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1 janvier 2020 3 01 /01 /janvier /2020 13:12

Force est de constater que ces terres sont en voie de désertification avancée. La faute n‘en est point, comme je l’avance habituellement au sortir d’une phase de silence prolongée, à quelque impuissance à «trouver le mot juste» ou à organiser tant soit peu autour d’un sujet pourtant bien cerné une pensée profuse et brouillonne trop hirsute pour se présenter à l’écrit sans une mise en plis radicale pour laquelle je ne me sens ni assez habile, ni correctement outillée. Ce n’est pas, non plus, que cette «pulsion scripturale» sur quoi j’ai si souvent réfléchi m’ait abandonnée – je persiste à jeter de petites dizaines de lignes dûment rédigées (je veux dire tracées impulsivement puis corrigées, raturées, amendées par force ajouts notés à la périphérie du cœur phrastique puis positionnés via flèches et «V» renversés aux endroits voulus) sur des pages de carnet comme autant de précieux morceaux que je serai, à n’en pas douter, heureuse de retrouver un jour ou l’autre. Mais aussi sur des supports aussi improbables que promis à une prochaine déchétisation les menant directement au vide ordures (dos à peu près vierges d’étiquettes décollées, lambeau déchiré au bas d’un prospectus, etc.): il est donc à peu près certain qu’inconsciemment, je me débarrasse déjà de ces bouts de texte tout en feignant, par le geste même de les écrire, de les vouloir garder.  Il y a enfin tout ce que je saisis dans des fichiers word éparpillés ici et là et que j’ai fini, il y a peu, par rassembler dans un dossier nommé «BROUILLONS» dont le volume, in fine considérable et allant croissant, ne laisse pas de m’impressionner. Non pas tant le volume, d’ailleurs, que la date des fichiers rangés: certains ont l’âge de mon PC, soit plus de huit ans… parmi eux s'en trouvent qui ne contiennent qu’une phrase – mais bien sonnante, donc conservée –, d’autres des quasi-articles auxquels il ne manquerait pas grand-chose pour se tenir et gagner leurs galons de  «mettable-en-ligne» mais gâtés par la distance qui s’est creusée entre le moment où, les redécouvrant, je pourrais décider de les dépoussiérer, de les rafraîchir pour les mettre en Toile et celui où a eu lieu l’événement qui les a motivés (représentation théâtrale, lecture d’un livre, circonstances assez singulières pour que j’éprouve le besoin d’en retenir quelque chose et d’user pour ce faire des rets de l’écriture) qu’ils ont perdu toute pertinence et n’ont plus que le triste aspect d’une vacuité textuelle récupérée en toute artificialité.

J’avais jusqu’alors à cœur de ne jamais laisser s’achever un mois (et, au fait, pourquoi cet arrêt sur une échéance mensuelle plutôt qu’hebdomadaire ou, plus logique, quotidienne qui suivrait ainsi ce précepte auquel beaucoup d’écrivains s’obligent à obéir et que devraient faire leur tout écrivant, fût-il sans la moindre prétention à une quelconque reconnaissance: «pas un jour sans une ligne écrite»? Probablement parce que le mois est un moyen terme entre le relâchement total, la radicale mutité, et la trop forte contrainte à laquelle je me sais incapable de me plier sans y déroger sans cesse, à savoir: chaque jour écrire au moins une ligne qui vaille) – un mois, disais-je, sans le rattraper par la manche en son dernier jour, quitte à ne déposer là qu’une brève aux nuances souvent aranéeuses, comme par exemple cela noté à la mi-décembre et dont je m’étais dit qu’au moins, faute de pouvoir venir à bout d’autre chose, j’aurai des mots à mettre à mon actif pour le mois en cours:

Sous la paupière lourde du matin gris filtre un peu de clarté livide, ictérique. Promesse d’une journée au mieux cinéraire, au pire abyssale comme une nuit sans lune et qu’un épais couvert nuageux priverait d’étoiles.

Et puis non: les mots sont restés sur le papier – un bout de papier que j’ai pris soin de garder sous la main, me promettant chaque jour qui commençait de «mettre au propre» (i.e. «en ligne avec une image sur mon blog») ce que j’avais écrit dessus – et le mois de décembre s’est achevé, sans que j’aille au bout de mon intention, réduisant celle-ci à une citation «de mémoire» dont je sais, en plus, qu’elle est tout autre chose que ce premier jet qui, eu égard à cela même que je développe, aurait dû figurer ici tel quel. En lieu et place, une très-brève, reprenant une infime partie du texte initial et qui, aujourd’hui, me paraît mieux lustrée. Mais qu’en eût-il été demain? Ou avant-hier si j’avais effectivement fait ce que je m’étais promis de faire?

Pour la première fois depuis la création de ce blog (onze ans dans quelques jours), un mois entier (décembre 2019, donc) restera vierge de toute mise en ligne, valant coda à une liste de mois de plus en plus rapprochés où n’aura été publié qu’un seul texte, en général bref – et par sa brièveté portant en lui les stigmates de la désertification. La tentation a été grande de masquer ce vide en antidatant la publication. Une manipulation purement cosmétique qui eût permis d’afficher, dans la rubrique «archives», une suite sans brèche. Pareille cosmétisation n’eût bien évidemment pas comblé véritablement le vide. Or le vide fait sens: ces larges plages d’absence signifient quelque chose, autant qu’étaient signes-de-quelque-chose les publications régulières, abondantes et diverses des première années – et le sens, le surgissement du sens, m’importe bien davantage que l’apparence. Donc laisser béants ces creux sans texte, laisser crier entre les dates éloignées le silence mortifère de la non-écriture comme on laisserait insoignées des plaques de pelade sur un cuir chevelu malade, c’est garder visibles ces cicatrices d’une détresse, c’est maintenir vivant le symptôme et par là, du moins je l’espère,  me donner les armes pour, plus tard peut-être, en comprendre les fondements.

Et maintenant, là, écrivant sur ces vides, m’attardant sur mes brouillons  – ces sempiternels «brouillons» et autres «inaboutissures» autour desquels je ne cesse de tourner dans ces textes prétendument «réflexion-sur-le-geste-scriptural» qui prolifèrent ici comme les adventices dans un jardin en même temps que se raréfient jusqu’à la quasi-extinction les chroniques  ‒, ne suis-je pas en flagrant délit de dérobade, me refusant encore, en dépit des phrases pourtant germées et commençant de pousser, à formuler explicitement ce que je tiens pour responsable de cette si longue inécriture?

Allons, un peu de courage et que j’étale, là sous mes yeux, ce triste état d’esprit symptomatique  d’une pensée qui, tout en continuant de s’alimenter à toutes sources et de se densifier comme si de rien n’était – les «discours intérieurs» que je me tiens à moi-même se portent on ne peut mieux, merci pour eux, logorrhéiques et virant aux conférences-fleuves –, cesse de se déployer et de se canaliser çà et là en des actes concrets (par exemple des textes en forme et ordonnés) pour se recroqueviller, se replier, se ratatiner en considérations obsessionnelles, circulaires et ressassées, puisant leur sève en d’indistinctes profondeurs dont je devine avec terreur qu’elles doivent être bien fétides. Un ratatinement qui n’a fait que s’accentuer sous les coups de boutoir de faits ressentis comme autant d’adversités et d’atteintes personnelles – en peu de temps en effet se sont accumulées diverses entraves, notamment d’ordre physique, dont je croyais me préserver par ce rabougrissement claustrant.

Mais ce ratatinement, pour commode qu’il soit tant il est facile d’y consentir, s’est avéré de bien mauvaise compagnie, lors même que je me sais appartenir à cette race de lâches qui, redoutant de voir s’effriter au moment où ils le touchent du doigt l’accomplissement d’un de leurs projets préfèrent n’en élaborer aucun et se cantonner dans ce pseudo-confort du non-rêve qui éloigne toute déception. M’enfermant dans des conduites de plus en plus maniaques, je renonçais à tout ce qui aurait pu s’assimiler à un «geste créateur» (photographie ou textualisation pour ce qui me concerne), renonçant du même coup à ces satisfactions – un «mot juste» enfin trouvé, une photo «réussie» qui entre en totale cohérence avec une mentalisation préalable… – non comptables, non descriptibles mais si fortes qu’elles donnent à l’âme un irremplaçable sentiment de plénitude suffisant à dérider pour longtemps la morne cinérarité du quotidien.

Cette circularisation obsessionnelle de la pensée cependant n’a pas coupé si court que cela à mes velléités scripturales mais ce qui se textualisait tournait à la pure et seule introscopie ‒ une tendance  perceptible de longue date dans mes nykthéités, qui s’est installée insensiblement et que j’ai laissée s’accentuer alors même que je persistais à refuser que s’incrustent ces propos je-istes en cet espace destiné, à sa naissance, à n’accueillir rien  autre que des chroniques pareilles à celles que j’écrivais ailleurs mais que je souhaitais écrire selon mes seuls rythme, choix et modalités. Ces évacuations se sont donc répandues de paperolles en paperolles tandis que je tenais bon et leur bloquais tout accès aux Terres nykthes, me bornant à me lâcher sur tel ou tel site interactif.

Je ne sais de quoi seront faites mes prochaines publications; peut-être n’y en aura-t-il plus, peut-être au contraire retrouverai-je la voie de la chronique et ramènerai là quelques-uns de ces fragments qui m’importent, gardés contre toute raison et auxquels je finirai par donner une allure publiable – peut-être au fond rien de cela n’adviendra-t-il… En tout cas, je refuse catégoriquement, en ce 1er janvier, de m’adresser quelque «vœu» que ce soit car je ne crois pas le moins du monde en la vertu propitiatoire des vœux de nouvel an que l'on s’envoie par brassées les uns aux autres. Pas plus que je ne crois aux vertus des «bonnes résolutions» qu’il est aussi d’usage de prendre en début d’année.  Pour autant, c’est de plein cœur que je souhaiterai «bonne année  à toutes les personnes qui me sont chères – mon pessimisme n’appartient qu’à moi, et il ne m’empêche nullement de sacrifier, avec toute la sincérité dont je suis capable, à la coutume des vœux et de vouloir pour les autres tout le bonheur qu’ils sont en droit d’espérer.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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