Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
22 juillet 2012 7 22 /07 /juillet /2012 12:21

sarlatfestival_affiche-copie-1.jpgJeudi 19 juillet, midi.


Ce soir sera donné le premier des dix-huit spectacles du 61e Festival des jeux du théâtre de Sarlat – les habitués auront reconnu là un peu de la formule dont use chaque soir Jean-Paul Tribout pour annoncer ce qui va se jouer… Alors que deux trois jours de chaleur torride ont pesé sur Sarlat – ciel bleu cru et soleil de plomb, ce métal-étalon polysémique, convoqué autant lorsque l’orage menace que par temps de canicule – et, plus largement, sur le sud-ouest français, qui ont voulu laisser croire à l’installation durable de l’été, déjà ce jeudi s’est levé dans la grisaille et la fraîcheur. Sans doute les températures enregistrées aujourd’hui sont-elles "bien en dessous des normales saisonnières". Le ciel a mauvaise mine – plombée, justement, un peu cérusée… –, l’air est humide bien que sans pluie… Qu’adviendra-t-il donc du spectacle inaugural? Aura-t-il lieu comme prévu au Jardin des Enfeus? Ou bien les spectateurs seront-ils invités à se rendre au Centre culturel ? Ces débuts frisquets ont de quoi laisser craindre que le festival 2012 se déroule sous les mêmes auspices pluvieuses que celui de l’an passé auquel l’excessive pluviosité de juillet a valu d’être probablement le plus arrosé de son histoire – ce sont, je crois, pas loin de la moitié des spectacles qui ont été transférés des sites de plein air vers la scène bien abritée du centre culturel.


17 heures


Au fil de l’après-midi, un peu de bleu est monté aux joues du ciel d’où venait un retour de chaleur – malgré de vilaines traînées de plomb persistante, les prévisions météorologiques sont optimistes: nous irons bien voir Zadig au Jardin des Enfeus comme prévu. À la billetterie je retrouve Francis, l’administrateur, son assistant, Thomas et, avec eux, d’autres membres de l’équipe, tous à l’évidence heureux de débuter une nouvelle aventure théâtrale – cela se lit dans les regards, et dans les sourires prompts à éclairer les visages même si l’on discute des difficultés budgétaires, dont on soupçonne qu’elles ont engendré nombre d’autres difficultés à toutes les étapes de l’organisation de ce 61e festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Il est vrai que plusieurs spectacles sont déjà quasi complets – ce qui met du baume au cœur et augure bien du taux de fréquentation. Une grosse inquiétude demeure cependant: Norma Jean ne fait pas recette… sur les 1200 places proposées, bien peu ont été achetées – sur le tableau reproduisant le schéma des gradins de la place de la Liberté, les trois quarts des gommettes matérialisant les sièges disponibles sont encore collées à leur emplacement…

 

la-queue-pour-zadig.jpg
21h30, ambiance…


La queue est longue devant l’entrée du Jardin des Enfeus – sans doute faut-il en savoir gré à Voltaire, et a la notoriété de Zadig qui, avec Candide, compte parmi ses textes les plus connus. Comme tous les ans ouvreurs et ouvreuses proposent des programmes – deux euros, le prix est inchangé depuis… je ne saurai préciser quand mais depuis assez longtemps pour que cela soit digne d’être mentionné… Les tenues ont un peu changé mais l’on note cette année que tous portent un T-shirt rouge millésimé "2012". Comme de coutume, le président Jacques Leclaire prononce une petite allocution inaugurale; il évoque les contrariétés financières qui ont frappé l’organisation de ce 61e festival, dont Jean-Paul Tribout m’avait parlé et qui sont également mentionnées dans l’édito du programme. Cela n’a rien de la plainte: c’est un constat, formulé sans insistance, énoncé juste pour la gouverne du public. Car à Sarlat on ne perd guère d’énergie à contempler la viduité du verre que l’on a omis de remplir: on tâche plutôt d’apprécier la poire qu’on a laissée pour la soif et d’en tirer le meilleur jus possible. Je sens que 2012 sera à l’aune des précédentes éditions: goûteuse, réjouissante – en un mot réussie. Et l’affluence à ce premier spectacle me conforte dans mon impression. En rejoignant ma place, je retrouve cette même fébrilité pendant que les gens s’installent, les cavalcades sur les marches métalliques, les ouvreurs et ouvreuses qui courent et se démènent pour être toujours au plus près des demandes du public… Il faut d’autant plus de temps aux spectateurs pour trouver leur siège que les gradins sont pleins! Quel début… qui dispensera je crois un peu de clarté au travers du gros nuage "normajeanien" – qui, je l’espère, crèvera d’ici le 27 juillet (date de la représentation de Norma Jean Baker, dite Marilyn Monroe)…


Zadig ou… la multiplication des chaises


Dès le couloir d’accès aux gradins, des chaises de bois suspendues à des filins d’acier accrochent l’œil du spectateur qui en découvre toute une foule sur le plateau – au sol bien rangées comme faisant un cadre à la scène, par côté, en l’air à diverses hauteurs… C’est un vertige de chaises qui s’accentue tout au long du spectacle tant ces sièges tous semblables seront manipulés, ordonnés, dérangés, réordonnés, symbolisant au passage ici un trône, là des pièces d’or accumulées dans les poches, ailleurs de la terre et des cailloux remués… Aurait-on donc invité Zadig, et à travers lui, Voltaire, chez Ionesco? Non; le célèbre dramaturge de l’absurde n’est pour rien dans ce formidable jeu de chaises – mais cela ne me sera révélé que le lendemain, à Plamon. Ionesco et ses Chaises ne m’ont d’ailleurs que furtivement effleuré la pensée: je ne connais pas la pièce au-delà de son titre… Pendant que les spectateurs prennent place, j’ai eu tout le loisir d’observer cet étrange dispositif, sobre puisque organisé autour d’un élément unique qu’est la chaise mais qui, démultiplié innombrablement, finit par rendre vertigineux l’univers du plateau – on n’en finit pas de fouiller des yeux et de trouver ici, puis là et encore là une chaise que l’on n’avait pas vue, souvent en position peu ordinaire…


leschaises1.jpg 

Très vite j’ai oublié, des innombrables chaises, cette part intrigante – dès les premiers mots proférés: l’attention se porte tout entière sur les comédiens qui ouvrent le spectacle, leurs costumes, leurs gestes… et bien sûr le texte. D’emblée s’entend la refonte narrative: entre Zadig et Sémire s’échangent des mots tirés de l’épître dédicatoire à la sultane Shéraa par Sadi; une refonte dont on s’aperçoit, au fur et à mesure que se déploie le récit, qu’elle va bien au-delà des coupes abréviatives imposées par le montage d’un texte long et des aménagements requis par la transposition scénique d’un texte non théâtral. On est dans l’adaptation profonde, en cela que, sans avoir transformé ni trahi le texte de Voltaire des éléments étrangers à Zadig ont été tissé avec les passages originaux du conte, parmi lesquels de petites incises tirées de notre contemporanéité la plus immédiate – par exemple une fugace présence "hallydayenne" demandant à ce qu’on allume le bûcher, ou bien telles voix réclamant à grands cris "l’imagination au pouvoir"…
Mais ces aménagements n’ont rien atténué des saveurs voltairiennes – ils soulignent même des aspects du texte que peut-être on ne perçoit pas à la lecture et ces pointes d’actualité, outre leur rôle comique, viennent nous murmurer sans insistance intempestive combien les propos de Voltaire ont de résonances aujourd’hui. Quant au jeu farcesque – car on bouge beaucoup en parlant haut, criant parfois, on mime avec un soupçon d’exagération – allant de pair avec des maquillages à la fois forcés et subtils, ponctués de petites outrances (ah! les bacchantes factices du roi Moabdar…) et des costumes bariolés confinant au kitsch – mais un kitsch superbe en cela qu’il reste harmonieux: le brillant des couleurs et des étoffes, les paillettes, les voiles transparents, au lieu de heurter l’œil par leur clinquant le réjouissent par la façon dont ils s’assortissent – il rehausse et révèle l’ironie mordante fort épicée du texte qui ne… mord peut-être pas autant quand on la goûte de manière purement intellectuelle par la lecture.
 

 

Dynamique, coloré, interprété avec une joie manifeste par des comédiens que l’on sentait heureux de jouer, c’est une pièce formidablement pêchue, à laquelle on pourra reprocher d’être trop riche, et offrant de trop nombreux niveaux de perception pour que l’on puisse se contenter d’une seule représentation : il est impossible de saisir d’emblée toute la signification des "jeux de chaises", de suivre le fort de l’action et en même temps ce qui se passe à la périphérie, même si on sent que ça bouge beaucoup aux limites du champ visuel, là-bas, aux extrêmes bords du plateau… Mais cette adaptation de Zadig est si plaisante que, si la possibilité en est donnée, on ne se fera guère prier pour revenir la voir, encore et encore. D’autant que, malgré ce foisonnement, elle a l’insigne mérite de ne pas étouffer par sa drôlerie franche et massive les finesses du texte, qu’au contraire elle met en valeur.


Ce fut une magnifique soirée inaugurale, touchée de plus par une de ces grâces qui surviennent souvent lors des représentations en plein air, un de ces brefs instants où les "moments théâtraux" rencontrent les circonstances extérieures de manière si opportune qu’on en reste marqué : tandis qu’une des comédiennes interpellait le chef des prêtres des étoiles en ces termes, Fils aîné de la Grande Ourse, frère du Taureau, cousin du Grand Chien, je levai les yeux pour apercevoir l’extrémité caudale du Petit Chariot pointer derrière un bout de toit dans un ciel que la nuit close avait débarrassé de toute nuée…

 

 

Zadig
Conte de Voltaire
Adaptation et mise en scène :
Gwenhaël de Gouvello, assisté d’Aurore Beck
Avec :
Nassima Benchicou, Alain Canat, Brigitte Damiens, Renan Delaroche, Gwenhaël de Gouvello, Stéphane Douret, Marie Grach, Nicolas Lumbreras, Benjamin Penamaria, Karine Pinoteau, Jean-Benoît Terral, Vincent Viotti, Eric Wolfer
Musique :
Bruno Girard
Lumières :
Tom Ménigault
Décors :
Éric den Hartog
Costumes :
Anaïs Sauteray
Maquillage :
Laurence Otteny
Durée du spectacle :
1h50
 

 

Représentation donnée le jeudi 19 juillet au jardin des Enfeus par la compagnie du Catogan.

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages