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21 juin 2020 7 21 /06 /juin /2020 18:46

Ce que l’on conçoit bien s’exprime clairement! C’est aussi faux qu’un proverbe. Je suis bien sûr de bien concevoir ce que j’ai à dire et j’ai mille peines à l’exprimer (P.-J. Proudhon, lettre à Ackermann, citée par Sainte-Beuve in P.-J. Proudhon. Sa vie et sa correspondance 1838-1848, Alfred Costes, 1947).

Comment cette phrase pourrait-elle n’avoir point en moi de puissantes résonances quand j’éprouve continument cette difficulté à exprimer ce qui, pensé, m’apparaît limpide mais se brise dès que je tente de l'écrire?

Cette impossibilité à textifier ces mouvements intérieurs, source de bien des tourments et maintes fois évoquée ici - donc en partie exorcisée - est à son comble depuis le 16 mars. Des masses délétères flottent et tournoient bas dans ma tête comme de lents essaims toxiques, bourdonnants et obsessifs, définitivement stagnants: les innombrables réflexions suscitées par cette période haïssable, se développant dans le stimulant désordre de la spontanéité. Mais à force d'entassements vient la suffocation, que je n'ai évitée jusque-là qu'au moyen bien piètre de petits lâchers de mots ici ou là sur un forum, parfois ramassés en paragraphes minables sur des bouts de fichiers éparpillés aux quatre coins du "bureau" de mon PC que je ne me suis toujours pas résolue à passer au broyeur.

Ce persistant échec à dire est sans doute la cause de ce que chaque matin je me réveille avec la sensation d’ouvrir les yeux sur un abîme, comme cramponnée au bastingage d’un navire pris d’errance qui serait près d’y sombrer. Ô ce bizarre vertige dérélictueux avant même que d’avoir risqué un pas dans le vestibule du jour naissant… alors qu’aucun tourment ne me ronge et que la fortune me tient pour l’heure à l’abri des grandes affres – mal incurable, deuil insurmontable, détresse absolue dans quelque domaine. Aujourd'hui j'en suis à éprouver le sentiment aigu d'être comme une ensevelie de Pompéi à qui l’on demanderait, malgré la mort atroce, le corps lithifié et le cumul des siècles, de se lever et de reprendre le cours de sa vie exactement là où le Vésuve l’avait interrompu, sans être le moins du monde entravée par l'indélébile empreinte du trépas. Tomber cette rigidité de pierre comme on tombe la chemise par grande chaleur: telle est désormais ma grande affaire. Un peu de babillage vraqué pour entamer la remontée des abysses…

D'abord, une vieille lie un peu rancie,
ranimée de dessous les cendres...

L’on nous impose depuis des moins des contraintes dont on a vite fait de se dire qu’elles sont délirantes tant elles paraissent excessives en regard de la dangerosité réelle du virus –  pas besoin pour glisser à cette déduction de parcourir les médias alternatifs; il suffit de mettre en regard deux faits: d'un côté des "mesures inédites" qui en effet le sont (et ressemblent d'assez près à l'instauration d'un État policier mais dont on n'aperçoit pas le nom parce que cette instauration se pare du noble motif de "protéger la population"), et de l'autre un virus qui en assez peu de temps a occupé la totalité de l'espace médiatique sans laisser la moindre brèche aux informations ne le concernant pas mais dont, pourtant, il n'a JAMAIS été dit (et ce n'est pas faute de "messages", d'"alertes" et de "nouvelles" au sujet de ce virus dont on a été gavés jusqu'à la nausée) qu'il était "le pire pathogène que le monde ait eu à affronter". Or un pathogène qui n'est pas cela justifie-t-il ces "mesures inédites"? à l'évidence, NON. D'où cette conclusion que la "situation" et les "consignes" qualifiées de "sanitaires"… sont en réalité d'un autre ordre. Et que des intentions ne relevant nullement de la seule "santé publique" rampent sournoisement sous cet arsenal de mesures, de lois et de décrets somme toute fort bien acceptés puisqu'ils sont édictés soi-disant à la seule fin de "protéger". Qui songerait à se rebeller contre une "protection"! La "sécurité"… Quel argument imparable! En son nom on fait accepter n'importe quoi, y compris des choses qui, avant le 16 mars, eussent déclenché des tollés. Mais aujourd'hui pour être "protégé" l'on consent à être assigné à résidence pendant des semaines, à être empêché de voir ses proches ou au contraire de s'échapper d'un foyer où la vie commune est minée par des conflits permanents, à être suivi par des drones de surveillance non parce que l'on s'aventure trop près d'un site dangereux mais parce qu'on arpente un espace fermé à la promenade "pour cause de consignes sanitaires", l'on consent au traçage numérique, au port obligatoire du masque (au point qu'on le porte même quand il n'est pas requis, ou quand  le risque de contagion est nul, par exemple en plein air, à l'écart de la moindre promiscuité, ou encore seul dans sa voiture)… et l'on ne songe plus à s'inquiéter ni de la déshumanisation radicale qui s'accélère, ni d'être précipité, volens nolens, dans le tout-numérique à grands renforts d'impostures (le "virtuel" donné pour substitut à tout quand il n'est qu'un pitoyable pis-aller: une entrevue par tablette interposée en lieu et place d'une visite à un parent malade où l'on aurait pu lui tenir la main, une visioconférence au lieu d'une réunion amicale… et le 21 juin,  une "fête de la musique" version numérique; il fallait oser, et l'on a osé! Ceux qui vont participer à ça et s'en réjouir auront-ils seulement conscience que cette "numérisation" est la négation même de l'esprit festif que l'on prétend entretenir?) Pour en arriver à pareil ploiement d'échine, conséquence de l'état d'hébétude terrifiée dans lequel beaucoup d'entre nous semblent plongés, on a employé les grands moyens...

On nous a assommés (et l’on continue de le faire) d’injonctions, de coercitions; on nous a rendus fous (et l’on continue de le faire tout en prétendant "relâcher la pression") à force de contradictions; on a, des semaines durant, transformé la vie quotidienne en une course d’obstacles - celle de certains tellement bousillée, matériellement et moralement, qu'ils ne s'en relèveront pas ou pas avant longtemps… Un formidable lavage de cerveau s'est ainsi orchestré mais on n’est pas allé jusqu’à répandre planétairement que l’on avait affaire au "pire virus que l’humanité ait connu"? Pourquoi donc le bouchon s’est-il ainsi coincé en amont d'une annonce qu'il aurait été si facile de diffuser et qui eût suffi à vitrifier les populations dans la terreur absolue? Sans doute parce que c'eût été un mensonge, un mensonge trop énorme pour n'être pas aisément dénoncé et qu'un mensonge dénoncé perd toute efficacité.

Trop mentir, ou mentir trop grossièrement, nuit à la cause… alors on a compensé la dangerosité que l'on ne pouvait pas exagérer autant qu'on l'aurait voulu en saturant l'espace d'informations, qui se sont déversées par tombereaux dans tous les médias, tels des déchets largués sans relâche dans un incinérateur dont on ne veut pas voir qu'il déborde. L'abrutissement par submersion: une tactique épatante pour éteindre toute velléité de réflexion. Mais sans doute l'extinction n'était-elles pas suffisamment garantie, des braises pouvaient encore couver. La "communication gouvernementale" s'est donc organisée en cafouillis perpétuel pour désorienter ET submerger, deux précautions valant mieux qu'une. Une posture qu'elle occupe encore, sur ses deux jambes bien campée... et qu'on n'aille surtout pas parler de "maladresses": avec les théories de "communicants" dont s'entoure le personnel politique, il ne fait aucun doute que le moindre bégaiement, la moindre "faute", la moindre "erreur d'appréciation", le moindre "mot malheureux" a été dûment pesé, contre-pesé et repesé avant d'être prononcé. Ainsi n'ont cessé de se succéder au fil des jours annonces contradictoires, "fuites" avant les prises de parole officielles (de telle manière que les polémiques puissent enfler avant même que les décisions soient publiquement proclamées: rien de tel pour saturer un peu plus un espace d'information déjà débordant), discordances répétées et amplifiées... le tout relayé dans l'instant par des médias aux ordres, ayant très vraisemblablement reçu "d'en haut" la consigne de répercuter chaque milli-unité de chaos.

En outre, je suis à peu près convaincue que le gouvernement n'a pas seulement rendu calamiteuse sa communication pour désorienter les esprits mais aussi pour offrir en pâture aux contestataires de quoi contester. Et ça n'a pas raté: l'on s'est jeté par meutes sur ce bel os, allant jusqu'au dépôt de plainte contre L’État. Mais cet os n'est que pure forme… et à le ronger ainsi avec l'acharnement de mâtins affamés, personne ne se préoccupe du fond: on attaque le gouvernement sur les mesures prises, sur leur ampleur, leur chronologie… mais en aucun cas sur la pertinence de ces mesures; or LA question fondamentale dont il faudra bien débattre un jour me paraît être celle-ci: l’envergure des contraintes imposées est-elle réellement proportionnée à la dangerosité du virus?

Question qui ne sera probablement jamais posée, du moins aussi clairement. Mais peu importe au fond: nos volontés sont passées au laminoir, nos désirs avec elles et notre esprit critique; a été broyé - ou est en passe de l'être - ce qui nous fonde humains et nous rend irréductibles à quelque donnée chiffrée que ce soit (NON, je ne suis pas un numéro, ni une statistique, ni une "tranche d'âge", ni un petit bout de pourcentage il y aura TOUJOURS quelque chose qui dépassera de l'équation à quoi on veut me ramener ou de la case dans laquelle on veut me faire entrer: l'âme, peut-être?) Le "monde d'après" dont on nous rebat les oreilles c'est celui de maintenant, nous baignons dedans et nous buvons la tasse à grandes lampées: c'est d'abord l'extension de l'empire de numérique connecté puis la perpétuation du règne sans partage des mots "interdit", "obligatoire", "par décret", "état d'urgence", "sanction". Pas grand-chose à voir avec la jolie bluette (décroissance, solidarité, générosité, respect du prochain, reconnexion harmonieuse avec l'ensemble du vivant - plantes et animaux, progrès des consciences holistiques) que de rares utopistes s'évertuent à chanter, en vain je le crains, mais qu'il serait si bon, si réconfortant de voir advenir. Quelques petites enclaves de-ci de-là témoignent bien de ce que cet "autre monde" est possible mais combien de temps tiendront-elles, combien de temps ces poches de résistance survivront-elles aux assauts répétés des forces de coercition?

Et ensuite, pour ce qui est de la textification... rien autre qu'une rive invisible pour le moment.
Les "à-dire" sont légion, mais combien d'entre eux viendront sinon à texte du moins à phrase... mystère.

 

 

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