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29 septembre 2018 6 29 /09 /septembre /2018 11:06

Telle après-midi récente, je déambulais dans un jardin voisin, splendidement fleuri, baigné de cette lumière penchée typique des fins d’après-midi automnales et ensoleillées qui allonge les ombres et approfondit les teintes du sursaut de clarté que donne immanquablement la lente approche d’une obscurité (celle du crépuscule ou d’une sombre nue d’orage): il est 16 heures et le soleil achève par une radieuse inclinaison le règne sans partage qu’il a imposé à la journée tout entière. Nul doute qu’il y aurait là une abondante matière photogénique. Et certes autour de moi tout enchantait le regard, depuis la configuration des massifs jusqu’aux plus infimes harmonies dévoilées par les fleurs épanouies. Mais j’avais beau scruter les petites enclaves de réel qui à l’œil nu me paraissaient pouvoir être enfermées «dans le cadre» et s’y mouvoir en motifs signifiants, bernique: ce qu’en pensée je pouvais effectivement photographier ne résistait pas à l’épreuve du viseur et, sitôt l’œil calé derrière, ce qui s’y trouvait enclos était immanquablement frappé d’inanité.


Pourtant, croyant encore à la possibilité d’une prise de vue, je m’arrête en voyant, échappée d’une plate-bande et alanguie au sol, une inflorescence de dahlia au bout d’une tige plus torse que ses pareilles. Une inflorescence touffue, aux délicates nuances de rose thé, resplendissante en elle-même et magnifiée par ce qui l’entoure: végétalités bariolées et polymorphes, légers souffles de brise qui la font frissonner… sans compter les mille autres intangibilités, changeantes à chaque instant, dont la ceint l’univers. Je me suis longtemps attardée, me déplaçant de droite et de gauche, m’éloignant ou me rapprochant, troquant mon 50mm contre un 135 puis revenant au 50mm cette fois armé d’une lentille macro, debout au-dessus de la fleur visée ou au contraire accroupie et presque vautrée à terre pour être au plus près d’icelle et face à face. Je déclenche une fois, puis une deuxième et… j’abandonne. Quels que soient l’optique, l’angle, la posture que j’adopte je n’obtiens dans mon viseur qu’une platitude compositionnelle – et à la clef la conviction que les deux images prises seront à l’avenant, plates. Je remballe mon appareil et ravale un geste de dépit. Non pas tant dépitée de n’avoir rien photographié, ni même de n’avoir rien su exploiter photographiquement de cette gracieuse tête de dahlia mais d’avoir une fois de plus oublié qu’être traversée par un instant visuel n’appelle pas nécessairement le geste photographique. J’ai pu me rendre compte en effet, mais au prix d’une réflexion postérieure, qu’en fait d’« instants visuels» il s’agissait la plupart du temps d’éclairs de conscience où le visible n’a que peu de part et s’inscrit dans une convergence plus vaste et inextricable d’innombrables percepts cristallisant autour d’une «chose vue», qui l’étoffent tant et si bien qu’elle bondit loin hors de son seul aspect. Lors même que l’œil persiste à croire qu’il réagit aux seules formes et couleurs. Point d’instants visuels, donc, mais plutôt des moments privilégiés d’une présence au monde favorisée par le visible mais dilatée par tout autre chose; des «moments d’être-au-monde» où soudain la conscience intime – le soi et le moi mêlés, et compris dans toutes leurs strates même les plus obscures et profondes – s’évase pour très vite se refermer et ne laisser à l’esprit qu’une trace aiguë de cette ouverture fugace, une trace indéfinissable dont pourtant on reste habité, que l’on gardera en soi ardente, rétive à toute transmutation et se pastellisant peu à peu en un très vague souvenir. Car transmuter ces «moments d’être» qui par escarbilles détachent le réel de l’ordinaire est l’affaire des seuls artistes. Et transmuter, c’est éradiquer la platitude.
Ainsi sera plate la photographie où rien ne subsistera de ce «moment d’être» parce que n’affleure aucune trace de cette mystérieuse convergence – plate la photographie qui sera à la «chose vue» ce que «Le soleil se lève» est à l’aurore qu’un fameux poète a dite «aux doigts de rose». L’incommensurable distance séparant ces deux manières de dire définit exactement ce qui sépare l’art de l’ordinaire.

 

***

En quittant le jardin, tandis que je gagne la sortie à pas lents, dépitée comme je l’ai dit et l’œil vacant, soudain un papillon passe devant lui et va se poser sur une branche toute proche, à sa portée, montrant larges ouvertes ses ailes de velours noir embrasé de blanc et d’orange. Se pose, demeure ainsi immobile. Je m’approche, il garde la pose assez longtemps pour que je puisse entre ses ailes veloutées et enluminées voir l’infime duvet dont son corps est couvert. Je crus l’instant figé, puis le papillon s’envola et ce fut comme si le temps retombait sur ses pattes, retrouvait son cours et emportait avec lui la cinglante incidence de cet instant. J’en restai pourtant troublée, au point d’être poussée à l’écrire ici*, après, comme de coutume, force repentirs et reculades. Mais d’où vient donc ce trouble d’avoir vu si nettement à l’œil nu un minuscule détail? Peut-être de ce que je n’étais pas à l’affût, que je ne cherchais pas à le voir et que, le saisissant malgré tout, j’ai eu la sensation d’accepter une offrande.
Indéniablement, un de ces rarissimes «moments d’être-au-monde», qu’il faut consentir à garder en soi, ardent, rétif à toute transmutation et se pastellisant peu à peu en un très vague souvenir

 

* NB. Ce papillon qui fut catalyseur de verbe est familièrement appelé vulcain. Comment aurais-je pu ne pas m'efforcer de forger du texte sous pareil patronage...

 

 

 

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