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5 avril 2009 7 05 /04 /avril /2009 10:13

Approcher Arno Schmidt à pas de chat... [NdR]

Tout le monde connaît aujourd’hui, à Paris et dans les départements limitrophes, l’existence de l’œuvre de l’allemand Arno Schmidt (1914-1979). La Mère Michel qui, avant de perdre son chat, s’était jetée dans la lecture d’écrivains cousins germains d’un modernisme classique plus affirmé tels Thomas et Klaus Mann, Alfred Döblin, Gottfried Benn… allant parfois jusqu’à lire des poètes réellement classiques et des conteurs tel Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, Josef von Eichendorff, avait, jusqu’en 2007, ignoré le nom même de ce natif de Hambourg dont la renommée  (c’est son excuse première, la seconde étant la nécessité de trouver les traductions) s’est établie non sans plaies et bosses dans son propre pays, comme il en va de tous les novateurs dont la dimension surpasse de très loin les paresses de lecture et de pensée de leurs contemporains, leurs habitudes, leurs notions du style et du bel ordonnancement de la phrase, du paragraphe, du chapitre, du livre… Arno Schmidt a connu les plus grandes difficultés pour se faire publier, puis, la chose étant faite, les mépris sans appel et les enthousiasmes absolus. C’est le lot des plus grands, on le sait, mais les éditeurs quels qu’ils soient et où qu’ils soient, ayant à faire manger leurs employés et leurs imprimeurs, ne se jettent pas sur eux d’emblée. La Mère Michel n’éprouve nulle honte à son retard à l’allumage, et depuis qu’elle a rencontré celui qu’elle appelle Le Grand Arno, elle ne crie plus par la fenêtre car elle n’en a plus le temps.

Pour ce qui touche à la France, c’est l’honneur de Maurice Nadaud, de Christian Bourgois et des éditions Tristram, que d’avoir permis aux lecteurs de ce côté-ci du Rhin de prendre connaissance d’une œuvre exceptionnelle. Un mérite singulier revient à ses principaux traducteurs, Pierre Hémery, Claude Riehl, Dominique Dubuy, Pierre Pachet… car l’œuvre est remplie d’épines et de chausse-trapes, la culture littéraire, scientifique et historique d’A. Schmidt, tout comme son dédain des formes accoutumées du récit, étant immenses.

On a marché sur la lande [cf. note bibliographique en fin de texte] est le premier roman de Schmidt que, sans s’être méfiée, la Mère Michel décida de lire. Elle en est encore sur le cul, et son ménage a lui aussi pris du retard. C’est le dernier "roman" de l’écrivain, avant qu’il n’aborde d’autres écrits, publié en 1960. Il déroule l’histoire de Karl et de sa compagne Hertha, en week-end de repos et d’éducation sexuelle - lui est relativement peu entreprenant, elle présente tous les symptômes de la frigidité - chez la tante Heete, dans la lande de Basse-Saxe. C’est, après réflexion, un livre qu’il vaut mieux aborder, quand on est novice, après quelques autres.
La difficulté est multiple : outre que Schmidt y applique un système d’écriture et de composition très personnel, il y pétrit la pâte de l’Histoire (celle de l’après-Seconde Guerre mondiale – il y participa à son corps et à sa conscience défendants) -, il y joue de ses connaissances dans un joyeux tumulte d’anecdotes, d’épisodes, de périodes, de langages divers dont celui, très régional, de la tante Heete… D’ailleurs, c’est la Guerre froide et l’action se déroule sur la Lune après la destruction de la Terre : l’après-guerre, cela paraît éloigné des préoccupations des deux jeunes gens, a plongé les Européens dans la hantise de la bombe atomique et d’un troisième conflit mondial. Ajoutons, pour lier la sauce, le violent sentiment de culpabilité et le ressentiment qu’éprouve Arno Schmidt d’avoir vécu ses années de jeune homme et d’homme dans la plaie gangrenée ouverte par le fascisme, l’hitlérisme et le nazisme, les nationalismes, le stalinisme… tous "-ismes" trouvant à se nourrir dans les massacres raciaux et guerriers, les combats et les destructions, les éliminations massives d’opposants supposés ou réels… On comprend qu’il n’est pas si facile d’entrer dans l’œuvre d’Arno Schmidt par cette porte-là.


L
a Mère Michel conseillerait volontiers à ceux qui voudraient se frotter à cet écrivain hors normes, de se lancer dans un récit plus bref : Miroirs noirs, qui les plongera dans l’Europe détruite par la Troisième Guerre mondiale, la catastrophe nucléaire, le dépeuplement du monde… Nous sommes dans les années 1960, dans une anticipation (le texte fut écrit en 1951) qui se lit comme pure vérité, c’est-à-dire que le vraisemblable des faits décrits abolit tout sentiment de fiction. Dans ce désert où seules les faunes végétales et animales tentent de reprendre vie, où ici et là des bâtisses, des cabanes demeurent sur leurs fondations, où le souvenir des temps d’avant pointe dans celui des écrivains du passé, un survivant s’est établi dans les bois, Adam des temps nouveaux… Soudain, une femme venue d’ailleurs, de la périphérie du cercle radioactif de la mort, traverse les bois, le champ de vision de cet homme solitaire. Que se passe-t-il alors entre eux? – au lecteur hors-champ (car qui sera le lecteur dans ce monde si vidé de présences humaines ?) de le découvrir et le comprendre. 

Il semble judicieux à la Mère Michel de poursuivre ces lectures par celle de Tina ou de l’immortalité, nouvelle où le Grand Arno s’amuse à jeter en enfer les écrivains, les y abandonnant dans une immortalité cuisante, immortalité qui ne cesse pas et ne se change en délivrance que lorsque ces écrivains n’ont plus un seul lecteur, ne laissent plus de souvenirs… ils brûlent donc de disparaître au plus vite de la mémoire des hommes, et leur plus grand malheur est désormais d’être lus encore. Cette situation à l’inverse des choses qui ont lieu en ce monde est une source intarissable de plaisanteries et de situations comiques.
On verra comment, dans une mise en scène approchante, Schmidt ressuscite Goethe, dans Goethe et un de ses admirateurs. Le traitement de la question de la postérité est, chez Schmidt, l’un des plus originaux que l’on puisse lire, à la fois précis, détaché et humoristique.


À ce stade de la découverte de Schmidt, l’intérêt de Tina ou de l’immortalité est encore que Claude Riehl, le traducteur, fait suivre la nouvelle de pages éclairantes, voire indispensables : Arno à tombeau ouvert. Outre des données biographiques importantes, le lecteur découvrira, exposés avec minutie, les procédés de composition de Schmidt, sa façon inédite (voire inouïe pour les fils et filles de Balzac et de Flaubert) de concevoir le traitement du personnage et de l’intrigue, sa méthode précise de composition des formes nouvelles du récit, le tout exposé dans Calculs I & II, puis Calcul III, dont Claude Riehl nous fournit un clair et minutieux exposé. On sera, pense la Mère Michel, après ces lectures, mieux armé pour lire l’ensemble de l’œuvre de Schmidt. Elle-même tentera prochainement de proposer sa réflexion de ménagère sans scrupules sur ces questions de littérature et d’écriture. En attendant ce terrible moment, une citation extraite de Miroirs noirs :

Elle demanda : "Pourquoi écris-tu encore ? – D’ailleurs pourquoi as-tu écrit des livres ?" (Réponse : gagner de l’argent. Les mots, mon seul bagage. "Ce n’est pas vrai !" dit-elle indignée. Ai pris un autre biais. Aussi : j’éprouve du plaisir à fixer dans les mots les images de la nature, des situations, et à pétrir des histoires brèves).
Elle siffla la marche de la cavalerie finnoise : pupupi : pupupi : pupupupérupupu (og frihet gar ut fra den ljugande pol) ; elle dit renfrognée : "Donc jamais pour des lecteurs, hein ? Tu ne t’es jamais senti un devoir militant ou "moral" ?"
"Pour des lecteurs ?" demandai-je stupéfait ; le "devoir moral" aussi c’était neuf pour moi.


R
ien que pour de lucides impertinences de ce genre, pour ces coups de savate au front pur de la pensée correcte, la Mère Michel  aurait bien trompé le Père Michel avec le Grand Arno s’il eût vécu plus longtemps !

Note bibliographique:
On a marché sur la lande, éditions Tristram
Tina ou de l’immortalité (suivi de : Arno à tombeau ouvert), éditions Tristram
Goethe et un de ses admirateurs, éditions  Tristram
Miroirs noirs, Christian Bourgois éditeur

 

Petite note de la rédaction:
Claude Riehl a obtenu en juin 2005 le prix Gérard de Nerval de la traduction, décerné par la SGDL "pour l'ensemble de son travail" certes mais à l'occasion de la sortie de On a marché sur la lande
Découvrez
ici le catalogue des éditions Tristram.

Michel Host

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