Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
12 mars 2019 2 12 /03 /mars /2019 15:08

À la faveur d’une sortie photo aux Puces de Saint-Ouen avec quelques membres de l’association Photovision France – tous fervents et habiles numéristes au milieu desquels j’étais la seule équipée d’un boîtier argentique – et tandis que nous déambulions, à l’affût des photogénies qui pourraient se présenter, la conversation a, inévitablement, glissé sur des comparaisons entre les deux pratiques. Sans doute ai-je eu des propos irréfléchis, ou mal interprétés car bien vite a fusé la question «Mais enfin, pourquoi tu opposes le numérique et l’argentique?»
Ce que, justement, je ne fais jamais puisque je pratique les deux – ce sont d’ailleurs presque toujours des images numériques que je glisse dans les pages de ce blog –, et souvent simultanément pour les mêmes sujets. Avec la même propension à cogiter, à tâcher d’élucider ce qui, pour moi, est en jeu dans l’une et l’autre approche, mais avec, aussi, cette certitude que chacune est déployée dans des sphères d’intention totalement différentes, ne se chevauchant pas fût-ce d’un iota quand bien même j’ai cadré/capté avec chaque appareil une bribe de réel identique. Je crois bien n’avoir rien dit de sensé ni de clair dans le feu des échanges, me trouvant prise de court comme toujours dans ces contextes conversationnels où mon «esprit d’escalier» m’empêche de tenir des propos argumentés et intelligiblement formulés; et le regret que j’en ai m’intime de mettre au net, par ce texte-là, un peu de ce qui m’apparaît de mes rapports différenciés avec l’image argentique et l’image numérique.
En simplifiant beaucoup, je dirai que le numérique a partie liée avec l’immédiateté – on voit, on déclenche, on examine ce que l’on vient de prendre et l’on décide ce que l’on en fait dans un même mouvement ramassé dans un très court laps de temps; ce qui relèvera ensuite du choix et du post-traitement des images choisies ne change rien à ce tassement de l’intention, de geste et de la décision photographiques en une seule unité de prise de vue – quand l’argentique implique des temps d’attente plus ou moins longs après la prise de vue, des temps blancs si l’on veut, des temps de silence visuel, puisque le résultat ne sera visible qu’à l’étape finale des traitements, celle du tirage sur papier.


Voilà un premier déblaiement. Et puis il y a cet écart majeur: la photographie numérique est désespérément a-sensorielle… point d’olfaction – les pixels n’ont pas d’odeur, les chimies argentiques, si… même les films sentent quand on les dégage de leur étui pour les placer dans le boîtier, et les feuilles de papier quand on les sort de leur pochette… ‒ ni de tactilité: hormis le tripatouillage de clavier et de souris, les pixels n’exigent pas que l’on touche (l’image numérique n’a pas besoin du papier pour exister, un écran lui suffit), le grain d’argent, si; le toucher est sans cesse sollicité: on touche le film pour l’insérer dans le boîtier puis l’en sortir, ensuite pour le développer quand on fait cette opération soi-même, les feuilles de papier pour les plonger dans les cuves, les rincer, les mettre à sécher… En argentique la manipulation est permanente d’où ce sentiment que j’ai d’avoir véritablement et de bout en bout «la main» sur mon image, d’être pleinement opérative.


Au fur et à mesure que j’écris d’autres choses se pressent que je pourrais continuer d’énumérer pour éclairer mes «rapports différenciés» avec l’argentique et le numérique mais je prends conscience, aussi, que cet éclaircissement n’était pas le but d’abord poursuivi par ce texte. La toute première motivation était de fixer une fulgurance, puis cela fait il m’a fallu étoffer, enrober, défulgurer d’une certaine manière et voilà la «fulgurance» affectée d’un long préambule dont je ne suis plus sûre qu’il ne la gâte pas…


Le lendemain de cette sortie photo, donc,

… réfléchissant une fois de plus à ce que je faisais réellement – je veux dire au-delà du déclenchement – lorsque je prenais (et le verbe «prendre» est ici employé dans toute l’ampleur de son déploiement sémantique) une photo argentique, cela a fulguré:

J’essuie les larmes du temps.

Cette très brève phrase a brillé, imposé son tranchant dans le mol endormissement de ma réflexion. Longtemps elle a tournoyé satisfaite d’elle-même, a résisté au sommeil de la nuit qui pourtant, bien souvent, frappe de ridicule en se dissipant au matin ce qui la veille luisait d’un tranquille éclat, s’est indurée au lieu d’être, penaude, éjectée de la mémoire et garde sa nécessité alors même que je la saisis au clavier après l’avoir écrite à la main sur un bout de papier en transit. Alors sans doute dois-je comprendre que je continuerai ainsi à pratiquer la photo argentique tant que je serai encline à éponger les sanglots du temps. Jusqu’à ce que je cesse de l’être – soit que le souci de visualité en vienne à être seul à m’animer, et l’image numérique suffira dès lors à me satisfaire pleinement, soit que le temps s’arrête un jour de pleurer. De passer?

Partager cet article
Repost0
4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 19:15

Voici une dizaine de jours, sous le coup d'une impulsion brutale, je griffonnai toute affaire cessante ces lignes valsantes sur un bout de papier me tombant sous la main, si malmenées dans leur folle danse par la fébrilité de mes doigts qu'aujourd'hui je peine à les déchiffrer, et sans doute ce qui suit est-il un tantinet redressé, reconstruit ‒ une façade ravalée de neuf:

 

Hier j'ai raté mes tirages. Trois états d'une même photo chacun affligé d'un défaut, les deux premiers tout de même «sauvables» mais point «satisfaisants», le troisième bon pour la poubelle quand il était censé être le meilleur de tous… Tout mon être s'est affaissé devant ce pathétique résultat ‒ des auréoles dues à la manière dont j'ai immergé la feuille de papier dans les bains, des poussières qui ont échappé à mon examen soigneux du négatif, des marges complètement déséquilibrées… Un creusement intérieur d'autant plus douloureux que je me souvenais avec une cruelle précision de ce tirage réussi du premier coup quelques semaines auparavant ‒ une rose épanouie ‒ qui, même dans la lueur rougeâtre de l'éclairage inactinique, m'était apparu assez beau, au fond de la cuvette de révélateur où l'image achevait de monter, pour me donner l'impression que mon regard percevait la douce giration des pétales entrouverts à travers l'absolue transparence d'une eau limpide. Ç’avait été un moment de joie intense que d'extraire de son dernier rinçage cette épreuve toujours exempte de défaut, une joie plus grande encore quand j'avais, avec mille précautions, détaché l'épreuve enfin sèche de son support et constaté que rien ne gâchait le résultat final. Mais c'est au contraire un incoercible effondrement qui se propage et met l'âme bien bas quand, malgré l'attention et les gestes précautionneux, c'est un désastre que l'on voit apparaître.

 

Je me souviens d'avoir éprouvé un immense soulagement une fois la dernière ligne tracée, en ruban ascendant au bas d'une page dont, curieusement, je n'avais gribouillé que le bas, laissant vierge les trois quarts supérieurs pour tasser jusqu'à l'illisible mes fébriles pattes de mouche… Mes tirages pourtant ne s'en trouvaient nullement améliorés. Et en les regardant de nouveau, c'est encore la même déception qui m'étreint. Qu'est-ce donc qu'ont sauvé, compensé, les mots? Une question que je peux aussi poser en songeant à tous ces «moments visuels» que j'ai textualisés alors qu'aucune photo n'est présente: pourquoi se tourner ainsi vers l'écrit, la textification, quand l'image manque, soit qu'elle n'ait pas été prise ou bien qu'elle s'avère simplement défectueuse à une étape ou l'autre du long chemin qui mène de l'impression sur le film au tirage en grand format?
Peu de temps après, d'ailleurs ‒ et à nouveau mue par cette irrépressible pulsion scripturale qui me fait jeter en hâte des lignes désordonnées sur le bout de papier qui se trouve là pour ensuite en être profondément soulagée ‒ je m'interrogeais de la sorte:

 

Pourquoi écrire autant ‒ s'efforcer autant ‒ d'écrire sur (autour du/ de) le geste ou l'intention photographique? Non par volonté compensatoire mais pour maintenir vive une aspiration à, une tension vers… Pour que ce qui me tient accrochée à la pratique de la photo ne meure pas étouffé sous les linceuls successifs des échecs, des déceptions, des ratages… Moins pour sauvegarder un peu d'une émotion qui m'échappe et dont je ne sais ni le nom ni les contours que pour défricher tel ou tel état, tel ou tel cheminement de pensée et le rendre intelligible à moi-même. Parce que cela qui «me tient» est sans doute un des fils que je me dois de suivre pour désombrer un peu ces sourdes masses insubstantielles que je sais se mouvoir au plus ténébreux de mon être, tels ces courants telluriques qui font se rider et se fendre la surface de la Terre Et pour suivre ce fil, il me faut textifier.
Textifier, textification… ces dérivés de «texte», absents des dictionnaires, se sont présentés spontanément sous ma plume ‒ textifier, textification plutôt que ces dérivés dûment répertoriés que sont «textualiser», «textualisation». S'agissant pour moi, en première intention bien que j'aie, in fine, exprimé autre chose, de compenser un défaut d'opérativité (la photo non prise, le tirage mal fait…) il est tout naturel que mon instinct m'ait conduite vers un suffixe issu du latin facere plutôt que vers celui affectant les dérivés en usage qui, lui, ne renvoie pas à un acte mais à un changement d'état…

 

De même que la partition écrite n'atteint à la pleine existence qu'au moment où des musiciens la font entendre à travers la voix de leurs instruments, une photo n'existera «en plénitude» qu'à l'état d'image visible ‒ tirée dans le cas de l'image argentique et pas autrement. La glose ne lui est rien, ne lui ajoute rien mais elle vaut phare-dans-la-nuit pour qui préside à sa genèse.

 

Partager cet article
Repost0
9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 17:52

Que l’on emploie ou non les justes tours ‒ «Je me le rappelle»; «je m’en souviens» ‒ l’énigme persiste: à quoi donc renvoie le pronom, «le» ou «en»? Qu’est-ce donc que l’on trouve au fond de sa mémoire quand on prononce l’une ou l’autre de ces formules? Un «souvenir» assurément mais… Souvent je me suis demandé ce qu’est réellement un souvenir, de quoi il est fait – foisonnant de sensations extrêmement précises et comme physiquement présentes lors même que les terminaisons nerveuses ne reçoivent de signal d’aucun substrat concret; immatériel mais pouvant être ô combien «occupant», envahissant et prédateur… Paradoxalement, il se fait d’autant plus prégnant qu’on le sent fuyant: plus il se dérobe et plus on s’acharne à vouloir lui rendre sa netteté, sa précision, la totalité de ses référents – jusqu’à en devenir obsédé. Mais… «se souvenir», est-ce simplement rassembler petit à petit des bribes de réel exhumées du fin fond de soi? Quelle est la part, dans ce que l’on nomme «souvenir», des faits réellement advenus et des reconstructions où se mêlent mille interférences, superpositions, substitutions…? Sans doute cette «part des choses» est-elle définitivement impossible à établir et faut-il alors considérer le souvenir comme une entité en-soi, composite, dont on peut cependant essayer de distinguer les éléments. Et peut-être aussi faut-il renoncer à attendre du souvenir qu’il éclaire le passé: il ne serait… éclairant que s’il existait des événements effectivement vécus et des émotions qui les ont accompagnés une fixation étalon assez fiable pour que l’on puisse lui confronter le souvenir conservé. L’on pourrait alors déceler les écarts, les mesurer… et ainsi distinguer enfin, avec finesse, entre le réel préservé intact dans la mémoire et la foule des écrans qui, au fil du temps, se sont conjugués pour le déformer.

 

Les «souvenirs»?
Ils s’étiolent en de minuscules fragments légers et diaphanes,
S’estompent en de petites choses fragiles et grisonnantes
Qui peu à peu s’échappent de notre mémoire telles ces impalpables cendres qui flottent dans l’âtre, infimes soupirs des braises finissantes.

Partager cet article
Repost0
18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:35

* Juste comme une petite tape...

Trouant parfois l’ouate des jours il y a les signes – ces fulgurances nodales qui, à la faveur d’un percept impromptu, se forment en lui agrégeant souvenirs, réminiscences, exsudations imaginaires, regrets… toutes sortes de sécrétions psychiques soudain venues et convergeant dans le plus grand des chaos mais dont on sent qu’avec ce percept initial elles font signe, distillent les prémices d’un message qui dès lors ne sera plus tout à fait clavé (à condition bien sûr que l’on sache manier à bon escient les clefs entrevues). Et puis de petites entailles moins vives qui picotent l’attention et n’ont d’autre rôle que de ramener à la surface pensante une idée oubliée, une intention trahie, un projet remisé… mais sans tailler à leur entour ces creux abyssaux où parfois les signes entraînent. Je ne vois de meilleur terme pour désigner ces effleurements irisés que l’anglais poke, du moins tel que ce mot a pris sens dans l’univers Facebook – dont je ne suis, au demeurant, pas si familière que cela. S’il fallait par purisme borné – en l’occurrence un peu idiot – vouloir le remplacer à toute force par un équivalent français qui renvoyât à un même signifié, à savoir une notification aussi légère qu’un psssttt murmuré à son voisin immédiat, on ne pourrait guère faire autrement que de passer par une périphrase, par exemple «petite tape amicale». C’est pâteux comme de la vase – trois mots et l’on s’enlise! Poke en revanche… une seule syllabe, qui plus est allégée par le souffle que la prononciation anglaise donne au «p» initial: comme l’épiderme au derme, le mot colle à ce micro-geste, éphémère et à peine appuyé, qu’il est censé signifier; ses sonorités se glissent dans l’oreille puis pénètrent la pensée aussi délicatement qu’une bulle de savon se pose sans tout de suite éclater…

Le festival annuel des Jeux du théâtre de Sarlat est, très probablement, le lieu où me ramènent des pokes de plus en plus fréquents, et nombreux, tandis que se succèdent les éditions – je vois à peu près autant de spectacles d'une année l'autre, avec une aptitude inchangée à «entrer» en eux (et «entrer» dans un spectacle peut parfaitement signifier… rester hors de lui et n'y point adhérer, pour des raisons que je n'identifie pas forcément mais dont au moins je sens qu'il me faut cerner l'origine, avec assez de discernement pour, le lendemain à la rencontre de Plamon, pouvoir en discuter), à apprécier (je veux dire: être enthousiaste ou au contraire critique, «apprécier» ayant ici le sens neutre de «porter un regard sur…») le jeu des comédiens, le travail de mise en scène, etc. Mais avec chaque année une «production» décroissante de chroniques. Restent beaucoup de notes, parfois des enregistrements sonores, et même de temps en temps des textes embryonnaires auxquels il manquerait peu de choses pour que la construction écrite tienne sur ses phrases. Et avec ce fatras le douloureux sentiment de cadeaux reçus – les spectacles et les rencontres – à bras ouverts sans avoir su remercier en retour: le comble de l'ingratitude.

Je conserve assez scrupuleusement ce fatras; au cours des rangements de hasard auxquels je me livre de temps en temps, je retrouve ainsi des bribes vieilles de plusieurs années dont beaucoup me semblent avoir gardé une certaine force évocatrice – les lire à cette occasion époussète tout d'un coup le cumul des jours cendreux et j'ai l'impression d'être à Sarlat, au sortir du spectacle croqué en notes, réfléchissant à plein régime aux mots et phrases devenus ensuite ce que j'ai sous les yeux. Il y a donc du sens vif dans ces fragments; je me demande alors ce qui a bien pu me retenir au seuil de la chronique pas-si-mal-venue-que-ça, et transformer ces notes en résidu inutilisé faute d'avoir su les mettre en adéquation avec l'immédiate suite de la représentation sarladaise ou, plus tard, avec telle ou telle reprise de la pièce «croquée». Aucune réponse ne s'est jamais profilée ni ne se profile – seule vient à l'âme, et subsiste, la rage dépitée de n'avoir pas eu assez de détermination et de persévérance pour donner à ces fragments l'étoffe textuelle qui les eût hissés au rang d'article constitué. Éprouver ces rages, et savoir que je vais les éprouver, assaisonnées de verte amertume, ne me rend pas pour autant plus persévérante et l'édition 2018 du festival de Sarlat a laissé elle aussi son lot de notes en souffrance – et le grenier à pokes de s'enrichir encore…

Jeudi 29 novembre, donc, poke poke poke au rebord de ma mémoire festivalière – fenêtre toujours à demi ouverte où circule sans discontinuer le petit vent du souvenir: j'aperçois Christophe Barbier dans l'épisode de la série Munch diffusé ce soir-là. Il incarne un avocat, et fait sa première apparition en train de plaider, avec éloquence et force effets de manches... théâtre dans le théâtre: mise en scène de la plaidoirie à l’intérieur de la fiction télévisée. Et me voilà renvoyée à Sarlat, au tout début du festival, au moment de passer à la billetterie pour réserver mes places… Parmi les spectacles choisis, Le Tour du théâtre en 80 minutes, venu remplacer La Main de Leïla, de Kamel Isker, initialement prévu le lundi 23 juillet et qui avait dû être annulé. Ce titre, et sa présentation dans la dernière mouture du programme 2018, m’avaient d’emblée attirée mais ma décision de prendre un billet pour aller voir cette pièce avait été scellée par la référence à l’ouvrage qui avait été sa source: ce Tour était une adaptation du Dictionnaire amoureux du théâtre, du même Christophe Barbier. Sans avoir lu ni consulté ce volume-là je connaissais un peu la collection dont il fait partie; j’avais vu là un gage de qualité suffisant pour me donner envie de découvrir comment pareil ouvrage pouvait être porté à la scène. Quant au nom de l’auteur-interprète, il n’avait aucune part dans mon inclination spontanée: avant d’arriver à Sarlat Christophe Barbier m’était totalement inconnu. Disant benoîtement cela à quelques habitués je suscitai un aimable étonnement… «Comment ça? Tu ne regardes jamais BFMTV?» me demanda-t-on. Euh… non. Et force me fut alors d’avouer que je ne savais pas non plus ce qu’était BFMTV (le sigle me soufflait qu’il s’agissait très probablement d’une chaîne de télévision mais… supposer ou déduire n’est pas «connaître»). Autant dire tout de suite que, depuis, je n’ai pas davantage regardé BFMTV qu’auparavant et que je n’ai toujours pas écouté Christophe Barbier éditorialiser l’actualité: une manière, sans doute, de garder intacte la très profonde impression que m'a laissée le comédien extraordinaire – car ce qu’il manifeste sur scène est bien au-delà d’une «excellente interprétation» – que j’ai découvert aux Enfeus. Une impression qui s’est encore approfondie trois jours plus tard, le 26 juillet, quand il est revenu pour jouer aux côtés d’Anne Coutureau La Proposition, d’Hippolyte Wouters.

Cette dernière pièce, signée d’un auteur belge contemporain, fait entendre une conversation censée se tenir en 1849 entre Juliette Récamier et Alexis de Tocqueville – un dialogue purement imaginaire mais qui cependant sonne vrai: les répliques prêtées à Tocqueville sont construites à partir de propos réellement tenus ou écrits par le célèbre auteur. C’est d’ailleurs lui qui accapare le temps de parole, son interlocutrice n’ayant à l’évidence d’autre rôle que celui de rompre, par une question ou une remarque lancée opportunément, la monotonie d’un quasi-monologue qui sans cela eût tourné au tunnel. «L’auteur ne s’est pas beaucoup occupé du personnage de Juliette Récamier; il ne l’a convoquée, à l’évidence, qu’à titre de faire-valoir», a convenu Anne Coutureau à Plamon. Notons qu’en dépit de ce délaissement manifeste, la comédienne a réussi à emplir la scène de sa présence: par ses postures, les petits gestes posés çà et là, son art d’orienter ses regards ou de manipuler discrètement tel ou tel accessoire pendant que Tocqueville parle, elle campe sur le plateau une Juliette Récamier qui, entre ses répliques plutôt courtes et rares, dites d’une voix égale et posée, ne se laisse à aucun moment oublier au seul profit de son invité. Une performance d’autant plus remarquable de la part d’Anne Coutureau qu’elle est face à un Christophe Barbier rayonnant, qui met au service des propos de Tocqueville une diction parfaite, admirablement modulée, illuminée par un langage non verbal invariablement juste et vibrant ‒ un art de dire par tout son être qui sublime la seule justesse de la voix, porté au zénith de l’intensité sans jamais aller jusqu’à l’exubérance.

L’exceptionnelle maîtrise du dire/être théâtral de Christophe Barbier s’était déjà exposée dans tout son éclat quand il nous avait conviés à son Tour du théâtre en 80 minutes et qui m’avait alors fait gribouiller sur un coin de page qu’il avait «un talent pour dire les textes – les siens et ceux des autres – tel qu’on ne les entendait pas mais qu’on en accueillait en soi les périodes exactement comme si on les savourait soi-même au gré de sa petite lecture intérieure». Une impression encore inédite pour moi au théâtre… Sans compter que le texte de ce Tour du théâtre était lui-même brillant, tant dans ses phrases, si bien-sonnantes, que dans sa construction – l’on sentait simplement à l’oreille que la «fragmentarité» du Dictionnaire originel, au lieu de n’aboutir qu’à une juxtaposition de morceaux choisis plus ou moins soudés à force de chevilles, avait au contraire été habilement remaniée pour conférer à la version scénique une remarquable cohérence.

Chacune des deux représentations fut suivie d’un «bord de plateau» – un échange entre comédien et spectateurs après les saluts, dans l’immédiat après-spectacle. En remplacement de la rencontre plamonaise du lendemain pour la première parce que Christophe Barbier devait rejoindre la capitale dans la nuit mais, à la suite de La Proposition, le «bord de plateau» n’avait rien d’un moment substitutif: c’était à part entière une seconde partie de spectacle où il s’agissait de quitter la fiction dramatique et de ramener la pensée de Tocqueville dans notre actualité par le biais d’une invitation à réfléchir sur la notion de démocratie. Le comédien réendossait en quelque sorte son costume de journaliste politique, sans tout à fait cesser d’être au théâtre: quelle habileté!

Et voilà… enfin une intention concrétisée: rendre à un spectacle, ou plutôt deux en l’occurrence, l’hommage mérité. Le poke cette fois ne sera pas tombé sur une épaule insensible…
 

LE TOUR DU THÉÂTRE EN 80 MINUTES
Texte, mise en scène et interprétation:
Christophe Barbier
Sous le regard de:
Charlotte Rondelez
Durée:
1h20
(Librement inspiré du Dictionnaire amoureux du théâtre, Plon, 2015).
Représentation donnée le lundi 23 juillet 2018 au Jardin des Enfeus.

 

LA PROPOSITION
Texte:
Hippolyte Wouters
Mise en scène:
Carlotta Clerici et Anne Coutureu
Avec:
Christophe Barbier, Anne Coutureau
Costumes:
Frédéric Morel
Durée:
1h05
Représentation donnée le jeudi 26 juillet 2018 au Jardin des Enfeus.

 

 

Partager cet article
Repost0
2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 12:29

je crois d'ailleurs savoir où j'irai en premier... 

En écrivant cela je pensais à une page très précise d'un cahier bien particulier, où le soin que j'ai mis à ne pas laisser mes phrases déborder dans la marge contraste avec l'écriture hâtée, fébrile, fortement raturée et, en bien des points, quasi illisible tant les lettres sont déformées. Écrire si mal, de manière si peu lisible, témoigne moins d'une fébrilité à capter une pensée insaisissable que d'une conviction obscure et profonde, sans doute agissante tandis que j'écrivais, que cela ne vaut rien – n'a pas en tout cas la valeur, la signifiance que je lui ai vue sous le coup de l'embrasement scriptural. La meilleure preuve est qu'en à peine quelques jours ce que je croyais avoir amené à se mouvoir dans le texte ne m'est plus perceptible. Mais en réécrivant, en retouchant, peut-être quelque chose sortira-t-il de ce chaos...

J'ai inscrit une date en haut de la page – j'entendais ainsi marquer que le surgissement était consécutif au travail que j'effectuais alors: la lecture-correction des épreuves d'un recueil de textes de Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus* – mais elle est erronée: j'ai noté «semaine du 17/09» quand la période correspondant à ce travail est cette même semaine mais du mois suivant. Un lapsus révélateur de mon rapport au temps. Deux pages plus loin, ce fouillis au crayon, toujours issu de la lecture des Jardins suspendus:

La présence = «arrêt sur être» que seul l’art peut rendre manifeste.
Présence: un mot stable où se meut imperceptiblement un perpétuel flux d’être à régime variable.

Et sur mon bureau numérique, contemporain de cette page de cahier mi-ordonnée mi-chaotique, un fichier-texte sauvegardé sous le titre BROUILLON:

C'est bien souvent sous les mots des autres – quand on est lecteur goûteur de mots et que ces «autres» sont d'authentiques écrivains – que l'on découvre quelques clés menant à l'une ou l'autre de ses propres vérités. Ainsi ai-je tout juste – juste avant de consentir à taper, ici, ces lignes, pour une fois cédant à la pulsion brute de «filer la phrase» à défaut de métaphores pour donner forme à l'un, au moins, de ces innombrables afflux discursifs qui sans cesse me traversent – tout juste compris, donc, à travers de savoureuses phrases de Jean-Louis Kuffer le concernant lui ou d'autres écrivains dont il dit si bien l'art, de quelle nature pouvait être ce mystérieux embrasement d'où naissent tant de sublimités textuelles.

La littérature – c'est-à-dire cet usage non ustensilaire de la langue qui fait proliférer confluences et ambiguïtés sémantiques, jeux sonores, interpolations lexicales... toutes choses qui fondent la littérarité – a ce pouvoir unique...

Quel pouvoir? Bien vite mon élan a été coupé, ne restent que ces points de suspension par lesquels je me signifiais qu'il y aurait une suite à écrire. Je crois qu'elle est là, sur la page de cahier – oui, en effet:

La littérature a ce pouvoir unique de faire vibrer entre les mots, les phrases, une ineffable présence, un «au-delà de ce qui est écrit» peignant à l’horizon de la lecture un vague paysage qui donne à celle-ci sens et relief – un vague paysage propre à chaque lecteur et dont l’auteur ne saura jamais rien. Le vrai critique, le critique lumineux, est celui qui sera capable de rendre justice à la littérarité d’autrui non pas seulement en citant de larges extraits – car ce faisant il reste en surface, dans une monstration qui n’amène pas le lecteur dans les profondeurs bouleversantes de l’écriture dont il est question – mais en faisant à son tour advenir dans ses phrases une littérarité singulière, en suscitant à son tour un «vague paysage». Celui qui saura aussi, en même temps, faire entrevoir au lecteur ce «paysage» qu’il a lui-même entrevu en lisant, et souligner comment l’écrivain dont il parle parvient à rendre manifeste la présence mystérieuse.
Jean-Louis Kuffer est de cette confrérie des critiques lumineux.

Mais avant que d'avoir extrait de la note broussailleuse ce qui précède, quelque peu désordonnée et pressée surtout d'attraper un peu de sens quand des phrases avenantes se présentent qui paraissent le servir, j'avais ajouté au bas de ce BROUILLON :

Un livre admirable, où en toute page se révèle la langue d'un orfèvre-joaillier – non pas «langue de poète», une expression si figée qu'elle me semble rapetisser le «poète», et l'auteur de Jardins suspendus, poète assurément, ne mérite en aucune façon pareil sort – qui excelle à faire rutiler l'écriture des autres mais aussi, taillant à facettes ses propres mots et rythmes, les émerveillements qui tiennent son âme en éveil, qu'ils soient suscités par les livres ou par les innombrables percepts offerts à tout moment par le monde environnant.

Donnant irrésistiblement envie de lire les livres dont il parle, d’aller à son tour, par les chemins littéraires, à la rencontre des écrivains auxquels il prête l’oreille, Jean-Louis Kuffer s’avère un passeur majuscule pour cette autre raison qu’en ces délectables «jardins suspendus» il fait advenir ce miracle rare: à travers des expériences profondément intimes dont il transfigure par son écriture la singularité, l’irréductibilité, il tend à qui le lit de ces mêmes clefs de vie, de ces mêmes clefs d'être qu'il a trouvées au creux des livres. Ainsi dit-il, par exemple, de la lecture: Avant de commencer à écrire, entre seize et vingt ans, j’ai d’abord vécu les mots, si l’on peut dire: j’ai vécu ce rapport parfois vertigineux qu’on peut éprouver devant l’étrangeté mystérieuse des mots qui découle de l’énigme insondable de notre présence au monde.

… Voulant rapiécer toutes ces bribes à seules fins introscopiques – car sous les mots de Jean-Louis Kuffer, je crois bien avoir ramassé deux ou trois clefs d’or, dont il me faut maintenant apprendre à me servir – je me suis aperçue que je retouchais et réécrivais non pas tant pour cerner de plus près quelles jouissives lumières m’avaient apportées ce livre mais pour, au bout du compte, tâcher de rendre hommage à un auteur que je lisais pour la première fois. Mais alors il me faut rajouter deux ou trois petites choses à propos du livre.

À l’évidence compilation de textes déjà publiés c’est avant tout une totalité qui se tient par elle-même et pensée comme telle, où chaque pièce a été subtilement retaillée pour prendre place à l’intérieur d’une architecture extrêmement précise. Outre que se glissent ici et là des poèmes, de petites fugues autobiographiques, on voit que les interviews, les articles critiques ont été habilement pérennisés, non pas coupés artificiellement de leur époque d’écriture (certains sont explicitement datés) mais revus de telle manière que celle-ci en relève la saveur dans notre présent en dépit des années écoulées. L’on a ainsi un recueil exceptionnel, qui mérite d’être lu comme un ensemble mais dont on peut, aussi, goûter chaque texte isolément, dans l’ordre que l’on veut – et quel que soit le mode de lecture adopté, le plaisir sera pareillement intense.  
Pour toutes les richesses que contient le livre dont je ne laisse rien paraître, des points de suspension suffiront qui vaudront invite à visiter sans attendre ces Jardins

* Jean-Louis Kuffer, Les Jardins suspendus, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2018. 416 p. - 27,00 €.

 

Partager cet article
Repost0
30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 13:02

... ou pour ne pas laisser partir octobre sans me pencher à la croisée des mois.

Tandis qu'au-dehors le vent par bourrasques intermittentes chasse les nues, laissant de temps à autre de pâles jutées de soleil se frayer un chemin à travers ma fenêtre et dessiner çà et là des flaques brillantes, mouvantes ‒ et la pièce où je suis passe du clair au morne comme un visage du rire aux larmes ‒ je note à la hâte une information communiquée à l'improviste. Au crayon, glissée à la va comme je te pousse entre mille gribouillis désordonnés au bas d'une feuille de cahier resté ouvert sur mon bureau depuis des jours, à effet justement de recevoir ces griffonnages lapidaires ne requérant d’autre soin que celui leur permettant d’être lisibles le temps que j'aurai besoin de l’indication qu’ils contiennent. Cette page n'a désormais plus le moindre interstice susceptible d'accueillir une note, fût-elle réduite à un mot, à un chiffre, sans que celle-ci soit aussitôt rendue illisible par son trop profus entourage. Déjà, l'invasion gribouillistique a commencé de couvrir la couverture du cahier ‒ n'étant plus à même de me servir de bloc-notes je vais pouvoir le jeter.


Jeter... un geste qui m'est toujours aussi difficile quand il ne s'agit pas de déchets avérés, d'objets venus tout au bout de l'usage auquel ils étaient destinés ‒ et les cahiers, les carnets, les blocs-notes n'atteignent pour ainsi dire jamais, chez moi, ce stade de «déchet avéré» (y échappent même certaines feuilles volantes, parfois d'infimes Post-it censés être «à usage unique»),  demeurant donc injetés jusqu'au jour où... En effet: je sais que, dans chacun d'eux, prises dans les strates de gribouillages, se terrent des bribes, des veines textuelles qui font de la résistance: écrites sagement sur les lignes, rédigées à petits caractères réguliers bien dessinés, quasiment sans ratures, elles ont la marque de la note que l'on veut garder, à laquelle j'ai dû trouver, à peine tracée, toutes les qualités d'une formulation moulant au plus juste une pensée à son point de maturité, chue en texte comme un fruit mûr tombe au sol. Il m'est indispensable de conserver ces manifestations évidentes de «justemotisme», dussent-elles rester à l'état de fragment confiné sur leur page de brouillon et n'être pas utilisées au service d'un propos développé (comme elles devraient l'être car enfin, pourquoi prend-on la peine de coucher lisblement sur le papier une pensée, une image, une suite de mots passant au galop par l'esprit sinon pour, «plus tard», glisser cela dans un texte élaboré?); d'abord parce que je ne peux me défaire de l'espoir qu'effectivement ces bribes trouveront un jour leur place dans un texte digne de ce nom, un espoir nourri sans illusion, mais nourri quand même et qui donc ne meurt pas... Et puis ces bribes conservées, en me montrant, chaque fois que par hasard j'en viens à lire l'une d'elles, qu'il m'est arrivé de savoir parfaitement ajuster les mots et l'idée, m'aident à ne pas baisser les bras face à l'écriture. Car «mettre en texte», pour peu que j'aie le sentiment d'y parvenir avec ce qu'il me faut de «justemotisme», est une source de joie, or voilà que j'y renonce de plus en plus souvent parce que je ne sens plus vibrer en moi le savoir-écrire dont ces bribes témoignent, me privant du même coup de cet allègement de l'âme qui empêche mon humeur de fléchir jusque plus bas que terre.


Alors je me raccroche à ces cahiers, carnets, bouts de papier injetés, et le contenu de ce cahier dont je viens de remplir l'ultime interstice libre sera  résolument exploré; je vais avec soin en parcourir les pages comme on désosserait un engin défectueux pour savoir de quoi ses tripes sont faites et comment on peut les remettre en état de fonctionner ‒ je crois d'ailleurs savoir où j'irai en premier...

 

Partager cet article
Repost0
5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 17:34

Ô la fringante note d'optimisme qui clôturait le dernier article lâché ici qui pouvait laisser croire à de sûres et prochaines retrouvailles avec cette «écriture sur» qui fonde la raison d'être de ces Terres-sombres-sur Toile. Et non. Un mois s'est écoulé depuis, à ce que dit le calendrier mais en moi ce laps est réduit à rien, les heures puis les jours ont couru à la vitesse de la lumière et même davantage, une vitesse supraluminique qui les a rendus intangibles, inexistants et infinis à la fois – la durée elle-même au-delà de toute scansion devenue rien autre qu'un grain de néant, aussi vaste qu'un trou noir qui dévore tout et impose à la matière – toute matière, fût-ce l’immatérielle chair du Temps, l'infinie dilacération: l'anéantissement.

Rien n'a bougé – rien sinon l'un ou l'autre signe incitateur qui ici et là, en toute synchronicité, m'a lancée à la poursuite d'une phrase à la suite de laquelle parfois d'autres se sont accrochées jusqu'à la grappe car, indéfectiblement, je crois à la convergence des signes – ces points nodaux qui de temps en temps fulgurent, indiquent «quelque chose» qu’il convient de décrypter - et à la possibilité de les comprendre en allant vers leur sens en cheminant le long du travail d'écriture à quoi mène la pensée. Mais le plus souvent je m'arrête sur le bas-côté, la phrase en bataille laissée là au rebut, et les signes convergents abandonnés à leur aveuglante énigme, cette nodosité luisante au seuil de quoi je reste les idées en berne, ne voyant que ses circonvolutions et rien du lieu où s’enracinent les extrémités de ce qui est noué.

Puis «quelque chose» a glissé vers «je-ne-sais-quoi» et je me suis dit, au vu de ma propension à user de ces expressions, que je m'en servais comme autant de jokers lexicaux, si faciles à dégainer quand il s'agit de compenser une incapacité à écrire juste. Ils émettent quand on les prononce à haute voix un petit bruissement de doigts frottés l’un contre l’autre pour mimer une texture échappant à toute verbalisation mais dont il importe d'exprimer l’indicible subtilité, ils ont une longueur en bouche qui les fait passer pour profonds quand ils ne sont que les cache-misère d'une paralysie du dire, d’une inaptitude (ou d’une paresse, et c'est autrement plus grave) à explorer les ressources les plus secrètes de la langue, ces recoins où l'on ne va guère au quotidien mais dont les grands écrivains font leur aire de jeu, s'amusant à y déterrer les plus acrobatiques figures de style qui, sous leur plume, sont figures licenciées ès poésie mais, dans le langage dit «courant», ont de fâcheux airs de quasi-barbarismes.

Quelque effort que l’on fasse pour penser son acte scriptural, ce qui le motive, comment il se déploie, et comment en amont de sa réalisation s’agitent les forces qui vont s'unir pour le générer, on restera toujours en deçà du mystère de l’écriture. Et c'est justement en réfléchissant à cette écriture que l'on sent s'épaissir son mystère.

Pourtant, comment persévérer dans le scribere* si l'on n’entrevoit rien de son pourquoi – comment persévérer et n’être pas enseveli sous l’immonde drapé de l’à-quoi-bon, morne refrain murmuré tel un thrène au fil de l'implacable mélopée des heures-qui-passent-passent-passent… Comment persévérer quand on décèle enfin que le scribere participe d’une de ces vaines stratégies de contournement de l’inéluctable – la fin, la mort, la disparition, le plus-rien-du-tout dans lequel tout un chacun sombre fatalement, quand bien même lui seraient érigées des statues et des temples car les statues et les temples, fussent-ils de granit ou d’acier, se défont aussi et meurent?

* Voici un mot qui porte la trace d'un texte lu récemment de Philippe Barthelet, à qui je rends ici un hommage amical.

Partager cet article
Repost0
2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 19:00

Le 15 avril dernier, je tentais par la distanciation qu'opère tout travail d'écriture, de m'élucider un peu en tâchant de regarder de près un de ces micro-événements du quotidien qui sans doute n'égratigne même pas la face du monde (et donc ne saurait en rien la changer comme eût pu prétendre le faire certain nez s'il avait été d'une autre dimension [plus court ou plus long... je ne sais plus]) mais jette une ombre si dense sur la petite vie particulière de qui l'expérimente qu'il en vient à occuper tout l'espace de pensée, vire à l'obsession, envertige l'entendement tant et si bien qu'au loin se dessine le hideux profil en lame de couteau de la déprime (ou, pire, de la folie). À moins qu’un sas enfin cède et que s’enclenche la réflexion libératoire… Et ce 15 avril les forts battants commençaient de se fissurer; des craquements sourds résonnaient qui pouvaient laisser penser que… Puis tout s'est arrêté.

Depuis tout ce temps – des jours cumulés en semaines qui si je n’y prends garde feront bientôt des mois puis d’amas en amas très vite des années – l’absence en ces lieux. Autrement dit le silence scriptural, ce grand vide – l’incommensurable vide creusé à petites morsures successives et rapprochées par ces mots qui fuient, se cachent, ne cessent de se dérober en laissant à leur place une ombre vague, que l’on sait insaisissable mais que l’on poursuit néanmoins jusqu’à l’épuisement. Sans ces mots: pas de phrase sinon fracassée, abîmée de la face, borgne, cabossée. Même celle-là qui paraît bien sous tout rapport avec sa rectitude syntaxique, sa ponctuation correcte et sa bonne mine policée reste ébréchée – un mot cherché en vain lui manque et la voilà privée de profondeur, d’allure… hâve et morne elle va sans entrain, bibelot sans âme appelant tôt ou tard la biffure, condamnation suprême.
Phrase terne, morne plaine… dont je ne parviens pas à me satisfaire quand bien même le vouloir-dire continue de palpiter jusqu’à se faire impérieux. Ne me sentant plus capable d’autre rythme que d'un amble las et harassé, je me tais. Et ne romps ce blanc que pour, une fois de plus, jérémier.


Au fait, où donc m'étais-je arrêtée au mitan d'avril? Au seuil d'une réponse ‒ d'un éclaircissement… C’est donc la résistance qui a fait son œuvre: à peine le rai de lumière aura-t-il percé la masse arranéeuse des questionnements que tombait cette chape de silence qu’aujourd'hui je tâche de soulever, comme un cataleptique trop tôt mis en bière pousse de toutes ses forces le couvercle de son cercueil pour retrouver le grand air.
Mais d'abord revenir en arrière; redécouvrir ces bouts de texte abandonnés, les remailler - et avoir ce faisant le sentiment de me réveiller au fond d'un gigantesque cul-de-poule dont je chercherais, afin d'en sortir, à gravir les parois polies bien que les sachant dénuées de prises… Autrement écrit: le sentiment aigu d'une entreprise vouée à l'échec.

 

Mardi 10 avril
Plantée devant mon téléviseur que je venais d'allumer, vérifiant d'un œil distrait que le film choisi n'avait pas encore commencé, mon attention se fixe soudain sur la table, fort encombrée, qui le jouxte. Je viens d'apercevoir, posé bien en évidence au milieu des piles disparates de livres et de papiers divers, mon agenda que je croyais perdu depuis quelques jours – combien? À en juger par le nombre de pages non écornées qui précèdent celle de ce mardi, à peine une dizaine. Trois fois rien. Mais je l'ai tant cherché que sa disparition, devenue une préoccupation obsessionnelle, me paraissait remonter à bien plus longtemps. Et le voilà bien en évidence, là même où je savais avoir à maintes reprises fouillé compulsivement, revenant plusieurs fois d'affilée vers ce chaos que je bouleversais avec obstination, en vain. Sans doute l'agenda volage n'aura-t-il jamais été ailleurs que , offert à la vue et identifiable de loin – taille moyenne, couverture toilée violette portant en incrustation orange la période qu'il couvre, 2017-2018 – et me demeurant cependant invisible… Une occultation, donc plutôt qu’une disparition : voilà qui relève, j’en suis sûre, de l’«acte manqué» ‒ un infime dévoiement du quotidien trahissant le brutal affleurement d'une de ces forces rampant dans les tréfonds, dites  inconscientes» et dont on n’éprouve la présence qu’à travers les rêves ou… à la faveur de ces «actes manqués». Ainsi, cet agenda n’aurait pas été occulté pour la seule raison qu’il aurait, à un moment précis, représenté de manière un peu moins supportable qu’à l’accoutumée le «temps-qui-passe»: il doit y avoir autre chose tapi dans ces pages correspondant à la période où je l'ai mentalement escamoté. Mais quoi ? pour répondre à ça, songer que disparition et résurgence se soudent l'une à l'autre pour constituer une clef. Et qu’il faut la glisser dans la bonne serrure…

Vendredi 20 avril
Enfin je crois savoir quoi. Et comme une illumination les mots sont . Tenus en phrases comme on tient en laisse un chien fou. Les mots présents, tels qu’enfin ils se puissent lire – valant alors ce long, puissant, muet cri primal qui purge l’âme et le cœur de leurs crasses. Alors j’écris à toute hâte, à la main sur de minuscules bouts de papier, trop petits pour contenir beaucoup de ce flux brutal, têtu, alors je serre, je tasse jusqu’à l’illisibilité sur des lignes à la rectitude fantaisiste les mots puis les phrases, je retourne recto verso ces paperolles que j’écarte sitôt gavées – que je devrai plus tard rabouter afin de retrouver un fil de sens à peu près audible. Et la masse-texte de sourdre encore, telle une pâte expulsée à la brutale d’un tube trop fort pressé. Cette frénésie est en soi un signe qui me hèle – et me rappelle qu’au lever ce matin m’a frappée cette idée que j’avais compris le pourquoi de l’escamotage. À la date du 21 mars cette inscription: «19 h. Théâtre 14: Hamlet». Un spectacle que j’attendais avec beaucoup d’impatience, et pour lequel j’avais bénéficié d’une invitation, ce qui appelait en retour une chronique bouclée dans des délais raisonnables. Or, en dépit du foisonnement de réflexions et de commentaires griffonnés ici et là au gré des survenues, rien de construit ne prenait forme – je ne trouvais même pas de titre qui vaille. De jour en jour le triste constat que je ne parvenais pas à écrire m’enfonçait plus avant dans un insupportable sentiment d’échec. Un sentiment d’autant plus aigu que peu après devait se tenir à Sarlat la conférence de presse présentant le programme du festival 2018 – dont j’avais eu connaissance dès janvier sans lui donner le moindre écho et qui, arrivant à l’aube d’avril, jetait une lumière crue sur l’édition précédente que j’avais suivie de près sans beaucoup écrire, malgré d’abondantes notes, prises scrupuleusement après chaque représentation à l’intérieur d’un petit calepin à elles seules voué et complétées de ce que j’apprenais à Plamon – puis restées à l’état de lignes bancales tracées au crayon.

Passé le 20 avril, à nouveau le silence. Le grand blanc des mots qui se refusent et se terrent obstinément. Aussi bien pour évoquer le Hamlet de Xavier Lemaire vu au Théâtre 14 que le 67e festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Puis avant-hier cette phrase que je retrouve au revers d’une chemise cartonnée, crayonnée et déjà à demi effacée:
Plus longtemps on a été fidèle au Festival et plus loin vont plonger des ramifications réminiscentes en nombre croissant.
Pas très belle ni claire, et qui eût peut-être mérité d’être retravaillée pour figurer dans un développement plus ample. Mais telle quelle, elle me donne une piste: si l’obstacle était mon attention excessive portée à ces intertextualités pullulant toujours plus, innombrables réticulations qui, à partir d’un point de pensée, se mettent à proliférer jusqu’à effacer de la vue ce point-origine. Et celui-ci de disparaître progressivement jusqu’à ne plus pouvoir être distingué.

Se scruter penser, puis observer le chemin que prend la pensée pour se muer en phrase – et,de là, espérer retrouver la voie de «l'écriture sur». Oui, espérer

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
  • Contact

Aux Manettes...

  • Yza
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

Recherche

Articles Récents

  • Evanescences
    Revenir à la vie en "écrivant sur"... J'y crois, dur comme fer, dès que j'ouvre un livre. Très vite naissent, plus ou moins fragmentaires, des pensées que je verrai s'infirmer ou se confirmer au fil des pages en tout cas se compléter, s'affiner, se développer...
  • Où donc...
    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

Pages