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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 12:55

11 heures. Réunion plamonaise

 

"Il y a eu beaucoup de monde hier", annonce Jean-Paul Tribout pour ouvrir la séance. "Les gradins étaient pleins et on a dû refuser des spectateurs. Je pense que cette affluence est essentiellement due à Voltaire, et c’est plutôt réconfortant de constater cela en ce début de XXIe siècle. Mais à l'issue de la représentation, il était évident que le plaisir manifeste du public était lié à l’interprétation, à la qualité de la mise en scène…"
Les réactions qui ont fusé tout au long de la rencontre l'ont bel et bien confirmé: les spectateurs ont beaucoup aimé la manière dont la compagnie du Catogan a transposé sur scène le conte de Voltaire.

Sur l’estrade – dont je crois remarquer qu'elle s'est agrandie – autour de Jean-Paul Tribout : Gwenhaël de Gouvello, le metteur en scène de Zadig, quelques-uns des treize comédiens de sa compagnie, et Arnaud Denis. L’on discuta beaucoup de Zadig, de Voltaire, des partis pris d’adaptation, de la "fabrique" du spectacle… Il resta cependant un bel espace de temps pour permettre à Arnaud Denis d’évoquer son seul-en-scène Autour de la folie qu’il devait interpréter le soir même – bien que le spectacle fût encore à voir les échanges furent nourris car le sujet, et le principe du florilège textuel déjà suscitaient nombre de questions. C’était ma première réunion festivalière, et je n’ai pas été dépaysée: j’ai retrouvé cette richesse, cette densité de propos, cette qualité d’écoute mutuelle qui donnent l’essentiel de leur prix à ces rencontres matinales. Je tâche depuis quelques années d’en conserver la trace vocale – j’y viens munie d’un petit enregistreur; de médiocre qualité il capte néanmoins matière à soutenir ma mémoire et, de ce qui me demeure intelligible je m’efforce ensuite de tirer une transcription, forcément traître par ses reconstructions, ses raboutages, ses élagages mais tout de même fidèle à ce qui m’aura le plus touchée – toute subjectivité assumée.

 

zadig_Plamon.jpgComment avez-vous travaillé l’adaptation? Quel a été le degré de refonte et comment avez-vous ajouté les divers éléments d’actualisation - par exemple cette  allusion à Johnny Hallyday?
Gwenhaël de Gouvello :
Il y a la base du texte de Voltaire, dans lequel il n’y a rien à changer. Ensuite il a fallu décider à qui on donne le propos – ce qui revient à une question "économique": alors qu'il y a pléthore de personnages, comment faire en sorte qu’il y ait le moins de comédiens possible pour que le coût du plateau ne soit pas trop élevé? En ce qui regarde les actualisations, je me suis surtout inspiré de slogans soixante-huitards. Par exemple ceci: Dès que leurs turpitudes urbaines connaissent l’insuccès ils foncent vers la chlorophylle; je ne peux pas dire que je l’ai inventé – en fait je me suis reporté aux années 70, à cette époque où tout le monde filait au Larzac… et la quête du bonheur de Zadig me faisait penser à cette envie de partir, de "refaire le monde", aux "philosophies de comptoir"… Je prenais des notes au fur et  à mesure et c’est comme ça que l’adaptation s’est faite peu à peu, en cherchant des parallèles entre ce que disait Voltaire – ces pans de texte que vous avez reconnus – et ce qu’on a aujourd’hui. L’apparition de Johnny? Dès le départ, j’avais envie d’un spectacle très "bande dessinée" et, pour l’obtenir, j’étais prêt à tout. Nico [Nicolas Lumbreras] a commencé à imposer une voix de Canadien pour son personnage et, après, tout le monde s’est mis à vouloir introduire des voix différentes… Convoquer Johnny pour allumer le bûcher, c’était juste pour s’amuser un peu plus… Je voulais vraiment que notre spectacle transpire le plaisir du jeu. Avec tout de même quelques garde-fous… par exemple à côté de ces costumes très bariolés, un peu kitsch – mais un kitsch complètement voulu et assumé – il y a Zadig qui porte une tenue contemporaine, la Morale et la Philosophie, et puis l’ermite, qui eux aussi portent des vêtements faisant contraste avec les costumes résolument kitsch des autres; ils viennent rappeler la présence de Voltaire, et signaler les résonnances avec notre époque. Ces quatre personnages forment, en fait, une sorte de chœur. Les propos que tiennent la Morale et la Philosophie sont plutôt de l'ordre du commentaire, de l’analyse; c’est un peu comme si on avait un relais, un regard sur le contenu de chaque "bloc" narratif.


Jean-Paul Tribout :
L'une des choses qui m'a séduit dans votre spectacle, c'est cette capacité à fabriquer du théâtre avec trois fois rien, à générer un monde qui n’est pas naturaliste mais symbolique avec des éléments aussi quotidiens que les chaises…
Gwenhaël de Gouvello :les-chaises2.jpg

La chaise, pour moi, est liée au conte. Je viens de Bretagne, une région où le conte, la tradition orale a une grande place. En Bretagne, dans les maisons, il y a la chaise du conteur, qui est placée à côté de la cheminée – et que l’on trouve encore aujourd’hui. La chaise, c’est aussi un tableau de van Gogh, la chaise dans sa chambre… Pour moi, suspendre des chaises et en même temps avoir, au sol, une disposition de chaises très cartésienne c’est une façon d’obliger à lever les yeux, à regarder un peu vers le ciel. Et ça correspond vraiment à une pensée voltairienne: si je regarde le ciel, cet infiniment grand, je vois comme je suis, moi, infiniment petit. On n’est pas grand-chose – mais ce pas-grand-chose m’intéressait. Avec des chaises, on peut faire beaucoup, en fonction de la façon dont on les empile, dont on les manipule – un trône, des appareils de gymnastique… lors des répétitions, ces chaises devenaient, pour les comédiens, comme un Rubik’s cube… et encore aujourd’hui, au moment des répétitions, il nous faut déterminer qui fait quoi avec telle chaise! C’est un véritable exercice… On envoie l’imaginaire vers le public, qui du coup rentre assez facilement dans l’univers dès que la note est donnée.

 

Votre spectacle est tellement foisonnant que parfois son côté visuel, graphique, prend le pas sur ce qui est dit; du coup on est un peu frustré, on se dit qu’il faudrait le voir deux fois, et même davantage…
Gwenhaël de Gouvello:
C’est une des difficultés des spectacles que je monte; j’ai tendance à être très "bord cadre" – je veux dire par là que j’aime bien développer des choses à la périphérie de l’action principale. Par exemple dans le spectacle d’hier, en dehors de ce que fait Zadig, il y a le chœur qui joue un rôle important et, pour le percevoir, il faut être attentif aux "bords cadres". Parfois je me dis que je ne vais pas écouter l’histoire, mais simplement regarder ce qui se passe sur les côtés… On adore, ou on me le reproche, en me recommandant d’épurer beaucoup plus.


Jean-Paul Tribout, à Benjamin Penamaria [qui incarne Zadig]:
Il y a combien de temps que vous jouez ce spectacle? Et toi, qu’as-tu ressenti pendant la représentation?
Benjamin Penamaria :

Nous avons joué Zadig une bonne cinquantaine de fois, je crois… Hier, je crois que nous étions dans une énergie assez exceptionnelle… je ne sais pas trop bien l’expliquer, mais corporellement en tout cas, nous étions bien; en ce qui me concerne, j’ai pris beaucoup de plaisir à jouer; j’ai senti le public complètement avec nous – vous étiez très réactifs, c’était très agréable, et ce n’est pas tous les jours comme ça…


À l’instar de Benjamin Penamaria, les autres comédiens présents à Plamon, intervenant tour à tour, ont exprimé leur plaisir d’avoir joué la veille et leur ressenti du lieu, "très porteur", – l’un d’eux parlera même de "soirée magique", après avoir dit un mot de leur appréhension un peu tendue avant de venir sur scène car il y avait trois mois qu’ils n’avaient pas joué Zadig.

 

Y a-t-il eu des modifications, des évolutions entre les premières représentations et celle que vous avez donnée hier?
Gwenhaël de Gouvello:
Oui, il y a toujours des petites choses qu’on change. Par exemple, des coupes ont été faites: au fur et à mesure que l’on joue, on s’aperçoit que certaines phases du spectacle ont besoin de plus ou moins de dynamique… Et puis c’est du spectacle vivant: chaque représentation est une remise en question de ce qu’on fait, on revoit les propos, on sent que parfois il faut ajouter une pause, ou au contraire enchaîner plus vite… mais pour toute la base de l’histoire, sa logique, on s’en tient à un ensemble de choses bien arrêtées et, à partir de là en effet on peut "lâcher-prise", ce qui est très agréable. Et quand on a comme hier soir un public qui répond aussi bien à ce qu’on fait, c’est un peu comme si on avait un partenaire supplémentaire et on a alors le sentiment de tout improviser.


Avez-vous modifié votre spectacle pour la circonstance particulière du festival de Sarlat?
Gwenhaël de Gouvello:

Non – en dehors, évidemment, de l’adaptation au lieu.

 

Mais aussitôt une voix a fusé parmi les comédiens pour mentionner que la veille il y avait bien eu un bref moment de surprise quand, sensible aux étoiles luisant dans la nuit close, la Morale, les yeux tournés vers le ciel, a rapidement murmuré "c’est là-haut qu’il faut regarder" – une réplique non écrite, à laquelle personne ne s’attendait…
Se tournant alors vers Arnaud Denis, Jean-Paul Tribout lui demande quel est son point de vue sur la part d’improvisation qui entre – ou non – dans une représentation.

 

sandor-M_Plamon.jpgArnaud Denis:
J’aurais envie de citer Sándor Márai, un auteur hongrois, qui a écrit, dans son roman Les Braisesaprès avoir lancé sur les coursiers fougueux d’un fabuleux archer sa passion toute pure, il faut tenir les rênes des puissances libérées. Cette phrase que je trouve très proustienne m’avait frappé parce que c’était la première fois que je lisais une définition aussi poétique, aussi exacte de ce que peut représenter toute tentative artistique. Et elle correspond assez à la réponse, toujours délicate, que j’ai envie de donner à cette question de l’improvisation, et du "même" toujours différent à chaque représentation… Quand on a effectivement tout préparé – parce qu’il y a tout de même une précision à respecter dans le spectacle qu’on a monté – on a de la chance quand on parvient à oublier ce qu’on a préparé tout en s’en souvenant. C’est-à dire que l’on parvient à un mélange de précision et de lâcher-prise. Quand on arrive à se balader au milieu de quelque chose qu’on a déjà travaillé pendant plusieurs mois, qu’on a joué une centaine de fois et que tout d’un coup on ne sait plus ce qui va suivre, qu’on arrive à se duper soi-même au point d’oublier ce qu’on a répété, alors on connaît véritablement ce que j’appellerais un orgasme théâtral…


Et, de là, l’échange glisse tout naturellement vers le spectacle du soir, sans que Jean-Paul Tribout ait eu besoin de ménager aucune transition par l’un de ces détours parfois acrobatiques dont il a le secret et qui en général suscitent des "oh!" admiratifs dans l’assistance… Il lui suffira, aujourd’hui, de signaler qu’Arnaud Denis a interrompu une tournée pour venir à Sarlat:


Jean-Paul Tribout:
Tu joues en ce moment Damis, dans le Tartuffe mis en scène par Marion Lévy, avec Claude Brasseur pour partenaire qui tient le rôle d’Orgon; le spectacle est en pleine tournée et, pour venir à Sarlat, tu as dû replonger, pour une seule représentation, dans un spectacle que tu as joué il y a plusieurs mois au Lucernaire à Paris, et qui m’avait beaucoup impressionné: le montage, l’interprétation, le propos lui-même… C’est un témoignage de cette capacité que nous avons, au théâtre, de repartir, pour une seule représentation au milieu d’autres activités, sur quelque chose que nous n’avons pas travaillé depuis longtemps…
Arnaud Denis:
Ça demande en effet une certaine flexibilité… Après Sarlat je pars vers Fréjus pour réintégrer la tournée de Tartuffe – et j’y prends beaucoup de plaisir… C’est une sorte de voltige. Et ce sera pareil pour ceux qui viennent voir le spectacle ce soir: ce ne sera pas du tout la même tonalité que Zadig… Ce n’est pas le spectacle le plus comique qui soit. C’est même assez dérangeant – je me souviens notamment d’une spectatrice qui, un soir, au Lucernaire, est sortie en pleine représentation; j’ai cru qu’elle n’avait pas aimé et cela me rendait un peu triste mais, plu tard, j’ai su que l’ouvreuse l’avait vue dévaler les escaliers en murmurant "je ne peux pas, je ne peux pas…" Il y avait quelque chose qu’elle n’avait pas supporté… Mais j’ai voulu ce côté dérangeant.
Ce spectacle sur la folie part de cette phrase de Wendell Holmes: "On appelle fous ceux qui ne sont pas fous de la folie commune." On adopte le point de vue du fou, que l’on explore à travers différents auteurs, surtout du XIXe siècle (Maupassant, Flaubert…) J’ai tout de même éviter d’utiliser des textes trop connus, par exemple j’ai fait l’impasse sur Antonin Artaud, et j’ai préféré des textes moins attendus, comme les Mémoires d’un fou de Flaubert, une œuvre de jeunesse,  qu’il a écrite à 19 ans et qu’il a reniée ensuite en disant qu’à cette époque-là il ne s’était pas encore guéri du cancer du romantisme et que, par conséquent, il trouvait ce texte mauvais – or il est absolument extraordinaire; il a un côté sulfureux qui n’est pas sans évoquer le marquis de Sade. Je crois que le spectacle va très bien se prêter au lieu, qui ressemble assez à une sorte d’hospice… On aura vraiment l’impression que je sors de l’hôpital et qu’on va m’y renfermer après… Ce seul en scène, où je n’ai comme partenaire que le public, est une des expériences les  plus passionnantes que j’aie vécues: je craignais de ne pas y arriver; je n’ai pas la prétention de dire que j’ai réussi à évoquer exactement la folie – d’ailleurs, qu’est-ce que la folie… à partir de quel degré juge-t-on qu’une personne est "folle", c’est la question que pose le spectacle, qui est assez grinçant, avec malgré tout des moments drôles – par exemple grâce à Karl Valentin, un auteur de cabaret allemand que peu de gens connaissent, un humoriste qui serait un peu le précurseur de Desproges. L’une de mes intentions était, aussi, de recréer une ambiance de thriller psychologique, de susciter une certaine peur, qu’on éprouve rarement au théâtre – en général, quand on veut avoir peur, on va au cinéma…


Comment a germé en vous l’idée de faire un spectacle sur la folie?memoires-dun-fouTN.jpg
Arnaud Denis:
J’avais déjà travaillé certains textes isolément quand j’étais au conservatoire et je me suis dit "tiens, il y a une trame; il y a quelque chose qui se suit…" D’autre part, je suis en observation permanente et, par exemple quand je suis dans le métro, à Paris, je suis fasciné quand je vois des gens qui sont un peu "à côté", qui ont franchi de peu cette petite barrière qui sépare le commun de ce qu’on appelle vulgairement la folie; ils ont quelque chose de tellement poétique, de tellement étrange… Ce sont nos cousins; nos voisins… ils sont à peine de l’autre côté de la barrière. Et personne n’est à l’abri de ce basculement. Nous pouvons tous, à la faveur d’un événement infime, passer de l’autre côté, comme eux – et ces gens me fascinent parce qu’ils sont dans leur propre monde, un peu comme les autistes; ils me bouleversent parce qu’ils évoluent dans quelque chose de parallèle. Nous avons nos normes à nous et puis il y a quelque chose qui échappe à ça, qui se faufile en dehors, en parallèle… Certains peintres ont exprimé cela, dont j’avais vu les œuvres lors d’une exposition sur la mélancolie il y a quelques années au Grand Palais. Ce soir, vous aurez une vision un peu baroque de la folie – plutôt l’asile de Charenton avec le marquis de Sade pour pensionnaire que Sainte-Anne – avec des moments légers, je vous rassure! Vous ne serez pas projetés dans l’univers d’un hôpital psychiatrique…

 

Avez-vous choisi uniquement des textes concernant la folie disons pathologique ou bien y en a-t-il qui traitent de folies plus légères, comme la passion amoureuse, par exemple?
Arnaud Denis:
Ce sera à vous de juger à quelle folie correspondent les textes… Il y a en effet plusieurs degrés dans la folie, la paranoïa, la phobie – il y a un texte sur l’araignée, tiré des Chants de Maldoror, de Lautréamont – un peu de "folie douce" à travers un texte de Karl Valentin… et, un peu hors cadre, un extrait d’une interview d’un jeune schizophrène américain, qui ouvre le spectacle et que je dis en anglais. Ne vous affolez, pas; c’est très court et même si on ne parle pas anglais, on comprend très bien ce qui se passe. Mais je n’ai pas voulu le traduire, ça me paraissait important de le dire en anglais. Ces textes représentent tout un parcours, mais je n’ai évidemment pas pu aborder tous les aspects de la folie.


La façon dont vous enchaînez les textes est-elle dictée par une logique particulière?
Arnaud Denis:
Je commence par les textes les plus éprouvants, les plus durs. Après l’interview du jeune schizophrène, j’ai placé la Lettre d’un fou de Maupassant: on arrive à la folie en passant d’abord par la logique; le narrateur démontre, d’une façon très logique, que tout ce qui nous entoure est complètement faux parce que nous n’avons que cinq sens, et que notre perception du monde ne dépend que de nos sens. Donc on a tous en commun cette folie d’avoir une vision très limitée de notre monde. Ce passage par la logique est déstabilisant pour le spectateur ; c’est comme si on rendait bancale sa façon de raisonner: "Ce type a raison, mais alors moi aussi je suis fou"? Et c’est la porte ouverte pour qu’il devienne "fou" avec le personnage qui le balade un peu sur scène…


Le "seul en scène" est sans doute un exercice difficile et peu de comédiens franchissent le pas. Pourquoi avez-vous décidé de vous mettre en scène vous-même,  pour interpréter un florilège de textes?
Arnaud Denis:
Pourquoi? Eh bien, pour être tranquille, tout simplement (rires)… Plaisanterie mise à part, j’ai éprouvé le besoin de faire une pause; être seul sur scène, c’est comme si on réenvisageait le métier, comme si on repartait de zéro; on n’est pas seul d’ailleurs puisque, encore une fois, il ya le public qui compte comme un partenaire, mais ça permet de faire le point, de mesurer si l’on est capable de porter une chose tout seul. Au-delà du plaisir narcissique, qui se trouve forcément décuplé, c’est un défi; on part à l’attaque de quelque chose qui nous dépasse. On a peur de ne pas y arriver, on se remet en question, on passe par une autre forme de théâtre qui est en prise directe avec le public. Je dis ça parce que j’ai quitté le conservatoire au bout d’un an, je n’en pouvais plus que certains professeurs dont je n’aimais pas forcément la façon de faire viennent m’expliquer comment il fallait que je fasse du théâtre. Cela ne représentait qu’un regard et, au bout d’un moment, on a simplement envie de faire le théâtre qu’on aimerait voir en tant que spectateur. J’ai quitté le conservatoire pour faire la tournée des Fourberies de Scapin [que l’on a vu à Sarlat en 2007 - NdR]. J’ai fait un choix, et mon meilleur maître aura a été le public. Un comédien sans public, c’est comme un surfer sans vague: on n’est sur rien. Le public est le meilleur professeur qui soit parce qu’il nous apprend à travailler en connexion avec lui  sans lui on ne construit sur rien.


Jean-Paul Tribout:
Oui, c’est vrai que monter seul sur scène, c’est un peu aller dans l’arène. Quand on joue à plusieurs, qu’on travaille au sein d’une compagnie on se tient chaud quelque part et on se guide les uns les autres… quoi qu’il en soit, on a tous besoin d’un œil extérieur – un partenaire, un metteur en scène… as-tu bénéficié de ce regard extérieur pendant que tu préparais ce spectacle?
Arnaud Denis:
Oui, j’ai présenté certains textes à mon professeur, Jean-Laurent Cauchet chez qui j’ai passé l’essentiel de ma formation, et puis à un assistant, qui connaît bien le sujet pour des raisons personnelles, qui m’a épaulé. Et puis surtout j’ai observé, j’ai noté des attitudes, dans la rue dans le métro… j’ai également rencontré quelques patients; et je me suis rendu compte que tout ce que je pouvais inventer en tant qu’acteur était en deçà de ce que les "fous" me faisaient entrevoir; ils ont des attitudes, des postures qui dépassent l’imagination… Pour conclure, j’aimerais vous dire un extrait du texte de Karl Valentin que j’ai inclus dans le spectacle. À propos d’aquarium…

 

Et nous voilà entraînés rue du Cherche-Midi, dans l'immeuble qui… mais au fait, qui suit-on? Arnaud Denis, à l'évidence… Pourtant, à de légers indices, on doute – une façon un peu plus fébrile de se passer la main dans les cheveux, d'agiter les doigts en parlant qui n'est plus tout à fait celle du comédien-metteur en scène qui était, un instant auparavant, en train de nous raconter la genèse de son spectacle. Et puis cette histoire de poisson que le "diseur" envisage de placer dans la cage de l'oiseau pendant que l'oiseau sera, lui, transporté dans l'aquarium, achève de troubler: est-on encore dans la parole d'Arnaud Denis ou dans celle du personnage créé par Karl Valentin? À dire vrai, n'eût été cette petite phrase, Pour conclure, j’aimerais vous dire un extrait du texte de Karl Valentin que j’ai inclus dans le spectacle, je ne crois pas que l'on aurait pu comprendre nettement que l'on avait été, à propos d'aquarium, emmenés "de l'autre côté". L'on venait de franchir en même temps que le diseur cette "barrière ténue" au-delà de laquelle discours et sensations commencent d'échapper à l'entendement commun, là où les glissements dessinent les premiers contours de la "folie" – comment alors être encore sûr de ses repères? Zone trouble et troublante, celle-là même où, le soir venu, Arnaud Denis conviera les spectateurs…

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