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29 juillet 2013 1 29 /07 /juillet /2013 11:48
Totale Féerie

Voilà déjà une semaine que je quittais, émerveillée, le Jardin des Enfeus – je venais d’assister au spectacle d’ouverture du 62e festival de Sarlat – et le charme n’est pas encore retombé ! certes une distance s’est creusée, d’autant plus grande que j’ai vu ensuite presque toutes les pièces à l’affiche, chacune suscitant son lot de vives réactions, enrichies des propos entendus le lendemain à Plamon. Mais depuis le 20 juillet, j’ai encore sous les paupières des résidus de suc magique dont je soupçonne qu’ils vont durablement allumer les étoiles du souvenir…

L'argument

Tandis que Thésée, duc d’Athènes, prépare ses noces avec Hippolyta, Égée entend, lui, forcer sa fille Hermia à épouser Démétrius. Or la jeune fille est amoureuse de Lysandre, et tous deux projettent de s’enfuir pour échapper au dictat d’Égée. Démétrius, fort amoureux d’Hermia, se lance à la poursuite des fuyards, lui-même poursuivi par les ardeurs d’Héléna, la meilleure amie d’Hermia, qui brûle pour lui et que, bien entendu, il tâche de semer… Ce chassé-croisé amoureux se déploie dans une forêt habitée par tout un peuple de fées que gouvernent Obéron et Titania. Comme si la situation était trop simple, le roi et la reine des fées sont eux-mêmes en plein conflit conjugal… Et comme nous sommes dans une forêt magique, au cœur de la nuit, on se doute que les sortilèges vont être de la partie, histoire de compliquer encore les choses. À moins que la magie ne vienne finalement tout résoudre?

Sur le plateau...

De cette comédie en cinq actes touffue et luxuriante, qui multiplie les niveaux narratifs et mêle de manière improbable mythologie grecque et féerie celtisante, Antoine Herbez n’a conservé que l’intrigue en forêt – le conflit opposant Titania et Obéron, et le chassé-croisé entre Hermia, Démétrius, Lysandre et Héléna. Toute la "partie grecque" a été coupée – une empreinte hellénistique persiste, discrète mais bien identifiable – et, avec elle, ce qui revenait aux artisans convoqués pour organiser les festivités des noces de Thésée. À cette adaptation, il a ajouté des chants empruntés au semi-opéra d’Henry Purcell The Fairy queen – chants interprétés sur scène par les comédiens, trois d’entre eux étant aussi instrumentistes et jouant leur partition en direct. Peut-être des puristes se plaindront-ils que la pièce de Shakespeare ait été ainsi coupée et que l’œuvre de Purcell ait subi le même sort. Je trouve pour ma part que la pièce recomposée résultant de ce travail de fusion entre les deux œuvres est un admirable objet théâtral, totalement cohérent, tant en ce qui regarde la narration – le nouveau récit qui émerge de cette recomposition a sa propre logique, et elle fonctionne sans heurts – que l'ambiance et la dramaturgie – les intermèdes musicaux, les "noirs" durant lesquels le décor change, le rythme des différentes scènes: tout s'agence au plus juste. Le texte, lui, magnifiquement porté par les comédiens, s’entend à merveille.


En termes de décor, la forêt magique se résume à un escalier mobile et quelques paravents noirs troués de petits orifices aux contours irréguliers évoquant des feuillages, que les comédiens déplacent au gré de l’évolution du récit – et de la "dispersion" des sortilèges! Toute la richesse, toute la profusion que l’on attache à un univers magique a été semble-t-il réservée aux costumes: les fées et leurs souverains portent des tenues époustouflantes dont il m’est impossible de décrire la beauté. Tout au plus puis-je dire qu’un formidable assemblage d’étoffes a concrétisé des imaginations que je devine étonnantes pour créer de fascinants effets de matières et de couleurs suggérant la luxuriance d’une végétation qui plongerait ses racines dans un humus enchanté et puiserait son énergie aux rayons mêmes du soleil… Le manteau et la robe de Titania, la robe de Fleur de pois, celle de Toile d’araignée… Celle-là justement mérite un peu plus d’attention. La comédienne qui joue le rôle de cette fée est aussi violoncelliste, et la manière dont elle se tient assise, apparemment sans effort, pour jouer de son instrument alors qu’aucun siège n’apparaît lorsqu’elle quitte le plateau a beaucoup intrigué une spectatrice, à qui Antoine Herbez a expliqué qu’il y avait bien un siège, mais… dans la jupe! la costumière a imaginé une sorte de tabouret caché sous la jupe qui permet à la comédienne de rester assise longtemps sans fatigue et de se déplacer aisément lorsque s’achève sa partie instrumentale sans que l'on décèle rien depuis les gradins. Je n’avais quant à moi rien remarqué. Je dévoile cela sans remords – et j’espère que les artistes ne m’en voudront pas car, selon moi, révéler les… dessous de ce petit miracle scénique ne le rend pas moins miraculeux. Connaître l'existence de cet artifice accroît encore mon admiration pour la costumière, et pour l’interprète qui se sert de l’astucieux dispositif avec autant d’habileté!


Quant aux comédiens, ils m'ont épatée: ils chantent admirablement, sont de formidables instrumentistes, jouent avec justesse et sensibilité… Leurs prouesses ne s’arrêtent pas là: les quatre amoureux exécutent avec brio, lors d’une suite d’affrontements, des figures martiales superbement chorégraphiées. Il y a même de petits ajouts prestidigitatifs, eux aussi merveilleusement exécutés. Bref: l’on a eu en guise d’ouverture un moment de théâtre total, servi par des comédiens exceptionnels qui cumulent les talents, et orchestré par un metteur en scène qui a concocté là une pièce de premier choix.
Non seulement ce Songe est d’une qualité théâtrale peu commune mais il était, en ce soir du 20 juillet, en parfaite adéquation avec les circonstances: nous étions, comme les personnages, au seuil d’une nuit d’été veillée par la lune et un ciel sans nuages. Et comme eux nous avons été transportés dans un rêve tout ourlé de magie. À croire que la fleur utilisée par Obéron utilise pour modifier les inclinations amoureuses de Titania et des jeunes Athéniens dont les cœurs ne s’accordent pas a laissé sourdre son charme jusque dans les gradins sarladais. Mais non: la fleur magique du roi des Elfes n’y est pour rien; pas besoin d'être ensorcelé pour être enthousiasmé!


Jean-Paul Tribout m'avait dit avoir à cœur de programmer en ouverture un spectacle festif, qui dispose bien les âmes et détende les esprits sans pour autant relever de ces "divertissements digestifs" qu'il n'aime guère: pari gagné, à en juger par la réaction du public, qui a salué la fin de la représentation par une ovation debout. Et je crois savoir que toutes les places ont été vendues. Magnifique aurore pour ce 62e festival!

J'ose espérer que ce vague tissu de mots aura éveillé l'intérêt de l'internaute de passage. Et l'invitera à prolonger le voyage en allant visiter le site de la compagnie Ah! - un voyage autrement plus beau, d'ailleurs: la page d'accueil est un superbe diaporama du Songe. Qui le verra comprendra sans peine l'émerveillement dont j'ai tâché de rendre compte... L'on découvre malheureusement que la tournée du spectacle se résume à bien peu de dates. Lors de la rencontre plamonaise qui a suivi la représentation, Antoine Herbez a en effet confirmé que, hélas, aucune grande reprise parisienne n'était en vue – c'est-à-dire en soirée, dans le cadre d’une programmation longue: bien qu'il y ait très peu de décors, et que les exigences techniques soient réduites, il semble que la présence de dix interprètes sur le plateau tende à réfrigérer les programmateurs. "Pourtant, ce n’est pas un spectacle coûteux", plaide le metteur en scène... De plus, à en juger par la réaction du public samedi soir, il entraîne une adhésion sans réserve, un enthousiasme unanime qui laissent penser que le programmer est l’assurance d’une forte fréquentation. Alors? À quand la pluie de dates ??? Pareille averse serait d'autant mieux venue que le spectacle ne bénéficie d'aucune subvention, d'aucun soutien institutionnel.

Un songe d’une nuit d’été

D’après la comédie en cinq actes de William Shakespeare, mêlée au semi-opéra de Henry Purcell, The Fairy Queen.
Adaptation:
Wadji Lahami
Mise en scène:
Antoine Herbez
Avec:
Ariane Brousse, Ronan Debois, Jules Dousset, Ivan Herbez, Oriane Moretti, Benjamin Narvey (théorbe et guitare baroque), Alice Picaud (violoncelle), Gaëlle Pinheiro, Marie Salvat (violon), Maxime de Toledo.
Direction musicale:
Didier Benetti
Scénographie:
Charlotte Villermet
Costumes:
Madeleine Lhopitalier
Création lumière et régie:
Fouad Souaker
Chorégraphie:
Claire Faurot
Magie:
Nicolas Audouze
Chef de chant:
Ernestine Bluteau
Collaboration artistique:
Laury André
Durée:
1h30

Représentation donnée le 22 juillet au jardin des Enfeus.

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