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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 18:10
Le sillon vire à l'ornière

Poussant enfin du coude les glus du silence, quelques phrases qui sonneront comme une antienne, un je-tourne-en-rond sempiternellement répété. Peut-être parce que, proie d'une sourde superstition, je crois aux vertus propitiatoires de pareille antienne?

Ô depuis si longtemps s’est amorcée une étrange perdition, dont je crois sortir à chaque nouveau matin qui se lève et dont, le soir venu de chacun de ces matins, il me faut bien convenir que je continue de m’y noyer. Sa pente augmente, de plus en plus glissante. Tandis que les foyers de glace fondent de par le globe, la faute en étant au réchauffement généralisé, la banquise qui enserre mes terres intérieures et gèle dans le silence du renoncement toute chose que je pourrais songer à textualiser, à photographier, elle, croît, se densifie, froidit aussi… je me retire de plus en plus loin de ce qui relève du «faire» personnel, m’en détourne avec de plus en plus de facilité, mais persiste néanmoins le besoin de laisser fuiter la pulsion scripturale et, sans «écrire», fût-ce avec COD, comme en témoignent ces Nykhtées désertées, je la satisfais en me répandant à la moindre occasion: moi qui hais les «forums» je sévis ici ou là à la faveur d’une opinion à donner, je fioriture des messages strictement utilitaires qui ne requièrent aucune élégance de langage (réclamations diverses, accusés de réception d’une commande, demandes d’informations, etc.). Cela ne suffit pas, et je reconnais là le faux-fuyant; je sais, sans pour autant pouvoir agir, que subsiste en moi comme un cri étouffé – un logos chaotique, de plus tout innervé d’images, s’entête à se mouvoir, et se tord sans que se fissure la gangue glaciaire, comme une bouche hurlante s’ouvre grand sans qu’en sorte le moindre son.

C’est une obscure terreur qui me glace et me paralyse de jour en jour davantage malgré que, par tentatives éparses telle celle-ci, je tente de la poser hors de moi en écrivant. Je la sens aux aguets et tâche de la tenir à l’écart grâce aux exigences de mon travail, dans lesquelles je me réfugie comme en un salutaire abri – ce travail qui me voue aux textes des autres, que j’accomplis avec tout le soin dont je me sens capable et pour lequel dit-on j’ai quelque disposition. Étrange refuge en vérité car je n’y suis pas moins qu’ailleurs prémunie contre l’erreur; en outre commettre des fautes – opérer une correction inappropriée, ne pas voir toutes les coquilles, etc. – a des conséquences bien plus graves que n’en aura jamais un ratage concernant l’une ou l’autre de mes petites productions personnelles: non seulement l’œuvre d’un écrivain en est gâtée mais, au-delà d’elle, l’éditeur qui la publie encourt le discrédit pour avoir livré passage à un texte exagérément fautif. Faire simplement mon travail, et simplement parce que je suis, comme la plupart des êtres humains, ouverte aux quatre vents de l’erreur, est donc bien plus risqué que de scripturer dans mon coin ou de griller de la pellicule – ce qui après tout, n’engage que ma fierté minuscule, autrement dit fort peu de chose. C’est pourtant ce travail, où la terreur de me tromper et de faillir m’habite sans répit, m’envahit davantage au fur et à mesure que je l’exerce, que je tends devant moi comme un paravent, quand prendre mon appareil photo ou jeter quelque paragraphe ici me plonge toujours plus profondément dans un vertigineux sentiment d’insécurité comme si, au lieu d’un accomplissement – qu’il soit ou non épanouissant ‒ m’attendait au bout du geste la plus grande vulnérabilité…

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Publié par Yza - dans Apartés
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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 14:19
Dispersion?

Ô ne pas laisser mourir octobre qui n’en a plus que pour quelques heures à habiter les jours – non, ne pas laisser ce mois rendre ses derniers souffles sans venir au moins une fois déposer une empreinte ici…et tâcher, ce faisant, de ne plus être la silhouette évanescente disparaissant lentement dans la brume du temps courant, la mangeant à demi tandis qu'elle s'éloigne, à quoi je me sens réduite. Car malgré le silence et l'absentification toujours plus grande de ces terres, une part de moi persiste dans sa conviction que mon existence ne peut avoir sa pleine densité sans trace nykthéenne.

Mais j'ai été lasse de ne plus mettre à l'ancre, ici, que des introspections externalisées – autant de développements bourbeux dont j'attendais qu'ils dissipent ma mélancolie en se chargeant du malaise que je souhaitais jeter hors de moi et, de la sorte, m’éclairent. Ce ne sont in fine que pensées tortueuses ne menant pas bien loin.

Je me suis très souvent interrogée, et arrêtée sous forme de questions sans réponse qui vaille, sur le rapport des mots avec ce qu'ils prétendent désigner, sur ce qui se conserve du réel dans un texte, une image... pour ne cerner de ces derniers que les impuissances et les boiteries. Et, ne regardant que les failles, je m'échine à justifier, bien commodément, les fléchissements de ma volonté et les faiblesses qui fissurent le moindre de mes élans vers quelque "faire".

Que ces lignes soient une dalle posée sur la tombe de mes plaintes.

Et qu'à la Toussaint toute prochaine j'y vienne apporter de définitives chrysanthèmes.

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Publié par Yza - dans Apartés
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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 10:05

Il arrive souvent que, d'un instant, d'un très bref instant, naissent des sensations non pas nombreuses mais proliférantes, que l'on sent immédiatement, en même temps qu'elles sont éprouvées, s'agiter et se transformer, comme des particules inertes soudain exposées à quelque catalyseur changent d'état... C'est une expérience curieuse, et qui ne cesse de me fasciner, que de sentir en soi la dynamique de ces proliférations tandis qu’elles se produisent et en même temps d'avoir conscience de la façon dont elles deviennent mouvements, leurs engendrements et successions coulés en une même continuité – c’est être à la fois dans un ressenti physique engageant tout le corps et dans l’intellection affûtée des transmutations psychiques en train de s'opérer; de multiples instances intérieures sont à l’œuvre pendant qu'une autre, se déshadérant de toutes et n’étant plus partie prenante du processus, perçoit cette simultanéité multistratifée dans sa globalité et dans la ciselure de ses détails distinctifs.
Et voilà scellé en une seule entité l'être perceptif tout entier.


Ce matin, pendant que je courais, un regard posé sur le lac le temps de deux ou trois foulées allègres ‒ autant dire une petite pincée de secondes, une durée propre aux entraperçus, aux saillances-éclairs – fut de ces «sensations proliférantes». Je l’ai senti, dans son éphémérité, s’organiser en une succession de fulgurances avant de se dilater aux dimensions de la contemplation, là où le visuel s'évase jusqu'aux abîmes de la méditation. Alors même que je continuais de courir et d’accueillir de nouvelles sensations dont j’avais pleinement conscience, un discours s’écrivait, brut, fragmentaire, mais je me disais aussi que sa cohérence se gagnerait aisément et qu’en passant le cap du «faire» je rendrais compte de toute cette agitation intérieure. L’instant visuel et son habit de logos se sont donc prolongés au gré d'un lent travail de ressassements, d'esquisses et de repentirs puis, enfin, advint une matière textuelle* à peu près solide…


Parvenue au sommet d’une légère éminence, je pouvais voir en surplomb la vaste étendue liquide dont la surface frémissait sous l’haleine fraîche d’un vent vif. Sa surface réfléchissait à saturation l’azur plein d’un ciel sans nuages, oblitérant ainsi la teinte ordinaire des eaux, glauques de vase et de boue. Ourlé en ses bords, tel un œil grand ouvert de cils épais, des masses confuses que dessinaient les reflets brouillés des arbres et des fourrés se pressant le long des rives, le lac instilla en moi un sentiment délectable qui aussitôt se traduisit par les termes de «solitude radieuse», immédiatement supplantés par «paix immaculée». Curieusement, aux mots vite nés succéda l'idée qu'une photo serait à prendre mais cette idée mourut d'elle-même: je savais que ce sentiment délectable, et si singulier, s'originait davantage dans la rumeur dont le vent m'emplissait l'ouïe au point de ouater les autres bruits jusqu'à générer une petite ivresse, dans la merveilleuse sensation de légèreté que me faisait éprouver une foulée fluide, dans la vague euphorie que procure toujours l'hyperventilation lors d'un effort... autant d'éléments que jamais la photographie ne captera qui ne peut sauver de l'effacement que le visuel.


* La «matière textuelle» est autre chose que «le texte» ‒ lui est superficiel, ne désigne que la surface constituée par les mots organisés en phrases; elle est cette surface augmentée de tout ce qui nourrit le vouloir-dire-par-écrit et l’innerve: sensations, pensées, sentiments, souvenirs, projections imaginaires… Sommets et vals ombreux que font affleurer les diverses ressources de la langue d’expression. La «matière textuelle» taillée à facette devient «littérature».
La «matière textuelle» est de l’écrivant, la «littérature» de l’écrivain.
Et le «texte», de tout scripteur.

PS
Pour être satisfait d'une photographie, ne pas attendre du geste photographique autre chose que ce qu'il peut produire et dont atteste l'étymologie du mot "photographie": une "écriture avec la lumière". Donc: renoncer à photographier quand on devine que son intention est motivée par autre chose que les incidences de la lumière sur les choses ‒ par exemple une émotion olfactive, ou auditive, tout aussi efficaces que la lumière pour sculpter le visage du monde.
Pour être satisfait d'un texte, ne pas attendre de lui qu'il restitue mimétiquement les choses qu'on a voulu capter quand l'écriture ne peut être, de celles-ci, qu'une représentation ‒ représentation purement ustensilaire la plupart du temps mais s'élevant au rang d’œuvre d'art quand le texte est littéraire. Il n'est plus lors question de représentation: l'évocation règne, un autre territoire se déploie sous le pas des mots tissés par l'écrivain qui, par sa radicale altérité même, s'approchera davantage des choses et en préservera l'essentiel mieux que n'importe quelle discursivité mimétique.

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26 septembre 2015 6 26 /09 /septembre /2015 17:23
Mauvais calcul

Procrastinations: lâchetés quotidiennes, petites ou grandes, et chaque jour reconduites. La dérobade du moment est repoussée d’un écart de pensée au lendemain et, ce lendemain devenu jour d’hui, à nouveau rejetée au demain qui viendra. Celui-ci venu à terme, le prochain demain est là pour accueillir, nid douillet, la chose derechef évitée, tout nimbé de la lumière que ne manque pas d’avoir ce qui est à venir puisque, drapé des plis de l’inconnaissable, il est aisément paré des splendeurs du «mieux». Ce qui donc est insurmontable au présent sera forcément possible «plus tard», et accompli; cette conviction bien ancrée, le corps entier est comme allégé, délié, allègre… il va de l’avant.
Oui, demain! demain!
Demain = cras en latin, mais crasse en français: de procrastinations en procrastinations, celles-ci fussent-elles mères d’alacrité sitôt qu’on les a eues décrétées, c’est in fine une glu crasseuse qui enduit le cœur, rend tout son poids à ce qui est «à faire» et dont on a cru se débarrasser à si bon compte – le compte de l’illusoire dissimulation sous les flous lumineux du «demain», un compte qui, semble-t-il, n’est pas si bon…

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 14:20
Pour dire. Tâcher de... essayer...

Voici déjà une semaine, le jeudi 17 septembre, je retrouvai Marie-Annick pour une petite virée au vernissage de la Biennale 109 – l’événement, qui réunit cette année 49 peintres et 28 sculpteurs, consacrés et émergents mêlés, en est à sa dix-septième édition ; la Biennale se tient à la galerie de la Cité Internationale des arts, 18 rue de l'Hôtel de Ville à Paris (la galerie est ouverte tous les jours de 12 heures à 19 heures, nocturne le 23 septembre jusqu'à 21 heures). Elle par envie de sentir souffler le vent de l’expression plastique au plus vif de son actualité – démarche naturelle à tout artiste – et avec en tête, à ce que j’ai compris, de vagues intentions de densifier ses réseaux afin de développer quelques projets professionnels dont elle entrevoit les contours. Et moi pour saisir au vol une opportunité de passer un moment en sa compagnie, surtout pour l’entendre évoquer de vive voix l’exposition qu’elle prépare – elle présentera des dernières créations textiles en novembre, à la bibliothèque de la mairie du 7e arrondissement –, les deux stages qu’elle a organisés cet été, le calendrier de ses cours pour l’année qui débute…

Nous avons finalement passé assez peu de temps dans les salles – il y avait foule, mais de toute manière, contempler les œuvres comme chacune l’eût mérité était impossible tant il y avait de disparate dans les travaux exposés; j’avais pour ma part l’impression de subir un affreux brouhaha visuel d’où presque rien n’émergeait – et sommes allées poursuivre notre conversation autour d'une table d'un merveilleux salon de thé du Marais, L’Ébouillanté (où je n'étais jamais entrée mais que je connaissais bien de vue pour avoir souvent médité en longeant sa devanture à quelque photographie à prendre, jamais prise, évidemment!).

Je suis assise face à la fenêtre. À travers la vitre, je vois la lumière changer, s'aiguiser d'abord au fur et à mesure que le vent disperse les nuages jusqu'à en débarrasser complètement le ciel puis lentement décliner tandis que l'heure avance. Je suis pleinement dans l'échange mais, en même temps, une petite part de moi reste rivée aux mutations de la lumière. Étrange posture flottante; c'est une «impression du soir» singulière qui est venue se nouer avec une flottaison analogue, antérieure de quelques jours, éprouvée pareillement au crépuscule d'une journée tout agitée de turbulences météorologiques [dont je ne puis qu'aujourd'hui, entraînée le long de cette évocation d'une retrouvaille amicale, retrouver la matière textuelle; pure reconstruction a posteriori, évidemment: presque rien de tout cela n'a déferlé à L’Ébouillanté! Là-bas j'étais bien ancrée dans la conversation; ici, et maintenant, je remaille, je rattrape au vol et file ailleurs à grandes enjambées]. J'avais alors été frappée du contraste entre le mol amuissement de la lumière au début de la soirée, qui allonge loin les ombres jusqu'à leur point de quasi-dissolution, et la brillance aigüe, métallique, que prend le soleil, même près de disparaître à l’horizon, lorsque le ciel bleuit soudain après avoir été épuré par la bourrasque d’engorgements plombés non encore dissipés,mais assez proches pour créer dans les hauteurs d’énigmatiques réfractions dont les jeux cachés se répercutent de tous côtés, faisant saillir çà et là des reliefs inédits. Des mots avaient alors jailli que je couche là car je ne puis m'empêcher de les tenir pour une trace à conserver et, avec elle, le fil de pensées qui s'est alors dévidé...

L’heure est douce où les ombres flanchent, tandis que la lumière fléchit et s’incurve vers la nuit. Douce et longue comme l’haleine d’une brise – ou l’effleurement d’une fourrure de chat venant se frotter à la peau nue du bras abandonné au bord du sofa quand la vigilance elle aussi s’estompe et se mue en demi-sommeil.
Subtils entre-deux, tout flotte – et la conscience se dilate jusqu’à prendre les dimensions du cosmos dont le propre est justement de n’avoir pas de dimensions sinon celles, étriquées, que lui assignent les syllabes où prétend l’enfermer le logos.


Logos pis-aller, qui toujours échouera à dire puisque, pour «dire juste» – non pas même un instant dans sa globalité, l’éphémère infinitésimalité de chacun ayant l’indicible infinité de l’univers, mais à peine une fraction d’instant, en l’espèce une sensation, un sentiment, une idée, une «chose»… – il faudrait ne recourir à aucun signe puisqu’un signe cerne, ceint, et donc limite mais alors sans signe il n’y a rien – aporie indépassable.
À me questionner ainsi sur les rapports du logos et des choses, du dit et du «à dire», je ne «dis» plus, ni en écriture ni en photographie – puisque ce sont là les deux modes par lesquels j’ai choisi de tenter de «dire» – je ne «fais» plus… Et le questionnement de participer d’une stratégie d’évitement consciencieusement élaborée à coups de justifications diverses, au lieu d’être point d’appui sur quoi me tenir pour se sortir de l’ensablement.

Cependant ils sont qui dansent, virevoltent comme des insectes rendus fous la nuit par une lueur brusquement allumée: des mots, des bouts de phrase voire de longs paragraphes aux belles articulations logiques engendrés par une pensée en alerte mais auxquels il manque ce je-ne-sais-quoi qu’exigerait leur fixation écrite et sans quoi ils s’affaissent minables dès que je commence à les saisir – d’où leur suppression immédiate (touche del. enfoncée, feuille de papier froissée et jetée à la corbeille). Pfuittt… évanouis, mais pensés si fort que souvent, quand à nouveau ils me reviennent en tête, je me demande s’ils ont été songés seulement, ou bien griffonnés puis jetés, peut-être quasi achevés voire dûment écrits quelque part (mais où?).

J’ai pourtant l’écriture modeste, et ne vise que celle avec complément – écrire «des articles», «des chroniques», parfois «de petites errances» ou «des apartés», «des brèves d’un jour» qui font de petits pas de côté mais rien qui éloigne trop de la banale textualisation, laquelle est à la portée de quiconque maîtrise convenablement sa langue d’expression, ce qui, je crois, est mon cas. Quant à l’écriture absolue, celle qui ne souffre aucun complément et tient tout entière dans le procès exprimé par le verbe «écrire», elle est l’apanage des seuls écrivains, ceux-là qui par la grâce de leur talent savent faire d’un tissu de signes une pièce de littérature – qui est autre chose que «du texte»…

Le questionnement, toujours. Qui maintient au seuil du faire. Une attitude que je partage avec Marie-Annick d'ailleurs: «Je suis davantage dans la réflexion que dans l’action», me dit-elle tandis que, la soirée avançant, nous quittions le salon de thé. Une phrase que je pourrais, sans rien y changer, reprendre à mon compte bien que ses interrogations, et les actes qu’elle retient, soient différents des miens, la problématique de fond demeure.


Le «passage à l’acte» – prendre une photo, écrire un texte, dessiner, peindre… – doit receler bien des périls pour qu’à ce point nous nous cantonnions au seuil, et refusions d’aller jusqu’à la concrétisation d’une intention, d’une projection imaginaire quelle qu’elle soit. Je ne crois pas que ce soit la seule crainte d’échouer qui retienne à l’aube même de ses prémices le geste opératif – je veux dire la peur d’obtenir par son faire quelque chose qui soit si éloigné de l’objet imaginé qu’il nous renvoie une image de nous marquée si profondément au sceau de l’impuissance qu’elle soit vécue comme une insupportable dévalorisation. Si insupportable qu’il faille à tout prix éviter de la ressentir. Non, je pense qu’il y a, tapi dans la ténèbre de l’insu et de l’inconnaissable, autre chose de pire que cette dévalorisation encourue. Écrire tout cela ne permet certes pas d’identifier ce «pire» – car, bien que passant pour cette fois «à l’acte», je n’en cerne pas mieux celui-ci, monstre sans forme et sans nom qui lui fût propre dont je n’éprouve que l’insistante présence ‒ mais, écrivant, je donne matière à la question, je la pose hors de moi, j’en fais un objet tangible qui ampute un peu de sa folle substance limbique ce chaos pensé qui enfle et désenfle selon les instants, respire/expire – se meut comme ces matières en travail perpétuel sous la croûte terrestre, nous signalant leurs sautes d’humeur sans qu’on les voie à l’œuvre… Poser ainsi hors de moi, sous forme de texte, ou de photo, quelque chose de moi ne relève pas du souci narcissique; cette dépose est une adresse à autrui, un objet tendu dont il peut s'emparer et relier à sa propre expérience. C'est un fil qui se tisse, un de ces fils par lesquels je tiens au monde, par lequel je puis me sentir vivante.

Un fil vital donc. Alors le péril doit être là en cas de ratage: se sentir mourir. Un peu, beaucoup... Mais ne meurt-on pas autant à ne jamais franchir aucun seuil?

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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 08:24
Protocoles de défense

Mardi 8 septembre

Hier, venant à peine de rendre, au jour dit, un paquet d'épreuves dont la relecture m'avait beaucoup accaparée, et rêvant déjà que j'allais profiter du bref temps de relâche qui me séparait de l'étape suivante de cette mission pour achever enfin de rédiger ces articles en souffrance depuis la fin du festival de Sarlat, voilà que l’on me confiait à l'improviste un nouveau paquet d'épreuves, certes moins conséquent que le précédent mais urgentissime. Ainsi donc se trouvait mort-né ce "temps de relâche" sur lequel je comptais, et avec lui ce projet d’écriture que j’envisageais pourtant avec ce surcroît de détermination que me procure toujours l’achèvement en temps et heure de toute tâche et dont je tire la quasi certitude, anticipée, que j’arriverai à ces fins annoncées. Las… ce ne sera manifestement pas pour cette fois. J’en étais profondément déçue, et colère. Fort colère en effet que de me sentir derechef soumise à pression, et prête à suffoquer, comme privée d’espace…

D’ordinaire, lorsque je suis confrontée à de fortes contraintes qui me coupent le souffle, j’adopte dans l’urgence des mesures de défense sommaires dont j'espère qu'elles feront office de barrière, qu’elles maintiendront entre mes aspirations et les obligations qui m’échoient un espace minimal salutaire où je puisse respirer… Par exemple musarder de-ci, de-là, sans but. Mais en général, je m’abandonne aux emplettes inutiles, libératoires justement parce que les choses achetées, par musardise et sans compulsion, sont parfaitement étrangères à toute nécessité. Au premier rang de ces superfluités, des livres... alors même que mes bibliothèques regorgent d’ouvrages inlus, la plupart d’entre eux ayant été acquis en de semblables circonstances. Hier donc, amèrement dépitée d’avoir été dépossédée d’une pause avant d’avoir pu jouir de ses seules prémices, je passai devant la librairie Delamain et ces "bacs des beaux jours" qui, jusqu'au couchant de septembre, font à la boutique une extension sur rue offrant à la curiosité des passants quantité de livres, neufs ou de seconde main, que l'on peut à sa guise feuilleter, prendre, reposer... ou emporter jusqu'à la caisse. Irrésistible! je me suis arrêtée, ai commencé à déplacer les volumes, en dégageant un, puis un autre… Significativement, le livre qui arrêta mon regard et, derrière lui, ma main, avait pour titre... Antidotes. Pour être honnête, il me faut avouer que ce n'est pas d'abord ce mot qui m'attira mais le nom de l'auteur, Eugène Ionesco: instantanément j'ai imaginé que, par le truchement de cet achat inopiné – mais sans savoir encore par quelle tortueuse acrobatie j'y parviendrais ‒ j'allais pouvoir remailler l'article que j'avais commencé en juillet, après avoir vu à Sarlat La Leçon.

Certes, j’avais vraiment besoin d’un antidote à cet envahissement dont je me sentais prisonnière. Mais à bien y réfléchir, étais-je si dépitée, si amère que cela? N’étais-je pas soulagée de demeurer sous pression? Car cela donne sous les pieds un sol bien ferme, et une direction tout indiquée: il n’y a aucune question à se poser sur le lieu à atteindre, ni sur le chemin à prendre – les délais impartis le balisent, sans laisser de place aux tergiversations. C’est un carcan, mais le carcan rassure! je sais où je dois aller, comment je dois y aller, et quand je dois arriver. Au lieu que, livrée à mes propres projets, je suis incapable de m’assigner des guides aussi rigides, et il faut de la rigidité – ou de l’assurance quand on a assez de force d’âme pour construire dans l’improvisation ‒ pour avancer. Sans ces guides, ma détermination a tôt fait de fléchir ; c’est alors une sourde angoisse qui très vite tourne à la torpeur, à un ploiement général que je comparerais volontiers à un engourdissement ouaté où s’abîment désirs et projets comme navires en Bermudes. Qu’y aurait-il donc de si terrible à les mener à bien pour que je les sabote aussi consciencieusement à force de les maintenir dans les limbes? Je ne sais toujours pas répondre. L’inconfort triste dans lequel ces renoncements me drapent, pour pénible qu’il soit à éprouver, doit l’être moins que… que quoi? et me voilà revenue à l’incompréhension évoquée dans la phrase précédente. L’incompréhension: peut-être est-ce elle, la source véritable de mon angoisse, ces questions sans réponse… car je ne crois pas qu’il y ait plus insupportable à la pensée humaine que les points d’interrogation persistants. Ce sont des trous noirs, des gouffres abyssaux. Mais en même temps la sève qui irrigue le mouvement pensant des hommes...

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Publié par Yza - dans Apartés
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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 11:44
D'une certaine nudité - ou superficialité

Il y a , pour moi, deux façon d’aller au théâtre: la «manière nue», consistant à assister à une représentation en ne sachant rien autre de l’œuvre jouée que ce qu’en dit le programme – éventuellement étoffé de ce qu'exposent un dossier de presse, une note d’intention du metteur en scène (ou de l’auteur lorsque les deux se confondent), le site web de la compagnie –, et l’autre, en un bien moins simple appareil – celle-là même que je conçois de moins en moins de ne pas adopter – et déclinant plusieurs degrés de vêture, allant de la simple lecture du texte, théâtral ou non, porté à la scène jusqu’à l'exploration à l’entour de celui-ci de documents divers, touchant au contexte historique, à l'auteur... en passant par la lecture du roman d'origine et de son adaptation quand le spectacle est issu d’un texte dramatique écrit d'après une œuvre romanesque – comme l'est Voyages avec ma tante, pièce que Giles Havergal a écrite, en anglais, à partir du roman éponyme de Graham Greene (pour ne mentionner, à titre d'exemple, que ce spectacle vu à Sarlat cet été, auquel je n'ajouterai pas La Vénus à la fourrure puisque la pièce de David Ives n'est pas une adaptation du roman de Sacher-Masoch).

La «manière nue» reste synonyme d'une certaine superficialité, comme si elle ne permettait de voir que l'ombre portée d'un objet théâtral, la projection fragile et seulement en surface du travail en profondeur qu'ont fait en amont de la représentation metteur en scène et comédiens. Comment en effet dépasser la posture pour le moins rudimentaire du jugement affectif – j'aime / je n'aime pas, toutes les nuances jouant entre ces eux pôles comprises – si l'on n'a pas au moins lu le texte représenté? Mais lire le texte dans le silence de l'intime tête-à-tête a aussi l'inconvénient de verrouiller l'esprit sur cette "idiolecture" et, peut-être alors, d'empêcher de bien entendre celle qu'en proposeront les artistes? D'autant que l'on peut très bien, et de cela j'ai souvent fait l'expérience, être très profondément atteint par un spectacle de théâtre en allant au-devant de lui l'esprit et le cœur nus, dépourvu de toute connaissance préalable et en étant simplement grand ouvert à ce qui advient.

Ainsi faudrait-il idéalement pouvoir aller au théâtre en ayant cette nudité intérieure qui laisse transparent à l'avènement, tout en portant les habits de savoir sous lesquels l'âme se réchauffe et grandit de toujours apprendre davantage, grâce à quoi toute chose perçue prend une épaisseur, une densité dont la seule conscience procure une immense joie... Ou alors savoir se dépouiller à temps de son vêtement d'érudition quand on en possède un, le ranger de côté, pour ne s'en recouvrir qu'après s'être laissé traverser – et sans doute est-ce là l'attitude la plus juste, celle des "grands" spectateurs de théâtre ("grands" employé au sens d' "éminents" car je crois qu'il y a de "grands" spectateurs comme il y a de "grands" artistes; ce sont les "rencontres de Plamon" qui me soufflent cette idée, pour m'avoir toutes confrontée à une fascinante diversité d'interventions parmi le public présent...)

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Publié par Yza - dans Apartés
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11 août 2015 2 11 /08 /août /2015 15:01
Les Cavaliers - propos d'artistes

Les Cavaliers, roman épique et lyrique devenu au théâtre un spectacle envoûtant, a amené à Plamon le matin de la représentation Éric Bouvron, le metteur en scène, et Grégori Baquet, l'un des quatre interprètes puis, le lendemain, aux côtés d'Éric Bouvron, Maïa Gueritte et Khalid K. Suivent des transcriptions établies d'après les échanges enregistrés les 30 et 31 juillet lors des rencontres matinales...

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GENÈSE DU SPECTACLE
Comme point-origine, un livre reçu en cadeau qui a tout de suite flatté chez Éric Bouvron son inclination à voyager. D'une grande curiosité pour toutes les cultures ‒ qui lui vient peut-être d'un polyculturalisme biographique: de père français, de mère grecque, il a grandi en Afrique du Sud et a parlé anglais avant de s’initier au français ‒, il chausse aussi souvent qu'il le peut des «semelles de vent» et glisse dans ses spectacles les plus précieuses chamarrures qu'il ramène de ses pérégrinations...

Éric Bouvron:
Pour avoir grandi en Afrique du Sud, j’ai toujours été fasciné par les voyages, les rencontres avec les peuples: j’aime vivre des choses humainement et ensuite les transmettre en racontant des histoires. D’où l’idée de créer des spectacles autour d’autres cultures que la mienne, par exemple celle des Bushmen, ou des Inuits. Pour ces créations, je me suis rendu auprès de ces gens pour m’imprégner de leurs coutumes, de leur langue, de leur religion, etc. Ainsi, quand il s’agit de transmettre au spectateur quelque chose de ces peuples je sais de quoi je parle. Quand je suis revenu de chez les Inuits, Thibaut – mon producteur qui est aussi un ami – m’a demandé où je comptais aller. J’ai répondu «là où personne n’oserait aller», et à cette époque on ne parlait que de l’Afghanistan. Alors je me suis dit que j’allais me rendre en Afghanistan et écrire une histoire autour de ce pays. Mais j’ai l’habitude d’écrire des choses plutôt comiques, et je me demandais bien comment j’allais pouvoir écrire quelque chose de comique à propos de l’Afghanistan… puis Thibaut m’a offert Les Cavaliers dont il m’a dit que c’était son livre préféré. Je ne savais pas qui était Joseph Kessel, de plus le français n’est pas ma langue maternelle, mais je me suis plongé dans ce livre et tout ce que je découvrais me touchait beaucoup. Alors j’ai pensé que c’était cette histoire-là que j’allais raconter. Sans savoir vraiment où j’allais… et si j’avais eu la moindre idée de la difficulté, jamais je ne me serais lancé là-dedans – je peux dire que c’est grâce à ma naïveté que je suis allé au bout de ce projet. Comme j’avais besoin de voyager, on a décidé, avec Grégori, d’aller en Afghanistan. Or, le pays dont parle Kessel – l’Afghanistan des années cinquante-soixante – est un pays qui n’existe plus. Alors nous sommes allés en Ouzbékistan, qui est juste à côté, et dont les coutumes, les usages, sont proches de ce qu’ils étaient en Afghanistan au temps où Kessel l’évoque. Nous avons séjourné là-bas, dans les steppes, pour nous imprégner de toutes ces couleurs qu’on a ramenées avec nous afin de nourrir le spectacle.

Grégori Baquet:
L’aventure a démarré il y a trois, quatre ans, en Avignon – Éric jouait un seul en scène, moi aussi… nous nous sommes appréciés mutuellement et nous avons pensé que ce serait bien de travailler ensemble. Éric était justement en train d’écrire quelque chose à propos d’un roman que lui avait fait découvrir celui qui allait être notre futur producteur, qui était Les Cavaliers. À l’époque il avait jeté sur le papier une trentaine de lignes, il me les a fait lire, et nous avons décidé de continuer… Éric a donc poursuivi ce qu’il avait commencé, et ça a donné une adaptation remarquable surtout de la part de quelqu’un dont le français n’est pas la langue maternelle. Ça a d’abord été un spectacle à deux comédiens, puis on est passé à une version à sept et, en définitive, au cours du travail, on s’est retrouvés à trois, puis à quatre, et c’est cette version à quatre que nous vous présentons. C’est le roman qui nous a indiqué cette voie – un roman de quelque six cents pages dont nous avons fait un spectacle d’une heure et demie…

*************************************************************

KHALID K., PLASTICIEN DES SONS

Avant d’assister à la représentation des Cavaliers, je ne savais rien de Khalid K. en dehors de l’admiration que lui témoignaient ceux qui le connaissaient. Aux Enfeus, je découvris de fabuleux modelages sonores que je n’imaginais pas pouvoir être produits en dehors d’un studio et que je voyais là créés sur scène, dans le temps de la représentation. J’écris à dessein «voyais» car Khalid K. joue ses créations sonores comme un personnage du drame et sa gestuelle, ses postures interagissent constamment avec le jeu des trois autres comédiens. Depuis les chants jusqu’aux plus infimes bruitages, que les sons soient conservés dans la simplicité de leur première émission ou bien brodés d’échos, longuement prolongés, dupliqués, modulés, distordus… Khalid K. fabrique en direct, sur le plateau, au fur et à mesure que coule l'histoire, l’univers sonore dans son entier..
Le lendemain, à Plamon, il évoqua son parcours dans une sorte d’élan calme, d’une voix fluente, sereine et libre, dont on aurait pu dire qu’elle rayonnait… Comme lui d’ailleurs, de toute sa présence. Il se montra aussi d’une grande générosité artistique: venu avec le mi
cro et la télécommande aux 60 fonctions dont il s’était servi pendant le spectacle, il les raccorda à un ordinateur, qu’il brancha aux baffles équipant la petite salle, procéda enfin à quelques réglages avant que soit donné le signal d’ouverture de la rencontre. Tout le temps qu’il parla, il ponctua ses propos de jeux vocaux qu’il étoffa de modulations électroniques puis, quand les échanges s’engagèrent avec les spectateurs, il continua du jouer avec les sons de manière impromptue: cédant de temps à autre son micro – mais pas sa télécommande ‒, il fit naître à tout moment, au prix de discrets ajustements, des sonorités étranges, ourlant soudain une réplique d’échos perpétués jusqu’à l’effacement ou bien dupliquant longuement un simple mot capté au hasard – «bonjour… bonjour… bonjour…». L’on acheva de prendre la mesure de cette générosité quand, à la fin de la rencontre, il nous offrit un magnifique solo vocal, un morceau d'opéra improvisé de presque trois minutes…

Khalid K.:
Pendant le spectacle, l’univers sonore c’est juste ça: un micro, une télécommande, et un ordinateur ultrasophistiqué équipé d’un logiciel lui aussi sophistiqué et avec lequel je travaille depuis très longtemps. J’ai dit aux techniciens de brancher les machines mais qu’ensuite ils n’auraient plus rien à faire: je suis ma propre régie son! Quand j’étais plus jeune, j’étais très timide, un peu autiste, et je me baladais toujours avec des écouteurs, des enregistreurs, je captais tous les bruits qui m’entouraient – avant même de travailler la voix j’ai utilisé des machines. J’ai d’abord été électricien de théâtre: j’ai donc côtoyé beaucoup de comédiens, de metteurs en scène, assisté à de très nombreuses répétitions, et ce monde du spectacle me fascinait, en particulier les acteurs: je ne comprenais pas comment ils pouvaient être «bien» dans des situations impossibles, pleurer sur scène, etc. Alors que je moi je sentais des milliards de choses à exprimer mais ça restait bloqué à l’intérieur – j’avais toujours mal à la gorge, des migraines… et j’imaginais qu’à travers le théâtre, il y aurait peut-être une solution à ce besoin de dire. J’ai commencé à faire des bandes son pour des compagnies de théâtre, je me suis rapproché des acteurs – je demandais aux metteurs en scène de rester avec les comédiens lors des séances de training, et cela m’a amené dans des situations où il fallait raconter des histoires. Et moi, en tant que musicien-technicien, j’étais complètement tétanisé. J’ai quand même réussi à passer le cap, à faire des exercices de mémoire sensorielle, d’expression des émotions – la tristesse, la joie… alors qu’auparavant, je ne parvenais à montrer aucune émotion, c’était comme une ligne continue – extérieurement, j’étais linéaire, ni triste, ni joyeux… mais à l’intérieur il se passait beaucoup de choses. Au travers de toutes ces expériences j’ai réussi à libérer ma respiration, ma voix… À partir de ce moment-là j’ai rangé toutes mes machines, et pendant des années j’ai juste travaillé la voix. Dans tous les sens possibles et imaginables, sans limites puisque je n’avais pas de professeur, ni de règles – c’étaient juste des fantasmes d’expression. Une fois atteint un niveau vocal complètement délirant, j’ai ressorti mes machines. Et maintenant ça fait quinze ans que je travaille avec des machines. Maintenant, je me produis seul sur scène, où je suis parvenu à me créer un espace de liberté. J'ai commencé à faire des premières parties, avec Manu Dibango, ou Le Quatuor... C'était de l’improvisation et souvent, cinq minutes avant de monter sur scène je ne savais pas du tout ce que j’allais faire. La seule contrainte que j’avais était d’être présent. Quand Éric m'a vu faire de la musique en totale liberté, il s'est dit que réunir cet univers musical et une pièce de théâtre, ça pourrait donner quelque chose d'extraordinaire... Pour Les Cavaliers, j'ai proposé juste ça: être présent, et improviser. On a commencé par de l’improvisation et de séance en séance les improvisations se sont fixées. Sur la fabrication d’un spectacle comme celui-ci, c’est plutôt la sensation qui imprime des couleurs – je préfère parler de «couleurs» – et au fil des répétitions, les couleurs, les thèmes, s'installent. Pour les chants, ce sont des modes vocaux, donc qui correspondent à des états de corps constants mais les phrases elles-mêmes sont improvisées.
Éric Bouvron:
Ici, le roi, c’est Joseph Kessel. On essaie juste de raconter l’histoire qu’il a écrite et le travail des comédiens, les lumières, les costumes, etc. sont juste là pour la raconter au mieux. Le rôle de Khalid, dans cette création, c’est d’amener des «couleurs» comme il dit, d’aller encore plus loin que le texte dans l’évocation des situations de l’histoire. On essaie d’utiliser le moins d'effets possible; ce sont les artistes qui sont un peu tout – le décor, etc. J'ai dit à Khalid: «Je ne veux pas du tout que tu sois un musicien dans un coin qui crée une ambiance, je voudrais que tu sois l’extension du jeu et de l’émotion.» Par exemple, quand on coupe la jambe d’Ouroz, il hurle et ça se transforme en chant derrière, à la limite du chant lyrique et ça permet que l’émotion du spectateur se prolonge au-delà du moment de l’amputation. Pour moi, il fallait que Khalid ait l’entière liberté de se déplacer dans l’espace, je le voyais comme un coryphée: il est partout, et nulle part. Il est libre de se déplacer et peu à peu au fil des répétitions, son jeu s’est fixé. Khalid n’est pas un comédien à qui on donne des directives, c’est un artiste qu’il faut laisser libre dans le vent et c’est comme ça qu’il a ce jeu naturel, organique.

[question d'un spectateur:]
Quand vous chantez, quand vous reproduisez l'appel du muezzin, en quelle lang
ue est-ce?
Khalid K.:
Comme je vous le disais tout à l’heure, j’ai longtemps été dans un mutisme quasi autistique; j’avais énormément de mal à m’exprimer et du coup j’écoutais beaucoup la radio, tous les chants du monde, et pour me libérer j’ai commencé à imiter les sons des langues, juste les sons, sans chercher à reproduire des mots. En écoutant toutes ces langues, j’entendais autre chose que ce qui est compréhensible: la vibration du corps, l’émotion… l’information, dans le langage des êtres, elle n’est faite que de ça, et sans comprendre la langue, on entend ce langage du corps. Peu importe la langue, ce qui compte c’est l’attitude, la justesse sonore par rapport à un état émotionnel et à ce qu’une langue étrangère peut donner à entendre. Dans Les Cavaliers, le chant du muezzin c’est un jeu phonétique et musical, une suite de vocalises fondées sur des sonorités qui ne correspondent à aucun mot, mais ce n’est pas de la caricature. En fait de langue, je n’en parle qu’une seule, c’est le français – un peu l’anglais… Mais ce qui me passionne véritablement, c’est la multiplicité des modes d’expression des êtres humains.

[question d'un spectateur:]
Les pulsations qu’on entend au début, avant que le spectacle commence, qu’on retrouve à la fin, et qui ne reproduisent pas le rythme cardiaque ont-elles une signification par
ticulière?

Khalid K.:
Il a été assez vite question de créer un climat pour l’entrée du public. J'ai essayé quelque chose de tranquille, simplement un état… Et c’est venu comme ça… Comme ces pulsations sont une couleur qui revient plus tard pour l'entrée d'un personnage, on les a gardées. J’aime bien créer des ambiances pour changer l’espace – par exemple si je fais ça [à l’appui de ses explications, Khalid lance quelques claquements de langue qu’il module avec sa télécommande, démultiplie et transforme en échos; tout d’un coup la petite salle de Plamon, pleine à craquer, se met à résonner comme une vaste caverne vide…] tout de suite l'espace est modifié…
Éric Bouvron :
Au théâtre, je pense que les artistes, les organisateurs, doivent prendre le spectateur qui arrive par la main et, à la fin, le conduire vers la sortie aussi par la main. On est dans un lieu rituel, un lieu sacré, où le spectateur doit se sentir prêt à recevoir, et notre rôle d’artiste c’est de donner au spectateur. Dès que vous entrez dans le lieu de représentation, il y a le son, et il y a l’image – on oublie trop souvent combien les sons, les bruits suscitent des images: un son c’est tout de suite magique,d'où son importance au moment de l'accueil, qui est un moment crucial. Je me demande souvent si on peut toujours comprendre tout ce que la musique nous donne, ou si elle nous met juste dans certains états… par exemple, quand je n’arrive pas à dormir, je mets de la musique – du pop, du classique, peu importe, et ça m’apaise… je crois que la musique nous donne des sensations, pas des compréhensions… Ce sont nos expériences dans la vie qui nous donnent la compréhension: le cerveau emmagasine ces informations et les réutilise. Mais il y a une partie de nous qui n’a pas besoin de comprendre, juste de recevoir. Par exemple, quand j'amène un tabouret, et que le spectateur voit un tabouret mais en même temps pense «c’est un cheval», ce n'est pas de l'ordre de la compréhension... Mais c'est une manière, pour moi, de lui rappeler qu'il est au théâtre. Si j’avais un dernier mot à dire, ce qui m’inspire dans ce type de travail, d’utilisation des objets, c'est le comportement des enfants: lorsque j’anime des ateliers dans des écoles, tout ce dont on dispose c’est la table de l’endroit, et les chaises. Et en moins de deux minutes, les gamins les transforment en taxi, en camion, en avion… simplement parce qu’ils y croient. Et c’est ça notre métier, au théâtre: vous faire croire.

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7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 15:39
7 août - un vendredi...

Hier une feuille racornie que le vent avait déposée sur la terrasse et que la lumière tombante du début de soirée grillait des ombres portées de la rambarde, puis Sweetie à demi endormie – celle de mes chattes que je parviens le mieux à photographier – aujourd’hui quelques effets de défaite détritique saisis sur un vieil édicule de béton planté dans un recoin du jardin, vestige des hautes profondeurs de mon enfance, que mon grand-père avait construit pour accueillir d’abord une jeune poule que l’on m’avait offerte quand elle était encore poussin puis ensuite deux lapins de compagnie avant d’être définitivement laissé à l'abandon quand il n’y eut plus chez mes grands-parents, par larges intermittences, que des chats: je renoue avec la prise de vue.
(Et dans un même élan, par cet "aparté", avec l'écriture. Ce matin, avant même d'aller capter mes "effets de défaite détritique", j'avais lâché sur un bout de papier, en guise de coup de pied au cul visant à mettre un terme à un de ces accès de paralysie scripturale qui me torture régulièrement et que je ne surmonte plus qu'au prix de douloureux efforts:
Fi des fissures.
Des bancalités. Des injustesses, des couacs et autres mots dont j'use en dépit de leur sens sémantiquement reconnu parce que abusée par leur musicalité.. Tant pis pour tous ces défauts qui, labourant la face d'une phrase dont je pensais d'abord pouvoir tirer fierté, la réduisent en définitive à un immondice. Je METTRAI un texte en ligne, dût-il avoir l'allure d'un édifice à la
Numérobis.
Dont acte...)

[Retour au propos initial...]
Mais ce n’est encore rien que ces gestes: pour moi la photographie numérique reste… une circonlocution, une manière de tourner autour du «voir photographique» sans me confronter à la prise de vue argentique, la seule à quoi je reconnaisse véritablement de valeur pour signifier ce que j’éprouve la nécessité d’expurger par l’image et qui, pour cela même, devient de plus en plus difficultueuse. Je n’ai pas touché mon appareil depuis plusieurs mois. J’en souffre, mais je redoute tant de ne tirer de lui que d’abominables ratages – qui me feraient souffrir davantage encore! Le numérique me rassure: obtenant assez facilement des images qui me satisfont, je renoue alors sans douleur avec une expressivité visuelle à laquelle je ne conçois pas de renoncer, sans pour autant m’exposer (!) à de trop blessantes déceptions. Mais, puisque simple «circonlocution», la photographie numérique n’est qu’une solution de facilité dont il faudra bien que je cesse de me contenter si je veux retrouver un tant soit peu d’auto-estime (qui n’est pas un avatar du narcissisme mais un baume minimal sans lequel on perd jusqu’au goût d’agir)…

Sweetie
Sweetie

Sweetie

L’un des plus satisfaisants «effets de défaite détritique» saisis sur le «vieil édicule de béton»…

L’un des plus satisfaisants «effets de défaite détritique» saisis sur le «vieil édicule de béton»…

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Publié par Yza - dans Apartés
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1 août 2015 6 01 /08 /août /2015 14:36

Adapter un roman au théâtre passe pour une gageure mais, après avoir vu, entre autres, Les Travailleurs de la mer adapté par Paul Fructus, L'Or de Cendrars porté à la scène par Xavier Simonin, j'avais acquis la conviction que l'entreprise ne tient nullement de l'impossible défi et qu'il est tout à fait possible de créer un spectacle théâtralement remarquable qui, en même temps, respecte les caractéristiques littéraires d'un grand texte. Reste que Les Cavaliers, tout de même... N’était-ce pas un gant de plomb à relever que de prétendre enserrer dans le cadre confiné d’une scène de théâtre, fût-elle ouverte aux vents comme à Sarlat, et dans un temps moyen de représentation, soit environ deux heures, cette vaste fresque épique? Située en Afghanistan à la fin des années 1950 elle retrace le destin douloureux d’Ouroz, un champion de bouzkachi estropié, défait, trahi, qui doit reconquérir à la fois sa pleine validité, son honneur, sa fierté – et l’estime de son père, le grand Toursène. Un destin âpre, semé de souffrances et d’humiliations, inséparable de celui de Jehol, le Cheval Fou, un étalon de légende à nul autre pareil que Toursène a élevé, dressé, et dont il a décidé qu’il reviendrait à Ouroz s’il remportait le bouzkachi royal organisé à Kaboul. À la difficulté de condenser sans le dénaturer un récit aussi ample – il se déploie sur quelque six cents pages – s’ajoute celle de faire exister théâtralement les beautés littéraires d’une prose à grand souffle, travaillée en rythmes, assonances et allitérations comme de la poésie, s’évasant en brèches lyriques à la faveur de descriptions grandioses et, en même temps, magistralement narrative qui tisse au fil des pages une haute geste.

Autant dire tout de suite que l’adaptation d’Éric Bouvron est une merveille. Malgré des modifications radicales opérées dans la narrativité, les lignes de force du récit sont conservées dans toute leur puissance. Au-delà de la narration admirablement réinventée pour la scène, c’est la littérarité même du texte que l’on retrouve, non seulement préservée mais valorisée. On sent résonner par la bouche des comédiens et à travers leur jeu la dimension épique de l’écriture aussi bien que sa part poétique; leur excellente interprétation baigne dans un environnement sonore hors du commun tandis que l’espace est modelé par des lumières superbes – le spectateur est emmené très loin, en un ailleurs propre au théâtre, bien distinct de l’univers romanesque. À aucun moment ni la mise en scène ni l’interprétation ne m’ont paru tendre vers le moindre réalisme figuratif – on ne quitte pas le terrain de la suggestion onirique. C’est par exemple un tabouret qui figure le cheval – mais il y a, quand un comédien s’empare du tabouret et lui parle comme à un étalon, tout autour dans l’air le claquement des sabots, des hennissements, des ronflements… autant de sons reconnaissables mais non mimétiques. Bien plutôt musicaux, ils sont amenés comme une mélodie dans le paysage sonore par Khalid K. qui les crée en direct, dans l’instant même où ils sont requis. Et tout en voyant un tabouret on perçoit un cheval, on sent le frémissement des muscles sous la peau comme si notre main flattait l’animal, le velours de son regard et l’haleine de ses naseaux posés là sur notre nuque. Quant aux personnages ils adviennent comme dans Le Porteur d’histoires: un changement de costume, parfois limité à l’échange d’un turban contre une calotte, un accessoire saisi – une canne, une cravache – apparié à une nouvelle posture et voilà campé un autre personnage sans que le comédien modifie véritablement sa voix. On reste à la lisière de l’incarnation et de la présentification par narration interposée – on est dans le domaine du «conditionnel ludique», ce temps non grammatical que les enfants utilisent pour repeindre le monde aux couleurs de leurs souhaits: «on ferait comme si on était des pirates…» «on dirait qu’on est sur la lune»...

J’avoue néanmoins avoir un peu frémi dans les premières minutes en entendant le spectacle commencer par une intervention de Mokkhi, le saïs (palefrenier) d’Ouroz qui, dans le roman n’apparaît pas ainsi dès l’incipit et, peu après, en constatant qu’une injonction brève mais essentielle que Guardi Guedj (l’Aïeul de Tout le Monde, un conteur itinérant d’une extrême vieillesse que l’on respecte comme un mage, réputé distiller, outre de merveilleux récits, une irremplaçable sagesse) adresse à Toursène – «Vieillis vite!» –, avait été confiée à un autre personnage. Mais j’ai vite repoussé ces réticences: pour être juste à l’égard du spectacle, je devais l’apprécier pour lui-même, goûter simplement ce qu’il offrait en tant qu’œuvre théâtrale sans me référer aux spécificités du roman. Sitôt mon écoute infléchie, je sentis mes résistances tomber et, peu à peu, ce fut comme une dissolution – j’étais son parmi les sons, photon perdu au cœur des ombres et des couleurs de lumière… le souffle sonore et lumineux qui portait les destinées racontées m’emportait avec elles.

Dans le roman, Guardi Guedj prononce le nom de Jehol, le Cheval Fou, au cours d’une simple conversation avec Toursène et cette seule prononciation par la voix du quasi-mage d’un nom pourtant familier produit sur le Maître des Écuries un effet singulier: Et pour la première fois, le nom du grand bai cerise retentit avec toute la beauté, la plénitude et la signification qu’il avait pour Toursène. Voilà qui m’évoque singulièrement la magie unique du théâtre: la voix, le jeu des comédiens et les apports de la mise en scène me paraissent avoir à l’endroit de la «parole littéraire» le même pouvoir que la voix de Guardi Guedj sur le nom de Jehol – en révéler un sens, une beauté que réduit au silence l’inertie de la page imprimée où les mots, aussi littérairement transfigurés fussent-ils, s’ordonnent et défilent privés de souffle – d’âme…

LES CAVALIERS

D’après le roman éponyme de Joseph Kessel. Adaptation d’Éric Bouvron. Mise en scène : Éric Bouvron et Anne Bourgeois, assistés de Gaëlle Billaut-Danno. Avec : Grégori Baquet, Éric Bouvron, Maïa Gueritte, Khalid K. Costumes : Sarah Colas Création lumières : Stéphane Baquet Durée : 1h30.

Représentation donnée le jeudi 30 juillet au jardin des Enfeus. Le spectacle part en tournée et l’on pourra le voir à Paris en février 2016 au théâtre La Bruyère…

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Publié par Yza - dans Sarlats
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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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