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25 décembre 2014 4 25 /12 /décembre /2014 13:49

Du 31 janvier au 13 février 2015 aura lieu la 6e édition de Photovision 94*. Le thème à traiter était "L'envers du décor". Comme chaque année depuis que j'ai découvert cet événement réservé aux amateurs – fin 2010, quand a été publié l'appel à candidature autour du thème "Abstraction urbaine" – j'ai proposé cinq images à la sélection. Et, pour la première fois depuis que je suis candidate, aucune de mes photos n'a été sélectionnée. Déçue, oui, bien sûr... Dans la mesure où l'on décide de soumettre un travail à un jury c'est bien que l'on a quelque espoir de le voir retenu sans quoi, et quand bien même on a une piètre opinion de ce que l'on a fait, on ne participerait pas.
Je dois cependant reconnaître, dès lors que je réfléchis un tant soit peu, que j'ai, au fond, délibérément provoqué ce résultat. Comme on dit d'un contrevenant qu'il "cherche le bâton pour se faire battre", par la manière même dont j'ai "participé" j'ai littéralement appelé le refus de mes images. D'abord, j'en ai envoyé deux sous une forme qui interdisait leur sélection. Il est expressément stipulé dans le règlement que les images doivent parvenir au jury par courriel, en format .jpg uniquement, donc scannées pour les clichés argentiques; or j'ai fourni ces deux-là sous forme de fichier word: j'avais en effet décidé de composer des montages – ce que le règlement admet tout à fait, étant entendu que chaque montage constitue une seule image candidate – et, ne sachant pas faire de montage avec un logiciel de traitement d'image, je me suis débrouillée avec la fonction "insérer une image" de Word... Ce faisant, je me doutais bien que ces deux montages ne seraient même pas regardés, la contrainte de format visant à simplifier la tâche du jury qui, confronté à un grand nombre de photos à départager, ne peut se permettre de gérer plusieurs types de fichiers lors de la délibération. Et puis j'ai transmis ma candidature au tout dernier moment, empêchant de la sorte que l'on puisse éventuellement me suggérer un moyen de mettre mes deux montages en conformité avec les exigences du règlement. Enfin, des cinq "textimages" que j'ai envoyés, ce sont évidemment les deux "vilains petits canards" qui étaient les plus pertinents au thème... les trois autres ont été choisis au pied levé, en tirant bien fort sur les cheveux pour les faire correspondre à "l'envers du décor".

Bref: cela s'appelle de la candidature sciemment sabotée. La logique à l’œuvre dans cette triste entreprise? Celle qui préside à ce rapport complexe, sans cesse conflictuel, que j'entretiens avec la photo: je sens en mes tréfonds qu'il m'est impossible de ne pas photographier; de ne pas réfléchir à ce que signifient, ce que recouvrent, le geste et l'intention de photographier; de ne pas utiliser la photographie pour manifester ma façon d'être au monde. Et en même temps me taraude cette souffrance répétée de constater, presque systématiquement lorsque je procède au tirage, que je suis passée à côté de mon intention, que la photo obtenue est à des lieues de la construction mentale que je tâchais de concrétiser. Encore la déception est-elle peu douloureuse si, techniquement, l'image a de l'intérêt, mais si, en plus de ne rien me murmurer, l'image est sinon ratée du moins complètement plate en termes d’esthétique photographique (mauvaise exposition, composition brouillée, zones de netteté mal définies, etc.) me submerge alors un immense dégoût – comme un glas, la certitude que sonne l'extinction prochaine de tout désir de photographier. Il arrive souvent que, le moment de la prise de vue étant fort éloigné de celui du tirage, j'aie perdu le fil de mon intention. Le rapport à l'image étant ainsi épuré de toute sensation autre que visuelle, de tout souvenir parasite, ce qui apparaît dans le révélateur parfois fait sens malgré tout, et m'insuffle la conviction que j'ai atteint quelque chose, qu'un lien s'est tissé de moi au monde et du monde à moi. Cette conviction est rarissime mais, aussi rare soit-elle, elle rend vivant – elle me rend vivante. Je la ressens grâce à la photo, grâce, aussi, à l'écriture – quand enfin je sens que j'ai mis en cohésion un sentiment, une réminiscence, une sensation, et des mots, des phrases. C'est pour cette pulsion de vie, ténue, ô si ténue mais infiniment précieuse quand elle jaillit, que je ne renonce pas – pas encore – ni à la photo ni à l'écriture, ces deux "gestes d'être" eussent-ils pour fruits de minables infinitésimalités au regard de ce que font les grands écrivains, les grands photographes.

Mais autre chose encore a, je crois, présidé à cet autosabotage, qui a à voir avec le thème même de cette sixième édition. Quand il avait été dévoilé, je l'avais tout de suite adoré; j'avais immédiatement imaginé plusieurs photos, visuellement mais aussi "pratiquement", je veux dire en songeant très précisément à la façon dont je pourrais les réaliser. Puis, le temps passant, rien de ce à quoi j'avais pensé ne se concrétisait. L'échéance du 5 décembre approchait, je ne parvenais à rien et, du coup, j'en suis venue à haïr le thème – il est évidemment plus facile de haïr le facteur, ou la circonstance, hors de soi que de puiser en soi la force de surmonter l'empêchement. Dans un tel état d'esprit, comment aurais-je pu, fût-ce en fouillant dans mes anciennes photos, opérer une sélection pertinente?

Quoi qu'il en soit, et parce que je ne déteste pas tout à fait mes "envers du décor", j'en recompose ici l'album...

* Exposition organisée par l'association Photovision France au centre culturel Madeleine Rebérioux 27 avenue François Mitterrand - 94000 Créteil.

Avant. L’envers du décor ? Ce que l’on ne verra qu’au prix d’une indiscrétion, parfois d’une indélicatesse ; au sens figuré, l’avant, voire l’extrême avant des choses – en peinture, précédant même le geste de l’artiste d’où émergera l’œuvre: le pinceau, les couleurs, le désordre de l’atelier…

Avant. L’envers du décor ? Ce que l’on ne verra qu’au prix d’une indiscrétion, parfois d’une indélicatesse ; au sens figuré, l’avant, voire l’extrême avant des choses – en peinture, précédant même le geste de l’artiste d’où émergera l’œuvre: le pinceau, les couleurs, le désordre de l’atelier…

De loin. Plutôt que de regarder, par-dessus l’épaule du peintre, l’œuvre naître au fur et à mesure de ses gestes, je me suis aventurée du côté du modèle. La genèse se poursuit sans que j’en voie rien – autre chose cependant se dévoile.

De loin. Plutôt que de regarder, par-dessus l’épaule du peintre, l’œuvre naître au fur et à mesure de ses gestes, je me suis aventurée du côté du modèle. La genèse se poursuit sans que j’en voie rien – autre chose cependant se dévoile.

Entre-deux. D’un côté le refuge de la chambre. De l’autre le jardin. Lequel est l’envers de l’autre ?

Entre-deux. D’un côté le refuge de la chambre. De l’autre le jardin. Lequel est l’envers de l’autre ?

L'avant-décor plutôt que l'envers...

L'envers du décor au sens le plus strict de l'expression...

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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 10:54
Fleurs de mort

Depuis le 11 novembre, le théâtre 14 s'est mis à l'unisson des commémorations du centenaire de la Grande Guerre ‒ date qui s'imposait pour accueillir la première parisienne de la pièce écrite par Georges-Marie Jolidon et adaptée, mise en scène, par Xavier Lemaire Les Coquelicots des tranchées. D'autant que c'est aussi, jeu d'échos insistants, une date axiale à plus d’un titre sur le plan narratif: le récit commence le 11 novembre 1914, le jour où, chez les Lesage, grands propriétaires terriens, l'on s'apprête à fêter l'anniversaire de la matriarche, Gertrud, née le 11 novembre 1849. Et s’achève après la signature de l’armistice quatre ans plus tard.


La pièce est très ambitieuse, tant en ce qui regarde l’argument – quatre années de guerre retracées à travers le vécu de la maisonnée Lesage, maîtres et employés : la matriarche, donc, son fils Hector, déjà au front, sa fille Augusta engagée comme infirmière, sa bru Mathilde, institutrice, sa petite-fille Louise; et les Coron, l’aïeul Thomas, ouvrier agricole retraité dont le fils, Honoré, est lui aussi au front, et ses deux petits-enfants, Julie, domestique chez Gertrud et Jules, apprenti ouvrier agricole ‒ que sa dramaturgie: vingt-deux tableaux faisant correspondre un moment narratif à un lieu, douze comédiens dont certains devront endosser plusieurs rôles de manière à faire vivre une cinquantaine de personnages, deux heures et demie de durée. La scénographie est à la mesure de cette ampleur : les décors sont riches et savamment chorégraphiée leur mise en place, le tout étudié pour, simultanément, installer un réalisme figuratif des plus limpides à l'intérieur de chaque tableau (des chaises, une table, des ustensiles de cuisine lorsque l'on est convié dans la salle commune des Lesage; des seaux débordants de charpie rougie quand on est transporté dans un de ces "havres" de fortune où se pratique une chirurgie minimaliste dans l'urgence des souffrances à soulager, des gangrènes à endiguer par amputation...), manifester une part de représentation symbolique ‒ un panneau noir moucheté de blanc ferme l'arrière du plateau, qui prendra les couleurs requises par la situation narrative selon les lumières qu'il réfléchira et, devant lui, trois poteaux seront là à demeure, comme chargés d'une signification fondamentale que nuancera le rôle qui leur sera imparti d'un tableau l'autre – et afficher sans faux-semblant la théâtralité – ainsi, tour à tour masquant ou englobant les éléments fixes du décor, de nombreux accessoires sont amenés, déplacés, changés et reconfigurés par les comédiens eux-mêmes, pendant les noirs séparant les tableaux comme les nervures de plomb les verres colorés d'un vitrail. La théâtralité est s’expose encore par d’autres détails, par exemple le tableau noir en coin de plateau où sont écrits à la craie, au long du spectacle, les dates-repères du récit, des citations, parfois de brefs commentaires comme sur un phylactère (un tableau qui, à l'instar du 11 novembre, répercute des échos, renvoyant aux "tableaux" dramatiques, au métier de Mathilde, et peut-être à la dimension pédagogique que peut avoir la pièce). Jusqu'à la convocation, le temps d'une rapide allocution, d'un Clemenceau-marionnette, confectionné à la hâte avec un balai retourné dans un seau de fer-blanc et à qui la comédienne incarnant la jeune Louise Lesage (15 ans) prêtera sa voix…

La construction est certes fragmentée ‒ un morcellement accentué par les sauts chronologiques, les changements de lieu et de situations narratives: l’on va du domaine des Lesage aux tranchées, de la salle commune à la chambre conjugale… ‒ mais habilement cimentée par ce seul facteur de cohésion qui suffit à tenir en un tout ces pages éparses : ce que vivent les membres de la maisonnée Lesage mis en scène. À travers eux, la guerre est montrée dans ses aspects les plus douloureux, les plus complexes et les plus ambivalents. L’on vit avec eux dans l’attente des passages du facteur, on espère le retour du père, de l’époux, du frère, on guette l’évolution des batailles… et, au rythme de ce qui les frappe, on est confronté aux déchirements que cause le conflit: les deuils bien sûr mais également les conflits plus intimes, par exemple celui qui oppose Augusta, incarnant l’émancipation féminine, à sa mère qui lui reproche de porter les pantalons; ou encore Mathilde qui, mue par la seule force des sentiments, bien que foudroyée par la mort de son époux, tombera éperdument amoureuse du prisonnier allemand affecté au domaine. Les pires zones d’ombre de cette guerre – incohérence des stratégies militaires, comportement douteux de certains officiers, traitement des soldats jugés déserteurs que l’on fusille… ‒ sont pareillement montrées et la grande force de cette pièce est d’avoir exprimé tout cela, le chaos de l’Histoire et les tragédies intimes d’une famille, avec une grande justesse.

Sans doute n’y a-t-il que la fiction qui puisse réussir cette prouesse, en donnant à la complexité historique un "cadre ordonnateur" avec lequel on entre aisément en sympathie: un foyer et une famille imaginaires, pourvus au moins d’une figure axiale. Ici, la matriarche dont on a vu qu'elle s'érigeait d'emblée en symbole par sa date de naissance. De fait, Gertrud est bien la figure axiale de la pièce. Outre qu’elle l’ouvre et la clôt, imperturbable, droite et inflexible, dans sa posture comme dans sa conduite, ses positions morales, elle est celle qui détermine les relations entre les autres personnages, assoit sur eux sa domination, tâche de régenter leurs émotions. Elle est aussi une sorte de creuset de l’Histoire et ramasse en elle une part cruciale des enjeux de la Grande Guerre puisque, native d’Alsace, elle a dû fuir son pays après la défaite de 1870 – non sans avoir souffert au plus profond des exactions prussiennes – pour, ensuite, perdre son fils au front et d'une manière plus symbolique sa bru. Mais elle est debout encore au dernier tableau. Elle aura traverse le drame aussi bien que l'Histoire, cumulant dans son cœur et sa chair des cicatrices, des humiliations, des deuils qui sont ceux du pays tout entier. Et comme lui, elle demeure. Personnage fascinant que Gertrud qui, campée par une Bérangère Dautun impériale, en devient quasi magnétique. Frêle et aristocratique dans sa rectitude si entière, magnifiée par sa stricte robe de deuil, la comédienne excelle à présentifier l'autorité – par sa voix qu'elle sait rendre tranchante autant que par ses silences butés, ses regards pleins de dédain ou de haine, ses gestes sans appel. Une autorité qui cependant plie face à l'affection vouée au fils, et à montrer les infimes nuances d'expression que requièrent ces fissures Bérangère Dautun est tout aussi excellente.

Cette pièce, formellement remarquable dans son architecture, est magnifiquement servie par la mise en scène autant que par ses interprètes: les comédiens sont époustouflants de justesse. Leur diction est irréprochable, leurs inflexions toujours en parfaite cohérence avec le langage non verbal qu'ils parlent. Jamais de pathos même au plus fort des douleurs, jamais de sobriété excessive qui pourrait faire croire à un détachement, à une absence d'investissement. Leur "être-sur-scène" (pour ne pas user du mot "jeu" qui, ici, sonnerait faux même si, comme je l'ai écrit, la théâtralité n'est jamais dissimulée) me paraît être un modèle de ce théâtre d'incarnation dont Xavier Lemaire a dit à Sarlat, cet été, lorsqu'il est venu avec Isabelle Andréani présenter l'"autre spectacle 14/18" de la compagnie des Larrons, Qui es-tu Fritz Haber?, qu'il était celui-là même qu'il défendait. Chacun incarne son personnage au plus étroit de ce que peut être l'incarnation théâtrale, et il n’y a que lorsqu’il s’agit de mourir que les comédiens cessent d’être et jouent, histoire de pouvoir se relever une fois le noir venu…

Créé en février 2014 au Théâtre de Saint-Maur, le spectacle a bénéficié d'une aide à l'écriture de la SACD - Association Beaumarchais, puis a obtenu le label "Centenaire de la Première Guerre mondiale" délivré par la commission chargée de piloter tous les événements qui vont, pendant quatre ans, marquer cet anniversaire. Programmé au festival "off" d'Avignon, il a été récompensé par le prix du public. De bien justes lauriers pour cette impressionnante et magnifique fresque, qui sans nul doute en recevra bien d'autres.

Les Coquelicots des tranchées
Texte de Georges-Marie Jolidon.
Adaptation et mise en scène :
Xavier Lemaire, assisté de Quentin Vouaux.
Avec :
Sylvia Bruyant, Christophe Calmel, Marion Champenois, Bérangère Dautun (sociétaire de la Comédie-Française), Eva Dumont, Franck Jouglas, Céline Mauge, Didier Niverd, Manuel Olinger, Thibaud Pinson, Vincent Viotti, Philippe Weissert.
Décors :
Caroline Mexme.
Lumières :
Didider Brun.
Costumes :
Virginie Houdinière.
Musique :
Fred Jaillard.
Combats :
Christophe Charrier.
Durée du spectacle :
environ 2h30

Jusqu’au 31 décembre 2014 au théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier – 75014 PARIS.
Mardi, vendredi et samedi à 20h30 ; mercredi et jeudi à 19 heures, matinée dimanche à 16 heures.
Réservation: du
lundi au samedi de 14 heures à 18 heures au 01 45 45 49 77.

NB - Une petite visite sur le site de la compagnie Les Larrons permet d'avoir un aperçu de ses créations dont la plupart vivent simultanément, au gré des engagements. Une "boutique en ligne" permet de s'offrir quelques DVD de spectacles mais, bien sûr, ce n'est qu'en allant les voir en salles qu'on prend la vraie mesure de leurs qualités. S'il n'est pas vécu en direct, dans sa dimension vivante, le théâtre perd l'essentiel non seulement de sa magie un peu miraculeuse mais, tout simplement, de son pouvoir d'impact. ..

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Publié par Yza - dans Chroniques
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12 décembre 2014 5 12 /12 /décembre /2014 13:29

D’où me vient donc cet infléchissement, cette défaite de tout l’être, ce ploiement intérieur qui courbe le corps et le plombe, sans qu’aucune douleur sensible, aiguë ou sourde mais persistante, se manifeste? Pas même une once de vraie fatigue qui puisse justifier cet abattement – sommeil excellent, travail sans excès, exercice physique modéré sans gêne particulière… Ce qui achève de me vaincre est de comprendre combien je me leurre en attribuant à cet état déliquescent telle au telle cause objective – l’impossibilité de terminer une chronique à laquelle j’accorde beaucoup d’importance, le désagrément de ne pas parvenir à mes fins photographiques, voire les perturbations que provoquent des voisins bruyants qui, en réalité, ne font rien autre que vivre leur vie d’artistes musiciens et qu’en d’autres moments, sans doute, je tolérerais mieux en dépit du niveau déplorable d’isolation sonore de mon appartement. À rien de tout cela que je crois me miner ne saurait être imputée la raison de cet avachissement où règnent l’absence de motivation et de désir, l’extinction radicale de toute énergie. Mais alors où chercher l’origine de cette froidure de braises mortes? Pourquoi le souffle vital sans qui elles ne peuvent brasiller, cet indéfinissable élan impossible à décrire mais dont on sent la chaleur et que l’on sent à l’œuvre derrière chaque geste accompli dans la simple joie de l’accomplissement, fût-il des plus quotidiens, des plus banals, m’a-t-il ainsi désertée?


Peut-être un effet rampant d’un tout récent «anniversaire», jour prétexte à fête et à rires pour la plupart des gens mais qui pour moi, s’il fallait absolument le distinguer des autres jours de l’année quand il n’a rien de particulier considéré à l’aune de l’écoulement continu du temps, donnerait plutôt envie de prendre le deuil, comme le «Nouvel An», d’ailleurs – la marque d’une année passée, à titre personnel ou général, c’est un étrécissement de perspectives, un abaissement d’horizon, le moment où l’on mesure avec plus d’acuité quand on est un adulte mature combien est immense l’écart avec son enfance, quand on désirait fort de grandir et que l’on s’occupait l’esprit à rêver de ce que l’on ferait «plus tard», un «plus tard» imaginé sans bornes. Celles-là se dressent peu à peu, au long de la vie, et c’est au nombre, à la fréquence allant croissant de leurs surgissements, aux limites toujours plus restreintes qu’elles assignent aux «plus tard», que l’on sait à quel point on vieillit.


Mais de cela je ne suis même pas sûre. Sans doute suis-je en train d’activer quelque soufflet de forge à tâcher, de la sorte, de trouver un «chemin de mots» qui puisse donner corps à cet avachissement putride, délétère, asphyxiant et incapacitant. Là encore, ce n’est qu’une soupape brièvement ouverte. Et je sais bien que rien n’apparaîtra de l’obscure source de cette morbidité, que le jour n’est pas venu où je pourrai enfin la combler pour en faire taire à jamais le débit… Mais une éclaircie même éphémère est toujours bonne à contempler (cette simple phrase me laisse penser que le soufflet d forge n’a pas été tout à fait inefficace. Que l’un de mes pieds au moins reste disposé à frapper fort le fond du gouffre pour me rapprocher d’une issue…).

Couleur d'humeur...

Couleur d'humeur...

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4 décembre 2014 4 04 /12 /décembre /2014 13:35
Bribe - une de plus...

Avant-hier…

Enfin vidé, ce sac de vêtements laissé fermé sur son contenu depuis mon retour de Gourdon, voici… plus de trois mois. En moins de dix minutes chemisiers et jupes, tenus serrés sur leurs plis pendant si longtemps, ont retrouvé leur place dans la penderie; tee-shirts et sous-vêtements, eux aussi pliés avec soin et pétrifiés ainsi, ont été rempilés dans l’armoire d’où je les avais tirés après avoir décidé qu’ils me suivraient en vacances. Restes d’été s’élevant par petits nuages, pulvérulents à l’instar de toutes les traces du passé, tandis qu’au-dehors la grisaille se fait froidure.

Le sac est remisé jusqu’au prochain départ qui restait posé là dans le coin de ma chambre comme panneau de rappel, à lui seul symbole de tout ce que je sais «être à faire». Un ordre est désormais revenu – quelque chose a été accompli et c’est un sommet vaincu; un piolet fiché dans la pierre par un alpiniste heureux d’être arrivé où il voulait aller… Mais, par-delà cet infime (ar)rangement, combien, encore, d’Everest à terrasser?

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 11:00
Bribes impromptues

Sempiternellement en panne, comme saisie d'un trac, d'une paralysie intellectuelle qui me rend balbutiante, maladroite, tremblotante quand il s'agit d'écrire une chronique, donc un texte construit, architecturé, aux articulations souples et mû vers un propos final. Tout aussi bloquée lorsque n'est en jeu qu'une considération toute personnelle, dont le libellé pourrait s'autoriser quelques flottements que pourtant je refuse bec et ongles moins par souci de clarté pour autrui qui daignerait me lire que par quête d'adéquation la plus étroite possible entre ce qui se meut intérieurement et son expression textuelle - le rapport le plus juste que je puisse imaginer entre le mot et la "chose"... Comme il y aura toujours et quoi que l'on tente, selon moi, un irréductible interstice entre le ressenti, le pensé, et la forme qu'on tâchera de lui donner (écriture, dessin, composition musicale, sculpture, etc.) jamais ne saurait être éprouvée la moindre satisfaction pleine et entière.

Écrivant cela, je réalise que je viens peut-être de formuler un semblant de réponse à ce qui a d'abord motivé mon écriture et que je ne transcris qu'ici:
Quel vertige au seuil de l’écriture me retient d’écrire? quelle peur strangulatoire empêche le mot de venir, la phrase de se délier et le texte de se construire? Quel danger y a-t-il à tisser le texte? Quelle souffrance m’imaginè-je être en passe d’endurer à ne pas "écrire juste", qui soit si douloureuse que sa seule perspective cause ce vertige empêchant?

Ce "vertige" est, semble-t-il, la conscience aiguë de l'irréductibilité de cet "interstice". Mais son acuité même est sujette à variations, d'où ces moments où l'écriture, la photographie, le dessin... sont possibles.

De quelques sérendipités...

J’ai appris tout à l’heure que pleurs pouvait être féminin lorsque le mot était au pluriel. Et, jeudi 27 novembre, au détour d’un documentaire radiophonique consacré à la typographie ("Sur les docks", France Culture, 17 heures), qu’un "traînard" était un pinceau spécial qu’utilisaient souvent les peintres en lettres. Immédiatement j’ai éprouvé le besoin de noter ces informations – comme chaque fois que je découvre une tournure inhabituelle, un mot rare ou de jargon, une étymologie surprenante… bref, tout ce qui au premier regard passe pour une incongruité, voire une faute et qui, à l’analyse, se révèle simple désuétude, ou figure de style très peu usitée au point d’être oubliée comme telle, ou encore acrobatie relevant de la licence poétique. On pourrait penser qu’il s’agit d’une banale pulsion professionnelle – étant lectrice-correctrice je serais tout naturellement encline à emmagasiner toutes les informations susceptibles de m’éviter des corrections erronées ou juste mal venues imputables à mes ignorances. Et sans doute y a-t-il en effet dans ces saisies quelque motivation de cet ordre. Mais aussi autre chose de moins définissable. Chacune de ces découvertes m’égaie, me rend joyeuse – d’une joie particulière propre aux sérendipités et que n’ont pas les choses apprises par l’étude, les trouvailles amenées par des recherches délibérées, une joie à la saveur si délectable que je préfère me tenir aux aguets de ces sérendipités plutôt que d’étudier, bien qu’étudier me soit toujours agréable et, plus encore mais l’un ne va pas sans l’autre je crois, sentir que cela a déposé en moi un acquis, un savoir durablement possédé dont je pourrai disposer à ma guise ‒ comme si elle était un trésor, l’élément précieux entre tous grâce auquel allait continuer de s’étendre un ensemble de "provisions" destiné à croître indéfiniment et dans lequel puiser tout aussi indéfiniment allait être à son tour source de joie. Comme si je ne devais jamais mourir ni même dépérir et me défaire – n’avoir plus rien à faire de tous ces trésors. Mais au contraire avoir toujours besoin d’eux, et que ce besoin dût grandir toujours au fil du temps au lieu de s’amenuiser jusqu’à disparaître avant que moi-même meure tout entière…

Au fait...

Je passe paraît-il pour une lectrice-correctrice avisée, et vigilante – pour autant que l’on puisse l’être étant entendu que je ne suis pas plus que quiconque infaillible et que personne ne peut l’être stricto sensu. Mais… si j'avais moins d'inclination pour glaner et suivre de rebonds en rebonds les informations les plus ténues, ce qui doit beaucoup, sans doute, à ma propension à m’interroger sans cesse ‒ même parfois sur des certitudes que je croyais ancrées et qui, souvent, ainsi questionnées, se trouvent défaites ‒ et à hésiter longtemps avant de prendre une décision – d’explorer pour ce faire autant de pistes que je le peux et que le temps m’en laisse le loisir –, travaillerais-je de telle sorte, à tout petits pas précautionneux et généralement deux en avant pour trois en arrière voire davantage, qu’au fil des missions pareille réputation ait fini par m’être faite?

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22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 04:33
Détournement d'intention...

Depuis quelques jours, soucieuse d'utiliser enfin trois ou quatre films couleur périmés, je tâchais de trouver des sujets qui puissent m'offrir matière à réhabituer mon regard argentique à "penser couleur" et, en même temps, m'être d'assez peu d'importance pour que je ne sois pas trop mortifiée d'un résultat désastreux imputable à la péremption chimique. Je songeais au Jardin des plantes: un lieu d'autant plus attirant pour travailler son rapport à la couleur qu'en ce mois de novembre l'ensemble du site était investi par la FIAC 2014 «hors les murs». J'avais eu un aperçu de ce qui avait été installé en parcourant les pages que le site web du Muséum national d'histoire naturelle consacre à l'événement et quelque chose m’avait amusée, à défaut de me séduire, dans les photos mises en ligne – disons qu’en les voyant, je m’étais plu à imaginer les photos que moi je pourrais faire des objets exposés, m’abandonnant à mon exercice favori: construire mentalement des photos, vivre mentalement l’acte de photographier – viser, cadrer, mettre au point, déclencher… et râler ou jubiler selon que je penserai avoir «réussi» ou «raté» (entendez : «mis en adéquation ma visée et mon intention» ou «n’être parvenu qu’à un décalage radical entre l’intention et la chose vue dans le viseur»). Une fois la décision prise, sur le tard comme toujours, d'aller découvrir ce parcours il me fallut attendre que la météo prévoie une journée sans pluie avant qu'il soit désinstallé et, jeudi 20, le vague projet fut changé en acte effectif...

J'arrivai au Jardin du côté de la galerie d'anatomie comparée et de paléontologie et croisai, d’abord, Sans titre, de Vincent Mauger (2012. Bacs plastiques découpés), dont je m'étais dit que cet assemblage avait une structure qui allait me donner du film à dérouler. Mais face à l'objet réel, j’ai ressenti une telle déception que je n’ai même pas pris la peine de sortir mon appareil pour tenter quelques prises de vue. Un je-ne-sais-quoi m'a affligée, érodant une envie de photographier déjà rongée par une lumière en berne: le temps de rallier en métro le jardin depuis Créteil et l'infime rayon de soleil qui était enfin venu, à la mi-journée, déplomber le ciel sans l'éclairer vraiment avait disparu; c'en était fini de cette belle clarté opalescente propre aux atmosphères grisonnantes d'automne, tout était tristement aplati dans un jour sans lumière, comme mâché par la masse nuageuse L'envie photographique n'était cependant pas tout à fait éteinte puisque, ayant prévu de travailler dans des conditions de faible luminosité. j'avais équipé mon appareil d'un film à haute sensibilité (800 ASA). Alors j'ai continué mon chemin, ne cherchant plus qu’à demi les... [ici, imaginer un autre mot que «œuvre» qui ne soit pas aussi vachard que truc, ou machin… mais franchement, je sèche! bah, optons pour le très neutre «chose(s)»...] les «choses», donc, disséminées dont je n’avais pas retenu précisément où elles se tenaient, m’attachant à observer ce qui, des plantes, des arbres, de la géométrie des pelouses et des plates-bandes pouvaient être photogénique. J’ai ainsi poussé jusqu’aux grandes serres, où était installé Scissure signal, de Pierre-Alexandre Rémy (2014. Acier peint, élastomère teinte dans la masse). C’est en définitive un tuyau d’arrosage roulé sur lui-même qui m’a intéressée : l’enroulement dessinait des courbes plastiquement superbes mais surtout valait le jeu chromatique de son vert – à dominante bleue – avec celui de la pelouse sur laquelle il reposait, un vert beaucoup plus jaune. Et il avait une embouchure orange vif… Vraiment, beaucoup plus intéressant que Scissure signal!

Voyant se gâter le teint déjà bien cadavéreux de cette morne après-midi, et, de plus, résolue à ne plus chercher aucune autre fiaquerie, je rebroussai chemin vers la galerie de paléontologie mais l'appareil toujours prêt, au cas où... Bien m'en prit: mon attention fut soudain happée par des grumes de bois aux formes torturées gisant au bord d'une allée qui laissaient apparaître dans les béances de leur écorce brune noircie par l’humidité de fascinantes moirures rosées, confinant parfois au rouge sang-de-bœuf… Sitôt vues, je m’approche d’elles, commence à ne plus les scruter qu’au travers de mon objectif, tournant autour, me baissant, me relevant, posant genou en terre, essayant plusieurs cadrages, plusieurs mises au point – variations limitées par la mauvaise luminosité qui m’impose de maintenir une ouverture assez importante même à 800 ASA puisque, contrainte de ne pas réduire ma vitesse en deçà du 1/60e pour que le flou de bougé ne mue pas chaque image en gâchis, je ne puis jouir que d’une faible profondeur de champ. Tout à mes essais – à mes hésitations surtout… – je ne percevais plus grand-chose de ce qui m’entourait et fus brusquement tirée de ma scrutation hypnotique par le conducteur d’une chargeuse-pelleteuse qui devait ôter de là les grumes qui m'occupaient tant… «Je vais juste les déposer ailleurs; si vous voulez, vous pourrez continuer à prendre des photos là-bas», me dit-il en désignant l’endroit où allait être transporté le bois que déjà saisissaient les mâchoires d’acier de son engin. «Non, non, ça ira, je vous remercie… j’ai fini!» répondis-je. Puis un de ses collègues vint vers moi, et m’expliqua qu’ils abattaient des arbres malades, infestés par un parasite qui s’insinuait dans les troncs à la faveur de blessures. «Vous voyez, celui-là devant vous? Tout en haut, ce trou avec ce bourrelet noir, eh bien il est fichu, tout creux à l’intérieur… et celui-là, avec un gros champignon à l’échancrure des branches… lui aussi, on va l’abattre… C’est comme sur le canal du Midi, vous savez…» et de se lancer dans un récit serré, dont parfois certains mots m’échappaient tant ils étaient mangés par son élocution, son débit rapide… Pourtant j’écoutais avidement cet homme au visage couleur grand air et bonne chère, tanné, ouvert comme une main tendue auquel un bouc taillé court donnait une finesse, une distinction qui cassait un peu sa gouaille. Ses yeux, bleu vif qu’il plissait légèrement, me parurent traversés d'un infime éclat réjoui, malgré la gravité de ce dont il parlait. En l’écoutant – je m’en suis rendu compte après coup ‒ c’est une photo que je voyais, son portrait que je construisais en imagination, décliné en trois, quatre prises de vue… Bien sûr, je n’ai pas osé lui demander l’autorisation de le photographier. Et si, au fond, il n’avait attendu que ça? Peut-être a-t-il même été déçu que je ne lui dise pas «vous permettez que je vous prenne en photo?» et m’en tienne à le questionner sur les maladies des platanes? Qui sait… pour moi, ce sera encore de ces «photos-que-je-n’ai-pas-faites» à verser au dossier toujours plus épais des occasions gâchées.

Restent les quelque vingt clichés pris malgré tout. il me faut désormais attendre d'avoir fini d'impressionner la pellicule pour voir ce qu'ils auront capté de ces impressions visuelles que, je le sais aujourd'hui, j'ai davantage narrativisées que je ne les ai analysées photographiquement alors même que j'avais l’œil rivé à mon viseur. Une pente sur laquelle je glisse presque systématiquement: je brode du discours sur une image ‒ autrement dit, : rien qui se puisse photographier. Je n'escompte donc rien autre que beaucoup de déception.

Comble du dépit: le lendemain vendredi, que j'avais par un calcul basé sur des prévisions météorologiques par trop anticipées qui promettaient un temps pluvieux ce jour-là bloqué pour honorer divers rendez-vous, une lumière douce, filtrant d'un ciel uniformément ouaté, s'installait en fin de matinée pour durer jusqu'au soir. Une lumière certes assez présente pour vivifier les couleurs, mais qui eût cependant bien supporté les 800 ASA de mon film. Exactement comme j'aurais aimé qu'elle fût la veille...

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14 novembre 2014 5 14 /11 /novembre /2014 10:52

À peine née et déclarée au Journal officiel, l'association Photovision France était sollicitée par Marie-Laure Weill-Raynal, professeur de chant au conservatoire Marcel-Dadi, pour participer aux Fantaisies lyriques, le spectacle d'opéra-comique qu'elle préparait avec ses étudiants afin d'en donner une représentation le 14 novembre. Non pour que l'un ou l'autre de ses membres, ayant des dons de chanteur, montât sur scène: il s'agissait vraiment de photographies, et dans une double perspective. Marie-Laure, qui avait imaginé de donner pour décor à son spectacle ‒ un montage de différents morceaux d'opérette empruntés à un répertoire couvrant grosso modo le XIXe siècle et débordant un peu sur le début du XXe évoquant l'univers de la banlieue en même temps qu'une rencontre amoureuse ‒ des photographies projetées en fond de scène, souhaitait mêler aux images anciennes qu'elle avait glanées aux Archives départementales des photographies contemporaines. Plutôt que de solliciter une agence elle a préféré compulser l'annuaire des associations cristoliennes. et c'est ainsi qu'elle a fait appel à Photovision.

"En m'adressant à votre association, a-t-elle écrit, je souhaite rencontrer et faire rencontrer à mes étudiants et au public du Conservatoire d'autres amateurs au meilleur sens du terme: plus les photos témoigneront d'une recherche personnelle, mieux ce sera."

La rencontre photo-musique ne s'arrêtait pas à l'élaboration du décor: les photos choisies allaient être exposées pendant une dizaine de jours, augmentées de quelques autres. Et mieux encore: Marie-Laure offrait aux membres de Photovision qui le souhaitaient la possibilité de prendre des photos pendant une des séances de répétition, puis pendant le spectacle ‒ opportunité à ne pas rater quand on sait combien il est rare, quand on est simple amateur et que l'on n'a aucun passe-droit particulier, de photographier des artistes en répétition et en représentation... Il est vrai que c'est un exercice techniquement très difficile, tout tentant qu'il soit. J'avais pour ma part sauté sur l'occasion et "retenu" une place pour le soir de la répétition puis, le temps passant, j'ai réalisé que je n'étais ni compétente, ni équipée pour ce genre de prise de vue... "Cela ne fait rien m'a-t-on dit: il n'y a pas obligation de résultat, c'est juste une bonne occasion d'expérimenter quelque chose". Donc je n'ai pas reculé; j'ai juste renoncé à mon appareil argentique; bien que disposant d'un film à très haute sensibilité, une Delta 3200. Et en effet, une fois sur place, j'ai pu me féliciter de m'en être remise à mon seul petit Coolpix dont je savais qu'il prenait des images à peu près correctes même dans la pénombre. Quel piètre équipement comparé aux reflex numériques dont étaient pourvus les trois autres photographes présents, armés de surcroît de leur trépied, et de leur flash... Et le résultat a été à l'avenant de cet attirail minuscule: une petite dizaine d'images acceptables, à condition de les maintenir à la taille d'une vignette et de ne pas les imprimer. Je me console en me disant que mes camarades auront mieux fait honneur à l'offre de Marie-Laure...

Mais revenons un peu en arrière pour évoquer le chemin qu'a fait le projet au sein de l'association. Dès le mois de septembre un appel à participation était lancé, qui présentait succinctement le spectacle et les thèmes auxquels devraient s'attacher les photos proposées. Chaque participant devait envoyer ses images par courriel ‒ pas plus de cinq par personne ‒ qui seraient ensuite soumises au choix du jury, constitué du conseil d'administration de Photovision et de Marie-Laure Weill-Raynal. Les thèmes à traiter étaient l'espace urbain cristolien aujourd'hui, la rencontre de deux amoureux, et la fête, dans une dimension intimiste ‒ pique-nique, repas de mariage, d'anniversaire...

La sélection finale a été arrêtée le 24 octobre; j'ai eu le plaisir de voir une des miennes choisies ‒ prise par un morne dimanche après-midi, fixant un état éphémère du chantier alors en cours... tout à côté du conservatoire. Il m'a fallu ensuite la tirer. Tâche qui s'est avérée bien plus difficile que ne le laissait supposer la vue du seul négatif scanné... Et sans l'appui de Jean-Philippe [Jean-Philippe Jourdrin, photographe de talent, tireur émérite et animateur du labo argentique de la MJC Village actuellement en perdition...] qui en deux mots et quelques gestes précis au-dessus de tirages ratés m'a indiqué comment faire monter le ciel, quelles étaient les zones où il fallait au contraire retenir la lumière, me conseillant aussi de changer de filtre pour finaliser mon maquillage... Ensuite il m'a suffi d'une heure et de deux feuilles de papier pour obtenir un beau tirage. Merci Jean-Philippe!!!


L'accrochage, finalisé le 10 novembre, est une belle réussite; j'en ai vu l'essentiel dans le hall du conservatoire, disposé tel un collier sur la paroi tronconique de bois de l'auditorium. Par le biais des photographies l'hier donne joliment la main à notre aujourd'hui, en écho aux Fantaisies lyriques qui font se succéder les airs et les saynètes au rythme d'images anciennes et contemporaines habilement alternées par Marie-Laure Weill-Raynal.

* Conservatoire à rayonnement départemental Marcel-Dadi
2-4 rue Maurice Déménitroux
94000 Créteil
Tel: 01.56.72
.10.10

"Dépeuplé": voilà l'image que le jury a retenue pour être intégrée à l'exposition qui ornera les murs de l'auditorium du conservatoire. Plutôt équilibrée une fois scannée - donc de qualité visuelle suffisante pour être soumise à sélection - l'image s'est révélée très difficile à tirer sous l'agrandisseur. Sans les conseils avisés de Jean-Philippe, c'est un tirage médiocre, à la limite du montrable, que j'aurais eu à donner...

"Dépeuplé": voilà l'image que le jury a retenue pour être intégrée à l'exposition qui ornera les murs de l'auditorium du conservatoire. Plutôt équilibrée une fois scannée - donc de qualité visuelle suffisante pour être soumise à sélection - l'image s'est révélée très difficile à tirer sous l'agrandisseur. Sans les conseils avisés de Jean-Philippe, c'est un tirage médiocre, à la limite du montrable, que j'aurais eu à donner...

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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 18:31
État des lieux (pas du tout autobiographique mais presque…)

L’on avait coutume, jadis, dès qu’avec le redoux commençaient à s’étirer plus longuement les journées entre l’aube et le soir, d’aérer de fond en comble les maisons que l’on avait tenues calfeutrées depuis les premiers frimas de fin d’été, d’ouvrir grand les placards – l’on profitait à plein des brusques afflux de vigueur qui, à l’instar des sèves réveillées faisant naître les feuillées nouvelles, allumaient dans les foyers une intense activité domestique attisée par ces vastes courants d’air frais et l’on extirpait de leur tanière linges empilés étouffés de leurs propres plis, vêtements salis attendant leur lessive, objets engourdis dans leurs linceuls de poussière pour les livrer pêle-mêle à la fureur de nettoyage qui, une fois l’an, révolutionnait pour plusieurs jours la maisonnée. C’était le «grand nettoyage de printemps».
Maintenant que nos modes de vie occidentaux, à la ville surtout, ne sont plus guère en phase avec les saisons ce n’est plus là qu’une locution figée, désignant toute opération de grande envergure par laquelle une maison, un appartement, une chambre laissé trop longtemps sans soins approfondis se trouve rafraîchi, expurgé de tout ce qui l’encombre indûment ‒ pas seulement propre, dépoussiéré, baigné d’une lumière neuve affluant par les vitres décrassées mais rangé.


C’est ainsi par un beau jour d’automne, ouaté dans la clarté humble d’un soleil comme mis à l’ennui par la masse indistincte de nuages insistants, qu’elle fut soudain saisie par ce qu’elle nomme, en souvenir d’une publicité qui l’amusait beaucoup quand elle était enfant, le «syndrome Tornade blanche» – un de ces brusques afflux d’énergie qui, sans crier gare, tout d’un coup la désengluent de longues semaines d’inertie morne pendant lesquelles toutes ses pensée, toutes ses émotions à peine écloses se fripent, s’étiolent, meurent comme s’affaisse et se répand en défaites une fleur fanée. Tristes jours que ceux-là, où son humeur noire n’est féconde que de moisissures livides sans que puisse y germer le moindre projet à même de fleurir. Sitôt pensé sitôt mouru… Mais la voilà, ce matin dès l’aube, tout entière prise par son «syndrome tornade blanche»: c’est en premier lieu le réfrigérateur qu’elle place au cœur de sa ligne de mire. Six mois au bas mot qu’il n’a pas été récuré quand les règles de l’hygiène la plus élémentaire prescrivent de laver au détergent léger l’intérieur d’un frigo, congélateur compris, une dizaine de fois par an. Six mois… oh, sans doute pas de quoi ménager un nid douillet aux salmonelles et autres bactéries nocives – elle n’entrepose après tout que des produits emballés, et rince toujours à l’eau fraîche avant d’essuyer avec un torchon propre ce qui paraît souillé au sortir du sac à provisions. Pas de quoi non plus accumuler en quelque recoin de vieilles denrées inachevées au fond de leur pot que la pourriture aurait gangrenée sans qu’elle s’en avise : le réfrigérateur est de format minuscule – un seul coup d’œil par la porte entrouverte suffit à embrasser les clayettes par en dessous, par en dessus, dans les coins (et puis, de toute façon, elle est si attentive à la conservation de ce qu’elle mange que rien de douteux ne saurait traîner là. Cela tourne à la paranoïa aiguë selon sa mère qui ne manque jamais de le souligner dès que la conversation roule sur les sujets alimentaires…). Mais enfin… il y a ces taches rebelles, là, dans le compartiment «boissons» où elle place ses paquets de café entamés, ces répugnantes traînées brunâtres toutes sèches – un sachet mal fermé? Et puis ces bacs, ces boîtes qu'hier elle a précipités à la va-comme-je-te-pousse (elle se souvient qu'elle était très en colère; à propos de quoi au fait?...) «Quel foutral!» aurait dit sa grand- mère…

«Allez, je m’y mets! s’admoneste-t-elle in petto. Un brin de ménage là-dedans ça ne fera pas de mal!» Une heure plus tard, l’affaire est pliée. Sur les clayettes, boîtes et bacs s’alignent en une géométrie plaisante, disposés de telle manière qu’un rapide jet de main puisse suffire à les extraire. S’il ne fallait pas prendre garde de ne pas laisser la porte ouverte trop longtemps elle s’attarderait bien à contempler son œuvre: quel repos pour le regard que cet arrangement parfait! Mais le réfrigérateur n’est pas seul à attendre qu’elle sévisse. Dans la cuisine il reste les placards – mais en moins d’une demi-heure tout est en ordre: à fréquenter trois fois par jour ces étagères et ces tiroirs, peu de risques que le désordre s’y installe durablement; une casserole sortie, on en profite pour épousseter l’ensemble de la batterie. Une assiette tirée de sa pile? Et c’est une vaisselle de tout le service… Dans le salon non plus elle ne sera gère accaparée: hormis son téléviseur il n'y que ses bibliothèques, et elle s'en occupe presque sans cesse, ayant à tout moment un livre à consulter, d’autres à ajouter au gré de ses acquisitions – tous gestes entraînant dans leur sillage, sinon une reconfiguration des alignements rendue indispensable par l’arrivée des nouveaux venus, du moins un vigoureux coup de chiffon. De fait, ses bibliothèques toujours impeccables demeurent le havre de paix où poser son regard quand autour d'elle le trop-plein d'accumulations désordonnées l’agresse qui, par là même, tue dans l’œuf toute velléité de rangement…

Elle a commencé par le plus facile, ce qu'elle savait pouvoir prendre assez rapidement une mine avenante. Histoire de se motiver: il lui faut maintenant se lancer à l'assaut sans cesse repoussé de deux effrayants bastions... Sa penderie d'abord. Elle se borne quand elle sort à prendre au vol la veste, le blouson ou l’imperméable dont elle a besoin à travers la mince fente dégagée par une légère poussée sur la porte coulissante qui, de la sorte, garde cachés à peu près les deux tiers des vêtements entreposés là. Au point qu’elle a oublié leur existence. Imposant cette fois au panneau de contreplaqué d'aller jusqu'au bout de sa course, elle découvre dans les profondeurs obscures du meuble des pantalons, des jupes, des robes, des tailleurs tout ensommeillés, blottis bien à l’abri dans des housses qui, elles, se sont muées en cocons poussiéreux. Un bon coup d’aspirateur, puis les housses sont dépendues l’une après l’autre, ouvertes et les habits examinés sans pitié. Pas d’état d’âme, de la lucidité – une implacable lucidité: la plupart ne seront plus jamais portés… Pour peu, d'ailleurs, qu'ils l'aient été un jour: ils résultaient pour la majeure partie d'un achat coup de cœur, auquel succédait en général un rapide et violent repentir dès que, chez elle, elle enfilait de nouveau ce qu'elle avait essayé en cabine et, alors, trouvé parfaitement seyant. C'était comme un brutal réveil: «Quel tas de boue je fais! Pas possible de mettre ça!!!» Et voilà le malheureux ensemble rejeté. A peine un remords avant l'oubli.... On donnera donc tout ça aux Compagnons de Saint-Martin lors de leur prochaine collecte.

L'armoire, maintenant. Là encore elle sait que gisent des recoins intouchés qu’elle entreprend d’explorer. Surtout, ne pas s'arrêter aux belles piles de tee-shirts, pull-overs, chemisiers, tenues d'intérieur, sous-vêtements en tous genres pliés avec soin qui garnissent les étagères: entre ces piles au garde-à-vous, des bouts d'étoffes froissées se frayent un chemin, pareilles à d'insistants reptiles tâchant de quitter le nid. Les unes après les autres les piles sont sorties, déposées précautionneusement sur le lit pour qu'elles ne se défassent pas ni ne se salissent. Tout un monde de fantaisies estivales bariolées, aux formes et aux couleurs bizarres, se révèle en menus tas lamentablement compressés par des années et des années d'écrasements successifs oublieux de leur présence. Mais comment diable a-t-elle pu acheter des trucs pareils??? Du rose et du vert fluo, des rouges agressifs à gros pois blancs, des hauts en résille alors qu'elle déteste les transparences... Mais c'est de la faute de goût à l'état pur! s'emporte-t-elle. Et d'un large mouvement du bras, ces trucs vont rejoindre les endormis de la penderie dans le grand sac destiné aux Compagnons de Saint-Martin. Eh bien... ce n'était pas si difficile que ça, en définitive, ni si douloureux, se dit-elle, contente, lorsque, dans la quiétude opalescente du soir déjà-là, elle s'accorde enfin le repos de la guerrière qui a vaincu ses chaos, mollement étendue sur son canapé et contemplant à l'entour son modeste appartement bien en ordre. Une opération radicale: tout a été ouvert, scruté, nettoyé... elle s'est refusé cette facilité consistant à pousser ce qui gêne derrière une porte, au fond d'un tiroir à seule fin de ne plus le voir (mais sans être tout à fait dupe: ça ne se voit plus, mais c'est toujours là...).

Enfin heureuse, sereine? Certes non. Car c'est encore un faux courage dont elle a fait preuve. Mener à bien le ravalement intérieur de son antre, fût-ce en allant jusqu'aux tréfonds des recoins, n'aura été qu'une fuite de plus. Une dérobade. Au tableau de l'inaccompli rien n'a fondamentalement changé et la liste des «choses à faire» auxquelles elle tourne le dos depuis des mois ne s'est pas raccourcie d'un iota. Une lettre de condoléances à écrire, un couple d'amis délaissé à qui elle se promet de téléphoner, ce compte rendu de lecture qu'elle doit mettre au propre, cette série photographique dont elle a esquissé le contenu en quelques notes de brouillon mais, bien sûr, sans toucher à son appareil...

Fuyante, désespérément fuyante, comme en cavale continue... Et si c'était, plus que dans le faire et ensuite l'achevé, dans cette conscience acérée de l'inaccompli, dans cette béance torturante qu'elle creuse au cœur et à l'âme, qu'elle parvenait à trouver un certain confort d'être? Le seul confort d'être qui rende la vie supportable?

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20 octobre 2014 1 20 /10 /octobre /2014 02:33
Village d'automne aux Invalides

Du 16 au 19 octobre, dans un coin de la vaste esplanade des Invalides où s’installe depuis dix ans le Village d’automne du 7e en fête, l’art contemporain et la céramique étaient à l’honneur – une succession de stands façon cabanons de bois sont là sous les arbres encore fort verts, de tailles diverses, chacun attribué à un artiste venu montrer son travail. Des céramistes essentiellement mais aussi quelques peintres et sculpteurs, un parc d’attractions gonflables pour les enfants, un espace restauration: il y a en effet quelque chose d’assez villageois et qui incite à s’attarder, à prendre le temps de contempler les œuvres et de bavarder avec leurs auteurs, surtout par un temps aussi estival que celui de ce 19 octobre même si, en fin d’après-midi, le ciel bleu pur se laisse peu à peu manger par de petits nuages moutonnant à pas pressés et achevant de voiler la lumière que déjà atténuaient les frondaisons. De larges masses grises aux profondeurs plombées obscurcissent l’horizon – la pluie, peut-être avant ce soir? – mais non: j’écris ces lignes à la tombée du jour et le bleu a repris le dessus (enfin, un bleu en voie d’extinction: le crépuscule est en train de moucher les ultimes lueurs du couchant).
Parmi ces stands l’un des plus grands; a été concédé à l’Atelier Grenelle* et à ses six professeurs-artistes qui peuvent ainsi exposer quelques-unes de leurs créations et, en même temps, présenter aux passants leur atelier, les activités, cours et stages, qu’ils proposent. Ce de manière très concrète puisque, jouxtant leur stand, un autre d’aussi grande taille a été aménagé pour que les visiteurs puissent s’essayer à la peinture – de grandes feuilles de papier ont été fixées sur les parois où chacun, quel que soit son âge, peut laisser aller le pinceau en toute liberté, en toute spontanéité. Ce sont, à l’évidence, les enfants qui sont les premiers attendus mais, quand bien même on aurait passé l’âge de dix ans de longue date, rien n’empêche de risquer le coup de pinceau dès lors que le cœur y incline… Juste devant de longues tables, des bancs – et des pains de terre: incitation au modelage! sans distinction d’âge, là non plus, mais force est de constater que les modeleurs sont essentiellement des enfants… Toucher la terre et la sentir ductile sous ses doigts, jouer du pinceau et de la couleur puis voir naître des lignes, des formes que peut-être on n’avait pas préméditées… rien de tel que le geste osé sans inhibition pour donner envie de prolonger l’expérience mais de manière moins enfrichée, sous la houlette d’un professeur.

En ce qui me concerne je suis restée, comme à mon habitude, en retrait, à distance de cette glaise dont pourtant j’ai la nostalgie depuis ces années de lycée où j’avais produit quelques vases, de ces pots de couleur et de ces pinceaux dont je me dis souvent qu’il n’est pas besoin de "savoir dessiner" pour s’amuser avec et ainsi répondre à une aspiration intérieure. J’allais là-bas pour voir Marie-Annick avec qui je n’avais échangé que de rapides courriels depuis l’exposition qu’elle avait organisée en septembre, rue Psichari, dans laquelle elle avait fait large place à mes photos. Pour témoigner de ses recherches personnelles, elle avait choisi d’exposer une sélection de portraits, des plus anciens aux plus récents – et l’évolution est foudroyante! aujourd’hui des traces, rupture avec cette illusion de volume que tente de ménager le dessin figuratif et imitatif par les jeux d'ombre, les nuances estompées censées figurer l'incidence de la lumière sur les reliefs du visage comme si ne restait de celui-ci qu'une essentialité, des signes infimes qui ne relèvent pas même de l'expression au sens strict puisque cela supposerait des traits, un modelé, et des formes liées justement absents, mais des signes aux rapports harmonieux qui fonctionnent comme des indices immédiatement reconnaissables – un œil réduit à sa pupille et à l’arrondi de la ligne des cils, l’arête d’un nez, la douce incurvation d’une pommette… – tandis qu’autour se meuvent des couleurs, des souffles de couleurs, des brises, des haleines... tout est ambiance, rien n’est défini et pourtant ces âmes de visage sont toutes bruissantes de "quelque chose qui se dit", plus éloquentes même, pour moi, que les portraits au crayon de ses débuts qu’elle avait apportés, d’une finesse d’exécution et d’une précision extrêmement réalistes mais, à bien y réfléchir, déjà un peu "fantômisés" – une inclinaison de la tête, la direction du regard…

Nos échanges furent brefs, mais denses comme toujours, gravitant autour de l’essence du travail artistique, de l’ "être-artiste", du rapport au monde et aux autres que l’on entretient quand on crée, cette idée commune que c’est une même nécessité vitale, profonde et peut-être tout aussi difficile à verbaliser qui pousse l’artiste à créer et l’amateur d’art à fréquenter les œuvres – qu'il ait les moyens de s'offrir des originaux ou doive se contenter de reproductions, à visiter les musées… Et puis cette direction qu'elle entrevoit pour résoudre une partie les questionnements qui la hantent: tâcher de retrouver par la recherche intérieure, le travail-sur-soi, certain "amour de la vie" que, dit-elle, on a tous en soi à la naissance et qui demeure tel un noyau pérenne, dont on a besoin d’être traversé de pied en cap pour être "bien au monde" mais avec lequel la plupart d’entre nous ont perdu tout contact, oubliant jusqu’à son existence, tant sont épaisses les alluvions qui l’ensevelissent au fil des années vécues, d’autant plus épaisses que seront nombreux les événements traumatiques. Jamais encore je n’avais entendu évoquer en ces termes un travail introspectif, et décrire ainsi ce qui chez d’autres doit avoir pour nom le "souffle vital", l’anima ou le pneuma… Une fois de plus, Marie-Annick m'aura soufflé à l'oreille une piste inattendue qui revivifie la pensée, la réflexion…


Et moi de clore mon dimanche en me disant que sans doute je devrais bien essayer de retrouver, moi aussi, cet "amour de la vie" et le laisser remonter lentement le long de ma colonne vertébrale – que l'on nomme parfois, ô hasard, "arbre de vie". Ainsi aérée de l'intérieur, depuis le plus intime de mes tréfonds, je parviendrai peut-être à éprouver en faisant la simple joie de faire, épurée de toute appréhension de n'être pas juste, d'être à des lieues d'une intention pressante – faire dans la joie puisque la "joie de faire" peut, en soi, être le but, et s'avérer totalement satisfaisante.

* Atelier Grenelle
7 rue Ernest Psichari
75007 PARIS
Tel:
01 47 53 97 54

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12 octobre 2014 7 12 /10 /octobre /2014 08:24

Dimanche 12 octobre. Tôt le matin
À la surface du lac, quelques canards immobiles flottent, tels des jouets laissés dans la baignoire pour distraire un enfant. Un peu plus loin, un ballon à demi affaissé et, à l'exacte tangente de sa ligne de flottaison, tendue vers un improbable point de fuite, une longue tige morte d'où pointent des feuilles effilées cassées à angles aigus.
"Une calligraphie!" me dis-je, passant en courant d'une foulée alerte et songeant, dans le même temps, que cet agencement de hasard eût peut-être fait une belle photo. J'étais loin déjà quand un brusque charivari me fit me retourner. Une panique chez les canards! Brouillamini d'ailes battant l'air, criailleries, gerbes d'éclaboussures... envols tourmentés... L'eau écume, bouillonne, peine un peu à reprendre sa quiétude, clapote. Bousculés par ces turbulences, le ballon et la tige se sont désolidarisés. Et ne sont désormais, chacun, que deux choses insignifiantes, rebuts parmi d'autres qui donnent au lac sa morne mine de décharge intempestive. De la fulgurante calligraphie jugée photogénique dans l'éclair de son surgissement rien ne reste que la brève figure retenue par ma mémoire et transcrite à grands renforts d'efforts, peut-être vains d'ailleurs...


Plus tard
J'aperçois une minuscule chaussure de bébé salie dans le creux d'une large feuille toute trouée dont ne restent que les nervures. Aussitôt je pense "une photo à prendre!" et, la photo prise ‒ les photos prises car j'ai expérimenté différents angles, plusieurs cadrages... ‒ je réalise qu'aucune ne rend compte de ce que j'ai éprouvé en voyant cette petite chose défaite dans son écrin végétal en lambeaux, détrempé par l’averse récente. Ces clichés ne sont que des images, de banales images. En plus, ils sont flous, de ce mauvais flou de bougé que l'on n'a pas recherché mais, au contraire, tâché d'éviter! Me vient alors la réflexion qu'une véritable photographie, en dehors de ses qualités techniques ‒ je veux dire une de celles que l'on fait quand on "fait de la photo" et non "des photos", toute la nuance de sens est dans le choix des déterminants: un défini, et c’est une prétention à l’art, un indéfini, et c’est à peine de la fixation événementielle ‒ est plus-que-visuelle; quiconque la regarde voit certes des formes, des couleurs ou des gammes de gris dans le cas du noir et blanc, mais il percevra aussi des parfums, entendra bruire des sons et, peut-être, sentira courir sur sa peau des brises voire le vent des souvenirs, ou des rêves, ou des fantasmes. Il y a dans une véritable photographie, je veux dire de celles que prennent les grands photographes, tout un monde d'émotions dont sont exemptes les photos banales, celles qui n'ont de but que d'archivage ou de témoignage. Et je me dis in fine qu'un authentique photographe n'est pas seulement capable de voir "quelque chose" dans le moment de réel qui l'interpelle et le pousse à déclencher, il est aussi celui qui saura transmettre à autrui, grâce à sa photographie, ce que lui a vu – et, dans ce verbe "voir"-là, il faut entendre bien d’autres sens que celui de la seule vue; tout un monde dans une photo, tout un monde…
Ma petite chaussure de bébé, que je n’ai pas su élever au rang d’univers par mes images, me ramène à cette superbe photographie de Marc Riboud* d'un sac en plastique abandonné dans un jardin public de Shanghai: l'avaient ému les deux boucles que faisaient les anses nouées: On dirait un lapin égaré écrit-il. Et au premier coup d’œil, en effet, on voit sur sa photo le lapin égaré. Plus que le sac plastique, plus, même, que le décor sublime du jardin pourtant présent à l'image...

*Marc Riboud, 50 ans de photographie, Flammarion,2004 (ouvrage publié à l'occasion de l'exposition éponyme à la Maison européenne de la photographie de mars à octobre 2004), 175 p. - 52,00 €.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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