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21 février 2017 2 21 /02 /février /2017 05:30

Une fois de plus il me faudra très bientôt inscrire ici une nouvelle nécroféline  après Nyssiah qu'une voiture a tuée, j'ose espérer sur le coup, en 2010 et Mysstykk emportée par un cancer fulgurant le 23 mars 2015 c'est maintenant Sweetie qui vit ses derniers moments, arrivant au terme d'une maladie diagnostiquée en juin 2015 comme chronique mais bénigne puis qui a finalement cédé le pas à un lymphome, pas franc du collier mais que l'on a quand même commencé à traiter par chimiothérapie. Celle-ci  hélas interrompue dès la deuxième séance: Sweetie n'a pas supporté le médicament et lorsqu'elle a fini par montrer des signes témoignant que les effets secondaires s'étaient estompés, laissant alors croire à la possibilité d'une alternative à la molécule qui n'était pas tolérée, son état s'est vite dégradé, sans plus aucune période faste instillant de l'espoir. Et aujourd'hui 21 février, voilà quatre jours qu'elle n'a plus absorbé la moindre nourriture solide. Elle boit, miraculeusement tient encore debout et se déplace d'un coin à l'autre de la maison même si elle ne quitte plus guère son coussin. L'issue fatale est imminente. Pour la première fois je tiens la défaite lente et la mort par la main jusqu'à présent il y a toujours eu entre moi et la maladie, puis la mort de mes proches, humains ou félins, assez de distance pour que je puisse me ménager la possibilité de me dérober, de ne pas m'attarder auprès du mourant et de de ne pas faire compagnie de trop près au désarroi radical que cause chez  les survivants la perte.

Sweetie à travers sa maladie et maintenant son lent départ me confronte à l'impossibilité de fuir, à l'obligation de vivre intimement la "mort-de-toi" et d'en être atteinte jusque dans les tréfonds, de manière plus-que-charnelle  je dirais "atomique" et jusqu'à la dispersion cosmique [ah çà!  déraper ainsi, c'est déjà tenter la dérobade vers le délire conceptuel et l'ivresse des mots...] et non plus seulement intellectuellement, par le biais de rituels, de raisonnements et de transmutations discursives qui sont autant de mises à distance... Elle est devenue ma conscience; elle dont la placidité m'a souvent irritée au point de m'en moquer sans prendre la peine de l'apprécier, elle dont je disais parfois mais avec tendresse cette fois qu'elle avait un regard "Calimero", elle a immensément grandi au cours de ces derniers mois elle est bien ma Conscience! Me le fait dire surtout cette posture qu'elle a adoptée dès que je l'ai laissée venir dormir à mes côtés voici quelques mois, pensant que cela favoriserait sa guérison en comblant en partie l'absence de Mysstykk avec qui elle formait une sorte de binôme, pendant à celui constitué par Mélithys et Elléas: au terme de la nuit passée tranquillement blottie contre mes jambes au fond du lit, elle venait s'asseoir au petit matin tout près de mon visage pour me fixer des yeux en ronronnant  jusqu'à ce que je me lève...

Elle m'a aussi poussée dans les extrémités de la "pensée magique" je ne m'étendrai pas davantage là-dessus ni sur le détail des "gestes magiques" accomplis  sauf à écrire que l'inclination à la "pensée magique" est une pente qui a mes faveurs de longue date et, si je suis certaine que cela participe de sa mission je n'ai en revanche pas la moindre idée de la direction qui m'est ainsi montrée. En tout cas, par les soins dont elle aura eu besoin, elle a réussi à ce qu'enfin je jette bas mes petits égoïsmes mesquins, et la plupart de ces minables manies quotidiennes, quasi-TOC, réitérées comme des mantras à seule fin d'ériger des barrières derrière lesquelles je puis avoir l'illusion de me croire à l'abri de toute atteinte. Sweetie a ouvert de petites brèches, Sweetie, salutaire Sweetie.

Déjà, en juillet, elle m'avait éclairée sur quelques points. Rétrospection, en forme de confession qui n'ignore pas que l'autoflagellation est plutôt vaine...

Enfant, je me mordais l’un ou l’autre avant-bras jusqu’au sang lorsque j’étais dans les hauts grades de la colère. Je ne brisais rien, ne précipitais à terre aucun objet, ne déchirais pas non plus le moindre papier. Je me mordais simplement, aussi fort que je le pouvais comme si, n’osant pas expulser la rage, je me punissais à la fois de la ressentir et de ne pas savoir m'en délester vraiment. L’âge venant, j’ai cessé de me mordre. Cela ne signifie pas pour autant que je n’aie plus éprouvé de colère mais, au-delà de l’adolescence, je me suis peu à peu mise à exprimer celle-ci de manière plus classique, par des cris, des claquements de porte, des avalanches de mots orduriers hurlés entre les quatre murs de mon appartement comme si j’étais exilée sur une île déserte. Trop souvent, mes chats, ces compagnons que je me suis choisis et que je dis aimer (jusqu’à quel point suis-je capable d’amour vrai?), ont fait les frais de ces poussées de rage: ils ont subi plus souvent qu’à leur tour, terrifiés et se cachant sous les meubles, mes gueuleries lors même qu’ils n’en étaient pas les sujets; ils ont aussi essuyé des cris injustifiés simplement parce que j’avais les nerfs tendus à se rompre et que, se rompant, ils causaient des explosions dont le souffle les atteignait de plein fouet; pire: ils ont parfois été copieusement engueulés pour s’être comportés en félins quand j’attendais d’eux qu’ils marchassent dans des ornières que moi, humaine, j’avais tracées pour eux. Ces flambées stupides sont éminemment destructrices, quand bien même aucun coup ne tombe – je suis convaincue qu’il y a lors de ces éclats des émissions subtiles corruptrices, qui gâtent les corps en profondeur aussi sûrement qu’un poison lent tue à petit feu. Pourtant, j’ai malgré tout continué à m’abandonner, de-ci de-là, à ces accès. Et je suis aujourd’hui persuadée que ce cancer dont est morte Mysstykk il y a un peu plus de trois mois est une conséquence de cette atmosphère corrompue par mes colères dans laquelle elle a vécu; aujourd’hui chez Sweetie aussi on a soupçonné un cancer – heureusement, il n’en est rien mais je suis sûre que la maladie chronique dont elle souffre est, comme le cancer de Mysstykk, une efflorescence perverse poussée sur les exhalaisons de mes rages.
Je sais trop qu’aucun repentir d’aucune sorte ne peut réparer les destructions causées par mes accès coléreux et mes pensées sinon haineuses du moins dépourvues d’amour. Mais j’espère qu’en attestant par ces mots que j'ai conscience de leur atroce pouvoir, je fais les premiers pas qui me conduiront vers un meilleur contrôle et à canaliser mes colères de telle manière que leur violence ne puisse plus atteindre mes chats. Cela ne suffit pas: il faudrait aussi que, une fois contenue ma négativité, je sois capable de générer autour de moi une atmosphère adoucie et sereine, qui rende mes chats plus heureux. Ainsi me suis-je fabriqué un "Creuset des colères": un bocal où j’ai placé du riz, dont je me saisirai dès que je sentirai monter en moi le reflux puant de la colère et du dégoût afin de l’y déverser, dirigeant vers lui mes insultes. Pour que plus rien ne déborde et n’aille corrompre l’entour.

J’avais commencé d’écrire cela, le dimanche 3 juillet au soir, veille de la laparotomie que doit subir Sweetie, comme un croyant va brûler un cierge pour favoriser la guérison de ceux qu’il aime. À la différence du croyant, je ne m’en remets pas à Dieu mais à moi seule, pour tâcher de corriger les maux que j’ai moi seule causés.
J’y reviens ce 17 juillet, sachant désormais que Sweetie n’a pas de lymphome. Diagnostic heureux, qui n’enlève absolument rien à mes convictions concernant les effets néfastes de mes accès de colère, bien évidemment. Depuis ce 3 juillet, le "creuset des colères" en a essuyé quelques-unes, plutôt violentes. Aura-t-il été pour ces éclats ce que le paratonnerre est à la foudre?   
2 janvier 2017
Non, à l’évidence: le "Creuset" a été vidé, les grains de riz rincés et utilisés culinairement. Je n’ai pas su canaliser assez mes accès coléreux pour les déverser là à temps, je n’ai pas vu les grains pourrir de recevoir toute ma négativité, et Sweetie connaît des hauts, des bas et surtout des bas, malgré un traitement massif et des visites hebdomadaires chez le vétérinaire. Toujours pas de lymphome décelé mais demain, le 3, nouveaux tests. Qu’en sortira-t-il???
20 février 2017
Le lymphome a été diagnostiqué comme quasi déclaré au terme de ces tests de janvier – avec encore, toutefois, une nuance hypothétique… Une chimiothérapie a néanmoins commencé mais dès la deuxième séance, on a vu que Sweetie réagissait mal au médicament. Elle est maintenant squelettique. Il y a sept ans mois pour mois je m’effarai de ce que, laissée à la garde de ma grand-mère, fort généreuse en nourriture, elle avait pris beaucoup de poids. Sept ans! Sept!! quelle porte ouvre donc cette clef symbolique?
Curieusement, son état a commencé à se profiler irréversible après que, pendant ma course matinale, je me suis mentalement dit:
"Sweetie ne doit plus être le réceptacle de tes obsessions, de tes remords et conflits non résolus, et encore moins la bêche rêvée dont je puis, ô le beau prétexte, m’emparer pour continuer de plus belle cette entreprise d’auto-inhumation à laquelle je me livre depuis des années à petites pelletées subreptices: elle est juste une chatte malade dont il faut prendre le plus grand soin. Tes batailles contre toi-même doivent se livrer en dehors de tes chats…"
Je croyais naïvement qu’en ramenant mes putrides et noires laves intérieures à leur juste domaine, en mettant hors de leur emprise Sweetie elle allait enfin pouvoir vaincre sa maladie – et c’est le contraire qui est arrivé…

 

 

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Publié par Yza - dans Apartés
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28 janvier 2017 6 28 /01 /janvier /2017 18:36

Depuis des jours et des jours et des jours je continue de glisser le long d'une inexorable pente marasmique, un glissement dont j'ai même renoncé à laisser trace ici - ce coin de Toile qui n'aurait jamais dû devenir ce vide-fiel introspectif  que je l'ai laissé devenir. Chaque jour davantage j'ai senti se défaire le lien vital qui parfois, à la faveur de fulgurantes convergences qui m'étaient bouffées d'oxygène, daignait se nouer entre ces sensations aranéeuses de plus en plus envahissantes et le tissu des mots. Et rien, quoi que j'en dise ou pense, qui justifie pareille désertion de soi, ni le prétendu accaparement qu'exigerait le travail, ni la maladie chronique virant au cancer natif de ma chatte Sweetie (encore que cette maladie soit le catalyseur d'un bizarre labeur intérieur suffoquant, où semblent s'accélérer et se superposer des retours de refoulé, des ressouvenances intempestives, comme si les composantes de ma psyché, à l'instar des plaques constituant la lithosphère terrestre dont les mouvements conditionnent la dérive des continents, l'activité volcanique, l'ouverture des failles océaniques... étaient en proie à une brusque agitation suscitant à la fois dans ma "matière psychique" le creusement de gouffres, l'accumulation d'éboulis et l'excrétion d'un mauvais jus mental comparable aux laves mêlées de cendres et de gaz toxiques que vomit un volcan).
Plus de... Non: je ne vais pas énoncer à nouveau l'ennuyeuse litanie de ce que je ne "fais plus". Si je ne "fais plus", c'est que je consens à cette érosion autodestructrice et qu'il n'appartient qu'à moi de la freiner. Et à cet égard, la journée du 11 janvier aura été comme un coup de hache faisant éclater cette mollesse submersive.

Mercredi 11 janvier, donc...

Au saut du lit ou presque, des mots se sont agrégés que j'ai sentis d'emblée signifiants, tels que jaillis idéellement: je les ai aussitôt écrits sur un bout de papier et, contrairement à ce qui se produit en général en pareilles circonstances, leur signifiance a résisté à la transcription... Mieux: je devais constater, en retrouvent ce bout de papier ce matin même, que nul dégoût ni agacement ne me venait en les lisant - leur signifiance tient bon...

Fendre la nuit
Comme on crie jusqu'à plus soif
Au grand galop, des ailes au corps comme à l'âme
Si léger qu'en son propre essor
On se désagrège et se disperse - pulvérulent - aux mille vents du vaste Rien cosmique

Tandis qu'au lever je me pulvérisais ainsi et opposais à cette désagrégation l'antidote du texte (il me sembla qu'en l'instant où j'écrivais je me rassemblais toute sous l'effet d'une sève lustrale), je devais, dans la suite de la journée, prendre conscience que j'accumulais les petits gestes spontanés accomplis jusqu'au bout sans qu'aucune pensée négative viennent leur couper la route, ce dont je ne me croyais plus capable...

Par exemple conserver et juger regardable au point de la mettre en ligne ici une photo prise à la hâte, quasi sans cadrer ni mettre au point parce que je n'y voyais rien sur l'écran de mon Coolpix: un "effet de ciel" sidérant aperçu juste en tournant la tête alors que je ne songeais qu'à gagner la bouche de métro avant le début de l'averse en gestation, et dont je me doutais que, capté au compact numérique, il serait tout dépouillé de sa beauté. Pourtant j'ai déclenché, d'autant plus vite que soufflait par bourrasques un vent fort qui poussait les nuages et donnait l'impression que la faille rayonnante se déplaçait, quand je voulais, moi, fixer le jeu de formes et de lumière que sa position au-dessus des toits me révélait. J'ai déclenché presque à l'aveugle... photo probablement ratée mais au moins aurai-je été au bout de mon intention. Et en visionnant l'image, j'avoue avoir été assez surprise d'y retrouver le fascinant tranchant de cette insinuation solaire dans la masse nuageuse couleur de plomb. Mais sans doute un photographe aguerri ne verra-t-il que le... mauvais penché de cette image et les autres défauts qu'il serait fastidieux d'énumérer,

Puis, plus tard, en feuilletant distraitement le gratuit Direct matin dont je m'étais emparée pour meubler ma métroportation retour, je découvrais qu'à la fin du mois, les 27, 28 et 29 janvier, aurait lieu la 2e édition de Paris Face cachée, un événement qui permet notamment d'accéder à des lieux ordinairement fermés au public et d'assister à des manifestations exclusivement organisées dans ce cadre. Il suffisait de s'inscrire en ligne (uniquement en ligne) au cours des deux seules journées où seraient ouvertes les inscriptions, soit ce même 11 janvier et le 18. Sitôt rentrée et mon ordinateur ouvert, je me précipite sur le site (il faut aller vite, vitissime: les places sont en nombre limité!), déplie à toute vitesse le menu des propositions en éliminant d'office toutes celles qui ne concernent pas Paris intra muros, en sélectionne deux ou trois parmi celles qui ne sont pas encore estampillées "complet" sans m'attarder sur les présentations pourtant brèves, me bornant à la lecture des intitulés pour m'arrêter enfin sur "De bronze et de bois": des mots avaient fait mouche ("maître du Modernisme architectural français", "Matisse", Modigliani", "atelier... sculptrice"...). Des places sont disponibles, dans un créneau horaire m'allant comme un gant... Je ne réfléchis pas: deux-trois clics, mon billet est acheté pour le 27 janvier, 13h30. Téléchargé, prêt à être imprimé.  Pourtant, une ombre à la jubilation qu'a éveillée la succession de ces décisions prises instantanément: le 27, c'est loin, et je ne puis me défaire de la conviction qu'une fois de plus je laisserai pourrir le projet et le billet à l'abandon sur un coin de mon bureau.

Eh bien non, aujourd'hui 28 janvier, je puis écrire que j'ai bien exploré la "face cachée de Paris" pour laquelle j'avais réservé une place! Cela m'a valu de découvrir une artiste que je ne connaissais pas, Chana Orloff, et ce grâce à ses petits-enfants qui, propriétaires de son atelier et des œuvres qui y sont exposées, s'efforcent autant qu'ils le peuvent d'ouvrir l'endroit au public, notamment lors des Journées du patrimoine. Leur effort aura été, ce vendredi, formidablement servi par la conférencière qui animait la visite, Lauranne Corneau, dont l'exposé clair, concis et vivant, a fait honneur autant à l'artiste qu'au lieu.

Me voilà maintenant animée d'une intense et profonde envie de mieux connaître Chana Orloff, de revenir visiter cet atelier dès que possible... Dans mon horizon immédiat: tâcher de me procurer deux ouvrages en français qui lui sont consacrés, parus en 1927 (de la chine en perspective...). Puis plus tard, peut-être, la réédition en fac-similé des numéros de la revue SIC, parue entre 1916 et 1919, où ont été publiés plusieurs de ses bois gravés. Et ensuite...

Envie de mieux connaître... plus tard... ensuite...
Autant de projections dans l'avenir.
De petits élans de vitalité.

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3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 17:46

... dans l'abyssal sablier les jours tombent, se dissolvent dans l'irrévocable maelstrom du Temps-qui-passse (oui, trois "s" - la faute est rougement soulignée par mon vérificateur d'orthographe, mais à la réflexion, non, ce n'en est pas une. Trois "s" au lieu de deux, ça fait mieux siffler la vertigineuse vitesse du passage. Je devrais donc, sémantiquement parlant, en rajouter toute une théorie, comme si je m'endormais le doigt posé sur le "s" du clavier...), abrasés par l'oubli, un bien imparfait acide pourtant qui laisse vives les plus douloureuses arêtes formant les angles aigus du remords...

 

Je ne tiens pas le compte des jours - savoir qu'ils passent et sont révolus avant même que j'aie eu conscience de les vivre suffit à ma mélancolie. Mais Overblog a le chrono en main pour moi et m'écrit le 2 janvier pour me signaler que  "Mon blog a huit ans". Un "huit" à la sonorité de glaçon, qui me fige... Penser "huit années", en ce moment où je "claviote", me donne l'impression de me tenir face à une plaine que je saurais immense mais sans pouvoir en apercevoir davantage que quelques mètres devant mes pieds... De voir englouti dans la ténèbre la presque totalité de cela même que j'ai créé au point de n'en presque plus rien plus distinguer.

 

Oublions pourtant la ténèbre; regardons l'infinitésimal filet de lumière qui persiste à éclairer le peu d'espace qu'il suffit de voir pour ne pas trébucher.
Ci-gisent des lignes minuscules pour dire Oui, demain. et encore après-demain... et ainsi de suite pour une neuvième année?

 

Des gouffres, des lignes, des formes: le Temps, des textes.

Des gouffres, des lignes, des formes: le Temps, des textes. Et comme de petits "huit"...

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 18:24

L'inexorable glissade des heures qui, l'une après l'autre s'effacent, disparaissent, sont noyées dans le cosmos et donnent l'impression que l'on est en perpétuel dérapage non contrôlé sur un sol continuellement en dérobade est de chaque jour – à cet égard la Saint-Sylvestre n'a rien de particulier et pourtant, ce jour étant le «dernier de l'année» je les trouve plus glissantes encore que de coutume, ces heures-butoir qui n'en finiront de passer qu'après la mort. Au soir de ce «dernier jour» j'avais imaginé ce paysage nykthéen un peu différent; en pensée j'avais comblé des manques, rattrapé quelques promesses d'écriture d'autant plus aisément que de surprenantes «remontées de passé» s'étaient produites qui me rattachaient à mes années de chroniqueuse, me fournissant, croyais-je, une chaîne toute prête où je n'aurais plus eu qu'à tramer les fils de mes «à-dire». Et le texte s'était si fluidement présenté à partir des poly-fils de Marie-Annick que je pensais l'affaire conclue: j'allais enfin, petit à petit, achever mes brouillons et rompre avec cette incurable manie de la procrastination – virant-in-fine-au-renoncement.

Eh bien non! Dans quelques heures il me faudra clore la porte 2016 sur un couloir toujours aussi encombré, plus encombré peut-être que les années précédentes car l'âge venant le dos se tourne plus vite et plus facilement aux projets.

 

Et la poussière grisonnera là tout à son aise, et la toile de la petite araignée plafonnière aussi.

 

 

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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 17:35

[Par un soir d'humeur sombre, l'araignée au plafond susurre de sa petite voix aigre:]

Quelques gouttes d'encre

Puisées au plus profond des heures crépusculaires

Pour dire l'effroi qu'à leur seuil

J'éprouve de l'abîme

‒ à chaque instant le Temps

Verse dans l'épouvante et nul soleil n'y peut rien.

[... et la chose dite, elle s'en retourne tisser sa toile...]

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 19:43

Le fil enfile, le temps faufile - ainsi s'intitule l'exposition que Marie-Annick Jagu propose en ce moment* au centre Partis Anim' Rébeval. Elle y présente ses dernières créations textiles, accompagnées de pièces plus anciennes que j'avais déjà pu apprécier voici un an quand elle les avait exposées à la bibliothèque du 7e arrondissement et de quelques œuvres sur papier puisées loin en amont dans ses cartons, bien antérieures à ses premières explorations sur tissus. Une indéniable continuité se perçoit: le lien se voit, se sent «le fil» est là dans la conception même de l'exposition autant que dans le titre dont il serait d'ailleurs faux de croire qu'il ne dénote que le matériau principal assujetti au geste créateur s'accomplissant dans la durée, dans la lenteur aussi est-il dit de la broderie.

Les pièces exposées sont nées d’étoffes variées – imprimées ou unies, défraîchies ou pimpantes encore, en lés ou en morceaux laissant deviner quel usage les a d’abord requises, velours, voilages, cotonnades, toiles d’ameublement… ‒ qu’elle a récupérées dans ses armoires ou que des amis lui ont données. Sans étude préparatoire, sans esquisse ni croquis préalables mais selon un sens plastique très sûr, les textiles sont découpés, ajourés, décolorés, teints, peints, grattés, effilés, déchirés, brodés, assemblés, rehaussés de motifs au crochet ou au macramé… Les tissus ne sont pas, comme en haute couture, travaillés pour être en eux-mêmes sublimés et conduits à parler le degré le plus raffiné de leur idiome: ils sont appréhendés comme des matériaux de base dont il faut plier le langage au discours que l’artiste veut tenir – entre les doigts de Marie-Annick, ces tissus que l’on a démis de leur fonction initiale ont dû, pour accéder à celle qu’elle a décidé de leur assigner, apprendre sa langue, son vocabulaire gestuel et chromatique – afin que, une fois achevée, l’œuvre soit l’histoire qu’elle avait en tête et dont les titres inscrits sur les cartels donnent une sorte de résumé. Cette acuité particulière qu’a Marie-Annick pour percevoir autour d’elle et, a fortiori, dans les matériaux dont elle se sert pour créer, les rapports se nouant entre les formes, les lignes, les couleurs, les volumes, les arêtes et les creux, les pleins et les vides, est au service d’une intention en perpétuelle émergence: «Je ne prépare rien, je suis uniquement dans l’instant présent et, au moment où je décide de faire tel geste je ne sais pas du tout ce que je ferai après…», m’a-t-elle dit un jour en substance quand je lui demandais si elle dessinait d’abord ses pièces avant de les réaliser.

Parmi toutes ces «œuvres de cimaise» un manteau, identifié comme elles par un cartel indiquant son titre ‒ Prunus en fleur, me semble-t-il. Un vêtement que Marie-Annick a entièrement conçu, depuis la coupe, atypique, jusqu'aux ultimes finitions, un vêtement composé de plusieurs tissus dont chacun, doublure comprise, a une histoire qui la touche de près, m'a-t-elle dit... Techniques diverses, textiles divers, florilège d'histoires et, au bout du compte, un Tout: un vêtement-récit, et qui peut aussi se regarder comme la synthèse des axes de recherche, plastiques, thématiques, graphiques… qui ont orienté le travail de Marie-Annick au gré des années, tant dans ses cours que dans ses créations personnelles: l’être humain corps et visage (créer un vêtement, n'est-ce pas dire le corps sans le désigner?), le mouvement, les épaisseurs narratives qui adhèrent au déjà-utilisé, les mots dont on fait les histoires – et qui souvent sont convoqués pour étoffer ce que l'on aura exprimé par le dessin.

 

De plus en plus de récit à l'entour de la réalisation plastique – à partir d'elle mais en elle aussi, et même la fondant, la structurant… rien d’étonnant à ce que Marie-Annick en soit venue, pour créer, à s’emparer des tissus et à retrouver, doublant ceux de l’artiste peintre, les gestes de la brodeuse: texte et tissu ayant une origine étymologique commune (le verbe latin texere, «tisser»), les transfusions du champ de l’écrit à celui du textile sont innombrables, et donc d’une formidable fécondité artistique.
 «Fil» est un mot dont notre langue joue de mille manières: il se… faufile dans une multitude d’expressions, plus ou moins figurées, plus ou moins symboliques… On le suit, le perd, le rompt, le reprend… qu’il s’agisse de celui de la conversation, de ses pensées, de la vie – venu tout droit de la quenouille des Parques, celui-là – ou bien, moins fragile, de celui de la lame, de l’épée, du rasoir…  ce n’est pas à proprement parler de la polysémie car toujours «fil» renvoie à une même idée de ténuité, d’extrême finesse mais plutôt d’une omniprésence, d’une évidence référentielle qui prolifère tous azimuts, tandis que l' «objet-fil», lui, demeure presque insaisissable. Marie-Annick est parvenue à fixer une bonne part de ces exubérances signifiantes dans ses créations textiles, tout en faisant de chacune d'elles, à ce que j'ai compris, une page autobiographique – mais toutes gardent sens même si l'on ignore les histoires qui les sous-tendent, et demeurent de merveilleuse pièces plastiques autour desquelles on peut rêver à son gré.

* Les œuvres de Marie-Annick Jagu sont à voir jusqu'au 16 décembre 2016 au centre Paris Anim Rébeval, 36 rue Rébeval dans le 19e.
Tél.: 01 53 38 90 65.
Site internet: suivre ce lien.

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Publié par Yza - dans Billets
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17 novembre 2016 4 17 /11 /novembre /2016 10:18

Il ne se passe guère de jour sans que je me haïsse de ne pas parvenir à mener jusqu'au bout telle ou telle intention d'écriture - il n'est qu'à voir le dossier "brouillons" épinglé sur mon bureau numérique, auquel s'ajoutent les innombrables paperolles dispersées un peu partout dans le grand fatras qui noie mes deux postes de travail, eux de bois bien solide, où je laisse s'entasser des bouts de papier, cahiers, bloc-notes où ont été jetés des lambeaux de phrases que j'ai cru bon de conserver... et au milieu de tout ça, des livres. 
Livres "à dire" plutôt que "à lire" ou "à finir", j'entends: bien que considérant comme terminée mon activité de chroniqueuse, je suis encore mue par le désir de communiquer à d'autres ce que m'inspire un spectacle, une exposition, un livre... Je me fixe donc pour but de rédiger des chroniques "comme avant", un jour prochain, plus tard, quand je "trouverai les mots pour" et, à cet effet, je les garde, ces "livres à dire" (romans, pièces de théâtre, catalogues...), à portée de regard pour qu'à tout instant leur présence muette me rappelle à l'ordre que je me suis intimé à moi-même.

Écris! Écris! Quand donc écriras-tu? Écriras-tu donc jamais?

De jour en jour les tas et les piles croissent; frangibles je les brise de temps à autre, reléguant quelques-unes de leur composantes en des lieux où elles demeurent dans l'expectative de "leur" chronique mais hors de mes yeux de telle sorte que je les oublie visuellement sans que pour autant elles disparaissent de mes pensées. Jusqu'à ce matin, j'étais convaincue que cette attitude était uniquement imputable à une sorte de perversité masochiste m'incitant à me complaire dans l'autofustigation; je croyais aussi que cette procrastination permanente, et de plus en plus prononcée au fur et  à mesure que je vieillis, était un rituel propitiatoire par lequel j'excluais de mon horizon, au moins pendant le temps me séparant de l'accomplissement prévu, l'éventualité de ma mort - tant qu'il y a  matière à se projeter dans le futur, on ne peut pas mourir n'est-ce pas... Ridicule et idiot, comme tous les gestes relevant de la superstition mais, comme toutes les superstitions, ça rassure.

Et puis il m'est soudain apparu que cette tendance à repousser toujours plus loin un "faire" quelconque visait moins à me donner l'illusion que s'ouvre plus largement et à coup sûr la perspective d'avenir qu'à faire pousser la forêt des Émergences-et-résurgences sur le terreau des synchronicités sans cesse surgissantes. Plus nombreux les jours à s'écouler, plus nombreuses les synchronicités - plus dense et plus riche la forêt où chercher ces clés intérieures dont je poursuis la quête de plus en plus obsessionnellement...

Repousser, accroître la distance entre le vu, le pensé, l'exprimé... cela conduit souvent à la confusion, à l'égarement mais aussi, parfois, à de déroutants dévoilements. C'est dans ma pratique photographique que j'en "lis" les exemples les plus frappants et c'est peut-être davantage pour provoquer ces dévoilements, ces "révélations", que je suis de plus en plus encline à étirer dans des proportions parfois sidérantes les délais ordinaires que la méthode argentique assigne à l'apparition des images. Voir ci-dessous...

Une image découverte sur un film développé deux ans après qu'il a été impressionné. Sans doute un accident de prise de vue. Je ne me souviens plus des circonstances, je n'ai pas la moindre idée de ce qui a pu se produire pour donner une image pareille ni de ce que j’avais l’intention de photographier réellement. Mais elle a du sens : d’abord par le flou et l'absence de motif reconnaissable qu’elle montre, et qui me semblent figurer idéalement le mot "trouble" – cela même que j'éprouve en la regardant, épaissi de l'étonnement doublé de perplexité qui m'a saisie quand je l'ai découverte –, ensuite par les sentiments prolongés de réflexions qu'elle a suscités et qu'elle suscite encore...

Une image découverte sur un film développé deux ans après qu'il a été impressionné. Sans doute un accident de prise de vue. Je ne me souviens plus des circonstances, je n'ai pas la moindre idée de ce qui a pu se produire pour donner une image pareille ni de ce que j’avais l’intention de photographier réellement. Mais elle a du sens : d’abord par le flou et l'absence de motif reconnaissable qu’elle montre, et qui me semblent figurer idéalement le mot "trouble" – cela même que j'éprouve en la regardant, épaissi de l'étonnement doublé de perplexité qui m'a saisie quand je l'ai découverte –, ensuite par les sentiments prolongés de réflexions qu'elle a suscités et qu'elle suscite encore...

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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 12:02

Samedi 5 novembre.

C'est jour de vernissage à la médiathèque François-Villon de Bourg-la-Reine*. Dans une petite pièce attenante à la vaste salle de lecture, les 35 photographies "fantaisistes", assorties de leur poème, ont été accrochées la veille. À 16 h 30 on ouvre les portes, quelques visiteurs déjà attendaient.qui rentrent, sans précipitation, prenant dès leurs premiers pas le temps de découvrir, de regarder et de lire chaque texte. Il s'agit certes de photographies et l'on voit d'emblée que l'accrochage a été pensé "visuellement" - les liens de contiguïté, de contraste ou au contraire de proximité qui créent l'harmonie des photos et font passer de l'une à l'autre comme on lit les cases d'une bande dessinée sont d'ordre formel, chromatique et la nature des poèmes qui les accompagnent (en prose,ou versifié, rimés ou en vers libres) ne semble pas avoir été prise en compte. Le format est uniforme, la présentation aussi - contrecollage sur carton plume, sans cadre, sans passe-partout pour des photographies sans marges: l'image prend les pleins pouvoirs, ainsi mise comme à nu, et le lien avec "son" poème, placé tout contre elle lui aussi contrecollé sur carton plume, se noue tout de suite, son indissolubilité en est plus forte. Les murs blancs, lisses font silence autour de ces 35 évidences.

 Peu après que les allocutions officielles eurent été prononcées, et la foule s'étant vite densifiée, on ouvre le buffet. L'on se presse alors vers les tables alignées contre un mur, où s'alignent des bouteilles fraîchement débouchées, des colonnes de verres en plastique qui diminuent à vue d'oeil tandis que les assiettes jetables se dégarnissent de leurs amuse-gueules. Au moment où je m'approche pour me servir j'aperçois, entre deux assiettes, la feuille de métal dont on a débarrassé lune bouteille de cidre et les fils de fer qui enserraient son bouchon. En quelques fragments de seconde, je pense pêle-mêle à la photogénie de ces menus rebuts tels qu’ils sont laissés là, à ce qu’ils m’évoquent – une traîne, une robe évasée… et très vite mais peut-être après coup, je ne sais plus : le souvenir se confond avec la survenue : le Nu descendant un escalier (n° 2 précise l’intitulation dont je viens de m’assurer en quelques clics)… et: n’est-ce pas «ce qu’ils m’évoquent» davantage que leur disposition, leurs formes, leur façon d’attraper la lumière et de la réfléchir qui détermine en moi cette conviction qu’ils sont éminemment « photogéniques»? Tandis que ces questions se pressent je sais déjà que j’écrirais «quelque chose» sur ce qui est en train de se passer dans ma tête, et des bribes de phrase naissent que n’entrave en rien la certitude que j’ai qu’il existe sans doute des mots précis que je ne connais pas pour désigner ce que le débouchage de la bouteille a abandonné sur la nappe, comme si le problème de la désignation ne se posait pas alors même que celui de la composition du texte s’esquissait (comment allais-je commencer, passer de l’ambiance à la «photo imaginée»...).


(Ce n’est que plus tard, après les expérimentations photographiques, quand il me faudra retrouver les premiers mots auxquels j’ai pensé, que cette ignorance des termes fera obstacle: je ne peux décidément rien écrire sans savoir comment on appelle, précisément, cette feuille de métal qui ceint le col des bouteilles et ces fils de fer à la torsion si particulière! je me lance dans une recherche entêtée sur la Toile et enfin je trouve: la petite enveloppe de métal, parfois de cire, dont on recouvre le bouchon de certaines bouteilles s’appelle la «coiffe», et «muselet» ce réseau de fils de fer grâce auquel on maintient ce même bouchon. Un sens spécialisé inconnu pour un mot courant, et un mot de jargon: mon dictionnaire personnel s'est enrichi.)


J’ai mon petit compact à portée de main mais en même temps que je pense «photogénie» je me dis «prise de vue impossible». Alors sans plus hésiter, je m’empare de la feuille de métal et de l’entrelacs de fils tors, les glisse dans mon sac avec, fermement ancré, le projet de les photographier une fois rentrée chez moi, en prenant le temps de choisir un fond, de les disposer dessus, de considérer l’éclairage, de calculer mes réglages… le projet sera mis à exécution le soir même, avec cette conscience aiguë, née d’expérimentations passées dont les fruits s’étaient avérés lamentables, que je n’avais rien sous la main qui puisse servir de fond adéquat – disons, plus exactement, que je me savais inapte techniquement à obtenir un fond uni à partir de ce dont je disposais pour le créer: des étoffes, des feuilles de papier aux teintes a priori convenables mais dont je savais que, eu égard à la luminosité nécessaire à la prise de vue, la texture allait forcément apparaître à l’image. Mais j’étais trop pressée de voir pour attendre de me procurer le fond idéal, je me suis contentée d’un vêtement de coton noir au tissage suffisamment fin que j’ai posé en le «froissant»  avec maîtrise – et bien entendu, les photos furent piètres. Mais… ne l’avais-je pas cherché, cet échec, en prenant mes photos malgré cette conscience de conditions inadaptées à mon projet? Pourtant, le lendemain matin, je remets ça, en lumière du jour cette fois. Une bonne dizaine de «macro-photos» en tout furent prises. Toutes également décevantes, sauf trois – et encore ne sont-elles regardables qu’en format réduit. Au fait, pourquoi les ai-je gardées (cf. ci-dessous)? à n'en pas douter, dans l'espoir qu'un jour je verrai en elles ce qui leur manque et que dans le visible se voie enfin non pas l'invisible mais l'impossible-à-voir!

En dépit de tout ce qui précède je crois, à la réflexion, que ma déception n’est pas qu’une affaire de défauts techniques; non; c’est un autre manque, une autre impossibilité qui se révèle; quelque chose est mort dans cette transportation des rebuts de leur lieu d’émergence à celui de leur mise en scène. Et ce qu’ont capté les photos effectivement prises – reléguant dans le champ de l’impossible celle(s) qui eût (eussent) réussi à préserver ce que je cherchais en vain à voir dans celles que je regardais –, ce n’est pas un assemblage de petits objets sous un certain angle, un certain éclairage pouvant à la rigueur avoir l’intérêt d’une composition abstraite, mais la fade subsistance objective d’un surgissement qui a fulguré un bref instant sous mes yeux en embrasant mon esprit, puis s’est éteint aussitôt. Fade subsistance non seulement de ce surgissement mais de l’illusion qui l’a accompagné: celle de pouvoir non seulement reproduire ailleurs et plus tard ce qui venait de m’agripper le regard mais en l’améliorant, en le rendant plus « photogénique » et, par là, en relever/révéler encore le sens. D’où cette conclusion que le sentiment violent d’une photogénie échappe souvent, en bonne partie, aux seules pertinences techniques (mais une bonne maîtrise technique permet de saisir ce qui dépasse justement la technique).


Subsiste, bien après, et sans doute de manière durable, cette fascination que m’inspirent le laps extrêmement court pendant lequel tous ces regards, pensées, rêveries, intentions, constats, décisions, gestes, la diversité des opérations psychiques qui s’y sont taillées une place et, surtout, la conscience que j’en ai eue non pas simultanément stricto sensu mais avec ce léger décalage qui donne du relief – et amène une subtile confusion, un interstice étonnant où je parviens à glisser l’écriture, l’écriture sur une photo infaisable ou, plutôt, sur une photographie effective que je ne parviens pas à faire exactement coïncider avec cette autre photo idéelle qui a si brièvement existé dans mon esprit et à laquelle je n’ai pas su par la suite «donner corps» autrement que par un texte, un texte dont j’ai eu dès les premiers instants de la captation, le projet. À cette opération ratée sur le plan photographique un gain lexical tout de même. Et puis cet effort d’écriture, pour moi une sorte de résurrection post-silence.

La première des trois "rescapées"...

La deuxième rescapée...

et la deuxième...

enfin la troisième.

 

*  Fantaisies. Regards croisés photo et poésie.

Exposition organisée conjointement par les Rencontres poétiques de Bourg-la-Reine et Photovision France.

Jusqu'au 24 novembre 2016 à la médiathèque François-Villon, 2/4 rue Le Gouvier - 92340 Bourg-la-Reine.
Entrée libre.

Les membres de l'association Photovision ont proposé les photos, les poètes réginaburgiens ont écrit les poèmes à partir des photos sélectionnées. Ils avaient pour seule consigne de "faire court", et avaient sauf cela toute liberté d'écriture, échappent même à la contrainte du thème puisque, à ce que j'ai compris, celui-ci ne leur avait pas d'abord été précisé. Un beau partenariat qui, espère-t-on aussi bien chez les photographes que chez les poètes, sera reconduit.

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 06:19

Une fois de plus, une longue désertion.
N’écrire plus ici, et abandonner sans pour autant y renoncer la photographie (argentique s’entend: je n’ai pas arrêté de photographie numériquement quoique moins abondamment mais cette pratique s’est peu à peu réduite aux intentions esthétiques et documentaires – purement photographiques si l’on veut – tandis que la portée signifiante de ma pratique argentique s’augmente de toutes les ambivalences qu’agrègent le fait de ne pas voir immédiatement ce que l’on a cadré, et les temps de latence successifs qu’impliquent le procédé même puis les traitements chimiques…) en laissant s’installer des périodes toujours plus longues entre les prises de vie et la révélation des images (persister à capter mais en détournant les yeux, d'une certaine manière!) bien que les fulgurances, les interpolations de sensations, de pensées, de résurgences continuent de surgir à tout instant, et d’affluer, mon regard-esprit jamais en repos: c'est comme si je me perdais, et que j'éprouve en permanence le sentiment d’avancer presque à reculons dans un chemin toujours plus embroussaillé sans avoir en main la machette qui permettrait de dégager un peu le passage. J'ai l’impression de m’encrasser intérieurement, d’être alourdie de poussières, de détritus irréductibles que je ne peux déloger. De me sentir, certains jours, comme un cumul labyrinthique de recoins inaccessibles tout envahis de vieilles toiles d’araignées servant de linceuls à leurs tisseuses crevées.

Recoins aranéeux…
Les vouloir nettoyer mais freiner des quatre fers. Regarder sans voir et vouloir voir sans se résoudre à regarder. Écrire, photographier dans un tout autre but que simplement écrire et photographier.
Sans doute par ce que écriture et photographie en sont pour moi à ce point où elles cessent d’être des moyens d’expression pour ne plus avoir, de ceux-là, que la part introspective. Pratiquées à ce titre seul de cheminement vers les tréfonds, et faisant de ce fait advenir des réponses cherchées mais dont je ne veux peut-être pas, elles cristallisent immanquablement l’inévitable cohorte d’actes manqués et d’évitements que traîne avec soi tout ce qui rapproche inexorablement de lieux obscurs parce que, sans cesser de refuser net d’y accoster, on désire non seulement les atteindre mais encore s’y aventurer, soupçonnant que là gisent des clefs vitales. Des clefs que bien sûr on s’efforce de ne pas voir : une chose invue est plus facile à ignorer…

Enfin, ce jour, lâcher du lest…

Significativement:

* depuis plus de dix ans que je prépare moi-même ma chimie argentique, pour la première fois la solution de réserve de révélateur film est sortie trouble (et l'est restée dans sa bouteille de plastique transparent; cela m'a troublée au point que je n'ai pas encore osé l'utiliser de crainte de gâcher le film qui l'inaugurerait et que, malgré toutes mes tergiversations en termes de "révélation" [le développement laissé en suspens, toujours  repoussé sous des prétextes divers dont le manque de temps  ô mauvaise foi!   et la procrastination encore aggravée du fait de cet incident chimique] j'espère bien voir) de la casserole où je venais de procéder, selon un protocole inchangé et conforme aux directives du fabricant, à la dilution de la poudre dans l’eau distillée.

* avant-hier à la faveur d'un passage à l'atelier de photocopie/impression, où je ne me rends que très épisodiquement, la gérante que je connais bien me remets une paire de lunettes. "Tenez, je cois bien que c'est à vous?" En effet... je reconnais cette paire dont j'avais oublié l'existence jusqu'à ne pas me souvenir que je l'avais égarée (en réalité: oubliée dans cette boutique, sans doute lors de ma précédente visite mais peut-être bien avant, les lunettes n'étant tombées entre les mains de la gérante qu'après un séjour déjà long dans quelque recoin peu accessible de l'endroit et u gré d'un "heureux hasard"). C'est dire si l'oubli remonte loin. Les verres ne sont plus adaptés à ma vue mais la paire perdue fait retour et de manière bien surprenante. Indéniablement, cela dit quelque chose du voir.... D'un côté, je récupère un outil visant à améliorer la vue mais, de l'autre, il est obsolète. Clarification/voilement...

* ce matin tandis que je reviens ici après une longue abstinence et pour tâcher de démêler un peu cet imbroglio intérieur autour du voir, voici que je découvre une toute nouvelle interface du back office  l'arrière-boutique si l'on veut des pages web, ce que l'internaute ne voit pas (recoins, toujours...)  offrant des outils de mise en page assouplis grâce auxquels je peux plus aisément plier l'aspect de mon article à la vision mentale que j'en ai. Cette matinée, à Créteil d'où j'écris, est noyée dans le brouillard. De nouveau: clarification d'un côté, voilement de l'autre.

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Publié par Yza - dans Apartés
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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 06:42
Nozay

Le dimanche 29 mai, une sortie photographique avait été organisée pour les membres de Photovision France, à l’initiative de Pierre qui avait repéré, non loin de Paris ‒ à Nozay ‒ des abattoirs désaffectés, mués en une des ces friches industrielles qui sont pain bénit pour des photographes amateurs. Le site a bien sûr pour lui l'attrait propre à tout ce qui est en ruine et se délite (la déliquescence des édifices et des objets crée généralement un chaos formel et chromatique bien plus passionnant à explorer que l'agencement bien ordonné qui l'a précédée: symphonie de volumes en perdition, contours escarpés des trouées dans les murs crevés, perspectives à demi dévoilées, avec leurs replis ombreux, à la faveur d'un effondrement, mirages texturaux nés des putrescences, des rouillures, de toutes les dévastations imaginables...) mais il foisonne, aussi, de ces formidables aimants à photo que sont les graffitis. Parmi eux, quantité de fresques rutilantes, de compositions remarquables tenant à merveille l'équilibre entre raffinement, perfection de l'exécution, et cette absence de "fini" caractéristique des œuvres ensauvagées, dont l'auteur sait en outre qu'elles sont éphémères et promises à une destruction prochaine.


La journée est grise, humide, mais pas franchement pluvieuse: tôt le matin, par courriels interposés, nous convenons de maintenir la sortie. Une fois garés, nous avons dû marcher un peu, longer un champ en empruntant un chemin boueux avant de parvenir à l'entrée du site, barrée de gros blocs de béton écorchés... barrage de fortune aisé à franchir. Sous le ciel blanchâtre saturé de bruine qui semble défaire un peu plus ces bâtiments abandonnés, griser les briques rouges et noircir le béton nu, la végétation rendue à sa spontanéité luxuriante et dopée par la pluviosité continue de ce morne printemps 2016, se déploie à bride abattue; on dirait qu'elle respire à pleins poumons, qu'elle dilate l'espace et tâche de repousser le couvercle bas et lourd des nues plombées. Éclatante vitalité, que les senteurs paisibles de verdure aiguisées par la pluie récente gonflent de plénitude: contre-pied saisissant avec ce lieu qui, en plus de mourir lui-même, est encore gros des assassinats à la chaîne qui y ont été perpétrés des années durant mais qui de crime ne pouvaient pas avoir le nom puisqu'il s'agissait rien moins que de nourrir les hommes...


Je me souviens d'avoir été frappée violemment par ce contraste hurlant qui courait en échos successifs dans ces ruines glauques, collantes d'humidité ‒ comme si les empreintes de souffrance et de peur laissées par les animaux abattus (et peut-être, aussi, par nombre de leurs bourreaux) étaient si profondément inscrites qu'elles sécrétaient encore une intangible glu où se prendrait à son insu tout visiteur s'attardant là. Un contraste aux reliefs décuplés par ces fresques fascinantes dont le jaillissement coloré, à l'instar des verdoyances anarchiques, paraît signer l'insolent triomphe de la vie. Comment ne pas songer au cimetière inaugural des Rougon-Macquart, où l'on n'enterre plus et d'où les morts ont été déterrés pour être déplacés dans un ossuaire mais dont la terre grasse nourrit une végétation plus abondante qu'ailleurs, comme suralimentée par les sucs des morts... C'était un trouble étrange que provoquait cette morbidité latente aux couleurs vives, baignée de l'effet dulcifiant des parfums verts et de la saveur suave des fleurs d'acacia, cueillies et sucées au débotté chaque fois qu'une grappe se trouvait à portée de ma main.


C'était une "sortie photo": autant avouer que je me suis très vite abandonnée aux seules préoccupations photographiques ‒ regarder tous azimuts, chercher ce qui allait être capté, réfléchir aux réglages, essais de visée dont assez peu, in fine, aboutiront à une prise de vue... ‒ et que les souffrances animales, pour intolérables qu'elles aient été, n'existaient en moi, à ce moment-là, qu'à l'état de construction intellectuelle: je savais qu'elles avaient été réelles mais sans les "sentir", nul frisson ni émoi dont j'aurais pu me dire que c'était en moi la résonance physique de ce que d'autres créatures avaient vécu par le passé. Je ne "sentais" rien et pourtant je suis intimement convaincue que chaque instant de vie, qu'il soit ou non marqué d'un sceau profond de bonheur ou de douleur, laisse une trace subtile, un squame indélébile qui ira se déposer sur un mur, un objet – ou peut-être restera errant dans l’air... jusqu’à ce qu’il soit recueilli. Il se trouve simplement que je ne suis pas équipée pour la "cueillette" de ces squames intangibles ‒ je n'appartiens pas à la confrérie des hypersensitifs. Comme quoi ce n'est pas toujours de la seule expérience que naissent les convictions.


Tout à mes questionnements photographiques donc – mais consciente d’un brouhaha discursif qui se mouvait dans l’infra-zone de la pensée construite, assez silencieusement cependant pour ne pas trop me parasiter – je me laissais happer par ces graffitis parfois monumentaux, sans être pourtant trop frustrée de n’en pouvoir rien capter, me disant qu’à l’instar d’une fleur sur pied qui se fane une fois coupée, ils n’avaient de vrai charme que in situ.


De toutes ces mirifiques peintures l’une me troubla au plus haut point – une émotion inversement proportionnelle à son aspect : au détour d’un pan de mur en repli, un minuscule pochoir noir m’arrête, le visage de Gandhi. Humble monochrome au milieu de ces gerbes bariolées, égaré aux limites de l’invisibilité sur ce petit bout de béton à côté duquel il est si facile de passer sans le remarquer… Mais l’immense aura attachée à l’homme représenté excède l’humilité de la représentation : c’est un signe de paix que l’on voit, dont la puissance symbolique s’augmente de ce qu’il a été inscrit ici, cet empire de la ruine où continuent de gésir, dans les poches de silence, les bruits de mort. Comme pour en exorciser l’horreur?

Écrire au sujet de cette sortie à Nozay à plus de trois mois de distance, avec ce décousu bizarre, cette laxité dans l’enchaînement des considérations?… non, rien de bizarre ni de déplacé car il ne s’agit pas pour moi de la ressusciter, d’en raviver le souvenir à la lumière des mots mais seulement de "faire pièce d’écriture", de textualiser des impressions qui ont résisté à l’érosion des jours comme on sifflote un air aimé pour se sentir léger…

Des fresques parfois... monumentales.

Des fresques parfois... monumentales.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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