Mardi 10 novembre 2009
Les mains posées sur la rambarde qui sécurisent le bord de la falaise, le visage offert à la brise légère venue du large, il regarde paisiblement l’aube poindre à l’est. La nuit commence tout juste de pâlir – bientôt le rose montera à l’horizon. Il est serein. Pourtant il va mourir – son bourreau est là, juste derrière lui, armé d'un revolver. Le condamné lui a demandé quelques minutes de sursis. Non qu’il souhaite se recueillir, ni recommander son âme à Dieu – il n’est pas croyant. Il essaie simplement de se rappeler la sensation que provoque une balle tirée à bout portant dans la nuque. Il a déjà vécu cela et il préférerait, avant de vivre l’épreuve à nouveau, retrouver les traces laissées dans sa mémoire par la brûlure sur la peau, la déflagration dans la tête qui ont suivi la pénétration du petit morceau de métal…
Voilà. Ça vient. Il est prêt, il se souvient. Le bourreau peut accomplir son office.

Et le rêveur de fredonner dans son sommeil:
She said I know what is like to be dead. I know what is like to be sad. And she’s making me feel like I’ve never been born.
(The Beatles, “Revolver”)

NB - L'image illustrant ces quelques lignes est la photo d'un détail d'une installation que Gloria Friedmann a exposée au musée Bourdelle dans le cadre de son exposition Lune rousse, qui s'est tenue d'octobre 2008 à février 2009.
Par Yza - Publié dans : Petites errances
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Mercredi 4 novembre 2009

Cela  semble de prime abord une entreprise bien singulière que de mettre en scène La Thébaïde de Racine en y adjoignant des extraits tirés des pièces de Sophocle – dont la célèbre Antigone. Claude Bonin l’a menée de telle manière qu’il en résulte un spectacle d’une parfaite cohésion dramaturgique et littéraire. Bien que renvoyant à des univers tragiques et à des traditions théâtrales différents, les vers de Racine et ceux de Sophocle ont été si habilement imbriqués sur le plan textuel, si magnifiquement mis en scène et interprétés qu’ils forment un ensemble dont le fonctionnement scénique est sans faille. Claude Bonin a fusionné dans son travail non seulement deux auteurs mais aussi deux pensées tragiques et plusieurs époques en un tout où les multiples références s’entendent, se perçoivent avec autant d’évidence que de subtilité. En moins de deux heures le metteur en scène et les comédiens reconstruisent une épopée labdacide totale, depuis les origines de la triste lignée jusqu’à la fin d’Antigone en passant par l’enfance et la jeunesse d’Œdipe – c’est magistral, superbe et fascinant.

De décor il n’y a point – ne s’offre au regard qu’un praticable carré, aux coins marqués par de hautes chaises. Des effluves d’encens accueillent le spectateur arrivant dans la salle ; ranimés plus tard au cours du spectacle, se diffusant depuis une cassolette posée au sol, ils renvoient subtilement au caractère religieux de la représentation tragique originelle. Le premier intervenant, qu’il me vient l’envie de nommer le Messager des chemins et qui incarne manifestement à la fois le chœur et le coryphée de la tragédie grecque, vient raconter les origines de la dynastie des Labdacides. Tout de clair vêtu, sans masque et portant des chaussons souples, il se distingue des personnages qui eux porteront des costumes noirs, des masques et des cothurnes. Il est une sorte de narrateur extradiégétique, dont la parole scande le déroulement du spectacle, et se mue en accessoiriste discret quand il le faut.


E
n confiant les rôles de La Thébaïde racinienne à quatre comédiens et en convoquant des masques, Claude Bonin se réfère au mode de représentation en vigueur chez les anciens Grecs – une référence accentuée par l’androgynie des costumes, rappelant, elle, que les rôles féminins étaient assumés par des hommes. Les vêtements sont, à un ou deux détails près, identiques pour les hommes et les femmes – une sorte de robe sans manche très près du torse puis s’évasant en une large jupe touchant terre, évoquant vaguement le hakama japonais, porté notamment par les pratiquants de kendo, complétée par de longues mitaines noires et le port d’une calotte noire sous laquelle sont ramassés les cheveux. Perchés sur d’imposantes cothurnes et ainsi vêtus de ces tenues très graphiques ne laissant paraître qu’un peu de peau nue – polygone formé par la surface claire de la ceinture scapulaire et de la naissance des bras – les comédiens, pourvus de leurs masques dont parfois ils se défont, sont de splendides sculptures vivantes aux gestes extrêmement chorégraphiés. Le spectacle, par là, tient de l’œuvre plasticienne – une dimension qu’accroît le travail des lumières, magnifique à tous points de vue. Il faudrait encore louer la bande son, la diction et les performances vocales des comédiens…

Dans un spectacle aussi fort il peut paraître difficile de retenir tel ou tel moment particulier – pourtant deux scènes m’ont marquée au noir des émotions indicibles…
D’abord la chorégraphie imaginée pour jouer la longue conversation que Racine a prêtée à Jocaste et ses deux fils au cours de laquelle la mère tâche de dissuader ses enfants de s’entretuer. Jocaste parle, masquée. Derrière elle et jambes fléchies pour que son corps ne dépasse pas la frêle silhouette de la reine, l’interprète des deux jeunes gens. Etéocle et Polynice ne sont que deux masques tenus à bout de bras par les deux comédiens : se dresse ainsi sur scène une étrange figure humaine – un seul corps, deux voix, deux masques et quatre bras – se mouvant lentement, de manière presque ophidienne, rappelant un peu Shiva.
Puis la fin d’Antigone, debout dans une quasi immobilité en milieu de scène, sur qui tombe une très belle lumière et bougeant peu à peu les bras, imperceptiblement – lente extinction d’emmurée vivante. Au rang des passages mémorables il me faudrait encore mentionner le récit du combat fratricide entre Etéocle et Polynice, pris en charge à la façon d’un marionnettiste par celui qu’il m’a plu de désigner comme le Messager des chemins, racontant pendant qu’il figure chacun des combattants par un large bouclier en forme de masque manipulé au fur et à mesure de la progression de la lutte.

Sous la lenteur calculée des gestes et l'hiératisme des poses, c'est un théâtre extrêmement physique : le maintien des postures, l’absolu contrôle des mouvements, et cette phénoménale force insufflée aux voix exigent probablement des comédiens de très grands efforts, augmentés encore de la difficulté que doit représenter le port des cothurnes. Mais de toute cette sueur que l’on devine versée, rien ne paraît sur la scène – ne se voit que la perfection plastique et dramaturgique d’un spectacle en tous points époustouflant. Riche de ses sophistications très complexes sous l’apparent dénuement, de sa dimension plastique et de la prouesse poétique née de la fusion a priori improbable de plusieurs textes, cette pièce en impose par une indéniable grandeur – une grandeur noble confinant au sublime qui fascine, intimide, et marque l’esprit pour longtemps.
Ces louanges ne seraient pas complètes sans un coup de chapeau aux comédiens, qui tous insufflent à leurs personnages une puissance, une vie qui irradient loin au-delà des masques – grâce des voix poussées jusque dans leurs retranchements, et d'une gestuelle admirable. Les masques ne sont plus si entièrement déshumanisants, restent malgré tout un peu inquiétants et conservent un formidable impact plastique. Subtilité, encore, dans l'ambivalence... 
  
NB – C’est au journal En attendant… – une feuille hebdomadaire au format .pdf dirigée par Pierre François et diffusée par voie électronique auprès de ses abonnés – que je dois d’avoir eu connaissance de ce spectacle et d’avoir pu bénéficier d’une invitation pour y assister : outre des chroniques, le journal offre en effet à chacune de ses livraisons un certain nombre d’invitations pour une sélection de spectacles. L’abonnement est gratuit, et pour y souscrire il suffit d’envoyer un courriel à

earedac@maktoob.com ou à earedac@idoo.com
Que ces quelques lignes apportent de nombreux abonnés à ce journal, que je lis chaque semaine avec infiniment de plaisir.


Thébaïde ! Fils d’Œdipe !
Texte d’après Racine et Sophocle, adaptation et mise en scène de Claude Bonin.
Scénographie :
Michel Hellas
Avec :
Marie Delmarès, Bénédicte Jacquard, Yohann Mateo Albaladejo, Serge Poncelet, Cédric Revollon
Lumières :
Fabrice Theillez
Costumes :
Marielle Thiébault
Bande son créée à partir de morceaux d’Arvö Part
Le spectacle a été proposé du 20 octobre au 1er novembre 2009 au Théâtre de l’Épée de Bois par la compagnie Le Château de Fable, en coréalisation avec le Théâtre de l’Épée de Bois, dans le cadre du festival Un Automne à tisser (du 9 septembre au 1er novembre 2009).
L’on peut voir une séquence vidéo comprenant des extraits du spectacle et des commentaires du metteur en scène en
cliquant ici.
Par Yza - Publié dans : Chroniques
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Mardi 3 novembre 2009

Je n’ai que modérément apprécié le dernier roman de Franck Thilliez* ; comme souvent lorsqu’un livre me déçoit, les formules assassines ont fleuri dans mon esprit et je me délectais à l’avance de pouvoir planter quelques piques venimeuses.

J’ai ainsi failli écrire, dans la chronique à venir sur le site k-libre, qu’il était de ces romans qui font le lit de la triste idée reçue selon laquelle l’efficacité d’un thriller est inversement proportionnelle à ses qualités stylistiques… mais je me suis abstenue et me suis bornée à reconnaître ses points forts – car il en a – et à regretter certaines légèretés d’écriture. Non par crainte de blesser l’auteur ou son éditeur, mais simplement parce que je suis consciente que mon ressenti n’est rien autre que personnel et que je suis en outre convaincue qu’il ne sert de rien d’exercer sa verve caustique sur un livre quand on n’est pas soi-même capable d’en écrire un qui soit sans défaut et brille par tant d’éclats littéraires que l’on ne puisse devant lui que baisser le chapeau.

Ô certes j’aime lire des chroniques acerbes et j’admire les chroniqueurs qui savent manier avec un talent consommé le fouet à neuf queues sur le dos de pauvres médiocrités injustement mises en vedette – mais en général ceux-là sont aussi par ailleurs des écrivains brillants… et quand tel n’est pas le cas, il n’y a que cela à répliquer – la critique est facile et l’art difficile…

* Franck Thilliez, Fractures, éditions Le Passage, octobre 2009, 377 p. – 21,50 €.

Par Yza - Publié dans : Brèves d'un jour
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