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17 mai 2009 7 17 /05 /mai /2009 16:53

Georges-Olivier Châteaureynaud, De l'autre côté d'Alice (nouvelles), éditions Luc Pire-Le Grand Miroir, octobre 2007, 110 p. - 15,00 €.
 

"Un petit bouquet d’histoires" m’a dit G.-O. Châteaureynaud, me parlant de ces nouvelles (la Mère Michel a bien le droit d’avoir des amis écrivains, n’est-ce pas?). Oui, des histoires, mais pas n’importe lesquelles, des histoires d’enfance, de celles qu’on nous avait lues, que nous avions lues ou rencontrées par le cinéma, et pas n’importe quel bouquet, celui des souvenirs aux parfums toujours uniques, parce que nous n’aurions jamais dû grandir nous indique l’auteur dans une brève préface. De cette douleur inévitable il faut guérir en "prolongeant" l’existence des Jim Hawkins, Peter Pan et autres Petit Chose… qui accompagnèrent nos premiers pas dans les mondes imaginaires, en leur en  prêtant une autre à chacun… Et puis, se venger peut-être de ce qu’ils ne surent nous garder dans ces mondes où, un instant, nous nous étions crus à l’abri des fureurs et complications incompréhensibles du monde des papa-maman-oncles–et-tantes… Alors, bien sûr, le nouvelliste, parce que l’écrivain s’autorise toutes les libertés, confronte Alice, Peter Pan  et Pinocchio à ce que  leur créateur avait à toute force voulu leur épargner. Le projet sent vaguement le souffre ! Il en résulte, c’était à prévoir, que les nouvelles aventures des petits héros de Lewis Carroll, James Barrie et Collodi, ne devraient pas être mises entre des mains trop jeunes.

"De l’autre côté d’Alice", pourtant, qui ouvre le recueil, dément en partie l’intention initiale en s’orientant d’emblée moins vers la petite héroïne que vers son créateur, l’illustre Charles Dodgson… Mais qui fut le véritable créateur d’Alice ? Charles ou Lewis ? Laissons–en l’appréciation aux exégètes, aux spécialistes des affaires littéraires, et suivons plutôt Charles loin d’Oxford, dans son errance nocturne vers Londres et l’East End, jusqu’à ce lieu du vice épais, le louche établissement nommé "Blue Rabbit". Que vient y chercher l’immortel auteur d’Alice, le mathématicien algébriste, le logicien, le fervent d’Euclide, le maître du nonsense et membre éminent du "club" de l’université, le photographe enfin des petites filles de la société distinguée parmi lesquelles Alice Liddell? Sait-il lui-même ce qu’il cherche au cœur de la "nouvelle Babylone" ? Probablement ce qu’il ne connaît pas, le  pôle opposé, les saveurs épicées de ce monde-là… Quelque inavoué qu’il porte en lui… L’aventure (la mésaventure ?) sera d’une simplicité assez affreuse pour que Charles, parvenu à son terme qu’il ne pouvait qu’entrevoir dans la vision confuse qu’il aura eue de ses désirs les plus enfouis, prenne la fuite, ne remette plus les pieds à Whitechapel et se réfugie définitivement dans son logement de fonction de Christ Church…
Entre cette intrusion dans le champ du sordide et le repli vers les sphères de la respectabilité, entre la quête des profondeurs obscures de soi-même liées aux fillettes de la bonne société, à leurs corps gracieux et aux rêveries qu’elles éveillent dans une âme sensible, restent, ineffaçables, l’humiliante mais irrésistible demande d’une petite fille – qui soit gentille et propre -, la confrontation avec la cupidité la plus mordante des "souteneurs", la rencontre avec l’innocence pervertie de l’autre petite Alice, la facilité qui est l’ordinaire de l’entreprise de la prostitution… Sans doute la reconnaissance des gouffres qu’il porte au plus caché de son être conduira Charles à cette fuite honteuse. L’oubli est ce qu’il désirera ensuite : mais plus d’oubli possible lorsque,bravant les interdits de classe, Alice McGhill, la petite prostituée du Blue Rabbit aujourd’hui devenue jeune femme, viendra, fantôme sorti de l’épisode le plus noir de sa vie, le débusquer à Christ Church pour lui demander ce qu’il n’avait pas une seconde imaginé qu’elle pouvait lui demander : l’auteur des contes et histoires propres à enchanter les enfants (devenu la créature du nouvelliste !) ne sort pas réellement grandi de l’ultime épisode, et dans l’âme d’une Alice McGhill (l’autre Alice), née dans le fumier du vice, le lecteur comprend que brille encore une petite étoile d’enfance, comme un rêve qu’eût fait, par exemple, une Alice Liddell ! Ce lecteur apprend que la littérature de fiction peut attraper dans les filets de ses propres obsessions un écrivain des plus renommés, anglais de surcroît, que ses contemporains, avec leur art admirable de l’euphémisme et de la litote, classaient dans la catégorie des "excentriques" et des "folkloriques". Étrange piège, tout de même, que celui que G.-O. Châteaureynaud tend ici à Lewis Carroll !

Avec "Angus Lamb", c’est un tout autre mécanisme, d’une redoutable précision, que construit le nouvelliste pour capturer le rêve de Peter Pan tel que veut le vivre cet Angus Lamb, un quadragénaire de forte complexion qui ne veut jamais devenir un homme, ce que bien des lecteurs comprendront aisément, quoique sans savoir comment s’y prendre pour y parvenir. Angus Lamb, lui, actionnaire majoritaire de la Never-Never Company, sait comment faire : il suffit d’engager des acteurs - Bella jouera Wendy, une beauté fluette nommée Joan sera la fée Clochette, lui-même endossera le costume de Peter Pan – et, une fois ceux-ci sous contrat, d’exiger d’eux non pas qu’ils se produisent dans le temps intensif du théâtre mais, pour une unique représentation, dans le temps extensif de la vie. En fait, on ne "jouera" pas la pièce, on la "vivra" hors de la présence de tout public, et rien que pour se la donner à vivre.
 
Cette transplantation d’une fiction dans le corps du réel fabrique naturellement le piège de l’illusion et suscite le charme furieux et ambigu - pourquoi craindre l’excessif dans le maniement de l’épithète ! - de cette nouvelle. Angus Lamb a les moyens, comme on dit, les moyens énormes de la Never-Never Company, qu’il emploie à servir son projet : ne manquent pas les ballons dirigeables, les jets privés, les hélicoptères, les navires qui emportent le peuple des acteurs vers le pays du Jamais-Jamais, en quête de l’île où "être" enfin les garçons perdus, le capitaine Crochet, les pirates, Peter Pan, Wendy, la fée Clochette, Mr. et  Mrs. Darling et leurs enfants… Angus ne regarde pas à la dépense, la distribution est hollywoodienne !

Lorsque la troupe prend son envol pour le Jamais-Jamais, le ballon qui l’emporte frôle Big-Ben et Saint-Paul : c’est que la griffe du réel est tendue vers le ciel, toujours prête à crever les baudruches du désir et des rêves ! On parvient à éviter ces obstacles, on parvient à destination, on se donne à vivre les premiers moments de la non-représentation… mais le réel vulgaire est bien là, encore mal perceptible dans ces moustiques tropicaux, l’insupportable chaleur et, aux entractes de la nuit, dans la bouteille de whisky où Peter Pan voudrait noyer les douleurs d’enfance d’Angus Lamb… Coûte que coûte, on se donne le spectacle du rêve enfantin, de la magie des épisodes de combats et d’abordages… Mais l’implacable machine à effets inverses, celle qui ne sait pas rêver, détend ses ressorts : Peter Pan n’a pas le temps de dire au Capitaine Crochet, qu’il s’apprêtait à trucider, cette phrase que James Barrie qualifia d’absurde - "Je suis la jeunesse, je suis la joie, je suis un petit oiseau sorti de l’œuf." - qu’apparaît sur la mer un simple pédalo portant MM. Vulture, Jackal et Hyena, Crockroach et Louse – bonheur de ces trouvailles onomastiques ! -, représentants cravatés de cabinets d’affaires et autres officiers de justice avec attachés-case. On le comprend aussitôt, l’entreprise d’Angus Lamb est très menacée. Toute la Never-Never Company est aux trousses du vieil enfant dépensier des deniers des actionnaires! Les scènes qui s’ensuivent appartiennent aux deux théâtres, celui du songe, celui des affaires ; elles sont drôlement sinistres ou sinistrement drôles ! Laissons au lecteur le soin d’en juger, et de se convaincre que peut-être, en effet, nous n’aurions jamais dû grandir.

Si Angus Lamb avait quelques soucis de mère, le jeune Épinoche de la nouvelle "Épinoche et Smadjo", petit rouquin orphelin vivant dans un cabanon, sur la terrasse d’une tour de trente-trois étages, est heureusement pourvu de mères de substitution, une vieille dame accueillante, une assistante sociale, une employée de mairie… Il bénéficie encore des attentions parfois distraites d’une fée ! Son vrai chagrin vient de ce qu’il n’a pas de père et ce manque tourne à l’obsession. Cela dit, il est boursier de l’Éducation nationale, excellent élève, et, débrouillard, il sait se nourrir aux moindres frais sans léser personne ; récupérateur hors pair, il subvient fort bien à ses manques matériels, mais pour ce qui est d’un père, il lui faut compter sur la chance et le hasard… Elles le serviront comme l’exige la loi des contes : tous les jours il peut admirer aux vitrines des magasins Smadjo des jeunes papas bien habillés, des mannequins de carton, qu’il appelle "les smadjos". L’un en particulier lui a tapé dans l’œil. Quel papa il ferait celui-là ! C’est justement lui qu’un matin il trouve sur le trottoir, cassé en deux, désarticulé et nu comme un ver sous la menace de la pluie. Épinoche, sans une hésitation, s’emploie à sauver cet être chassé du paradis lumineux des vitrines ! Il l’emporte, il n’est pas si lourd, il est encombrant seulement, et l’installe dans son abri de béton, après avoir franchi le no man’s land  du cimetière des pigeons crevés de sa terrasse. Il l’habille, lui parle, mais un mannequin n’est que mannequin, immobile et silencieux. C’est peu pour un essai de père. La fée se doit d’entrer en jeu - nous sommes toujours dans la logique du conte ! – et, innocente autant que bonne – elle doue le smadjo des cinq sens et de la parole qui font l’homme de tous les jours. Épinoche a désormais ce père tant désiré, exceptionnel à ses yeux. Le conte atteint le but de tout conte : la joie, le bonheur, l’émerveillement.
 
Aller plus avant dans la relation des événements qui dès lors vont s’enchaîner serait déflorer cette nouvelle insolite et touchante. Le nouveau père, qui risque sa peau de carton à chaque pluie ; Épinoche, qui croit à son bonheur et ne sait rien de ce qui peut advenir ; la fée elle-même qui n’a pas la moindre idée de ce dont les fées ne peuvent avoir l’idée en raison de leur nature féérique (ou féérienne ?)… tous vont vivre désormais un autre conte ! Un conte cruel, peut-être ? Le fait indubitable est que la fée sera privée de tout pouvoir et qu’Epinoche devra agir, seul cette fois, et prendre en main les rênes de sa jeune existence.

La mère Michel l’avoue, elle qui en a vu d’autres, des vertes et des pas mûres et, pour certaines, de toutes les couleurs, de passer ainsi de l’autre côté de ces trois miroirs que lui a tendus G.-O. Châteaureynaud, eh bien, elle en a été toute retournée.

Michel Host

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