-que-chatte et, en regard de cela, la seule de mes chats et chattes dont j'ai décliné le nom en minauderies affectueuses: Sweetounette, et surtout Sweetounet, non par confusion de genre mais par contamination avec Oursounnet, le nom que j'avais donné, toute petite, à l'un de mes ours en peluche, tout en rondeurs comme Sweetie et, comme elle, ayant un pelage extrêmement doux et tout foncé...
Est-ce seulement une question de musicalité qui m'a entraînée sur ces déclinaisons?

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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 05:30

Une fois de plus il me faudra très bientôt inscrire ici une nouvelle nécroféline  après Nyssiah qu'une voiture a tuée, j'ose espérer sur le coup, en 2010 et Mysstykk emportée par un cancer fulgurant le 23 mars 2015 c'est maintenant Sweetie qui vit ses derniers moments, arrivant au terme d'une maladie diagnostiquée en juin 2016 comme chronique mais bénigne puis qui a finalement cédé le pas à un lymphome, pas franc du collier mais que l'on a quand même commencé à traiter par chimiothérapie. Celle-ci  hélas interrompue dès la deuxième séance: Sweetie n'a pas supporté le médicament et lorsqu'elle a fini par montrer des signes témoignant que les effets secondaires s'étaient estompés, laissant alors croire à la possibilité d'une alternative à la molécule qui n'était pas tolérée, son état s'est vite dégradé, sans plus aucune période faste instillant de l'espoir. Et aujourd'hui 21 février, voilà quatre jours qu'elle n'a plus absorbé la moindre nourriture solide. Elle boit, miraculeusement tient encore debout et se déplace d'un coin à l'autre de la maison même si elle ne quitte plus guère son coussin. L'issue fatale est imminente. Pour la première fois je tiens la défaite lente et la mort par la main jusqu'à présent il y a toujours eu entre moi et la maladie, puis la mort de mes proches, humains ou félins, assez de distance pour que je puisse me ménager la possibilité de me dérober, de ne pas m'attarder auprès du mourant et de de ne pas faire compagnie de trop près au désarroi radical que cause chez  les survivants la perte.

Sweetie à travers sa maladie et maintenant son lent départ me confronte à l'impossibilité de fuir, à l'obligation de vivre intimement la "mort-de-toi" et d'en être atteinte jusque dans les tréfonds, de manière plus-que-charnelle  je dirais "atomique" et jusqu'à la dispersion cosmique [ah çà!  déraper ainsi, c'est déjà tenter la dérobade vers le délire conceptuel et l'ivresse des mots...] et non plus seulement intellectuellement, par le biais de rituels, de raisonnements et de transmutations discursives qui sont autant de mises à distance... Elle est devenue ma conscience; elle dont la placidité m'a souvent irritée au point de m'en moquer sans prendre la peine de l'apprécier, elle dont je disais parfois mais avec tendresse cette fois qu'elle avait un regard "Calimero", elle a immensément grandi au cours de ces derniers mois elle est bien ma Conscience! Me le fait dire surtout cette posture qu'elle a adoptée dès que je l'ai laissée venir dormir à mes côtés voici quelques mois, pensant que cela favoriserait sa guérison en comblant en partie l'absence de Mysstykk avec qui elle formait une sorte de binôme, pendant à celui constitué par Mélithys et Elléas: au terme de la nuit passée tranquillement blottie contre mes jambes au fond du lit, elle venait s'asseoir au petit matin tout près de mon visage pour me fixer des yeux en ronronnant  jusqu'à ce que je me lève...

Elle m'a aussi poussée dans les extrémités de la "pensée magique" je ne m'étendrai pas davantage là-dessus ni sur le détail des "gestes magiques" accomplis  sauf à écrire que l'inclination à la "pensée magique" est une pente qui a mes faveurs de longue date et, si je suis certaine que cela participe de sa mission je n'ai en revanche pas la moindre idée de la direction qui m'est ainsi montrée. En tout cas, par les soins dont elle aura eu besoin, elle a réussi à ce qu'enfin je jette bas mes petits égoïsmes mesquins, et la plupart de ces minables manies quotidiennes, quasi-TOC, réitérées comme des mantras à seule fin d'ériger des barrières derrière lesquelles je puis avoir l'illusion de me croire à l'abri de toute atteinte. Sweetie a ouvert de petites brèches, Sweetie, salutaire Sweetie.

Déjà, en juillet, elle m'avait éclairée sur quelques points. Rétrospection, en forme de confession qui n'ignore pas que l'autoflagellation est plutôt vaine...

Enfant, je me mordais l’un ou l’autre avant-bras jusqu’au sang lorsque j’étais dans les hauts grades de la colère. Je ne brisais rien, ne précipitais à terre aucun objet, ne déchirais pas non plus le moindre papier. Je me mordais simplement, aussi fort que je le pouvais comme si, n’osant pas expulser la rage, je me punissais à la fois de la ressentir et de ne pas savoir m'en délester vraiment. L’âge venant, j’ai cessé de me mordre. Cela ne signifie pas pour autant que je n’aie plus éprouvé de colère mais, au-delà de l’adolescence, je me suis peu à peu mise à exprimer celle-ci de manière plus classique, par des cris, des claquements de porte, des avalanches de mots orduriers hurlés entre les quatre murs de mon appartement comme si j’étais exilée sur une île déserte. Trop souvent, mes chats, ces compagnons que je me suis choisis et que je dis aimer (jusqu’à quel point suis-je capable d’amour vrai?), ont fait les frais de ces poussées de rage: ils ont subi plus souvent qu’à leur tour, terrifiés et se cachant sous les meubles, mes gueuleries lors même qu’ils n’en étaient pas les sujets; ils ont aussi essuyé des cris injustifiés simplement parce que j’avais les nerfs tendus à se rompre et que, se rompant, ils causaient des explosions dont le souffle les atteignait de plein fouet; pire: ils ont parfois été copieusement engueulés pour s’être comportés en félins quand j’attendais d’eux qu’ils marchassent dans des ornières que moi, humaine, j’avais tracées pour eux. Ces flambées stupides sont éminemment destructrices, quand bien même aucun coup ne tombe – je suis convaincue qu’il y a lors de ces éclats des émissions subtiles corruptrices, qui gâtent les corps en profondeur aussi sûrement qu’un poison lent tue à petit feu. Pourtant, j’ai malgré tout continué à m’abandonner, de-ci de-là, à ces accès. Et je suis aujourd’hui persuadée que ce cancer dont est morte Mysstykk il y a un peu plus de trois mois est une conséquence de cette atmosphère corrompue par mes colères dans laquelle elle a vécu; aujourd’hui chez Sweetie aussi on a soupçonné un cancer – heureusement, il n’en est rien mais je suis sûre que la maladie chronique dont elle souffre est, comme le cancer de Mysstykk, une efflorescence perverse poussée sur les exhalaisons de mes rages.
Je sais trop qu’aucun repentir d’aucune sorte ne peut réparer les destructions causées par mes accès coléreux et mes pensées sinon haineuses du moins dépourvues d’amour. Mais j’espère qu’en attestant par ces mots que j'ai conscience de leur atroce pouvoir, je fais les premiers pas qui me conduiront vers un meilleur contrôle et à canaliser mes colères de telle manière que leur violence ne puisse plus atteindre mes chats. Cela ne suffit pas: il faudrait aussi que, une fois contenue ma négativité, je sois capable de générer autour de moi une atmosphère adoucie et sereine, qui rende mes chats plus heureux. Ainsi me suis-je fabriqué un "Creuset des colères": un bocal où j’ai placé du riz, dont je me saisirai dès que je sentirai monter en moi le reflux puant de la colère et du dégoût afin de l’y déverser, dirigeant vers lui mes insultes. Pour que plus rien ne déborde et n’aille corrompre l’entour.

J’avais commencé d’écrire cela, le dimanche 3 juillet au soir, veille de la laparotomie que doit subir Sweetie, comme un croyant va brûler un cierge pour favoriser la guérison de ceux qu’il aime. À la différence du croyant, je ne m’en remets pas à Dieu mais à moi seule, pour tâcher de corriger les maux que j’ai moi seule causés.
J’y reviens ce 17 juillet, sachant désormais que Sweetie n’a pas de lymphome. Diagnostic heureux, qui n’enlève absolument rien à mes convictions concernant les effets néfastes de mes accès de colère, bien évidemment. Depuis ce 3 juillet, le "creuset des colères" en a essuyé quelques-unes, plutôt violentes. Aura-t-il été pour ces éclats ce que le paratonnerre est à la foudre?   
2 janvier 2017
Non, à l’évidence: le "Creuset" a été vidé, les grains de riz rincés et utilisés culinairement. Je n’ai pas su canaliser assez mes accès coléreux pour les déverser là à temps, je n’ai pas vu les grains pourrir de recevoir toute ma négativité, et Sweetie connaît des hauts, des bas et surtout des bas, malgré un traitement massif et des visites hebdomadaires chez le vétérinaire. Toujours pas de lymphome décelé mais demain, le 3, nouveaux tests. Qu’en sortira-t-il???
20 février 2017
Le lymphome a été diagnostiqué comme quasi déclaré au terme de ces tests de janvier – avec encore, toutefois, une nuance hypothétique… Une chimiothérapie a néanmoins commencé mais dès la deuxième séance, on a vu que Sweetie réagissait mal au médicament. Elle est maintenant squelettique. Il y a sept ans mois pour mois je m’effarai de ce que, laissée à la garde de ma grand-mère, fort généreuse en nourriture, elle avait pris beaucoup de poids. Sept ans! Sept!! quelle porte ouvre donc cette clef symbolique?
Curieusement, son état a commencé à se profiler irréversible après que, pendant ma course matinale, je me suis mentalement dit:
"Sweetie ne doit plus être le réceptacle de tes obsessions, de tes remords et conflits non résolus, et encore moins la bêche rêvée dont je puis, ô le beau prétexte, m’emparer pour continuer de plus belle cette entreprise d’auto-inhumation à laquelle je me livre depuis des années à petites pelletées subreptices: elle est juste une chatte malade dont il faut prendre le plus grand soin. Tes batailles contre toi-même doivent se livrer en dehors de tes chats…"
Je croyais naïvement qu’en ramenant mes putrides et noires laves intérieures à leur juste domaine, en mettant hors de leur emprise Sweetie elle allait enfin pouvoir vaincre sa maladie – et c’est le contraire qui est arrivé…

 

 

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 06:19

Une fois de plus, une longue désertion.
N’écrire plus ici, et abandonner sans pour autant y renoncer la photographie (argentique s’entend: je n’ai pas arrêté de photographie numériquement quoique moins abondamment mais cette pratique s’est peu à peu réduite aux intentions esthétiques et documentaires – purement photographiques si l’on veut – tandis que la portée signifiante de ma pratique argentique s’augmente de toutes les ambivalences qu’agrègent le fait de ne pas voir immédiatement ce que l’on a cadré, et les temps de latence successifs qu’impliquent le procédé même puis les traitements chimiques…) en laissant s’installer des périodes toujours plus longues entre les prises de vie et la révélation des images (persister à capter mais en détournant les yeux, d'une certaine manière!) bien que les fulgurances, les interpolations de sensations, de pensées, de résurgences continuent de surgir à tout instant, et d’affluer, mon regard-esprit jamais en repos: c'est comme si je me perdais, et que j'éprouve en permanence le sentiment d’avancer presque à reculons dans un chemin toujours plus embroussaillé sans avoir en main la machette qui permettrait de dégager un peu le passage. J'ai l’impression de m’encrasser intérieurement, d’être alourdie de poussières, de détritus irréductibles que je ne peux déloger. De me sentir, certains jours, comme un cumul labyrinthique de recoins inaccessibles tout envahis de vieilles toiles d’araignées servant de linceuls à leurs tisseuses crevées.

Recoins aranéeux…
Les vouloir nettoyer mais freiner des quatre fers. Regarder sans voir et vouloir voir sans se résoudre à regarder. Écrire, photographier dans un tout autre but que simplement écrire et photographier.
Sans doute par ce que écriture et photographie en sont pour moi à ce point où elles cessent d’être des moyens d’expression pour ne plus avoir, de ceux-là, que la part introspective. Pratiquées à ce titre seul de cheminement vers les tréfonds, et faisant de ce fait advenir des réponses cherchées mais dont je ne veux peut-être pas, elles cristallisent immanquablement l’inévitable cohorte d’actes manqués et d’évitements que traîne avec soi tout ce qui rapproche inexorablement de lieux obscurs parce que, sans cesser de refuser net d’y accoster, on désire non seulement les atteindre mais encore s’y aventurer, soupçonnant que là gisent des clefs vitales. Des clefs que bien sûr on s’efforce de ne pas voir : une chose invue est plus facile à ignorer…

Enfin, ce jour, lâcher du lest…

Significativement:

* depuis plus de dix ans que je prépare moi-même ma chimie argentique, pour la première fois la solution de réserve de révélateur film est sortie trouble (et l'est restée dans sa bouteille de plastique transparent; cela m'a troublée au point que je n'ai pas encore osé l'utiliser de crainte de gâcher le film qui l'inaugurerait et que, malgré toutes mes tergiversations en termes de "révélation" [le développement laissé en suspens, toujours  repoussé sous des prétextes divers dont le manque de temps  ô mauvaise foi!   et la procrastination encore aggravée du fait de cet incident chimique] j'espère bien voir) de la casserole où je venais de procéder, selon un protocole inchangé et conforme aux directives du fabricant, à la dilution de la poudre dans l’eau distillée.

* avant-hier à la faveur d'un passage à l'atelier de photocopie/impression, où je ne me rends que très épisodiquement, la gérante que je connais bien me remets une paire de lunettes. "Tenez, je cois bien que c'est à vous?" En effet... je reconnais cette paire dont j'avais oublié l'existence jusqu'à ne pas me souvenir que je l'avais égarée (en réalité: oubliée dans cette boutique, sans doute lors de ma précédente visite mais peut-être bien avant, les lunettes n'étant tombées entre les mains de la gérante qu'après un séjour déjà long dans quelque recoin peu accessible de l'endroit et u gré d'un "heureux hasard"). C'est dire si l'oubli remonte loin. Les verres ne sont plus adaptés à ma vue mais la paire perdue fait retour et de manière bien surprenante. Indéniablement, cela dit quelque chose du voir.... D'un côté, je récupère un outil visant à améliorer la vue mais, de l'autre, il est obsolète. Clarification/voilement...

* ce matin tandis que je reviens ici après une longue abstinence et pour tâcher de démêler un peu cet imbroglio intérieur autour du voir, voici que je découvre une toute nouvelle interface du back office  l'arrière-boutique si l'on veut des pages web, ce que l'internaute ne voit pas (recoins, toujours...)  offrant des outils de mise en page assouplis grâce auxquels je peux plus aisément plier l'aspect de mon article à la vision mentale que j'en ai. Cette matinée, à Créteil d'où j'écris, est noyée dans le brouillard. De nouveau: clarification d'un côté, voilement de l'autre.

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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 13:34
Bleu colère

Pas de poulets au chlore!

Pas d'OGM!

clament, le poing dressé, ceux qui parmi les adversaires du Traité transatlantique en cours de négociation se bornent à pointer les dangers que ledit traité fait encourir à notre agriculture en réduisant à néant les normes sanitaires et les différents labels en vigueur dans notre pays qui garantissent la qualité des produits. Il s'agirait, à les entendre, d'un nouvel acte du drame initié de longue date opposant les affreux vampires étatsuniens aux vertueux Européens, aux plus-que-vertueux Français surtout. La bonne blague! Comme si nous avions attendu les Américains et leurs prétentions hégémoniques pour:

  • gorger nos terres de pesticides,
  • initier des cultures intensives calamiteuses pour l'environnement qui n'ont même plus l'excuse de répondre à des urgences alimentaires et n'assurent plus à ceux qui la pratiquent des revenus suffisants,
  • acculer au suicide des agriculteurs qui essaient de faire leur métier avec un minimum de respect pour le vivant (plantes et animaux),
  • non seulement autoriser mais encourager et subventionner ces batteries où l'on entasse par milliers les bêtes destinées à l'alimentation humaine (pour leur viande, leur lait ou leurs œufs), réduites à l'immobilité, sans jamais voir la lumière du jour, sous perfusion constante d’antibiotiques et gavées de saloperies synthétiques. Dire que l'on ose prétendre, dans les sphères officielles, lutter contre la torture animale? C'est se foutre du monde, et toucher à des niveaux d'hypocrisie rarement atteints (quoique... en ce qui concerne la "transition énergétique", je crois que nos gouvernants sont en train de caracoler sur le Toit du monde en termes de mensonges et de mauvaise foi...). Rien, ni la nécessite de se nourrir, ni celle de créer des emplois, ne justifie pareilles ignominies. Pourtant, c'est bien chez nous que ça se passe et ailleurs aussi en Europe. Je ne sache pas que les Américains aient là-dedans une part de responsabilité.

Ce Traité dont les implications dépassent très largement le seul domaine agro-alimentaire comporte indéniablement des menaces et je ne doute pas qu'il faille tâcher d'en empêcher la signature. Mais, de toute façon,Traité ou pas,il y a fort à parier que ce sont les gros sous qui auront le dernier mot et les territoires de résistance qui se réduiront.

Raison de plus pour essayer de résister davantage!

Allez, pour finir, une petite proposition très-naturelle pour, au moins, barrer la route au Traité et faire... sentir aux Américains ce que vaut notre terroir: ceindre le cou de notre bel Hexagone de quelques colliers de gousses d’ail – aulx I.G.P. (de la Drôme, blancs de Lomagne, roses de Lautrec, fumés d’Arleux), cela va de soi…

PS. Je viens de commander l'Atlas de la France toxique, publié par l'association Robin des Bois. Je crois qu'il y a là largement de quoi rabattre le caquet à tous ces chantres des hautes vertus françaises en matière de sauvegarde environnementale...

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21 avril 2016 4 21 /04 /avril /2016 18:29
Mes haines

Je n'ai jamais senti vibrer bien fort en moi la corde militante; mes réactions d'ordre politique ‒ colère ou approbation – n'ont jamais eu assez de force pour me précipiter dans les rangs d'un parti. Je vais jusqu'à me tenir à l'écart des marches, manifestations, rassemblements ponctuels, même lorsqu’ils défendent une cause pour laquelle j'ai la plus profonde, la plus sincère sympathie. Ce qui m’attiédis à ce point je ne le saurais dire; je pencherais pour un vieux fond d'à-quoi-bonsime, servi par une faculté assez développée de percevoir les limites (quand ce ne sont pas des contradictions ou des aberrations qui me sautent aux yeux au travers de mots sémantiquement abusés...) des projets et programmes qui nous sont présentés. À quoi j'ajouterais une tendance prononcée à rester loin des foules, le tout serti dans un indéniable confort de vie qui ne pousse pas vraiment à se mobiliser: je n'ai jamais eu à essuyer les drames de la précarité, je n'ai jamais eu à subir aucune misère, ni sociale, ni affective, ni matérielle et mon travail me confère cet insigne privilège de ne côtoyer qu'une société extrêmement choisie. De plus, me sachant assez dépourvue de culture historique, ethnographique, spirituelle, juridique, etc. je suis bien consciente que je ne peux avoir des faits, des événements, l’appréhension profonde et étayée qui seule pourrait justifier que je m'exprimasse. C'est pourquoi, passé le coup de colère (ou de joie) auquel je ne m’abandonne qu'en privé, en général je me tais. Mais voilà: le barrage se fissure qui me confinait à la posture taiseuse. Il vient de céder. Je ne suis pas plus "autorisée" qu'avant à donner un avis... mais sans doute puis-je sans prétentions excessives tenter d'écrire "quelque chose" à titre de soulagement?


Les attentats récents perpétrés en France et en Belgique, ajoutés aux bouleversements profonds qui remuent la planète entière et dont on ne sait pas vraiment comment se protéger localement, n’en finissent pas d’être instrumentalisés par certains pour raviver de sinistres passions, dont la xénophobie et l’intolérance religieuse sont les plus vivement embrasées. Oh, certes, les racistes et les intégristes de tout poil – et je compte là les intégristes laïcs qui, au lieu de faire bon accueil à tous les cultes les méprisent tous – n’ont pas attendu ces périodes sombres pour se manifester mais ils trouvent en elles de quoi justifier leurs positions, donc un terrain particulièrement propice pour s’épanouir. Les propos les plus fétides résonnent haut ; les esprits brefs se répandent, les raisonnements courts sur pattes prolifèrent, fondés pour l’essentiel sur de grossiers abus de langage et de non moins caricaturaux raccourcis conceptuels. Ils se multiplient à proportion que les crises s'intensifient. Par de captieuses déclarations, des esprits soi-disant «éclairés» alors qu’ils sont à l’évidence obscurcis par l’exécration de qui ne pense pas comme eux, monopolisent l’attention d’un public avide de sensationnalisme; ils exacerbent les craintes et les haines quand il conviendrait au contraire de les apaiser – et condamnent au passage ceux-là mêmes qui tentent de ramener un peu de rationalité dans tout ce chaos, versant à plaisir de l’accélérant sur un incendie que l’on s’efforce par ailleurs de contenir.
Ainsi tombe-t-on à bras raccourcis sur le «vivre ensemble», l’«égalité» ‒ que l’on assimile hâtivement à l’uniformité ‒, les ONG, l’humanitaire, l’antiracisme… Sous prétexte de dénoncer leurs aspects pernicieux – hélas incontestables – on jette allègrement avec l’eau du bain les meilleures intentions dont on prend soin de rappeler qu’elles pavent tous les enfers.
C’est dégueulasse. Et l’on notera que ce ne sont pas les plus souffrants qui tiennent les propos les plus infects. D’aucuns diront que je «pense aux ordres»? Que je suis une lobotomisée de la «pensée unique», une victime du «terrorisme intellectuel», mouton parmi les moutons peuplant une France-Panurgie? Eh bien tant pis, j’assume: je ne vais tout de même pas m’arracher du cœur mes convictions profondes pour la seule raison qu’elles ne sont pas «rebelles» et qu’elles ont la couleur du «politiquement correct»!

Ah, ce «politiquement correct»… il est devenu l’insulte suprême! Or le «politiquement correct» n’est pas forcément lamentable et suivre ses prescriptions n’est pas nécessairement de la lâcheté. Il n’empêche: «être politiquement correct» appelle automatiquement le mépris et il faut à tout prix se montrer «incorrect», «impertinent», pour n’être pas jugé mou de la tripe. Ce «devoir d’impertinence» mué en obligation absolue m’exaspère; s’il est vital de ne pas être malléable à merci et qu’il soit en effet nécessaire de s’insurger contre ce qui est inique, au moins doit-on se montrer un tant soit peu critique et ne pas succomber trop facilement à la sommation du moment, à savoir, aujourd’hui, s’indigner de tout, de rien, sans plus réfléchir.


Décidément, ce n’est pas en Panurgie que nous vivons, mais en Totalabsurdie.

Coda...
Au terme de beaucoup de colères, et d’efforts pour tâcher de m’en délester en les canalisant, me voilà une fois de plus contrainte de reconnaître que je ne parviens pas à m’engager tout entière là où mes sympathies me mèneraient spontanément car je sais que tôt ou tard, je verrai moi-même dans cet engagement les brèches par lesquelles il s’avérera facile de le retourner contre ce qu’il vise à protéger. Mais enfin, il y a quand même un seuil minimal qui demeure franchissable...

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16 avril 2016 6 16 /04 /avril /2016 10:03
Ma "minute cyclopédique"

Évitons de méjuger de nos gouvernants


C’était promis: nous devions «sortir du nucléaire», nous engager sur la voie de la «transition énergétique» et «investir dans l’exploitation des énergies renouvelables» tandis que, par une assistance ad hoc, nous allions aider les pays «émergents» à renoncer à l’utilisation des énergies fossiles — oh, non pas pour leur propre sauvegarde, n'exagérons pas, tout de même... mais bien plutôt pour qu’ils ne gâchent pas les «efforts» consentis par les pays occidentaux pour tâcher d’enrayer les bouleversements climatiques. Force est de constater que, même sans chercher l'ombre d'une intention bienveillante, dans les faits, rien n’est initié. En la matière comme en d’autres, l’action politique tient en trois mots: mensonge, hypocrisie, lâcheté.


Quoique... peut-être pas. Si, au lieu de témoigner d’une pathétique inaptitude à solutionner les problèmes c’était, au contraire, le signe que notre gouvernement travaille d’arrache-pied à éradiquer, dans un seul et même mouvement, tout à la fois le chômage, les flux migratoires, les crises et faillites agricole, financière, scolaire, sociale, culturelle, etc.? L’on voit par exemple que, parmi d’autres immobilismes ou reculades, nos décideurs laissent tranquillement se dégrader le parc nucléaire, notamment en se déclarant favorables à la prolongation de la «durée de vie» des centrales, fussent-elles en bout de course et affectées par des incidents de plus en plus nombreux – mais bien sûr «mineurs» et que l’on met sous couvercle vite fait bien fait: il ne faudrait pas que le bon peuple panique....

Tout cela ne participerait-il pas d’un plan parfaitement conçu sous les dehors foutraques d’un lamentable laisser-faire? Je me demande si l'on n'est pas en train de nous préparer quelques Fukushima assez bien orchestrés pour survenir quasi simultanément et à court terme (avant la prochaine échéance présidentielle?), histoire de faire table rase de toutes les crises. Puisque la population persiste à ne pas plier sous l'assaut de précarités grandissantes et que la vaste entreprise d’abêtissement généralisé, pourtant menée depuis longtemps, paraît manquer d'efficacité — il reste des «frondeurs», des «zadistes», des «mouvements citoyens» qui donnent de la voix et, pire, «être de gauche» n'est pas une notion tout à fait tuée... la barbe à la fin! — il était temps de trouver un moyen radical d'en terminer avec ces empêcheurs de dominer en paix. Quoi de mieux qu’un Grand soir nucléaire (sans «lendemains qui chantent», celui-ci) qui, de plus, pourrait aisément passer pour «accidentel»?…

Après les lobotomisations successives, on conclura par l’incinération ionisante. On n’est jamais trop prudent: s’il se trouvait un organisme assez robuste pour en réchapper, on courait le risque, inacceptable n’est-ce pas, que celui-ci fût encore un «frondeur».

C'était une pierre apportée aux paranoïas complotistes... en toute ironie, cela s'entend, et quelques degrés au-dessus du premier..

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 11:25

Une semaine déjà… pendant que je me gaussais d’Elléas et chantonnais à son endroit des vers de mirliton, en riant de bon cœur de son physique singulier servi par une gourmandise aussi sélective que prononcée, Mysstykk se mourait et je ne le voyais pas. Elle avait l’air paisible, lovée sur le dessus de mon réfrigérateur – un des lieux les plus prisés par tous mes chats – et, si une apathie inhabituelle, accompagnée d’une baisse de l’appétit, avait commencé de m’alerter depuis quelques jours, je n’envisageais pas pour autant de hâter une visite chez le vétérinaire programmée à une dizaine de jours de là, pour un banal détartrage et une prise de sang de contrôle: l’ayant déjà vue, deux ans auparavant, manifester des troubles analogues dont on avait découvert qu’ils résultaient d’une brusque intolérance à une augmentation récente de son traitement pour une hyperthyroïdie chronique, je pensais qu’elle souffrait à nouveau de cette même intolérance puisque le dosage de son médicament venait d’être augmenté. Je savais en outre que, ses dents arrière étant entartrées, elle pouvait, aussi, être victime d’une nouvelle infection gingivale comme celle pour laquelle elle avait été soignée au début de l’année. Toutes ces probabilités se cumulant, je m’expliquai sans trop de mal son apathie mais, dans l’après-midi, quand je l’ai vue pour la première fois expirer en ouvrant la gueule – un comportement que je n’avais jusqu’alors jamais constaté chez aucun de mes chats – je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de grave. Elle s’est pourtant apaisée, a retrouvé en soirée une respiration plus régulière bien que pressée – j’ai alors renoncé à l’emmener aux urgences et décidé d’attendre le lendemain, lundi, pour aller consulter un vétérinaire. Un rapide examen a d'emblée indiqué qu'elle souffrait probablement d'un épanchement pleural dont les causes pouvaient être multiples - défaillance cardiaque, infection, cancer... Il fallait procéder à d'autres examens, au premier rang desquels une radiographie et, ensuite, ponctionner le liquide si l'épanchement se confirmait. Mysstykk est donc restée à la clinique pour la journée. J'étais certes bouleversée par le diagnostic mais je retenais, surtout, que ces pathologies pouvaient être curables, dussent-elles entraîner un traitement assez lourd, et je me projetais déjà dans la perspective de soins au long cours.

À la mi-journée, j’appris qu’elle avait subi sans dommage les examens prévus à l’exception de l’échographie, que la ponction pulmonaire l’avait soulagée mais qu’elle demeurait très affaiblie et que sa respiration, toujours difficile, nécessitait qu’elle soit placée sous oxygène. Le soir, l’on m’informait qu’elle allait un peu mieux, qu’elle avait accepté une petite ration de nourriture – mais la radio avait révélé la présence d’importants nodules expliquant à la fois la présence de liquide dans la plèvre et la détresse respiratoire, dont la nature était très probablement tumorale. Une biopsie serait effectuée le lendemain, en complément du prélèvement de liquide pleural déjà en cours d’analyse. Mais ces investigations approfondies n'eurent pas à êtres menées: mardi matin, à 8h30, le téléphone a sonné et j’entendais prononcer les mots fatidiques: «J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, Mysstykk est décédée il y a quelques minutes.» Le vétérinaire de garde a assisté à son ultime détresse, a tenté de la ranimer par tous les moyens, en vain – «elle est partie très vite», m’a-t-on dit et, manifestement, sans souffrir. Sans doute bénéficiait-elle encore des effets calmants des corticoïdes et du composé morphinique dont je savais qu’ils lui avaient été administrés la veille dès sa prise en charge.

Elle avait tout juste quinze ans, et avait été jugée, fin janvier, «en pleine forme pour son âge, compte tenu de son hyperthyroïdie particulièrement instable» lors de l’habituelle consultation pour rappels de vaccination. Ce n’est pas surprenant car, paraît-il, les cancers sont très souvent asymptomatiques chez les chats avant d’en arriver aux stades terminaux, quand l’issue est inévitablement fatale. Et, en effet, rien ne m’avait inquiétée avant que commence de s’installer son apathie: son regard persistait à s’aiguiser de manière très caractéristique à la moindre senteur alléchante, la faisant se dresser contre le placard, cou tendu vers l’origine de l’effluve – un bon morceau hors d’atteinte –, avec de petits hochements de tête de bas en haut, narines frémissantes, comme si cette extrême extension de tout son être allait suffire à lui mettre en bouche la gourmandise convoitée... mais qui ne lui était pas destinée. Elle se dérobait avec une promptitude inchangée aux agaceries d’Elléas – ou aux incursions trop bruyantes de l’aspirateur – et ses bonds pour gagner l’un ou l’autre de ses refuges haut placés avaient gardé leur élasticité. Son ouïe était restée très fine et entière sa réactivité qui la menaient vers moi au petit trot dès que je l’appelais, surtout lorsque crissait le sachet de croquettes au moment de la distribution vespérale. Jusqu’aux tout derniers jours elle a eu envers moi ce petit geste affectueux, développé sur le tard mais bien ancré et dont elle seule m’a jamais gratifiée: lorsque j’approchais mon visage tout près du sien, que nous nous trouvions nez contre nez et que je lui disais «un bisou, Mysstykk?» elle détournait aussitôt la tête pour frotter sa joue contre ma bouche afin que je l’embrasse. Et cela recommençait autant de fois que je disais «bisou, Mysstykk»… jusqu’à ce qu’elle se lasse. Elle aura donc été épargnée par les infirmités du grand âge. Et n’aura, semble-t-il, pas souffert longtemps. Elle a, en outre, bénéficié de la meilleure qualité de soins possible en pareilles circonstances – cela pèse son poids de consolation, certes, mais n’atténue pas beaucoup le cruel silence de l’absence. Pas très silencieux d’ailleurs: y bourdonne avec insistance une culpabilité érosive lorsque je songe aux emportements inappropriés dont je l’ai agonie pour des vétilles, aux innombrables demandes de câlins que j’ai rejetées pour de mauvaises raisons, aux cajoleries brusquement interrompues et ponctuées d’un cri parce que ses griffes venaient de traverser mon vêtement alors qu’elle patounait en ronronnant…

De la disparition des gens comme de celle des bêtes, c’est, pour moi, la même leçon qui se tire: quand ils sont partis ne subsistent plus que l’intime conviction de ne les avoir ni vraiment connus, ni compris malgré, pour certains, une vie partagée – et, surtout, la certitude de ne les avoir pas aimés assez bien ni assez haut. Mais non, ce n’est pas une «leçon tirée» puisque, d’un décès l’autre, je ne deviens pas plus attentive aux vivants et continue comme devant à laisser libre cours à mes colères, à mes agacements, en oubliant – ou, plutôt, en feignant d’oublier car il s'agit de déni, non d'oubli, et je devrais écrire, plus justement, en refusant toujours d'imaginer qu'ensuite, je n’aurai peut-être pas le temps, ou la possibilité, de panser le mal causé.

Coda - à tous mes morts. Au fur et à mesure que mon existence va vers son terme, les absences prennent le pas sur les compagnonnages. Ainsi devient-elle, au fil des jours, un vaste champ de mines creusé d'abîmes que les souvenirs emplissent d'un morne cytoplasme où prospèrent des fantômes tout gorgés de mes remords et de mes regrets. Et pourtant... ils ont encore, du fond de leur triste séjour, quelque chose de riant et de doux accroché au front qui me fixe avec bienveillance.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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