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16 juin 2009 2 16 /06 /juin /2009 12:04

"Lecture plaisante", nous dit la Mère Michel de ce texte hautement philosophique - et avec quel esprit, quel style, malicieux et sérieux à la fois (mais depuis que nous la connaissons, sa plume nous séduit toujours par ces mêmes caractéristiques...), nous en parle-t-elle ! Qu'elle soit remerciée de cesser, parfois, de chercher son chat pour nous entretenir de ses lectures...


Arthur Schopenhauer, Métaphysique de l'amour sexuel (un chapitre de Le monde comme volonté et comme représentation traduit par Auguste Burdeau, révisé, annoté et postfacé - "Le doux piège de l’amour"- par Yannis Constantinidès), éditions Mille et une Nuits, mars 2008, 110 p. - 3,00 €.


Avouons-le, en insérant ce chapitre supplémentaire dans le livre IV de son œuvre majeure - Le Monde comme volonté et comme représentation  -, le cher Arthur n’a pas dû se faire que des amis, et la mère Michel qui n’a jamais connu que le père Michel et le père Lustucru (secrètement, ce dernier !) en est encore toute bouleversée. Expliquer aux amoureux de tous les temps que l’attrait réciproque qui les réunit un beau jour, la reconnaissance des charmes et séduisantes caractéristiques de l’un et l’autre membre du couple n’est jamais, ne peut jamais être autre chose qu’un piège, un leurre par lequel la nature se joue d’eux, leur fait tout un cinéma dirait-on de nos jours, dans le seul but de servir sa finalité, son intention unique qui est de perpétuer le type le plus accompli qu’il soit possible dans l’ordre de l’espèce, d’assurer aveuglément mais selon une loi inflexible - celle du vouloir-être, ou du vouloir-vivre - la perpétuation de l’espèce, qu’elle soit celle du lapin de garenne ou de l’homo sapiens... Que les lagomorphes aux longues oreilles soient dupés par l’instinct que suscite en eux mère Nature, passe encore… qu’il en aille de même pour cet être prétendument supérieur appelé humain, voilà qui passe les bornes !

C’est d’une métaphysique de la nature qu’il s’agit néanmoins, laquelle tend à se perpétuer, comme si une obscure conscience la guidait dans cette seule tâche, comme si l’acte éminemment physique appelé coït entrait dans un projet allant au-delà de la satisfaction de la chair, au-delà de la conscience humaine individuelle, la seule ordinairement reconnue comme apte à être le réceptacle de notions métaphysiques précisément, voire de concepts transcendantaux… Ce n’est sans doute pas pour amuser la galerie que le philosophe situe sa réflexion dans le champ de "l’amour sexuel", et non pas (ce serait une incongruité dans sa pensée) dans celui des costumes charmants dont on habille volontiers la sexualité de l’amour : poèmes, chansons, élégies, robes fleuries, délires picturaux et musicaux, bref, tout ce qui tend à masquer aux yeux mêmes des amoureux ce "sexe" (vu comme passage aussi nécessaire que regrettable dans un contexte chrétien et surtout catholique) à quoi
tout aboutit dans ce domaine.

Yannis Constantinidès, l’auteur des notes judicieuses qui accompagnent la réflexion du philosophe et d’une éclairante postface, souligne nettement le caractère singulier de la réflexion de Schopenhauer : Il s’agit bien d’une approche métaphysique et non d’une théorie des pulsions, comme chez Freud.  Il nous parle aussi d’une audace spéculative [qui] s’explique par la certitude de tenir avec la volonté de vivre un principe général et, il faut bien le dire, infaillible, d’interprétation de la réalité.  Le même répond à cette question que se posait la mère Michel pendant sa lecture : qu’en est-il du "projet" de dame Nature dans un temps où règnent différentes méthodes contraceptives ? Le projet est-il déjoué par l’homme ? En faisant observer que parallèlement se sont développées les techniques de procréation assistée et que même les homosexuels revendiquent désormais le « droit » de se marier et d’avoir des enfants, il appert que l’interprétation schopenhauerienne garde ainsi sa part de vérité, et surtout, le cas des homosexuels étant assez éclairant, que la nature n’abdique jamais dans sa volonté de perpétuer l’espèce… 

Lecture plaisante, irritante parfois: mais comment est-il possible que la nature manifeste quelque volonté - attribut de la conscience selon les manuels de philosophie les plus sérieux ? Les réponses du philosophe ont quelque chose de rassurant, toujours : …la nature ne peut atteindre son but qu’en faisant naître chez l’individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n’en est un que pour l’espèce. En effet, quel autre avantage qu’illusoire eut le père Michel à épouser la mère Michel autrefois ? Et puis quoi, le rocher lui-même demande-t-il à être frappé d’une masse pour se changer en tas de cailloux ? Le renard pris au piège, plutôt que de crever sur place,  ne préfère-t-il pas se ronger la patte pour continuer à vivre, fût-ce sur trois pattes ? Et enfin, si le père Lustucru (que Dieu ait son âme !) fut berné par les sortilèges et manigances de la mère Michel, pourquoi Dame Nature, si puissante, ne l’aurait-elle pas leurré elle aussi ?

Michel Host

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