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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 17:32
J'ai franchi le seuil de l'univers de Pascal Garnier en ouvrant Comment va la douleur? Et depuis, je lis ses livres au fur et à mesure de leur publication. La Théorie du panda, Lune captive dans un oeil mort, la sortie au Livre de Poche des Hauts du bas puis, dernièrement, la réédition, chez Zulma, de L'A26... D'un roman l'autre j'ai retrouvé, nuancés par les exigences propres à chaque oeuvre, une écriture à la fois épurée et riche en formules imagées, des personnages pathétiques quand ils ne sont pas pitoyables mais invariablement attachants jusque dans leurs perversions, des histoires échappant à la banalité alors même qu'elles sont ancrées dans un quotidien ordinaire confinant souvent au sordide... Se mêlent toujours, à la lecture, le plaisir purement littéraire que procure son style très affirmé et l'émotion profonde, mal définissable cependant, qu'éveillent les désespérances qu'il dépeint - une noirceur qu’il sait alléger tout en la densifiant grâce au tact avec lequel il instille dans son texte cet humour que l'on dit "noir".

Le 17 février dernier m’était proposé de rencontrer Pascal Garnier pour une interview; rendez-vous fut pris au Train Bleu, le fameux café-restaurant de la gare de Lyon. Connaissant fort mal la topographie des lieux, je m’étais satisfaite d’indications sommaires - l’heure, et ce nom, Le Train Bleu - pensant qu’elles suffiraient. Une fois sur place, je me trouvai fort embarrassée de ce qu'il y avait deux niveaux. Où m'attendait donc l'écrivain? Heureusement, nous étions l’un et l’autre équipés de téléphones portables… mais les choses n’en furent pas facilitées pour autant: je n’entendais rien de ce que m’expliquait Pascal Garnier de l’autre côté du petit boîtier de plastique plein de touches tassées en rangs serrés que je collais à mon oreille. Confuse d’être aussi piètre correspondante, haïssant in petto ce maudit engin que je manipule avec tant de maladresse, je songeai que l’entretien s’engageait mal… Lorsqu’à mes excuses balbutiées le romancier me répondit en riant qu’il n’aimait pas les téléphones mobiles - bien sûr, c’est utile, pour confirmer des rendez-vous, ou dire à ma femme que je suis bien arrivé. Mais quand ça se met à sonner, ça me fait des frissons partout, et puis c’est comme une bête morte au fond de ma poche… - je me sentis un peu rassurée de ce que nous partagions une exécration commune... S’en suivirent deux grandes heures de conversation qui tinrent davantage de l’échange amical que de l’interview professionnelle. Cinq mois plus tard, j’en vagabonde encore, entre gares et voyages, vieux Paris et rengaines de rue…

Passant d'abord par la gare (autrement dit toutes les gares)... 
qui, fatalement, exerce sur les âmes enclines à la rêverie ou bien mélancoliques et un peu lasses, une fascination hypnotique, invasive, tournant vite à l’humeur nébuleuse. Quelles que soient l’architecture et l’histoire de l'endroit considéré, toujours s'y nouent d’étonnants jeux de lignes - rails, caténaires, quais, marquises, piliers, réverbères… Sans discontinuer les gens s’y croisent - les partants, les arrivants, les accompagnateurs qui, eux, ne seront pas du voyage : lignes encore. Une gare est métaphore de la vie, du temps que l’on passe sur Terre - on y transite sans s’y arrêter, sauf à être perdu, sans toit, et mieux au chaud tout près des évasions d’autrui qu’en un quelconque recoin de rue. La propension au voyage serait-elle contagieuse au point qu’un peu des partances de chacun se dépose dans le cœur de ceux qui restent et les réconforte? Une gare n’est jamais en repos; les minutes s’y talonnent plus vivement qu’ailleurs ; non que leur durée perde en secondes mais leur implacable écoulement s'y voit là plus crûment qui froisse sans cesse la surface mobile du tableau des arrivées et des départs.
La gare, confluent d'existences, est un peu la version mouvante du bistrot, lequel serait à la gare ce que le port est à l'océan. Tous lieux pourvoyeurs d'histoires, de fantasmes et de destinées - riches mines pour un romancier. Je ne crois pas cependant que ce soit cela, ni le nomadisme passé de Pascal Garnier qui m'ait conduite à errer ainsi en gare. Ces quelques lignes ont plutôt leur source dans ce long regard un peu désabusé qu’à un moment il tourna vers la vaste baie vitrée à côté de laquelle nous nous étions installés, s’attardant à contempler le paysage urbain qui s’y encadrait et la foule de gens qui se pressaient en contrebas, sur le parvis…
Jadis voyageur perpétuel maintenant sédentarisé dans la Drôme, natif de Paris, il ne se déplace plus guère que pour des raisons professionnelles. Je n’ai pas vraiment le temps de faire du tourisme. Mais J’aime bien revenir à Paris. C’est le côté cœur… comme si je retrouvais une vieille maîtresse. Elle a beaucoup changé, mais elle est restée belle… dit-il tandis qu’au-delà de la vitre se poursuit le ballet pressé des voyageurs et des véhicules encombrant les rues… Il me semble que dans la conjonction de ce regard et de ces mots prononcés comme dans un demi-rêve s’est révélé quelque chose d’essentiel qui lie indissolublement le ton de ses romans, son rapport à la vie et ce qui, dans une gare, invite à méditer.

pour ensuite se poser...
Le Train Bleu impressionne par son décor tout en dorures, ses lustres monumentaux, son mobilier cossu qui incite à baisser la voix - l’ambiance est en effet tranquille, feutrée malgré les va-et-vient. Le parquet porte beau encore en dépit des outrages que lui ont infligés les passages d’innombrables voyageurs halant derrière eux leur bagage : il subsiste de la noblesse dans ses lattes étroites disposées en chevrons et l’on a envie de ne marcher que sur la pointe des pieds pour ne pas l’abîmer davantage. Les banquettes de cuir rouge foncé sont profondes et basses ; çà et là l’usure a fané la couleur, érodé la peau luisante - tant de corps se sont posés là à la descente du train ou avant d’en attraper un au vol, pour boire, manger, attendre, espérer ou désespérer, conclure une affaire ou célébrer un événement… Hommes et femmes d’hier, d’avant-hier, d’aujourd’hui, pressés ou nonchalants, chaudement vêtus ou débraillés par les chaleurs estivales - toute une foule de vies qui ont dû laisser sur ces sièges de menues parcelles d’elles-mêmes tel un fleuve abandonnant au long de ses rives un peu des alluvions qu’il charrie.

le temps de croiser les mots.
Pascal  Garnier attablé devant un en-cas roboratif, compensant le petit-déjeuner qu’il n’a pas eu le temps de prendre et moi devant une théière fumante, le dialogue va son amble. L'on parle  de ses romans, de la manière dont il travaille, de sa peinture... de la vie aussi et de ses accidents, des détresses qu'il surmonte en empoignant une guitare électrique qu'il fait crier tant qu'elle le peut, des voyages qu'il n'a plus le goût d'accomplir - Le voyage, pour moi, ce n’est pas géographique, il me suffit de poser le pied sur mon paillasson et je suis en voyage… - sauf peut-être pour aller à Venise avec sa femme. A condition de prendre le train, et non l'avion. Et puis aussi du ciel, et des étoiles qui dans ses textes ont toujours une place de choix au fond des yeux de ses personnages, tantôt rideau bouffé aux mites, ou bien tissu de mensonges... - là où se cristallisent ces insolubles tourments existentiels que l'inoubliable Rita, dans La Théorie du panda, résume si bien :
Avant y a rien. Après, y a rien. Et entre, on se fait chier. Pourquoi? Pourquoi? 

Le regard franc et brillant derrrière les lunettes souvent se vaporise et part vers la fenêtre ou la ligne d'horizon que tracent les murs lourdement ornés du Train Bleu, comme rappelé au loin par de secrètes réminiscences dont on se doute qu'elles doivent jouer les phénix transfigurés dans les romans. Parfois la parole suit cette même direction buisonnière, s'éloigne du propos en cours - par exemple pour regretter l'époque pas si lointaine où il était encore possible de fumer dans les cafés et les restaurants. Appréciant tout au fond de moi de pouvoir désormais rester assise dans un bar sans en ressortir tout imprégnée de cette odeur tenace de tabac mal refroidi, je partage pourtant les regrets de mon interlocuteur ; qu'est-ce donc en effet qu'un fumeur en conversation privé de sa cigarette, de son cigare ou de sa bouffarde sinon un être amputé d'une partie de lui-même ? Il lui manque tout une gestuelle qui participe de sa personnalité autant que ses vêtements, sa voix, ses mimiques... et je ne parle pas de la superbe matière qu'offre au photographe le nimbe de fumée derrière lequel s'efface par intermittence le fumeur bouffée après bouffée. Côtoyer un adepte du tabac sans son apparat tabagique - le geste, la fumée, le briquet ou les allumettes, le cendrier cimetière-à-mégots... - reviendrait presque à contempler un portrait trafiqué, retouché. Heureusement les fonds d'âme ont cette force qui leur permet d'affleurer quand bien même leur est refusé l'un de leurs exutoires favoris.

Invisible arpenteur,
le temps a passé à notre insu, évanoui en... fumée - repas avalé, thé et pt'it noir bus, l'entretien doit prendre fin. Pascal Garnier rendosse son pardessus, remet sa casquette et saisit son sac. Il me semble sentir dans cette silhouette mince et sombre exhalant une étrange tristesse, alanguie mais dénuée de vraie morosité et pailletée d'éclats grinçants, les présences conjuguées de tous les protagonistes, principaux ou secondaires, que j'ai croisés dans ses romans. Sa casquette, sa voix, son accent gouailleur très "titi parisien" tempéré par d'infimes douceurs qu'il a pour prononcer certains mots m'emmènent, eux, vers un Paris d'autrefois incarné aussi bien par les photos de Robert Doisneau, les complaintes de Mouloudji ou Francis Lemarque, les poèmes de Prévert, Casque d'or - guinguettes, poètes-chanteurs, accordéon, refrains de rue, Apaches, mauvais garçons et "fortifs"... et brusquement, de toutes ces figures mêlées émerge celle de l'acteur Raymon Bussières - la casquette, et la gouaille, ce doit être ça...

Vint le moment d'échanger une ultime poignée de main,
avant d’emprunter chacun son chemin : lui a d’autres rendez-vous à honorer et je dois, de mon côté, assister à l’une des dernières répétitions publiques du Pas de l’homme au Théâtre du Lierre - une épopée poétique tâchant de raconter comment l’Homme, se frottant à l’aridité des déserts et aux puissances de la nature, s’est défait de sa sauvagerie pour la transfuser dans ses mythes. La distance est immense entre ce monde-là et l’univers que je quitte. Je me dis que la transition requiert un peu de marche, et je décide de rallier à pied la rue du Chevaleret, sous un ciel chargé de nuées grises que poussent par à-coups des bourrasques venteuses.
La rue du Chevaleret… Le Paris humble et populaire d’hier, tel un nageur épuisé tâchant de garder la tête hors de l’eau, y maintient encore quelques vestiges vétustes et écaillés au milieu des terrains boueux ceints de palissades derrière lesquelles s’affairent pelles mécaniques et bétonneuses - palissades branlantes et par endroits trouées, montrant gravats, excavations béantes, ébauches de murs hérissées de tiges rouillées. Dans le brouhaha tout d’un coup se distingue la rengaine d’un piano à bretelles - un accordéoniste se tient à l’entrée de la bouche de métro "Bibliothèque François-Mitterrand". Les notes perdurent et me suivent presque jusqu’à la porte du théâtre du Lierre, brodées au point de vent sur les bruits de chantier. Me reviennent à l'esprit en un chaos fugace, juste avant que je rejoigne les sables mythifères du Pas de l'homme, Raymond Bussières, Robert Doisneau, Prévert, Mouloudji, et Paris où y a la Seine... bref, tout ce qu'à l'entour de Pascal Garnier mon imagination a dessiné, à des années-lumière de cet univers que j'ai cru deviner sien à travers ses mots.

Je me dis alors que l’on rencontre moins les gens qu’on ne les rêve, et que l’on rêve autrui un peu comme on écrit sa part du roman que l'on est en train de lire, à l’encre de sa propre histoire - ce vieux fond inconscient où se tassent peurs, obsessions, et désirs, additionné des pigments du souvenir.



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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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