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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 12:00

Au hasard d’une rencontre avec l’historien de l’art Jean-David Jumeau-Lafond – descendant du peintre Carlos Schwabe – je découvrais qu’il comptait parmi les relations d’une proche cousine, Delphine Durand, avec qui cependant les liens s’étaient un peu distendus. Nous renouâmes très vite, rapprochées par un chemin commun – les Lettres – à quelques différences près : elle a bifurqué vers l’Histoire de l’art, sera bientôt docteur en la matière, et s’est constitué au fil des années une bibliothèque intérieure incommensurablement plus vaste que la mienne. Ses dilections vont vers les ténèbres, les abîmes obscurs où sont à débusquer les clartés torves des souffrances et des quêtes impossibles. Sa spécialité : la période symboliste et décadente – délicatesses contournées, beautés absolues cultivées jusqu’à l’épuisement parce que c’est au seuil de l’expiration qu’elles atteignent  leur grâce maximale… Ses inclinations esthétiques se pourraient situer entre Gustave Moreau et Joel-Peter Witkin, en passant par Giger – pour ne parler que des arts visuels. En littérature, je la sais amateur entre autres de Jean Lorrain et, probablement, de Barbey d’Aurevilly. Et bien sûr cela se reflète dans sa façon d’écrire : elle aime rien tant que jasper sa prose de raretés – de ces mots puisés au fin fond des désuétudes du français, ou bien dans quelque recoin oublié de tel ou tel lexique spécialisé – comme une élégante choisit ses gemmes dans les profondeurs de sa boîte à bijoux. Foisonnent dans ses textes les "mots à angles", syllabes aiguës et étymologies savantes, riches en "y ","th" et autres graphies évocatrices de cette antique culture classique et vaste aujourd’hui presque oubliée. En témoigne ce quasi-poème en prose, dédié au dernier album d’un groupe toulousain – Les Trolls – où les mots aussi bien que la musique des phrases évoquent des matières inédites et précieuses…

Les Trolls, sixième album :
Ketsu no ana kara yubi tsukkonde okuba gatagata iwase taroka

La vitalité du poète n’est pas une vitalité de l’au-delà, mais un point diamanté actuel de présences transcendantes et d’orages pèlerins.
René Char

Dans ce sixième album fécond en épouvantements, les trolls expérimentent les cruautés jumelles du son et de l’image dans un univers souillé où les cadavres-rêves titubent, fouaillés par des désirs affreux. Des scies gelées et des linceuls translucides drapent les sonorités : Babylon ou Parkin son sodomie rayonnent de convoitises cosmiques et glacées, d’éclairs de midi parfilés de semence et de sang, des fleurs mortelles et inconnues qui sont autant de voix pulvérisées, sectionnées de nuit où le ciel bascule dans une nuit – obscure – pour le mystique au crâne foré par le lys noir…sonorités vagues et circulaires, répétitives comme la Fatalité, étranges cris de métal et roucoulements d’insectes, frissonnements de plumes, interrogations viscérales sur les arrière-mondes.

Un cri brûlé jaillit de La torture au spectacle d’un monde impur et vénal, un cri qui creuse un gouffre de chair, aigu comme un cœur noirci qui se vide sur un pal inflexible : il faut tuer la bête avec laquelle on a forniqué toute sa vie, piétiner la quiétude bourgeoise et la banale vision humaine où le médiocre essaie son œuvre de néant. Musique organique où se cisèle un inextinguible orgasme de mort muré dans l’errance et la torpeur, musique combustible où se consume le son primitif et primordial, musique où rampent les limaces glacées du délire, la bave de cristal que sèche la fournaise infernale des textes de Knarky, entre hiéroglyphes et griffes de goule exta-siée.

Mathieu. M. Kross, pasteur de tous les supplices a dressé le théâtre le plus merveilleux et le plus cruel dans des estampes brûlantes qui roulent la mort dans la soie bleu-violet d’un Hokusaï trempé dans le sang métallique chatoyant et sauvage de Giger ; ce nouveau Jérôme Bosch, héros d’un paradis fermé, cloisonné d’oiseaux d’or et de lymphe, de poissons cannibales aux crinières de fer s’entoure de momies, d’idoles et de fœtus de verre. C’est dans une parodie blasphématoire cernée de flammes noires et lépreuses, irradiée de mers de laque, se dessinant sur les oculus de l’Enfer, les grotesques macabres, les archétypes terrifiants aux lèvres de fer rougi, les têtes énormes aux oreilles pointues, les sombres androgynes au sexe nacré de vipère, aux yeux d’abîmes et de noir miroir, les bêtes héraldiques pâles comme des phalanges de mort, les vampires ailés et crochus, les hideuses poupées de l’Infanticide. Et les succubes japonais, les Tengu et les pantins de carnaval, les nyctalopes hurleurs spongieux comme des pieuvres, les esprits de la nuit et de la forêt nordique, les divinités aux yeux de lacs et de pierres, aux corps d’arbustes tordus ; des visions peuplées de serpents et de pierreries malades se déroulent sur des sons froids faits pour donner le branle aux fémurs extra-lucides de pendus, de polypes qui se balancent dans le bleu liquide de La fleur pleure ou de Coldness. Les beautés funèbres empaillées et décharnées dardent leurs mandibules vierges et leurs rotules irisées, au milieu de chapelets de ventouses, de racines chamarrées de pupilles et de vulves tordues dans un spasme.

Entre destruction et bouleversement, des étoiles de mort cillent le long des fémurs aux reflets d’albâtre, du sang râle aux coins de cerveaux fantomatiques tandis que des yeux de méduse-paon à tentacules rêvent de sucer les rêves ; des vagues crénelées de champignons qui poussent en rouges molaires coiffées d’organes fous, des poulpes-miroirs dégorgent des ciels de cendres et des nimbes morts, des spectres de singes aux os d’émail à la morbidité menaçante et perverse. Kross trempe son style dans une cire glauque et pestilentielle, entouré d’effraies au masque de chat-velours hérissé des pennes du poisson-volant, dévidant un bestiaire halluciné de monstres au sexe de hibou, au corps lisse comme des carcasses de baleine violées par des requins d’ivoire.
Les Trolls, anges d’Eden gardent sur eux la caresse visqueusement sacrilège du Serpent.

Delphine Durand

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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