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30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 04:53

J’avais commencé à écrire ce texte avant d’aller voir l’exposition consacrée au trésor de Toutankhamon et je m’étais interrompue tandis que je tâchais d’évoquer, avec une pointe d’ironie amère, ce que m’inspirait l’attitude des antiquaires et brocanteurs s'opposant catégoriquement à ce que l’on photographie leur marchandise alors même qu’ils ne vendaient pas de créations dont ils eussent eu à craindre qu’on les duplique d’après la photo prise. Songeant à cette conviction si répandue jadis (peut-être encore aujourd’hui?) que l’âme d’une personne était  volée» quand on la photographiait, j’étais prête à imputer ces refus et réticences répétés à une sorte de «pensée magique» leur faisant redouter que chaque cliché emporte une fraction de l’objet photographié, le désubstantifiant ainsi peu à peu jusqu’à ce qu’il soit sinon dissous du moins invendable. C’était AVANT La Villette… Mais, ayant là-bas été témoin du comportement de la plupart des visiteurs, plus soucieux d’activer leur smartphone et de balancer leur butin sur la Toile grâce à sainte Wi-Fi sitôt les objets empixélisés que de véritablement s’attacher à regarder ce qui était exposé et à s’en émerveiller, plus proches de carnivores affamés en quête de proies que d’individus doués de raison et de curiosité attirés par de prestigieux vestiges, je perçois désormais pleinement  la dimension prédatrice du geste photographique – d’ailleurs la langue le dit: on prend une photo davantage qu’on ne la fait, même si l’usage consacre les deux verbes pour un même acte. Alors qu’on fait un dessin, un croquis, sans jamais le prendre… et, de là, je comprends mieux les motivations de ces commerçants qui, durant cette balade aux Puces, m’ont parfois lancé de péremptoires «Pas de photos!» du fin fond de leur boutique tandis que je m’attardais auprès d’un de leurs articles à l’étal.
Je ne me suis, quant à moi, jamais sentie animée par la moindre volonté de m’approprier quoi que ce soit quand je photographie; la prise de vue est un voyage intérieur, à plus ou moins grandes profondeurs selon ce qu’à travers mon viseur je tente d’approcher, et je réalise qu’elle tient aussi de l’exploration ontologique – aller vers soi par le truchement d’un aller-vers l’être des choses… Au fur et à mesure que j’affine la mise au point, que je vois se préciser l’exacte zone de netteté que j’aspire à obtenir sur le futur tirage, j’ai le sentiment très aigu de connaître un «moment d’être», d’accéder à une réalité plus-que-visuelle de ce que je cadre… une réalité dont je retrouverai la trace vive au tirage si ma prise de vue a été ontologiquement juste – et, surtout, techniquement bien menée. De tels «moments d’être» me sont clartés, des clefs… c’est un peu comme si, Eurydice, j’apercevais Orphée venu me tirer des Enfers. Lorsqu’on m’intime «Pas de photo!» cela revient à me dire «reste dans ta nuit!» Et lorsque sous l’effet d’une autocensure quelconque je renonce à une photo, je m’enjoins à moi-même de ne pas quitter mes ténèbres.

 

Mais revenons à nos Puces…

À la faveur d’une permission de photographier accordée à l’une d’entre nous que je suivais de près, un antiquaire souriant et disert engagea la conversation, s'enquit de l'endroit d'où nous venions, des buts de notre association, etc. De mon côté, je restai à l’écart: j’avais repéré, accrochés tout autour de son pas de porte, des miroirs de toutes formes suspendus en une abondance à demi organisée et dont les réflexions s'augmentaient de celles générées par d’autres objets vitrés tout proches. Un afflux de reflets, parmi quoi je tentais de déterminer ce qui allait être photographiable. Me voyant de la sorte absorbée, l'antiquaire s'adresse à moi, me questionne sur ma façon de photographier car il ne lui a pas échappé que j'avais entre les mains un boîtier argentique ‒ une bizarrerie aujourd'hui quand le numérique règne, du reflex le plus sophistiqué au téléphone le plus rudimentaire. Et moi de m'étaler avec complaisance, d'expliquer que je suis les cours d'un artiste-photographe qui a donné comme sujet à ces élèves les reflets. «Ah, mais si vous cherchez des reflets, vous avez de quoi faire... Tenez, regardez! là, et là... là encore... c'est drôle: je ne fais pas de photo et c'est moi qui vous montre où trouver vos sujets!» conclut-il en me désignant du doigt mille objets, et bien trop vite pour que je puisse cadrer, mettre au point, ajuster vitesse et ouverture puis réfléchir (!) assez jusqu’à décider de déclencher ou non car, nonobstant le thème qui m’occupe, face à un reflet, le déclic n’est pas automatique.

Situation embarrassante: habituellement lente à photographier je me sentais, là, pressée d’agir bien au-delà de ma vitesse de croisière coutumière. Comment, sauf à ne pas redouter de paraître indélicat, ou impoli, ne pas photographier avec frénésie quand on est si chaleureusement invité à le faire? Et Dieu sait que le feu des reflets s'y prêtait. Pourtant, je n'ai réalisé que quatre prises de vue, qui semblent «réussies» à l’examen du négatif mais que je dois encore mener jusqu'au tirage de lecture pour juger vraiment de leur qualité. C'est que je ne photographie pas un reflet pour la seule raison qu'il est un reflet; il faut que, à mes yeux tout du moins, surgisse dans le phénomène même de la réflexion des superpositions, des correspondances, des juxtapositions plastiquement intéressantes, ou drôles, ou surprenantes... ou qui simplement me parlent (une parole qui peut tenir du murmure, de l'à-peine intelligible tant elle est ténue, de l’infimité sémiotique…). Ainsi l'aimable antiquaire me montrait-il en effet des reflets mais parmi ceux-là, bien peu se sont révélés susceptibles, une fois cadrés et soumis aux réglages voulus, de mener vers cet au-delà de la visualité qui eût justifié le déclic... Il y avait par exemple, derrière une paroi de verre dotée de sa propre capacité réfléchissante un pan de mur entièrement couvert de petits miroirs semi-sphériques au cœur desquels de petites parcelles de réalité réfléchies et déformées s’agitaient en myriades mouvantes... Quel pullulement! mais à travers mon viseur, je ne voyais plus rien qu’un cafouillis dont je ne parvenais à isoler aucune bribe signifiante. Et quand à un moment je crus tenir dans le cadre un jeu satisfaisant de formes, je dus renoncer à déclencher car au premier plan se dressait une lampe de chevet que je ne pouvais évidemment pas déplacer et qui «bouffait» tout ce qui se tramait d'intéressant derrière elle, au pays des reflets...

En expliquant à l’antiquaire accueillant que je travaillais le thème des reflets, je faisais preuve d’une double inactualité – d’une part c’était la piste proposée l’an dernier aux élèves de l’atelier argentique du centre Rébeval, d’autre part c’est un motif dont je me suis rendu compte, en explorant occasionnellement mes archives, qu’il m’a inspirée dès mes années d’initiation. Alors continuons de verser dans l'inactualité… en convoquant ici un griffonnage non daté mais que je sais ancien, conservé bien que tracé sur un presque-déchet – une feuille de papier froissée amputée de lambeaux – et qui me paraît, aujourd’hui encore, juste de sens tout fragmentaire qu'il soit.

Reflet = corporéité dématérialisée des choses, sujette à tous les frissons, à tous les frimas de la perception...

Surface vitrée = lieu par excellence où le monde s'altère – id est:  se modifie» et «devient autre». Plus que le miroir, la vitre où ne s’attardent plus que des traces transparentes se substituant aux corporéités pleines est un lieu de bouleversements généralisés.

Et ce texte: lieu de convergence des temps; les périodes y fusionnent et les états de pensée – lui-même à sa manière phénomène de réflexion (dans tous les sens du terme!).

 

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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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