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23 mai 2014 5 23 /05 /mai /2014 10:30
Exhumations IV. Sarlat 2008, journée SACD première partie

Claude Bourgeyx est de retour à Sarlat pour l'édition 2014. Voilà qui m'a incitée à ressusciter et à rafraîchir ce que m'avait inspiré la lecture, en 2008, de ses Petits outrages en première partie de la Journée SACD (chronique publiée sous sa forme première le 17 août 2008 sur le site lelitteraire.com)

Outrageusement vôtre...

Jean-Paul Tribout s’est attaché au travail de Claude Bourgeyx depuis qu’il a découvert ses Petites fêlures interprétées par Claude Piéplu. Il a ensuite apprécié ses pièces de théâtre et, lorsqu’il lui a fallu choisir l’œuvre qui allait être lue lors de la Journée SACD de cette 57e édition du festival, il a songé aux Petits outrages, un recueil d’une sélection de courtes chroniques parues dans Ouest-France Dimanche paru en 1984 aux éditions du Castor Astral et qui vient d’être réédité*. Assorti de quelques retouches – "du toilettage d’écriture", dira l’auteur qui a ajouté des titres à chaque chronique mais n’a, assure-t-il, rien changé quant au fond.
Souvent parties d’une idée jetée sur le papier ou d’une réflexion surgie à l’improviste qiu sera développée sur un mode un peu errant, ces chroniques sont d’une étonnante variété thématique et tonale. On y trouve pêle-mêle des historiettes dont les personnages sont confrontés à des situations gore, ou absurdes – une jeune femme que gêne l’élastique de son slip finit coupée en deux par ce même élastique; un homme amputé d’une jambe entretient avec son membre coupé une relation affectueuse au point de lui chercher une compagne… ‒ , des textes moins narratifs où des comportements douteux sont poussés jusqu’au plus abominable de leur logique – par exemple "La chasse aux nains" qui, paraît-il, fit scandale lors de sa parution –, des développements cyniques mais d’une drôlerie achevée à partir de problématiques actuelles – quel avenir pour le théâtre quand on en est réduit à proposer des représentations dans une vespasienne? Quel sens donnent à la démarche artistique un sculpteur sur boudin… et l’amateur qui goûte (!) ses œuvres??? – ou encore des méditations éminemment métaphysiques tout de même un peu inattendues – s’est-on jamais interrogé sur la nature de Dieu en allant Le chercher au fond d’une passoire? – sans oublier de savoureuses variations sur les affres de l’écriture et les épineuses délicatesses sémantiques dont est pavé le chemin de tout écrivain.

C’est à partir de la seconde édition que Jean-Paul Tribout a construit la lecture, en sélectionnant quelques chroniques qu’il a réorganisées selon un ordre différent de celui du livre puis dont il a confié l’interprétation aux comédiens en fonction de leur sujet: à Dominique Paquet les incarnations féminines et les questions d’écriture, à Philippe Meyer les discours à résonance professorale… à lui-même, enfin, revenaient les considérations philosophiques et les questionnements concernant Dieu. S’est ainsi révélé sur la scène un bel ensemble dramatique, avec une progression et une cohérence interne parfaitement perceptibles – la lecture s’est ouverte par un texte sur le théâtre et les trois coups de brigadier, et s’est terminée sur trois chroniques traitant de la mort du narrateur. Les trois lecteurs mirent tant de cœur à lire qu’ils en ont littéralement joué les textes – seuls les regards accrochant de temps à autre les feuillets posés sur des lutrins attestaient qu’il s’agissait bien d’une lecture –, se donnant la réplique sans le moindre temps mort et accompagnant leurs paroles de tout un langage corporel qui appuyait avec un parfait à-propos des inflexions de voix elles aussi toujours justes. À voir une prestation aussi enlevée, et brillante, je me suis dit qu’il devait y avoir en amont une longue et minutieuse préparation. Il semble pourtant qu’il n’en ait rien été et qu’une bonne part du spectacle se soit décidée aux derniers moments. Le talent des comédiens n’en est que plus remarquable… Le public d’ailleurs fut unanimement séduit, qui applaudit beaucoup et, par là, incita les lecteurs à prolonger un peu en nous offrant une coda plus ébouriffée, faite de textes épars enfilés à la suite les uns des autres comme autant de perles au bel orient. Un final que l’auteur, installé au premier rang, a sans doute apprécié.

Quand on les lit pour soi, dans l’intimité du face-à-face avec les mots et les phrases, ces textes aux consonances très desprogiennes, demandent chacun un temps d’arrêt pour bien en savourer toutes les notes et ce jusqu’à l’extinction des derniers échos. Aussi pensais-je qu’ils allaient mal supporter d’être assemblés en un tout dramatique. J’avais grand tort: les comédiens les ont abordés avec une telle intelligence qu’ils se sont illuminés les uns les autres et parés d’une vitalité, d’un éclat que je n’aurais jamais pensé leur seoir.

Ainsi pendant un peu plus d’une heure s’est-on finement diverti… Après les saluts, et les applaudissements fervents, il y eut une courte pause avant la discussion post-lecture, laissant aux spectateurs le temps d’assimiler ce qu’ils venaient d’entendre et de fourbir leurs questions à l’auteur. Car les textes de Paul Bourgeyx sont de ceux qui engendrent un rire sérieux, celui dont on éclate de bon cœur alors même que l’on s’interroge sur ce qui fait rire, et sur le pourquoi de cet accès d’hilarité – sauf quand on les entend à un degré qui ne leur convient pas, le tout premier de l’échelle, et l’on réagit alors par de violentes vitupérations… tout naturellement la discussion porta presque uniquement sur le comique parfois très dérangeant de ces Petits outrages et, bien sûr, le nom de Pierre Desproges fut très vite prononcé. Pour constater que, depuis sa disparition, quelque chose avait changé dans la réception, et la diffusion, des œuvres satiriques: alors qu’on le dirait en pleine santé, parce que omniprésent sur nos chaînes de télévision et dans les salles de café-théâtre, l’humour provocateur s’inscrit, en définitive, dans une sorte de "culturellement correct" envahissant et mollasson dont il semble bien difficile de sortir, même en sombrant dans la pire grossièreté. Est-il donc devenu impossible de jouer du pied de nez et du bras d’honneur avec cette finesse relevant du panache aristocratique qui est le propre des très grands humoristes?

Laissant la question en suspens – pouvait-elle, d’ailleurs, ne pas rester en cet état? – spectateurs, artistes et organisateurs rompirent peu à peu les rangs pour aller s’attabler: l’appel des délices périgourdins devenait décidément trop insistant…

Lecture donnée le 27 juillet 2008 à l'abbaye Sainte-Claire.
Du
rée: 1h15.

* Claude Bourgeyx, Les Petits outrages (seconde édition), Le Castor astral, 2004, 160 p. – 14,20 €.

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1 mars 2014 6 01 /03 /mars /2014 14:35
Exhumations III. Sarlat 2008, journée SACD.

Voici, retrouvée dans mes archives du Littéraire, quelque peu retravaillée et ramenée aux dimensions de ce que m’avait inspiré Montaigne et le commerce conjugal, cette chronique que j’avais consacrée à la Journée des auteurs 2008, qui alors portait l'estampille SACD puisque bénéficiant encore du soutien de cet organisme. En la relisant, j’y découvre un lien supplémentaire avec la pièce de Jean-Claude Idée: elle avait été créée sous le titre Parce que c’était lui, parce que c’était moi…

Après une stimulante lecture dont la matière, toute d’humour caustique, avait été tirée du recueil Les Petits outrages, dû au Bordelais Claude Bourgeyx – paru aux éditions du Castor astral d’abord en 1984 puis réédité en 2004, l’ouvrage réunit un florilège de chroniques hebdomadaires que l’auteur a publiées dans Sud-Ouest Dimanche – suivie de la traditionnelle et délicieuse "assiette périgourdine", l’on assista à la représentation de Montaigne et le commerce conjugal*, une pièce signée Robert Poudérou et dont l'écriture remonte à une quinzaine d'années. Elle fut d'abord diffusée sur France Culture en 1991, intitulée Parce que c'était lui, parce que c'était moi, puis jouée en 1992 au Théâtre de poche-Montparnasse, pourvue alors d'un nouveau titre: Dieu que la femme me reste obscure. Elle fut ensuite régulièrement montée et c'est désormais sous le titre Montaigne et le commerce conjugal que le metteur en scène Benoît Marbot la reprend. Un titre plus attractif pour le public paraît-il parce que l'accent est ainsi mis sur la question des relations de couple, auxquelles on est particulièrement sensible aujourd'hui. On tend d'ailleurs à présenter la pièce comme une admirable réflexion sur le mariage, les femmes, l'amour... En effet l'on voit Montaigne tour à tour harcelé par son épouse Françoise et sa "fille d'alliance" Marie de Gournay, chacune se plaignant à sa façon de ne pas obtenir de lui l'attention tendre et l'amour qu'elles en espèrent – et ce sont alors de savoureux dialogues fins et émouvants, où le grand homme doute, se remet en question... Mais une écoute attentive permet d'entrevoir que le propos dépasse la seule problématique affective.

Vêtus de costumes superbes, évoluant avec grâce et assurance, les comédiens campent à merveille ces personnages illustres. Les mots que leur prête Robert Poudérou, choisis avec soin et entre-tissés de citations empruntées à Montaigne, ont un beau velours d'authenticité. Tandis que Marie et Françoise énumèrent leurs frustrations, Montaigne médite, se demande ce qu'il a bien pu manquer dans sa vie.
Le décor, réduit, n'en est pas moins éloquent: une table couverte de papiers, d'encriers et de plumes, un siège, et un coffre. En trois éléments comme autant de traits d'esquisse, voilà dessiné le lieu de travail, la librairie, et signalée la place primordiale que tiennent l'écriture et l'étude dans la vie de Montaigne - au point qu'il leur a subordonné sa vie familiale. Quant au coffre, symbole du foyer et des occupations domestiques, il est relégué dans un coin et manipulé par la seule Françoise. L'on s'assoit souvent dessus... N'est-ce pas là une manière de montrer combien les questions d'intendance occupaient peu l'esprit de Montaigne?

Réduisant la pièce à une réflexion sur la "conjugalité" et à une exploration des rapports que Montaigne avait avec les femmes, certains spectateurs ont estimé "poussiéreux" de regarder vers le XVIe siècle pour aborder des problèmes actuels. Benoît Marbot estime au contraire que se référer au passé permet de se distancier des sujets traités en diminuant l'emprise que pourraient avoir des interférences émotionnelles causées par une trop grande proximité avec un vécu personnel – et donc de gagner en liberté de pensée. Quoi que l'on pense, peut-être convient-il, tout simplement, de regarder cette pièce comme un bel hommage à Montaigne – les premiers titres qui lui ont été donnés, les nombreuses citations, la tirade sur La Boétie y invitent qui ne chercherait pas à toute force à questionner l'aujourd'hui à travers l'hier. Le "commerce conjugal" réintègre alors la sphère privée et, ainsi, les émotions des personnages ressortent, prennent le pas sur les "questions de fond" – la pièce retrouve une dimension intimiste.

Écrite dans une langue élégante et soignée, ne mimant jamais celle du XVIe siècle mais lui empruntant assez de traits pour ne point mal sonner dans les bouche des personnages, bien construite, la pièce fut en outre superbement interprétée par des comédiens au jeu juste et sensible. Montaigne, son épouse et sa "fille d'alliance", si éloignés de nous à force de n'être là qu'à travers leurs écrits ou ceux que d'autres leur ont consacrés, ont ce soir repris chair et vie pour nous toucher par ce qu'ils ont de plus humain – leurs émotions et les fêlures de leur affectivité.

Avec, en guise de toile de fond, les vénérables pierres blondes de l'ancienne abbaye qui donnaient aux étoffes des costumes un somptueux rehaut, le spectacle eut un cachet unique, typiquement sarladais.

Montaigne ou le commerce conjugal
Texte de Robert Poudérou.
M
ise en scène:
Benoît Marbot.
Avec:
Laurent Benoît, Sabrina Bus, Rosa Ruiz.
Costumes:
Cécile Flamand.
Son:
Nicolas Brassart.
Lumières:
Pierre Serval.
Durée:
1h20.


Représentation donnée le 27 juillet 2008 à l'abbaye Sainte-Claire en seconde partie de la Journée des auteurs SACD..

* Le texte de la pièce a été publié sous son titre initial, Parce que c’était lui, parce que c’était moi, dans le n° 909 de L’Avant-scène théâtre (mai 1992), précédée d’une autre pièce du même auteur, Les Princes de l’ailleurs.

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 12:30
Exhumations II. Scapin sarladais

Primo-publication sur lelitteraire.com: 11 août 2007, à la suite de la représentation donnée le mardi 24 juillet 2007 sur la place de la Liberté dans le cadre du festival des Jeux du théâtre de Sarlat (56e édition). Texte rafraîchi à l'occasion de cette remise en ligne...

Les Fourberies de Scapin

Comédie de Molière.
Mise en scène:
Arnaud Denis
Avec:
Éloïse Auria, Géraldine Azouélos, Jonathan Bizet, Arnaud Denis, Alexandre Guansé, Jean-Pierre Leroux, Bernard Métraux, Stéphane Peyran, Sébastien Tonnet.
Lumières:
Habib Kharat
Habilleuse:
Marion Montel
Maquillage:
Léna Karatchevsky
Régie:
Anne Coudret
Durée du spectacle:
1h40 environ.

NB - Ce spectacle a obtenu le prix du jury lors du festival d'Anjou 2007.

Merveilleux fou félin...

Sans doute est-il inutile de rappeler l'argument des Fourberies de Scapin, qui compte parmi les pièces les plus connues d'un auteur qui figure dans le peloton de tête des auteurs les plus étudiés à l'école, et les plus joués au théâtre. D'ailleurs, la pièce a laissé des traces dans le langage d'aujourd'hui: la plainte quasi obsessionnelle de Géronte Que diable allait-il faire dans cette galère? est de ces expressions que l'on emploie au quotidien sans guère songer qu'elles ont une origine littéraire, et le nom de Scapin - personnage directement importé de la comédie italienne, il apparaît ici pour la première fois sous sa forme française - s'est lexicalisé en un substantif, "scapinade", synonyme de... fourberie. Laissons donc de côté l’imbroglio amoureux et le détail des stratagèmes savamment ourdis par le malin valet pour arranger les affaires de cœur d’Octave et de Léandre en se jouant comme un chat d’un bouchon des faiblesses respectives des pères des deux jeunes gens, Argante et Géronte. Et regardons plutôt "dans le blanc des yeux" la manière dont Arnaud Denis et ses Compagnons de la Chimère ont choisi de nous conter l’affaire… D’autant plus que l’on dispose, en la matière, d’informations de première main puisque, par chance, le metteur en scène put être présent aux Rencontres de Plamon le matin précédant le spectacle et le lendemain. Quel régal que la clarté avec laquelle il explique ses partis pris, ses idées – des propos d’une belle richesse et si bien énoncés que l’on en était happé, mais dont je ne puis restituer ici qu’une toute petite partie, et forcément transformée, sans trop de trahison j’espère, par une transcription synthétique.

S’appuyant sur Louis Jouvet, qu’il cita de mémoire ‒ Une pièce de théâtre n’est pas un portemanteau à idées – il exposa en quelques mots éloquents sa conception de la mise en scène :
"il ne faut pas se demander comment dire de façon neuve ce qui a déjà été dit maintes fois, mais revenir au pourquoi des situations montrées par le texte."
Profession de foi qu’il compléta de références historiques, de commentaires plus anecdotiques, et qui prend tout son sens lorsque l’on a vu ces Fourberies-là. Des passionnantes interventions d’Arnaud Denis, je retiendrai que deux axes principaux ont manifestement orienté sa mise en scène: la jeunesse de Scapin, et la monstration de la théâtralité sur le plateau même. Un point commun le lie à Molière: comme ce dernier, il s’attelle à la mise en scène en endossant le rôle de Scapin. Mais lui n’a que 24 ans, quand Molière en avait 43. Il a cependant choisi de donner son âge à l’astucieux valet, en se fiant à certains éléments du texte – par exemple ces mots de Scapin (III, 1), typiques d’une âme juvénile : Ces sortes de périls ne m’ont jamais arrêté, et je hais ces cœurs pusillanimes, qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. Il s’est également fondé sur cette conviction profonde qu’en écrivant cette pièce, Molière alors quadragénaire avait très probablement éprouvé le désir de renouer avec sa jeunesse et ses premières farces. De plus, dira-t-il, opter pour un Scapin jeune permet de développer l’insolence du personnage – une insolence de texte, de geste, d’attitude – et de la soutenir par un rythme dramatique d’une incroyable tonicité. Jean-Pierre Leroux – Géronte sur les planches, également présent à Plamon – confessera d’ailleurs que jouer un barbon sous la direction d’Arnaud Denis est loin d’être reposant: "Le rôle s’avère particulièrement sportif!" On en eut, le soir, une preuve éclatante: Argante et Géronte courent allègrement d’un bout à l’autre du plateau, le quittent tout aussi vivement, reviennent, se jettent à terre sous la baguette impitoyable d’un Scapin sans le moindre égard pour leur tête chenue. Et tous les protagonistes, jeunes ou vieux, de danser ce pas-là : on se rencontre, on se parle, on se sépare, on se retrouve à une vitesse vertigineuse qui toutefois décélère de temps en temps, histoire de rendre plus percutante encore cette rapidité de jeu.…

Il est clair que Scapin, en organisant ses fourberies, se comporte en metteur en scène. C’est une amusante mise en abîme que de centrer ainsi une comédie sur un personnage qui orchestre lui-même une comédie – destinée à ses dupes autant qu’à lui, comme s’il se regardait agir dans un miroir. Ce double effet réflexif est finement souligné par les nombreux signes d’ "intrathéâtralité" dont Arnaud Denis a constellé sa mise en scène, mêlés de références à cette veine italienne qui irrigue le théâtre de Molière: ainsi le spectacle a-t-il pour prologue une parade où l’on voit arriver tous les comédiens parlant en même temps, jusqu’à ce que deux d’entre eux se détachent du groupe et déploient une petite bannière indiquant le lieu de l’action – "Naples" et "Le port". Le décor, très sobre mais explicitement portuaire, comporte un tas de planches formant estrade, évoquant les tréteaux. Les personnages arborent un maquillage à la fois visible et discret, suggérant le masque sans effacer le visage – carnation foncée, sourcils redessinés, contour des yeux noirci… Quant au bâton dont Scapin va user avec force sur le dos de Géronte lors de la fameuse scène de bastonnade (III, 2), il s’en sert d’abord comme d’un brigadier. Et ainsi pullulent les signes d’un théâtre conscient de lui-même, qui ne prétend pas mimer le réel et sait exactement quelle est la place, en lui, du jeu – tant au sens ludique qu’interstitiel de ce mot.

À cette subtile sémiotique, il faut ajouter la part humaine que l’approche d’Arnaud Denis a apportée aux personnages, les amenant au-delà de ce qu’ils peuvent avoir de conventionnel. Ainsi a-t-il eu à cœur de ne pas montrer Argante et Géronte comme des vieillards affairistes et soucieux de leurs seuls intérêts économiques: ce sont, malgré les défauts qui fondent leur ridicule, d’abord des pères profondément attachés à leurs enfants.
Cette mise en scène, qui allie inventivité et respect de l’esprit du texte comme de sa lettre, aboutit à un spectacle vif argent, très savamment rythmé à tous les niveaux de sorte que, sans rien perdre de son comique farcesque, la pièce n’est jamais ombrée de la moindre confusion et ne se noie pas davantage dans son propre dynamisme. Peut-être trouvera-t-on que parfois les répliques sont dites trop haut et qu’on en entend mal les nuances, ou que le rire de Zerbinette dure trop longtemps… Mais je n’y pense déjà plus et ne garde en mémoire que le souvenir d’un moment de théâtre particulièrement brillant.


Puisque le festival de Sarlat a cela de spécial qu’il offre la possibilité au public de rencontrer les artistes lors des "Apéritifs de Plamon", et que cette petite heure d’échanges privilégiés est toujours l’occasion d’apprendre mille choses à la périphérie des spectacles, je ne saurais clore cette chronique sans mentionner deux des anecdotes que l’on nous raconta "autour de Scapin". D’abord celle-ci: Francis Perrin, ayant beaucoup apprécié le travail d’Arnaud Denis sur Les Fourberies, eut ce geste superbe et généreux d’offrir à la compagnie un stock impressionnant de costumes façon XVIIe et XVIIIe siècles. Et enfin celle-là: la scène du fou rire de Zerbinette contant innocemment son infortune à Géronte (III, 3) a été écrite tout exprès pour la comédienne de l’Illustre Théâtre qui incarnait la soubrette – elle avait, paraît-il, un rire particulièrement retentissant…

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7 septembre 2013 6 07 /09 /septembre /2013 09:53

Sous cet intitulé se rangeront au fur et à mesure des besoins, ou des signes incitateurs, de vieux articles parus sur lelitteraire.com avant 2009 et qui ont quitté la Toile comme rats navire en perdition lorsque l’an dernier, sous la pression des nécessités néo-technologiques, l’ancienne plate-forme du site, restée inchangée depuis 2004 et qui n’en pouvait mais, a dû être désertée au profit d’une nouvelle structure d’accueil, plus fraîche et plus maniable pour celui – en l’occurrence Frédéric Grolleau – qui tient les commandes. Seul face à l’énorme masse d’archives qu’il fallait sauvegarder, il n’a pu tout conserver (mais a porté à bout de bras les plus intemporels des articles, notamment les entretiens); de mon côté, ayant mal saisi l’enjeu du transfert et, par ailleurs, peu disponible au moment crucial, je ne me suis pas préoccupée d’enregistrer mes propres textes, en dépit des multiples avertissements qui m’y invitaient… Il ne reste donc que peu de choses en Toile de mes contributions. Fort heureusement une bonne âme a veillé, à ma place, à imprimer chacun de mes articles. Ne me reste plus qu’à les ressaisir un par un, chaque fois qu'à mes yeux il sera pertinent de les attacher à ma réflexion du moment en les toilettant au passage.
Et comme les signes sont toujours prompts à surgir, voilà que cette catégorie baptisée "Exhumations" est i
naugurée avec des Revenants – premier spectacle de, et avec Arnaud Denis que j’aie vu; après quoi j’ai tâché de suivre comme je le pouvais le travail de cet artiste de théâtre et de sa compagnie…

 

Primo-publication: 22 mars 2007

 

Les Revenants

Drame en trois actes d’Henrik Ibsen. Mis en scène par Arnaud Denis, texte traduit en français et adapté par Jacqueline Cohen. Spectacle créé le 6 mars 2007 au Théâtre 13 de Paris. Les représentations se sont poursuivies là jusqu'au 15 avril 2007.
La traduction-adaptation de Jacqueline Cohen figure au catalogue des éditions Les Cygnes dans la collection "Les inédits du 13".
NB – le numéro 24 des Nouvelles du 13 dont sont extraites les citations attribuées à Arnaud Denis, marquées d’un astérisque, n’est plus accessible en ligne; mais l’on peut encore consulter, dans la rubrique "Archives du site du Théâtre 13, la page du spectacle)
.

 

Avant tout, signalons aux spectateurs qui ne seraient pas familiers du dramaturge norvégien le livre que Jacques De Decker lui a consacré, paru dans la toute jeune collection "Folio Biographies". Organisé selon un ordre chronologique et rappelant toujours à propos le contexte historique, il se lit aisément ‒ l’écriture est simple, directe, sans élégance stylistique cependant, et prend même parfois un tour légèrement familier. Le grand mérite de cet ouvrage est d’éviter le sensationnalisme vers lequel inclinent trop souvent les biographies destinées au grand public: ici, l’auteur ne s’attache aux événements de la vie privée d’Ibsen que dans la mesure où ils influent sur l’œuvre; celle-ci est finement analysée et son évolution bien mise en évidence sans que pour autant Jacques De Decker encombre son propos de considérations trop pointues, absconses pour un profane. Enfin, on appréciera l’insertion d’un cahier photo de belle qualité. En un format et un prix serrés, voilà donc un livre de choix dont pourront se contenter les simples curieux pour s’initier à la vie et à l’œuvre d’Ibsen.

 

Lorsque Henrik Ibsen publie Les Revenants, en décembre 1881, il est un auteur reconnu de renommée internationale. Sa pièce précédente, Maison de poupée, a été un immense succès; aussi poursuit-il dans la même veine dramatique, écrit en prose, opte pour un registre réaliste, et fait tenir son intrigue à cinq personnages en trois actes.
Dans une petite ville portuaire, la veuve d’un militaire de carrière, Hélène Alving, vit dans la maison familiale avec pour seule compagnie sa domestique, Régine. Jusqu’à ce que son fils, Oswald, artiste peintre de son état, revienne auprès d’elle, après une longue absence. Mme Alving travaille, avec l’aide du pasteur Manders, à la fondation d’un orphelinat qui portera le nom de son défunt mari. Régine, elle, est harcelée par son père, Engstrand, pour qu’elle quitte sa place et le rejoigne afin de l’aider à tenir l’auberge qu’il a l’intention d’ouvrir. Mais au cours de la journée que couvrent les trois actes, l’univers familial se fissure puis tombe en poussière, ruiné par les secrets enfouis qui réaffleurent peu à peu…

 

À peine publié, le livre souleva un tollé et il ne se trouva aucun théâtre scandinave qui acceptât de monter la pièce, qui fut créée, explique Jacques De Decker, le 20 mai 1882… à Chicago! N’était pas en cause sa forme, mais son propos. D’abord, la loi et la morale sont ouvertement critiquées – Mme Alving lit des ouvrages que le pasteur Manders condamne, au nom d’une certaine bien-pensance chrétienne et va jusqu’à s’écrier: La loi et la morale ! Voilà tous les malheurs du monde! Et puis l’inceste y est présenté comme acceptable, et l’euthanasie justifié – au nom de la tranquillité de l’âme, voire du bonheur. Voilà de quoi, en effet, rendre la pièce dérangeante, encore aujourd’hui d’ailleurs car ces deux tabous sont demeurés fondamentaux dans notre société par-delà les époques. Il n’est qu’à voir les réactions suscitées par deux affaires récentes [NDR: cette "actualité récente" se réfère à la période de primo-publication, soit mars 2007] qui viennent étrangement à la rencontre de ce drame vieux de plus d’un siècle: en Allemagne, la famille formée par un frère, une sœur, et les quatre enfants qu’ils ont eus ensemble bouleverse l’opinion tandis qu’en France se déroulait il y a peu le procès d’une infirmière qui encourt une peine de prison ferme pour avoir aidé une de ses patientes à mourir. En ce qui concerne le rejet de la morale en revanche, on ne s’en émeut plus beaucoup de nos jours – depuis la fin du XIXe siècle, bien de l’eau, et fortement soufrée, a coulé sous les ponts des censeurs qui en ont considérablement rongé les arches…

 

L’intérêt des Revenants ne réside que secondairement dans cette résonance que l’œuvre a gardée depuis sa création; elle fascine surtout par sa forme dramatique: elle est la première à se servir aussi conséquemment du sous-texte, et à faire émerger progressivement le passé comme force subvertissant le présent, indique Jacques De Decker (op. cit.), qui note également que la pièce a fortement contribué à la divulgation d’Ibsen. Ce noyau de passé qui revient froisser la surface du présent maintenue lisse à force de mensonges, est une naissance illégitime – thème cher à Ibsen, qui aura ici pour conséquence la quasi consommation d’un inceste, auquel s’agrège en arrière-plan celui de l’hérédité morale (ne retrouve-t-on pas ici comme un écho de la fameuse fêlure dont Zola affectait, sous diverses variantes, chaque membre de sa dynastie romanesque des Rougon-Macquart?).

 

Faire émerger progressivement le passé: quel art du non-dit en effet, et de la suggestion, cultivé tout au long du drame… et quelle lenteur remarquablement mesurée dans la distillation, par petites touches successives, des révélations qui vont inéluctablement conduire à la catastrophe finale! Le texte procède, la plupart du temps, par allusions et demi-mots; seules de vagues mentions, qu’il revient au spectateur d’interpréter, permettent d’entrevoir les fissures qui troublent la belle image vertueuse de feu le mari de Mme Alving ou de deviner qu’Oswald est atteint de syphilis; quant aux livres si violemment condamnés par le pasteur, ils n’existent qu’à travers des renvois à un ensemble indéterminé –  ces livres, de tels livres! – mais aucun titre précis n’est donné, aucun nom d’auteur ni même celui d'un courant de pensée… Toutes suggérées qu’elles sont, les choses cependant se comprennent sans la moindre ambiguïté – les phrases inachevées dont sont riches les répliques sont laissées en suspens au juste point, là où l’en n’en dit ni trop ni trop peu.

 

Pour que l’on entende bien le sous-texte – ce qui se dit au creux des phrases mourant avant terme dans le silence, ce qui gît au bris des déclarations coupées net par un interlocuteur, ce que portent les allusions voilées – il faut, d’abord, que le texte soit audible dans tout ce qu’il a de clair. Le phrasé sera donc quotidien*, annonce Arnaud Denis. Il faut aussi que la mise en scène soit transparente: une trop grande complexité, de trop nombreux ancrages symboliques et méta-textuels occulteraient mal à propos ce que les paroles effectivement dites ont d’immédiatement compréhensible. À cet égard, Arnaud Denis répond excellemment à l’exigence de clarté et de simplicité que requiert la pièce: Afin de laisser faire l’écriture, de ne pas [s’]interposer entre l’auteur et le public, il a choisi un décor aux lignes pures […] qui sert surtout à créer un climat […] et des costumes d’Emmanuel Peduzzi qui rappellent l’époque […] sans qu’elle soit omniprésente. Le tout dans un contraste de clairs-obscurs comme la pièce elle-même*.

 

Le décor, de fait, est de lignes pures et le plateau très sobrement occupé; devant un fond de scène fermé par une paroi semi-opaque censée figurer une porte vitrée donnant sur une véranda sont disposés quelques éléments de mobilier un rien austères mais qui évoquent néanmoins un certain confort bourgeois: un guéridon garni de livres et, sur l’un des côtés, une cheminée où brûle un feu factice, surmontée d’un portrait peint. Les costumes, de teintes neutres, sont, eux aussi, d’une grande pureté de ligne et seule la coupe des vêtements féminins indique assez clairement que les personnages évoluent au XIXe siècle. Sur la scène l’évidence donne la main à la suggestion, comme dans le texte d’Ibsen où la rareté et la sècheresse des didascalies semblent faire écho à la nature allusive de ces répliques dont le sens malgré tout est parfaitement intelligible.
Pour être transparente, la mise en scène n'oublie pas pour autant de répercuter, par quelques symbolisations bien choisies, l'étroite alliance entre évidence et demi-mot qui caractérise le texte comme la scénographie: citons, entre autres, l'environnement sonore du début, quand la musique se mue peur à peu en un concert bruissant de chuchotements tandis qu'un homme et une femme silhouettés en arrière-plan se livrent à une lutte acharnée – métaphore probable du rôle délétère de la rumeur – et le portrait peint que l'on devine être celui de feu M. Alving, partiellement encadré comme pour signifier que l'image répandue de lui est partiellement vraie, et qu'elle est en train de s'effondrer.

 

Servie par la très belle interprétation des comédiens, il me semble que l'approche dramaturgique et scénographique d'Arnaud Denis rend merveilleusement hommage à ce que la pièce d'Ibsen a de puissance, tant en son fond qu'en sa forme.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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