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31 mars 2015 2 31 /03 /mars /2015 18:55
Chaîne et trame...

Voulant récupérer in extremis le fil de ce que j'avais entamé ici voici deux semaines, avec l'espoir de «mettre en ligne» un ultime signe de mars avant que la course du temps ait balayé les dernières poussières de ce mois (et il est permis de se demander en vertu de quoi cette urgence...) comme le vent ‒ qui, d'ailleurs, souffle à très, très fortes rafales depuis deux ou trois jours ‒ les feuilles et les fétus, je ne retrouve qu'un incipit vide, ne me renvoyant plus à rien de précis par-delà ce phénomène d'interpolations dont je suis si souvent témoin, et dont le surgissement me laisse autant de joie que la conscience de ce surgissement.


Ainsi écrivais-je, le 14 mars:

«Encore, toujours, se croisent et s'entrecroisent les signes dans l'air du moment-qui-passe et ne laisse derrière lui que l'irrémédiable ‒ si l'on peut réparer une usure, une érosion, rien ne peut annuler, gommer un événement et ramener le cours des choses à ce qu'il aurait été SANS le surgissement de cet événement; autrement dit on ne peut intervenir que sur les conséquences, pas sur le surgissement même qui ne se peut en aucun cas annuler (encore que... peut-être quelque future découverte viendra-t-elle démentir ce qui, après tout, n'est qu'une conviction susceptible d'être remise en question, comme toute chose d'ailleurs... et donc ce principe de variabilité lui-même.. Mais pour l'heure, on ne fera jamais que « comme si de rien n'était », comme si: ce n'est jamais que de la feinte...) Bref. Retour à la croisée des signes, pour moi source perpétuelle d'émerveillement étonné quand je viens à la percevoir.»


A quoi pensais-je donc, de quel tissage avais-je commencé de tendre les fils de chaîne… Peut-être étais-je partie de cette référence livresque captée en écoutant «Les Nouveaux chemins de la connaissance» sur France Culture :Adèle van Reeth recevait un invité surprise qu’elle découvrait être Francis Wolf, venu présenter son dernier livre, Pourquoi la musique? Voilà qui entrait en collision avec mon occupation du moment – je relisais les épreuves d’une traduction d’un texte d’Ezra Pound, Antheil et le Traité d’harmonie* ‒, laquelle résonnait avec ces interrogations de plus en plus pressantes qui m’assaillent quant à mon rapport à la musique, mes inclinations musicales si loin, ô combien, de la musique dite «classique» qui décidément ne me touche pas (à l’exception de quelques œuvres de-ci de-là), malgré toutes les tentatives que j’ai amorcées pour m’y initier et aiguiser mon oreille – par exemple en écoutant chaque jour France Musique, prenant là un bain quotidien de symphonies, concertos, sonates, etc. Une habitude dont je me suis assez vite détournée : non, vraiment, je n’arrivais pas à accrocher…
Ou peut-être pensais-je d’autres «synchronicités», qui me font l’effet d’un puissant éclair quand je les perçois et m’embrasent alors instantanément, mais dont je ne hume plus qu’un morne relent de cendres froides sitôt qu’un peu de temps a passé et porté son lot de nouveaux objets de pensée. Au fond, sont-ce les «synchronicités» qui importent en elles-mêmes ou cette curieuse posture dans laquelle je sais me trouver à leur survenue, comme si je me scindais en quatre sans cesser d’être d’une pièce: une part de moi entend le premier signe, une autre entend le second, une troisième noue le lien entre les deux signes, suit tous les amonts, la quatrième, enfin, conscientise toutes ces opérations menées par chacune des trois parts-de-moi. Ego est un millefeuille!


In extremis... avant minuit voilà la «Petite errance» jetée à la Toile. Sans qu'elle soit passée par les moulinettes répétées et réitérées de mes relectures toujours repentantes.
Le défi était là: ne pas laisser partir mars sans qu'un second texte ait été publié ici qui ne fût pas trop inepte. Il ne s'agissait ni de tendre au meilleur «lissage» de l'expression, pas davantage de tourner un propos de grande profondeur. Une manière de lâcher-prise par écrit; de consentir à filer les phrases sans prétendre y enclore ces trop forts tumultes de pensée qui m'embarrassent mais que je ne puis canaliser (ce qui pourtant me comblerait!). Et sans doute ai-je relevé ce gant-là: ce soir en quittant mes terres d'ombre, j'aurai déposé derrière moi un des innombrables petits cailloux que j'ai en poche et cela me suffit ‒ oui, même un petit caillou mal poli...


Ezra Pound, Antheil et le Traité d’harmonie (traduit de l’anglais et annoté par Philippe Mikriammos), éditions Pierre-Guillaume de Roux. Sortie en librairie le 10 avril 2015.
Un texte passionnant qui paraît pour la première fois en français dans son intégralité, remarquablement traduit et mis en valeur par de nombreuses notes et précisions apportées par un traducteur précis, méticuleux, qui témoigne en outre d’un "sens de la langue" aussi aiguisé que poétique. Philippe Mikriammos est aussi l'auteur, chez ce même éditeur, d'une traduction pareillement réussie et enrichie, d'un autre texte d'Ezra Pound, Comment lire (2012).

Cette couverture est trop belle pour que je me dispense d'en ajouter ici le visuel: une illustration superbement réalisée à partir d'une photographie de George Antheil et Olga Rudge, prise en 1923 au domicile parisien d'Ezra Pound.

Cette couverture est trop belle pour que je me dispense d'en ajouter ici le visuel: une illustration superbement réalisée à partir d'une photographie de George Antheil et Olga Rudge, prise en 1923 au domicile parisien d'Ezra Pound.

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15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 11:49
Revisitations

Il y a peu, à la faveur d'une balade en un lieu désert j'évoquais ce film avec Charlton Heston, Le Survivant, vu alors que j'étais enfant. Cela m'a donné envie de relire le roman de Richard Matheson dont il est tiré, Je suis une légende, que j'avais découvert voici une dizaine d'années alors que je commençais mon activité de chroniqueuse pour lelitteraire.com. En trois jours l'affaire fut pliée car le roman est court, simplement construit ‒ linéaire avec ce qu'il faut de retours en arrière pour donner un peu de profondeur aux événements décrits et instaurer de petites ruptures narratives différentes de celles causées par les ellipses ‒ et, lu en traduction, il ne prête guère le flanc au commentaire stylistique. Une histoire se lit sans qu'il y ait besoin de s'attarder aux phrases dont une musique, un style, seraient à déguster. Une lecture de croisière, si j'ose dire, comme on qualifierait certaine "vitesse". J'avais gardé du livre un souvenir à la fois précis et vague, de sorte que, sans avoir jamais l'impression de relire du déjà-lu, je ne me sentais pas non plus en terre étrangère... Une sensation proche, je crois, de ce que l'on ressent quand on revient quelque part après avoir été très longtemps absent: on reconnaît immédiatement une rue, un carrefour ‒ et, avec eux, quelques images nettes du passé ‒ mais on découvre ici qu'une boulangerie est devenue une boutique de prêt-à-porter, là que la devanture abandonnée aux toiles d'araignées prise dans son encadrement de bois moisi a été remplacée par une vitrine tout verre tout alu où s'égrènent telles des notes sur une portée des smartphones de toutes les couleurs sur leurs étagères transparentes.

Je me rappelais clairement du personnage principal, Robert Neville, seul survivant traqué chaque nuit par une troupe de vampires ‒ ce à quoi a été réduite l'humanité par un bacille qui s'est répandu à la suite de bombardements mais qui, étrangement, n'a eu sur lui aucun effet. Je me rappelais aussi de ses virées diurnes à travers une ville dévastée, de son acharnement à survivre et même à s'assurer un certain confort. Surtout, je me rappelais de sa fin. Et de ce que j'avais écrit en conclusion de ma chronique: "C'est le roman d'anticipation le plus désespéré que j'aie lu jusqu'à présent." En relisant le roman ce n'était pas lui que j'espérais retrouver mais plutôt le sentiment qui m'avait conduite à cette conclusion. Et je ne l'ai pas retrouvé... au point de me demander comment, pourquoi j'avais écrit cela. N'ayant pas davantage remis la main sur cette chronique ‒ disparue avec quantité d'autres archives lorsque lelittraire.com a "déménagé" voici trois ou quatre ans et que le fondateur/gestionnaire du site, seul à la barre, a dû réduire au minimum vital le nombre d'articles transférés, confiant à chaque contributeur le soin de sauvegarder son propre travail, ce que je croyais avoir fait en imprimant systématiquement mes articles au fur et à mesure qu'ils étaient mis en ligne mais, curieusement, ce texte-ci a échappé aux opérations... ‒ je ne puis pas même m'assurer que cette conclusion était effectivement écrite. L'aurais-je reconstruite, rédigeant a posteriori et par je ne sais quels jeux d'influences inconscientes une phrase imaginaire correspondant à un sentiment pareillement reconstruit? Il n'y aura bien sûr jamais de réponse à tout cela. Mais ces étranges télescopages entre objets concrets présents ou absents ‒ un texte, un livre, une chronique... ‒ et leur "subsistance mentale" aiguisent une interrogation qui me hante de plus en plus: qu'est-ce qu'un "souvenir"? De quoi se souvient-on? Et d'ailleurs, peut-on vraiment dire que l'on se souvient ou doit-on plutôt dire que l'on récrit sans cesse au fil du temps un événement, un sentiment, au gré de que l'on vit? Car je ne crois pas que ce que l'on évoque tel jour sous l'étiquette d'un "souvenir A" aura le même contenu à quelque temps de là sous une étiquette identique... Le "souvenir" fluctue et se meut en permanence, comme la personne qui "se souvient". Il s'altère, se modifie comme chacun de nous s'altère et se modifie d'instant en instant. Reste malgré tout un ancrage dans le passé, une sorte de point origine (dont je pense qu'il est fait d'un agrégat complexe de faits, d'événements, d'affects...), immuable lui mais auquel l'accès justement dans son immuabilité nous est refusé, à partir de quoi se tisse un fil continu de souvenance, et je dirais que la "mémoire" est, en définitive, non pas une somme de "souvenirs" plus ou moins juxtaposés mais un inextricable tissage de "fils de souvenance". Un tissu aux innombrables moirures et replis, d'autant plus innombrables que le temps conjoint aux accidents du vécu individuel les fait varier, et varier encore la manière dont on les "parlera", par le discours, l'image, voire par la musique ou quelque autre forme d'expression.

Ainsi donc, relisant Je suis une légende, je n'ai plus éprouvé cette torsion intérieure que j'associe au mot "désespoir": j'ai, au sens propre, découvert un roman très classique aussi bien dans sa construction que dans sa thématique ‒ une humanité détruite par un cataclysme planétaire, ici une épidémie successive à des "bombardements" dont il n'est d'ailleurs rien dit de précis, et d'où émerge une "société nouvelle" bâtie par les survivants. Ainsi Ruth confie-t-elle à Robert Neville, condamné à mort parce qu'il est différent, et seul dans son genre, de ces humains contaminés mais assez vivants pour réinvestir la planète: [...] nous avons appris à vivre avec le bacille. [...] Cette découverte nous a sauvés de la mort et nous aide à bâtir une nouvelle société.

Aujourd'hui, je me dis que cette idée de désespoir absolu gît dans le sort de Robert Neville qui meurt assassiné après avoir déployé tant d'efforts pour continuer à vivre pendant les trois années que couvre le récit et que, sans doute, à ma première lecture, cela avait occulté tous les autres aspects du roman. Je me dis, aussi, que cette occultation a très probablement sa source dans la force qu'insuffle à la narration la posture adoptée par l'auteur, à la conjonction de celle d'un "moi" que manifesterait un "je" et de celle du narrateur omniscient: la troisième personne règne jusque dans les monologues intérieurs, très fréquents mais presque jamais énoncés à la première personne. Ainsi des perceptions aiguës, des pensées fulgurantes affleurent-elles sans paraître émaner d'un sujet. Comme si le personnage n'agissait ni ne pensait mais était agi par le narrateur en même temps que par son propre "soi". Une situation que la fiction romanesque traduit excellemment... quand elle est bien menée.

Quant au film Le Survivant, je ne l'ai vu qu'une seule fois (à l'époque même où est censée se dérouler l'histoire...) et n'ai jamais cherché à le revoir. Je devine, maintenant, que l'obsession que je me connais pour les images de lieux désertes, ruinés, encombrés de détritus... a sa principale racine dans ce film ‒ ou plus exactement, dans le souvenir que j'en ai. Ce "souvenir", jusque dans sa dimension fluctuante et les altérations qu'il a sûrement subies, m'est à l'évidence plus précieux, plus indispensable qu'un rapport au film réel qu'en revoyant celui-ci je renouvellerais, "tuant" par là même ce "souvenir", vital tant que je n'ai pas épuisé ce que fondamentalement il me dit. Un "ce" incernable, comme de bien entendu et que je dois me contenter de poursuivre.

Richard Matheson, Je suis une légende (traduit de l’anglais – États-Unis – par Nathalie Serval), Gallimard, coll. "Folio SF", 2001.

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29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 11:00
Bribes impromptues

Sempiternellement en panne, comme saisie d'un trac, d'une paralysie intellectuelle qui me rend balbutiante, maladroite, tremblotante quand il s'agit d'écrire une chronique, donc un texte construit, architecturé, aux articulations souples et mû vers un propos final. Tout aussi bloquée lorsque n'est en jeu qu'une considération toute personnelle, dont le libellé pourrait s'autoriser quelques flottements que pourtant je refuse bec et ongles moins par souci de clarté pour autrui qui daignerait me lire que par quête d'adéquation la plus étroite possible entre ce qui se meut intérieurement et son expression textuelle - le rapport le plus juste que je puisse imaginer entre le mot et la "chose"... Comme il y aura toujours et quoi que l'on tente, selon moi, un irréductible interstice entre le ressenti, le pensé, et la forme qu'on tâchera de lui donner (écriture, dessin, composition musicale, sculpture, etc.) jamais ne saurait être éprouvée la moindre satisfaction pleine et entière.

Écrivant cela, je réalise que je viens peut-être de formuler un semblant de réponse à ce qui a d'abord motivé mon écriture et que je ne transcris qu'ici:
Quel vertige au seuil de l’écriture me retient d’écrire? quelle peur strangulatoire empêche le mot de venir, la phrase de se délier et le texte de se construire? Quel danger y a-t-il à tisser le texte? Quelle souffrance m’imaginè-je être en passe d’endurer à ne pas "écrire juste", qui soit si douloureuse que sa seule perspective cause ce vertige empêchant?

Ce "vertige" est, semble-t-il, la conscience aiguë de l'irréductibilité de cet "interstice". Mais son acuité même est sujette à variations, d'où ces moments où l'écriture, la photographie, le dessin... sont possibles.

De quelques sérendipités...

J’ai appris tout à l’heure que pleurs pouvait être féminin lorsque le mot était au pluriel. Et, jeudi 27 novembre, au détour d’un documentaire radiophonique consacré à la typographie ("Sur les docks", France Culture, 17 heures), qu’un "traînard" était un pinceau spécial qu’utilisaient souvent les peintres en lettres. Immédiatement j’ai éprouvé le besoin de noter ces informations – comme chaque fois que je découvre une tournure inhabituelle, un mot rare ou de jargon, une étymologie surprenante… bref, tout ce qui au premier regard passe pour une incongruité, voire une faute et qui, à l’analyse, se révèle simple désuétude, ou figure de style très peu usitée au point d’être oubliée comme telle, ou encore acrobatie relevant de la licence poétique. On pourrait penser qu’il s’agit d’une banale pulsion professionnelle – étant lectrice-correctrice je serais tout naturellement encline à emmagasiner toutes les informations susceptibles de m’éviter des corrections erronées ou juste mal venues imputables à mes ignorances. Et sans doute y a-t-il en effet dans ces saisies quelque motivation de cet ordre. Mais aussi autre chose de moins définissable. Chacune de ces découvertes m’égaie, me rend joyeuse – d’une joie particulière propre aux sérendipités et que n’ont pas les choses apprises par l’étude, les trouvailles amenées par des recherches délibérées, une joie à la saveur si délectable que je préfère me tenir aux aguets de ces sérendipités plutôt que d’étudier, bien qu’étudier me soit toujours agréable et, plus encore mais l’un ne va pas sans l’autre je crois, sentir que cela a déposé en moi un acquis, un savoir durablement possédé dont je pourrai disposer à ma guise ‒ comme si elle était un trésor, l’élément précieux entre tous grâce auquel allait continuer de s’étendre un ensemble de "provisions" destiné à croître indéfiniment et dans lequel puiser tout aussi indéfiniment allait être à son tour source de joie. Comme si je ne devais jamais mourir ni même dépérir et me défaire – n’avoir plus rien à faire de tous ces trésors. Mais au contraire avoir toujours besoin d’eux, et que ce besoin dût grandir toujours au fil du temps au lieu de s’amenuiser jusqu’à disparaître avant que moi-même meure tout entière…

Au fait...

Je passe paraît-il pour une lectrice-correctrice avisée, et vigilante – pour autant que l’on puisse l’être étant entendu que je ne suis pas plus que quiconque infaillible et que personne ne peut l’être stricto sensu. Mais… si j'avais moins d'inclination pour glaner et suivre de rebonds en rebonds les informations les plus ténues, ce qui doit beaucoup, sans doute, à ma propension à m’interroger sans cesse ‒ même parfois sur des certitudes que je croyais ancrées et qui, souvent, ainsi questionnées, se trouvent défaites ‒ et à hésiter longtemps avant de prendre une décision – d’explorer pour ce faire autant de pistes que je le peux et que le temps m’en laisse le loisir –, travaillerais-je de telle sorte, à tout petits pas précautionneux et généralement deux en avant pour trois en arrière voire davantage, qu’au fil des missions pareille réputation ait fini par m’être faite?

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29 octobre 2014 3 29 /10 /octobre /2014 18:31
État des lieux (pas du tout autobiographique mais presque…)

L’on avait coutume, jadis, dès qu’avec le redoux commençaient à s’étirer plus longuement les journées entre l’aube et le soir, d’aérer de fond en comble les maisons que l’on avait tenues calfeutrées depuis les premiers frimas de fin d’été, d’ouvrir grand les placards – l’on profitait à plein des brusques afflux de vigueur qui, à l’instar des sèves réveillées faisant naître les feuillées nouvelles, allumaient dans les foyers une intense activité domestique attisée par ces vastes courants d’air frais et l’on extirpait de leur tanière linges empilés étouffés de leurs propres plis, vêtements salis attendant leur lessive, objets engourdis dans leurs linceuls de poussière pour les livrer pêle-mêle à la fureur de nettoyage qui, une fois l’an, révolutionnait pour plusieurs jours la maisonnée. C’était le «grand nettoyage de printemps».
Maintenant que nos modes de vie occidentaux, à la ville surtout, ne sont plus guère en phase avec les saisons ce n’est plus là qu’une locution figée, désignant toute opération de grande envergure par laquelle une maison, un appartement, une chambre laissé trop longtemps sans soins approfondis se trouve rafraîchi, expurgé de tout ce qui l’encombre indûment ‒ pas seulement propre, dépoussiéré, baigné d’une lumière neuve affluant par les vitres décrassées mais rangé.


C’est ainsi par un beau jour d’automne, ouaté dans la clarté humble d’un soleil comme mis à l’ennui par la masse indistincte de nuages insistants, qu’elle fut soudain saisie par ce qu’elle nomme, en souvenir d’une publicité qui l’amusait beaucoup quand elle était enfant, le «syndrome Tornade blanche» – un de ces brusques afflux d’énergie qui, sans crier gare, tout d’un coup la désengluent de longues semaines d’inertie morne pendant lesquelles toutes ses pensée, toutes ses émotions à peine écloses se fripent, s’étiolent, meurent comme s’affaisse et se répand en défaites une fleur fanée. Tristes jours que ceux-là, où son humeur noire n’est féconde que de moisissures livides sans que puisse y germer le moindre projet à même de fleurir. Sitôt pensé sitôt mouru… Mais la voilà, ce matin dès l’aube, tout entière prise par son «syndrome tornade blanche»: c’est en premier lieu le réfrigérateur qu’elle place au cœur de sa ligne de mire. Six mois au bas mot qu’il n’a pas été récuré quand les règles de l’hygiène la plus élémentaire prescrivent de laver au détergent léger l’intérieur d’un frigo, congélateur compris, une dizaine de fois par an. Six mois… oh, sans doute pas de quoi ménager un nid douillet aux salmonelles et autres bactéries nocives – elle n’entrepose après tout que des produits emballés, et rince toujours à l’eau fraîche avant d’essuyer avec un torchon propre ce qui paraît souillé au sortir du sac à provisions. Pas de quoi non plus accumuler en quelque recoin de vieilles denrées inachevées au fond de leur pot que la pourriture aurait gangrenée sans qu’elle s’en avise : le réfrigérateur est de format minuscule – un seul coup d’œil par la porte entrouverte suffit à embrasser les clayettes par en dessous, par en dessus, dans les coins (et puis, de toute façon, elle est si attentive à la conservation de ce qu’elle mange que rien de douteux ne saurait traîner là. Cela tourne à la paranoïa aiguë selon sa mère qui ne manque jamais de le souligner dès que la conversation roule sur les sujets alimentaires…). Mais enfin… il y a ces taches rebelles, là, dans le compartiment «boissons» où elle place ses paquets de café entamés, ces répugnantes traînées brunâtres toutes sèches – un sachet mal fermé? Et puis ces bacs, ces boîtes qu'hier elle a précipités à la va-comme-je-te-pousse (elle se souvient qu'elle était très en colère; à propos de quoi au fait?...) «Quel foutral!» aurait dit sa grand- mère…

«Allez, je m’y mets! s’admoneste-t-elle in petto. Un brin de ménage là-dedans ça ne fera pas de mal!» Une heure plus tard, l’affaire est pliée. Sur les clayettes, boîtes et bacs s’alignent en une géométrie plaisante, disposés de telle manière qu’un rapide jet de main puisse suffire à les extraire. S’il ne fallait pas prendre garde de ne pas laisser la porte ouverte trop longtemps elle s’attarderait bien à contempler son œuvre: quel repos pour le regard que cet arrangement parfait! Mais le réfrigérateur n’est pas seul à attendre qu’elle sévisse. Dans la cuisine il reste les placards – mais en moins d’une demi-heure tout est en ordre: à fréquenter trois fois par jour ces étagères et ces tiroirs, peu de risques que le désordre s’y installe durablement; une casserole sortie, on en profite pour épousseter l’ensemble de la batterie. Une assiette tirée de sa pile? Et c’est une vaisselle de tout le service… Dans le salon non plus elle ne sera gère accaparée: hormis son téléviseur il n'y que ses bibliothèques, et elle s'en occupe presque sans cesse, ayant à tout moment un livre à consulter, d’autres à ajouter au gré de ses acquisitions – tous gestes entraînant dans leur sillage, sinon une reconfiguration des alignements rendue indispensable par l’arrivée des nouveaux venus, du moins un vigoureux coup de chiffon. De fait, ses bibliothèques toujours impeccables demeurent le havre de paix où poser son regard quand autour d'elle le trop-plein d'accumulations désordonnées l’agresse qui, par là même, tue dans l’œuf toute velléité de rangement…

Elle a commencé par le plus facile, ce qu'elle savait pouvoir prendre assez rapidement une mine avenante. Histoire de se motiver: il lui faut maintenant se lancer à l'assaut sans cesse repoussé de deux effrayants bastions... Sa penderie d'abord. Elle se borne quand elle sort à prendre au vol la veste, le blouson ou l’imperméable dont elle a besoin à travers la mince fente dégagée par une légère poussée sur la porte coulissante qui, de la sorte, garde cachés à peu près les deux tiers des vêtements entreposés là. Au point qu’elle a oublié leur existence. Imposant cette fois au panneau de contreplaqué d'aller jusqu'au bout de sa course, elle découvre dans les profondeurs obscures du meuble des pantalons, des jupes, des robes, des tailleurs tout ensommeillés, blottis bien à l’abri dans des housses qui, elles, se sont muées en cocons poussiéreux. Un bon coup d’aspirateur, puis les housses sont dépendues l’une après l’autre, ouvertes et les habits examinés sans pitié. Pas d’état d’âme, de la lucidité – une implacable lucidité: la plupart ne seront plus jamais portés… Pour peu, d'ailleurs, qu'ils l'aient été un jour: ils résultaient pour la majeure partie d'un achat coup de cœur, auquel succédait en général un rapide et violent repentir dès que, chez elle, elle enfilait de nouveau ce qu'elle avait essayé en cabine et, alors, trouvé parfaitement seyant. C'était comme un brutal réveil: «Quel tas de boue je fais! Pas possible de mettre ça!!!» Et voilà le malheureux ensemble rejeté. A peine un remords avant l'oubli.... On donnera donc tout ça aux Compagnons de Saint-Martin lors de leur prochaine collecte.

L'armoire, maintenant. Là encore elle sait que gisent des recoins intouchés qu’elle entreprend d’explorer. Surtout, ne pas s'arrêter aux belles piles de tee-shirts, pull-overs, chemisiers, tenues d'intérieur, sous-vêtements en tous genres pliés avec soin qui garnissent les étagères: entre ces piles au garde-à-vous, des bouts d'étoffes froissées se frayent un chemin, pareilles à d'insistants reptiles tâchant de quitter le nid. Les unes après les autres les piles sont sorties, déposées précautionneusement sur le lit pour qu'elles ne se défassent pas ni ne se salissent. Tout un monde de fantaisies estivales bariolées, aux formes et aux couleurs bizarres, se révèle en menus tas lamentablement compressés par des années et des années d'écrasements successifs oublieux de leur présence. Mais comment diable a-t-elle pu acheter des trucs pareils??? Du rose et du vert fluo, des rouges agressifs à gros pois blancs, des hauts en résille alors qu'elle déteste les transparences... Mais c'est de la faute de goût à l'état pur! s'emporte-t-elle. Et d'un large mouvement du bras, ces trucs vont rejoindre les endormis de la penderie dans le grand sac destiné aux Compagnons de Saint-Martin. Eh bien... ce n'était pas si difficile que ça, en définitive, ni si douloureux, se dit-elle, contente, lorsque, dans la quiétude opalescente du soir déjà-là, elle s'accorde enfin le repos de la guerrière qui a vaincu ses chaos, mollement étendue sur son canapé et contemplant à l'entour son modeste appartement bien en ordre. Une opération radicale: tout a été ouvert, scruté, nettoyé... elle s'est refusé cette facilité consistant à pousser ce qui gêne derrière une porte, au fond d'un tiroir à seule fin de ne plus le voir (mais sans être tout à fait dupe: ça ne se voit plus, mais c'est toujours là...).

Enfin heureuse, sereine? Certes non. Car c'est encore un faux courage dont elle a fait preuve. Mener à bien le ravalement intérieur de son antre, fût-ce en allant jusqu'aux tréfonds des recoins, n'aura été qu'une fuite de plus. Une dérobade. Au tableau de l'inaccompli rien n'a fondamentalement changé et la liste des «choses à faire» auxquelles elle tourne le dos depuis des mois ne s'est pas raccourcie d'un iota. Une lettre de condoléances à écrire, un couple d'amis délaissé à qui elle se promet de téléphoner, ce compte rendu de lecture qu'elle doit mettre au propre, cette série photographique dont elle a esquissé le contenu en quelques notes de brouillon mais, bien sûr, sans toucher à son appareil...

Fuyante, désespérément fuyante, comme en cavale continue... Et si c'était, plus que dans le faire et ensuite l'achevé, dans cette conscience acérée de l'inaccompli, dans cette béance torturante qu'elle creuse au cœur et à l'âme, qu'elle parvenait à trouver un certain confort d'être? Le seul confort d'être qui rende la vie supportable?

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4 septembre 2014 4 04 /09 /septembre /2014 18:35
Bifurcations

Mardi 2 septembre

Un peu de vent au point du jour, un ciel grand bleu. Peu à peu de la grisaille l’envahit, par rouleaux – des nues girondes aux mille nuances de gris, et le ciel n’est plus bleu que par bribes. Je pense à la mer. (À cause des "rouleaux" ou bien ai-je eu ce mot en tête à la vue des nuages parce que justement je pensais déjà à la mer sans le savoir et, surtout, sans me le formuler clairement?) Je me dis que seule la mer, avec sa vastitude, sa rumeur, son mouvement perpétuel, peut habiter sous un ciel pareil et en être grandie, magnifiée. Moi qui avais prévu, au soleil naissant largement échancré à l’horizon, d’aller à la mi-journée passer quelques heures au musée Zadkine avec mon appareil photo pour tâcher de travailler un peu autour des jeux d’ombres et de formes que la lumière suscite entre feuillages et sculptures, j’y ai renoncé dès les premières montées de gris. Alors j’ai ouvert, pour en commencer la lecture, La Vie matérielle, de Marguerite Duras, le livre que, cet été Claire Deluca* m'avait recommandé pour aborder l'univers durassien. Le premier texte, "L'odeur chimique", débute sous la lumière diffuse et blanche du ciel couvert et celle, charbonneuse, des orages. À Trouville...
La mer, le ciel, les nuages. Synchronicité...

Il y eut d'abord la "grisaille par rouleaux", la mer, puis le renoncement photographique, et presque aussitôt force bavardages mentaux – la ville laide sous les nuages où les pas s’engluent comme l’humeur, la campagne désolée, fléchie comme un paysage post-apocalyptique avec sa verdure autant que ses terres plombées aux cumulus, et le regard photographique, ce qu’il est chez moi, ce qui le motive, l’inhibe, le dévoie… au bout de quoi est venu un "premier jet" morcelé, exécrable de discontinuité. Enfin cela, maintes fois relu, corrigé, repris. Mais sans que j'aie à jeter à la corbeille des poignées de feuillets froissés ni à affronter d’illisibles gribouillis: tout s’est fait numériquement… Disparues, les pistes méandreuses du "travail en cours", les successions de repentirs – pas de ratures sur un fichier word, pas de traînées de blanc correcteur, ni de gommures, encore moins de paperolles collées et surajoutées [aparté: qu'ont à se mettre sous l'intellect les doctes spécialistes de l'art littéraire qui veulent étudier le processus d'écriture des auteurs d'aujourd'hui convertis aux ordinateurs, et n'ont donc plus à disposition ces brouillons et manuscrits si précieux à leurs spéculations? Plus largement, ne manque-t-il pas quelque chose à l'émotion de la lecture quand on ne peut plus avoir idée de ce à quoi ressemble l'écriture manuscrite d'une personne?].
Copier-coller.
Remplacer.
Ajuster la phrase aux modifications et veiller à éteindre tous les avertissements du correcteur automatique.
Relire quand même – le vérificateur ne réagit pas à toutes les fautes.
Au final, du propre et du lisse.
Ça me va.

* Claire Deluca, comédienne et metteur en scène, a présenté au festival de Sarlat 2014 un montage de textes puisés dans plusieurs œuvres de Marguerite Duras, Duras, la vie qui va, qu'elle a conçu, mis en scène et interprété avec Jean-Marie Lehec.

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6 août 2014 3 06 /08 /août /2014 14:10
Égratignures

En marge du festival de Sarlat, et des trésors ramenés de Plamon, de petits bouts de réel glanés çà et là, dont quelque chose m'a paru devoir subsister et que j'ai tâché d'enserrer en deux-trois mots. Rien d'essentiel, je le sais – l'essence des instants toujours échappe, tenant dans leur éphémérité même. Des mots, juste des mots ‒ tout ce que j'ai à portée de main pour arracher à la dissolution des rognures de sentiment, des restes d'images...

Dimanche 27 juillet.
À 8 heures le soleil n’est pas encore haut dans le ciel et la lumière allonge loin les ombres; sur le bord de la route des Pechs que je parcours chaque matin à petites foulées, une villa a son jardin fermé par un portail de fer forgé blanc à double battant. Chacun d’eux figure un demi-soleil surmonté de longs rayons où sont pris comme en un filet trois oiseaux en vol. Un rai de lumière, au moment où je passe, effleure de biais le portail. Passe entre le demi-soleil de métal et l’aile d’un des oiseaux arrêtés qu’il semble soulever. L’effet est saisissant – un instant à peine, photogénique à souhait et que je ne puis saisir. Une photo de plus que je ne ferai pas, me dis-je…

Mercredi 30 juillet.
En traversant les jardins de Sainte-Claire pour gagner mon siège, j’aperçois assis sur un mur un chat noir et blanc, le poil mal léché – une tête de mâle bagarreur. Depuis trois jours, mes parents n’ont plus vu Moona, leur chatte noir et blanc elle aussi, une sœur de feu ma Nyssiah. Ce matou sera-t-il de bon augure?

Jeudi 31 juillet.
* En fin d’après-midi, cadeau: sortie sans rien autre en poche qu’un porte-monnaie dégarni et la clé de l’appartement que j’occupe, ne songeant pas que j’allais acheter quoi que ce fût, me voilà devant un bel étal de légumes "issus de l’agriculture biologique". De vigoureux brocolis me tentent, et aussi ces formidables choux-fleurs violets que je vois pour la première fois… ma surprise me fait oublier que je n’ai pas d’argent sur moi: je finis par choisir un brocoli, je le tends au vendeur qui le pèse et m’annonce "ça fera 2,50 €". J’ouvre ma pochette… sans trouver mon portefeuille! je n’ai que mon porte-monnaie dégarni. Confuse je rends mon brocoli, emballé comme un bouquet de fleurs m’avait dit le vendeur en l’enveloppant d’une feuille de papier kraft – "Mais non, gardez-le! vous me paierez plus tard… on est là jusqu’à 20 heures! Sans me connaître, sans savoir que je logeais à deux pas et qu’en moins de cinq minutes je pouvais en effet régler ma dette il m’accordait spontanément sa confiance… Un geste qui ouvre le cœur. Comme quoi "produire bio" est d’abord une vraie façon de sourire et de tendre la main, qui va au-delà du soin que l’on donne à la terre et à ses fruits.

* Le soir, l’heureuse nouvelle tombe: Moona est de retour.

Vendredi 1er août.
Aperçue depuis le trottoir, derrière une grille toute rouillée dans un jardin en friches, une cruche de terre à l’émail mort tombant par larges écailles. Y meurent tiges pendantes des fleurs dépéries. Une de ces "défaites polymorphes" que je me plais tant à photographier. Une de plus que ne saisira pas mon appareil que je n’ai pas avec moi. Je n’ai cependant pas de regret: je n’aurais de toute façon pas pu m’approcher assez pour cadrer à ma guise.

Samedi 2 août.
"Tu peux imaginer mille choses, c’est toujours autre chose qui arrive" ‒ cette phrase… enfin, approximativement cette phrase car il y a trop longtemps que j’ai lu le roman de Pascal Garnier Lune captive dans un œil mort pour m’en souvenir à la lettre – s’est, une fois de plus, vérifiée. J’avais prévu de laisser mes épreuves de côté aujourd’hui et de ne me consacrer qu’à l’écriture et à la mise en ligne d’au moins une chronique festivalière – peut-être deux? car j’avais deux brouillons assez avancés pour pouvoir être finalisés sans douleur excessive. Mais la journée a bifurqué… À la fin de la rencontre plamonaise j’ai prolongé une conversation avec ma voisine, une fidèle du festival depuis une quinzaine d’années. De mots en mots la conversation s’est poursuivie pendant près de… trois heures! Du festival, et de théâtre, il fut au fond peu question… Pour moi cela a viré à la catharsis quasi analytique; je me suis livrée… elle m’écoutait, me répondait, et moi je m’engouffrais ne prenant garde qu’après coup que je n’avais pas eu en retour cette qualité d’écoute, d’empathie. Un échange à sens unique, en fait, qui a mis en branle des ressorts auxquels, depuis trente ans – mais peut-être, en réalité, depuis… toujours – je m’efforce de ne surtout pas toucher. Alors? Vais-je rester autruche et la tête dans le sable ou bien quelque chose de fondamental, de libérateur, va-t-il commencer de travailler en souterrain?
En tout cas, cela m’a tenue largement éveillée, et au lieu de sommeiller le soir venu, j’ai bouclé une chronique.


Dimanche 3 août.
Ce matin sur les hauts de la rue Frédéric Mistral, à travers une brèche dans une haie une biche a, le temps de trois bonds, fulguré dans mon champ de vision. À peine le temps de la voir et elle avait disparu, laissant vide la petite parenthèse de pré découvert entre deux bosquets. Tout autour, des villas, cernées de leur jardin – désormais je ne serai plus si sceptique lorsque j’entendrai parler d’animaux réputés sauvages évoluant au cœur des habitats humains…


Lundi 4 août.
La lanterne de rue
Est encore allumée au grand matin.
Au-dessus de la barrique devenue jardinière, l’ampoule ronde et dorée de lumière
Comme un fruit mur sur le point de choir.

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 18:35

Miettes

Depuis quelque temps, et compte non tenu du blanc désert, arrivent ici surtout des "brèves d’un jour" ou des "petites errances", mais plus de "chroniques", encore moins d’interviews – catégorie laissée à un abandon que je n’ose croire définitif… – comme si, scripturalement, j’étais devenue incapable de chroniquer ou de développer un propos argumenté, structuré… et que, ne tenant plus au cours ordinaire des choses qu’à coups de fragments erratiques, je ne sache plus que raccrocher un peu de réel à de courtes phrases morcelées. Comme si une douloureuse sensation de vanité montait jusqu’à presque me noyer. Presque: tout est là puisque j'écris ces lignes.

Fil d'Ariane

Voici trois jours je recevais un message me signalant que deux internautes avaient laissé un commentaire à l'un de mes articles datant de... juin 2009. Je serais bien curieuse de découvrir par quels chemins ces internautes sont arrivés là - surtout l'un d'eux, qui est anglophone – alors même que, par je ne sais quel "bug", ou mauvais paramétrage de ma part, la page d'accueil de ce blog n'affiche plus qu'une année d'archives au lieu que tout était affiché avant Kiwi...Curieuse de savoir, aussi, quel est le sens de leurs commentaires, dont je ne vois pas bien quel est leur rapport avec la teneur de l'article...

2009: soit l'aube de ce coin de Toile. Cinq ans, et la visibilité de l'article commenté enfouie dans les trente-sixièmes dessous des moteurs de recherche... Et si... il n'y avait plus personne "aux manettes"? Si ce blog n'était plus qu'une trace post mortem de son créateur? À qui, alors, iraient ces commentaires? À de certains fantômes, ou au défunt créateur, continuant ailleurs une autre existence mais encore réceptifs aux commentaires laissés sur son blog... Third Life au-delà de Second Life. Malgré tout ce temps, et ces milliards de milliards d'octets en circulation, cette double résurgence il y a trois jours: je ne puis m'empêcher de penser à ces étoiles mortes dont on perçoit la lumière bien après qu'elles se sont éteintes, ou à ces photons qui, paraît-il, seraient issus du Big Bang. Des traces, des fantômes, à la fois perceptibles et n'ayant plus rien à voir avec leur point origine.

Et le fil des pensées qui continue de se dévider... Je songe à Schismatrice +, de Bruce Sterling ce roman de science-fiction lu il y a bien longtemps (une dizaine d'années au bas mot) non par pure inclination mais par curiosité dans le cadre de mon activité de rédactrice pour l'un ou l'autre des sites Web auxquels j'ai contribué à mes débuts, et très vite assez désemparée car, outre que je n'avais encore jamais rien lu de cet auteur, j'étais dépourvue de toute culture science-fictionnelle. Je savais donc que je serais incapable d'étoffer ma note de lecture par ces pertinentes mises en perspective qui, à mes yeux, fondent en grande partie la qualité d'un article "critique"... Je finis cependant par écrire ma contribution, qui ne me satisfit guère mais contenta mon "rédac' chef". J'ai encore en mémoire l'état ultime auquel parviennent certains humains qui acceptent de voir leurs organes remplacés au fur et à mesure de leur usure: de prothèses en prothèses, ils finissent physiquement par n'être plus qu'une minuscule somme de circuits, qui de toute façon cesseront un jour d'émettre des signaux – mourront, comme même les étoiles le font. Mais au fait, ma ressouvenance n'a-t-elle pas récrit cette donnée du roman, la dissolvant dans mes propres fantasmes?

Oh que d'eaux

8 et 29 juin: c’est le Festival de l’Oh ! en Val-de-Marne. "L’eau, notre bien le plus précieux" dit le slogan choisi pour signaler l’événement.
Depuis hier en Île-de-France il grisonne, vente et pluviotte, parfois un rai de soleil irise l’averse. Oh que d'eaux...
Hasard objectif?

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Captée ce jour, justement parce que je pensais au Festival de l'Oh: cette feuille dans une flaque, et traversée par un rai de soleil aussi bref qu'incisif. Cette feuille comme une main abandonnée. Langueur...

Captée ce jour, justement parce que je pensais au Festival de l'Oh: cette feuille dans une flaque, et traversée par un rai de soleil aussi bref qu'incisif. Cette feuille comme une main abandonnée. Langueur...

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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 02:21

Depuis le 2 juin, le grand, le vaste vide... Comme on dirait "un triple blanc" pour séparer deux rives fort éloignées dans un même tissu narratif devant, de son seul corps, faire un seul et même récit mais avec une rupture qu'il convient de marquer... D'ordinaire ces silences, dus à des surcroîts d'obligations, sont de l'ordre du soupir, ne durent guère et restent chargés des frustrations ressenties à ne pas pouvoir me poser suffisamment longtemps pour polir à ma guise, comme j'aime à le faire, les mots et les phrases qu'ici je mets bout à bout, tâchant de produire du sens par le biais d’une forme qui me siée mais, surtout, d'obtenir une adéquation suffisante entre un conglomérat mental – non pas seulement une "pensée" qui serait un enchaînement plus ou moins cohérent d’idées mais un de ces phénomènes de l’esprit où se mêlent sensations, raisonnements, pensées justement et mots épars tels des pollens flottant dans l’air… avec mille autres "choses" échappant à la désignation – et un assemblage phrastique construit, intelligible pour quiconque lit le français.

Contrairement à une mienne amie qui, astreinte à une certaine "tenue d'écriture" de par sa profession, jouit de pouvoir se lâcher une fois la journée finie en écrivant "au kilomètre", sans souci de forme ou de littérarité et s’affranchissant même, à l’en croire, des scrupules orthographiques et syntaxiques, parce qu'elle aime pour lui-même l'acte consommé/consumé dans l'incandescence du présent, la simple dimension physique du geste d'écrire, à la main ou au clavier, et la sensation de totale liberté que procure le débondage scriptural, je n’éprouve pas la moindre jouissance à lâcher du texte comme cela, brut de décoffrage, ne tenant que par sa nature de "texte".

Non: pour moi la satisfaction n’existe qu’à l’aune de la justesse formelle que je parviendrai à donner à un texte dont j'ai entraperçu les premiers linéaments à la périphérie d’une chose que je voulais exprimer – celle-ci, naissant d’abord à l’état de vague nébulosité mentale, se dégage peu à peu de sa gangue confuse; puis, quand elle est à peu près cernée, identifiée, des mots surgissent qui l’approchent, la traduisent… des comparaisons viennent, des images, enfin des phrases et, au bout du compte, une forme textuelle. Que je polis ensuite: de multiples relectures faisant office de toile émeri, des ratures, des effacements, des ajouts, des revirements, des remodelages s'opèrent … jusqu’à ce que, à mes yeux, les contours et les volumes, les reliefs et les rapports de proportion du texte écrit s’ajustent à ceux de la "forme virtuelle" qui, dans mon esprit, avait enflé et exigeait d’être exprimée. En fait mon plaisir suprême n’est jamais dans l’écriture en soi mais dans cet ineffable sentiment de trouver enfin, au terme de ce lent et patient polissage, le "tour juste", le mot, ou l’association de mots qui est l’exact reflet, pour moi du moins, de ce que sécrète mon esprit. Un sentiment très rare, et par là particulièrement jouissif.

Tant de lignes pour dire où gît pour moi le plaisir d’écrire alors que ce petit mot avait pour objet initial le "blanc", le désertique "blanc" qui depuis trois semaines stigmatise ma mutité, dû non pas, ainsi que je l’écrivais au début, à des "surcroîts d’obligations" mais à une espèce de désenchantement chronique, d’à-quoi-bonisme envahissant qui fait courber le cou à toute velléité de "faire", réduit à rien la moindre intention et donne aux jours des airs de flan mol et triste, plus triste encore quand le soleil est de la partie qui, censé rendre optimiste, joyeux, aiguise au contraire des pensées déjà mornes – par la violence du contraste, le bleu du ciel et la douceur de la brise taillent de douloureuses aspérités dans les états mélancoliques qui, au froid des nuées grises, s’allègent de s'y fondre.

Le désert sur Terre ne ressemble pas vraiment à ça. Mais le désert de l'âme, si... ou à peu près.

Le désert sur Terre ne ressemble pas vraiment à ça. Mais le désert de l'âme, si... ou à peu près.

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21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 17:39

On lui trouvait l’esprit moutonnier – toujours à suivre le mouvement, sans regarder au-delà des dos qui évoluaient devant lui en houle lorsque les rues étaient encombrées, ou qui se résumaient à une seule masse large, bouchant l’horizon, quand à un individu près la place manquait d’être déserte.
Ce jour-là comme tous les jours pour aller acheter son journal il traversa la grand-rue sans lever les yeux vers le feu tricolore, comptant sur son devancier pour assurer le passage. Et sans réfléchir plus que de coutume sur le bien-fondé de sa conduite. Il aurait dû songer plus tôt à considérer la question, car il ne devait plus jamais en avoir l’occasion: le piéton dont il avait élu les mollets pour balise était un suicidaire qui venait de toucher le fond de son désespoir.

Brève histoire de fin
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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 13:31
Encro-synchro

Au départ, une aventure photographique dont je ne soupçonnais pas (enfin, il me semble) qu’elle avorterait dès ses prémices – le Marathon photo 2014, dont le principe était de réaliser en deux jours une série de dix images répondant chacune à un sujet imposé, dans le cadre d’un thème plus large mais ancré à Créteil : "Portraits de femmes engagées". Parmi les sujets imposés, celui-là, inspiré d’un projet artistique lancé par Bruce Clarke pour commémorer, en avril 2014, le vingtième anniversaire du génocide rwandais et qui a lui-même engendré une proposition photographique sur la Toile (voir ici la vidéo présentant le projet et l’initiative web de Gaël Faye, qui le parraine: les internautes de par le monde sont invités à poster une photo les représentant en pied avec, à la main, une feuille de papier sur laquelle est inscrit, dans leur langue, Je suis debout): choisir un lieu emblématique de Créteil et photographier une femme tenant à la main une feuille de papier portant l’inscription Je suis débout. Aussitôt le lieu "emblématique" s’est imposé à moi: le mur de la place Salvador Allende,

où sont gravés gravé les célèbre vers de Paul Éluard Je suis né pour te connaître/Pour te nommer/ Liberté,

d’où émerge, comme s’élançant hors des glus dictatoriales, un magnifique corps de bronze, sans tête – peut-être pour que s’y reconnaissent mieux, et indifférenciés, les visages de tous les damnés de la Terre.

Et puis le support d’écriture: ce serait une feuille de papier fort, légèrement sable pour éviter la trop forte crudité du blanc pur qui, pour moi, rend la mise au point lors de la prise de vue difficile, rectangulaire pour faire écho à la verticalité du mot debout. La phrase serait tracée au pinceau, à l’encre de Chine. Non que j’aie la moindre prétention à vouloir donner une qualité calligraphique à l’inscription car j’en suis incapable mais je voulais user d’un matériau noble, susceptible d’offrir un beau rendu de matière même issu d’un geste non maîtrisé et qui, sans être "le" motif de la photo (sans doute serait-il, en outre, imperceptible sur le tirage), témoigne par son seul aspect d’un minimum de recherche préalable. Afin de me chauffer la main et de me préparer au tracé que je voulais sûr, je me suis amusée, avec un pinceau plat, à couvrir de traces d’encre de petits rectangles de papier toilé, m’essayant à diverses dilutions, faisant varier la force avec laquelle j’appuyais sur mon pinceau ou l’orientation de celui-ci… et je découvrais combien cette encre est belle, profond et luisant son noir quand elle est pure, d’une nuance chaude, comme traversée de soleil lorsqu’elle est fortement diluée ; une matière qui jouait admirablement avec la texture toilée du papier – mais hélas, n’étant pas assez artiste pour savoir faire émerger des univers formels intéressants de quelques gestes mal assurés de débutante confrontée à un matériau nouveau, ni assez technicienne pour, grâce à une connaissance approfondie des possibilités plastiques de l’encre ou du papier apportée par une longue pratique, créer des motifs signifiants, je n’ai produit que de pathétiques barbouillages que pourtant je regardais d’un œil ravi, non pas pour eux-mêmes mais parce qu’ils étaient empreints de cet émerveillement éphémère qui, aux premiers essais, m’avait emportée.
Une fois l’encre quittée, je suis allée à la MAC de Créteil assister à une projection dans le cadre du Festival de films de femmes – la veille, encore persuadée que j’arriverai au bout de mon marathon, j’étais allée là-bas traiter l’un des sujets : "photographier une réalisatrice". Siu Pham, réalisatrice vietnamienne qui passait par là, s’est gentiment prêtée au jeu et, de mon côté, je lui ai promis que je viendrai voir son film le lendemain, Homostratus. Il était précédé d’un court métrage, Kijima stories.

Juste avant le début de la projection, sa réalisatrice, Laetitia Mikles, a succinctement expliqué que ce film est un documentaire relatant l’histoire d’un yakuza repenti devenu moine trappiste, un certain M. Kijima. Premières séquences : un gros plan sur un encrier qu’on ouvre… une feuille de papier journal où un portrait dessiné se détache au milieu des idéogrammes… une feuille que l’on verra tout au long du film passer entre diverses mains, qui la plient, la déplient, la manipulent en même temps que leur propriétaire évoque M. Kijima. Des successions d’interviews, chacune portrait implicite de l’interviewé tandis qu’à travers les propos tenus se révèle bribe après bribe l’histoire de M. Kijima. Et scandant ce récit construit par empilement de récits fragmentaires, des séquences montrant des dessins en cours de réalisation – des dessins illustrant ce qui se raconte, à l’encre de Chine ou bien à l’aquarelle, mais dont on ne verra jamais qui les réalise. Le dessin, lui seul, et le bout du pinceau, parfois une amorce de main, apparaît à l’écran. Curieux documentaire en vérité, mais superbement envoûtant, d’une étonnante complexité de construction fluidifiée par le montage qui laisse à l’esprit une empreinte profonde. M’ont aussi fascinée ces merveilleux plans montrant les mutations de l’encre une fois que le pinceau a effleuré la surface détrempée de la feuille. Et les méandres de la narration, et ces effets qui fondent les images du réel à leur représentation aquarellée pour revenir au réel… Un documentaire, vraiment??? Pourtant, que de mirages.


L’encre du journal, celle des tatouages, des dessins et aquarelles dont la réalisation structure tout le film – l’encre de mes jeux graphiques du matin et de mes propres tatouages les fils se nouent sans fin et se diluent aussi…

Encrages/ancrages

Synchronicités: encro-synchro.


Pulsation obsédante, persistante, de ce qui vient et ne laisse que traces sans que je puisse les figer. Les émergences n’ont cessé de filer en pointillés qui se pressaient, presque au rythme des figures nées au bout du pinceau et dans une même efflorescence, que j’ai cru un temps pouvoir restituer dans cette spécificité du surgissement fugace par une écriture syncopée, non construite – automatique si l’on veut et qui ne veuille surtout pas dire quelque déconstruction que ce soit mais juste refléter une fugacité presque impalpable tant elle est éphémère, aiguë pourtant lorsqu’elle survient – je n’ai pas su: toujours il me faut aller au plus long. Plus de traces mais ce long flot qui dilue, pareil à la vague aventureuse qui, à marée montante, efface dans le sable les empreintes des passants.

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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