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13 novembre 2016 7 13 /11 /novembre /2016 12:02

Samedi 5 novembre.

C'est jour de vernissage à la médiathèque François-Villon de Bourg-la-Reine*. Dans une petite pièce attenante à la vaste salle de lecture, les 35 photographies "fantaisistes", assorties de leur poème, ont été accrochées la veille. À 16 h 30 on ouvre les portes, quelques visiteurs déjà attendaient.qui rentrent, sans précipitation, prenant dès leurs premiers pas le temps de découvrir, de regarder et de lire chaque texte. Il s'agit certes de photographies et l'on voit d'emblée que l'accrochage a été pensé "visuellement" - les liens de contiguïté, de contraste ou au contraire de proximité qui créent l'harmonie des photos et font passer de l'une à l'autre comme on lit les cases d'une bande dessinée sont d'ordre formel, chromatique et la nature des poèmes qui les accompagnent (en prose,ou versifié, rimés ou en vers libres) ne semble pas avoir été prise en compte. Le format est uniforme, la présentation aussi - contrecollage sur carton plume, sans cadre, sans passe-partout pour des photographies sans marges: l'image prend les pleins pouvoirs, ainsi mise comme à nu, et le lien avec "son" poème, placé tout contre elle lui aussi contrecollé sur carton plume, se noue tout de suite, son indissolubilité en est plus forte. Les murs blancs, lisses font silence autour de ces 35 évidences.

 Peu après que les allocutions officielles eurent été prononcées, et la foule s'étant vite densifiée, on ouvre le buffet. L'on se presse alors vers les tables alignées contre un mur, où s'alignent des bouteilles fraîchement débouchées, des colonnes de verres en plastique qui diminuent à vue d'oeil tandis que les assiettes jetables se dégarnissent de leurs amuse-gueules. Au moment où je m'approche pour me servir j'aperçois, entre deux assiettes, la feuille de métal dont on a débarrassé lune bouteille de cidre et les fils de fer qui enserraient son bouchon. En quelques fragments de seconde, je pense pêle-mêle à la photogénie de ces menus rebuts tels qu’ils sont laissés là, à ce qu’ils m’évoquent – une traîne, une robe évasée… et très vite mais peut-être après coup, je ne sais plus : le souvenir se confond avec la survenue : le Nu descendant un escalier (n° 2 précise l’intitulation dont je viens de m’assurer en quelques clics)… et: n’est-ce pas «ce qu’ils m’évoquent» davantage que leur disposition, leurs formes, leur façon d’attraper la lumière et de la réfléchir qui détermine en moi cette conviction qu’ils sont éminemment « photogéniques»? Tandis que ces questions se pressent je sais déjà que j’écrirais «quelque chose» sur ce qui est en train de se passer dans ma tête, et des bribes de phrase naissent que n’entrave en rien la certitude que j’ai qu’il existe sans doute des mots précis que je ne connais pas pour désigner ce que le débouchage de la bouteille a abandonné sur la nappe, comme si le problème de la désignation ne se posait pas alors même que celui de la composition du texte s’esquissait (comment allais-je commencer, passer de l’ambiance à la «photo imaginée»...).


(Ce n’est que plus tard, après les expérimentations photographiques, quand il me faudra retrouver les premiers mots auxquels j’ai pensé, que cette ignorance des termes fera obstacle: je ne peux décidément rien écrire sans savoir comment on appelle, précisément, cette feuille de métal qui ceint le col des bouteilles et ces fils de fer à la torsion si particulière! je me lance dans une recherche entêtée sur la Toile et enfin je trouve: la petite enveloppe de métal, parfois de cire, dont on recouvre le bouchon de certaines bouteilles s’appelle la «coiffe», et «muselet» ce réseau de fils de fer grâce auquel on maintient ce même bouchon. Un sens spécialisé inconnu pour un mot courant, et un mot de jargon: mon dictionnaire personnel s'est enrichi.)


J’ai mon petit compact à portée de main mais en même temps que je pense «photogénie» je me dis «prise de vue impossible». Alors sans plus hésiter, je m’empare de la feuille de métal et de l’entrelacs de fils tors, les glisse dans mon sac avec, fermement ancré, le projet de les photographier une fois rentrée chez moi, en prenant le temps de choisir un fond, de les disposer dessus, de considérer l’éclairage, de calculer mes réglages… le projet sera mis à exécution le soir même, avec cette conscience aiguë, née d’expérimentations passées dont les fruits s’étaient avérés lamentables, que je n’avais rien sous la main qui puisse servir de fond adéquat – disons, plus exactement, que je me savais inapte techniquement à obtenir un fond uni à partir de ce dont je disposais pour le créer: des étoffes, des feuilles de papier aux teintes a priori convenables mais dont je savais que, eu égard à la luminosité nécessaire à la prise de vue, la texture allait forcément apparaître à l’image. Mais j’étais trop pressée de voir pour attendre de me procurer le fond idéal, je me suis contentée d’un vêtement de coton noir au tissage suffisamment fin que j’ai posé en le «froissant»  avec maîtrise – et bien entendu, les photos furent piètres. Mais… ne l’avais-je pas cherché, cet échec, en prenant mes photos malgré cette conscience de conditions inadaptées à mon projet? Pourtant, le lendemain matin, je remets ça, en lumière du jour cette fois. Une bonne dizaine de «macro-photos» en tout furent prises. Toutes également décevantes, sauf trois – et encore ne sont-elles regardables qu’en format réduit. Au fait, pourquoi les ai-je gardées (cf. ci-dessous)? à n'en pas douter, dans l'espoir qu'un jour je verrai en elles ce qui leur manque et que dans le visible se voie enfin non pas l'invisible mais l'impossible-à-voir!

En dépit de tout ce qui précède je crois, à la réflexion, que ma déception n’est pas qu’une affaire de défauts techniques; non; c’est un autre manque, une autre impossibilité qui se révèle; quelque chose est mort dans cette transportation des rebuts de leur lieu d’émergence à celui de leur mise en scène. Et ce qu’ont capté les photos effectivement prises – reléguant dans le champ de l’impossible celle(s) qui eût (eussent) réussi à préserver ce que je cherchais en vain à voir dans celles que je regardais –, ce n’est pas un assemblage de petits objets sous un certain angle, un certain éclairage pouvant à la rigueur avoir l’intérêt d’une composition abstraite, mais la fade subsistance objective d’un surgissement qui a fulguré un bref instant sous mes yeux en embrasant mon esprit, puis s’est éteint aussitôt. Fade subsistance non seulement de ce surgissement mais de l’illusion qui l’a accompagné: celle de pouvoir non seulement reproduire ailleurs et plus tard ce qui venait de m’agripper le regard mais en l’améliorant, en le rendant plus « photogénique » et, par là, en relever/révéler encore le sens. D’où cette conclusion que le sentiment violent d’une photogénie échappe souvent, en bonne partie, aux seules pertinences techniques (mais une bonne maîtrise technique permet de saisir ce qui dépasse justement la technique).


Subsiste, bien après, et sans doute de manière durable, cette fascination que m’inspirent le laps extrêmement court pendant lequel tous ces regards, pensées, rêveries, intentions, constats, décisions, gestes, la diversité des opérations psychiques qui s’y sont taillées une place et, surtout, la conscience que j’en ai eue non pas simultanément stricto sensu mais avec ce léger décalage qui donne du relief – et amène une subtile confusion, un interstice étonnant où je parviens à glisser l’écriture, l’écriture sur une photo infaisable ou, plutôt, sur une photographie effective que je ne parviens pas à faire exactement coïncider avec cette autre photo idéelle qui a si brièvement existé dans mon esprit et à laquelle je n’ai pas su par la suite «donner corps» autrement que par un texte, un texte dont j’ai eu dès les premiers instants de la captation, le projet. À cette opération ratée sur le plan photographique un gain lexical tout de même. Et puis cet effort d’écriture, pour moi une sorte de résurrection post-silence.

La première des trois "rescapées"...

La deuxième rescapée...

et la deuxième...

enfin la troisième.

 

*  Fantaisies. Regards croisés photo et poésie.

Exposition organisée conjointement par les Rencontres poétiques de Bourg-la-Reine et Photovision France.

Jusqu'au 24 novembre 2016 à la médiathèque François-Villon, 2/4 rue Le Gouvier - 92340 Bourg-la-Reine.
Entrée libre.

Les membres de l'association Photovision ont proposé les photos, les poètes réginaburgiens ont écrit les poèmes à partir des photos sélectionnées. Ils avaient pour seule consigne de "faire court", et avaient sauf cela toute liberté d'écriture, échappent même à la contrainte du thème puisque, à ce que j'ai compris, celui-ci ne leur avait pas d'abord été précisé. Un beau partenariat qui, espère-t-on aussi bien chez les photographes que chez les poètes, sera reconduit.

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22 octobre 2016 6 22 /10 /octobre /2016 06:19

Une fois de plus, une longue désertion.
N’écrire plus ici, et abandonner sans pour autant y renoncer la photographie (argentique s’entend: je n’ai pas arrêté de photographie numériquement quoique moins abondamment mais cette pratique s’est peu à peu réduite aux intentions esthétiques et documentaires – purement photographiques si l’on veut – tandis que la portée signifiante de ma pratique argentique s’augmente de toutes les ambivalences qu’agrègent le fait de ne pas voir immédiatement ce que l’on a cadré, et les temps de latence successifs qu’impliquent le procédé même puis les traitements chimiques…) en laissant s’installer des périodes toujours plus longues entre les prises de vie et la révélation des images (persister à capter mais en détournant les yeux, d'une certaine manière!) bien que les fulgurances, les interpolations de sensations, de pensées, de résurgences continuent de surgir à tout instant, et d’affluer, mon regard-esprit jamais en repos: c'est comme si je me perdais, et que j'éprouve en permanence le sentiment d’avancer presque à reculons dans un chemin toujours plus embroussaillé sans avoir en main la machette qui permettrait de dégager un peu le passage. J'ai l’impression de m’encrasser intérieurement, d’être alourdie de poussières, de détritus irréductibles que je ne peux déloger. De me sentir, certains jours, comme un cumul labyrinthique de recoins inaccessibles tout envahis de vieilles toiles d’araignées servant de linceuls à leurs tisseuses crevées.

Recoins aranéeux…
Les vouloir nettoyer mais freiner des quatre fers. Regarder sans voir et vouloir voir sans se résoudre à regarder. Écrire, photographier dans un tout autre but que simplement écrire et photographier.
Sans doute par ce que écriture et photographie en sont pour moi à ce point où elles cessent d’être des moyens d’expression pour ne plus avoir, de ceux-là, que la part introspective. Pratiquées à ce titre seul de cheminement vers les tréfonds, et faisant de ce fait advenir des réponses cherchées mais dont je ne veux peut-être pas, elles cristallisent immanquablement l’inévitable cohorte d’actes manqués et d’évitements que traîne avec soi tout ce qui rapproche inexorablement de lieux obscurs parce que, sans cesser de refuser net d’y accoster, on désire non seulement les atteindre mais encore s’y aventurer, soupçonnant que là gisent des clefs vitales. Des clefs que bien sûr on s’efforce de ne pas voir : une chose invue est plus facile à ignorer…

Enfin, ce jour, lâcher du lest…

Significativement:

* depuis plus de dix ans que je prépare moi-même ma chimie argentique, pour la première fois la solution de réserve de révélateur film est sortie trouble (et l'est restée dans sa bouteille de plastique transparent; cela m'a troublée au point que je n'ai pas encore osé l'utiliser de crainte de gâcher le film qui l'inaugurerait et que, malgré toutes mes tergiversations en termes de "révélation" [le développement laissé en suspens, toujours  repoussé sous des prétextes divers dont le manque de temps  ô mauvaise foi!   et la procrastination encore aggravée du fait de cet incident chimique] j'espère bien voir) de la casserole où je venais de procéder, selon un protocole inchangé et conforme aux directives du fabricant, à la dilution de la poudre dans l’eau distillée.

* avant-hier à la faveur d'un passage à l'atelier de photocopie/impression, où je ne me rends que très épisodiquement, la gérante que je connais bien me remets une paire de lunettes. "Tenez, je cois bien que c'est à vous?" En effet... je reconnais cette paire dont j'avais oublié l'existence jusqu'à ne pas me souvenir que je l'avais égarée (en réalité: oubliée dans cette boutique, sans doute lors de ma précédente visite mais peut-être bien avant, les lunettes n'étant tombées entre les mains de la gérante qu'après un séjour déjà long dans quelque recoin peu accessible de l'endroit et u gré d'un "heureux hasard"). C'est dire si l'oubli remonte loin. Les verres ne sont plus adaptés à ma vue mais la paire perdue fait retour et de manière bien surprenante. Indéniablement, cela dit quelque chose du voir.... D'un côté, je récupère un outil visant à améliorer la vue mais, de l'autre, il est obsolète. Clarification/voilement...

* ce matin tandis que je reviens ici après une longue abstinence et pour tâcher de démêler un peu cet imbroglio intérieur autour du voir, voici que je découvre une toute nouvelle interface du back office  l'arrière-boutique si l'on veut des pages web, ce que l'internaute ne voit pas (recoins, toujours...)  offrant des outils de mise en page assouplis grâce auxquels je peux plus aisément plier l'aspect de mon article à la vision mentale que j'en ai. Cette matinée, à Créteil d'où j'écris, est noyée dans le brouillard. De nouveau: clarification d'un côté, voilement de l'autre.

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Publié par Yza - dans Apartés
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25 septembre 2016 7 25 /09 /septembre /2016 06:42
Nozay

Le dimanche 29 mai, une sortie photographique avait été organisée pour les membres de Photovision France, à l’initiative de Pierre qui avait repéré, non loin de Paris ‒ à Nozay ‒ des abattoirs désaffectés, mués en une des ces friches industrielles qui sont pain bénit pour des photographes amateurs. Le site a bien sûr pour lui l'attrait propre à tout ce qui est en ruine et se délite (la déliquescence des édifices et des objets crée généralement un chaos formel et chromatique bien plus passionnant à explorer que l'agencement bien ordonné qui l'a précédée: symphonie de volumes en perdition, contours escarpés des trouées dans les murs crevés, perspectives à demi dévoilées, avec leurs replis ombreux, à la faveur d'un effondrement, mirages texturaux nés des putrescences, des rouillures, de toutes les dévastations imaginables...) mais il foisonne, aussi, de ces formidables aimants à photo que sont les graffitis. Parmi eux, quantité de fresques rutilantes, de compositions remarquables tenant à merveille l'équilibre entre raffinement, perfection de l'exécution, et cette absence de "fini" caractéristique des œuvres ensauvagées, dont l'auteur sait en outre qu'elles sont éphémères et promises à une destruction prochaine.


La journée est grise, humide, mais pas franchement pluvieuse: tôt le matin, par courriels interposés, nous convenons de maintenir la sortie. Une fois garés, nous avons dû marcher un peu, longer un champ en empruntant un chemin boueux avant de parvenir à l'entrée du site, barrée de gros blocs de béton écorchés... barrage de fortune aisé à franchir. Sous le ciel blanchâtre saturé de bruine qui semble défaire un peu plus ces bâtiments abandonnés, griser les briques rouges et noircir le béton nu, la végétation rendue à sa spontanéité luxuriante et dopée par la pluviosité continue de ce morne printemps 2016, se déploie à bride abattue; on dirait qu'elle respire à pleins poumons, qu'elle dilate l'espace et tâche de repousser le couvercle bas et lourd des nues plombées. Éclatante vitalité, que les senteurs paisibles de verdure aiguisées par la pluie récente gonflent de plénitude: contre-pied saisissant avec ce lieu qui, en plus de mourir lui-même, est encore gros des assassinats à la chaîne qui y ont été perpétrés des années durant mais qui de crime ne pouvaient pas avoir le nom puisqu'il s'agissait rien moins que de nourrir les hommes...


Je me souviens d'avoir été frappée violemment par ce contraste hurlant qui courait en échos successifs dans ces ruines glauques, collantes d'humidité ‒ comme si les empreintes de souffrance et de peur laissées par les animaux abattus (et peut-être, aussi, par nombre de leurs bourreaux) étaient si profondément inscrites qu'elles sécrétaient encore une intangible glu où se prendrait à son insu tout visiteur s'attardant là. Un contraste aux reliefs décuplés par ces fresques fascinantes dont le jaillissement coloré, à l'instar des verdoyances anarchiques, paraît signer l'insolent triomphe de la vie. Comment ne pas songer au cimetière inaugural des Rougon-Macquart, où l'on n'enterre plus et d'où les morts ont été déterrés pour être déplacés dans un ossuaire mais dont la terre grasse nourrit une végétation plus abondante qu'ailleurs, comme suralimentée par les sucs des morts... C'était un trouble étrange que provoquait cette morbidité latente aux couleurs vives, baignée de l'effet dulcifiant des parfums verts et de la saveur suave des fleurs d'acacia, cueillies et sucées au débotté chaque fois qu'une grappe se trouvait à portée de ma main.


C'était une "sortie photo": autant avouer que je me suis très vite abandonnée aux seules préoccupations photographiques ‒ regarder tous azimuts, chercher ce qui allait être capté, réfléchir aux réglages, essais de visée dont assez peu, in fine, aboutiront à une prise de vue... ‒ et que les souffrances animales, pour intolérables qu'elles aient été, n'existaient en moi, à ce moment-là, qu'à l'état de construction intellectuelle: je savais qu'elles avaient été réelles mais sans les "sentir", nul frisson ni émoi dont j'aurais pu me dire que c'était en moi la résonance physique de ce que d'autres créatures avaient vécu par le passé. Je ne "sentais" rien et pourtant je suis intimement convaincue que chaque instant de vie, qu'il soit ou non marqué d'un sceau profond de bonheur ou de douleur, laisse une trace subtile, un squame indélébile qui ira se déposer sur un mur, un objet – ou peut-être restera errant dans l’air... jusqu’à ce qu’il soit recueilli. Il se trouve simplement que je ne suis pas équipée pour la "cueillette" de ces squames intangibles ‒ je n'appartiens pas à la confrérie des hypersensitifs. Comme quoi ce n'est pas toujours de la seule expérience que naissent les convictions.


Tout à mes questionnements photographiques donc – mais consciente d’un brouhaha discursif qui se mouvait dans l’infra-zone de la pensée construite, assez silencieusement cependant pour ne pas trop me parasiter – je me laissais happer par ces graffitis parfois monumentaux, sans être pourtant trop frustrée de n’en pouvoir rien capter, me disant qu’à l’instar d’une fleur sur pied qui se fane une fois coupée, ils n’avaient de vrai charme que in situ.


De toutes ces mirifiques peintures l’une me troubla au plus haut point – une émotion inversement proportionnelle à son aspect : au détour d’un pan de mur en repli, un minuscule pochoir noir m’arrête, le visage de Gandhi. Humble monochrome au milieu de ces gerbes bariolées, égaré aux limites de l’invisibilité sur ce petit bout de béton à côté duquel il est si facile de passer sans le remarquer… Mais l’immense aura attachée à l’homme représenté excède l’humilité de la représentation : c’est un signe de paix que l’on voit, dont la puissance symbolique s’augmente de ce qu’il a été inscrit ici, cet empire de la ruine où continuent de gésir, dans les poches de silence, les bruits de mort. Comme pour en exorciser l’horreur?

Écrire au sujet de cette sortie à Nozay à plus de trois mois de distance, avec ce décousu bizarre, cette laxité dans l’enchaînement des considérations?… non, rien de bizarre ni de déplacé car il ne s’agit pas pour moi de la ressusciter, d’en raviver le souvenir à la lumière des mots mais seulement de "faire pièce d’écriture", de textualiser des impressions qui ont résisté à l’érosion des jours comme on sifflote un air aimé pour se sentir léger…

Des fresques parfois... monumentales.

Des fresques parfois... monumentales.

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11 septembre 2016 7 11 /09 /septembre /2016 12:40

Jeudi 1er septembre

Le neuvième mois vient de naître au calendrier ce jeudi; une fois de plus la journée aura été torride, le soleil maître sans partage d'un ciel bleu nu. Vers 19 heures l'étreinte de la chaleur est encore puissante et les bruissements d'insectes qu'elle semble aiguiser la rendent, en retour, plus oppressante – étranges osmoses sensitives, relevant sans doute davantage de tortueuses reconstructions mentales assaisonnées à l'imaginaire que de réels phénomènes physiques (encore que la sécheresse de l'air, et sa température élevée, puissent être en effet responsables d'une meilleure propagation de certaines ondes sonores, et donc d'une perception plus aiguë de ces stridulations et autres craquettements). Mais les ombres sont alors suffisamment longues pour recouvrir les quelques massifs de fleurs émergeant du jardin dormant, aujourd'hui enherbé: je puis donc, comme chaque soir ou presque, aller les arroser copieusement sans craindre que de trop ardents rayons viennent ensuite les brûler. Laissant couler l’eau en pluie quelques minutes sur l’un avant de passer à l’autre, j’observe distraitement, toutes pensées flottantes, les voletis d’insectes, la manière dont peu à peu les fleurs écloses se défont, leurs pétales hier encore frais, aujourd’hui racornis et pendouillants …

Soudain mon œil s’arrête sur le mur de la maison qui borne mon regard: son crépi ocre terni au temps qui passe a viré au rouge orangé sous l’effet du soleil couchant qui, à cette heure, alangui à l’horizon, a pris cette indéfinissable couleur profonde et généreuse, où le rouge et le bleu semblent se mêler à l’or diurne sur le point de faiblir pour devenir ce globe juteux comme un fruit mûr. Un vieil arbre aux branches torturées de mousses et de lichens y projette des formes floutées par de légers souffles d’air intermittents – un ballet de corps malingres en sarabande… sans réfléchir davantage, je coupe l’arrivée d’eau, pose le tuyau de caoutchouc et me précipite vers la maison pour y chercher mon Coolpix – ces ombres, cette teinte qui ne durera pas… cela mérite quelques images et je dois agir très vite si je veux saisir quelque chose de ce qui vient à peine de me charmer. C'est à mon compact numérique de sept ans d'âge, et plafonnant à 10 millions de pixels, que je fais appel: le réglage est rapide, la mise au point aussi, la visualisation de ce que je capte instantanée, ainsi est-ce toujours lui que je sollicite lorsqu'une extrême rapidité est requise, réservant de plus en plus mon boîtier argentique aux prises de vue longuement réfléchies, pour lesquelles je peux sans crainte prolonger autant que j'en éprouve le besoin le temps de cadrage et de mise au point – et dont le résultat peut sans me frustrer m'apparaître très longtemps après, parfois à une distance telle que le souvenir même de la prise de vue s'est estompé et me donnant une image non pas à voir mais à découvrir de toue pièce.

Mais il n'était question, là, que d'immédiateté et d'éphémérité. L'argentique n'était pas de mise: je tenais à pouvoir ajuster instantanément ce qui était capté à ce que je souhaitais capter; je n'avais nul désir de laisser se creuser autour de mes photos, le temps que les images en resteraient latentes, le lit des surprises. En quelques minutes une petite dizaine de photos furent prises dont plusieurs furent éliminées sitôt visualisées: il en resta cinq. Cinq qui toutes furent conservées une fois que, sur l'écran de mon ordinateur, je me fus assurée qu'elles conservaient leur netteté une fois agrandies – car la possibilité qu’offre le numérique de voir tout de suite ce que l’on a pris ne met pas à l’abri des déceptions: combien d’images vues magnifiques sur les quelques centimètres carrés de l’écran de l’appareil s’avèrent floues quand elles sont rendues à leur plein format, donc de trop piètre qualité pour aboutir à un tirage acceptable?

En toute logique, j'aurais dû prolonger la spontanéité de mes prises de vue par une mise en ligne brute des images mais un premier geste d'élémentaire postproduction est d'emblée nécessaire pour insérer ici les photos: je dois les réduire, pour ne pas trop freiner l'affichage de la page. Et ce faisant, je n'ai pu m'empêcher de pousser la retouche au-delà de la réduction: toutes ont eu leur contraste légèrement dopé, l'une a été recadrée et, enfin, l'ordre a été modifié, comme si un agencement narratif s'imposait sans que j'en connusse exactement les linéaments – la dernière épinglée ici a été la première prise, et c'est le seul choix dont je puis identifier les raisons: à force de la regarder, je lui ai trouvé une dimension métaphorique qui lui assignait, m'a-t-il semblé, cette place conclusive...

Intantanés instinctifs
Intantanés instinctifs
Intantanés instinctifs
Voilà une photo qui ne supporterait pas d'être agrandie au-delà de la vignette. Pourtant, je la conserve: quelque chose me plaît dans ces branches en coin ayant leur propre ombre pour toile de fond qui me fait oublier l'imperfection technique...

Voilà une photo qui ne supporterait pas d'être agrandie au-delà de la vignette. Pourtant, je la conserve: quelque chose me plaît dans ces branches en coin ayant leur propre ombre pour toile de fond qui me fait oublier l'imperfection technique...

Le geste photographique inclus dans l’image: un cliché du cliché! j’ai bien essayé de l’éviter mais, eu égard à ma position, je ne pouvais pas prendre les ombres que je visais comme je le voulais sans «attraper» au passage mes mains tenant l’appareil. Alors tant pis: j’ai enregistré l’image telle quelle, en me promettant de la recadrer – ce dont je me suis finalement abstenue: en la visionnant, j’eus soudain la révélation que j’avais là sous les yeux la représentation la plus juste de cette «tension vers» qui anime tout effort – et l'amateur sait combien «faire de la photo» en exige…

Le geste photographique inclus dans l’image: un cliché du cliché! j’ai bien essayé de l’éviter mais, eu égard à ma position, je ne pouvais pas prendre les ombres que je visais comme je le voulais sans «attraper» au passage mes mains tenant l’appareil. Alors tant pis: j’ai enregistré l’image telle quelle, en me promettant de la recadrer – ce dont je me suis finalement abstenue: en la visionnant, j’eus soudain la révélation que j’avais là sous les yeux la représentation la plus juste de cette «tension vers» qui anime tout effort – et l'amateur sait combien «faire de la photo» en exige…

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28 août 2016 7 28 /08 /août /2016 10:17

Le mercredi 27 juillet, exceptionnellement en dehors du traditionnel doublet de la Journée des auteurs, il y avait, au menu festivalier, deux spectacles. En plus de celui du soir – Mon oncle le Jaguar, d’après une nouvelle de l’écrivain brésilien João Guimarães Rosa – un autre se donnait en fin d’après-midi, qu’un léger excédent de trésorerie avait permis d’inviter et destiné au jeune, voire très jeune public: L’Île sans nom, une pièce de «théâtre poétique sur un fil» conçue et mise en scène par la danseuse sur fil Johanna Gallard.

Il y a beau temps que je n’appartiens plus aux classes d’âge concernées par ce que labellise la mention «jeune public» et, par ailleurs, je me sais dépourvue de cette inclination particulière de l’âme qui rend un adulte capable d’entrer de plain-pied dans ces univers que lui-même dit, et de toute la hauteur de sa «maturité», «enfantins» ‒ mais j’avais tout de même décidé d’aller voir L’Île sans nom, curieuse de tester ma capacité à recevoir un récit transmis par le seul langage non verbal. Je me disais en outre que ce dernier y serait comme mis à nu, rendu à sa pleine signifiance dramaturgique, et que mon œil, non «voilé» par l’écran intangible d’un texte qui monopolise l’attention à son seul profit – une «captation» dont un spectateur n’a pas forcément conscience, sauf quand le dire se retire et laisse place aux silences… ou que le dire ne raconte pas la même chose que le corps et fait hiatus… –, en saisirait mieux l’importance.

En voyant arriver sur scène le premier personnage avançant difficultueusement, tout enfoui sous de gros oreillers blancs au point d’en avoir une paire pour «chaussons» dont il va se débarrasser un à un pour trouver peu à peu une démarche assurée et grimper enfin sur le fil, je me suis tout de suite murmuré in petto «c’est un dormeur qui s’éveille dans son propre rêve». Ainsi me suis-je rendu compte qu’en l’absence de paroles qui donneraient le la de l’histoire à suivre je sécrétais moi-même du discours, je reconstituais inconsciemment, par une sorte d’opération-réflexe, la «textualité» manquante à partir de ce que me montraient les gestes, les mimiques des comédiens – et de ce que me faisait entendre une bande-son très présente. Mais assez rapidement, des aspérités ont surgi. Je sentais des ruptures, par moments je me trouvais incapable de mettre des phrases qui fissent lien entre les éléments que je percevais – et l’accompagnement sonore a je crois été pour beaucoup dans ce trouble: très agréable en lui-même, mêlant très harmonieusement mélodies instrumentales et passages bruités, percussifs, il m’a en revanche beaucoup perturbée par son rapport, plus que lâche, avec les gestes et les mimiques. Ses rythmes n’étaient presque jamais ceux du jeu des comédiens, un jeu qui de plus paraissait déconnecté de ce qu’allumaient dans l’imagination les sons et les mélodies, parfois la musique s’arrêtait tandis que les comédiens continuaient d’évoluer… bref: elle semblait vivre sa propre vie, sauf en de trop rares occasions où la rencontre heureuse se produisait, par exemple quand l’un des personnages éprouve le fil en lui donnant avec ses doigts repliés de petits coups, dont on entend le bruit amplifié en parfaite synchronisation… J’appris le lendemain que cette bande-son était une composition originale, dont les mélodies étaient jouées sur des instruments anciens, et dont les passages bruités avaient été réalisés à partir de bruits issus du fil. J’appris aussi qu’il y avait, à chaque représentation, de subtiles variations dans le spectacle qui exigeaient alors des adaptations très précises de la bande-son et que, à cet égard, il y avait eu aux Enfeus quelques cafouillages techniques qui avaient perturbé la synchronisation. Ma «gêne sonore» avait trouvé son explication – mais expliquait-elle à elle seule pourquoi j’avais été incapable de saisir une quelconque continuité narrative? Malgré tout, je garde le souvenir d’une succession de séquences en effet très poétiques, interprétées par des comédiens aux gestes gracieux, aux mimiques très expressives et jouant avec délicatesse de quantité d’accessoires qui contribuent beaucoup à cette poésie – par exemple de fines baguettes de bambou, ou des grappes de ballons multicolores… Cela a suffit à faire mouche : le public enchanté a longuement applaudi, et les enfants se sont pressés sur la scène à la fin de la représentation pour faire leur «baptême de fil» ‒ une traversée d’un bout à l’autre du fil que propose systématiquement au public (sans distinction d’âge) Johanna Gallard afin que l’on puisse avoir une petite idée de ces sensations si particulières que procure l’évolution sur fil.

À vrai dire un peu échaudée par ma déception insulaire, je redoutais assez d’être à nouveau déçue en arrivant à Sainte-Claire, d’autant que je n’avais pas eu le temps de découvrir le texte au préalable ni même de m’informer sur l’auteur au-delà de ce qui en avait été dit à Plamon. Mais dès le début un charme a opéré – rétrospectivement je sais que c’est la perception immédiate d’une cohérence d’ensemble qui m’a permis d’entrer dans le spectacle et de n’en plus décrocher. La bande son qui commence d’instaurer l’ambiance, l’arrivée furtive du personnage sur la scène, enveloppé d’une couverture dont il se dépouille, découvrant alors un corps nu qu’il habille à la hâte comme pour le faire enter en humanité, puis les premiers mots, la vivacité et la justesse des intonations… Rien qui fasse écharde. Pourtant, une certaine inquiétude s’est dessinée à force d’entendre des mots inconnus, des tournures à l’évidence empruntées au langage oral: je me suis dit qu’une fois privés de la chair que leur donne une voix de comédien bien posée ces mots, ces phrases rendues au silence de la page et au tracé policé des caractères imprimés devaient être illisibles. Mais j’ai remisé cette inquiétude à l’arrière-plan de mes pensées pour n’être plus que spectatrice. Et l’environnement sonore m’y a beaucoup aidée, relayant à merveille le jeu captivant du comédien. C’est un environnement sonore époustouflant, qui véritablement génère tout autour de l’interprète la luxuriance moite d’une jungle tropicale, fait pousser par la seule grâce évocatrice des sons toute une végétation en exubérance, gonflée de bruissements indistincts et dans la touffeur de laquelle on sent frémir des sortilèges. À la fois mélodique et bruitée, ponctuée par de surprenants feulements confinant à des murmures consonantiques mais tenant tout autant au chuintement de la terre humide que l’on foule, la composition sonore enflamme l’imaginaire, le met à l’unisson du langage déroutant que profère le personnage – mais un langage parfaitement intelligible dont le comédien laisse entendre avec une sidérante clarté les étrangetés, faisant d’elles le facteur même de son intelligibilité. Sa voix grenue, ses intonations, ses gestes et attitudes, ses mimiques que l’on sent aller toujours au rythme des mots et des sons et tout cela accompagné par de magnifiques jeux de lumières: une continuité de sens est créée qui, au-delà des phrases aux ossatures inhabituelles et des mots inouïs, donne accès à un récit. Un récit que l’interprétation magistrale de Thierry Lefever, en harmonie parfaite avec la mise en scène, fait émerger du texte.

Ces deux pièces, à mes yeux d’adulte et quoi que j’aie pensé de chacune d’elles en particulier, formaient un parfait diptyque, à la fois par ce qui les «similarise» – elles sont montées par deux compagnies locales, «les régionaux de l’étape», comme le souligna avec son humour coutumier Jean-Paul Tribout; les comédiens sont accompagnés dans l’une et l’autre par une composition sonore originale; d’elles deux émane une très grande beauté visuelle, touchante pour la première, bien plus étrange et trouble pour la seconde mais, peut-être par là même, d’autant plus magnétique – tout autant que par ce qui les oppose – l’une repose exclusivement sur le langage non verbal, l’autre donne à entendre un texte qui est, en outre, d’une extrême littérarité, caractérisé par un extraordinaire travail sur la plasticité sonore et sémantique de mots dont la presque totalité sont des réinventions mêlant emprunts étrangers, onomatopées, mots-valises… et faisant appel à toutes les ressources de fabrication lexicale auxquelles peut recourir une langue; la première s’est jouée en lumière naturelle, la seconde prend son plein sens grâce à de savants effets d’éclairage qui, en plus de sculpter les volumes et les reliefs par les jeux d’ombres et de clartés, dessinent de fascinants motifs… Le dernier point dont je puis dire qu’il oppose et lie simultanément ces deux spectacles est l‘impression qu’ils m’ont causée: tous deux m’ont visuellement happée, et captivée par leur accompagnement sonore, mais du premier je n’ai, à aucun moment, su véritablement saisir la logique narrative tandis que le récit déroulé par le second, une fois passées les premières minutes de désarroi que provoque une langue tout de suite inhabituelle, m’est apparu beaucoup plus accessible bien qu’à débusquer dans la luxuriance d’un texte difficile.

Oui, indéniablement: un beau diptyque que ces deux pièces qui chacune à sa façon, interroge le rapport au(x) langage(s) et, par là, éclaire les mécanismes d’entrée, puis d’adhésion au spectacle vivant,, et une riche expérience que de les avoir vues à la suite l’une de l’autre…

À 18 heures, au jardin des Enfeus: L’ÎLE SANS NOM Conception et mise en scène: Johanna Gallard Avec: Johanna Gallard et Laurent Cussinet. Bienveillance artistique: Michel Gibé Création sonore et musicale: Jean-Michel Deliers Régie: Laurent Morel Construction: Cyril Monteil et Serge Calvier Costumes: Céline Altazin et Mathis Jaquet Durée: 50 mn

À 21 heures, à l’abbaye Sainte-Claire: MON ONCLE LE JAGUAR D’après la nouvelle éponyme de João Guimarães Rosa (traduction de Jean Thiriot). Conception, adaptation, mise en scène et interprétation: Thierry Lefever Assistante à la mise en scène et à la direction d’acteur: Diane Meunier Création lumières: Thierry Lefever, avec l’aide de Thierry Mazelle et les conseils de Jean-Paul Ouvrard Univers sonore: André Harlé, dit «Taj» Durée: 1 heure

* La traduction de Jean Thiriot est parue aux éditions 10/18, Une nouvelle traduction, signée Mathieu Dosse, figure dans un recueil paru en février 2016 aux éditions Chandeigne, intitulé Mon oncle le jaguar et autres histoires. Le traducteur a rédigé une postface brève mais passionnante qui à elle seule vaut qu'on opte pour ce volume. C’est dans cette édition-là que j’ai pu découvrir le texte de Mon oncle le jaguar grâce à D., une fidèle parmi les fidèles qui m’avait gentiment proposé de me prêter le livre le lendemain de la représentation. Contrairement à ce que j’avais d’abord pensé pendant le spectacle, le texte écrit, lissé par les conventions typographiques, reste non seulement d’une extrême lisibilité mais il est véritablement jubilatoire, d’autant plus qu’on voit briller l’inventivité verbale, fût-ce à travers la traduction, en même temps qu’on comprend intuitivement comment celle-ci fonctionne et cela ajoute, je crois, du sens au sens.

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Îlettes plamonaises

Toujours à Plamon l’on est abreuvé de paroles précieuses et, à cet égard, 2016 n’a pas échappé à la règle. Mais il n’y en aura jamais, ici, d’infimes parcelles, subjectivement retenues et transcrites… Ce 28 julllet, Thierry Lefever a bien sûr donné des clés quant au texte de João Guimarães Rosa, à la manière dont il l’a abordé et dont il a travaillé à son adaptation scénique, mais il a aussi tenu à délivrer un message militant qui mérite bien d’avoir son écho, après avoir chaleureusement remercié les organisateurs du festival et les techniciens. Thierry Lefever: «Peut-être savez-vous que, depuis 2005, ce sont à peu près 2 500 événements et festivals qui ont été écourtés ou annulés faute de crédits, faute de soutien par les politiques – il faut bien appeler un chat un chat, ou un jaguar un jaguar… et Sarlat résiste. En résistant, ce festival nous offre la possibilité de jouer. Et pour nous autres comédiens, et intermittents du spectacle, dans les difficultés où nous sommes actuellement, c’est une nécessité de jouer. C’est un plaisir certes mais c’est aussi faire notre métier et j’insiste là-dessus: jouer est un acte de résistance. Et De plus en plus, chaque fois que je joue maintenant et dans les conditions que l’on connaît, c’est un spectacle de résistance.»

Et le jaguar? Ce texte difficile, d’autant plus difficile qu’il a été traduit, qui est un pur objet littéraire destiné à être lu et qu’on ne peut lire superficiellement, dans lequel il faut entrer puis s’immerger et auquel il faut penser intensément… Thierry Lefever: «Un texte difficile? Oui, sans doute, comme le sont, dans un genre différent, les textes de Kerouac, que j’ai interprétés pendant cinq ans… Je sais que ça demande des efforts au spectateur, et qu’il me faudra à peu près une dizaine de minutes pour le faire entrer dans le texte. Simplement parce que c’est un texte littéraire, et ça ne fonctionne pas comme un texte théâtral. Mettre en scène des textes littéraires est un pari difficile, d’autant plus quand le texte est en soi difficile! Je travaille d’abord sur de s textes qui me plaisent et dont je me dis que ça vaut le coup de les partager avec le plus de gens possible. Ensuite seulement, je me pose la question des moyens : quels artifices propres au théâtre vont me permettre de faire passer ce texte que j’ai choisi? Avec cette idée directrice que le théâtre, c’est d’abord ça: un texte, et un acteur, corps et voix… Avec Diane Meunier [l’assistante à la mise en scène], nous avions d’abord pensé créer un décor très réaliste, en reconstituant une sorte de cabane, avec de la paille, des branchages… puis finalement nous avons décidé de partir du texte et de l’acteur, de sa voix et, de là, nous avons travaillé la mise en scène pour que ces composantes ressortent le mieux possible. «Comme je ne connais pas la langue portugaise, je n’ai pas lu le texte original mais je l’ai tout de même parcouru et, en reconnaissant ici ou là quelques mots, proches du français ou identifiables par déduction, j’ai eu le sentiment que le traducteur [Jean Thiriot] était parvenu à restituer en français toutes les particularités de ce langage inventé, de ce sabir, sa dimension poétique avec ce que cela implique de travail sur les sons, les rythmes… Le texte, en lecture seule, dure une heure et demie; comme je ne voulais pas que le spectacle excède une heure, j’ai dû couper et, ce faisant, j’ai fait l’impasse sur quelques éléments, notamment le passé du personnage, ses parents… et en effet, ça supprime des clés mais justement, cela va dans le sens de ce que je souhaitais: laisser à ce narrateur sa part d’ombre, le rendre encore plus bizarre.»

Peu ou pas de décor matériel – mais un environnement envoûtant, tissé par l’admirable conjonction du son et des lumières, élaborés avec beaucoup de soin… Thierry Lefever: «Pour l’accompagnement sonore, en fait, je ne voulais pas d’une banale bande son qui paraphrase le texte ou qui ait un côté folklorique; je voulais une véritable deuxième voix, à la fois narrative et musicale. J’ai fait appel au compositeur Taj; je lui ai parlé du spectacle, je lui ai lu le texte en lui expliquant ce que j’attendais et, comme je n’ai pas beaucoup d’argent, nous n’avons pas pu répéter ensemble… Il a commencé par composer un bout d’essai d’un quart d’heure, histoire de voir si nous nous étions bien compris, si nous étions sur la même longueur d’ondes. Ce qu’il m’a proposé me convenait parfaitement, alors je lui ai demandé de m’écrire une partition d’une heure qui soit dans le prolongement de ce bout d’essai. Il m’a envoyé un premier C.D., puis j’ai répété avec ‒ difficilement au début car j’avais déjà travaillé le texte sans la musique. En l’écoutant, des choses me sont venues, j’ai gommé certains effets j’en ai ajouté d’autres… j’ai modulé mon interprétation en fonction de cette partition mais nous n’avons jamais répété ensemble, Taj et moi: nous avons procédé à distance, par concertations et ajustements successifs… Il n’empêche que le résultat est formidable: il a vraiment réussi à composer cette deuxième voix que j’espérais, qui est à l’unisson de la mienne et m’accompagne à la perfection tout au long du spectacle. Je trouve que sa composition renforce la dimension troublante du texte, et l’étrangeté de l’animal avec ces bruits qui évoquent le jaguar sans être de vrais cris… «Pour l’éclairage, ce qui m’intéressait était, paradoxalement, de mettre en lumière des ombres – et pour un régisseur, pour un technicien lumière, cette approche est rien moins qu’un défi! Je voulais que ce soit un spectacle peu éclairé, où je puisse être parfois complètement dans l’ombre, là aussi pour renforcer ce côté bizarre, trouble. Lorsque je joue en salle fermée, j’ai une grille au-dessus de la tête, et une douche qui crée de petits points de lumière en plus des feuillages recréés par projection. Hier soir, je ne pouvais évidemment pas avoir ce dispositif mais malgré tout, les techniciens ont réussi à ménager ces points de lumière; je redoutais aussi d’avoir à commencer à jouer quand la lumière naturelle est encore très présente et puis finalement, ça correspondait assez bien à mon intention d’amener progressivement le spectateur au plus profond de cette jungle, dans cette lumière très particulière qui sourd dans cette touffeur obscure. J’ai d’ailleurs ralenti un peu le spectacle, qui a duré environ cinq minutes de plus, parce que j’aimais bien cette sensation d’amener petit à petit le spectateur sur ce cheminement – un peu comme je dis au voyageur, au début: Entrez, entrez, laissez votre cheval dehors… C’était la première fois que je jouais en plein air, hier soir et, comme j’ai senti que ça prenait bien, malgré la difficulté du texte, je vais réfléchir à des modifications, voir comment je peux accentuer ce côté progressif dans la façon de conduire le spectateur.»

En effet, ce soir-là il y a eu une belle synchronisation entre le rythme du spectacle et celui de l’arrivée de la nuit, qui s’est approchée «juste comme il faut» pour que le dispositif d’éclairage puisse faire surgir à point nommé le jaguar, longue silhouette félinement sinueuse comme descendant à pas feutrés une pente touffue qui aurait miraculeusement recouvert la façade enfenestrée de la bâtisse donnant à la scène son arrière-plan… corps puissant et élégant, apparaissant là en conclusion – l’animal a donc pris le dessus, ou le rêve, ou encore la vision hallucinatoire? À chacun d’en décider…

Thierry Lefever sur scène, entre ombres et lumière, entre humain et animal. Le jaguar tout près.

Thierry Lefever sur scène, entre ombres et lumière, entre humain et animal. Le jaguar tout près.

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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 13:24

Ça s’est passé en avril. Au début du printemps. Après six années de guerre. Après six années d’enfer sur Terre – quand un inconnu est arrivé. (L’Homme dans le plafond, La Femme, première partie, 1).

En avril, donc, dans une petite ville d'Allemagne, une femme partie cueillir des baies dans la forêt recueille un Juif en fuite qu'elle va cacher dans le grenier de la maison où elle vit avec son mari. Cela représente bien évidemment un risque pour le couple... et des problèmes de ravitaillement. En compensation de leur geste, Anna et Hermann Moller vont donc demander à leur «hôte», Daniel Blickman, un loyer, non seulement en espèces sonnantes mais, aussi, sous la forme de menus services, essentiellement la réparation d'objets divers – Herr Blickman est joailler-horloger – que les Moller vont ensuite vendre, ou échanger contre de la nourriture. Mû à la fois par la reconnaissance pour ses «protecteurs» et par le soulagement de se trouver ainsi à l'abri des traques nazies, Herr Blickman remplit bien volontiers sa part du contrat tacite qui le lie aux Moller, lesquels gagnent tant à cette situation qu'ils décident de dissimuler au Juif la victoire des Alliés et d'entretenir chez lui la terreur des nazis afin qu'il continue de régler son loyer – et qu'eux puissent poursuivre le fructueux trafic...

À partir d’un fait divers réel, l’auteur américain Timothy Daly – également comédien et producteur de cinéma – a tiré une pièce grinçante, dont l’humour se veine d’un certain cynisme qui n’édulcore rien des situations terribles évoquées mais les met à distance, tout comme l’écriture dramatique, où l’époque et le lieu ne sont dévoilés qu’à la faveur des répliques (printemps 1945, à Elmshorn…), où les personnages sont d’abord réduits à des archétypes – Le Mari, La Femme, Le Juif, La Voisine – pour n’être que peu à peu dépouillés de cette peau et acquérir une épaisseur individuelle au fur et à mesure des échanges, au fil desquels surgissent les noms, les prénoms, des bribes biographiques – Anna était professeur, Daniel Blickman horloger-joailler à Hambourg… Participent aussi à cette mise à distance le découpage du texte, en deux parties et quarante-trois saynètes plutôt courtes (dont la quarante-troisième est proposée en deux version) portant chacune un titre descriptif de son contenu, et l’omniprésence d’un Narrateur qui intervient sans cesse, énonçant un discours-phylactère en marge des dialogues ou prenant part à ceux-ci en conversant avec les protagonistes.

En arrivant aux Enfeus, on découvre une étonnante structure bancale à deux planchers, maintenus par quatre piliers dont un évoque une équerre brisée occupant, légèrement en retrait, un côté du plateau; en arrière-plan, un pan de tulle sombre… Des éléments dont on sent d’emblée qu’ils seront au service d’une mise en scène complexe, et en effet: tout au long de la représentation, on verra projetés sur le tulle, tels des cartons dans un film muet, les titres des saynètes et parfois des portions de texte se détachant sur fond d’images en noir et blanc – écran à double usage derrière lequel seront jouées certaines scènes, pas tout à fait hors champ mais presque comme on traiterait à l’estompe un dessin pour en flouter les traits trop accusés sans aller jusqu’à l’effacement, et où se tiennent de temps à autre, pour des durées variables, des personnages ainsi extériorisés mais maintenus malgré tout «en présence», sans être pris dans le jeu des entrées et des sorties. Une autre «présence-absence» s’instaure sur le plateau même quand, en de nombreuses occasions, l’un ou l’autre des personnages se fige puis se tient immobile et muet pendant que les autres prennent en charge le déroulement du récit. Autant d’options scénographiques qui me semblent refléter la duplicité, la propension au mensonge, dont témoignent à des niveaux divers les personnages – à l’exception du Juif, lequel est dans l’absolue sincérité mais qui n’en a pas moins un statut ambivalent: certes abusé dans sa confiance il est, en même temps, sauvé par la tromperie dont il est victime…

Le texte de Timothy Daly fait ressortir avec acuité, justement par les notes cyniques dont sont émaillées les répliques, la grande complexité des attitudes des personnages et celle, non moins retorse, qui caractérise les rapports qu’ils entretiennent. Avec beaucoup d’intelligence, Isabelle Starkier a présentifié ces multiples ambivalences intérieures et relationnelles par un dispositif scénique lui-même complexe qui, de surcroît, appuie une dispersion des niveaux narratifs fort heureusement atténuée par les déambulations du Narrateur, devenu ici accordéoniste – en arpentant la scène tandis qu’il joue de son piano à bretelles, il tisse un lien spatial en même temps que ses paroles font lien entre répliques et récit. Un dispositif scénique dont le «clou» me paraît être cette fascinante structure à deux planchers, toute de travers, sur le point de s'effondrer comme le monde environnant d'alors – comme, aussi, les mensonges des Moller... –, à l'image des maisons détruites, des pays dévastés par la guerre, à l'image de tous les chaos, ceux du monde, ceux des âmes.

Au fur et à mesure que tombait la nuit les jeux de lumière s’accusaient et avec eux de formidables présences extra-narratives, suscitées par les ombres portées un peu partout sur les murs et vectrices d’une autre histoire, quasi fantomatique et à l’entour de ce qui se jouait sur la scène, complexifiant encore ce qui déjà foisonnait de richesses. Des richesses hautement perceptibles grâce à une interprétation magistrale déployée par une mise en scène qui ne l’est pas moins, le tout rehaussé par une scénographie et des décors remarquables. Timothy Daly et son Homme dans le plafond ont été admirablement servis.

De sa mise en scène, Isabelle Starkier, qui a déjà monté deux pièces de Timothy Daly ‒ Le Bal de Kafka et Richard III (ou presque) – dira, lors des Rencontres de Plamon, qu’elle a été très inspirée par Brecht et l’expressionnisme allemand. Sans doute ai-je intuitivement senti cette référence sans rien savoir de ces choix car, dès les premières projections de texte sur le tulle, j’ai été renvoyée à cette mémorable représentation de Mère Courage et ses enfants, en juillet 2008 sur la place de la Liberté – une superbe mise en scène d’Anne-Marie Lazarini qui avait vêtu de blanc tous les comédiens, et confié à mère Courage une charrette pareillement blanche*. Au moment des saluts, j’avais alors, en un mouvement réflexe, levé les yeux au ciel et vu briller juste au-dessus de la scène le Grand Chariot – j’avais aussitôt pensé que cette constellation devait être l’âme envolée de la charrette toute désarticulée de mère Courage. Quand s’est achevée la représentation de L’Homme dans le plafond, le ciel était aussi sans nuage et le Grand Chariot tout brillant au-dessus de la scène; tandis que j’applaudissais l’image de la charrette blanche défaite s’est mise à flotter dans mon souvenir, tel un spectre et les deux spectacles se sont alors furtivement superposés… prenant chacun, à cela, une part de sens unique… * Sur le site du théâtre Les Athévains, une logue et belle page, à lire au bout de ce lien, est consacrée à ce spectacle.

L’HOMME DANS LE PLAFOND de Timothy Daly (traduction de Michel Lederer). Mise en scène : Isabelle Starkier Avec : Christine Beauvallet, Francisco Cabello, Jacques Hadjaje, Vincent Jaspard, Isabelle Starkier Décor : Jean-Pierre Benzekri Costumes : Anne Bothuon Création lumières : Bertrand Llorca Durée : 1h30 Représentation donnée le mardi 26 juillet, au Jardin des Enfeus. Spectacle créé en 2011 à L'Avant-Seine Théâtre de Colombes.

NB - Le texte de la pièce a été publié dans le n° 1387 de L’Avant-Scène théâtre (1er août 2015). On découvrira dans ce numéro, outre un «dossier spécial 50 ans du festival Off d’Avignon» pour ce qui concerne l’actualité d’alors, de précieux compléments à ce texte: une présentation de l’auteur, des comédiens et de la metteur en scène; une partie «Commentaires» comprenant une note d’Isabelle Starkier – «Histoire vraie et mauvais rêve» – et un texte de Marc Dugowson – «Les enfants cachés ou la nuit des chasseurs» – le tout illustré de photos du spectacle, et d'images d’archives pour ce qui est du texte de Marc Dugowson. Très attachée à cette pièce et à ce dont elle est porteuse, Isabelle Starkier est venue à Plamon avec un petit stock d’exemplaires de cet Avant-scène théâtre proposés à la vente, grâce à quoi on pouvait commodément apprécier le texte et les documents qui l'accompagnent dans l’immédiat prolongement de la représentation – et des rencontres plamonaises. Une initiative des plus heureuses!

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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 08:24

Mardi 26 juillet 2016

J’ai perdu l’habitude de m’efforcer d’avoir toujours à portée de main mon Coolpix qui me permettrait de capter aisément quantité de «choses vues» que mon regard, jamais en repos quelque distance que je prenne avec la pratique photographique, ne cesse d’attraper au vol. Ces «choses», que je sais avoir laissées à leur enclave de réel sans que la prise de vue les en sauve – leur épargnant la disparition programmée, leur conférant sens par le «prélèvement» même et par tout ce qui le caractérise: cadrage, mise au point, exposition, etc. – me poursuivent longtemps. Enfin… non pas «elles» à proprement parler mais, plutôt, le souvenir du «bout de réel» que j’aurais inscrit dans mon viseur si… Si. Tout est là, dans ce monosyllabe sifflant aux oreilles comme le vent triste du remords: l’irréalisé, le jamais-visible qui est, en même temps, ce-qui-aurait-pu (dû?)-être-photographié. Lorsque le souvenir iconique se fait trop oppressant, parfois le texte parvient à lui donner corps de telle manière qu’il quitte ma mémoire – ou, du moins, n’y existe plus qu’à l’état de brume si subtile que je ne puisse plus dire d’elle qu’elle me hante…
Ainsi de ce père Noël de chiffon aperçu du coin de l’œil dans une haie buissonnante sur le bas-côté de la route tandis que je me rendais à Gourdon à pied, ce 26 juill
et…


La chaleur à angle droit
Pèse sur les cœurs comme une ivresse mauvaise.
La haie se meurt, hier verte encore,
Sous le chant des cigales.
Accroché à ses rameaux secs,
Un père Noël de chiffon que le soleil a rendu tout pâle ‒
Hâve rumeur d’un hiver qui aurait essayé de survive en juillet
Et se serait là cassé les ailes.

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18 juillet 2016 1 18 /07 /juillet /2016 18:57
65e édition du festival des jeux du théâtre de Sarlat (II)

Pour de trop nombreuses mauvaises raisons, l’article est resté là, en souffrance d’achèvement, béant comme la bouche muette de qui ne trouve plus ses mots, depuis le crépuscule de juin – j’avais pourtant bon espoir de déployer les détails des dix-huit spectacles proposés avant l’ouverture de la billetterie, le 1er juillet dernier. Les circonstances en ont décidé autrement, qui me tiennent même éloignée de Sarlat pour la première semaine de festivités. J'avais cependant commencé de méditer sur quelques aspects frappants de la programmation, dont vous n'ignorerez plus rien en consultant cette page. Et je m'apprêtais à effeuiller les soirées l'une après l'autre, au gré des petits "plus" dont Jean-Paul Tribout avait enrichi chacune de ses présentations lorsque nous nous étions rencontrés, le 5 juin – mais mon élan s'est arrêté net et, avant que je reprenne le fil de cet article que je ne voulais pas laissé rompu malgré la quasi-fin du mois de juillet...

Il y a eu Nice. Puis ces trois jours de deuil national, qui s'achèvent en même temps que débute le Festival. Et l'acmé de ces journées en crêpe noir, la minute de silence nationale observée aujourd'hui 18 juillet à midi, qui aura coïncidé avec la fin de la première "Rencontre de Plamon" de cette année.

Déjà, à de petits indices, j'avais bien senti que cette 65e édition portait, profonde, la marque des attentats de novembre 2015, de janvier 2016, et de ces atteintes répétées, à travers le monde, à la dignité humaine. Ainsi Jean-Paul Tribout avait-il, pour la première fois depuis qu'il m'accorde le privilège de l'interview annuelle, souligné lui-même quelques "fils rouges thématiques" liant certains spectacles – par exemple la question de la condition féminine, ou celle des altérophobies de toutes sortes... – tandis que, jusqu'alors, il avait eu plutôt tendance à tempérer sa responsabilité de directeur artistique dans ces "résonances de fond" perçues par les spectateurs et à mettre leur surgissement sur le compte de conjonctions opportunes nées davantage des inévitables compromis entre contraintes et disponibilités que d'une volonté délibérée de rendre voisines certaines pièces...

Et puis ce constat, aussi, qu'il n'y avait pas a priori de spectacle témoignant d'une trop perturbante radicalité dramatique – comme si l'âpreté du monde bouleversé dans lequel nous évoluons en ce moment exigeait que fût laissé aux spectateurs un minimum de "confort théâtral", afin que puisse s'épanouir pleinement une réflexion sur les problèmes essentiels que ne manqueront pas de susciter des spectacles comme Le monde d'hier de Sefan Zweig (19 juillet), Les Pieds tanqués de Philippe Chuyen (21 juillet), Retour à Reims, d'après Didier Eribon (23 juillet), Tabou, de Laurence Février, où l'on entend la plaidoirie de Gisèle Halimi (28 juillet), Et pendant ce temps, Simone veille, de Corinne Berron, Hélène Serres, Vanina Sicurani, Bonbon et Trinidad (1er août)... Sans oublier Swing Heil de Romuald Borys (25 juillet), L'Homme dans le plafond, de Timothy Daly (26 juillet) ni Adolf Cohen, de Jean-Loup Horwitz (31 juillet, 2e partie de la Journée des auteurs).

Enveloppant subtilement ces pièces d'une gravité fondamentale que certaines néanmoins drapent d'un voile d'humour, des spectacles pour rire et seulement pour rire – Le Voyage de monsieur Perrichon, d'Eugène Labiche (24 juillet), Un fil à la patte, de Georges Feydeau (3 août) ou pour rêver – L'île sans nom de Johanna Gallard (27 juillet).

Ce jeudi 18 juillet, c'est Philippe Torreton qui ouvre le festival – un comédien dont on connaît la voix puissante et les engagements affirmés, une envergure à lui seul qui, de plus, partage la scène avec Edward Perraud, un percussionniste de très grande renommée. Le spectacle s'intitule... Mec! et a été écrit d'après des textes d'Allain Leprest (1954-2011). Nul doute que ça va claquer...Je m'étais dit, en commençant d'écrire cet article il y a presque un mois, que ça ne manquait pas de sel d'ouvrir un festival où en effet la condition des femmes est bien présente par un spectacle 100% "mec". Mais aujourd'hui cette considération me paraît bien futile.

Pour avoir, par le passé, vu différentes militances s'inviter au Festival avec art, à-propos et force néanmoins – notamment les intermittents, en 2014, qui ont réussi à instruire les spectateurs de leurs difficultés, à les convaincre du bien-fondé de leurs revendications sans jamais interrompre ou perturber une représentation – je sais que le 65e Festival des jeux du théâtre sera un de ces remparts contre la barbarie que seuls peuvent dresser les arts et la culture car ce sont eux, et tout ce qu'ils tiennent sous leur ailes, qui fondent notre humanité. En allant au théâtre, en écoutant de la musique, en contemplant un tableau, en lisant un livre, on est bien plus droit, et debout face à la barbarie qu'en prêtant allégeance à l'un ou l'autre de ces aboyeurs et attiseurs de haine qui, hélas, ne manquent pas de se réveiller à l'odeur du feu et du sang..

Non, aller au spectacle, à Sarlat ou ailleurs, ne relève pas du déni de réalité et ce n'est certes pas reléguer les victimes dans l'arrière-fond de ses pensées: c'est au contraire s'affirmer en tant qu'être humain, compatir dignement en refusant de moutonner dans la haine et l'invective.

Il ne reste pas grand-chose de pertinent, aujourd'hui, dans ce que m'avait inspiré le programme et la couverture du livret imprimé. Pourtant... après avoir longtemps hésité, je laisse en place ces prémices échouées là: il y est question de Shakespeare.

La première surprise que j'ai éprouvée en feuilletant le programme est de constater qu’il n’était pas là… malgré l’illustration, on ne peut plus allusive, qui orne la couverture du fascicule. Alors qu'on commémore le 400e anniversaire de sa disparition, il n’y a pas à l’affiche l’ombre d’une présence shakespearienne, pas même sous la forme d’une (presque) adaptation ou d’un hommage à la manière, par exemple, de l’étonnant Hamlet 60, mis en scène par Philippe Mangenot, que l’on a vu en 2014… Il ne faut voir là nulle intention de se montrer rétif au courant dominant, à "ce-qui-se-fait-partout", non, la raison de cette absence est toute simple; elle est inhérente aux facteurs qui contraignent la programmation sarladaise: «Je n’ai vu aucune pièce de Shakespeare qui aurait été susceptible de venir à Sarlat cette année, et personne ne m’en a signalé que j’aurais pu inviter», m’explique Jean-Paul Tribout. Mais, au fond, sa célébration ne peut-elle tenir dans cette seule manifestation purement graphique? Par le truchement d'une couronne, d'un crâne, d'une nuit étoilée il est immédiatement évoqué en renvoyant à ses œuvres les plus connues; il est ainsi établi en figure tutélaire de tout le festival. Cet habile travail d'illustration, éloquent au premier regard, montre combien William Shakespeare est devenu emblématique du théâtre occidental. Et témoigner aussi simplement de cette imprégnation culturelle, par une sorte de clin d'oeil de connivence, est peut-être, en définitive, une révérence plus profonde adressée au «Grand Will» que de banalement programmer l'une ou l'autre de ses pièces. j'ajouterai, enfin, que cet hommage subtil est en fraternité avec les nombreux spectres qui hantent son œuvre...

Molière en revanche – lui dont je pensais, avant de me replonger dans les anciens programmes qui ont in fine démenti cette conviction, qu’il formait avec Shakespeare un duo d’invités permanents au Festival – est bien présent, à travers deux de ses pièces les plus fameuses (L’École des femmes, le 20 juillet et Les Fourberies de Scapin le 2 août) et, peut-être, les plus jouées, lui dont on ne célèbre rien cette année mais qui n’a nul besoin de commémoration d’aucune sorte pour tenir continument son éminente place dans notre culture.

65e édition du festival des jeux du théâtre de Sarlat (II)
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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 02:50
65e édition du festival des Jeux du théâtre de Sarlat (I)

Pour sa 65e édition, le festival de Sarlat se porte plutôt bien...

L’an passé, lors de plusieurs «Rencontres de Plamon», l’expression avait fusé, à la faveur de l’une de ces brèches qui de temps à autre s’ouvrent au-delà des spectacles dont on parle pour aller vers des considérations plus générales: «Cette année, le festival arrive à un tournant de son histoire.» Un tournant… chaque fois que ces mots surgissent dans l’évocation d’un parcours, qu’il s’agisse d’une personne ou bien d’un événement, il est difficile de ne pas entendre, derrière, l’ombre d’une menace. Et, en effet, ce qui devait infléchir à coup sûr l’histoire du festival avait de quoi inquiéter. D’une part 2015 marquait la dernière contribution de la DRAC au budget de l’événement – un abandon progressif amorcé trois ans auparavant – et, d’autre part, l’occupation de la place de la Liberté pour trois représentations était remise en question de manière plus radicale que de coutume. Il ne fallait plus seulement faire face à la grogne pressante des cafetiers et des commerçants de la place qui, le temps que les gradins tiennent l’espace, sont privés de leur terrasse ou de leur pas de porte et voient ainsi s’échapper une partie de leur clientèle car un nouveau problème se profilait: le contrat de location qui liait le comité du festival à la société fournissant les gradins arrivait à échéance et il ne pouvait être reconduit qu’à la condition que les matériels soient entièrement rénovés, or cela impliquait une hausse des tarifs qui dépassait beaucoup trop largement le budget du festival. Les représentations sur la grand-place allaient-elles donc disparaître? C’eût été la solution la plus simple, qui de plus permettait de dénouer sans ambages les conflits avec les commerçants, mais, aussi, la plus douloureuse: offrir au public des spectacles en ce lieu emblématique de Sarlat fait partie de l’identité du festival; n’en plus avoir la possibilité revenait à défigurer l’événement.
Plusieurs alternatives parmi lesquelles il allait falloir trancher à court terme furent vaguement envisagées: compenser le renoncement à la grand-place par un aménagement du site des Enfeus (installation de gradins plus grands et plus confortables, doublée d’un agrandissement de la scène) permettant d’accueillir plus de spectateurs et des spectacles exigeant plus d’espace; un maintien festivalier sur la place mais sous une autre forme que celle des grands spectacles spacivores (par exemple des pièces de tréteau, analogues à celles qui se jouent au jardin du Plantier)… Dans l’expectative et un peu inquiète bien que l’existence même du Festival n’ait pas semblé devoir être menacée, j’avais quitté Sarlat le cœur triste comme tous les ans quand s’achève cette parenthèse d’effervescence théâtrale délicieusement euphorisante mais, cette fois, lourd d’une ombre supplémentaire. Et puis je ne pouvais m’empêcher de songer que Jacques Leclaire en 2014, et Jean-Paul Tribout en 2015, avaient chacun fêté leur vingt ans d’implication dans l’organisation du festival, le premier en tant que président du comité, le second au poste de directeur artistique. Ces échéances décennales étaient-elles de nature à aiguiser davantage l’angle de ce «tournant»?
Dans les semaines qui suivirent la clôture du festival, je vis avec plaisir reprendre l’habituel égrènement des moments cruciaux rythmant les préparatifs de l’édition à venir : convocation de l’assemblée générale, établissement puis annonce du programme 2016, invitation à la conférence de presse et, enfin, réception dans ma boîte à lettres du livret de présentation… où je découvris que l’on donnait à nouveau « Carte blanche à Jean-Paul Tribout », que le président Leclaire avait été réélu, et qu’il y avait toujours trois représentations données sur la place de la Liberté – trois « grands spectacles », comme d’habitude… Agréablement surprise, je me demandai néanmoins comment avait été négocié ce «tournant» qui, in fine, semblait n’avoir pas modifié le visage du festival, dans les traits duquel, en outre, je n’apercevais pas de stigmates attestant de souffrances budgétaires aggravées : toujours dix-huit spectacles se partageant les mêmes lieux (abbaye Sainte-Claire, place de la Liberté, jardin des Enfeus, jardin du Plantier), une «Journée des auteurs», les «Rencontres de Plamon» chaque matin à 11 heures… Je retrouvais dans les pages du programme ce paysage théâtral qui m’est si cher et auquel je m’attache davantage d’une année sur l’autre depuis maintenant dix ans.


J’eus le fin mot du mystère à la faveur de l’interview que Jean-Paul Tribout m’a accordée le dimanche 5 juin – un rendez-vous lui aussi inscrit dans «l’habituel égrènement» des préparatifs festivaliers d’une habituée qui n’a presque jamais pu assister aux conférences de presse, et qu’honore avec une invariable gentillesse le directeur artistique en dépit de ses multiples obligations.
Jean-Paul Tribout:
On a en effet conservé trois spectacles sur la place de la Liberté, mais avec des gradins de seulement 600 places au lieu de 1200. Ça mange moins d’espace et, du coup, les étals des commerçants et les terrasses des cafés peuvent rester en place pendant la semaine où les gradins sont montés. De la sorte leur chiffre d’affaires sera préservé, et les spectateurs pourront, eux, continuer de profiter, à trois reprises durant le festival, du cadre formidable que constitue la place.
Cette solution de compromis, la meilleure semble-t-il car elle satisfait à peu près à égalité toutes les parties, a cependant un coût:
Avec une jauge réduite de moitié, nous ne pourrons plus faire de bénéfices avec les spectacles de la grand-place. Mais il est vrai que nous avons très rarement accueilli 1200 spectateurs ; la moyenne de remplissage s’est toujours établie entre 500 et 800 places, malgré quelques exceptions mémorables, par exemple en 2015 avec La Vénus à la fourrure* ‒ on a vendu tous les billets, et comme les producteurs avaient consenti d’importants efforts pour que le comité puisse offrir le spectacle aux festivaliers, les bénéfices ont été appréciables. Pareille aubaine ne pourra plus se produire avec cette jauge réduite, mais encore une fois, nous ne remplissions que très rarement ces 1200 places. La perte de bénéfice ne sera, en définitive, pas si massive que cela.

Je m’avise aussi, in petto, qu’en cas de repli forcé au Centre culturel pour cause d’intempéries, tous les spectateurs sans exception pourront être déplacés et que le comité n’aura pas de billets à rembourser…
Sur le plan financier – ce «fil du rasoir» si prompt à trancher net la récurrence d’un événement dès lors que l’un ou l’autre subventionneur déclare forfait – la situation n’est pas aussi catastrophique que pouvaient le laisser redouter ces temps de disette culturelle.
Jean-Paul Tribout:
Certes, je pourrais répéter, comme tous les ans, que nous n’avons jamais assez d’argent pour faire ce que nous voulons, et inviter tous les spectacles que nous aimerions proposer aux festivaliers mais, dans l’ensemble, nous n’avons pas trop à nous plaindre du budget: la DRAC s’est retirée, préférant accorder ses aides aux structures permanentes, comme le Centre culturel, par exemple, mais en contrepartie, la ville et le département ont augmenté leurs subventions – la perte est donc en partie compensée. De plus, cette année, l’ADAMI a reconduit son partenariat avec le festival – mais elle se retirera l’année prochaine, adoptant, ainsi, un soutien par intermittence. Et comme les artistes invités sont toujours aussi généreux, et disposés à rogner sur leurs cachets pour que leurs pièces puissent venir à Sarlat, nous avons réussi à dégager de petites économies grâce auxquelles nous avons pu inscrire à l’affiche un spectacle supplémentaire, à destination du jeune public…


Avant d’entamer l’exploration au jour le jour du programme [que l'on peut d'ores et déjà découvrir ici, en notant que la location sera ouverte au public dès le 1er juillet], un mot sur les activités de Jean-Paul Tribout : les deux derniers spectacles qu’il a montés et dans lesquels il joue, Monsieur chasse! et Le Mariage de Figaro, poursuivent une carrière itinérante au gré de dates disséminées un peu partout dans l’Hexagone; au début du mois de juillet, il lira des textes de Voltaire au 21e Festival de la correspondance de Grignan, dont le thème est «Lettres d’exil» ‒ cette lecture, orchestrée par Didier Brice (un comédien avec qui il a déjà travaillé et qui est venu à Sarlat plusieurs fois) s’intitule Voltaire: «Je me suis fait libre». Cinquante ans d’exil. Enfin, il prépare une nouvelle pièce qui ouvrira la prochaine saison au Théâtre 14 – la première aura lieu le 5 septembre –, dont les répétitions venaient tout juste de débuter quand nous nous sommes rencontrés: Vient de paraître, une comédie en quatre actes d’Édouard Bourdet (1887-1945), créée en 1927 au théâtre de la Michodière et qui a connu, alors, un énorme succès – elle aurait été jouée plus de six cents fois… Mais il n’y a pas eu de reprise depuis, sinon sous forme d’adaptations audiovisuelles: deux dramatiques pour la télévision dans les années 1960, et un film, en 1949, réalisé par Jacques Houssin, avec Pierre Fresnay. Édouard Bourdet, durant l’entre-deux-guerres, fut avec Henri Bernstein le principal auteur de théâtre de boulevard; il fut aussi, entre autres, administrateur de la Comédie-Française pendant le Front populaire. La pièce la plus connue de cet auteur aujourd’hui oublié est Le Sexe faible (1929). Une autre de ses œuvres est fameuse, mais sous la forme de son adaptation cinématographique: Fric-Frac, le célébrissime film réalisé en 1939 par Paul Lehman, avec Fernandel, Michel Simon et Arletty.


«Vient de paraître, m’explique Jean-Paul Tribout, est une satire du monde de l’édition: on y apprend comment on “fabrique” un prix littéraire, comment on empêche un auteur de l’avoir… c’est un aperçu assez sociologique sur ce milieu très particulier – d’autant plus intéressant que les choses n’ont pas beaucoup évolué depuis les années 1930, à ce qu’il me semble! On est dans le registre de la “comédie de salon”: on ironise sur les mœurs, c’est vif, rapide, on ne rit pas aux éclats et il n’y a pas beaucoup de mots d’auteur comme chez Guitry mais c’est très bien écrit. Je crois d’ailleurs que c’est l’écriture qui m’a donné envie de monter cette pièce, et puis aussi le fait que je n’avais encore jamais mis en scène de comédie de salon. Ce sera donc une première, et j’aurai le plaisir de retrouver, dans cette aventure, la plupart des comédiens qui me suivent habituellement…»

Et comme si tout cela ne suffisait pas à son bonheur d’homme de théâtre passionné et engagé, Jean-Paul Tribout doit aussi s’occuper du dossier «Avignon off» pour le compte de l’ADAMI, dont il est le vice-président – c’est-à-dire qu’il sera présent dans la Cité des Papes au plus fort de l’affluence, avant de venir prendre ses quartiers en Périgord pour des journées festivalières dont on sait combien elles sont trépidantes...

* La Vénus à la fourrure, de David Ives. Mise en scène: Jérémie Lippmann. Avec Nicolas Briançon et Marie Ghislain.
Le dimanche 26 juillet 2015, ce spectacle venait clore la série de représentations données place de la Liberté.L'on y avait vu l'avant-veille le Dom Juan de Molière mis en scène par Arnaud Denis (que j'avais vu au Théâtre 14 et qui se jouait pour la dernière fois, avais-je appris le lendemain) et le mercredi 22 Beaucoup de bruit pour rien, de Shakespeare, que Hervé van der Meulen avait transposé en 1918. Deux spectacles merveilleux, formidablement interprétés, qui avaient en occupé l'espace d'une manière exceptionnelle et suscité l'enthousiasme du public... La Vénus à la fourrure avait été, à mes yeux, l'apothéose de cette suite de trois représentations: les deux comédiens avaient, par leur formidable talent, servi avec brio une pièce fascinante (qui, rappelons-le, n'adapte pas le roman de Sacher-Masoch mais interroge le jeu même de l'acteur, la frontière ténue qui sépare le personnage de la personne, les effets de miroir qui peuvent troubler, jusqu'à la confusion, les postures du comédien et du metteur en scène, etc.) - par leur seul jeu, ils étaient parvenus à habiter l'entièreté d'une scène immense, occupée par un décor impressionnant: une sacrée performance pour un duo. Mais en outre, ils avaient su tirer parti de la configuration de la place, avaient réussi à intégrer dans leurs déplacements son immédiate périphérie... La grand-place avait été magnifiée par le spectacle qui, en retour, avait reçu de cet environnement rare une dimension hors de pair. L'osmose avait été totale, comme elle l'est assez peu souvent, et je m'étais dit alors que si c'était en effet la dernière fois que la grand-place servait d'écrin à un spectacle du festival, ç'avait été là une inoubliable soirée d'adieu.
Un "adieu" dont je sais maintenant que ce n'était qu'un au-revoir...

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14 juin 2016 2 14 /06 /juin /2016 18:28

Aujourd’hui on manifeste en masse, une fois de plus, contre la «Loi Travail», le mouvement ne faiblit pas. Que personne ne dise plus que la France est moutonnière: quand la platée de couleuvres servie est vraiment indigeste, on la vomit. Et quand on vomit ce genre de mets, les haut-le-cœur sont toujours violents. Je découvre, ce soir, que la manifestation comme presque toutes ses pareilles a «dégénéré», avec son lots de blessés, d’interpellés – et de discrédits jetés sur ses mots d’ordre qui n’ont vraiment pas besoin de ça…

Je n’étais pas dans le cortège mais à quelques rues de là: je musais du côté de Saint-Michel, que j’avais rallié d’une brève métroportation d’à peine une heure. J’y étais comme sur une autre planète où ne séviraient ni les débordements violents, ni les massacres, ni le terrorisme: à côté il y a la Seine qui a rejoint son lit, Notre-Dame et ses longues, longues files de touristes, le square Saint-Julien-le-pauvre et ses charmilles de rosiers odorants, son robinier vénérable de plus de 400 ans d’âge qui ne survit plus guère que par ses innombrables et vigoureux rejets («tous liés entre eux» précise le cartel comme pour affirmer qu’en dépit de ses maigres restes d’origine, le robinier du XVIIe siècle est toujours bien présent…) Par bribes, un soleil livide tente une percée entre les nuages.

Je vais sans hâte, pensées absentes – le regard accroche d’autant mieux à ces menues choses autour desquelles, sitôt vues, des mots s’agrègent.

Un autocollant plaqué à la pointe de l’une aile d’une des chimères de la fontaine Saint-Michel, dont un coin se décolle comme pour répondre à la forme courbe que l’on a donnée au bronze. Dessus on lit «RÊVE GÉNÉRALE»

rave-grève… unies pour appeler au rêve et le faire, dans la foulée, changer de genre… Décidément, on a encore le sens des slogans contestataro-festifs. Peut-être pour empêcher d’oublier que l’utopie est au coin de la rue, qu’on peut la faire advenir dans la joie et la fraternité, malgré que l’heure soit aux violences et aux crimes atroces. Deux mots et tant est dit…

Un peu plus loin, un duo joyeux de musiciens de rue – un grand mince avec sa guitare, un plus petit et trapu, avec son ukulélé – entonne une ballade anglo-saxonne aux accents dylaniens. À leurs pieds, les housses de leurs instruments ouvertes pour recueillir les oboles, et un carton de fortune, pas très bien découpé, où des mots dessinés plus que tracés en appellent à la générosité des passants pour qu’ils puissent s’offrir une Ferrari («en anglais dans le texte»). Je ne m’arrête pas pour les écouter, ni pour leur donner l’un des euros dont ils attendent que le cumul leur permettra de s’acheter la Belle Rouge, mais de les avoir vus me fait sourire et m’allège l’âme – comme si une bouffée de vent s’y était un instant engouffrée pour l’emporter aux cimes…

En marchant je pensécrivais en pointillés, au rythme de mes pas nonchalants, trouvant au détaché des mots qui se présentaient un indicible charme, celui de l’allégresse. Et là, face au clavier, une nécessité de reconstruction s’impose; la forme effectivement écrite telle que je la concrétise réduit à néant cette nonchalance à grandes trouées qui fonctionnait si bien confinée à la pensécriture…

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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