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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 14:58
Suaire olfactif

Soudaine, incongrue au milieu de la nuit, tenace bien que légère, une senteur fraîche comme fanée cependant, éveille le dormeur. Sa prégnance l'obsède, d'autant plus qu'il ne la reconnaît pas, ni ne parvient à l'associer à une personne familière, ou qu'il aurait au moins croisée fugitivement et qui aurait porté un parfum, pour lui marquant, empreint de cette note particulière. La senteur est d'une insistance obsessive, elle flotte, et pourtant ne semble émaner de nulle part. Étrange présence qui le désensommeille totalement, à laquelle il échappe en détournant la tête mais qui lui revient à la face dès qu'il reprend la position qu'il avait quand l'odeur s'est imposée. D'où peut-elle bien venir??? Elle n'était pas là lorsqu'il s'est glissé dans son lit, et il ne se souvient pas de l'avoir sentie auparavant, ni dans sa chambre, ni ailleurs dans la maison... Quelle est donc cette odeur? et pourquoi, surtout pourquoi, surgit-elle maintenant, ici et maintenant? Il doit à tout prix y échapper sans quoi c'en est fini de sa nuit – il ne se rendormira pas. Sans trop réfléchir, et contre toute logique puisque l'odeur ne peut imprégner ces draps dans lesquels il dort depuis déjà trois jours sans éprouver la gêne que causent souvent les effluves résiduels d'une lessive trop parfumée, il enveloppe la taie de traversin et le rabat du drap de dessus avec des T-shirts propres saisis à la hâte. Cela éteint enfin l'odeur! Ainsi, jusque dans son antidote, le phénomène demeure opaque, inexplicable: le dormeur troublé s'apaise, et se rendort.

Néanmoins l'opacité s'accroît encore au matin: non seulement il ne sent plus rien mais il lui est impossible de reconstituer mentalement le souvenir olfactif de l'odeur qui l'a tant perturbé – de ce curieux moment nocturne ne subsiste dans sa mémoire qu'une trace idéelle: il ne se rappelle, concrètement, que la représentation mentale du malaise, la tournure obsessionnelle qu'ont prises à la fois la sensation et les questions qu'elle a suscitées.

S'il avait reconnu le parfum d'un proche au moins aurait-il pu se dire qu'il avait été visité par son "fantôme". Peut-être s'agit-il vraiment d'un fantôme, d'ailleurs, mais "anticipatif"– la manifestation subtile d'une personne qu'il rencontrera plus tard, et qu'il reconnaîtra alors grâce à cette si étrange senteur brutalement venue à lui, qu'il croit maintenant oubliée mais qui, à son insu, s'est inscrite en lui de telle manière qu'il l'identifiera le moment venu.

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9 janvier 2014 4 09 /01 /janvier /2014 11:13
(Dé)chiffrer...

"Pourquoi écrit-on?"... La question a surgi au détour d'une conversation que j'avais, il y a quelques jours, avec un auteur que je dois bientôt accompagner dans la révision de son texte, à paraître prochainement ‒ un récit complexe qui, notamment, interroge la posture du narrateur-personnage dans ce qu'il est convenu d'appeler l' "autofiction".


Non pas pour partager, pour communiquer, ni même pour laisser quelque chose à la postérité comme on le croit de prime abord et superficiellement, mais, en réalité, pour tâcher de se comprendre, de voir clair en soi, m'a-t-il dit en substance. Il parlait bien sûr de l'écriture littéraire, de celle que pratiquent les authentiques écrivains. Je crois cependant que l'assertion vaut non seulement pour les autres moyens d'expression artistique (l'on peut tout aussi bien demander "Pourquoi peint-on?", "pourquoi compose-t-on des symphonies", etc.; et répondre pareillement: "pour tenter de se déchiffrer" ‒ à un jeu de syllabes près, "se défricher" a aussi beau sens ici...) mais également pour les écritures moindres, celles qui remplissent les carnets, journaux, blocs-notes... blogs... que l’on est si nombreux à noircir, avec plus ou moins de constance, d'une langue parfois approximative voire défectueuse et fautive. Par ces mots jetés au-dehors et pas toujours transfigurés par le travail formel, ne cherche-t-on pas moins à "fixer" un sentiment, une émotion, un souvenir qu'à décrypter cela même que l’on prétend seulement arracher à l'impermanence? Et, ce faisant, à se décrypter soi-même ‒ du moins en partie?


Que l'on prétende en "écrivant" (sans complément: cela suffit à désigner à quelle espèce d'écriture on se réfère) évacuer un trop-plein, s'éprouver vivant, voire s'amuser simplement des surprises que ne manque jamais de réserver la pratique scripturale cela revient toujours in fine à une entreprise introspective. Où va-t-on, en "écrivant"? Parvient-on jamais au clair de ses ténèbres? Le souhaite-t-on, d'ailleurs? Probablement pas, car toucher au fin mot de son soi profond (je devrais écrire "de ses sois profonds" car il n'est pas un être qui soit unibloc) n'est-il pas synonyme de mort?

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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 13:57
Gourdon (Lot), mardi 31 décembre 2013

A l'aube, sous le soleil rasant, la campagne toute poudrée de givre, comme l'âtre de cendres le soir venu, a couronné de blanc le dernier jour de l'année.

Ce sacre éphémère qu'ici l'on dira nuptial serait, sous d'autre cieux, baptisé funèbre – là où l'on se vêt de blanc pour porter le deuil.

Le ciel bleu cru, plus tard, et les ombres dures

Et le vent fort levé – coupant

Le 31 décembre m'aura rappelé l'acuité adamantine de l'implacable irréversibilité du temps filant.

Plus tard encore l'ouate des nues gris-rose abîme le soir dans la douceur. Comme un sommeil approchant à pas menus.

Assourdis les cliquetis de cristal et de porcelaine fine dans les salles à manger, les rires et les conversations... éteints les éclats de lumière...

Cette douceur du soir, c'est l'ombre tendre de la torpeur ultime.

Gourdon (Lot) mercredi 1er janvier 2014. 7 heures du matin.

Alors que, dans bien des foyers, la fin des festivités doit à peine avoir deux ou trois heures d'âge, je me hâte vers la gare – mon train sera à quai dans onze minutes. Je vais à pied. La nuit est encore tout obscure, parée des piquetis jaune-cuivre des réverbères, et l'air doux, calme – il bruine un peu. Pas un bruit, pas une rumeur... Les lieux sont déserts, et les guichets fermés, exceptionnellement – personne avant 8h45.

Dans ce pur dénuement mis au silence par l'absence de toute activité humaine, et par l'hiver aussi qui prive les matins minuscules des mille bruissements dont l'été emplit la nature jusqu'au plus profond de la nuit, quelque chose se dit que je n'identifie pas – quelque chose sur quoi je ne sais pas mettre de mots et que je tâche de capter par l'image. Je sors de ma poche le petit compact numérique qui, depuis quatre ans, me suit partout ou presque, et je prends les deux premières photos de l'année. Le résultat me plaît, mais je ne suis pas dupe: je suis bien consciente de ce que les pixels, même fidèles aux chromatismes ambiants, ne peuvent pas fixer ce "quelque chose" parce que précisément il n'est pas d'ordre visuel – mais, prêtant à l'image autant qu'aux phrases la faculté d'en transmettre la trace, je m'obstine à photographier, et à écrire des bribes comme celles-ci... Ce "quelque chose", c'était peut-être le passage de l'idée vague et obsédante que j'étais plongée là dans des circonstances idéales où voir s'entrouvrir les portes de l'indicible, invisible, informulé... bref: de ce qui n'a pas de nom et dont seules quelques rares personnes sentent parfois, fulguramment, l'incursion dans tout leur être.

Une fois montée dans le wagon, je suis toujours sous l'emprise de l'idée vague et obsédante – le wagon est vide, le bruit du moteur un rien hypnotique. Les lignes de fuite dessinées par les rangées de sièges, l'allée centrale, les structures métalliques qui soutiennent les porte-bagages, les reflets qui se démultiplient à travers les vitres qui se font face, les formes courbes des luminaires qui répondent à celles des repose-têtes, des dossiers... Toutes ces géométries, ces ponctuations de lumière me parlent un langage confus. Peut-être en dégagerai-je quelques phrases par l'image? Alors de reprends mon Nikon Coolpix et, à nouveau, je déclenche, en proie à la même impulsion qui, voici quatre ans, pareillement au matin mais en été cette fois, m'avait conduite à sortir mon Coolpix dans un wagon Téoz et dont cet album. est né..

L'absolue vacuité

La nuit au-dehors

Lumière lactescente

Et le train qui va

Lancé toujours dans le sens du temps – celui de la vie qui passe

Une curieuse musique, secrète, sourd de ces surgissements de formes. Qu'en restera-t-il dans mes clichés numériques – et dans ces premiers balbutiements de l'année?

Eh bien, à l'épreuve du recul, et de la visualisation sur grand écran... je crois qu'il n'en reste presque rien si ses accents se mesurent à l'aune de la qualité visuelle! la plupart de mes clichés m'apparaissent plats, ou plutôt privés de parole - muets! Pourtant cette déperdition ne gâche pas vraiment le souvenir que je garde de ces déclenchements: subsistent le plaisir d'avoir fait ce geste spontané sans le retenir par peur du ratage, et l'empreinte tenace de la joie que j'avais à voir. Peut-être est-ce là tout ce qu'il fallait espérer de ces "prises de vue". La musique restera secrète...

Quai désert, nuit d'hiver... Deuxième prise de vue 2014. La première, pour plaisante qu'elle ait parue sur l'écran de mon appareil, s'est avérée floue (un flou involontaire, d'un effet affligeant),  mal cadrée une fois visualisé sur un écran plus grand, et finalement sans grande pertinence. Comme un mot d'abord séduisant dont on voit ensuite qu'il n'a pas sa place où on l'a mis et que l'on biffe, je l'escamote!

Quai désert, nuit d'hiver... Deuxième prise de vue 2014. La première, pour plaisante qu'elle ait parue sur l'écran de mon appareil, s'est avérée floue (un flou involontaire, d'un effet affligeant), mal cadrée une fois visualisé sur un écran plus grand, et finalement sans grande pertinence. Comme un mot d'abord séduisant dont on voit ensuite qu'il n'a pas sa place où on l'a mis et que l'on biffe, je l'escamote!

Lignes de fuite...

Lignes de fuite...

Lumière lactescente, courbes des luminaires...

Lumière lactescente, courbes des luminaires...

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27 novembre 2013 3 27 /11 /novembre /2013 19:22

Nous ne nous étions pas vues depuis plusieurs mois ‒ à bien les compter ils devaient être plus de douze, soit une année largement pesée mais, laissant mon aveuglement volontaire sur le temps fuyant faire son œuvre, et de rapides échanges de courriels maintenant vaille que vaille le contact, j'avais le sentiment que notre dernière rencontre remontait à quelques semaines à peine. Et puis... chaque fois que je quitte Sandra, j'emporte avec moi une sorte d'élan intérieur, une empreinte lumineuse qui, pour n'avoir pas d'effet direct dans ma quotidienneté n'en demeurent pas moins vivaces tout au fond de moi. Cela achève d'ôter au temps son poids réel.

Il faut dire aussi que, vivant le plus clair de mes heures à proximité de deux de ses œuvres ‒ trois si j'ajoute aux dessins encadrés son livre Songs from Venezia où dessins, peintures et poèmes se fondent comme dans la lumière si particulière de Venise le ciel, la mer, les palais et les ponts, les canaux et les ruelles ‒ je suis pour ainsi dire toujours en sa compagnie comme, à travers leurs livres là tout proches sur mes étagères, en celle des écrivains qui me sont importants; celle, aussi, d'autres artistes dont je garde à portée de regard, sur l'un ou l'autre de mes murs, dessins, toiles, photographies... me composant ainsi un refuge où le monde cesse d'être hostile sans pour autant perdre son irréductible mystère.

Côte à côte, j'ai accroché deux de ses dessins, un grand format et un plus petit, l’un et l’autre se faisant écho; du premier, la courbe ample un peu brumeuse traçant sur un papier transparent parcouru de fines fibres le signe de Venise semble se continuer, en se transformant – se densifiant en une figure plus fermement figurative – en ce trait d’encre souplement incurvé qui, dans le second, fait apparaître un buste féminin. Je sens là une même inflexion vers l’essentialité, aux fines modulations – non pas abstraction, ni "défiguration" et encore moins négation du sujet au profit du seul rapport forme/surface mais tentative de représenter ce que toujours tairont les apparences et que seuls les artistes peuvent faire surgir, le mettant ainsi à portée de tout destinataire dont l’âme a la capacité florale de s’ouvrir.

Voici une dizaine de jours, donc, ayant trouvé dans nos emplois du temps respectifs une petite fenêtre qui convînt à l'une et à l'autre, nous avons passé ensemble un brin d'après-midi autour d'une tasse de thé, dans son atelier. Elle m'a parlé de son travail, me montrant des photos, des dessins transposés sur des supports transparents – ce faisant elle a déplacé un nu, puis un horizon urbain, les a ensuite replacés contre une paroi vitrée... ils se sont alors superposés sous le seul effet de son mouvement, sans qu'elle y ait mis aucune volonté, et la courbe silhouette de la ville est venue se draper autour des hanches du corps nu esquissé aussi étroitement que si la ligne d'encre signifiant la ville avait été ployée à même le corps dessiné. Une nouvelle figure naissait... Vénus née de la ville comme jadis Botticelli la fit naître de l'océan... Vision fugace, de celles qui, çà et là, traversent l'œil comme une grâce. Ponctuation dans la conversation... qui reprend sitôt l'image éphémère vite commentée. Sandra aborde plusieurs projets mais sons trop entrer dans les détails: la création en cours supporte mal les dévoilements intempestifs. Il lui faut du secret, à la mesure des énigmes auxquelles elle éveillera. Et puis soudain, au milieu des mots de tous les jours, de ces mots simples et spontanés dont on use pour converser, elle prononce une phrase qui - nouvelle ponctuation mémorable - m'atteint comme une clarté trop vive: "J'ai vraiment eu le sentiment d'avoir trouvé une maison pour mon âme!" dit-elle en évoquant la musique d'un artiste argentin qu'elle vient de découvrir. Une maison pour mon âme... Je n'avais encore jamais entendu d'expression plus juste pour traduire ce parfait et mystérieux jointoiement que l'on éprouve entre soi et le monde au contact de certaines œuvres, en vivant certains moments.
Une maison pour mon âme... C'est exactement cela que m'offrent, parmi beaucoup d'autres, les œuvres de Sandra.

Le site de Sandra offre un bel aperçu de son travail et, hors la Toile, ses œuvres sont régulièrement exposées, par exemple à la Ermanno Tedeschi Gallery de Tel-Aviv. Mais aussi à Venise, au Brésil, à Berlin... Elle prépare de multiples projets, éditoriaux notamment et beaux ô combien, hélas retenus au seuil de la concrétisation par l'absence de soutien financier: éditer un livre d'artiste semble être une entreprise suscitant davantage la frilosité que l'enthousiasme...

Rabbi Nahman de Bratslav, Jérusalem ou la princesse disparue (conte traduit du yiddish par Jean Baumgarten, avec des encres de Sandra Zemor et une préface de Claude Lanzmann), Le Thé des écrivains, 80 p. ‒ 26,00 €.

"Une maison pour mon âme"
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15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 10:12
Squames...

Cale sèche où, tels des vaisseaux à demi construits auxquels manque encore l’essentiel des œuvres, vives et mortes, ils attendraient d’être enfin achevés? Chambre cryogénique qui les contiendrait comme des corps plongés dans l’azote liquide, gisant gelés-vitrifiés dans leur état de non-vie mais paraissant promis à émerger vifs quand j’aurai trouvé comment remédier à leur incomplétude létale? Bien plutôt nécropole! Car ils sont là rangés, pourrissant lentement de perdre leur pertinence (que vaudrait par exemple une chronique théâtrale, fût-elle dithyrambique, quand la dernière représentation du spectacle a été donnée et qu'aucune reprise ne semble se profiler?), cadavres déjà avant d’avoir éclos et encombrant l’espace du chaos putride de leurs paragraphes inaboutis, ces tissus gangrenés de maladresses et de manques ossifiés, jusqu’à ce que je me résolve, sous l’impulsion purificatrice d’une brusque lucidité me montrant que jamais je ne les terminerai, à les supprimer définitivement d’un clic… Chaque fois je me demande, en contemplant son contenu, ce qu’est en réalité cette rubrique "Brouillon" où s’accumulent des textes en souffrance – je ne vois pas plus juste expression car douleur il y a en moi face à leur inachèvement, et eux affichant leurs vides, leurs béances, ont bien l'air de "gueules cassées". Fi du ridicule qu'il peut y avoir à faire preuve d'un pareil anthropomorphisme: je ne puis m'empêcher d'imaginer que ces articles mal ficelés sont blessés de leurs tares et qu'ils en souffrent. Mais peut-être est-ce simplement le résultat d'un "effet miroir": moins qu'un texte je vois en chacun d'eux le reflet cru et peu flatteur de l'une ou l'autre de mes incompétences, dont je sais l'existence sans m'efforcer d'y remédier, tout juste bonne à m'en plaindre.

Une fois de plus j'aurai compensé mes pannes de plume en les érigeant, elles et leurs fruits avortés, en "objets d'écriture". Ce n'est, encore une fois, rien autre qu'un palliatif, et piètre. Mais quel salutaire émonctoire!

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2 juin 2013 7 02 /06 /juin /2013 12:09
Retour en arrière...

Il me reste de mes années universitaires toute une collection de livres que j’ai conservés avec soin. Non pas comme des souvenirs de voyage, pour garder par-devers moi quelque parcelle d’un moment heureux, mais plutôt comme des sources auxquelles je voulais être certaine de pouvoir revenir – comme si, ce faisant, je me réservais la possibilité de reprendre ce qu’à l’époque j’avais laissé en suspens ("on ne sait jamais…", "au cas où…"). Oh certes, ma naïveté n’est jamais allée, même à 20 ans où d’ordinaire on croit que le monde est à soi, jusqu’à feindre d’ignorer que les rendez-vous manqués le sont en principe définitivement ; mais il m’a toujours semblé que l’on pouvait à tout moment remailler les points tombés d’une existence, quitte à tricoter un nouveau motif, sans aucun rapport avec celui que l’on avait laissé bancal.

Je sais aujourd’hui que, dans une certaine mesure, j’ai raté mon cursus universitaire même si, sur le papier, j’ai "obtenu mes diplômes": je sais que, intérieurement, je n’étais pas assez pleinement présente à ce qui m’était dispensé. Je crois surtout – cela ne m’apparaît qu’aujourd’hui, avec trente années de recul! – qu’à l’âge où je me suis trouvée en situation de fréquenter la fac, je n’avais ni l’appétit de découverte qui m’anime maintenant, ni les outils intellectuels voulus pour profiter de ce temps où, jeune fille privilégiée n’ayant à se préoccuper d’aucun problème matériel quel qu’il fût, j’aurais pu être tout à mes études, et aux à-côtés culturels qui les nourrissent. En d’autres termes, j’étais trop inculte, à 20 ans, et trop dépourvue de la curiosité qui m’eût permis de compenser ces lacunes culturelles, pour être véritablement – je veux dire "en profondeur" – une étudiante en lettres modernes. Ainsi ai-je très souvent été confrontée, alors, à des livres fondamentaux dont je ne comprenais pas un traître mot – je me souviens par exemple de mon désarroi face au Degré zéro de l’écriture: la prose de Roland Barthes me demeurait résolument hermétique, et ce livre était présenté comme fondamental, un de ces textes de base dont aucun étudiant ne saurait faire l’économie…

Au lieu de me débarrasser, sitôt quittée la fac de lettres, de ces livres qui concrétisaient à mes yeux et de manière insupportable ma petitesse intellectuelle, je les ai gardés, en me disant que j’y reviendrais un jour et qu’alors je les comprendrais. Quant aux autres livres, lus totalement ou en partie, et dont j’ai bel et bien fait mon miel pendant mes années estudiantines, je les ai aussi gardés, comme des réserves de savoir dont je prévoyais que j’aurais toujours besoin. J’ai tenté de relire voici quelques années Le Degré zéro de l’écriture. J’y ai progressé un peu plus aisément, mais pas au point de pousser jusqu’au bout ma lecture. Il me faudra y revenir… En revanche, je viens d’achever Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, de Paul Veyne, que j'avais acheté en 1984, peu après sa sortie, sur les conseils d’un professeur qui enseignait non pas le latin ou le grec mais prodiguait, à l'intention des étudiants en licence non latinistes – ou qui comme moi avaient assez perdu leur latin pour se considérer comme tels – une "Initiation aux lettres et civilisation latines". Pas plus que Le Degré zéro de l’écriture je n’avais pu lire ce livre: la première page déjà était un obstacle. Aujourd’hui il m’a procuré un bonheur de lecture indicible.

Pourtant je n’ai, entre-temps, lu aucun des auteurs auxquels Paul Veyne se réfère – ni Pausanias, ni Thucydide, ni Hésiode… Je n’ai pas davantage approfondi mes connaissances en matière de culture antique – quoique… le livre que Farid Paya a écrit sur la tragédie grecque, et quelques spectacles de théâtre m’ont, indéniablement, beaucoup enrichie. Et sans que mon savoir se soit accru, ce livre m’est non seulement devenu accessible mais il m’a enchantée! C’est que son titre rend mal compte de son objet: à partir d’une réelle analyse des textes anciens et du témoignage qu’ils apportent des rapports qu’avaient les anciens Grecs avec leur mythologie et leurs dieux, c’est à un questionnement beaucoup plus vaste qu’invite Paul Veyne, sur l’histoire – qu’appelle-t-on l’histoire, comment l’étudie-t-on, que signifie "être historien " – et, plus largement, sur la notion de vérité. La construction du raisonnement est sans faille – il est cependant d’une extrême complexité tant sont nombreux les paradoxes, les contradictions apparentes, les apories qui surgissent et qu’il faut dépasser – et le style est admirable: beaucoup d’humour, des comparaisons et des métaphores magnifiques… Je ne m’attarderai pas sur les circonstances qui m’ont poussée à tirer cet essai de son coin de bibliothèque – un travail sur un texte à paraître sur lequel je ne dirai rien sinon que son fond m’a à bien des égards révoltée. Je voudrais juste citer quelques phrases – sur la relativité de la vérité, sur les niveaux de vérité, sur les variations affectant la notion d’histoire… – qui m’ont traversée comme autant d’éclairs de lumière et me projettent désormais vers des considérations inédites:

Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu'on y croit ou pas; entre une réalité et une fiction, la différence n'est pas objective, n'est pas dans la chose même mais elle est en nous, selon que subjectivement nous y voyons ou non une fiction [...] Einstein est vrai, à nos yeux, en un certain programme de vérité, celui de la physique déductive et quantifiée [...] Le monde d'Alice, en son programme de féerie, se donne à nous comme aussi plausible, aussi vrai que le nôtre, aussi réel par rapport à lui-même [...] nous avons changé de sphère de vérité mais nous sommes toujours dans le vrai, ou dans son analogie (page 33).

La vérité n'a de constante que sa prétention à être et cette prétention n'est que formelle; son contenu de normes dépend des sociétés ou plutôt, dans la même société il y a plusieurs vérités qui, pour être différentes, sont aussi vraies les unes que les autres (page 98).

[...] "La vérité est que seule la vérité varie." [...] Imagination constituante? Ces mots ne désignent pas une faculté de la psychologie individuelle mais désignent le fait que chaque époque pense et agit à l'intérieur de cadres arbitraires et inertes (il va sans dire qu'en un même siècle ces programmes peuvent se contredire d'un secteur d'activité à l'autre et ces contradictions sont le plus souvent ignorées) (page 127).

Je n'irai pas au-delà. Il y a d'ailleurs un certain seuil quantitatif à ne pas dépasser quand on cite quelqu'un d'autre et, à vouloir reprendre ici toutes les bribes que j'ai cochées au crayon, ou recopiées en abrégé sur un bout de papier, je serai vite en infraction... De toute façon, pareille compilation est au fond une entreprise stupide: retirer de la sorte des phrases de leur contexte revient à sortir un poisson hors de l'eau. Je les asphyxie, les prive de ce qui les rend vivantes et signifiantes: la coulée du texte dont elles prennent substance, qui est l'expression du flux de pensée de l'auteur (et ce par quoi elles m'ont paru lumineuses quand je les ai lues). Pourtant, que j'ai malgré tout eu envie de les choisir et de les écrire ici est en soi signifiant (encore un chemin de signes à défricher!).

Au fait...

La langue française utilise un mot identique, histoire, pour désigner un enchaînement de faits avérés – à peine une distinction se fait-elle par l’emploi, non systématique d'ailleurs, d’une majuscule initiale dans ce cas – et une mise en récit de faits, qu’elle relève ou non de la fiction. Qu’est-ce que cela exprime du rapport de cette langue, et de ceux qui la parlent, avec des objets ainsi confondus?


Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes?, Le Seuil, coll. "Des travaux", février 1983, 162 p. – à partir de 5,00 € d’occasion. L’ouvrage a été réédité en 1992, dans la collection "Points Essais" du même éditeur.

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28 mars 2013 4 28 /03 /mars /2013 11:55

Des semaines? Combien? Cinq? Non, plus de huit je crois. Longue désertion qui n’a d’autres raisons qu’un manque temporaire de disponibilité qui ne sert que de piètre justification à une trop grande propension à délaisser ces pages grâce auxquelles je me sens vivante mais qui en même temps cristallisent toutes sortes d’ambivalences bien complexes avec lesquelles je  suis "en délicatesse"… Terres nykthes à la fois vitales car j'y respire, et dont je me détourne si aisément au moindre prétexte parce qu'à trop larges bouffées l'oxygène mène au bord des gouffres (et peut-être, aussi, parce que sans l'admettre vraiment je me complais dans l'autoflagellation)…

 

emergence_TN.jpg

 

Revenir là aujourd’hui, après une telle absence, me donne le sentiment, en reposant le pied en ces terres sombres, de fouler un sol de cendres, encombré de gravats – ces brouillons en chantier laissés là lors de mon dernier passage, telles des valises abandonnées par un voyageur tout d’un coup saisi de remord à l’idée de partir et qui rebrousse chemin en courant au moment même d’embarquer, sans s’encombrer de ses bagages, symboles trop douloureux de son désir de partance avorté. Une senteur fétide d’oubli et de découragement m’enivre comme l’on se sent sombrer face à de vieilles choses longtemps aimées, entretenues avec soin et dont on a fini par se détourner sans se résoudre à les jeter, les laissant moisir là à se corrompre lentement sous l’assaut érosif des jours passant alors que l’on croyait les garder en leur fraîcheur en n’y touchant pas – en n’y posant pas même les yeux dessus. Vous savez, ces meubles que l’on couvre de draps pour les préserver de la poussière pendant les mois d’été durant lesquels on déserte sa maison de campagne et que l’on retrouve défraîchis, tristes, pitoyables fantômes – cadavres sous leur suaire de temps joyeux qui jamais ne reviendront – quand on s’imaginait, les découvrant, les revoir aussi riants qu’à l’été dernier. Mais dans le tissu des fauteuils, des rideaux et des tentures d’insidieuses mites ont fait leur œuvre et, dans le bois, pourtant ciré et protégé, de sournois xylophages ont creusé d’irrémédiables galeries. Larges trous et mottes de sciure – meubles et textiles de cette maison où l’on ne va plus guère agonisent comme, ici, des bribes de texte en souffrance dont je veux pourtant croire encore qu’un jour je saurai leur donner belle mine.

 

Signe de vitalité ou de renoncement définitif, je ne sais mais, avant que de revenir sur ces vagues fondations sur lesquelles je n’ai pas su élever de véritables murs (et que je n’ai toujours pas démolies…), je projette déjà la mise en ligne de sujets neufs. Signe éloquent s’il en est: les prochaines éminences qui devraient venir relever ces reliefs abrasés par l’épaisse nuit du silence concerneront une "matière noire" d’encre et de sang toute vouée à la problématique de l’écriture, et un certain Ange noir


 

Résilles cendreuses que ces mots

Toutes perlées de ténèbres

Tachées çà et là

De rubescentes inflorescences

– des fleurs de cimetière.

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 10:43

Toile ou papier...

 

Ils ont beau être encombrants, fragiles, sujets à toutes sortes de flétrissures si on ne les traite pas avec suffisamment de soins et trop prompts à partir en pages détachées, défraîchies de surcroît, quand ils sont mal collés et imprimés sur du mauvais papier – apanage de la quasi totalité des éditions "bon marché": j'ai une si profonde affection pour les livres que je reste sourde aux multiples avantages offerts par les versions numérisées des textes. J'aime les livres, même vieux et jaunis, tachés, déformés par l'humidité – alors que j’ai, pour les neufs, des égards confinant à la manie, prenant garde de ne pas maculer les plats avec des doigts sales et de ne pas casser les dos en les ouvrant trop de sorte que, une fois lus et rangés sur mes étagères ils semblent droit sortis de la librairie. Neufs, ou vieillis et usés, faits de papier que le temps a raidi et rendu rêche ou, au contraire, lisse et doux… j'aime avoir des livres entre les mains, les toucher, humer l'odeur de leurs pages et les au fur et à mesure que je lis – j'aime ce bouquet de sensations persistantes à l'esprit qui dessinent, en arrière-plan de ma lecture, une toile de fond "climatique" si j'ose dire, contribuant à colorer le sens, la portée de ce que je lis. Je ne suis pas prête à troquer mes bouquins contre une liseuse numérique en dépit des avantages de celle-ci, et sans nier qu’elle aussi implique un rapport à l’objet propre à déployer sa toile de fond "climatique" – simplement je préfère la première à la seconde, dont j’ai un avant-goût à force de manipuler mon ordinateur ou mon mobile polyvalent. 

 

Cela ne m’empêche pas de m’immerger volontiers dans l’univers numérique et de me réjouir chaque jour davantage – comme dirait la poétesse, aujourd'hui plus qu'hier et moins que demain – de ce que l'on numérise de plus en plus de textes. Et surtout, de ce que tant d'informations diverses soient en accès libre, quasi instantané, sur la Toile. D’ailleurs, avec autant de ressources à portée de clic, acquérir des ouvrages numérisés devient superflu – sauf en cas de besoins très spécialisés : quel besoin en a-t-on puisque, en saisissant un ou deux mots clés dans la fenêtre d’un moteur de recherche puis en cliquant ici et là, on peut obtenir des réponses à la fois précises et approfondies dans à peu près tous les domaines et puiser à suffisamment de sources pour confronter les informations ? Et puis… Combien un honnête homme d’aujourd’hui devrait-il acquérir d’encyclopédies numérisées pour espérer approcher, fût-ce de manière superficielle, tout ce à quoi il peut accéder en se connectant à Internet ? L’estimation ne vaut même pas la peine d’être tentée…

 

Il ne s’agit plus ici de "lecture" mais de documentation, de recherche – en ces matières, la Toile met à la disposition de l’internaute une telle quantité de données, accessibles à une telle rapidité et si facilement que mener des investigations à travers les seuls livres finit par ressembler à une aventure digne des grandes explorations – longue, et à l’issue pas forcément fructueuse… Il me faut, quotidiennement, procéder à d’innombrables vérifications aussi diverses que variées : orthographe de noms propres de lieux ou de personnes, dates, signification de termes de jargon allant du jeu d’échecs à l’astrophysique en passant par l’œnologie… sans compter les incertitudes grammaticales qu’il me faut sans cesse lever. À titre d’exemple, j’ai dû récemment m’assurer de la date de naissance de Mme Blavatsky, du lieu d’une bataille antique, de quelques noms d’oiseaux scientifiquement donnés en latin. Grâce à Internet, j’ai trouvé en quelques clics les renseignements dont j’avais besoin. Comment, et en combien de temps, les aurais-je obtenus par le seul recours aux livres et documents imprimés – y serais-je d’ailleurs parvenue, même en gîtant à demeure à la B.N.F.?


reseau_TN.jpgJe passe ainsi une bonne partie de mes journées à naviguer sur le Net, qui m’apparaît davantage océan que "réseau", ou "toile d’araignée", tant la vastitude des territoires ouverts à ma curiosité m'évoque cet horizon "à perte de vue" que l'on peut contempler depuis une rive marine. Il y a cependant un "effet réseau" que produisent, dès que l’on se donne la peine de les suivre, les liens hypertextes dont est truffée la moindre page web: un mot, une information, un site dénichés mènent vers d’autres mots, sites, informations dont chacun à son tour mène vers d’autres mots, sites, informations… On tire à la suite des uns des autres des multitudes de fils que l'on noue ensemble dans le secret de sa pensée, de sa réflexion, se tricotant un savoir qui s'enrichit et se densifie au gré des navigations. Au lieu que persister à tirer sur le fil d'une maille démaillée défait l’ouvrage… 

 

 

Big Brother

 

L’on dit qu’il existe de secrètes instances internationales qui épient en permanence le trafic des connexions internet afin de pister d’éventuels terroristes qui feraient transiter leurs échanges codés via la Toile. Il y aurait ainsi de par le monde des "yeux" et des "oreilles" auscultant en permanence tout ce qui traverse le web et disposant pour les assister de puissants logiciels programmés pour réagir instantanément à un certain nombre de mots clés jugés "sensibles" et dont la liste est continuellement réactualisée en fonction des événements internationaux.

 

J’ai, ces derniers temps, à seule fin de vérifications orthographiques ou pour m'enquérir de l'exactitude d'une indication de date, tapé successivement dans la fenêtre "search" de mon cher Google (moteur de recherche adopté suite à l'accumulation de plusieurs trouvailles aussi heureuses qu'opportunes, tandis que d'autres moteurs m'entraînaient, avec les mêmes mots clés, à des lieues bien trop improbables de ce que je cherchais pour que j'en devienne une fidèle utilisatrice), "Saddam Hussein", "AK 47", "abaya", "sunnite", "chiite", "kalachnikov", "Maxim", "franc-maçonnerie", "Grande loge de France", "rite écossais ancien et accepté", "théosophie"…  Je me dis qu'avec un tel échantillonnage de mots clés, et de sites consécutivement  visités – où je me suis d'ailleurs longtemps attardée car, curieuse, j’ai tendance à lire bien plus que l’information dont j’ai besoin qui souvent tient en un seul mot – je dois avoir quelque part un dossier, peut-être même étiqueté "à surveiller". 

 

Peut-être qu'un jour je verrai débarquer chez moi des men in black, ou des impers mastic lunettés de noir et portant galurin mou m’intimant, d’une voix froide et atone, de les suivre afin d’être interrogée dans le cadre d’une "enquête de routine"… Je serai alors poussée dans une voiture aux vitres obscurcies, puis conduite sans que je puisse rien voir du trajet, au énième sous-sol d’une quelconque bâtisse où je serai soumise à l’interrogatoire "de routine" promis… À scruter mes "habitudes de connexion", ceux qui veillent à la sécurité du monde se sont sans doute imaginés qu’ils le tenaient enfin, ce superméchant bien réel et pas du tout littéraire réunissant en sa seule personne toutes les abominables perfections du Dr Fu-Manchu, du professeur Moriarty, de Blofeld… pourquoi pas de Fantômas et qui, comble d’arrogance, fort de son patronyme couleur muraille, ne se donnerait même pas la peine de masquer le cours de ses pérégrinations internet derrière l'infinité d’adresses écran dont usent d'ordinaire les roués de la dissimulation. Car on sait bien que la suprême habileté du grand criminel, ou de l'espion, est justement de ne pas se cacher, d'agir au grand jour, au vu et au su de tous avec, ultime cerise sur le gâteau, ce rien de naïveté souriante qui anesthésie les méfiances et attire immédiatement la sympathie…  


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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 14:07

Deux formidables pièces de théâtre vues en novembre – Nouveau roman à La Colline, Des souris et des hommes au Théâtre 14 – chacune ouvrant à mille développements critiques dans des directions a priori bien distinctes mais se recoupant in fine, et portées par de superbes comédiens; deux spectacles qui, sitôt vus, ont stimulé la chronique, ont ouvert la vanne aux réflexions et commentaires, aux louanges aussi, mais si abondamment que je n’ai pas su m’en débrouiller, incapable que j’ai été, avant que ne s’achèvent les représentations, d’aller au-delà, pour l’un comme pour l’autre, d’un texte mal torché, demeurant tel, aussi broussailleux qu’un terrain laissé en friches depuis des lustres, dans la boîte à brouillon de ce blog. Ces pièces ont je l'espère  une carrière devant elles, et je ne désespère pas tout à fait de parvenir à donner un tour qui soit acceptable à mes deux chroniques de telle manière qu’elles leur amènent quelques spectateurs. Certes les salles qui m’ont aimablement invitée n’en tireront aucun bénéfice mais au moins les équipes artistiques auront-elles vent d’un "retour" louangeux.


Je pourrais en écrire autant à propos de plusieurs livres qui m’ont émue, touchée, enthousiasmée… à l’égard desquels aussi les commentaires et réflexions surgissaient en masse et pour lesquels aussi j’ai commencé de noircir, "au kilomètre", fichiers word et paperolles éparses, enfouis dans le fatras qui encombre mon bureau de bois ou dissimulés dans les innombrables "dossiers" que je crée sur mon "bureau" virtuel pour cacher, sous un semblant d’ordre, ces innombrables brouillons que pourtant je ne me résous pas à détruire…

 

sac-a-dechets.jpg

Jamais, depuis janvier 2009, la boîte à brouillon des Terres nykthes n’a été aussi encombrée. Le bilan n’est pas glorieux… Oh, ces textes "en cours de rédaction" mal brouillonnés ont toujours abondé, grossissant indécemment la liste de ce qui reste à finir quand, de temps à autre, je tâche de mettre en balance les choses effectivement accomplies, les projets menés à bien, les devoirs envers les uns ou les autres remplis, et… "le reste", la somme de tout ce qui est "en souffrance" et dont l'inachèvement EST douleur cuisante. Évoquer cette incapacité à "finir" est un moyen d'atténuer l'inconfort dans lequel elle me plonge, mais le seul véritable remède serait probablement d'identifier ses causes profondes, d'en démêler les racines… elles me restent cachées; tout au plus puis-je reconnaître que je tends de plus en plus à me noyer dans un "àquoibonisme" aussi invasif que sont submergeantes les marées d’équinoxe.


À quoi bon vouloir dire, vouloir signifier par le texte ou par l’image, s’efforcer d’exprimer quelque chose du monde, ou de son intériorité quand on est de plus en plus gagné par la conviction que les langages, quels qu’ils soient, ne seront jamais que des approximations parce qu’au service d’une pensée de toute façon vouée à l’échec – il m’apparaît de plus en plus que tout cheminement de pensée un tant soit peu élaboré mène inévitablement à cette évidence que toute quête du sens ne se peut résoudre que par le constat de l’impossibilité même du sens – non pas de la trouvaille du sens mais du sens en soi… Cela, cette impossibilité abyssale, a surgi dans toute son intelligibilité un beau matin, brusquement, à la façon, sans doute, dont les "éveillés" reçoivent leur révélation – mais j’aurais quand même dû songer que la brutale clarté avec laquelle cela s'énonçait était au fond la négation même de ce que je croyais entrevoir – la radicale impossibilité du sens. Quel vertige! je mets des mots là-dessus: ce n’est donc qu’un "fait de langue"; mais peut-être ne peut-on rien approcher à une distance moindre que celle autorisée par l’un ou l’autre langage, celui des mots n’étant qu’un parmi d’autres… Il y a selon moi un point au-delà duquel l’entendement humain ne peut aller – ne pourra jamais aller. Pressentir cela, c’est entrevoir le "degré zéro" de la faculté de réfléchir, le lieu où la pensée ne peut plus dépasser l’inertie absolue. Et recevoir la vision pleine de ce lieu doit être l’absolu foudroiement.

 

Qui, quoi que j’en écrive, ne m’a pas encore frappée: ces mots, cet essai de "vouloir-dire" en témoignent. En témoignent tout autant les brouillons que je ne détruis pas, et ceux que je continue d'esquisser: il y a là des germes – le fondement même de la vitalité minimale…

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29 octobre 2012 1 29 /10 /octobre /2012 13:16

perspectives_TN.jpg"Pas le temps!"; "24 heures par jour, ce n’est pas assez pour faire tout ce que j’ai à faire…" et c’est ainsi que l’on se justifie sans cesse, en toute bonne foi, de ne pas "faire ceci", "finir cela", etc. Additionnant, le soir venu, les tâches menées à bien au cours d’une journée on clôture l’opération en constatant qu'il n'y avait nulle part le moindre interstice où glisser l’une ou l’autre chose qui resterait "à faire" et qu’on met in fine de côté, "pour plus tard" mais, "plus tard", la durée de chaque jour demeurant désespérément limitée à 24 heures, il n’y aura toujours pas trace de cet espace rêvé où caser ces deux-trois choses que l’on aimerait tant "faire" – qu’il faudrait absolument "faire"… Et la liste de ces actions laissées pour compte de s’allonger, de prendre la poussière en quelque recoin de mémoire jusqu’à disparaître sous la marée grisâtre des remords teintés de culpabilité… Il est vrai que le sablier est pour beaucoup un véritable tyran qui ne leur octroie d’autre loisir que d’accomplir ce à quoi ils ne sauraient se soustraire… C’est, alors, de survie qu’il s’agit.

 

Cependant, cette tyrannie des heures-qui-passent sans permettre la moindre pause, pour oppressante qu’elle soit, n’a souvent valeur que de faux prétexte lorsqu’elle sert d’argument pour excuser tel ou tel manquement. Hubert Nyssen en était convaincu lui qui, au cours de l’entretien qu’il m’avait accordé en son Grenier en juin 2008*, au détour d'une des multiples anecdotes dont il avait émaillé la conversation, s'était vivement gaussé des gens prétendant n’avoir pas de place pour la lecture dans leurs emplois du temps surchargés: "Ne pas avoir le temps de lire? Fariboles que cela! Le temps, ça se prend ou ça se perd!"


Depuis, cette assertion résonne toujours en moi – et la voix d'Hubert Nyssen comme s'il m'avait parlé hier… Depuis, moi qui m'abrite si souvent, et si aisément, derrière cette imparable excuse d'un temps dont je ne dispose pas (dont je prétends ne pas disposer) pour me dérober à toutes sortes de sollicitations, à toutes sorte de projets, je sens ramper sous mes mots le mensonge chaque fois que je réponds "je n'ai pas le temps"; c'est une sensation quasi organique que celle de cette reptation de la menterie sous l'assertion… Car je sais que ce n'est pas un trop-plein d'obligations saturant un laps de temps trop étroit qui m'empêche d'agir au-delà des nécessités quotidiennes et incontournables mais l'absence, en mon âme, d'un désir suffisamment fort pour rendre nécessaire, vital, ce geste, cet acte que je retiens. Les jours pourraient bien compter mille heures au lieu de vingt-quatre que je serais tout aussi figée.

 

Encore me faudrait-il identifier ce qui corrode ce désir au point de le dissoudre. Car expliquer ces innombrables "non-faire" dont je ne cesse à part moi de me plaindre parce que leur inaccomplissement même me taraude – par des "je n’ai pas envie", ou des "je n’arrive pas à me motiver", est aussi superficiel, mensonger donc, mensonger par détournement de regard si je puis dire, que de les justifier par l'indisponibilité.
Souvent, je m’essaie à scruter le brouillard où je crois voir gésir ce qui absentifie de la sorte ce désir, et me tient en retrait du geste, de l'acte – mais très vite, bien avant que j’aie entrevu quoi que ce soit de précis, quelque chose me chasse du chemin exploratoire et me ramène au lieu sécurisant d’où je ne puis plus rien voir, là où je retrouve ma non moins rassurante inertie – ne faisant pas, j’évite la déception que me causerait une concrétisation par trop éloignée de ce qui existait en moi à l’état d’idée. Mais je me prive, aussi, de toute possibilité d’éprouver la joie que me donnerait une réalisation en parfaite adéquation avec cette idée…


 

* Ce mémorable entretien, qui avait duré plus de trois heures, a été mis en ligne sur le site lelitteraire.com et publié en mars 2011 dans le recueil imprimé Les Grands Entretiens du littéraire.com. L'ouvrage a été édité en "impression à la demande"; quant au site, il a changé d'hébergeur en septembre dernier. Tandis que se poursuivent les publications de nouvelles chroniques, les archives sont progressivement transférées et, aux dernières nouvelles, la totalité de celles-ci devrait être à nouveau disponibles à la fin du mois de décembre. Je profite de l'occasion pour saluer ce changement – l'ancien site avait vieilli au point qu'il n'était plus amendable et je crois savoir que sur un plan technique, il avait atteint des limites telles que sans intervention radicale, c'était l'ensemble du contenu qui était promis au naufrage dans les profondeurs du Web, un naufrage sans rescapés… Aujourd'hui, lorsque je me rends sur lelitteraire.com, je trouve des pages où les textes sont extrêmement lisibles, l'illustration réduite au plus juste et au plus agréable (chapeau bas à l'auteur-sélectionneur des photos placées en bandeau – clin d'œil amical…) et un moteur de recherche aussi réactif qu'efficace. Je ne suis pas loin de penser que si pareil rafraîchissement avait eu lieu plus tôt, je ne serais peut-être jamais venue risquer mes pas ici, à "terres-nykther" quand ma "scriptoplégie" veut bien rémissionner un peu…

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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