En 2011, on a marqué, avec force débats et polémiques, le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline. En 2012 on fêtera bientôt – le 20 juillet prochain – les cent ans de Lucette Destouches, sa veuve. À cette occasion, David Alliot, un fervent célinien de longue date mais devenu depuis peu un intime du 25 ter route des Gardes – il n’en a franchi les grilles que tout récemment, en février 2011 – a sollicité quelques familiers pour qu’ils témoignent de leur relation avec Lucette. Il en est résulté un recueil auquel lui-même a apporté sa part – tout à la fin, fermant la marche des amis, il raconte sous la forme d'un journal sa première fois à Meudon puis l’un de ces repas plantureux qui allument encore des rires et des lueurs dans les yeux de la vielle dame. C’est un bouquet de textes écrit-il dans son "avant-dire"; le bel à-propos de la métaphore saute aux yeux quand on lit, sous la plume de François Gibault, qu’il n’a jamais vu personne aimer les plantes et les animaux comme Lucette les aime.
Lucette a si étroitement épaulé son mari durant leurs années de vie commune, jusqu'à partager avec lui les plus dures épreuves, et a ensuite veillé avec tant de soin, tant de constance, à la postérité de ses textes qu'on l'a surnommée "Madame Céline". On aurait pourtant tort d'imaginer qu'elle n'a été qu'un fade ectoplasme, éclipsé par la puissante aura, soufre et génie littéraire, de son mari. Elle a sa propre lumière, vive, qu'elle a su instiller dans les ténèbres dont Céline était habité; à ses côtés puis en gardienne de son œuvre, constituée dans son être profond par la force même de cet attachement au lieu d’en être éteinte, elle est restée Lucette Almanzor la si justement prénommée, rayonnante, danseuse corps et âme, artiste fantasque aux rires sonores aimant à se vêtir de couleurs vives, femme généreuse autant que réservée, ne tenant guère son quant-à-soi et donnant sans trop compter, professeur exigeant qui enseignait la danse grâce à une méthode très personnelle – la méthode Almanzor… C'est en tout cas le portrait extrêmement vivant que brossent les dix témoins convoqués ici en faisant miroiter avec un éclat égal toutes ces facettes d’une personnalité en effet exceptionnelle, chacun avec sa voix singulière qui révèle un peu de lui-même. De l’académicien Frédéric Vitoux à la danseuse Maroushka en passant par l’amie devenue vigilante "régisseuse" Sergine Le Bannier, tous, à travers une brassée d’anecdotes pittoresques, dessinent Lucette dans ses dimensions multiples mais aussi la maison où Céline et elle ont passé les dix dernières années de leur vie commune – là même où l’écrivain est mort, là où elle vit encore aujourd’hui, très entourée, certes fragilisée par le grand âge mais toujours prête semble-t-il à piocher ce qui reste à sa portée dans la boîte à délices des jours (Véronique Robert-Chovin), par exemple tenir compagnie à ses invités jusque tard dans la soirée… ou bien déguster une part de gâteau.
Le florilège composé par David Alliot vibre d'une énergie un peu mystérieuse, chaleureuse et émouvante, qui transmet au lecteur comme tout droit sortis des murs de Meudon les rires et les silences de Lucette, le chœur parfois cacophonique des hôtes à plumes et à poils de la maison, le bruissement des conversations, l'écho des pas de ceux qui ont passé, passent encore par là et, bien sûr, l’ombre dense de Céline, si prégnante, dont Christophe Malavoy écrit qu’elle est partout présente, jusque dans les moindres recoins…
On témoigne dans ce livre comme, paraît-il, on dîne à Meudon, à la bonne franquette (David Alliot). Clos par la reprise de deux interviews de Lucette Destouches – l'un avec Jean-Claude Zylberstein publié dans Combat en 1969, le second avec Jérôme Garcin, en compagnie de François Gibault, paru en 1977 dans Les Nouvelles littéraires, et dont aucun n’avait été réédité depuis – le recueil est d’une construction judicieuse; il est tout harmonie et justesse de ton. Jusqu’à la photographie illustrant la première de couverture… N’était la rédhibitoire impossibilité chronologique, on jurerait qu’elle a été prise exprès pour le livre tant elle en reflète à la fois l’esprit et le contenu: on y voit Louis et Lucette ensemble, saisis sur le vif en pleine conversation, ne posant pas et, devant eux, sur une table de jardin, tel un condensé de leur univers meudonnais, un chat, Toto le perroquet, et des plantes en pot là groupées comme si l'on avait su déjà qu'à bien des années de distance, elles sembleraient la métaphore de certain bouquet textuel.
Ce petit recueil sera probablement l’occasion de parler un peu plus de Céline et de ses livres; cela participera aussi du cadeau fait à Lucette…
Madame Céline, route des Gardes (témoignages recueillis et présentés par David Alliot),
Pierre-Guillaume de Roux, mai 2012, 144 p. – 16,90 €.
NB - Les dix contributeurs réunis dans ce recueil sont Sergine Le Bannier, Serge Perrault, Maroushka, François
Gibault, Frédéric Vitoux de l'Académie française, Marc Laudelout, Véronique Robert-Chauvin, Gang Peng, Christophe Malavoy et David Alliot.
T
Coïncidences,
reviviscence
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