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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 19:43

Le fil enfile, le temps faufile - ainsi s'intitule l'exposition que Marie-Annick Jagu propose en ce moment* au centre Partis Anim' Rébeval. Elle y présente ses dernières créations textiles, accompagnées de pièces plus anciennes que j'avais déjà pu apprécier voici un an quand elle les avait exposées à la bibliothèque du 7e arrondissement et de quelques œuvres sur papier puisées loin en amont dans ses cartons, bien antérieures à ses premières explorations sur tissus. Une indéniable continuité se perçoit: le lien se voit, se sent «le fil» est là dans la conception même de l'exposition autant que dans le titre dont il serait d'ailleurs faux de croire qu'il ne dénote que le matériau principal assujetti au geste créateur s'accomplissant dans la durée, dans la lenteur aussi est-il dit de la broderie.

Les pièces exposées sont nées d’étoffes variées – imprimées ou unies, défraîchies ou pimpantes encore, en lés ou en morceaux laissant deviner quel usage les a d’abord requises, velours, voilages, cotonnades, toiles d’ameublement… ‒ qu’elle a récupérées dans ses armoires ou que des amis lui ont données. Sans étude préparatoire, sans esquisse ni croquis préalables mais selon un sens plastique très sûr, les textiles sont découpés, ajourés, décolorés, teints, peints, grattés, effilés, déchirés, brodés, assemblés, rehaussés de motifs au crochet ou au macramé… Les tissus ne sont pas, comme en haute couture, travaillés pour être en eux-mêmes sublimés et conduits à parler le degré le plus raffiné de leur idiome: ils sont appréhendés comme des matériaux de base dont il faut plier le langage au discours que l’artiste veut tenir – entre les doigts de Marie-Annick, ces tissus que l’on a démis de leur fonction initiale ont dû, pour accéder à celle qu’elle a décidé de leur assigner, apprendre sa langue, son vocabulaire gestuel et chromatique – afin que, une fois achevée, l’œuvre soit l’histoire qu’elle avait en tête et dont les titres inscrits sur les cartels donnent une sorte de résumé. Cette acuité particulière qu’a Marie-Annick pour percevoir autour d’elle et, a fortiori, dans les matériaux dont elle se sert pour créer, les rapports se nouant entre les formes, les lignes, les couleurs, les volumes, les arêtes et les creux, les pleins et les vides, est au service d’une intention en perpétuelle émergence: «Je ne prépare rien, je suis uniquement dans l’instant présent et, au moment où je décide de faire tel geste je ne sais pas du tout ce que je ferai après…», m’a-t-elle dit un jour en substance quand je lui demandais si elle dessinait d’abord ses pièces avant de les réaliser.

Parmi toutes ces «œuvres de cimaise» un manteau, identifié comme elles par un cartel indiquant son titre ‒ Prunus en fleur, me semble-t-il. Un vêtement que Marie-Annick a entièrement conçu, depuis la coupe, atypique, jusqu'aux ultimes finitions, un vêtement composé de plusieurs tissus dont chacun, doublure comprise, a une histoire qui la touche de près, m'a-t-elle dit... Techniques diverses, textiles divers, florilège d'histoires et, au bout du compte, un Tout: un vêtement-récit, et qui peut aussi se regarder comme la synthèse des axes de recherche, plastiques, thématiques, graphiques… qui ont orienté le travail de Marie-Annick au gré des années, tant dans ses cours que dans ses créations personnelles: l’être humain corps et visage (créer un vêtement, n'est-ce pas dire le corps sans le désigner?), le mouvement, les épaisseurs narratives qui adhèrent au déjà-utilisé, les mots dont on fait les histoires – et qui souvent sont convoqués pour étoffer ce que l'on aura exprimé par le dessin.

 

De plus en plus de récit à l'entour de la réalisation plastique – à partir d'elle mais en elle aussi, et même la fondant, la structurant… rien d’étonnant à ce que Marie-Annick en soit venue, pour créer, à s’emparer des tissus et à retrouver, doublant ceux de l’artiste peintre, les gestes de la brodeuse: texte et tissu ayant une origine étymologique commune (le verbe latin texere, «tisser»), les transfusions du champ de l’écrit à celui du textile sont innombrables, et donc d’une formidable fécondité artistique.
 «Fil» est un mot dont notre langue joue de mille manières: il se… faufile dans une multitude d’expressions, plus ou moins figurées, plus ou moins symboliques… On le suit, le perd, le rompt, le reprend… qu’il s’agisse de celui de la conversation, de ses pensées, de la vie – venu tout droit de la quenouille des Parques, celui-là – ou bien, moins fragile, de celui de la lame, de l’épée, du rasoir…  ce n’est pas à proprement parler de la polysémie car toujours «fil» renvoie à une même idée de ténuité, d’extrême finesse mais plutôt d’une omniprésence, d’une évidence référentielle qui prolifère tous azimuts, tandis que l' «objet-fil», lui, demeure presque insaisissable. Marie-Annick est parvenue à fixer une bonne part de ces exubérances signifiantes dans ses créations textiles, tout en faisant de chacune d'elles, à ce que j'ai compris, une page autobiographique – mais toutes gardent sens même si l'on ignore les histoires qui les sous-tendent, et demeurent de merveilleuse pièces plastiques autour desquelles on peut rêver à son gré.

* Les œuvres de Marie-Annick Jagu sont à voir jusqu'au 16 décembre 2016 au centre Paris Anim Rébeval, 36 rue Rébeval dans le 19e.
Tél.: 01 53 38 90 65.
Site internet: suivre ce lien.

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Publié par Yza - dans Billets
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12 janvier 2015 1 12 /01 /janvier /2015 18:25
Ne pas baisser les arts...

Noir au cœur et noir à l'âme depuis le 7 janvier. Mais les plus endeuillés continuent, les autres, aussi. Dont les artistes. Parmi eux, Marie-Annick Jagu, peintre... et professeur. Elle venait de diffuser son programme pour le premier semestre 2015 peu avant l'attentat. Un courriel reçu dimanche a confirmé ses cours pour la semaine du 12 au 17 janvier:

Mercredi 14:
Séance au Louvre de 18 heures à 20 heures. Exposition «Voyages Philippe Djian» (visible jusqu'au 23 février), entrée Sully, 2e étage, salles 20-23.. Deux heures pour traiter un sujet lié à cet accrochage avec carnets de croquis et crayons, boîtes de couleurs... et échanger ensuite autour de ce que l'on a fait, observé, aimé ou détester...

Jeudi 15
Ce sera le «jour du flâneur»: en adoptant son rythme comme elle le propose, celui d’une marche tranquille, l’esprit ouvert aux quatre vents de l’inattendu mais attentif tout de même et prêt à s’arrêter sur ce qui fait saillie ou qu’un guide lui tendra en pâture, Marie-Annick invite les passionnés de peinture, même si eux-mêmes ne peignent ni ne dessinent, à lui emboîter le pas dès 14h30 rue de Seine, jusqu’au n° 29, où se trouve la galerie Berthet-Aittouatès. Là est exposé, jusqu’au 14 février, un ensemble d’œuvres de Jean-Pierre Schneider,: «Le Bliaud de la reine et autres peintures». À lire ce que l’artiste écrit ici de son travail, entre corps et matière, déplacements/mouvements de motifs et rapports avec la surface (la peau du tableau) et à voir la superbe présentation qui en est faite en ligne, sous forme de glissés d’images, et sachant combien Marie-Annick réfléchit aux problématiques du corps en arts plastiques, qu’elle s’est penchée de près sur la question du nu pictural et que le rapport dessin/mouvement la passionne je sais que rencontrer ces œuvres en sa compagnie sera une expérience rare et hors de toute ornière. Quelques souvenirs bien ancrés dans ma mémoire de conversations diverses me le soufflent...

Samedi 17
Ce sera une nouvelle «journée totale», avec travail sur le motif le matin dans un musée et prolongation après le déjeuner à l'atelier Grenelle, soit en reprenant les esquisses du matin pour aboutir à une création achevée, soit en empruntant une voie propre à la séance d’atelier mais en contigüité avec ce qui aura été expérimenté précédemment. Pour cette première «journée totale» de l'année, le rendez-vous est fixé à 10 heures au musée d’Art moderne de la ville de Paris, dans la salle des peintures de Robert Delaunay et Gleizes. Selon le sujet que proposera Marie-Annick et si sa leçon en laisse le loisir, peut-être qu’aller faire un pas de côté vers l’exposition «Sonia Delaunay, les couleurs de l’abstraction», qui est visible jusqu’au 22 février, nourrira la réflexion plastique des élèves qui suivront le cours?

LES LIEUX
Galerie Berthet-Aittouatès
29 rue de Seine
75006 Paris
Tél: 01 43 26 53 09

Musée d'Art moderne de la ville de Paris
11, avenue du président Wilson
75116 Paris
Tél: 01 53 67 40 00

Atelier Grenelle
7 rue Ernest Psichari
75007 Paris

Pour des renseignements plus précis, et connaître les tarifs, contacter Marie-Annick au 06.85.67.25.44. Sans oublier de visiter son blog, par ici...

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9 septembre 2012 7 09 /09 /septembre /2012 17:07

Depuis juin cela couvait. Un magma bouillonnait en moi sans trouver de cheminée par où s'écouler depuis ces jours de juin au cours desquels j'ai lu, presque à la file, deux textes de Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, et De l'antiracisme comme terreur littéraire.

Il me faut tout d'abord confesser qu'avant d'être confrontée à ces textes je ne savais pas qui était Richard Millet – je me rappelais juste avoir croisé son nom au détour d'une lettre d'information de prixlitteraires.net annonçant qu'il avait reçu le prix des Impertinents 2011 pour Fatigue du sens. Je me souvenais aussi qu'alors le titre m'avait assez agréablement chatouillée car j'ai tendance à penser que l'on baigne dans une espèce de n'importe-quoi généralisé qui, par exemple dans le domaine artistique, fait se pâmer de beaux esprits devant des étrons soigneusement emballés dans des discours spécieux les érigeant en "œuvres d'art", et crier au génie dès qu'une création, quelle qu'elle soit, s'avère parfaitement hermétique – "C’est conceptuel, voyez-vous… Comme c’est profond, comme c’est grand… Abyssal!!" (id est: "extraordinairement génial"). C’est en effet comme si la signifiance, trop lasse, s’en était allée se cacher pour mourir…

 

Comment en serait-il autrement quand les mots eux-mêmes sont vidés de leur capacité à signifier par des usages abusifs – lorsqu’on qualifie de "tueries" ou de "massacres" des affrontements occasionnant deux ou trois victimes, comment doit-on évoquer ceux qui se soldent par des centaines voire des milliers de morts? Je ne crois pas que le lexique français courant offre rien qui aille, en termes d'ampleur et de gravité, au-delà du "massacre". On peut tenter le "bain de sang", ou encore l’"hécatombe"… mais ces mots restent d’une intensité similaires à ceux que l’usage a épuisés… Cinq morts ou plusieurs centaines, cela n’est évidemment pas pareil. Pourtant les discours ambiants se tiennent "comme si".

Bref: ayant supposé que Fatigue du sens abordait ce type de problématique, je m’étais intéressée au livre. Mais la lecture de sa présentation m’avait vite douchée: j’y avais senti le vilain parfum d’un nationalisme peu ragoutant – je veux dire: qui ne me ragoute pas – et avais aussitôt renoncé à le lire. Richard Millet fut relégué au fin fond de ma mémoire, suffisamment loin pour que j'aborde sans aucune prévention ces deux textes.

 

Dès les premières pages d'Intérieur avec deux femmes les remugles qui m’avaient effleuré les narines quand j’avais survolé la présentation de Fatigue du sens me revenaient à la figure par larges bouffées pour continuer de m'incommoder, et me poursuivre bien après que j'eus franchi le point final – et spermatique – de ce "récit". Ce malaise qui le prend dans une gare de R.E.R parce qu'en début d'après-midi, il constate qu'il est entouré de voyageurs à l'épiderme trop foncé à son goût; sa vision des Roms – il a toujours été, écrit-il, fasciné par la laideur de cette ethnie… Que l'on se sente incommodé des bavardages à voix excessivement hautes dans un espace public confiné, que l'on réagisse vigoureusement à des postures, des paroles agressives, à des impolitesses, des actes violents, de vandalisme ou de délinquance, soit. Mais que l'on puisse être gêné aux entournures par une couleur de peau, non, cela dépasse mon entendement. Et je ne comprends pas davantage que l'on soit capable de réduire un groupe humain à une appréciation esthétique, beauté ou laideur. Cela m’a révoltée, et dans la suite du livre les motifs d’indignation ont continué de pleuvoir – par exemple sa répulsion obsessionnelle pour les mosquées s’élevant depuis peu dans les cieux européens ou encore son ennuyeuse complaisance à se présenter comme un "écrivain infréquentable" (mais il publie beaucoup, et chez plusieurs éditeurs… il est plutôt bien reçu pour un "infréquentable). Je n’avais pas fini de bouillir que son pamphlet tirant à boulets ardents sur l’antiracisme et le multiculturalisme accroissait ma colère.

 

Cependant ces réactions restaient confuses; violentes mais confuses, et je ne parvenais pas à aller jusqu'au bout de cette colère, à la verbaliser. Quelque chose se dérobait; je me rendais compte que "ça n'allait pas", que la lettre des textes, leur premier degré si l'on veut, m’entraînait sur un terrain d’indignation qui n’était pas le bon… sans me donner d’autre prise que cette lettre-là pour réagir. Ainsi m’était-il impossible de ne pas m’insurger contre son aspiration à préserver une "pureté culturelle" – selon moi cette idée même de "pureté culturelle" est un non-sens puisque, s’il existe bien des cultures singulières qu’il faut évidemment respecter, chacune de ces singularités a l’épaisseur diachronique d’une Histoire particulière, stratifiée de mille diversités s’étant conglomérées au fil des temps; c’est le mouvement, la dynamique d’une humanité qui, depuis qu’elle a commencé de se développer, ne cesse de migrer, de faire souche ici pour ensuite s’en aller ailleurs, assimilant au passage un peu de chaque lieu et de ses occupants (croyances, coutumes, langues…) Un mouvement général s’effectuant presque toujours dans la douleur par le truchement de conquêtes, d’assujettissements puis de révoltes contre les oppresseurs, des soubresauts historiques qui, aussi tragiques fussent-ils, déposent dans les mémoires des alluvions formant peu à peu les cultures, les civilisations – tout en ayant l'intuition que je me trompais de combat. Et sans parvenir à déceler où pouvait bien gésir mon erreur.

 

Cela s'énonçait en moi mais je ne me reconnaissais aucune légitimité pour l'exprimer – ni historienne, ni sociologue, en nulle matière érudite, je ne pouvais que déployer des arguments  intuitifs, émotionnels, bâtis sur des savoirs glanés au hasard et peut-être mal assimilés; de plus, on m'avait expliqué qu'en réalité la pensée de Richard Millet était autrement plus complexe que ce que j'en avais compris, qu'il était important de la recontextualiser dans l'histoire personnelle de l'écrivain, son parcours littéraire et, surtout, qu'il me fallait explorer ses autres livres – à cet égard, il y a peu de chances que je suive la recommandation: ce que j'ai lu dans Intérieur avec deux femmes et De l’antiracisme comme terreur littéraire a dressé pour l’heure un mur infranchissable entre ma curiosité et le reste de son œuvre. De plus, rien dans ces deux livres – j’insiste: dans ces deux livres, les seuls que j’aie lus – ne m’a inclinée à estimer "immense" son talent; peut-être l’est-il ailleurs mais, selon moi, pas là. Certes la langue est bien maniée mais j’ai parfois trouvé des phrases obscures et j’ai souvent eu l’impression, dans quelques passages d'Intérieur avec deux femmes, d’avoir sous les yeux de vagues imitations proustiennes mais de petite pâte, qui ne m'ont pas incitée à la gourmandise…

Pour que tout se débonde il aura fallu qu’explose "l’affaire Millet", un véritable ouragan de tollés et de contre-tollés autour d’un texte d’une petite vingtaine de pages au titre provocateur, Éloge littéraire d’Anders Breivik, à l’évidence choisi pour embraser des passions d’autant plus inflammables que ledit texte (publié dans un volume avec un autre texte intitulé Langue fantôme) a surgi sur les étals presque en même temps qu’était prononcée la sentence condamnant le tueur norvégien à vingt et un ans de prison ferme, soit la peine maximale encourue par un criminel en Norvège. Le titre est si provocateur qu’il a paraît-il entraîné des journalistes à écrire de violentes diatribes contre M. Millet sans avoir lu le pamphlet incriminé… La perche était tendue aux défenseurs de l’écrivain pour s’indigner à leur tour – à juste titre d'ailleurs car il n'est guère honnête de commenter un livre qu'on n'a pas lu et d'extrapoler à son sujet – et dénoncer de nouveaux méfaits de la mauvaise foi bien-pensante, la tentative de musellement d’un grand auteur, etc., etc. La machine ne cesse de s’emballer depuis la sortie du livre – articles de presse, interventions sur la Toile, émissions de radio, de télévision… – et la rituelle "rentrée littéraire" d'être tout entière dominée par "l'affaire": une petite vingtaine de pages aussi dévastatrice que le fameux "battement d'aile du papillon". Quelques réactions me sont tombées entre les oreilles sur France Culture (par exemple la première partie de La Grande table le 7 septembre), et sous les yeux ici et là sur la Toile dont un texte signé J.M.G. Le Clézio… Quelle mise en vedette! M. Millet n’en espérait sans doute pas tant. Et je crois que cela continue d'enfler, hors de toute raison…

 

Je n’ai pas lu l'Éloge honni et n'ai aucune intention de le faire. Mais tout ce qu’il provoque, notamment l’article de J.M.G. Le Clézio, et celui que Pierre Jourde a publié sur le site du Nouvel Observateur, m’a amenée à reconsidérer les deux livres qui m’on tant troublée. C’est une sorte de sidération: je me dis que ce battage nous ramène à ce point déplorable où une œuvre n’existe plus qu’à travers ce qui se dit d’elle, où un homme ne se sent exister qu’à travers ce que les circuits médiatiques font de lui. Et que ces écrits qui rendent Richard Millet prétendument "infréquentable" ne sont pas tant des "textes d’opinion" mais des attracteurs de foudre, rédigés à dessein par un auteur cherchant davantage à être fustigé pour pouvoir se poser en victime qu’à faire valoir ses idées, ou son talent de littérateur. Ce qui expliquerait ce sentiment étrange que m’ont laissé mes lectures, cette violente nausée, cette allergie de contact spontanée et un peu primaire dont je pressentais qu’elle n’était pas tout à fait adéquate…


In fine me vient l’envie, en sortant de cette ronde dans laquelle je suis entrée comme trop d’autres, de pousser une grosse gueulante, et de dire "MERDE" à la bien-pensance autant qu’à l’obligation qui nous est faite de la mépriser, de dire "MERDE" à cette habitude que l'on a de considérer comme suspect tout individu qui l’ouvre – vous proclamez-vous altermondialiste et vous voilà au pire soupçonné d’hypocrisie, au mieux taxé de minable bien-pensant, propagateur d’une "pensée droit-de-l’hommiste" désormais décrétée insupportable (mais par qui au fait? Quelles sont donc ces instances sociales, politiques, qui décident du "bon ton" et du "condamnable"? peut-être au fond est-ce seulement "l’usage" qui décide donc vous et moi, nous tous confondus en masse – "confondus": c’est bien le mot; tout, son contraire et son contre-contraire étant à la fois objet de haine et de vénération), ne l’êtes-vous point et vous voilà rangé parmi les affreux réacs pillards de planète… Affirmez-vous que vous êtes partisan d’un enseignement moral et l’on vous immole sur le bûcher promis aux psychorigides corseteurs d’esprits, êtes-vous frileux devant la morale que l’on vous accusera d’être un de ces dangereux laxistes par lesquels le chaos, un jour, arrivera… Et ainsi de suite.

 

M ais on est DÉJÀ, me semble-t-il, dans le chaos, ou plutôt dans la confusion – ce n’est pas tout à fait pareil, le premier est séisme, la seconde simple brumasse!

Il serait peut-être temps de retrouver le sens du sens, de réapprendre à écouter, à observer puis à entendre les choses, les faits, les gens… non pas pour formuler des réponses – forcément péremptoires parce qu’une réponse, c’est comme une solution: toujours exclusive de mille autres – mais pour retrouver, en même temps que celui de la signification, le chemin du questionnement. Et se tenir à l’écart de celui des assertions.

 

Qu'aurait donc pensé de cette "affaire" un auteur comme Philippe Muray, dont je découvre, par toutes petites bribes, les textes décapants? Sûrement quelque chose de très caustique, de très drôle – et d'infiniment pertinent.

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 17:31

rostam-et-sohrab_TN.jpgCoïncidences, reviviscence

 

En février dernier, quelques jours à peine après avoir découvert, à la faveur de ma rencontre avec Diane de Selliers, qu'un poète persan du XIIe siècle prénommé Farid avait écrit Le Cantique des oiseaux – le poème que précisément elle publiera à la rentrée de septembre dans sa Grande collection, illustré par des miniatures persanes – je recevais par courriel le dossier de presse présentant la prochaine création de la compagnie du Lierre, fondée et menée par Farid Paya. Je n'en étais pas vraiment surprise puisque, ayant un jour de décembre croisé par hasard en musant du côté du Louvre Joseph Di Mora, je savais qu'un projet se préparait du côté du Lierre. Joseph avait été vague, me promettant pour bientôt des nouvelles plus détaillées. Je me souviens que cela m'avait rendue tout heureuse car, depuis les derniers moments vécus par le vénérable entrepôt de la rue du Chevaleret que la compagnie du Lierre avait si chaleureusement converti en théâtre-salle d'exposition-coin social et qu'un plan d'urbanisme a livré en juillet aux démolisseurs, je m'étais souvent demandé ce qu'il advenait de la compagnie. J'avais beau savoir que de stupides décisions administratives l'avaient privée de foyer, le "nouveau théâtre" censé l'accueillir une fois détruit l'ancien ayant été attribué à d'autres gens de théâtre, je ne pouvais que l'imaginer survivante et portant mieux que jamais son nom – car le lierre est opiniâtre à survivre – mais où, et dans quelles conditions? Voilà que je la retrouvais, et sous le signe de la littérature persane: la nouvelle création en question a pour titre Rostam et Sohrâb. Le spectacle a été écrit par Farid Paya à partir d'un passage qu'il a lui-même traduit du Livre des rois, une épopée dont l'auteur est un poète du Xe siècle, Ferdowsi. Je voyais ainsi des fils se tendre et se rejoindre… et le jeu des nœuds s'est ensuite poursuivi...

 

Aux portes de Paris, la compagnie a trouvé une salle à louer où répéter en paix – c'est aux Lilas. Le Lierre a pour hôte un arbuste qui offre le plein de sa beauté et de son parfum au printemps. Un point d'ancrage printanier pour cultiver et mener à floraison une nouvelle création… Printemps encore, échos avec le passé: la première répétition publique de Rostam et Sohrâb était organisée le 20 mars, jour du printemps chez nous, et jour de l'An en Iran, le Nowrouz. Une même conjoncture s'était produite voici plusieurs années quand la compagnie du Lierre montait Laïos, le premier volet d'une tétralogie tragique, Le Sang des Labdacides. Il y avait dans le texte un Éloge au printemps, que Farid Paya lut à la fin de la répétition avant de nous inviter à partager un buffet servi autour d'une grande table qui avait été dressée à la semblance des tables iraniennes fêtant le Nowrouz – et, pour guider ceux qui ne connaissaient rien de cette très vielle coutume, Farid avait écrit un texte de présentation qu'il avait imprimé afin que l'on puisse l'emporter avec soi en partant… Encore enveloppé de sa housse de plastique, un costume soigneusement maintenu sur un cintre était accroché à un mur: c'était le premier à sortir des ateliers de confection. En ce 20 mars, c'était comme de voir plusieurs petites aurores se lever. Que cela soit faste à la compagnie, et à son nouveau spectacle.

 

En assistant à cette première répétition publique, j'avais l'impression de reprendre un voyage dont je n'étais plus très sûre qu'il s'était interrompu: je revoyais des comédiens que j'avais vus jadis rue du Chevaleret, je retrouvais Bill Mahder – le compositeur de musique – Joseph Di Mora, Evelyne Guillin – la créatrice des costumes – et, bien sûr, Farid Paya. Farid Paya et sa façon si particulière de guider les comédiens, de les conseiller, de leur donner les indications nécessaires pour qu'ils atteignent à un jeu organique, engageant tout le corps, et, ainsi, façonnent leurs gestes, leurs paroles au plus juste de ce que demande le personnage qu'ils doivent incarner... Je me souviens de plusieurs interventions qui m'ont émue au point que j'ai griffonné sur un bout de papier, à toute hâte, quelques mots qui me paraissaient lumière mais qui, relus aujourd'hui, hors de l'instant, ont un peu l'air de fleurs mises à sécher dans un livre et qui, tirées de leur abri de papier, ont perdu leurs couleurs. Ils ont gardé leur puissance de sens mais n'ont plus cette vibration que seule confère une énonciation "sur le vif" et dans l'énergie de l'échange. Mais je sais qu'il me suffira d'entendre à nouveau la voix de Farid Paya pour que ces souvenirs griffonnés reprennent sève.

 

 

La première...

 

Aura lieu le mardi 8 mai. Il n'y en a plus pour très longtemps. Depuis plusieurs jours déjà, les affiches du spectacle peuvent se  voir en maints endroits de Paris. J'imagine que les ultimes répétitions se déroulent dans une ambiance plus fébrile que de coutume, malgré le réconfort qu'apporte un travail mené avec des compagnons de route dont la plupart sont des fidèles de longue date car les questions doivent être nombreuses à préoccuper les membres de la compagnie: ce spectacle, qui sera comme un baptême de renaissance, portera-t-il les traces des tourmentes traversées, des difficultés, psychologiques et matérielles, qu'il a fallu vaincre pour parvenir à créer à nouveau? Le public sera-t-il présent qui n'a plus, comme au temps du Théâtre du Lierre, un lieu à portée de pas pour garder le contact avec les artistes et partager avec eux quelques moments de convivialité?

Avant même de voir Rostam et Sohrâb on peut s'informer sur l'actualité de la compagnie du Lierre grâce à ses coins de Toile: un site ici, et une page Facebook là.


 

Rostam et Sohrâb
Texte de Farid Paya, d'après le Livre des Rois, du poète iranien Ferdowsi
Mise en scène:
Farid Paya, assisté de Joseph Di Mora
Scénographie:
Farid Paya et Evelyne Guillin
Avec:
Vincent Bernard, Cédric Burgle, Guillaume Caubel, Marion Denys, Thierry d’Armor, Xavier-Valéry Gauthier, Jean-Matthieu Hulin et David Weiss
Musique:
Bill Mahder
Costumes:
conçus par Evelyne Guillin, réalisés par José Gomez

Maquillages:
Michelle Barnet
Lumières:
Jean Grison
Durée:
2 heures

 

Représentations du 8 mai au 6 juin au Théâtre 13 côté "Seine", 30 rue du Chevaleret - 75013 Paris.


NB – Pour réserver ses places, il faut s'adresser directement à la compagnie du Lierre soit par téléphone – au 01.45.86.55.83 – soit en passant par le site de la compagnie car, est-il précisé, "le Théâtre 13 n'assure pas la billetterie". 

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Publié par Yza - dans Billets
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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 17:13

J’ai fait la connaissance de Sandra Zemor quand elle a exposé ses nus au théâtre du Lierre. Depuis nous nous voyons régulièrement – souvent, quand son travail le lui permet, elle m’accueille dans son atelier, où j’ai l’insigne plaisir de contempler ses œuvres. Elle possède, je crois, l'art de convier la lumière, qui sourd même de ses toiles noires: on ne la voit pas mais on la sent. Et aussi celui de pouvoir signifier sans se perdre dans l'ornementation: fi des superfluités – c'est une essence qu'elle fixe avec son pinceau. L'essence d'un instant, d'une pensée, d'une émotion… d'un corps, d'un paysage, ou d'une ville. Ses dessins m’ont souvent évoqué une calligraphie essentielle – qui signifie sans représenter, tels les mots – et ses toiles des nappes de brume où tour à tour la lumière et la nuit se seraient égarées avec, parfois, l’entaille d’une ouverture qui semble indiquer un chemin à prendre ou à laisser.

Lors de notre toute première rencontre ,tandis que nous devisions autour d’une tasse de thé je lui avais demandé s’il lui arrivait d’écrire. Je ne sais plus pourquoi la question m’était venue aussi naturellement alors que je conversais avec une artiste peintre – peut-être à cause de ces parcelles de papiers imprimés intégrés à certaines de ses toiles qui me suggéraient une sensibilité particulière au texte? Ou bien parce que j’avais vu, lors de cette exposition au Lierre, quelques exemplaires du livre Jérusalem ou la princesse disparue, où le texte de Rabbi Nahman de Bratslav est accompagné de ses dessins? Non, vraiment je ne sais plus. Je me souviens en tout cas que Sandra m’avait répondu qu’elle écrivait des poèmes mais n’avait encore jamais osé les montrer. Toiles et dessins oui, mais les poèmes, non. Pas encore. Plus tard, peut-être… Je crois me souvenir également– puisse-t-elle me pardonner si mon souvenir trahit ses propos – qu’elle m’avait expliqué s’exprimer en français, en anglais ou en hébreu selon ce qu’elle avait à dire car, pour elle, les particularités sonores, syntaxiques et graphiques de chaque langue assignent celle-ci à une "parole" particulière, la destinent à véhiculer un sens qui ne s’accorde pas avec n’importe quel "vouloir-dire".

Aujourd’hui Sandra a franchi le pas: elle offre ses poèmes à lire. Grâce au soutien de la galerie vénitienne Eufemia – là même où elle a exposé ses œuvres en octobre dernier – elle publie un premier livre où ses vers côtoient ses dessins: Venezia. Cet ensemble est constitué depuis un certain temps déjà mais la conjoncture difficultueuse n’avait guère été favorable à l’édition d’un livre d’artiste… Maintenant il existe. Qu’à travers ces quelques lignes je sache remercier son auteur, et tous ceux qui ont œuvré à sa publication.
 

 

venezia-couvTN2.jpgUne courbe blanche est peinte dans le noir de la première de couverture – le cercle n’est que partiellement tracé – il ne faut pas le fermer pour que puisse entrer la vie, passer le souffle. Passage qui se paie au prix d’une perfection jamais atteinte mais visée, toujours à trouver. La nuit est entaillée de lumière: la voie s’ouvre pour que l’on entrevoie dans la nuit, et de très loin, Venise. La ligne est circulaire comme si un objectif en œil-de-poisson s’intercalait entre qui dessine en écrivant et l’horizon, dentelée de petites silhouettes. À l’orée du poème l’heure est à la flottaison. L’âme se cherche une voix, le ciel un chemin pour s’éloigner de la mer – de l’un à l’autre Venise, où se cherche l’autre, se tient en suspens au long d’un tracé d’encre qui en matérialise l’essence. Point de canaux ni de pallazzi figurés, ni de bateaux, mais ils sont , tout entiers tenus dans ces traits minces – si minces qu’ils esquissent à peine, si denses qu’ils signifient les choses avec une évidence lumineuse.
Puis, par lambeaux lents, l’obscurité de la nuit se détache – s’écoule, vaguement teintée de bleu, telle l’encre en surplus du pinceau que l’on égoutte, pour ne plus laisser visible, sur le blanc cru de la page, que les traces de la ville à l’horizon. De temps à autre des vers font entendre une quête, la conjuration d’une absence. Quand enfin le but semble atteint – I found you – alors des nappes de matière, textures et couleurs jouant ensemble, s’installent peu à peu dans le silence du blanc jusqu’au scellement des retrouvailles – You found me.

 

Les mots sont peu nombreux – trois ou quatre vers brefs, en divers endroits sur la page, humbles et n’attirant pas d’abord le regard que happe le dessin, tout entouré de ce blanc silencieux, éblouissant, qui règne. Les mots cependant s’imposent à l’esprit – ils sont murmures; ils habitent l’espace sans le troubler comme les paroles habitent la mélodie d’une chanson. Ces vers sont en anglais – sans doute parce que les sonorités fluides de cette langue, et ses constructions, moins contournées que celles du français, s’harmonisent à merveille avec leur ténuité qui épouse celle du dessin.

 

Je n’ai pas lu ce mince livre – je me suis recueillie en lui come je l’aurais fait assise en quelque lieu sacré.
Captation d’une attente, d’une quête, il est comme le temple d’un espoir. De la nuit à la matière densifiée de la présence enfin éprouvée en passant par l’éclatante blancheur du cheminement ponctuée de la trace à peine tangible de silhouettes entraperçues, de page en page Sandra écrit ici de cette même encre avec laquelle elle peint et dessine: celle qui d’un seul trait ou d’un seul mot fait advenir le sens et conjure le vide. Sans représenter, au-delà du leurre des apparences données.

 

 

Sandra signera son livre Venezia le mercredi 28 mars à partir de 20 heures au bar La Belle Hortense*. À cette occasion, quelques-unes de ses toiles seront accrochées qui resteront exposées jusqu'au 3 avril.

 

* La Belle Hortense
31 rue Vieille du Temple 
75004 Paris. Tél.: 01.48.04.71.60.

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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 14:53

À la faveur d'une interview qu'elle m'a récemment accordée (qui sera prochainement mise en ligne), l'éditrice Diane de Selliers, abordant le problème des livres dits "défraîchis", a évoqué une polémique qui a été soulevée à la fin de l'année dernière, lors de la braderie annuelle qu'organise chaque année au début du mois de décembre l’École nationale des beaux-arts de Paris.

 

Cette manifestation permet aux éditeurs d’art de vendre directement au public et à prix réduit les livres que les libraires leur ont retournés – parmi eux les exemplaires non vendus qu’ils ne peuvent stocker, et "les défraîchis", qui sont des ouvrages neufs mais abîmés: des manipulations peu soigneuses ont endommagé les reliures, enfoncé des coins, lésé les dos… une exposition prolongée en vitrine a gâté les couleurs du coffret ou de la couverture… Parfois les blessures atteignent le livre malgré le film protecteur qui n’a même pas été ôté – des éraflures, une déformation des plats qui ont trop brutalement rencontré d’autres livres… Ces lésions, qui pourront n’être pas trop graves pour un volume d’édition courante destiné à une vie de baroudeur – trimballé au fond d’un sac, dans une poche de veste, partout où son lecteur voudra l’emmener – sont des dommages irréparables pour un livre d’art, font de lui une "gueule cassée" que l’on ne peut plus vendre au prix fort parce que ce prix, généralement élevé et certes justifié par la noblesse des matériaux, la qualité de fabrication, le temps que sa réalisation a exigé, donne à l’acheteur le droit de l’attendre irréprochable. Pourtant, une balafre sur un coffret n’empêche pas l’ouvrage qui se trouve à l’intérieur de demeurer magnifique. Mais ce sont là des subtilités auxquelles, semble-t-il, les urgences et les exigences, souvent aberrantes, du système économique empêchent de s’arrêter. Alors les invendus, s’ils n’ont pas la chance de rejoindre le circuit des solderies, sont pilonnés. Une horreur pour quiconque aime les livres et qui frémira à la seule idée qu’un mauvais roman à trop gros tirage imprimé sur du mauvais papier habillé d’une méchante couverture puisse être pilonné. Comment, alors, ne pas se révolter à l’idée que des ouvrages d’art puissent être pilonnés! Diane de Selliers a toujours refusé que ses livres connaissent ce triste sort:
Chez les diffuseurs, il y a, pour les livres comme les nôtres, un service spécial, qui reprend tous les livres un par un et qui, en fonction de leur état, tâche de les reconditionner. Alors nous fournissons des réserves de codes barre, des coffrets vides… autant d’éléments pour que l’on puisse restaurer nos livres. Si la restauration est impossible, on nous les renvoie parce que nous ne voulons pas qu’ils soient pilonnés: chaque livre qui sort de notre maison est aimé, respecté; non seulement il est beau, mais il est le fruit de longues recherches, d’un travail extrêmement minutieux. C’est insupportable de savoir des livres comme ceux-là – et tous les livres en général, même médiocres – promis au pilon. Mais alors que faisons-nous de ces livres? Les caves se remplissent vite! Et la loi nous interdit, sauf dans des conditions extrêmement précises, de les vendre directement à prix réduit. Alors nous en donnons aux hôpitaux, aux bibliothèques, aux libraires qui ont besoin d’exemplaires de démonstration… Et cette braderie de l’École des Beaux-arts est pour nous une magnifique opportunité de rendre accessibles à des lecteurs peu fortunés – des étudiants notamment – des livres encore beaux malgré qu’ils soient "défraîchis".


La dernière braderie, qui a eu lieu les 3 et 4 décembre derniers, a déchaîné la colère des libraires parisiens qui ont crié à la concurrence déloyale: c’est en effet en novembre et décembre, à l’approche des fêtes de fin d’année, qu’ils réalisent la quasi totalité de leurs ventes de beaux-livres. Sans ce chiffre d’affaire, leur situation se précarise encore quand elle est déjà difficile pour beaucoup d’entre eux. Comment vendre au "prix éditeur" ces livres d’art si, pendant cette période qui est pour ainsi dire la seule où ils peuvent espérer les vendre, le public trouve à côté de leurs boutiques les mêmes ouvrages à moitié prix? À quoi Diane de Selliers a répondu:
J’entends tous vos arguments, et je suis très sensible aux difficultés des libraires mais alors que faisons-nous de nos livres défraîchis si nous ne pouvons ni les vendre à prix réduit, ni les stocker, ni accepter de les faire pilonner?


La solution qu’elle a proposée serait d’organiser la braderie à une autre période de l’année. La clientèle habituelle des librairies continuerait ainsi à y acheter ses cadeaux de fin d’année tandis que les lecteurs qui achètent de toute façon des livres d’art quelle que soit la période pourraient bénéficier de ces prix cassés sans lesquels nombre de ces ouvrages précieux pour eux leur resteraient inaccessibles.
Sa proposition sera-t-elle entérinée? En attendant qu’une décision soit arrêtée qui satisfera les libraires, les éditeurs, les lecteurs désargentés… et le législateur, Diane de Selliers vend à prix réduit, pendant quelques jours encore dans sa boutique*,  ses livres défraîchis qui ne sont plus commercialisés.

 

* L'offre prendra fin le mercredi 29 février. Pour en profiter, il faut se rendre au 20 rue d'Anjou, 75008 Paris. Tél.: 01.42.68.09.00. 
Une visite à la boutique permet de voir les livres, de feuilleter les exemplaires de démonstration – l'on prend ainsi la mesure de leur exceptionnelle qualité. Une exploraion préalable du site internet de la maison fournira un bel aperçu du catalogue tant sont belles, précises et développées les présentations concoctées pour chaque ouvrage.

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20 décembre 2011 2 20 /12 /décembre /2011 18:10

ciment TNDepuis le 4 novembre et jusqu'au 30 décembre, les vendredi et dimanche soirs de chaque semaine, la compagnie Messaline joue une adaptation de la pièce de Heiner Muller, Ciment, au théâtre Pixel, dans le 18e arrondissement de Paris. J'ai vu le spectacle dimanche dernier et, comme il ne reste plus que deux représentations programmées les vendredis 23 et 30 décembre (le théâtre fait relâche le dimanche 25) –   j'écrirai brièvement. Peu de phrases, juste l'essentiel, pour tâcher de convaincre ceux qui les liront d'aller voir Ciment. Je les espère nombreux, ces convaincus, mais il faut préciser que la jauge de la salle est, à vue de nez, d'une cinquantaine de places. Dire peu, donc, sans m'arrêter sur le texte ni sur ce qui, dans la mise en scène, m'a séduite – car j'aurai l'occasion d'y revenir sous peu.

 

Le sujet: après la guerre civile, en Russie, le soldat bolchevik Gleb Tchoumalov rentre dans son village. La cimenterie où il travaillait n'est plus en activité, et sa femme, Dacha, a confié leur fillette Niourka au foyer des enfants pour pouvoir être plus active au sein de la "commission des femmes", qu'elle a rejointe afin d'œuvrer à la réussite de la Révolution. Au fil des scènes, on voit se développer les conflits entre bureaucrates et militants – les idéologues sont confrontés aux principes de réalité, les "spécialistes" aux travailleurs. L'opposition n'est plus seulement entre bourgeoisie et prolétariat. Le pouvoir soviétique naissant doit faire face à la misère, aux tensions qu'elle génère. Au milieu de ce contexte chaotique des drames privés se creusent dans les foyers; on assiste, surtout, à la désagrégation du couple que formaient Dacha et Gleb, alors même qu'ils sont tous deux profondément communistes.
Les idéaux révolutionnaires autant que l'avenir de la révolution sont questionnés, et les engagements individuels, et la notion de famille… Des interrogations qui dépassent le moment historique que ressuscite la pièce. Celle-ci est sombre, dure, et les comédiens de la compagnie Messaline invitent cette âpreté sur la scène avec une puissance d'incarnation exceptionnelle. On s'empoigne, on se jette à terre, on se fusille du regard sans retenue... mais c'est encore quand, à voix brisée, quasi blanche – parfois à peine un murmure – sont évoqués les tortures, les viols, les souffrances de toutes sortes fussent-elles d'humbles tourments, que les interprètes parviennent à faire vibrer le plus intensément l'extrême violence véhiculée par le texte.


La pièce de Heiner Muller a, par bien des aspects, une dimension épique. Marion Descamps la met en valeur par sa mise en scène, et les comédiens, par leur formidable interprétation, la renforcent encore. Ils sont treize pour faire courir le souffle de l'épopée sur le plateau… Leur performance est d'autant plus remarquable que la scène est minuscule. Ils y font tenir leur décor, leur énergie, et tirent un admirable parti de cet espace restreint, de surcroît dépourvu de coulisses.  

J'ai quitté la salle enthousiaste. Tout en me disant que ce spectacle mériterait bien d'être accueilli sur une scène plus vaste et d'être vu par un large public. J'espère que ces représentations "pixelles" vont amorcer une belle carrière pour ce Ciment-là...

 

 

Ciment
d'après la pièce éponyme de Heiner Muller  

(traduction française de Jean-Pierre Morel, publiée aux éditions de Minuit)

Mise en scène et scénographie:
Marion Descamps
Avec:
Paul Besson, Vincent Cheikh, Stéphane Dennu, Marion Descamps, Cécile Galissaires, Vivien Guarino, Florian Laforge, Mélodie Le Blay, Charlotte Paumelle, Solenne Rodier, Margaux Rossi, Elie Taïeb, François Telombre
Costumes:
Emmanuelle Ballon
Création lumières:
Florian Laforge
Durée:
1h30

 

Le spectacle s'est joué du 4 novembre au 30 décembre 2011 les vendredis et dimanches à 19h30 au théâtre Pixel – 18 rue Championnet, 75018 Paris.

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 10:09

Je suis rarement l’actualité de près. J'ai continué de m'en éloigner quand les journaux télévisés – mes principales sources d'information – ont commencé à consacrer une large part de chacune de leurs éditions aux discours, programmes et autres "menus de campagne" des candidats à la prochaine élection présidentielle. J’ai atteint ce point de lassitude que même les rouges et les verts me déçoivent… passons. Je n’ai donc appris que mardi dernier en soirée, par un courriel émanant du service "communication" des éditions Actes Sud, le décès d'Hubert Nyssen, survenu le 12 novembre en sa maison du Paradou. Il avait, ajoute-t-on, souhaité que sa disparition ne soit rendue publique qu'après les obsèques qui ont eu lieu le 15 novembre au matin. La nouvelle ne m’a guère surprise; je la redoutais depuis que j’avais vu s’interrompre le fil quotidien des Carnets qu’il publiait sur son site, pages dans lesquelles il mentionnait, de plus en plus souvent, diverses souffrances. Ses notes se sont espacées dès l’automne 2010, la dernière qu’il a écrite date du 24 janvier 2011. J’avais d’abord espéré qu’il s’agissait d’une absence momentanée et que la vigueur finirait par lui revenir. Mais le silence a persisté; février a passé, puis mars, avril… et les Carnets restaient vierges. "Il doit être bien las, sans doute gravement malade, pour ne plus se délier les doigts sur le clavier de son ordinateur ", ai-je pensé à maintes reprises.
Aura-t-il
seulement pu, avant d’être trop fatigué, sortir de sa période de quarantaine le roman auquel il travaillait en 2010 et dont ses Carnets portent trace, qu’il avait intitulé L’Orpailleur? Peut-être des publications posthumes me répondront-elles bientôt…  

 

grenier-au-noir.jpgCette disparition me bouleverse bien que je n’aie pas eu l'honneur de compter parmi ses familiers – collaborateurs, amis, complices, admirateurs, disciples… À titre professionnel je ne l'ai même rencontré qu'une seule fois, le 2 juin 2008: je devais écrire un article pour la revue belge Le Carnet et les instants qui commémorât le trentième anniversaire de la maison qu'il avait fondée. À cette occasion, il avait accepté de me recevoir pour me raconter "l'aventure Actes Sud" et m'avait fixé rendez-vous chez lui, dans son mas provençal sis à quelques kilomètres d'Arles. J’ai gardé de cette entrevue un souvenir prégnant. D’abord parce qu’être ainsi admise à son domicile m’est apparu comme un privilège. Et parce que les heures que j’ai passées à l’écouter dans son Grenier ont été d’une qualité rare – mais, en quelque dix années de rencontres et d’interviews j’ai connu beaucoup de moments aussi intenses. Celui-ci pourtant a laissé une empreinte d’une profondeur unique, à cause d’une émotion singulière et inattendue…
Quand, aux alentours de 13 heures, mon interlocuteur s'est avisé qu’il était peut-être temps de clore l’entretien, il pleuvait. Estimant qu’attendre le car pour Arles sous la pluie n’était pas très agréable, il me proposa de retser déjeuner. Après quoi sa femme me ramènerait en voiture à mon hôtel. Sollicitée, elle accepta tout de suite et voilà que je finissais cette interview attablée en compagnie d’Hubert Nyssen et de Christine Le Bœuf, bavardant avec eux de choses et d’autres comme feraient de bons amis. Alors que nous nous voyions pour la première fois! J’en étais tout émue. Et mon trouble s’accrut parce qu’en voyant mes hôtes se sourire et se regarder pendant que nous conversions, j’ai senti vibrer entre eux cette même tendresse qui unissait mes grands-parents chez qui, enfant, je passais toutes mes vacances. Pour intempestives qu’aient été ces réminiscences elles n’en furent pas moins douces, et je ne remercierai jamais assez juin d'avoir été si peu estival en cette année 2008…


Avant les retours de souvenirs, il y avait eut des leçons… Au cours de l’entretien Hubert Nyssen a maintes fois évoqué les conseils qu’il prodiguait à ses collaborateurs ou bien aux jeunes écrivains peu aguerris; telle une abeille butinant, je mémorisai avec soin tout ce que je pensais devoir m’être utile. Par exemple cette recommandation de ne jamais s’astreindre à lire l’intégralité d’un manuscrit qui rebute: plutôt que d’alimenter son exaspération en poursuivant une lecture désagréable, mieux vaut tâcher de déterminer pourquoi on est rebuté. Ou bien cet exercice un peu rébarbatif de prime abord mais excellent pour forger la manière de quiconque prétend "écrire": choisir, chez l’un de ses auteurs préférés, un passage que l’on affectionne puis le recopier à la main et à la plume – "Pas au stylo bille: à la plume, c’est important!", avait-il martelé – en prenant soin de ne rien omettre, ni ponctuation, ni alinéa. Je me suis amusée, quelques jours plus tard, à recopier, à la main et à la plume ainsi qu’il le préconisait, un passage d'À La Recherche du temps perdu. L’effet a été magique: à chaque mot tracé sur la feuille de papier je sentais s’ouvrir devant moi un nouvel accès à la phrase proustienne; il me semblait voir saillir des articulations secrètes, souterraines, que la lecture ne m’avait pas révélées. Et, ô surprise… l’exercice m’a montré un défaut – entre deux points, la très longue phrase était ponctuée de telle sorte qu’à un moment de l’énoncé se faisait attendre un mot, verbe, substantif ou adjectif je ne sais plus, qui ne surgissait pas. La faille est minuscule; j'ignore s’il faut l’imputer à Proust ou bien à un relecteur inattentif mais je suis convaincue que même une lecture des plus minutieuses serait demeurée impuissante à mettre au jour cette fissure.
Aujourd’hui encore, je fais mon miel de ces précieux pollens butinés au Grenier. Précieux au point que je me suis crue quasi miraculée, fécondée par eux et capable enfin de commettre un récit complet, montrable, qui dépassât le stade du brouillon et fût, après quelques mois de travail, susceptible d’attirer son œil de lecteur intransigeant, de lui donner envie de me prodiguer ses patientes remarques – retour d’Arles je m’imaginais devenir un jour l’élève d'Hubert Nyssen. Il n’en a rien été; je n’ai pu que rédiger l’article prévu, paru dans le numéro 153 du Carnet et les instants, et préparer une transcription publiée in extenso sur lelitteraire.com
(le premier volet est à ouvrir ici, à partir d'où l'on se dirigera vers les trois autres). Je crois que ces textes lui ont plu ce qui, pour moi, est déjà magnifique. 

 

À la suite de cette rencontre mémorable je me suis mise à lire assidûment ses Carnets, longs paragraphes mêlant événements familiaux, souvenirs, réactions face au monde qui va – ou ne va pas et c’était alors des colères canalisées par une prose ciselée – humeurs météorologiques décrites avec poésie et humour… Par plaisir de jouir de son écriture ailleurs que dans ses romans, mais aussi parce qu’en revenant ainsi virtuellement au Grenier, j’avais l’impression de revivre ce que j’avais éprouvé ce 2 juin 2008. Très souvent ce qu’écrivait Hubert Nyssen me donnait envie de réagir, de lui écrire en retour – mais ces mots qui se pressaient longtemps sur d'improbables brouillons finissaient en général à la corbeille car, à chaque fois, je me disais qu’ils étaient indignes d’être envoyés à un homme qui maniait la langue française avec autant d’exigence et de virtuosité. Quelques courriels lui sont tout de même parvenus, rédigés comme sur la pointe des pieds – et toujours j’ai reçu des réponses, certes brèves mais où, en peu de mots, se tenait blotti le témoignage que j’avais été lue avec attention et bienveillance. Parfois, une seule phrase m’arrivait – elle était aussi vaste que le geste avec lequel on ouvre la porte de sa maison à un ami. Peu à peu, pourtant, mes messages se sont raréfiés: je devinais, dans les pages des carnets de moins en moins remplies, une fatigue croissante, et j’osais d'autant moins lui écrire, craignant d’être importune. Peut-être ne l’aurais-je pas été. Peut-être que… voire que… Mais les choses en sont là: je n’ai pas su entretenir ces liens ténus qui ont couru à travers la Toile – en ai-je seulement mesuré la valeur?


Tout cela est un piètre tissu de mots qui, je le sens bien, n'exprime pas avec la justesse recherchée mon émotion ni la prégnance des leçons que j'ai retenues de lui. Alors j’y ajoute cette image. Une sorte de lueur m’a traversée en la retrouvant quelque part dans mes archives photographiques: ce que j'éprouve ressemble assez à cette obscure rose fanée. Une désolation courbe, pareille à  la longue révérence que tire un saule pleureur penché comme pour s'y noyer au-dessus d'une rivière.  

 

grenier-au-noir2.jpg

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 08:37

affiche-festival-TN.jpgDepuis le 9 septembre et jusqu’au 19 novembre 2011, le théâtre parisien Le Ranelagh*, dirigé par Catherine Develay, propose un Festival Obaldia. À l'origine de cette manifestation, nul événement particulier ni anniversaire décennal d'aucune sorte; rien autre que le désir – et le plaisir – de rendre hommage au grand écrivain qu'est René de Obaldia. Et le célébré de se réjouir de l'initiative, d'un ton plein de cet humour fin, décalé, qui le caractérise:

Ah, quel bonheur! écrit-il dans le dossier de présentation. Trop souvent on honore les auteurs une fois qu’ils sont morts. L’originalité, ici, c’est que les festivités autour de l’œuvre de Obaldia ont lieu de son vivant (dernièrement, je l’ai encore rencontré).
Six spectacles différents vont à tour de rôle occuper l'affiche du théâtre en ce début d'automne – trois œuvres dramatiques,  une adaptation du recueil poétique Les Innocentines et deux florilèges de textes – accompagnés d'une série de lectures, programmées un lundi sur deux à 21 heures. En outre, les spectateurs qui n'auraient pas le bonheur de connaître textuellement René de Obaldia pourront quitter le théâtre avec l'un ou l'autre de ses livres sous le bras: quelques-uns d'entre eux les attendent, bien exposés sur une table muée pour l'occasion en librairie éphémère.

 

La générale de presse du spectacle ouvrant la programmation – Du vent dans les branches de sassafras, mis en scène par Thomas Le Douarec – a été marquée, après les saluts, par une chaleureuse intervention de Patrick Préjean (John-Emery Rockefeller dans la pièce); il appela sur la scène René de Obaldia, qui prononça à son tour quelques mots, et salua Michèle Morgan, présente quelque part dans la salle – elle est en effet la marraine du festival... et la cousine de l’auteur! La grande comédienne n’a pas rejoint ses camarades sur le plateau; elle a simplement lancé depuis sa place d’une voix qui avait l’air de rire encore qu’elle avait passé une formidable soirée… Bien qu’elle n’ait pas quitté son siège, il était cependant facile de deviner où elle était assise: au point de convergence des lignes invisibles qui prolongeaient les téléobjectifs géants qu’une poignée de photographes tout d’un coup levés comme un seul homme braquaient sur elle, faisant crépiter leurs flashes en rafale… Joie, émotion, et vibrants applaudissements du public: le festival a été dignement inauguré.

 

Les mystères du Kentucky –
ou comment la fortune vint aux Rockefeller sassafras-TN.jpg

 

Essayer de raconter ce qui se passe entre la ritournelle inaugurale – la "chanson du bœuf corné", celui qu’en anglais on met dans son assiette sous le nom de corned beef, tant apprécié du cow-boy affamé – et la scène finale où l’on décompte, hypnotisé par la vision, les puits de pétrole surgissant au fond d’une boule de cristal (en fait une de ces boules à facettes parure obligée des boîtes de nuit) relève de la gageure. D’abord parce que les événements pullulent en un joyeux débordement: en trois actes et sans quitter la maison des Rockefeller, on s’attable, parents et enfants se disputent comme dans n’importe qu’elle famille réunie pour le repas, on fume le calumet de la paix, on est attaqué par les Indiens, une enfant naturelle retrouve son père et épouse l’homme de sa vie avant d’expirer, un beau ténébreux fait son entrée (fracassante, of course) et séduit la fille du patriarche, on meurt, on ressuscite, on déclame et l’on chante, le tout sur fond d’extases extralucides quasi orgasmiques provoquées par les révélations d’une boule de cristal (qui n’est pas en cristal). Et puis ce serait réduire à une histoire, fût-elle à aspérités multiples, un pur bijou textuel, fourmillant d’allusions, de références, où les fleurs stylistiques se cueillent jusque dans les didascalies alors même qu’elles ne s’entendent pas sur scène.

 

Pas question de raconter l’inénarrable, soit. Mais au moins puis-je en quelques mots saluer le travail de Thomas Le Douarec, qui résonne formidablement avec la luxuriance du texte. Il amène sa part d’allusions, parfois très contemporaines – on entend passer le nom de David Guetta dans une de ces répliques où les mots s’envolent mus par leurs seules sonorités – et ne lésine sur aucun effet. Lumières, jeux d'ombre, bruitages, (ah… le tintement du crachat au fond du crachoir invisible…), musique enregistrée se complétant de morceaux joués en direct, intermèdes chantés en chœur ou en solo – et avec quel talent…. C’est du théâtre total, formidablement réjouissant et magnifiquement interprété par des comédiens qui tous respirent la joie de jouer.
Thomas Le Douarec signe là sa deuxième mise en scène de ce délectable "western français". Il annonce, dans sa note d’intention, qu’il va entièrement [se] libérer de sa première mise en scène, changer de comédiens, de costumes et de décors. Et qu’il entend proposer un spectacle qui soit l’équivalent des comédies-ballets en vogue à la cour au temps de Molière. Quelque chose me dit que, de ce côté-là, il a remporté son pari.
 

 

 

Du vent dans les branches de sassafras
Mise en scène :
Thomas Le Douarec
Avec :
Mehdi Bourayou, Michèle Bourdet, Charles Clément, Marie Le Cam, Philippe Maymat ou Thomas Le Douarec, Christian Mulot, Patrick Préjean, Isabelle Tanakil
Lumières :
Pascal Noël
Costumes :
Argi Alvez pour les Mauvais Garçons
Décor :
Claude Plet
Musique :
Mehdi Bourayou
Durée :
1h50

Jusqu'au 19 novembre. Du mercredi au samedi à 21 heures, le dimanche à 17 heures.

 

 

Balade en  rouge et noir, par un académicien verdoyant obaldia-sur-scene-TN

 

René de Obaldia seul en scène invitant le public à une balade guidée au fil de quelques extraits choisis de son œuvre: cela promettait d'être un moment théâtral et humain exceptionnel. C'en fut un. À ne rater sous aucun prétexte...

 

Le rideau se lève sur un décor qui en impose, un peu solennel peut-être avec ces grandes photographies noir et blanc suspendues à leur fil tenant au plafond, bordées du même rouge que l’étoffe satinée dont est recouverte, à grands flots drapés, la table derrière laquelle René de Obaldia est assis, de noir vêtu et le buste droit, souriant. Face à lui reposent des livres éparpillés, sans doute de façon très calculée, faussement improvisée. Une lumière pleine baigne la scène, l'atmosphère est à la franche convivialité, au diapason du "Chers amis" dont René de Obaldia gratifiera plusieurs fois les spectateurs. L'adresse touche; elle n'est pas un artifice oratoire: par le ton qu'il emploie et la douceur de sa voix on se sent véritablement, sinon en amitié du moins en étroite complicité avec l'écrivain.

 

Pendant une heure il nous conduit à travers sa vie et ses textes, tantôt lisant, le regard baissé sur des feuillets que l’on entraperçoit derrière les replis rouges, tantôt levant les yeux droit vers nous pour raconter une anecdote et alors la parole se libère, s’enrichit de ces petits signes propres au discours oral et l’envie est presque là d’engager avec lui la conversation. Allant glaner dans ses écrits comme un magicien puise dans son chapeau une poignée de pensées aphoristiques et lapidaires qui font briller les incongruités de la vie et du langage, de larges extraits de ses pièces, de ses romans, il lit en jouant des intonations et des inflexions vocales avec autant d’aisance qu’il s’amuse avec les ressources de la langue écrite. Il s’interrompt de temps à autre pour livrer une "petite histoire", un souvenir… et les mots de prendre le ton de la confidence. Son art de dire fait merveille quand il s’agit de se glisser dans la peau de cet instituteur au drôle d’accent que fascine "Le plus beau vers de la langue française" – un alexandrin aux pieds parfaits: Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. Quel régal d’entendre sa voix caracoler sur les assonances, allègre, vive, s’élever, se poser sur une syllabe puis repartir – comme un geai folâtre et pas gélatineux vraiment. C’en est un autre de l’écouter imiter, au détour de deux ou trois répliques, Michel Simon se préparant à endosser le rôle de John-Emery Rockefeller…
On se délecte de son humour tout en finesse, on rit beaucoup. Mais pas toujours: parfois le propos s’assombrit – par exemple quand il lit ce passage du Centenaire, où le personnage interpelle Agnès, sa défunte épouse qu’il a tendrement aimée. Ou quand il évoque sa captivité en Pologne, pendant la Seconde Guerre mondiale;
parce qu’il n’y avait que cela sur quoi il pût écrire il lui fallait arracher des lambeaux de papier à des sacs d’emballage pour garder trace des poèmes pour enfants qu'il tâchait alors de composer et qui deviendront, plus tard, Les Innocentines.  

 

Quand à la fin il se lève, sous les ovations des spectateurs, il rayonne et l’on applaudit de plus belle. En le voyant rejoindre les coulisses à petits pas, le cœur se serre un peu, quand même – l’ombre du grand âge se profile que sa voix et sa présence avaient réduite à néant.
Chapeau (très, très) bas, monsieur l’Académicien-encore-vert: en plus d'être un grand écrivain vous êtes un formidable diseur. Vous avez offert au public, avec une insigne simplicité, un intense moment de drôlerie et d'émotion. Merci.

 

Obaldia sur scène
Montage d'extraits de textes et d'anecdotes conçu et dit par René de Obaldia.
Représentations un lundi sur deux à 19 heures soit les 3, 10 et 31 octobre, puis le 14 novembre.

 

 

* Le théâtre Le Ranelagh est situé 5 rue des Vignes, dans le 16e arrondissement de Paris. Le site du théâtre, très bien conçu et agréable à visiter, donnera à ceux qui ne le connaissent pas un avant-goût virtuel de ce lieu exceptionnel. Vous y trouverez, en outre, toutes les informations dont vous pourriez avoir besoin pour suivre le Festival Obaldia.

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 09:20

affiche_salieriTN.jpgPour moi dont la culture musicale avoisine le zéro absolu, le nom de Salieri n’est rien autre qu’une ombre vague accolée au nom de Mozart, rescapée sans doute des quelques rudiments d’histoire de la musique que l’on m’a enseignés à l’école et dont j’ai gardé quelques restes loin enfouis. Je ne connais pas davantage la nouvelle de Pouchkine, "Mozart et Salieri", dont Jean Hache s’est paraît-il inspiré pour écrire sa pièce Salieri, le mal-aimé de Dieu. Pourtant je n’ai pas hésité à demander une invitation en découvrant qu’il y en avait à disposition dans le n° 193 de la gazette En attendant…* – la lecture de la brève présentation figurant sur le site du Lucernaire avait suffi à piquer mon intérêt. Et ce à quoi j’ai assisté m’a véritablement comblée…

 

Des volets de bois tout écaillés entrouverts sur de solides barreaux ferment chaque côté de la scène et encadrent un mobilier rudimentaire – un banc, une bassine, un guéridon… C’est la chambre d’asile où Salieri vit ses dernières années. Lorsque celui-ci paraît, le spectateur le découvre vieilli et débraillé, s’apprêtant à prendre un bain de pied. Il est vêtu d’une chemise à jabot de dentelle dont le décolleté n’est pas fermé et qui pend par-dessus une culotte portée sans bas. Son corps est maigre, légèrement voûté, son visage émacié; ses traits sont taillés à la serpe, creusés par des restes de céruse accrochés çà et là tels les vestiges d’une splendeur passée qui affleure, encore, dans le gilet brodé qu’à un moment il enfile, dont les riches motifs font pâlir davantage les tristes habits qu’il couvre en partie. Ses premiers mots sont empreints de lassitude – tout est fatigué: l’homme, les vêtements, le décor… Il vient d’être visité par deux de ses anciens élèves, Schubert et Beethoven. Cela le ramène en arrière; il se rappelle son passé. Peu à peu c’est un autre musicien, mort déjà, qui finit par occuper presque toutes ses pensées: Mozart. Mozart qui, parfois, lui donne la réplique – une voix off – avec autant de vigueur que s’il était là en chair et en os.

 

Salieri évoque ses origines, sa carrière, sa musique, son appétit sensuel grand encore qui lui fait trouver accorte la veuve de Mozart et regretter telle ancienne maîtresse – tendre fantôme suggéré par une silhouette qu’esquissent, encoignée derrière les barreaux, peut-être des rameaux desséchés ou bien des lambeaux d’étoffe, on ne sait pas très bien… Il parle de lui, mais surtout de Mozart, oscillant sans cesse, à l’égard de celui-ci, entre aigreur et admiration ardente – non, plutôt qu’oscillation entre ces deux pôles il faudrait parler de l’expression d’un sentiment complexe où, à la reconnaissance du génie mozartien et à la jalousie se mêle une mésestime de soi n’allant pas sans la conscience d’avoir tout de même du talent, à quoi s’ajoute une sorte de pitié envers un jeune prodige transformé en singe savant par son père… Comme Jean Hache excelle à dire tout cela! Outre que le texte est d’une extrême finesse, le jeu et l'élocution sont admirablement modulés. Les phrases sont si excellemment écrites et dites que, sans avoir pu les lire – je n'ai pas eu entre les mains le texte de la pièce, qui n'a sans doute pas encore été publié – quelques-unes me sont restées gravées en mémoire. À propos de Mozart, par exemple: Tout son être était musique (...) juste occupé à mettre ensemble des notes qui s'aiment, comme il disait. Puis, plus tard, après avoir évoqué sa mort: Quelle dérision! Le génie devenu marchandise ! Mais au moins on se souvient de lui… Et enfin cet ultime aveu d'admiration, qui clôt le spectacle avec un peu, encore, de cet humour qui le parcourt tout entier: L’heure de la soupe… Avec la musique de Mozart c’est ce que je préfère!

Tour à tour cynique, cinglant, pathétique, lubrique, geignard, imprécateur… le comédien incarne un Salieri animé d'émotions très diverses dont toutes les nuances sont exprimées. Le jeu est intense, la diction précise et juste qui donne à chaque mot, prononcé à la perfection et vibrant d’émotivité, sa plénitude! Habité par son personnage, Jean Hache irradie d’une présence magnétique. À travers la voix de Salieri c’est, au fond, un grand hommage qu’il rend à Mozart et, surtout, à la Musique.

 

Texte délectable, diction parfaite, interprétation magistrale, mise en scène remarquable: c'est un superbe moment théâtral dont on peut jouir sans rien savoir de la musique ni de ceux qui la font. Si, en revanche, on est mélomane averti, et fin connaisseur de cette page d'histoire où se croisent Salieri, Mozart, Bach, Schubert, Beethoven... alors sans doute aura-t-on l'impression de toucher au paradis. Si Salieri est convaincu de n'avoir pas été aimé de Dieu, il ne fait aucun doute que l'auteur-interprète a, lui, bel et bien été touché par quelque Grâce...  

 

 

Salieri, le mal-aimé de Dieu
Texte de Jean Hache
Mise en scène:
Jean Hache et Roland Hergault
Avec:
Jean Hache (Salieri) et la voix d'Emmanuel Ray (Mozart)
Son:
Jean-Michel Oberland
Lumières:
Roland Hergault
Costumes:
Ateliers de la Dame à la Licorne
Durée:
1 heure 10

Du mardi au samedi à 18h30 jusqu'au 27 août.

"Théâtre rouge" du Lucernaire - Centre national d'art et d'essai, 53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris Tél. : 01 45 44 57 34.

 

* Encore une soirée théâtrale que je dois à la gazette En attendant..., de Pierre François – cette lettre hebdomadaire envoyée le mardi par voie électronique et à laquelle on s'abonne gratuitement en s'inscrivant à earedac@maktoob.com. Chaque semaine une trentaine d'invitations en tout permettent de découvrir quatre ou cinq spectacles. Et deux courtes chroniques, l'une théâtrale, l'autre traitant d'une exposition, achèvent d'attiser les curiosités.


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