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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 18:10

Anne-Marie Mitchell, L’Humain me fatigue, voyage avec mon chat, éditions Les Transbordeurs (97 Traverse de la Gouffonne - 13009 Marseille), septembre 2007, 147 p. - 13,00 €.



Anne-Marie Mitchell, critique littéraire, écrivain et professeur d’anglais, vient de publier aux éditions Transbordeurs ce plaisant et sérieux roman, où elle entreprend un long périple en compagnie de sa chatte Pixie, devenue reporter, visitant les recoins du temps et de l’espace où animaux et humains ont un jour témoigné de leurs rapports harmonieux ou difficiles. Gilles Lapouge nous en dit ceci :
Quand le projet a été éventé, toutes les bêtes ont voulu figurer dans son périple mais elles étaient trop nombreuses. Il y a eu des bousculades, des ramponneaux, comme sur la passerelle de l’Arche de Noé. Elle en a choisi douze. Une pour chaque mois. 
 
La souffrance des bêtes nous émeut, certes, et à juste titre, et sans doute parce que nous savons clairement ou obscurément que notre propre souffrance humaine  – ce mal, ce nuire auxquels nous nous exerçons en grands artistes naturels – est liée à la leur, à celle que nous leur infligeons.
L’étonnante citation de Pythagore qui ouvre le roman nous démontre que depuis longtemps, depuis toujours peut-être, ces questions troublent et agitent l’esprit et la sensibilité des hommes. Notre conscience et notre mauvaise conscience sont en jeu !

Vouloir ne laisser la parole qu’aux animaux, c’est renverser l’angle de vision et les échelles des valeurs indiscutables parce qu’indiscutées :
Quand je pense (nous dit la romancière)
que les dictionnaires ne s’encombrent d’aucun scrupule pour donner à l’adjectif “humain” les synonymes suivants : charitable, bienfaisant et altruiste. À l’adjectif “animal” ceux de brutal, méchant, irascible, stupide, aveugle, bestial et bête."
Dans ce renversement du regard se situe la "fable" d’Anne-Marie Mitchell, fable où les animaux (qui ne sont pas tout à fait ceux du bon Jean de Lafontaine, ont eux aussi, et enfin, l’occasion de nous faire savoir qu’une réalité existe en dehors de la nôtre.  – à savoir un ordre clandestin inaccessible à tous les évolutionnistes et créationnistes de France, de Grande-Bretagne ou d’ailleurs.


Le voyage de Pixie et de sa maîtresse permet au lecteur les rencontres et les dialogues les plus variés et inattendus : avec R.L. Stevenson et l’ânesse Modestine sur les sentiers cévenols… avec Xanthos, le cheval d’Achille… la rencontre encore des méchantes bêtes que furent Descartes et Malebranche, mécanistes à tout crin, le second décochant des coups de pieds à sa chienne pour démontrer que ses cris n’étaient que grincements d’une poulie insensible… Le châtiment que le miura Islero infligea au grand torero Manolete prête évidemment à commentaire… Les étapes sont multiples, puisque l’on passe aisément, grâce aux magies félines, les frontières de l’espace et du temps : c’est ici l’Arche de Noé de Léautaud, à Fontenay-aux-Roses ; plus loin, Edgar Poe, son Corbeau, son Chat noir… Bugs Bunny et la Truite de Schubert sont au rendez-vous… Mais peut-être serons-nous émus par Lord Byron plus que par quiconque, car ce poète [qui] aimait passionnément les Canidés, rédigea ainsi l’épitaphe de Boatswain, son Terre-Neuve :
"Ci-gît celui qui possédait la beauté sans la vanité. La force sans l’insolence. Le courage sans la férocité. Et toutes les vertus de l’homme sans ses vices."

Comment mieux dire ce que nous devons d’exemplaire à l’animal ? La romancière et la chatte Pixie nous invitent à un voyage véritable  - il n’est de "voyage" que là où, et quand l’on "parle" à l’autre. Autrement, il ne s’agit que du stérile tourisme. Les bêtes (aimons ce terme que privilégiait la grande Colette !) ont eu cette sagesse de ne pas nous contraindre à apprendre leur langue, laquelle ne peut donc nous être tout à fait étrangère ! Elles nous invitent, dans ces pages toutes de vivacité, dépourvues de didactisme, à engager avec elles la conversation.

Michel Host

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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 10:05

Au nombre des amis que j'attendais en ces territoires nykthiques: Éric Vauthier. Docteur ès-lettres, il est spécialiste de la nouvelle. Mais ses appétits de lecture vont bien au-delà de cette forme littéraire, partent tous azimuts et sont quasi insatiables. Son regard s'allume quand il commence à parler d'un auteur qu'il aime ou d'un livre qui l'a passionné. La transfiguration la plus spectaculaire a lieu quand il se trouve chez un bouquiniste... Outre la petite flamme dans le regard, on voit alors ses mains aimantées par les caisses débordantes ou les rayonnages surchargés commencer à manier d'un geste expert et respectueux chaque ouvrage l'un après l'autre, avec un soin extrême, histoire de ne pas laisser passer le petit bijou qui manque à sa bibliothèque. À la passion de la lecture s'ajoute celle du fouilleur,  du collectionneur aimant par-dessus tout dénicher...
Pour sa première halte en terres ombreuses, il évoque le dernier opus de Claude Bourgeyx.


Passé maître dans l’art du récit-ultra bref dans la lignée de Jacques Sternberg, une de ses principales admirations, l’auteur des Petits outrages et des Petites fêlures nous revient aujourd’hui avec ce qui est sans doute un de ses livres les plus aboutis : Des gens insensés autant qu’imprévisibles. Un recueil de douze fictions plus longues qu’à l’accoutumée, dans lesquelles Claude Bourgeyx accorde davantage d’importance à ses personnages, auxquels le lecteur a enfin le temps de s’attacher… Et ce malgré que, dans cet ouvrage, l’humanité n’ait en général rien de bien aimable ! À travers ces récits, l’auteur s’attache tout particulièrement à dépeindre une galerie d’écrivains plus ou moins ratés, au sort souvent peu enviable. On y croise ainsi, dans "Une œuvre morte dans le ventre", une poétesse précoce qui, acclamée à 10 ans comme un prodige, était retombée bien vite dans l’anonymat. Plusieurs décennies plus tard, elle fait enfin son retour sur la scène littéraire, publie un nouveau recueil qui lui vaut – pour son malheur ! –, d’être invitée dans un talk-show à la mode… Il y a également ce pauvre Albert, dans "Le Vœu de Solange". Pour avoir commis, dans son adolescence, une poignée de poèmes acnéiques, il devra en effet subir tout au long de son mariage le harcèlement incessant de son épouse afin qu’il reprenne la plume…

On retrouve dans ce recueil les exigences de Bourgeyx qui sacrifie tout ce qui pourrait paraître superflu et nuire au rythme et à l’efficacité du récit. Une démarche symbolisée par l’incipit du "Contrat", où l’on peut lire :
À quoi bon planter le décor quand rien d’autre que les personnages réclament l’attention. Inutile de se répandre en descriptions riches d’un vocabulaire engraissé dans le dictionnaire.
Notre auteur au contraire n’a point de cesse qu’il n’ait vu son texte dégraissé, désencombré, sans pour autant sombrer dans le minimalisme, l’indigence. Tout le talent de l’écrivain est ici d’éviter que la sobriété du style ne se transforme en platitude. Pour ce faire, Bourgeyx peut s’appuyer sur une phrase très souple, bien balancée, et un sens aigu de l’image qui fait mouche. On songe par exemple à cette évocation d’une Solange violemment excitée, dont la face de lune pass[e] par tous les quartiers. À cela s’ajoute, chez notre écrivain, un goût assez délectable pour l’humour grinçant et l’absurde qu’il met souvent au service d’une vision critique de la société et de ses dérives. On en a une belle illustration dans "La Balle au front", qui est un petit chef-d’œuvre de férocité, avec son attraction de "tir au pigeon" où les cibles, vivantes, sont puisées parmi les exclus de la cité, chômeurs en fin de droits, étrangers en situation irrégulière, jeunes délinquants.
Au final, Des gens insensés autant qu’imprévisibles constitue une lecture jubilatoire et, en matière de recueil de nouvelles, une des belles réussites de ces derniers mois

Éric Vauthier

Claude Bourgeyx, Des gens insensés autant qu’imprévisibles, Le Castor Astral, collection "Escales des lettres", 2008, 131 p. – 13,00 €.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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