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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 16:57

Michel Host est un humaniste; observateur avisé de ses semblables et de leurs habitus - qu'il croque à l'occasion avec un... mordant qui ne se départit jamais de drôlerie, même lorsqu'il s'agit d'être féroce - il se montre en général indulgent à leur endroit mais ne souffre aucune forme d'oppression et le fait savoir avec cette extrême délicatesse consistant à parer d'humour les critiques les plus dures. J'ai ainsi pu en juger récemment à travers un "Rhizome de la sœur" (comprenez par là une contribution destinée à la revue La Sœur de l'ange) dans lequel il exprimait le fond de sa pensée quant au port de la burqa. Sa prose y est d'une élégance primesautière –"voltairienne" m'a-t-il écrit – qui à maintes reprises m'évoqua les virevoltes malicieuses d'un bretteur émérite... En matière d'écriture, son avatar la Mère Michel n'a rien à lui envier. Elle en témoigne à nouveau ici : s'émouvant fort dès qu'il est question d'éducation, la voilà toutes lunettes au bout du nez,  plongée dans un livre destiné à la jeunesse. Son chat sagement endormi lui laissant quelque loisir, elle en a profité pour nous en parler.
Voyant qu'il est consacré à Victor Jara et signé Bruno Doucey, je saisis ces noms au vol pour signaler d'une part l'existence d'une biographie de l'artiste chilien parue en 2007 aux éditions Aden, écrite par sa femme et traduite par Mikhaël Herviaux – un talentueux chroniqueur ayant sévi un temps au Littéraire :
Victor Jara, un chant inachevé, et d'autre part que Bruno Doucey a publié chez Rhubarbe un beau recueil de nouvelles, La Cité de sable
, tout empreint de féerie.



Bruno Doucey, Victor Jara: "Non à la dictature", Actes Sud Junior coll. "Ceux qui ont dit non", février 2008, 96 p. -  7,80 €.

Les livres que l’on écrit pour la jeunesse ne sont pas tous de la catégorie distrayante ou fantaisiste. Il en est aussi d’instructifs, comme celui que Bruno Doucey consacre à l’artiste-chanteur Victor Jara sur fond de dictature chilienne,
celle qui, à la mi-septembre 1972, vit les militaires du général Pinochet, activement soutenus par la C.I.A., renverser le régime démocratique du président Allende, provoquant le suicide de ce dernier, ce qui équivalait à un assassinat pur et simple.

On se demandera s’il est pertinent, aujourd’hui, près de trois décennies après des événements aussi tragiquement démesurés, de troubler nos jeunes gens par de tels souvenirs… N’ont-ils pas assez de vrais soucis avec le monde du travail qui ne leur ouvre pas ses portes, et d’assez grands tracas avec la difficulté de plus en plus grande qui leur est faite de télécharger sur toutes sortes de machines, pour en faire commerce, les musiques et les chansons de milliers d’artistes sans que ces derniers soient rémunérés. La réponse à la question est donnée par Bruno Doucey, de magistrale façon.


En premier lieu, il convient de garder à l’esprit la présence toujours active des dictateurs dans le monde d’aujourd’hui : les militaires birmans maintiennent Aung San Suu Kiy, esprit même de la démocratie et de la liberté, en surveillance
rapprochée, ils pourchassent les moines bouddhistes qui prirent le parti du peuple, et, pour ce peuple, ils empêchent qu’on lui porte secours quand les catastrophes naturelles lui rendent la vie impossible… (Des photographies très parlantes exposent ces vérités-là à la fin du volume.) En Colombie, des bandits déguisés en guerrilleros font commerce d’otages et de prisonniers civils non impliqués dans leur combat dévoyé. Plus près de nous, un petit condottiere d’opérette libéral post-mussolinien permet que les procédures judiciaires qui le menacent soient entravées, et, la Mère Michel voit cela comme une évidence, les mascarades et palinodies des différents gouvernements de l’Europe (celui de la France au premier rang !) sont destinées à masquer aux peuples les soumissions aux décisions écrasantes de la dictature financière bruxelloise, toutes prises au nom de la libre circulation des marchandises… 


Le peuple, justement… C’est lui que Bruno Doucey nous dépeint quand il évoque la jeunesse paysanne de Victor Jara. La paysannerie chilienne, le peuple mapuche, étaient pauvres, privés de terres, humiliés s’ils voulaient élever la voix, torturés et massacrés s’ils tentaient de se révolter. L’on sait tout cela, qui n’est pas d’aujourd’hui, et que les oligarchies locales, et toujours la C.I.A., prennent soin dès qu’elles le peuvent de maintenir "en l’état". Mais voilà, au Chili, il y avait, il y a toujours "un peuple". Un peuple qui résista, fut vaincu, puis finit par imposer à nouveau la démocratie. Il ne semble pas inutile à la Mère Michel que l’on rappelle aux jeunes gens d’ici  (et d’ailleurs) "la possibilité" d’un peuple et d’un art du peuple… Qu’on l’appelle à réfléchir sur l’absence de tout peuple en Europe… sur sa disparition, sur la crainte, voire la haine qu’il inspire jusque dans la petite bourgeoisie elle-même, aujourd’hui classe majoritaire, éberluée par le modèle C.I.A. / Wall street / Rêve américain…


"Peuple" veut donc dire résistance aux oppressions, et prise de conscience de celles-ci chez les artistes pratiquant les arts populaires comme la musique et la chanson. Victor Jara se forgea son instrument artistique auprès d’un père rongé par l’alcool et d’une mère, Amanda, que son courage démesuré n’empêcha pas de mourir à la tâche. D’autres, comme lui – Violetta Parra, puis Isabel et Angel Parra, avec les Ricardo Rojas, Rolando Alarcón, Intillamini, les Quilapayún… -  prirent leçon des souffrances populaires, des injustices, des violences qui l’affligent depuis toujours, et plus encore dans ces années-là. C’est donc tout naturellement que ces artistes, avec des intellectuels et des travailleurs, se retrouvèrent dressés comme un rempart autour de Salvador Allende, et comme une armée aux mains nues devant les militaires terroristes. On fait cause commune, on reste solidaires, la révolte est au cœur : c’est le sens même d’un peuple !

C’est aussi le récit que nous fait Bruno Doucey, à travers l’histoire personnelle de Victor Jara, le chanteur emblématique de ce temps-là. Ce récit s’ouvre sur la file des prisonniers que les soldats poussent à coups de crosse et d’insultes dans l’Estadio Chile, le grand stade de Santiago. Il laisse deviner les traitements ignobles, le martyre que subira Victor Jara, les disparitions et massacres qui suivront la chute d’Allende. Il ne convient pas d’obscurcir la réflexion par le déploiement d’un rideau de sang et d’horreurs, par la moindre complaisance. Mais on devine et on sait, c’est l’essentiel. Il faut pourtant rappeler que les bourreaux s’acharneront sur les mains de Victor, celles qui dansaient sur les cordes de sa guitare, avant de le tuer avec toute la sauvagerie possible. Il faut rappeler que parmi les chants magnifiques d’insoumission et de courage que sa voix avait portés, il y eut celui-ci, intitulé Plegaria a un labrador ("Prière à un laboureur") :

Ses mains dansaient dans la laine
Comme des ailes d’oiseau
Tissant comme par miracle
Jusqu’à l’arôme des fleurs

Tes couvertures, Angelita,
Sont tissées de temps, de larmes, de sueur,
Elles portent les mains qu’on ne voit pas
De tout mon peuple créateur…


À la page 89 du livre, le sourire de Victor Jara signe les défaites futures des dictateurs à venir et illumine la pensée de l’humain.

Michel Host

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