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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 09:38
Entre(-)chat et cafés

Lors de mon séjour sarladais cet été, je suis allée comme chaque année m’approvisionner en café à la Brûlerie sarladaise et j’y découvrais un cru brésilien dont même le nom m’était inconnu: Mococa. Encouragée par le descriptif du torréfacteur j’achetai sans hésiter un paquet de grains que je fis moudre à la juste mesure de la manière dont je prépare le café et, dès la première dégustation, le lendemain, j’étais séduite par la saveur typée, les arômes qui se déployaient progressivement de gorgée en gorgée et demeuraient longtemps en bouche (mais que je ne me risquerais pas à "mettre en mots": jamais je n'ai réussi à trouver de correspondance réelle entre les sensations gustatives que me procurent les cafés et les mots à ma disposition; ainsi les discours de dégustateurs me sont-ils invariablement étrangers, même si j'éprouve une délectation toute littéraire à les lire... un barista dira par exemple de tel cru qu'il a des "arômes de fruits rouges", des "notes cacaotées" ou "une légère acidité d'agrumes"... autant de saveurs présentes dans ma "bibliothèque sensorielle" mais que je ne parviens pas à relier aux cafés dégustés; alors je laisse mes ressentis sans mots, dans cet étrange entre-deux où flotte tout ce qui, pour échapper à l'emprise du langage, n'en a pas moins de présence effective dans l'éphémérité de sa survenue et sa persistance ultérieure en pays de mémoire...).

Juste avant de quitter Sarlat, je revins donc à la brûlerie avec l’intention d'acheter plusieurs paquets de ce Mococa car, n’en ayant jamais vu là où, à Paris, j’ai l’habitude de choisirr mes cafés, je préférais me constituer une petite provision avant d’avoir à me soucier de m’en procurer commodément. Las… le torréfacteur n’en avait plus et ne pensait pas en recevoir avant quelque temps: "Ce café est très apprécié, j’en vends beaucoup, mais il n’est pas facile à obtenir et les délais sont parfois un peu longs avant d’être livré."… Une fois rentrée, je me mis en quête de Mococa via Internet – et, en effet, je pus constater que bien peu de boutiques en ligne vendaient du Mococa. Parmi elles, la Torréfaction toulousaine, ou Cafés Négril… C’est là que je me suis arrêtée. Certes parce que la présentation de cette entreprise artisanale m’a plu, et que l’exploration du catalogue m’a dévoilé quantité de crus insoupçonnés (donc autant de champs ouverts à mes velléités exploratoires de "sensations café") – mais aussi parce que Négril est le nom d’un chat que mes parents ont gardé une petite année je crois, jusqu’à ce qu’il disparaisse, sans qu’ils aient jamais su ce qui lui était arrivé. Qu’est-ce qui, du nom félin ou de la richesse du catalogue, m’a décidée à acheter là ce Mococa dont j’avais soif?

Le simple fait que je me pose la question suffit à montrer combien a joué la "patte du chat"…

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 03:14
Retour à Pornic

En juillet dernier – du 7 au 12 – Marie-Annick transportait à Pornic cet enseignement plastique qui lui est si particulier et qu’elle décline depuis une trentaine d’années sous diverses formules à Paris – en atelier, en extérieur dans les musées ou en des lieux non dévolus aux beaux-arts mais offrant d’intéressantes matières aux crayons et pinceaux alertes (restaurants, échoppes d’artisans…), croisant aussi, à l’occasion, les modes d’expressions artistiques (dessin et peinture à la rencontre de la danse, de la musique…). Pendant une brève semaine il s'agissait, pour les stagiaires, de considérer "le réel comme support de création". Une proposition programmatique dont on pourrait dire qu'elle est l'assise de tous les cours de Marie-Annick, et aussi de sa recherche personnelle, d'où elle fait procéder des incitations plus spécifiques (mise en espace sur le papier des jeux observés "en situation" entre vides et pleins, lignes et courbes, transcription sur le plan de la feuille des rapports de volumes... les souvenirs de sujets me reviennent dans le désordre); une proposition qui peut prendre appui n'importe où, au-dehors comme à l'intérieur, au bord de la mer comme en milieu urbain, vague donc a priori et très générale mais en fait extrêmement précise quant à l'essence du travail à engager: il s'agit de saisir le réel non pas pour l'imiter, le copier mais pour, à partir de lui, laisser l'imagination s'envoler et le geste créateur se déployer. Une directive peut-être plus difficile à suivre à Pornic qu'en des lieux plus ordinaires, les particularités de l'endroit ayant assez de charme pour donner davantage envie de les retenir sur papier au plus près d'eux-mêmes que de s'en emparer pour les subvertir entre le marteau et l'enclume de la créativité... La difficulté étant alors, ici, de s'affranchir d'une beauté déjà-là pour tâcher d'en générer une nouvelle qui lui serait à la fois autre et consubstantielle comme un portrait peint peut l'être au visage du modèle.

Épargnées par les pluviosités estivales, les sept stagiaires – chacune avec un "passé de dessin" différent, plus ou moins dense – et leur professeur ont pu aller travailler en extérieur et croquer à leur guise plages et mouettes, bateaux amarrés et coquillages… sortir leurs boîtes de couleurs et leurs crayons, prendre le temps de réfléchir, de choisir, d’oser… Des carnets bien remplis ont été ramenés gardant au creux de leurs feuillets tous ces petits bouts de réel grappillés à la pointe du crayon en quelques lignes hâtives ou bien soigneusement reproduits et colorés, parfois directement interprétés sur place… Dans cette abondante matière – dont on aura idée en consultant le "journal de stage" richement illustré de photographies que Marie-Annick a mis en ligne ici – chaque élève a ensuite, par-delà le temps du stage, sélectionné des motifs – "motif" au sens large: parfois un effet visuel, comme la répétition de certaines lignes, ou bien un jeu de formes particulier – qu’elle a développés au gré de ses impulsions créatrices, à distance de la réalité qui a nourri le croquis et laissant voie ouverte aux inflexions qu’imposent les souvenirs, les bribes d’histoire personnelle, guidée en outre par les modalités d’exécution dictée par la technique choisie. Vient, au terme de ce retour sur images et sensations, l’œuvre d'atelier.


Jusqu’au 17 septembre, une sélection de ces travaux est exposée à l’Atelier Grenelle* – carnets de croquis et reprises postérieures voisinent, mettant ainsi en évidence le processus de transformation qui a opéré entre la saisie sur le vif et la réinterprétation ultérieure, à distance. À noter que Marie-Annick ne s’est pas contentée de disposer les diverses réalisations de manière pédagogique, à seule fin de donner à voir à travers ses fruits une approche, une méthode d’incitation à la création: elle a réalisé une véritable installation qui a elle-même son propre intérêt plastique – ce qui m’a le plus séduite est la table sur laquelle elle a disposé des carnets sur champ, ouverts et dont les pages sont maintenues par des pinces, entre lesquels elle a placé de petites sculptures réalisées par des élèves d’un autre cours et n’ayant aucun rapport avec Pornic mais dont la présence résonne avec ce que montrent les pages des carnets, les dessins et aquarelles accrochés aux murs, et contribue ainsi à composer un véritable paysage.
À titre amical, Marie-Annick m’a proposé d’accueillir quelques-unes de mes photos bien que je n’aie pas suivi le stage – des photos qui donc n’en portent pas témoignage, n’ont pas même d’échos marins, et sont simplement thématisées "nature". Mais toutes lui doivent quelque chose: quand je photographie, il y a toujours une part de ce que j’ai pu apprendre auprès de Marie-Annick qui se manifeste.

Outre que visiter cette exposition met un peu de sable et d’embruns au moral, c'est aussi l’occasion de découvrir le programme d’activités qu’a concocté Marie-Annick pour l’année 2014/2015. Hors les murs perdurent les séances au Louvre du mercredi soir et au Jardin des Plantes le lundi, ainsi que les "journées pour le dessin et la peinture" une fois par mois – la première étant fixée en octobre. Elle y a ajouté de nouvelles propositions, le jeudi, dont la planification dépendra du nombre d’inscrits. Tous les détails sont là, sur cette page de son blog.

*Atelier Grenelle
7 rue Ernest Psichari
75007 PARIS
Jusqu'au mercredi 17 septembre, ouverte de 15 h
eures à 19 heures.

Brochés, ou spiralés, les carnets ouverts sur champ font entre eux d'intéressants jeux de formes et de couleurs. Le bel arbre rouge esquissé ici est développé sur une aquarelle de plus grand format, accrochée juste au-dessus (que la photo n'a pu embrasser...).

Brochés, ou spiralés, les carnets ouverts sur champ font entre eux d'intéressants jeux de formes et de couleurs. Le bel arbre rouge esquissé ici est développé sur une aquarelle de plus grand format, accrochée juste au-dessus (que la photo n'a pu embrasser...).

Ainsi placée devant des croquis de végétation marine, cette petite figurine de terre sans bras et dont la rugosité contraste avec la rotondité lisse des galets émaillés a de petits airs de vestige archéologique abandonné par la marée descendante...

Ainsi placée devant des croquis de végétation marine, cette petite figurine de terre sans bras et dont la rugosité contraste avec la rotondité lisse des galets émaillés a de petits airs de vestige archéologique abandonné par la marée descendante...

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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 18:35
Bifurcations

Mardi 2 septembre

Un peu de vent au point du jour, un ciel grand bleu. Peu à peu de la grisaille l’envahit, par rouleaux – des nues girondes aux mille nuances de gris, et le ciel n’est plus bleu que par bribes. Je pense à la mer. (À cause des "rouleaux" ou bien ai-je eu ce mot en tête à la vue des nuages parce que justement je pensais déjà à la mer sans le savoir et, surtout, sans me le formuler clairement?) Je me dis que seule la mer, avec sa vastitude, sa rumeur, son mouvement perpétuel, peut habiter sous un ciel pareil et en être grandie, magnifiée. Moi qui avais prévu, au soleil naissant largement échancré à l’horizon, d’aller à la mi-journée passer quelques heures au musée Zadkine avec mon appareil photo pour tâcher de travailler un peu autour des jeux d’ombres et de formes que la lumière suscite entre feuillages et sculptures, j’y ai renoncé dès les premières montées de gris. Alors j’ai ouvert, pour en commencer la lecture, La Vie matérielle, de Marguerite Duras, le livre que, cet été Claire Deluca* m'avait recommandé pour aborder l'univers durassien. Le premier texte, "L'odeur chimique", débute sous la lumière diffuse et blanche du ciel couvert et celle, charbonneuse, des orages. À Trouville...
La mer, le ciel, les nuages. Synchronicité...

Il y eut d'abord la "grisaille par rouleaux", la mer, puis le renoncement photographique, et presque aussitôt force bavardages mentaux – la ville laide sous les nuages où les pas s’engluent comme l’humeur, la campagne désolée, fléchie comme un paysage post-apocalyptique avec sa verdure autant que ses terres plombées aux cumulus, et le regard photographique, ce qu’il est chez moi, ce qui le motive, l’inhibe, le dévoie… au bout de quoi est venu un "premier jet" morcelé, exécrable de discontinuité. Enfin cela, maintes fois relu, corrigé, repris. Mais sans que j'aie à jeter à la corbeille des poignées de feuillets froissés ni à affronter d’illisibles gribouillis: tout s’est fait numériquement… Disparues, les pistes méandreuses du "travail en cours", les successions de repentirs – pas de ratures sur un fichier word, pas de traînées de blanc correcteur, ni de gommures, encore moins de paperolles collées et surajoutées [aparté: qu'ont à se mettre sous l'intellect les doctes spécialistes de l'art littéraire qui veulent étudier le processus d'écriture des auteurs d'aujourd'hui convertis aux ordinateurs, et n'ont donc plus à disposition ces brouillons et manuscrits si précieux à leurs spéculations? Plus largement, ne manque-t-il pas quelque chose à l'émotion de la lecture quand on ne peut plus avoir idée de ce à quoi ressemble l'écriture manuscrite d'une personne?].
Copier-coller.
Remplacer.
Ajuster la phrase aux modifications et veiller à éteindre tous les avertissements du correcteur automatique.
Relire quand même – le vérificateur ne réagit pas à toutes les fautes.
Au final, du propre et du lisse.
Ça me va.

* Claire Deluca, comédienne et metteur en scène, a présenté au festival de Sarlat 2014 un montage de textes puisés dans plusieurs œuvres de Marguerite Duras, Duras, la vie qui va, qu'elle a conçu, mis en scène et interprété avec Jean-Marie Lehec.

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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 17:15
Au temps béni du paléolithique...

Au détour d’une de mes errances internautiques, j’ai découvert qu’il se trouvait des "spécialistes" se proposant de remédier aux diverses conséquences de la malbouffe et de la sédentarité croissante en prônant le "régime paléo". Il s’agit de se rapprocher le plus possible du mode d’alimentation de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs… car, selon ces spécialistes, l’agriculture et l’élevage ont amené, à partir du moment où ils ont été mis en pratique, des habitudes alimentaires dommageables pour le système digestif humain. Un premier constat, déjà, agace quand on découvre, par exemple ici, les "grands principes" dudit régime: pourquoi proscrire, parmi d'autres aliments, légumineuses et viandes grasses alors même que tout cela s'obtient, ce me semble, assez commodément en cueillant et en chassant... Ailleurs, je lis, sur le blog d'une adepte récemment convertie qu'elle apprécie beaucoup, comme dessert "paléo", une compote de pommes à la cannelle préparée avec… du beurre! Sur quel arbre l'a-t-elle donc cueilli, son beurre? Et de quel animal dûment chassé l'a-t-elle tiré? Mais passons… Il n'y a à l'évidence pas grand-chose de "paléolothique" dans le régime "paléo", juste quelques recommandations correspondant à ce qui, aujourd'hui, est regardé comme "une alimentation saine et raisonnable". Quant au "plus possible" pointé plus haut, il admet manifestement un très grand écart dans la conduite contemporaine par rapport à ce que l'on croit savoir de l'alimentation des hommes du paléolithique.

D'ailleurs, que pourrait bien signifier de nos jours, "vivre de chasse et de cueillette"? À ne tenir compte que des êtres humains occupant les pays industrialisés et sans parler de ceux que lesdits pays, par leurs diverses exactions environnementales et économiques, ont réduits à un état de misère telle qu’ils n’ont pas de quoi se nourrir même en se rabattant, justement, sur ce que pourrait leur apporter la chasse et la cueillette – que chasser, que ramasser, dans des terres dévastées, gorgées de polluants et stérilisées? À ne tenir compte, donc, que des habitants des pays industrialisés, et au regard du peu d’espace encore dévolu à la vie sauvage où il serait théoriquement possible de chasser et de cueillir, il est clair que l’adoption réelle, effective et stricto sensu d’un tel mode de vie aurait tôt fait d’aboutir à un pillage pur et simple. Le "régime paléo" m'a tout l'air d'être, bien plus qu'une de ces élucubrations (une de plus!!) à remiser aux côtés du crudivorisme et autres instinctothérapies, une étiquette complètement fantaisiste apposée sur des préconisations somme toute assez sensées, et je me demande bien pourquoi aller chercher le paléolithique quand il s'agit simplement de lutter contre les aberrations et gaspillages éhontés, évidemment condamnables, de nos sociétés de consommation. Voilà une preuve de plus qu'il n’y a pas de limites au ridicule – oh certes, le ridicule et, pire, la bêtise, la cruauté, s'expriment en maints autres domaines, à de bien plus vastes échelles et de manières plus criantes, plus révoltantes... De quoi hurler d'indignation en continu (au risque d'étouffer de colère et je n'ai pour l'heure nulle inclination suicidaire...) quand, ici, il n'y a qu'à se gausser.

Si le ridicule tuait un peu plus souvent que ne le dit l’adage, tous les problèmes inhérents à la surpopulation humaine seraient très vite résolus… Les survivants pourraient alors chasser et cueillir tout à leur aise, sans crainte de voir les ressources se tarir avant bien, bien longtemps.

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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 14:06
Morceaux choisis...

... non pas pour composer un abrégé digestible d'une œuvre réputée fleuve, trop étendue et méandreuse pour nos esprits au souffle court, mais "choisis" comme on le dirait d'un public afin de le désigner comme étant d'une qualité rare. Car c'est bien à cette rareté-là que je songe concernant les chroniques rassemblées dans ce livre. De deux à quatre pages, elles sont plus de soixante-dix à brasser avec allégresse la langue française, soit en la prenant au mot qui est alors déshabillé jusqu'à ses racines étymologiques et dépouillé, comme un oignon de ses tuniques successives, des sens dont l'usage l'a au fil des temps revêtu, parfois à la faveur de malentendus ou de glissements phonétiques surprenants, soit en attrapant au vol une expression "toute faite" qui est séance tenante défaite...

De l’une à l’autre ces chroniques sont liées par des points épars, en plus d’un fil conducteur général qui serait la filiation étymologique et la succession des usages langagiers, et cela empêche de les aborder de manière erratique, "à la vagabonde" comme on est tenté de le faire en présence de textes courts chacun lisible pour soi et pour soi seul. Car à les lire bien au fond des yeux, on se rend vite compte qu’ils ne prennent toute leur substance qu’au contact de ceux qui les environnent – de près comme de loin. Aussi ne faut-il pas, selon moi, entrer dans ce livre puis picocher à droite , à gauche, à la fin, au début, revenir au milieu et repartir à l’aventure mais suivre l’ordre d’apparition, tout simplement – et, au fur et à mesure que l’on avance, que croît l’effet addictif de ces textes, voir se dessiner une composition harmonieuse, cohérente.


Au sein même de chaque chronique, à l'intitulation que, souvent, l’on sent d’abord un peu décalée par rapport au contenu mais dont il apparaît qu'elle ne l'est pas tant que ça – il s'agit juste de ce léger déplacement qu’induit un rien d’ironie, ou un éclairage inattendu – il y a à la fois une étroite cohérence d’ensemble scellée par un même titre et un rapport de contiguïté un peu lâche d'un paragraphe l'autre que figurent de vigoureux séparateurs. – des triangles d’étoiles entre deux blancs. Il y a ainsi un "détaché", une laxité dans les articulations qui sont, de la sorte, dépourvues de ces raideurs propres aux développements hyper-pédagogiques. Une bouffée d'air traverse ces textes grâce à quoi ils ont cette impondérable densité de la présence gracieuse qui les éloigne des pesantes démonstrations didactiques, fussent-elles d’une clarté exemplaire.


Les mots et les expressions dites "figées" sont tirés, sous la plume alerte de Philippe Barthelet, des atours que leur a conférés l’usage, atours fallacieux quand cet "usage" a été conditionné par la propagande – voir à ce sujet la chronique intitulée "La guerre des mots", p. 121, qui commence ainsi:
"La propagande est la mobilisation de la grammaire au service de la politique, laquelle est, comme on sait depuis Talleyrand, “l’art d’agiter un peuple avant de s’en servir”. Le pouvoir se prend d’abord par les mots, que l’on rendra dociles et aptes à propager la soumission à l’évidence – puisque tout pouvoir se donne comme allant de soi. La grammaire politique conjugue tous les verbes au présent de l’inconditionnel."
La citation m’a paru s’imposer mais, tout autant, j’aurais pu choisir tel passage, ou celui-ci, tel autre encore peut-être… et ainsi de suite au fil de ma lecture: les paragraphes sidérants par leur acuité, leur ironie incisive, leur haute tenue syntaxique… se succèdent en une mitraille serrée qui rend particulièrement douloureux, et frustrant, le choix qu’il faut faire du passage qui donnera une idée assez juste de l’ensemble – ton, nuances, couleurs et motifs.
On est, ici, dans cet espace privilégié où la rigueur et la précision des informations données – parfois de manière très allusive au point que quelque chose d'essentiel échappera sans doute au lecteur par trop "moyen" – s’allie à une allégresse de style finement nuée d’humour et rehaussée de sel, menant bien au-delà de la seule intellection jubilatoire. Un style affûté, savant et souple, qui se déguste bien davantage qu’il ne se lit. On ne lit pas Fou forêt, on s’en délecte, on apprécie chaque mot, son inscription dans une phrase elle-même à laisser circuler de l’œil à la pensée comme une saveur entre langue et palais, puis dont on va savourer les volutes pour enfin s’abandonner au charme de la chronique tout entière.


Ce recueil met l'esprit en culture, l'innerve de curiosité, le nourrit de savoir, fait croître et se multiplier mille et une petites songeries au creux des pensers quotidiens. Une lecture éminemment fortifiante, savante et souriante... hautement recommandable.

Philippe Barthelet, Fou forêt, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012, 320 p. - 20,00 €.

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Publié par Yza - dans Chroniques
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11 août 2014 1 11 /08 /août /2014 15:48
Des Flamands, des Flamands, des Fla, des Fla des Flamands......

formi, formi, formi fomidables!

Pourquoi ce nom de Framboise Frivole?
Peter: Parce que nous faisons de la musique sans fraise. Euh, pardon… de la musique française!

Cette explication… n’est pas tout à fait la bonne* mais, improvisée dans le feu des échanges plamonais au lendemain de la représentation, elle donne le la de ce qu’est Delicatissimo: à première vue concert classique donné par un violoncelliste et un pianiste en grande tenue, entrecoupé de quelques interventions discursives, cela dérape dès les premières minutes (le morceau joué en ouverture est annoncé comme le Concerto à une fois [entendez: voix] de Saint-Preux…) et vire au sketch comique mais d'un genre unique: les calembours sont verbaux et musicaux, ils jaillissent à la vitesse d'un feu de mitraille mais, loin d’être gratuits, chacun énoncé ou joué pour lui-même, ils sont sertis dans une mise en scène flamboyante et s’égrènent le long d’une narration très construite. Bon, soit… un peu délirante cette histoire d’archet caché dont il s’agit de retrouver la trace grâce à un Journal secret tenu par Maurice Jarre mais enfin, c’est un récit – qui au passage revisite drolatiquement l'épisode de l’Arche(t) de Noé, croisé avec certaine Arche perdue ‒ soigneusement architecturé dont on tient fermement le fil du début à la fin, en dépit des fortes turbulences calembouriennes et de la luxuriance d'effets lumineux splendides, qui, rehaussés de fumées et dignes des meilleurs spectacles de grande illusion, tendent à subjuguer l'attention.

Les références musicales sidèrent par leur nombre et par la diversité des registres, des domaines auxquels elles sont puisées: les airs, thèmes et mélodies viennent autant des compositions classiques que des chansons de variété, empruntent aussi aux musiques de film et même au "degré zéro de la ritournelle", l'onomatopée – quatre notes résonnent, à peine le temps d'être entendues, reconnaissables entre toutes pour les amateurs de cartoons: le" rire" de Woody Woodpecker! Textuellement, le spectre est tout aussi large, et les jeux de mot arpentent toute la gamme des subtilités, depuis le niveau"almanach Vermot" jusqu'aux effets les plus poético-surréalistes en passant par des clins d'oreille à cette arrière-zone de la "culture" qu'est la publicité – l'on entend passer les slogans de Leroy-Merlin et de L'Oréal...

Outre qu'elles sont très nombreuses, et diverses, ces références sont convoquées à très, très grande vitesse et il faut une extrême agilité d'esprit pour les saisir, jouir ainsi de leur plein impact. Quoique... écrivant cela je ne suis pas tout à fait juste: le spectacle n'est pas seulement rapide, étourdissant, il est rythmé, très finement rythmé – car les deux concertistes-chanteurs sont aussi d'excellents comédiens et ils prennent le temps de jouer, de raconter l'histoire.

Delicatissimo est un bijou à tous points de vue – construction, virtuosité musicale et textuelle, effets visuels… Au point que le comique, pourtant omniprésent, m’est devenu secondaire au regard des merveilles émerveillantes: j’ai certes beaucoup ri, mais l'admiration jubilante pour la polyvirtuosité de Bart et de Peter le disputait sans cesse à l’envie de rire – et gagnait la partie. Un état de corps et d’esprit au fond tout aussi cathartique, et nirvanesque, que la franche hilarité. Quant à risquer des comparaisons avec quelque autre formation, ou type de spectacles… Impossible à mon avis: je crois bien que La Framboise Frivole est unique, hors catégorie – qu’elle joue seule dans sa cour artistique.

* La veille un festivalier avait déjà posé la question et Bart, alors seul présent, avait répondu que le choix s'était fait de manière assez... hasardeuse: à ses débuts voici plus de trente ans, la formation n’avait pas de nom et, tâtonnant entre plusieurs propositions, l'on s'était finalement arrêté sur une expression flamande dont la consonance plaisait et qui correspond, à la lettre, au français "framboise frivole". Si je ne me trompe pas dans mes notes et souvenirs...

Retenues de Plamon...
... quelques clefs ouvrant sur leur méthode de travail qui ont achevé de me confondre d'admiration.

- Il y a en tout quelque 230 références musicales tous genres confondus, et plus d'une centaine de "sutures" qu'il a fallu écrire pour que le glissement d'un air à l'autre se fasse comme s'il s'agissait d'une seule partition... J'imagine le degré de maîtrise qu'il faut avoir de l'écriture musicale (et de l'interprétation, bien sûr) pour parvenir à de telles transfigurations.

- En écoutant leurs formidables jongleries verbales, et qui plus est ancrées dans les replis les plus franco-français de l'univers référentiel, on a du mal à se figurer que Bart et Peter ne sont pas français. Pourtant, ils ne sont même pas francophones! Tous deux sont flamands et néerlandophones. Ils écrivent d'abord leurs spectacles en flamand puis traduisent les textes en français, et élaborent leurs jeux de mots en se basant sur les proximités de sonorités. Cela leur donne, dit Peter, une liberté que n'a pas le francophone qui peut être "bridé" parce qu'il connaît le sens des mots. Eux l'ignorant, ils ont plus de latitude pour s'amuser musicalement avec le langage. Et puis ils étaient leurs jeux de quelques recherches sur la Toile, recourent parfois au traducteur automatique, dont les versions sont souvent d'un bizarre des plus comiques... qu'ils utilisent à l'avantage de leur spectacle. Ils peaufinent enfin leur écriture en échangent avec des francophones. Sidérante méthode, dans laquelle je vois l'exacte correspondance avec la brillante exubérance de leur show.

- Chaque effet est testé, testé encore, ajusté au millimètre et revu si besoin en fonction des réactions du public. Ainsi nous racontèrent-ils qu’ils avaient essuyé un "blanc" là où ils attendaient des éclats de rire lors de la première représentation de la version française de Delicatissmo, en Alsace: à un moment ils imitent le chant du coucou qu’ils déclinent en plusieurs versions selon l’origine présumée de l’oiseau – par exemple le coucou berbère fait couscous, couscous… ‒ et, parmi les coucous internationaux, s’en trouvait un chinois qui avait pour chant un mot flamand désignant les fameux beignets de crevettes servis dans les restaurants asiatiques. En Alsace, ce chant sino-flamand n’a manifestement rien évoqué au public et personne n’a ri… De questionnements en investigations, Bart et Peter ont finalement naturalisé alsacien le coucou problématique et, désormais, l’on entend chanter choucrout’, choucrout’… au fond des bois francophones et ensuite résonner les rires attendus.

- Chaque spectacle existe en néerlandais et en français. Il ne s'agit bien évidemment pas d'une simple transposition d'une langue à l'autre: il faut procéder, pour chacune, à tout un ajustement de références. Ils écrivent et tournent d'abord la version néerlandaise puis travaillent ensuite à la version française. Quand celle-ci commence à tourner, ils entament l'écriture du spectacle suivant. Ainsi la polyvirtuosité des artistes se prolonge-t-elle dans leur façon de travailler, de créer, de répéter… Elle trouve même son écho dans le formidable piano de Bart. Un piano à queue apparemment classique mais couplé à un ordinateur et permettant, outre de jouer du piano de façon tout à fait "normale", d’exploiter toutes les ressources d’un synthétiseur, et mille autres choses comme, par exemple, d’être commandé via un iPad – possibilité qui, d’ailleurs, donne matière à une série de numéros et gags époustouflants. Un piano Yamaha – la précision n'est pas anodine: cela ajoute du sel à certain numéro de moto, même s'il s'agit de la Harley chère à Bardot!

DELICATISSIMO
De et avec Peter Hens (chant, violoncelle) et Bart Van Canegem (piano et chant).
(À qui il faudrait ajouter le créateur lumière et l'ingénieur du son Nous sommes quatre en tout, ont expliqué Peter et Bart – eux aussi, à l'évidence, virtuoses dans leur domaine respectif).
Durée:
1h40

Représentation donnée le vendredi 25 juillet au Centre culturel.

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7 août 2014 4 07 /08 /août /2014 14:13
Comme un journal...

Seize spectacles vus sur les dix-huit programmés, toutes les "rencontres de Plamon" suivies à l’exception de la première… Cette année j’aurai battu mon record de présence au festival des Jeux du théâtre et sans doute à cette constance dois-je d’avoir plus que jamais auparavant éprouvé la sensation d’être tout entière traversée, baignée, imprégnée de théâtralité et de méta-théâtralité et, de ce fait même, de m’être sentie submergée, aussi, de réflexions résonnant en de multiples échos jouant au long de ces quelque trois semaines et de mes souvenirs des précédentes éditions – c’était ma neuvième. Une telle immersion est assez enivrante; grisée, j’en ai un peu oublié ce que pouvait peser pareille profusion quand la plume ne suit pas pour donner forme à tout cela, le canaliser et l’ordonner. Il y a bien des notes jetées à la hâte presque chaque jour, un peu erratiques et qui sont très loin de pouvoir muer en un article achevé. À peine retravaillées, elles gardent tout de même un certain pouvoir à "dire" quelque chose.

SAMEDI 19 JUILLET.
Au président Jacques Leclaire et à Jean-Paul Tribout s’est adjoint cette année un troisième intervenant pour prononcer l’allocution inaugurale du festival – la clore en fait, puisque lui a été confié le soin de dire la phrase rituelle je déclare ouverte la 63e édition du festival des Jeux du théâtre de Sarlat!: Gilles Costaz. Invité à titre d’auteur – sa pièce L’Île de Vénus devait être lue le lendemain en ouverture de la Journée des auteurs – il sera aussi sollicité en tant que critique et requis sur l’estrade de Plamon au cours des trois premières rencontres matinales pour dialoguer avec les artistes présents, et donner son avis sur les spectacles. Il sera aussi diseur de ses propres didascalies aux côtés de Thierry Harcourt et Noémie Elbaz. Autant de rôles qu’il assumera avec justesse – brio, même…

MARDI 22 JUILLET.
* Hier, soir, Doute. Une pièce qui charrie force questions de fond qui, de plus, résonnent fort avec notre actualité, plus ou moins récente – le poids de l’intime conviction quand aucune preuve ne l’étaie, l’opposition entre un enseignement rigoureux épuré de toute proximité avec les élèves et une manière plus empathique et enthousiaste de dispenser le savoir, le racisme, la pédophilie des prêtres… Pourtant, l’essentiel des échanges a tourné autour de considérations dramaturgiques et l’on a finalement assez peu débattu de ces problèmes. Probablement parce que la qualité de la mise en scène et de l’interprétation nous ont suffisamment ancrés dans le fait théâtral.
* Josiane Stoléru a travaillé son personnage en partant du principe que sœur Aloysius est tout entière soucieuse de préserver le jeune Donald et que toutes ses décisions, tous ses actes ne sont motivés que par cela. On pourrait presque dire qu’elle est "outrageusement obnubilée" par la préservation de l’enfant, au point d’être "outrageusement" convaincue que le père Flynn est coupable de pédophilie – une conviction si absolue qu’elle ira jusqu’à mentir.
* Émilie Chesmais a rapporté qu’à New York, quand on joue la pièce, le spectacle se conclut par un vote du public à qui on demande si le père Flynn est coupable on non de pédophilie. L'on proposa donc au public plamonais de voter pareillement. Verdict, par une écrasante majorité: non coupable – à peine trois ou quatre mains levées en faveur de la culpabilité du père Flynn.

MERCREDI 23 JUILLET.
* Merveilleux souvenir de Duras, la vie qui va… Songeant à l’avertissement donné hier par Claire Deluca – Si vous n’aimez pas Duras, alors surtout ne venez pas! – je me dis que les festivaliers qui s’y sont conformés se sont privés d’un magnifique moment théâtral. Celui-ci est d’une telle qualité qu’il me semble mériter que l’on mette de côté ses aversions et ses a priori durassiens pour, simplement, aller voir et écouter deux formidables interprètes.

JEUDI 24 JUILLET.
* Plamon, 11 heures. Alain Gautré, qui doit donner le soir sa "conférence drolatique" sur Le Gai Savoir du clown, est seul sur l’estrade avec Jean-Paul Tribout. Nous attendons les comédiens qui ont joué la veille la pièce d’Oscar Wilde – en fait LE comédien car seul Arnaud Denis a pu être présent. Il arrive avec quelques minutes de retard, franchit le seuil de la salle sous les applaudissements nourris du public, marque un temps d’arrêt en s’approchant de l’estrade… Le sourire qu’il arborait déjà s’élargit soudain puis il salue avec effusion Alain Gautré; tous deux entament une brève conversation… Arnaud Denis vient de retrouver un de ses professeurs. Et Alain Gautré un de ses élèves les plus doués.

SAMEDI 26 JUILLET.
* Victimes d’un accident de voiture en venant à Sarlat, les artistes du collectif La Palmera ont perdu leur véhicule et ont dû rester hospitalisés le temps que l’on s’assure qu’ils n’avaient aucune lésion grave. Ils ont joué le soir comme si de rien n’était… et, contraints de prendre le train pour regagner Avignon d’où ils venaient, ils ne pouvaient participer à la réunion plamonaise du lendemain. Alors ils ont proposé au public un échange post-spectacle, dans le frais de la nuit, sur les gradins des Enfeus…
* Après les saluts, ils ont annoncé avoir "un petit cadeau" pour les spectateurs. C'est un flyer sur lequel est imprimé un long texte signé Carole Fréchette, Si j’étais ministre de la Culture… Leur façon à eux, littéraire et fine, de s’associer au mouvement de contestation qui mobilise l’ensemble des artistes du spectacle eux-mêmes solidaires de tous les travailleurs précaires.

DIMANCHE 27 JUILLET.
* Je pense toujours au spectacle d’hier soir; ce que je crois pouvoir devenir ma "chronique" est bouclé. Reste tout cela…
Propos a postériori…
Paul Nguyen a des traits asiatiques, une silhouette fine et féline, une voix limpide, Nelson-Rafaell Madel est noir, a la voix grave un peu rauque et le corps plus puissant; mais l’un et l’autre ont présentifié tour à tour, et avec une rare intensité, aussi bien des femmes que des hommes, et de tous âges, sans que l’on se dise un instant qu’il y avait hiatus entre leur apparence et le personnage qu’ils signifiaient… une performance d’autant plus sidérante que ni l’un ni l’autre ne modifie le timbre de sa voix en fonction du personnage, pas plus qu’il n’en signale l’individualité par quelque signe gestuel particularisant – les distinctions s’opèrent uniquement grâce à des tissus colorés, et aux vers dits.
Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector qui est mort pose ainsi, entre autres questions – la réception actuelle des classiques, des textes versifiés, la distance croissante qui se creuse avec la culture antique… ‒ celle de la "nécessité mimétique" au théâtre. Pour "devenir" tel ou tel personnage, les comédiens se contentent d’arborer un tissu coloré et de dire les vers que l’auteur lui a mis en bouche avec le ton que leur semble réclamer l’état émotionnel dans lequel se trouve le personnage, rehaussé de postures et gestes qui soient en justesse avec ce ton. Et cela fonctionne merveilleusement : chaque personnage est ainsi présentifié de manière à la fois individualisée et archétypale, on le reconnaît par le biais de l’émotion signifiée par le verbe et exprimée corporellement… Andromaque est là, parle et vibre, à travers le corps d’un homme noir, Hermione aussi, intense comme le rouge de sa parure, à travers le corps d’un homme asiatique… Jusqu’à quel point donc le théâtre exige-t-il que les comédiens se conforment à la sexuation des rôles, au physique présumé des personnages, à leur âge?
Après avoir vu combien un jeune homme noir peut être une magnifique Andromaque, un jeune Asiatique une non moins bouleversante Hermione je me dis que le comédien est un corps-verbe qui habille de gestes, de postures, d’inflexions un texte qui, ainsi paré, peut investir l’espace et aller vers le public. Un corps-verbe – un vase de transmutation, un athanor selon Artaud, je crois – qui ne jouit de son plein pouvoir d’envoûtement, ne peut entraîner une totale, et profonde, adhésion du spectateur, que sur une scène de théâtre, lequel pouvoir n’est pas d’incarnation mais de présentification.
* 21h15, place de la Liberté. Je viens de gagner mon siège. Un groupe de spectateurs passe, part à l’ascension des gradins en file indienne avec, chacun sous le bras, une galette de chaise. "Des habitués prévoyants, dont le postérieur a dû souffrir par le passé, ici ou ailleurs…" Une bien astucieuse assurance-confort dont je m’inspirerai peut-être.

LUNDI 28 JUILLET.
* Hier soir, 11h45, la représentation du Mariage de Figaro s’achève sous un ciel sans nuage, nuit claire étoilée; pleins feux sur un plateau pastel et comédiens radieux parés de costumes brillants – soleil de minuit. Au matin la scène a déjà disparu et les structures supportant les projecteurs comme le pupitre technique; des gradins ne reste plus qu’un entrelacs aranéeux de tubulures métalliques. Quelle industrie que celle du personnel chargé de monter et démonter les dispositifs en si peu de temps…

MARDI 29 JUILLET.
* Je n’ai pas vu Contractions, de Mike Bartlett – une intrigue ancrée dans le monde de l’entreprise n’était pas pour me tenter. Pourtant les échanges autour de cette pièce, et en particulier les propos de Yaël Elhadad concernant le texte anglais, cheminent, cheminent… vont se tenir là en un coin de mémoire, tout aussi précieux que si j’avais été au nombre des spectateurs, par ailleurs très laudatifs.
* Je n’avais pas prévu d’aller voir Opus Cœur. J’avais pourtant acheté le texte de la pièce, pris le temps de le lire et, avec lui, tout ce qui l’accompagne dans le numéro de L’Avant-scène Théâtre qui lui est consacré. Mais en quittant la rencontre plamonaise du matin j’ai fait un détour par la billetterie – Nathalie Newman et Jean-Claude Bouillon venaient de m’attirer aux Enfeus. Le bien connu "effet Plamon"…

MERCREDI 30 JUILLET.
* Xavier Lemaire et Isabelle Andréani sont là pour présenter Qui es-tu, Frtiz Haber? Certes habituée à ce que les artistes soient aussi bons à Plamon que sur scène, je n’en ai pas moins été époustouflée par le brillant exposé auquel se livra Xavier Lemaire; en une vingtaine de minutes il évoqua Claude Coen et ce qui l’avait conduit à écrire Le Nuage vert, résuma les pages d’histoire fictionnalisées dans la pièce en les rehaussant de brefs rappels scientifiques, posa les grandes questions éthiques soulevées à travers le dialogue entre Fritz et sa femme Clara… complétant le tout des mille et uns "hasards objectifs" et croisements destinaux qui émaillèrent leur travail théâtral… Si je n’avais déjà eu en poche mon billet – car le nom de ces deux artistes sur une affiche suffit à m’amener au spectacle annoncé – je l’aurais pris sitôt sortie de la rencontre.

JEUDI 31 JUILLET.
* Journée solaire: ciel au bleu fixe ; matinée plamonaise exceptionnelle en compagnie de Xavier Lemaire et Isabelle Andréani arrivés radieux (après les avoir vus et entendus la veille au soir se porter les plus violents coups à l’âme qui se peuvent imaginer sous les traits de Fritz Haber et de Clara, leurs sourires n’en paraissaient que plus éclatants) ; ils avaient avec eux une petite valise fatiguée qui a dû bourlinguer son content (et que j’aurais bien vue figurer dans le décor dressé la veille à Sainte-Claire – elle en avait… l’humeur, si j’ose dire) de laquelle, à la fin de la réunion, furent tirés quelques DVD de leurs spectacles précédents que les festivaliers se sont arrachés. Et des documents que l’on se passa de main en main où l’on voyait des photos de la Grande Guerre montrant les fameux cylindres d’acier contenant les gaz toxiques, les masques imaginés pour s’en protéger…

VENDREDI 1er .
* Christophe Luthringer avoue ne pas savoir ce qu’il fait quand il élabore une mise en scène et laisser les choses se mettre en place au fil des répétitions, mais il a, en revanche, des paroles d’une extrême finesse concernant la manière dont un comédien investit un rôle, s’avance dans le jeu; à côté de lui Régis Vlachos parle merveilleusement du travail de son metteur en scène – et moi je songe aux écrivains heureux du regard que pose un correcteur sur leur texte... Je me dis qu’il est extrêmement difficile d’être à la fois dans le faire et dans l’analyse de son propre faire; qu’un créateur, quel qu’il soit, a toujours besoin, à un moment ou à un autre de son travail et avant de l’estimer accompli, du regard extérieur d’un "primo-récepteur" pour arriver vraiment à jointoyer au plus juste sa pensée, son inspiration initiale et l’objet concret qui est censé l’exprimer.
* Soleil radieux ce matin, averse à 17 heures: la représentation de ce soir sera transférée au Centre culturel. Françoise Cadol qui à Plamon regrettait un peu que le plein air rende impossible les noirs qui servent si bien la mise en scène de Jeanne et Marguerite sera sans doute rassurée…

SAMEDI 2 AOÛT.
* Un spectateur regrette qu’il n’y ait pas de captation vidéo des rencontres de Plamon –tant de richesse qui se perd… À quoi Christophe Luthringer répond que certes ces rencontres sont d’une densité, d’une qualité exceptionnelles et que lui-même a pris un immense plaisir à y participer, qu’il en a retiré beaucoup en tant qu’artiste mais que, peut-être, elles sont à vivre comme la représentation théâtrale et qu’il faut donc en accepter l’éphémérité. Et de se référer aux mandalas tibétains que les moines détruisent au cours d’une cérémonie complexe – ritualisation de l’impermanence de toutes choses… Or nous autres Occidentaux n’avons de cesse que de tâcher de la conjurer, cette impermanence. En vain, forcément. Car il se passe quelque chose au vif de ces rencontres, dans leur intensité et dans l’évanouissement même cette énergie vibrante, de cette circulation d’émotions, d’affects portés par les paroles échangées que ne fixera jamais aucune captation, sonore ni même vidéo – et qui fait justement leur prix. En revanche, les filmer, les enregistrer, n’en est pas moins digne d’intérêt, à condition de ne pas attendre de ces traces qu’elles soient autre chose que des traces, des documents, précieux certes mais transmettant seulement une phase "informative" si l’on veut de l’événement. Trop consciente de ce qui reste insaisissable de ces merveilleux moments matinaux, j’ai renoncé à mon petit enregistreur audio. Non pas tant parce que je sais que le temps me manquera pour transcrire au plus juste ce qu’il aura capté et le mettre en ligne, mais parce que, réécoutant les enregistrements, j’ai perçu trop souvent l’écho de ce qui s’est brisé entre le vécu et sa trace numérique. Le son de la brisure plus que les propos tenus et leur force.

DIMANCHE 3 AOÛT.
* À Plamon – mais hier, déjà… ‒ Philippe Mangenot tout entier habité par sa passion shakespearienne et pour Hamlet en particulier, par un savoir foisonnant aussi sur la façon dont on faisait du théâtre au XVIe siècle en Angleterre et offrant aux personnes présentes une multitude d’informations que je buvais avidement, tâchant d’en retenir le plus possible tandis que je sentais s’embraser en moi une curiosité grande ouverte – vite, me replonger dans mon édition bilingue de la pièce, acheter la traduction d’André Markowicz, et aller plus loin: réécouter les cinq émissions de La Grande Traversée consacrées à William Shakespeare, et plus loin encore, tailler la route au milieu des mille pistes de réflexions proposées sur la langue, la traduction, la période élisabéthaine… Une soif ardente d’explorer plus avant ce que je viens d’apprendre et les pensées qui s’amorcent, mais impossible à étancher sauf à y consacrer sinon ce qui me reste de vie du moins plusieurs mois en totale immersion. Au moins dire cela exorcisera-t-il un peu cette frustration. Il me faut surtout sauvegarder à la hâte, comme je ferais un croquis au crayon d’une vision fugitive, quelques informations que je regrette un peu de n’avoir pas retrouvées dans Hamlet 60, spectacle si bien conçu et interprété au demeurant que j’en aurais bien volontiers demandé le double – un Hamlet 120, avec un sablier deux fois plus grand…
- Lorsque la première sentinelle demande "Who’s there?" et que l’on traduit par "Qui va là?" au lieu de "Qui est là?" on perd l’annonce de ce qui sera exprimé plus tard par le fameux to be or not to be.
- Quand Horatio répond "A piece of him" l’on traduit ordinairement par une formule "mot à mot", du genre "un morceau de lui", ou "un peu de lui" mais André Markowicz a traduit par "Son début"… étrange? Pas tant que ça: c’est une manière de renvoyer à la fin de la pièce quand Hamlet mourant charge Horatio de raconter son histoire…
- Enfin, dans une de ses répliques, le fantôme a une formule que l’on entend aujourd’hui comme une figure de style poétique alors qu’elle est une périphrase pour désigner "le purgatoire", notion qu’il était interdit de nommer au XVIe siècle – et que le public d’alors identifiait immédiatement…
À seulement me souvenir de ces trois indications, j’entrevois, émerveillée, fascinée… et atterrée tout ce que nous perdons, nous spectateurs, à aller voir une pièce sans avoir en bagage référentiel fût-ce une petite partie de ces connaissances dont s’enrichissent pour chacun de leurs spectacles les metteurs en scène et les comédiens…


LUNDI 4 AOÛT.
* Quand les Grandes traversées de France Culture rencontrent, par "hasard objectif", le Festival de Sarlat: après les cinq émissions consacrées à William Shakespeare du 14 au 18 juillet, où l’on entendit notamment André Markowicz, voilà ce matin que débute une série "traversière" (à suivre jusqu'au 8 août) tout entière vouée à Marguerite Duras. Je guette d’une oreille un éventuel passage de Claire Deluca…
* J’espérais la pluie qui aurait transporté La Bande du Tabou au Centre culturel, dont la jauge est supérieure à celle des Enfeus, ce qui m’aurait ainsi permis d’avoir une place puisqu’il ne reste plus un seul billet vaillant en vente, tout ayant été vendu en trois ou quatre jours après l’ouverture de la billetterie. Comment me résoudre à manquer la dernière représentation du festival (qui, per une belle mise en écho, raconte la dernière soirée du Tabou, qui dut fermer pour cause de tapage nocturne après quelques mois à peine d’existence…)? Mais sous ses rodomontades gris plomb, le ciel semble devoir rester sans pluie. Et même se montrer solaire. Les Enfeus, donc… Une joie cependant m’attendait au sortir de Plamon: le comité du festival m’a trouvé UNE place!!! Ô Bonheur, bonheur inouï!

MARDI 5 AOÛT.
* 8 heures. Je faisais il y a à peine quelques heures mes derniers pas post-spectacle dans Sarlat – à minuit passé, donc, déjà, ce matin: l’ultime représentation du 63e festival des Jeux du théâtre a été une véritable apothéose et, comme en une queue de comète que je ne voudrais pas voir disparaître j’en laisse les échos s’enfoncer lentement dans l’obscurité en continuant de bavarder – de chats, de théâtre … ‒ en déambulant. Douceur de la nuit, calme des rues quasi désertes où des bruits festifs – rires et lumières, verres choqués – encore traînant ont soudain quelque chose de paisible, cessent d’être bruyants ainsi piqués dans la quiétude nocturne.
* J’achève la lecture de La Vie de Galilée. Le festival serait, en termes d’ancienne cosmogonie, un système de sphères de cristal colorées emboîtées dont chacune représenterait un des spectacles programmés. Chacune riche de ses irisations propres et jouant de ses reflets avec les autres par transparences superposées sans rien perdre d’elle: cela me paraît assez bien refléter (!) le sentiment que j’éprouve en voulant exprimer ce qu’apporte l’organisation particulière du festival, qui amène forcément et sans que les organisateurs aient eu le moindre dessein de cohésion thématique – les innombrables contraintes de disponibilités, de moyens et d’adéquation techniques suffisent amplement à déterminer les programmations – une appréhension "osmotique" des spectacles. Dès lors que l’on en voit plusieurs ils résonnent les uns avec les autres et acquièrent ainsi une épaisseur de sens unique. Au rythme d’un par soirée, une telle proximité pourrait faire que l’un, particulièrement "spectaculaire", nuise à la réception du suivant, plus humble ou trop radicalement différent dans sa forme pour ne pas déconcerter. Assister aux rencontres de Plamon est, à mon avis, le meilleur moyen d’éviter cet écueil: elles ont un rôle à la fois cathartique – on s’affranchit des affects liés au spectacle de la veille dans l’échange avec les comédiens; grâce à leurs explications on les met à distance – et préparatoire – on se prépare par petites touches à la représentation du soir et, libéré du trop-plein laissé par la précédente, on est ainsi prêt à l’accueillir.
* Sarlat chauffe sous le soleil aoûtien. Je suis sur le départ, fais le compte de tous les brouillons qu’il me faut maintenant retailler et affiner avant que les souvenirs et le feu des réflexions rancissent trop. Soudain je m’avise que, cette année, il n’a pas été question de "spectacle Carambar" ‒ ces pièces qui surprennent et séduisent Jean-Paul Tribout si totalement qu’elles ne peuvent, selon lui, qu’emporter aussi l’enthousiasme du public; fort de cette conviction, il promet chaque année un paquet de Carambar à quiconque n’aimera pas le spectacle. Et que, l’ayant constaté, j’ai tout de même oublié de demander ce qu’il était advenu de ce label. Peut-être parait-il les dix-huit spectacles de cette 63e édition?

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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 14:10
Égratignures

En marge du festival de Sarlat, et des trésors ramenés de Plamon, de petits bouts de réel glanés çà et là, dont quelque chose m'a paru devoir subsister et que j'ai tâché d'enserrer en deux-trois mots. Rien d'essentiel, je le sais – l'essence des instants toujours échappe, tenant dans leur éphémérité même. Des mots, juste des mots ‒ tout ce que j'ai à portée de main pour arracher à la dissolution des rognures de sentiment, des restes d'images...

Dimanche 27 juillet.
À 8 heures le soleil n’est pas encore haut dans le ciel et la lumière allonge loin les ombres; sur le bord de la route des Pechs que je parcours chaque matin à petites foulées, une villa a son jardin fermé par un portail de fer forgé blanc à double battant. Chacun d’eux figure un demi-soleil surmonté de longs rayons où sont pris comme en un filet trois oiseaux en vol. Un rai de lumière, au moment où je passe, effleure de biais le portail. Passe entre le demi-soleil de métal et l’aile d’un des oiseaux arrêtés qu’il semble soulever. L’effet est saisissant – un instant à peine, photogénique à souhait et que je ne puis saisir. Une photo de plus que je ne ferai pas, me dis-je…

Mercredi 30 juillet.
En traversant les jardins de Sainte-Claire pour gagner mon siège, j’aperçois assis sur un mur un chat noir et blanc, le poil mal léché – une tête de mâle bagarreur. Depuis trois jours, mes parents n’ont plus vu Moona, leur chatte noir et blanc elle aussi, une sœur de feu ma Nyssiah. Ce matou sera-t-il de bon augure?

Jeudi 31 juillet.
* En fin d’après-midi, cadeau: sortie sans rien autre en poche qu’un porte-monnaie dégarni et la clé de l’appartement que j’occupe, ne songeant pas que j’allais acheter quoi que ce fût, me voilà devant un bel étal de légumes "issus de l’agriculture biologique". De vigoureux brocolis me tentent, et aussi ces formidables choux-fleurs violets que je vois pour la première fois… ma surprise me fait oublier que je n’ai pas d’argent sur moi: je finis par choisir un brocoli, je le tends au vendeur qui le pèse et m’annonce "ça fera 2,50 €". J’ouvre ma pochette… sans trouver mon portefeuille! je n’ai que mon porte-monnaie dégarni. Confuse je rends mon brocoli, emballé comme un bouquet de fleurs m’avait dit le vendeur en l’enveloppant d’une feuille de papier kraft – "Mais non, gardez-le! vous me paierez plus tard… on est là jusqu’à 20 heures! Sans me connaître, sans savoir que je logeais à deux pas et qu’en moins de cinq minutes je pouvais en effet régler ma dette il m’accordait spontanément sa confiance… Un geste qui ouvre le cœur. Comme quoi "produire bio" est d’abord une vraie façon de sourire et de tendre la main, qui va au-delà du soin que l’on donne à la terre et à ses fruits.

* Le soir, l’heureuse nouvelle tombe: Moona est de retour.

Vendredi 1er août.
Aperçue depuis le trottoir, derrière une grille toute rouillée dans un jardin en friches, une cruche de terre à l’émail mort tombant par larges écailles. Y meurent tiges pendantes des fleurs dépéries. Une de ces "défaites polymorphes" que je me plais tant à photographier. Une de plus que ne saisira pas mon appareil que je n’ai pas avec moi. Je n’ai cependant pas de regret: je n’aurais de toute façon pas pu m’approcher assez pour cadrer à ma guise.

Samedi 2 août.
"Tu peux imaginer mille choses, c’est toujours autre chose qui arrive" ‒ cette phrase… enfin, approximativement cette phrase car il y a trop longtemps que j’ai lu le roman de Pascal Garnier Lune captive dans un œil mort pour m’en souvenir à la lettre – s’est, une fois de plus, vérifiée. J’avais prévu de laisser mes épreuves de côté aujourd’hui et de ne me consacrer qu’à l’écriture et à la mise en ligne d’au moins une chronique festivalière – peut-être deux? car j’avais deux brouillons assez avancés pour pouvoir être finalisés sans douleur excessive. Mais la journée a bifurqué… À la fin de la rencontre plamonaise j’ai prolongé une conversation avec ma voisine, une fidèle du festival depuis une quinzaine d’années. De mots en mots la conversation s’est poursuivie pendant près de… trois heures! Du festival, et de théâtre, il fut au fond peu question… Pour moi cela a viré à la catharsis quasi analytique; je me suis livrée… elle m’écoutait, me répondait, et moi je m’engouffrais ne prenant garde qu’après coup que je n’avais pas eu en retour cette qualité d’écoute, d’empathie. Un échange à sens unique, en fait, qui a mis en branle des ressorts auxquels, depuis trente ans – mais peut-être, en réalité, depuis… toujours – je m’efforce de ne surtout pas toucher. Alors? Vais-je rester autruche et la tête dans le sable ou bien quelque chose de fondamental, de libérateur, va-t-il commencer de travailler en souterrain?
En tout cas, cela m’a tenue largement éveillée, et au lieu de sommeiller le soir venu, j’ai bouclé une chronique.


Dimanche 3 août.
Ce matin sur les hauts de la rue Frédéric Mistral, à travers une brèche dans une haie une biche a, le temps de trois bonds, fulguré dans mon champ de vision. À peine le temps de la voir et elle avait disparu, laissant vide la petite parenthèse de pré découvert entre deux bosquets. Tout autour, des villas, cernées de leur jardin – désormais je ne serai plus si sceptique lorsque j’entendrai parler d’animaux réputés sauvages évoluant au cœur des habitats humains…


Lundi 4 août.
La lanterne de rue
Est encore allumée au grand matin.
Au-dessus de la barrique devenue jardinière, l’ampoule ronde et dorée de lumière
Comme un fruit mur sur le point de choir.

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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 14:08
Lettre de l'absente

Sarlat, lundi 4 août.


Chers amis du Carrozzone Teatro ‒ Fabio, Sonia et Claudio, qui êtes venus hier jouer Teresina,


Je ne suis pas venue vous voir au Jardin du Plantier, malgré l’envie que vous m’aviez donnée au matin d’assister à la représentation – j’avais aimé déjà votre seule présence à Plamon, comme si vous étiez déjà "en jeu" sans pour autant jouer; ce que vous aviez dit chacun de votre parcours, et de la pièce, œuvre originale entièrement écrite par Fabio mais empruntant à la tradition de la Commedia dell’arte, dont l’argument ne doit rien au procédé du "canevas". Une fois de plus, "l’effet Plamon": les artistes, parfois d’autres spectateurs, qui poussent vers la billetterie ceux qui n’ont pas encore pris leur place. Mais j’ai résisté car il me fallait aussi travailler un peu… avec tout de même quelques regrets. Lesquels sont devenus bien amers ce matin, en écoutant le torrent de louanges chaleureuses qui vous ont été adressées.
Certes je n’ai pas vu Teresina, mais vous n’en avez pas moins laissé en moi un souvenir prégnant – la façon dont, tous les trois, vous avez continué le show à Plamon, entre vous, avec le public… comme si les tréteaux du Plantier s’étaient transportés là; comment vous avez raconté, chacun, votre histoire et votre rencontre*; et enfin ce que vous, Fabio, avez dit du masque, que je crois pourvoir approximativement transcrire ainsi: Le masque ne dissimule pas le comédien, au contraire: il oblige à être vrai, à jouer vrai. S’il n’y a pas de sincérité d’acteur qui illumine le masque, celui-ci n’est qu’un bout de cuir…
En à peine plus d’une heure d’une réunion plamonaise à l’autre, vous m’avez tous les trois conquise. Le nom du Carrozzone Teatro est désormais bien gravé dans ma mémoire.
Au plaisir de vous découvrir bientôt sur les planches,
Isabelle

* Fabio Marra, napolitain, est arrivé en France avec quatre compagnons comédiens, parlant à peine le français, et jouant dans les rues. Aujourd’hui sa compagnie se produit dans les salles, tourne beaucoup, et compte onze membres. Il écrit désormais ses propres spectacles – d’abord en napolitain, qu’il traduit ensuite avant de donner les textes à relire à une éminente traductrice qui de plus connaît excellemment le théâtre italien.
* Sonia Palau est catalane; rêvant d’une école de théâtre à Paris, elle a pu concrétiser son rêve et a suivi une formation dramatique classique, fondée sur le "théâtre à texte". Elle a rencontré Fabio par hasard, chacun jouant de son côté et il lui a proposé de travailler avec lui; c’est ainsi qu’elle s’est initiée au spectacle de rue, une forme qui l’effrayait un peu mais dont elle dit maintenant qu’elle lui a énormément appris.
* Claudio del Vecchio a lui aussi rencontré Fabio par hasard, à Paris. L’un se produisait sur l’esplanade de Beaubourg, l’autre à Paris-Plage… Enthousiasmé par ce que Fabio lui avait donné à voir, Claudio a écrit une musique qu’il est venu lui proposer comme étant la musique de [son] prochain spectacle. Et voilà gagné un compagnon de route…

Tout cela retenu de Plamon, à prendre avec les précautions qu'exigent les trahisons probables de la mémoire (et peut-être le zeste de légende dont auraient été relevés les récits?)

TERESINA
Pièce écrite et mise en scène par Fabio Marra (texte publié par les éditions Les Cygnes).
Avec:
Fabio Marra, Sonia Palau (et le musicien Claudio del Vecchio).
Scénographie:
Stefano Perocco
Costumes:
Giuseppina Minopoli, Julie Phelouzat, Isabelle Bartoletti.
Masques:
Stefano Perocco, Fabio Marra.
Marionnettes:
Carrozzone Teatro.
Lumières:
Carrozzone Teatro.
Durée:
1 heure.

Représentation donnée le dimanche 3 août au Jardin du Plantier.

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4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 14:08
Cupidonneries

La Journée des auteurs, qui met à l'honneur des auteurs vivants à travers deux représentations, étrécit parfois sa cohésion en réunissant deux auteurs aquitains, une cohésion scellée mieux encore quand la compagnie elle-même est régionale qui a monté la pièce jouée en seconde partie. Cette année, l’unité fut d’ordre thématique: de L’Île de Vénus aux Écrits d’amour, c’est bien évidemment la flèche de Cupidon qui tend le fil. Mais un Cupidon affligé d’une telle myopie qu’il manque ses cibles ‒ Roger et Florence en savent quelque chose ‒ ou bien, s’il touche dans le mille, fait éclore des sentiments quelque peu altérés ‒ et les épistoliers convoqués par Claude Bourgeyx en témoignent, tous très amoureux mais...

L’ÎLE DE VÉNUS
Texte de Gilles Costaz. Lu par Noémie Elbaz (Florence), Thierry Harcourt (Roger) et Gilles Costaz pour les didascalies.

D'ordinaire est lu en première partie un texte qui n'a encore jamais été monté ‒ ou bien que l'on est en train de monter comme, l'an dernier, la pièce de Jean-Claude Idée dont se percevait déjà quelques éléments de mise en scène. Cette année l'on a dérogé à la règle: L’Île de Vénus a déjà été montée mais, pour des raisons diverses qui n'ont guère d'importance, il n'a pas été possible d'amener à Sarlat le spectacle abouti. Or Jean-Paul Tribout tenait beaucoup à ce que cette Île fasse escale au festival – elle y fut donc amarrée sous forme de lecture, avec une nouvelle distribution: Noémie Elbaz remplaçant Julie Debazac et le metteur en scène Thierry Harcourt se substituant au comédien Nicolas Vaude. Avec, à leurs côtés, l'auteur en personne pour dire les didascalies – faire advenir les noirs, préciser les ellipses temporelles qu'ils signifient...
L'argument: Roger, un scientifique, vit depuis plusieurs années sur une île déserte à la suite d'un naufrage. Il a fini par s'adapter, tant bien que mal, aux contraintes de la survie et de la solitude. Un jour échoue sur cette île une magnifique jeune femme, Florence. Elle aussi a fait naufrage. C'est un mannequin, qui voyageait en mer à l'occasion d'une séance de photos de mode. Quand ces deux solitudes, cernées par l'hostilité d'une nature sur laquelle l'homme n'exerce aucune maîtrise, devraient tout naturellement se réconforter mutuellement, Roger et Florence vont en fait demeurer chacun dans son univers, impénétrable à l'autre. Elle réclame à cor et à cri le confort de sa chambre de palace, lui se préoccupe du devenir de ses travaux, de sa place qu'à probablement dû prendre son rival... Parfois l'on sent une fissure qui va peut-être les rapprocher mais elle se ferme vite.
Thierry Harcourt et Noémie Elbaz nous ont offert une lecture éblouissante. Sans jamais quitter leur chaise, avec simplement leur voix, la richesse de leurs inflexions et de leurs intonations, et tout un langage corporel extrêmement signifiant ‒ quel art de lever les yeux au ciel, d'exprimer le dédain d'un geste de la main! ‒ ils ont incarné Roger et Florence sans les jouer... N'ayant pas le secours du texte de Gilles Costaz pour me remémorer ce moment exceptionnel, je n'en ai que la trace laissée grâce au talant des comédiens ‒ beaucoup d'humour, mais aussi de la profondeur dissimulée derrière, et quelques étincelles de poésie, par exemple cette réplique qui m'a si bien accrochée l'oreille que je l'ai notée sitôt sortie:
Roger: Que doit faire un homme pour vous plaire?
Florence: Traverser mon champ de vision et laisser des regr
ets à ma rétine.

Le lendemain, à Plamon, Gilles Costaz a expliqué combien c'était touchant pour un auteur de redécouvrir son texte sous différentes formes, la pièce d'abord, la lecture ensuite... et à chaque fois un nouvel "objet". Son intention a été d'écrire une comédie sentimentale mais d'où la philosophie ne serait pas tout à fait absente: son propos était de réfléchir sur ce qui nous reste lorsque nous n'avons plus rien, rien de ce qui faisait notre quotidien avant un événement-rupture (ici, un naufrage). Interrogé sur ses références théâtrales il a cité, entre autres, Goldoni, et Marivaux dont il a, dit-il, voulu restituer l'esprit dans le miroitement des sentiments. J'ai tout de suite aimé la formule pour elle-même, me disant, mais bien plus tard, qu'en matière de miroitements, Florence et Roger étaient aux premières loges sur leur île...

ÉCRITS D’AMOUR
Textes de Claude Bourgeyx. Interprétation et mise en scène: Jean-Claude Falet. Collaboration artistique: Jacques Bourdat. Direction d’acteur: Seï Shiomi. Création lumière: Thierry Rousseau. Bande son: Cédric Poulicard.

Les Écrits d’amour sont des paires de lettres échangées entre des correspondants de toute sorte: un mari parti en voyage de noce sans son épouse à laquelle il écrit tendrement, un fœtus qui met sa mère en garde quant à ses mauvaises dispositions jusqu'à l’admiratrice qui envoie à l'auteur un message vibrant… le panorama des couples est riche et leurs missives révélatrices de l’humour grinçant, caustique, de Claude Bourgeyx – dont j’avais eu un aperçu quand avaient été lus quelques-uns de ses Petits outrages dans le cadre, déjà de la Journée des auteurs. Ces Écrits ont été mis en scène pour la première fois en 1995 par Jean-Paul Rathier. Plusieurs metteurs en scène s’en sont emparés ensuite et, en 2008, Jean-Claude Falet se lance à son tour dans l’adaptation scénique de ces lettres.

De l’ensemble il retient quatorze échanges, en ajoute un très bref façon SMS, propre à son spectacle, entre Kevin et Samantha… et prend le parti d’incarner à lui seul la totalité des épistoliers, hommes et femmes – "cette multiplicité de rôles est extrêmement jouissive pour un comédien, et plus encore quand, homme, il faut interpréter une femme", dira-t-il en substance à Plamon. Il court ainsi pendant plus d’une heure d’un personnage à l’autre et d’un objet à l’autre – au gré des échanges il arpente en effet tout le plateau, où plusieurs groupes d’objets recouverts d’un tissu sont disposés qui seront dévoilés au fur et à mesure du spectacle. Avec une virtuosité formidable il incarne tour à tour Suzanne, Édouard, Gérard, Jeannine… distinguant chacun par un petit détail dans la voix et dans la posture, par un accessoire – un bout de tissu à broder, un drap devenu soutane… Le rythme est étourdissant mais des silences sont opportunément ménagés – le tempo est savamment étudié. C’est à la fois désopilant, émouvant… Par le texte comme par le jeu du comédien et la mise en scène, le spectacle fait mouche. Pendant quelques secondes à peine, faisant brusquement rupture, un noir inopportun survient – Jean-Claude Falet "revient" alors d’entre ses personnages et hèle le technicien pour qu’il rallume le projecteur. Encore un coup des Intermittents?? demande-t-il… puis le spectacle reprend son cours. Une façon à la fois artistique, humoristique et militante d’exprimer sa solidarité avec le mouvement de protestation qui soulève l’ensemble des gens du spectacle. Pour cela aussi sans doute, outre sa superbe prestation, il fut chaleureusement applaudi.

De tout ce qu’a dit Jean-Claude Fallet à Plamon, j’ai retenu cette phrase: Le travail avec Claude Bourgeyx a été une très belle aventure humaine et artistique. La collaboration avec l’auteur a d’abord été très étroite et les échanges intenses, jusqu’à ce point où Jean-Claude Falet a demandé à Claude Bourgeyx de ne plus assister aux répétitions, de ne plus intervenir avant la première: le moment était venu pour lui de rester seul à seul avec les textes, les remarques et suggestions de l’auteur, ses propres idées de mise en scène, d’interprétation… de manière à s’approprier l’ensemble et laisser le champ libre à sa sensibilité, à ses intuitions de créateur. Une belle complicité s’est nouée pendant ce travail que n’a pas brisée cette mise à distance par ailleurs fort bien comprise, et qui s’est prolongée en solide amitié.

À l’issue de la représentation, Jean-Claude Falet a annoncé aux spectateurs qu’il avait apporté quelques exemplaires des Écrits d’amour – initiative des plus appréciables car la librairie locale qui chaque année propose un rayon "spécial festival" avait bien en vitrine des Écrits d’amour… mais ce n’était pas ceux de Claude Bourgeyx! Outre ce recueil de lettres il y avait aussi Les Petits outrages, Heureux qui comme moi, Tant pis pour eux… De quoi se constituer d’emblée une petite bibliothèque Claude Bourgeyx – ou en compléter une déjà amorcée.

Représentations données le dimanche 20 juillet au Centre culturel.
Ce dimanche encore en effet il a fallu transporter les représentations prévues à Sainte-Claire au Centre culturel pour des raisons météorologiques. Précaution ô combien fondée: tout au long de la soirée l’on a perçu, du dehors, le vacarme des averses battantes – qui, par un bel effet de "hasard objectif", a fort à propos favorisé l’instauration d’une ambiance insulaire en prolongeant la bande son accompagnant le début de la lecture: une musique mêlée de ressac…

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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