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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 09:27

À Venise, Célio fils d’Hermia soupire après Marianne, la jeune épouse de son voisin le juge Claudio. Mais la belle est prude : sortie du couvent par son mari, elle ne quitte le domicile conjugal que pour aller à la messe ; sourde absolument aux sérénades que donne le jeune homme sous ses fenêtres, elle affiche un égal mépris pour ses billets doux. L’amoureux éconduit sombre dans la mélancolie. Son ami Octave, d’un naturel viveur et s’adonnant aux joies du carnaval, s’en émeut et lui offre de devenir son entremetteur auprès de Marianne, qui se trouve être sa cousine par alliance. La pruderie de la jeune femme s’ébrèche, mais ce n’est pas pour autant que l’issue sera heureuse pour Célio…

En deux actes et neuf scènes, Musset tisse un drame à la progression implacable où pourtant rien ne se précipite ; chaque événement vient à son heure, en un enchaînement fluide qui laisse le temps aux personnages d’évoluer et au destin celui de s’accomplir. Voilà pour l’ombre – piquetée d’un humour qui ne cesse de jaillir, à travers les répliques des uns ou des autres, ou bien par le truchement de figures empruntant au grotesque tels Claudio, son serviteur Tibia, ou encore l’entremetteuse Ciuta.

La courbe souple du cours de l’intrigue s’appuie sur une subtile évolution psychologique des personnages, dont les sentiments troublés sont admirablement transmis par un texte d’une grande sobriété, aux forts accents poétiques – les sonorités jouent, et des échos se répondent en symétries inversées (Célio à Octave : Que tu es heureux d’être fou ! et Octave de lui répondre : Que tu es fou de ne pas être heureux !). Ce texte, écrit en 1833, connaîtra une seconde version en 1851, hélas bien affadie. Marcel Maréchal et Michel Demiautte ont fort opportunément choisi la première, conservant ainsi les virtuosités désuètes, les images vigoureuses dont le poète expurgera la version de 1851 – l’on entendra par exemple Octave opposer son auguste famille à une botte d’asperges car les membres n’en forment pas un faisceau bien serré. Ces rehauts littéraires participent du charme de la pièce, et l’on est bien aise de pouvoir en goûter les finesses.

À la semblance du texte riche et chamarré, de cette œuvre à la fois divertissante et profonde, lumineuse et sombre (M. Maréchal), la mise en scène est inventive, colorée, et repose sur une théâtralité bien assumée. Le décor ne feint pas d’imiter : constitué d’un unique paravent aux panneaux treillissés envahis d’une abondante végétation, il permet de représenter tous les lieux du drame grâce à une simple modification dans l’agencement des panneaux qui reconfigure l’espace scénique en fonction des besoins.
Quant aux costumes, là non plus l’imitation n’est pas de mise : ils ne miment pas un XIXe siècle romantique historiquement exact - la plupart sont même résolument modernes, tels ceux de Claudio, de Marianne ou de Ciuta – mais tâchent plutôt de montrer des caractères, des états d’âme et, conséquemment, les évolutions psychologiques les plus marquantes. Ainsi Octave troque-t-il au second acte ses fanfreluches bariolées de travesti de carnaval contre un costume gris pâle de facture presque identique à l’ensemble noir que porte Célio. Le viveur fou de vin de Chypre , en même temps qu’il devient le porte-parole de son ami, prend en quelque sorte un peu de sa couleur d’âme et cesse de n’être que son reflet contraire. Au rang des transformations spectaculaires il faut mentionner celle de Marianne, d’abord toute vêtue de blanc, la tête enveloppée d’une étole et chaussée d’escarpins blancs eux aussi, se déplaçant missel à la main. Lorsqu’au second acte, à la scène 3, elle envoie sa pruderie aux orties – Je veux prendre un amant, Octave… – la voilà qui dénoue ses cheveux tandis qu’elle se débarrasse de sa chaste robe au profit d’une tenue rouge vif, chaussures assorties, devant un Octave fasciné/médusé par tant de sensualité si brusquement exposée – Octave dont on voit bien qu’il est séduit et garde à grand peine sa loyauté envers son ami.

Si le climat général du spectacle est conforme aux tonalités profondément contrastées du texte, il n’en reste pas moins que le rythme a du mal à s’installer. Les débuts sont un peu lents : le repli ou le déploiement du paravent-décor manque souvent de vivacité et les passages d’une scène à l’autre s’en trouvent ralentis ; cela crée des temps morts qui nuisent à la fluidité dramatique et que ne compense pas la bande son pourtant entraînante. Mais peut-être cette impression résulte-t-elle juste d'une attente déçue : là où sont annoncées des "sarabandes" censées conférer aux intermèdes une folie carnavalesque  je m'attendais à voir une farandole débridée traverser la scène alors que j’ai simplement rencontré un troubadour intervenant çà et là, tambourin en main et ritournelles aux lèvres, enrichissant de sa présence une bande son lancée aux moments forts et habillant l’ambiance de mélodies italianisantes lors des changements de décor.

L’ornementation musicale, fort bien trouvée, accompagne le déroulement dramatique jusqu’à la toute fin : C’est l’histoire d’un fou… fredonne le "troubadour transversal" qui traverse la pièce avec son tambourin tandis que les comédiens saluent, prolongeant en queue de comète la phrase terrible et si simple qui clôt la dernière scène. Le paraphe est beau, en harmonie avec l'ensemble ; c’est aussi un hommage au poète : n’était-il pas fou, et déchiré dans l’âme, celui qui écrivit ces Caprices, dont on sait quelle ardeur l’animait et quelles tumultueuses amours il eut à traverser ?

Malgré cette vague sensation que le rythme manque - au début surtout - l’on est en définitive conquis par le jeu des acteurs, la luxuriance un peu baroque de certains costumes, la musique et les ponctuations chantées égrenées tout au long du spectacle dont les paroles ont été empruntées, explique Marcel Maréchal, à Musset lui-même et à d’autres poètes plus inattendus.


Les Caprices de Marianne
Alfred de Musset
Mise en scène :
Marcel Maréchal et Michel Demiautte
Avec :
Jacques Angéniol, Hélène Arié, Antony Cochin, Yannick Debain, Michel Demiautte, Philippe Escande, Flore Grimaud, Marcel Maréchal, Mathias Maréchal
Costumes :
Bruno Fatalot
Musique :
François Fayt
Lumières :
Jean-Luc Chanonat
Durée du spectacle :
Environ 2 heures.

Jusqu’au 11 juillet au
Théâtre 14 Jean-Marie Serreau – 20 avenue Marc Sangnier, 75014 PARIS

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Publié par Yza - dans Chroniques
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