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6 juin 2010 7 06 /06 /juin /2010 17:18

 Il y a longtemps que l’univers surréal-symboliste d’Otto Kadlecsovics me fascine. Les circonstances ont permis que nous devenions amis et à chacun de mes séjours dans le Lot je peux apprécier la chaleur de son accueil. Bien qu’il n’aime guère parler de lui – il préfère laisser la parole à ses tableaux – il a tout de même accepté, voici quelques années, que je l’interroge sur ses voyages, ses sources d’inspiration, sa façon de travailler… et que j’enregistre nos échanges. C’était en 2004.
Il venait alors de reprendre la peinture après une longue interruption de six ans (1996-2002) à laquelle il avait mis fin en peignant
Désolation – un tableau-stèle, dira-t-il, signe pour lui de renaissance, comme le sera en 2008 Le Cinquième cavalier, une œuvre qui n’arrivait pas à naître et qui a pris forme après un deuil douloureux. Depuis 2002 et malgré les épreuves, le fil de la création demeure tendu, et fécond…
Des conversations de 2004 a émergé le texte qui suit, qu’il a relu et que je publie avec son accord.

 

portrait_otto-recad.jpgLes débuts

 

J’ai étudié la peinture à l’Académie des Beaux-arts de Vienne dans les années 1950. Mon parcours a été celui de tous les élèves: travail d’après modèles vivants, copie de tableaux de maîtres… puis je suis parti aux Indes, après quoi j’ai quitté l’Académie. Ensuite a commencé une longue période nomade – J’ai dû voyager à travers plus de soixante pays – pendant laquelle j’ai continué à peindre, bien sûr, et à exposer mes tableaux mais j’ai également photographié de nombreuses tribus aujourd’hui disparues (pour des livres et des magazines) et rédigé des articles de presse. Il m’est arrivé aussi, lorsque j’avais vraiment besoin d’argent pour pouvoir continuer à voyager avec ma femme et nos enfants, de portraiturer des gens riches – mais je ne l’ai pas fait souvent. Et je suis venu m’installer en France à la fin des années 1970 avec ma famille.
Comme tous les jeunes peintres, j’ai commencé par faire des "tableaux standards", puis peu à peu j’ai développé mon propre style. J’étais surtout attiré par le surréalisme et le fantastique. Puis ma pratique intensive de la photographie a fini par influer sur ma façon de peindre : j’ai adopté une technique, que j’appelle le fine grain, qui donne aux couleurs un aspect légèrement grenu – comme les grains d’argent en photo.
La technique n’est pas tout; il faut bien sûr la maîtriser, mais on ne fait pas un tableau avec la technique; il faut une idée derrière, une intention précise.



Les modèles

 

Peindre c’est évacuer des choses que je porte en moi – des visions, des rêves… j’ai donc été d’emblée très attiré par le surréalisme et le symbolisme. Dans ce registre-là, j’admire Max Ernst, et Dali – mais je n’apprécie pas tous ses tableaux. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour Klimt, Schiele, Kokoschka… mais j’essaie de me démarquer et d’avoir un style personnel. Parmi les maîtres de la Renaissance, outre Léonard de Vinci et Michel-Ange, j’ai une certaine préférence pour Botticelli. Ce sont cependant aux peintres de la période baroque, en particulier Goya, que je suis le plus sensible.
Comme j’ai beaucoup voyagé tout de suite après avoir quitté l’Académie, je ne suis pas resté très lié avec les écoles artistiques qui se développaient ; je me suis toujours attaché à suivre mes propres inclinations. Je n’ai pas vraiment de position théorique en art; je dois surtout ressentir un lien profond avec ce que je peins ; ma peinture est liée au sacré, au mysticisme, aux spiritualités. Je ne suis affilié à aucune religion en particulier et cependant je suis très croyant – le terme pour cela est "syncrétiste", non? Je prends ce qui est bon dans les religions et je rejette ce qui me paraît néfaste…
Sans être religieuse ma peinture traite du sacré. Même lorsque je peins des femmes nues : j’aime le corps féminin en soi, c‘est vrai, mais au fond le sacré n’est pas loin quand on pense aux cultes anciens où le corps féminin était divinisé parce que symbole de la Terre-Mère. La femme étant celle qui porte les enfants et les allaite, c’est peut-être pour cela que je la perçois dans mon inconscient comme la continuatrice, celle par qui la vie se perpétue, et que j’aime tant la représenter dans mes tableaux…

 

 

L’art dit "abstrait"

 

Il y a certaines œuvres que j’apprécie, et d’autres qui ne me disent strictement rien. Il y a beaucoup de peintres qui font de l’abstrait parce qu’ils sont probablement incapables de faire autre chose… le problème est de discerner ceux-là des « vrais » artistes ; et on est toujours un peu méfiant avec l’art abstrait – on se dit que c’est la facilité. Mon jugement sur telles ou telles œuvres reste très personnel ; par exemple, je peux apprécier certaines harmonies de couleurs ou de formes que d’autres personnes n’aimeront pas du tout – et quand je dis "c’est du bon art abstrait" c’est une affirmation qui ne vaut que pour moi.

 


Les sources d’inspiration
 

Elles sont très nombreuses. En premier lieu la Bible – c’est une mine inépuisable. Les idées viennent également lorsque j’écoute de la musique, classique ou moderne ; quand je lis un livre, ou quand je regarde un film, il arrive aussi que tout d’un coup une idée surgisse, comme une flèche… Il ne s’agit pas de copier, de reproduire une image du film – mais les images du film font germer une inspiration. Et puis il y a les différentes mythologies. Celle de la Grèce antique me fascine depuis très longtemps – c’est presque une obsession, au même titre que celle de l’ancienne Égypte, de l’Inde… Par contre, les mythes et légendes du Nord me sont étrangers. Avoir passé quelque temps dans le Finistère n’a as changé grand-chose à l’affaire : je n’ai pas croisé d’elfes ni de korrigans, et si j’ai peint plusieurs tableaux avec des croix celtiques, c’est bien le seul motif celte qui m’ait inspiré…
En fait, chacun des pays où j’ai vécu m’a apporté quelque chose de particulier qui se retrouve d’une façon ou d’une autre dans mes tableaux, dans les couleurs ou les motifs. Chacun d’eux a nourri ma peinture – par exemple lors de mes séjours au Portugal ou en Afrique, au bord de la mer, les tableaux que je peignais étaient tout imprégnés de l’univers marin. Je représentais beaucoup de coquillages, d’hippocampes, etc. Mais il est vrai que, fondamentalement, pour moi, la mer est très importante, c’est l’origine de la vie. Les thèmes marins se retrouvent dans de très nombreux tableaux, même s’ils n’ont pas été peints au voisinage de la mer.
De toute façon, quoi que je peigne, c’est toujours mon idée qui apparaît sur la toile – par exemple, quand je suis inspiré par un passage très précis de la Bible, je ne vais pas tâcher de reproduire ce que décrit la Bible mais représenter l’idée que le passage a générée en moi. Il y a, si l’on veut, une distorsion entre l’élément de départ et la façon dont je le figure. Chacun trouve ce qu’il veut dans mes toiles ; ce sont juste des représentations intérieures. Il y a des titres pour guider les gens mais après, c’est leur imaginaire qui va fonctionner. Moi je ne dis rien… Je ne fais pas de prosélytisme!


 

La façon de travailler

 

Mes tableaux ne sont jamais très spontanés; il faut que je pense longtemps avant de passer à la réalisation concrète. Je suis très attentif aux rapports de formes, de couleurs… Je fais beaucoup d’esquisses, jusqu’à ce que j’obtienne quelque chose qui me satisfasse, qui paraisse harmonieux et signifiant. Comme je travaille beaucoup de nuit, l’aspect des couleurs en fonction de la lumière du jour n’a pas beaucoup d’importance; j’ai les couleurs dans ma tête – je veux dire par là que je ne les choisis pas en fonction de ce qu’elles sont dans la nature mais par rapport à la toile que je suis en train de peindre, à ce que je veux représenter. J’essaie toujours d’harmoniser les couleurs entre elles dans une toile. Par exemple, je peux parfaitement peindre des arbres bleus, ou noirs – de toute façon, je ne peins jamais les feuillages et les arbres, en général, se résument à des troncs et des branches nues ; ce sont des formes nettes et foncées. D’ailleurs, le vert est une couleur que je n’utilise pas ; je la trouve trop "naturelle". Je n’ai même pas de tube de vert. Et quand une teinte verte résulte d’un mélange de jaune et de bleu, c’est toujours fortuit…
Mes choix de couleur sont guidés par les motifs. En général, j’ai d’abord l’idée des figures que je vais mettre sur la toile. Le dessin vient en premier et après la couleur va "suivre" le thème du dessin. Je pense d’abord "motif", et "couleur" ensuite. Quand j’adopte une couleur, c’est en relation avec la signification symbolique du motif. La valeur symbolique de la figure et celle de la couleur choisie s’unissent pour faire sens.

 

atelier_Otto.jpg


L’interruption de six ans (1996-2002)


En 1996, la santé de mon épouse Juliana s’est beaucoup dégradée – elle était atteinte d’un cancer, qui l’a emportée deux ans plus tard. Tout cela m’a profondément affecté, et je n’avais plus aucune énergie pour peindre. Ni inspiration, ni motivation. Je peignais de temps en temps quelques icônes, pour ne pas tout à fait perdre la main. Mais je n’ai véritablement repris la peinture qu’en 2002, encouragé par ma compagne, Zoé. Le premier tableau que j’ai peint après cette interruption a pour titre Désolation: un volcan éteint, avec un arbre dénudé, cassé complètement parce que ce tableau, c’était véritablement ma renaissance. Pour dire la vérité, il avait été commencé huit ans auparavant. Le fond existait déjà. Puis j’ai commencé à ajouter une chose, à en changer une autre. Jusqu’à ce que je renonce à achever quelque chose qui n’avait plus aucun rapport avec ce que j’avais envie de faire – j’ai donc tout recommencé à zéro et peint comme si rien ne m’avait interrompu. En reprenant cette toile, c’est comme si j’annulais six années de misère. Une sorte d’exorcisme…
Ensuite j’ai enchaîné avec d’autres sujets mais ça a été très difficile. Une année sabbatique n’est pas gênante, mais six, c’est vraiment beaucoup…

 


Se séparer de ses tableaux…

 

Il m’arrive de n’avoir pas envie de vendre une toile mais hélas je dois m’y résoudre: c’est en peignant que je gagne ma vie… Je garde certaines toiles très, très longtemps, et puis un jour un amateur vient qui veut absolument acheter l’une d’elles… alors je la vends, en me disant que c’est dommage… Mais je ne refais jamais un tableau qui a été acheté, même si j’y tiens beaucoup. Une fois qu’il est parti, il est parti, point. Un tableau c’est comme un enfant, je ne veux pas le cloner…
Et puis il y a des œuvres qui sont quasi impossibles à vendre, soit parce qu’elles sont de très grandes dimensions, soit parce qu’elles représentent quelque chose de dur, de difficile à supporter pour les gens.

 

 

Les titres


E
n général, je commence à travailler à partir d’une idée, pas d’un titre. Le tableau, qui est une représentation intérieure, relève pour moi d’une évidence. Mais il n’en ira pas de même pour ceux qui vont le regarder – alors j’évite d’accumuler les tableaux sans titre qui obligent les gens à se creuser la tête en se demandant ce que j’ai voulu exprimer et je m’efforce de trouver un titre juste, qui explique un peu le tableau mais sans lourdeur. Il ne faut pas emmerder celui qui regarde! Et puis les titres sont commodes pour la rédaction des catalogues. Ça permet aux gens de se repérer facilement dans une exposition. Mais donner un titre est difficile, et il m’arrive de laisser passer beaucoup de temps, une fois le tableau achevé, avant d’en trouver un qui convienne vraiment.


 

L’évolution

 

Ce que je fais aujourd’hui est très différent de ce que je peignais à mes débuts ; mes toiles sont beaucoup plus travaillées – il y a quarante ans je faisais un tableau en trois jours, maintenant il me faut au moins une semaine, voire davantage. J’aborde chaque tableau avec une réflexion plus profonde ; et ma technique a gagné en maturité. Les compositions sont devenues plus rigoureuses, et je suis beaucoup plus critique envers moi-même. Je passe davantage de temps à bien interroger mon tableau – est-ce bien cela que je voulais peindre? Ai-je vraiment exprimé ce que j’avais en tête?
Je ne fais plus aujourd’hui de tableaux en noir et blanc comme à une certaine époque, où j’étais sans doute très influencé par la photo, que je pratiquais alors de manière semi-professionnelle. Ma période "noir et blanc" a surtout été florissante dans les années 1970, quand je vivais en Espagne, au Portugal, à Ténériffe… Là-bas les femmes sont très souvent vêtues de noir. Mon travail à ce moment-là était basé sur les forts contrastes chromatiques ; je peignais beaucoup de pêcheurs, de paysans… ça n’avait pas grand-chose à voir avec le sacré mais, pour moi, ces sujets sur la terre, la mer, ont cependant un rapport très étroit avec l’origine. Le symbolisme a commencé à émerger dans ces tableaux, puis ma peinture a ensuite évolué vers le sacré, vers des représentations plus religieuses. Et depuis, je ne me suis plus écarté de ce chemin-là. Je suis parti de la terre et de la mer pour aller vers le ciel. D’ailleurs, la terre prend de moins ne moins de place dans mes tableaux, c’est désormais l’espace, l’immensité cosmique qui en occupe la presque totalité. Et là-dedans, l’homme est devenu minuscule – un homme souvent représenté avec une barque…

 

objet-atelier_Otto.jpg
Après avoir exposé ses toiles "Autour du mythe de Médée" au Théâtre du Lierre, Otto exposera à partir du 4 juillet 2010 une vingtaine d’œuvres (tableaux récents, photomontages, et quelques photographies noir & blanc datant de ses années nomades) à la galerie Helg’Art de Lacave, dans le Lot (46) – un point géographiquement petit sur une carte, mais touristiquement très connu pour ses grottes…

 

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 16:32

À ses talents de comédien et de metteur en scène, Jean-Paul Tribout ajoute ceux qu'exige la fonction de directeur artistique, qu'il assume depuis plusieurs années au sein du comité d'organisation du Festival des Jeux du théâtre de Sarlat. Avoir ainsi la responsabilité de la programmation d'un festival équivaut, en général, à résoudre force quadratures de cercle tant sont parfois contradictoires les exigences à satisfaire. Le défi semble ne pas l'effrayer puisqu'il continue, d'une édition l'autre, à le relever avec brio.

 

Bientôt appelé à Saint-Pétersbourg dans le cadre de l'Année de la Russie pour reprendre avec son compère Jean-Daniel Laval Jacques le fataliste et son maître au théâtre Fontanka, en mémoire du séjour que Diderot fit dans la ville impériale, il doit auparavant partir pour Dax où il animera, du 29 mai au 5 juin, le festival de la Comédie, dont il est également le directeur artistique – un festival qui, soit dit en passant, est en danger et pourrait bien ne pas être reconduit en 2011. Il lui faut aussi songer à organiser la tournée de Donogoo, qui commencera à la rentrée. Les occupations ne lui manquent pas. Il a néanmoins accepté de prendre le temps de me présenter de vive voix les vingt et une pièces qui sont à l'affiche du 59e festival de Sarlat, qui aura lieu du 17 juillet au 4 août

Disert, rapide, tout rayonnant de cette même énergie communicative avec laquelle il anime à Plamon les rencontres du matin et annonce chaque soir ce qui va être joué, il excelle à rendre vivant ce dont il parle. Et à seulement l'écouter, j’entendais presque les échos préparatoires du festival, entre coulisses et plateau – bruits de voix et d’accessoires maniés, bribes de tirades déclamées, essais d’éclairages… 
 

 sarlatfestival_affiche.jpgLa programmation 2010 frappe tout de suite par le cumul de "grands noms". Rien de prémédité ni de calculé dans tout cela – C’est affaire de coups de cœur, de disponibilités, et de possibilités techniques d’adaptation au plein air, explique Jean-Paul Tribout, et cela amène fatalement des coïncidences – ainsi en 2010 verra-t-on le comédien Henri Courseaux apparaître dans deux pièces, La Nuit des rois et La Dame de chez Maxim’s. Je n’ai pas cherché à faire un "festival Henri Courseaux" ! précise-t-il. Il se trouve juste que c’est un excellent comédien qui travaille beaucoup ; il n’ya donc rien d‘étonnant à ce qu’on le voie deux fois à Sarlat la même année…


Pour Jean-Paul Tribout, dont les choix sont déjà conditionnés par diverses contraintes de lieux et de moyens – par exemple la nécessité de grouper à des dates très rapprochées les trois représentations données sur la place de la Liberté – le calcul programmatique se borne à panacher le plus harmonieusement possible petites formes et grands spectacles, humour et gravité, théâtre classique et pièces plus polymorphes où la musique a souvent belle place… La tâche est ardue, point n’est besoin de la corser par de quelconques préoccupations thématiques! Pourtant, depuis que je suis le festival sarladais, j’ai toujours été étonnée par une cohérence qui se tisse d’elle-même au point de dessiner chaque année des "silhouettes" thématiques ou tonales clairement perceptibles. Sans doute cette cohérence ne serait-elle pas aussi sensible si les choix étaient moins pertinents.
Et l'édition 2010 ne fait pas exception: c'est encore une évidente harmonie de fond qui s'entend sous une diversité foisonnante.


 
Comme en 2008 et 2009, le festival s’ouvre avec un spectacle gratuit. Est-ce vraiment le signe que tout va bien et que l’heure est à l’optimisme ?
Jean-Paul Tribout :
C’est surtout le signe qu’il y a, de la part de la ville, une réelle volonté politique de continuer à offrir au public, malgré les difficultés, un spectacle gratuit pendant le festival. Ce sont donc Les Grooms qui reviennent – ils étaient là en 2008 – avec un spectacle qui, contrairement à La Baronnade, n’est pas itinérant. Ils nous proposent cette année leur appropriation d’un opéra de Purcell, Le Roi Arthur – autant dire qu’ils ont visé assez haut ! La musique est jouée par un orchestre proche de la fanfare, avec des chanteurs aux voix superbes… et les Grooms ont un vrai talent pour raconter l’histoire de manière très interactive, tout à fait à la portée d’un public qui ne connaîtrait ni Purcell, ni cet opéra en particulier.


Après une entrée… en fanfare, nous voilà donc de plain-pied dans le festival. Soirée après soirée, dans l’ordre du programme, Jean-Paul Tribout nous déroule le menu…


Samedi 17 juillet, jardin des Enfeus.
Tennessee Williams, Soudain l’été dernier. Mise en scène de René Loyon.
On ouvre avec un classique ! C’est un auteur qui a été très souvent adapté au cinéma mais qui a été un peu au purgatoire théâtralement parlant. Quoique cette année il y a eu plusieurs de ses pièces qui ont été montées. On sent dans son œuvre une forte influence de la psychologie, des théories freudiennes – comme chez beaucoup d’auteurs américains des années 1950. C’est un théâtre qui est peut-être un peu daté, mais qui demeure d’une grande efficacité et qui tient par le jeu des acteurs : il y a chez Tennessee Williams des rôles magnifiques, des rôles féminins exceptionnels, par exemple dans Un tramway nommé désir.
Et puis l’on retrouve une partie de l’équipe qui était venue l’an dernier jouer l’Antigone de Sophocle– René Loyon à la mise en scène et, dans la distribution, Marie Delmarès qui incarnait Antigone et Igor Mendjisky qui interprétait Hémon. Mais il avait été remplacé à Sarlat puisqu’il présentait Hamlet avec sa compagnie des Sans cou.


Dimanche 18 juillet, abbaye Sainte-Claire.
Les Konkasseurs de kakao. Mise en scène et interprétation de Jean-Marie Sirgue.
Encore un retour - Jean-Marie Sirgue était venu l’an dernier jouer son adaptation de la nouvelle de Ionesco, Rhinocéros. Cette fois, il se balade dans un florilège de textes et cela relève souvent du véritable exercice de diction.

 

Lundi 19 juillet, jardin des Enfeus.
Brassens Brel Ferré ou l’Interview. Mise en scène d’Aurore Ly.
On connaît tous la fameuse photo où l’on voit Brel, Brassens et Ferré ensemble, qui a été prise pendant l’enregistrement d’une émission de radio. Aurore Ly – qui vient pour la première fois au festival – a récupéré les bandes de cette émission et elle a réalisé un montage des échanges qu’il y a eus entre les trois hommes, sans rien ajouter ni rien récrire. C’est un spectacle très statique, mais passionnant par ce qui se dit. Tous trois ont une extraordinaire liberté de parole – sur la musique, sur les femmes, la politique, le monde du spectacle, etc. et on se rend compte que, depuis cette époque, le "politiquement correct" est passé par là. Par exemple, un chanteur qui aurait aujourd’hui des propos identiques sur les femmes s’attirerait les foudres des Chiennes de garde! Concernant la musique, on entend Brel évoquer Poulenc et Fauré quand on l’interroge sur les Beatles… Oui, c’est vraiment passionnant.


Mardi 20 juillet, abbaye Sainte-Claire.
Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge. Adaptation et mise en scène de Bérengère Dautun.
Rilke… voilà encore une star – même si le texte joué n’est pas le plus connu. Le spectacle est adapté et mis en scène par une sociétaire de la Comédie-Française, Bérangère Dautun. Il est plutôt austère de ton, mais très riche : il y a une réflexion profonde sur l’écriture, le travail de création… je ne pense pas que ce soit un spectacle de nature à toucher un très large public, mais je suis sûr en revanche que tous ceux qui connaissent et aiment Rilke, ou qui ont simplement envie de venir écouter son texte seront séduits.

 

Abbaye-Sainte-Claire


Mercredi 21 juillet, place de la Liberté.
William Shakespeare, La Nuit des Rois. Mise en scène de Nicolas Briançon.
Pour toucher un vaste public, il y a Shakespeare ! Et Nicolas Briançon, qui est un habitué du festival… il fait partie de ces gens avec qui se sont noués au fil des années des liens très étroits, une fidélité qui ne relève absolument pas du copinage mais d’une proximité de points de vue éthiques et artistiques. Nicolas a magnifiquement monté cette Nuit des Rois, en mettant l’accent sur les intermèdes comiques un peu au détriment des histoires d’amour, mais ça fonctionne à merveille. La distribution est brillante, et ça donne un vrai grand spectacle populaire.


Jeudi 22 juillet, jardin des Enfeus.
Le Pays des Insectes, d’après
Jean-Henri Fabre. Mise en scène de Philippe Berling.
Jean-Henri Fabre* est un entomologiste né en 1823 et mort en 1915. Mais c’est aussi un poète, et il a longtemps enseigné. Il a écrit de nombreux livres et ses textes ont souvent servi de dictée dans les classes de la IIIe République. À partir de cette matière, Philippe Berling a construit un spectacle où l’on voit bien les similitudes de comportement entre les insectes et les hommes – par exemple dans la parade amoureuse ou le rapport à la mort : à observer comment les insectes se séduisent, s’affrontent, se tuent… on se rend compte que ça se passe à peu près de la même façon chez les hommes. Et le spectacle anthropomorphe de Philippe Berling est assez jubilatoire.

* Parmi les textes récemment publiés de Jean-Henri Fabre, on mentionnera les tomes 1 et 2 de ses Souvenirs entomologiques chez Robert Laffont dans la collection "Bouquins", et ses Récits sur les insectes, les animaux et les choses de l'agriculture chez Actes Sud dans la collection "Thésaurus" avec une préface de Yves Delange.

 

Vendredi 23 juillet, place de la Liberté.
Marcel Aymé, La Traversée de Paris. Adaptation, mise en scène et interprétation de Francis Huster.
On connaît surtout le film de Claude Autant-Lara, avec le trio Bourvil, de Funès et Gabin. Mais le scénariste avait pris beaucoup de liberté avec la nouvelle de Marcel Aymé, qui est plus noire que le film et se finit bien plus mal. Francis Huster a repris la nouvelle en lui étant beaucoup plus fidèle, et Il interprète à lui seul tous les personnages – c’est un peu une gageure que de faire jouer un homme seul sur la grande place… mais je suis certain qu’avec le charisme d’Huster, ça va très bien fonctionner ! Et il ne faut surtout pas être en retard parce qu’avant de commencer à jouer, il explique au public pourquoi il a voulu monter ce spectacle. C’est une entrée en matière à durée variable : théoriquement, elle doit durer à peu près un quart d’heure. Mais parfois il se laisse aller et, quand j’ai été le voir, les 15 minutes de présentation se sont étendues à 45 ! Francis Huster est vraiment un athlète complet du plateau ; je dirais même qu’il a un côté assez "rock star"…


Samedi 24 juillet, jardin des Enfeus
Les Travailleurs de la mer l’exil, la rage, le rêve, d’après Victor Hugo. Mise en scène de Daniel Briquet.
Je ne connais pas du tout la compagnie qui a créé ce spectacle – à l’exception du metteur en scène, qui est aussi comédien et avec qui j’ai tourné il y a trois ou quatre ans. Je suis donc allé voir le spectacle un peu par hasard, parce que je suis d’un naturel assez hugophile – mais pas hugolâtre ! Et j’ai été scotché par le travail d’adaptation qui a été fait. Ils sont trois sur scène, deux musiciens et un comédien, avec un dispositif scénique remarquable… Ce sont évidemment des morceaux du roman qui ont été montés, mais l’on entend parfaitement la langue hugolienne, et il y a vraiment tout – la mer, les rochers, le bateau… tout cela existe réellement sur la scène. C’est un très beau spectacle de conteur.


Dimanche 25 juillet, place de la Liberté.
Georges Feydeau, La Dame de chez Maxim’s. Mise en scène d’Hervé Van der Meulen.
Quand Hervé Van der Meulen m’a appelé pour me dire qu’il montait La Dame de chez Maxim’s, je lui ai tout de suite proposé de venir à Sarlat. Je l’ai invité avant même d’avoir vu son spectacle parce que je connais bien son travail, et d’autre part, je pense que de toutes les pièces de Feydeau, celle-ci est la plus efficace. Quand j’ai été voir la pièce au théâtre de l’Ouest parisien, je me suis rendu compte que c’était une réussite totale. De toutes les versions que j’ai pu voir de La Dame de chez Maxim’s, je crois que c’est la meilleure ! La mécanique théâtrale de Feydeau est imparable, la distribution et la mise en scène sont brillantes… C’est du théâtre de divertissement pur et, dans ce registre-là, Hervé Van der Meulen et les comédiens ont réussi un objet théâtral parfait.

 

Lundi 26 juillet, abbaye Sainte-Claire.
Quichotte, d’après Cervantès. Adaptation et mise en scène d’Isabelle Starkier.
Ce sera la première fois qu’Isabelle Starkier viendra à Sarlat. Je la connais bien; j’ai vu son Quichotte à Avignon, et je trouve qu’elle a fait un travail très intéressant à partir du texte de Cervantès. Elle a écrit une adaptation pour une comédienne seule, qui joue en manipulant des objets, des marionnettes… La mise en théâtre est très visuelle et elle restitue bien l’univers des Aventures de don Quichotte. Isabelle Starkier a réalisé son adaptation en suivant un angle précis – elle met en évidence qu’au fond, don Quichotte accumule les échecs, mais ces échecs le construisent. Ce n’est pas la réussite qui est essentielle mais l’expérience. C’est un point de vue original, qui me semble cependant très juste par rapport au texte de Cervantès.


Mardi 27 juillet, jardin des Enfeus.
Daniel Colas, Charlotte Corday. Mise en scène de Daniel Colas.
On connaît tous le nom de Charlotte Corday grâce au peintre David… Mais en général, ce savoir ne va pas au-delà. Et grâce à la pièce de Daniel Colas, on apprend énormément de choses, notamment sur la manière dont la propagande d’État a utilisé l’assassinat de Marat, et sur la personnalité de Charlotte Corday. Personnellement, je ne savais rien d’elle, sinon qu’elle a donné son prénom au petit chapeau qu’on met sous la douche parce qu’il a la même forme que celui dont elle était habituellement coiffée. Et puis ce texte rafraîchit le regard qu’on a sur Marat, dont on parle toujours de façon excessive. Le spectacle est intelligent, monté avec une sobriété qui rappelle un peu l’Antigone de Jean Anouilh. C’est une belle réussite.


Mercredi 28 juillet, abbaye Sainte-Claire.
Susana Lastreto, Nuit d’été loin des Andes ou… dialogues avec mon dentiste. Mise en scène de Susana Lastreto
.
L'auteur-meteur en scène est une Sud-Américaine qui s’est installée en France à la fin des années 1970. J’ai souvent travaillé avec elle et j’apprécie beaucoup ce qu’elle fait mais elle n’était encore jamais venue à Sarlat. Dans cette pièce elle nous raconte l’exil avec humour, intelligence… L’exil est toujours une douleur, et c’est sans doute pour cela qu’elle "dialogue avec son dentiste": la visite chez le dentiste est aussi une douleur, mais c’est en même temps le moyen d’en guérir une autre… Elle dit son texte simplement accompagnée par l’accordéoniste Annabel de Courson.

 

Jeudi 29 juillet, jardin des Enfeus.
Roger Martin du Gard, La Gonfle. Mise en scène : Patrick Pelloquet.
Aujourd’hui, Roger Martin du Gard (1881-1958) est un peu oublié. On le connaît surtout pour son vaste cycle romanesque Les Thibault. Il a aussi écrit un roman que j’aime beaucoup, Jean Barois. Et cette pièce qui est une curiosité. Il l’avait écrite pour Charles Dullin (1885-1949), qui ne l’a jamais montée. Et je ne crois pas qu’elle ait été montée avant que Patrick Pelloquet s’en empare. C’est une farce paysanne comme on n’en écrit plus et pour laquelle l’auteur avait demandé à ce que les rôles féminins soient joués par des hommes, conformément à la tradition de la farce médiévale. C’est une pièce qui s’inscrit dans un courant très prononcé au début du XXe siècle de retour à un théâtre tel qu’il se jouait au Moyen Age, un théâtre de tréteau à l’opposé du théâtre "bourgeois" qui a dominé une bonne part du XIXe siècle. J’ai lu le texte mais je n’ai pas vu ce qu’en a fait le metteur en scène (qui est déjà venu plusieurs fois à Sarlat) puisque la pièce sera créée cette année au festival d’Avignon.

 

Vendredi 30 juillet, abbaye Sainte-Claire.
Marie-Elisabeth Cornet, Laurent Dubost et Samuel Légitimus, Attila reine des Belges ou l’odyssée d’une mère. Mise en scène de Samuel Légitimus et Laurent Dubost.
C’est une pièce impossible à raconter, totalement déjantée ! on peut quand même dire qu’elle parle d’exil et d’adoption – elle retrace l’histoire d’une enfant née de parents serbo-croates installés en Hongrie puis qui fuient la Hongrie au moment de l’arrivée des Russes; ensuite l’enfant  est adoptée par un couple de Belges qui l’emmènent au Congo et, à travers toutes ces pérégrinations, elle parvient à se construire… La pièce est jouée par une seule comédienne qui croise une multitude de personnages qu’elle interprète tour à tour, mais ce n’est pas pour autant un "one-woman-show". C’est une pièce à une actrice, ce qui n’est pas du tout la même chose. Petit détail qui peut surprendre : Attila est un prénom très courant en Hongrie. Et il faut savoir que dans la pièce, Attila est une truie à qui on a fait avaler des bijoux pour éviter les problèmes douaniers au moment de passer la frontière…

 

Samedi 31 juillet, jardin des Enfeus.
Molière, Le Tartuffe ou l’imposteur. Mise en scène de Patrice Kerbrat.
On ne présente pas Le Tartuffe… La mise en scène de Patrice Kerbrat ne fait pas les pieds au mur avec le texte de Molière, elle est tout à fait traditionnelle mais très belle, et les comédiens sont excellents.

 

passage-des-enfeus.jpg

Dimanche 1er août, abbaye Sainte-Claire. Journée des auteurs SACD.
Deux spectacles à voir avec un même billet, entrecoupés d’une Assiette périgourdine.
1 - Ce matin, la neige, de Françoise du Chaxel. Mise en lecture de Sylvie Ollivier, texte lu par Isabelle Gardien et Loïc Houdré.
2 - Le Frichti de Fatou, de Faïza Kaddour. Mise en scène de Jean-François Toulouse.
La fameuse Journée des auteurs, dont le point fort est bien sûr l’Assiette périgourdine ! Mais avant, il ya la lecture d’un texte écrit par un auteur qui a été secrétaire générale du théâtre de la Cité internationale, qui a travaillé à Strasbourg, et qui habite à Saint-Laurent-des-Bâtons, en Dordogne ! Autrement dit elle vient en voisine… Ce matin, la neige est un double monologue qui raconte l’histoire d’Alsaciens qu’on a envoyés dans le Périgord en 1940 lorsqu’on a évacué les grandes villes d’Alsace en prévision de l’invasion allemande. Parmi ces exilés, certains sont repartis en Alsace à la fin de la guerre, mais d’autres sont restés en Périgord et y ont fait souche. Le texte de Françoise du Chaxel met en évidence le choc des cultures entre ces Alsaciens parlant le dialecte alsacien et les Périgourdins parlant leur dialecte occitan. C’est un très beau texte, et je suis certain qu’il sera très bien lu…
Après la pause repas, on verra une pièce jouée par une compagnie venue de Bordeaux, les Tombés du ciel. L’auteur, Faïza Kaddour – qui est d’ailleurs l’épouse du metteur en scène – est Bordelaise mais elle est née en Algérie. Dans ce texte elle retrace sa découverte de l’Occident, en particulier le rapport au sexe, le planning familial, etc. et elle, de son côté, apporte quelque chose aux Occidentaux. Cet apport est symbolisé par la préparation d’un repas oriental. C’est un spectacle drôle, plein d’énergie, et vraiment intelligent.

 

Lundi 2 août, jardin des Enfeus.
Marivaux, Le Préjugé vaincu. Mise en scène de Jean-Luc Revol.
Le metteur en scène est encore un habitué du festival – il avait notamment monté, voici quelques années, La Tempête de Shakespeare, avec dans la distribution Michel Duchaussoy. Il a installé cette courte pièce de Marivaux dans un décor dont l’esthétique est très influencée par Magritte, et il l’a transposée dans les années 1950 – c’est-à-dire suffisamment loin de nous sans pour autant la situer dans son époque d’origine. C’est un parti pris qui fonctionne très bien, même si le propos originel est un peu déplacé – la question du préjugé de classe glisse vers celle du préjugé de sexe et, de là, vers le problème du rapport entre les hommes et les femmes. C’est, de toute façon, un divertissement très agréable.

 

Mardi 3 août, jardin du Plantier.
Molière, Le Médecin malgré lui. Mise en scène de Jean-Daniel Laval.
Voilà l’archétype du grand spectacle populaire, qui touche un public de 7 à 107 ans... Ils ne sont pas si nombreux que cela les spectacles qui peuvent être joués de jour, sans éclairage, dans un jardin public, suivant la tradition du théâtre de foire… Le travail qu’a fait Jean-Daniel sur cette pièce de Molière se prête tout à fait aux conditions offertes par le jardin du Plantier, il a donc l’occasion de revenir à Sarlat – en tant que metteur en scène seulement, il ne joue pas dans la pièce.


Mercredi 4 août, jardin des Enfeus.
La Mégère à peu près apprivoisée, une comédie musicale d’à peu près William Shakespeare. Mise en scène d’Alexis Michalik.
Je dois avouer qu’en voyant le spectacle, j’ai d’abord eu du mal à adhérer – je suis en général assez réticent quand on charcute un peu trop Shakespeare. Et puis je craignais que l’ambiance soit trop proche du café-théâtre. Mais j’ai été complètement séduit par l’énergie, le professionnalisme, le talent de ces jeunes gens qui chantent, qui dansent, et rendent quand même audible le texte. Ils sont formidables et ils finissent par emporter l’adhésion des spectateurs les plus frileux. Je suis convaincu que c’est un excellent spectacle pour conclure le festival sur un point d’exclamation. D’ailleurs, je suis à peu près sûr qu’il y aura une ovation debout à la fin !

 

Transcription d'après l'entretien réalisé le samedi 22 mai 2010 au bistrot parisien Le Progès.

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29 avril 2010 4 29 /04 /avril /2010 08:21

Le samedi 24 avril en la ferme du Douaire à Ottignies-Louvain-la-Neuve, François Hinfray recevait le 19e prix Renaissance de la Nouvelle pour son recueil L’Homme qui parle en marchant sans savoir où il va (éditions de Fallois).

 

photo_ottignies2010.jpg

 

Conformément à l’usage, une fois closes les allocutions officielles et avant que ne commence la séance de lecture, l’auteur récompensé fut interrogé par les jurés. Cet exercice, sans doute délicat pour ces lecteurs attentifs et passionnés puisque chaque intervenant doit concentrer sa curiosité en une seule question, est toujours pour l’assistance source de plaisir tant les jurés savent se montrer à la fois concis et pertinents, excellant à formuler leurs questions avec l’acuité requise. Cette année hélas l’échange fut plus bref que de coutume du fait de l’absence de deux jurés mais il n’en fut pas moins passionnant, rendu particulièrement agréable par la voix posée de François Hinfray qui, en matière de clarté d’élocution et de concision dans l’expression, n’avait rien à envier à ses "questionneurs".


 

Michel Lambert :
Avez-vous d’emblée opté pour ce point de vue du tutoiement ou bien ce choix s’est-il imposé en cours d’écriture parce que vous vous rendiez compte que ni le "je" ni la troisième personne ne convenait pour ce que vous souhaitiez exprimer ?
François Hinfray :
J’ai choisi le "tu" non pas par hasard, mais en tout cas sans avoir eu au préalable une réflexion très élaborée. J’avais en mémoire un livre que j’avais lu adolescent, qui m’avait beaucoup marqué – La Modification, de Michel Butor. Il est écrit à la deuxième personne du pluriel, et ce vouvoiement m’avait frappé. J’en avais conservé la conviction qu’on pouvait écrire un livre en adoptant ce point de vue. Puis, au fil du temps, j’ai écrit des tout petits textes, beaucoup plus courts que ceux-là – des sortes de fragments qui étaient, au fond, des interpellations du personnage. Et j’écrivais ces petits fragments à la deuxième personne – je tutoyais ce personnage que j’interpellais et qui était, probablement, celui que j’aurais pu être. Ces fragments – parfois des débuts d’histoires, ou de simples descriptions, et toujours rédigés à la deuxième personne – se sont accumulés pendant des années, et c’est à partir d’eux que j’ai écrit ces nouvelles. J’en ai sélectionné quelques-uns que j’ai remaniés mais en conservant le tu – je crois que je n’ai pas su adopter un autre point de vue. C’est à ce moment-là que l’idée de faire un recueil est née. Je me suis vite aperçu que le "tu" recouvrait des personnalités différentes et je me suis dit que ce pouvait être intéressant de pousser jusqu’au bout cette démarche, en essayant de rentrer dan la peau d’une jeune fille, d’un homme âgé, d’une aubergiste japonaise, etc. et de réaliser un petit kaléidoscope humain.


Georges-Olivier Châteaureynaud :
J’ai été frappé en lisant vos nouvelles du sens du réel dont elles témoignent ; elles nous plongent dans une réalité immédiate et aux visages très divers. Combien parmi elles vous ont été apportées par vos expériences vécues ? Combien viennent de votre imagination – sans parler de pourcentage, pourriez-vous estimer le ratio de textes issus du réel que vous avez connu par rapport à ceux que vous avez imaginés ?
François Hinfray :
Il est certes difficile de dire que telle ou telle proportion de textes provient directement de la réalité ; c’est beaucoup plus complexe que cela. Certaines ont trouvé leur point d’origine dans une expérience vécue – un voyage, une rencontre, une histoire que l’on m’a racontée – puis, à partir de cette amorce, il a fallu entamer un travail où la part de l’imaginaire a pu être plus ou moins importante. Il est vrai que la quasi-totalité des nouvelles ont un ancrage très concret dans le quotidien que j’ai pu connaître. Mais cela ne me suffisait pas, et comme je souhaitais que le recueil soit assez varié, j’ai complété certains textes avec des thèmes qui me paraissaient avoir une forte signification à l’intérieur de ce kaléidoscope que je voulais créer ; des thèmes importants dans notre vie actuelle auxquels je n’ai pas directement été confronté – je pense par exemple aux problèmes environnementaux, à la violence politique – et, là, l’imaginaire a pris le relais de l’expérience vécue, grâce à quoi j’ai pu bâtir une histoire du début jusqu’à la fin.


Jean Claude Bologne :
Dans ce jeu entre le rêve et le réel m’a surtout interpellé le thème de la prise de conscience, qui traverse la plupart de vos nouvelles – de la prise de conscience et de la reconnaissance entre gens qui ont pris conscience, qui ont pris pied dans le réel mais qui en même temps restent suspendus dans le rêve, comme des anges perdus sur terre. J’ai également été frappé par certaines de ces nouvelles où le personnage est un artiste dont la conscience s’éveille grâce à ses créations ; je pense notamment à cette femme peintre qui trouve sa véritable identité dans ses toiles, ou à ce photographe qui retrouve son propre regard dans les portraits qu’il fait d’autres personnes. J’aimerais savoir quelle est, pour vous, le rôle de l’art dans cette prise de conscience que la vie n’est pas un long fleuve tranquille mais qu’elle comporte souvent des zones de turbulence. Et puis faut-il prendre conscience de cette réalité parfois sordide qui nous entoure…
François Hinfray :
Je ne sais pas s‘il faut prendre conscience de la réalité, je ne saurais pas répondre à cette question-là. Chacun a son propre trajet, et son tempérament qui va le conduire à s’impliquer dans la réalité ou au contraire à tâcher de s’en éloigner le plus possible. Mon propos n’est pas de donner le sentiment qu’il faut prendre conscience du réel environnant. Quant à savoir si l’art peut y aider, je ne le crois pas. En ce qui me concerne en tout cas, l’art est une évasion, un moyen d’élargir l’horizon de la réalité qui me semble trop contraignante, trop proche, un peu ennuyeuse – je pense que si j’ai écrit un livre c’est parce que la réalité telle qu’elle est ne me suffit pas et que si je peins c’est parce que j’ai besoin d’autres images que celles que la réalité me procure. En ce sens je ne suis pas sûr que l’art me rapproche de la réalité sensible ; je pense qu’il m’en éloigne pour m’amener vers un monde plus intangible, celui de l’imaginaire.


Claude Pujade-Renaud :
Dans beaucoup de vos nouvelles, les personnages traversent une crise, sont confrontés à des difficultés dans leur vie, leur travail, leur création et, souvent, les arbres jouent un rôle important – un rencontre un marronnier, un ginkgo, un cerisier, une glycine… Cette présence des arbres a résonné très fortement en moi ; ils me sont apparus un peu comme les animaux auxiliaires qui aident les personnages à traverser l’épreuve. Quel sens ont, pour vous, les arbres dans les histoires des humains ?
François Hinfray :
Avant de vous répondre, je voudrais vous dire à tous combien la perspicacité de chacune de vos questions me touche. Cela me montre que l’art, la littérature, permet tout de même aux âmes de communiquer entre elles et j’en suis extrêmement ému.
Je crois que les arbres – et la nature en général – sont indispensables. Je suis né dans une grande ville, j’ai grandi à Paris, et j’ai besoin fondamentalement de la nature, j’ai besoin des arbres. Dans nos contrées ils sont ce qu’il y a de plus immédiatement perceptibles des cycles naturels – ils sont tendus vers le ciel, perdent leurs feuilles en hiver, bourgeonnent au printemps… Ce sont des compagnons vivants. Quand je réfléchis à cela, à la chance que j’ai d’habiter aujourd’hui au sud de Bruxelles dans un environnement très vert, je me demande comment vivent ceux qui n’ont pas cette chance – par exemple les habitants de certaines banlieues parisiennes ou, dans le futur, ceux qui seront contraints de vivre dans des lieux où la nature aura une place encore plus réduite… Je crois que je ne parviendrais pas à trouver mon équilibre sans cette communication avec la nature.


Ghislain Cotton :

Je m’intéresse toujours de près aux exergues. Vous avez mis en exergue de votre recueil une citation de Roger Nimier [Loin de soi, on est sauvé - NdR], et je voudrais donc vous demander si vous considérez ce livre comme un exorcisme par rapport à la vie réelle.
François Hinfray :
En partie oui. Bien qu’il ait des racines très concrètes dans ma vie, dans mes expériences – je n’aurais jamais pu l’écrire si je n’avais pas eu le parcours qui a été le mien, si je n’avais pas voyagé, rencontré des gens très différents… et je n’ai rien à exorciser de ce vécu. Au contraire, ça a été une chance pour moi de pouvoir multiplier les rencontres et de découvrir tous ces pays par mon travail. En revanche il y a des sentiments, des expériences, des troubles à exorciser. Et j’ai certainement exprimé cela – mais d’une façon indirecte – dans ce livre ; en l’écrivant j’ai trouvé une sorte de paix avec moi-même par rapport à certains sujets.

 

Transcription effectuée d'après l'enregistrement réalisé à la Ferme du Douaire à Ottignies-Louvain-la-Neuve (Belgique) le samedi 24 avril 2010.

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30 août 2009 7 30 /08 /août /2009 10:22
Voici deux ans les amateurs de littérature étrange et fantastique retrouvaient, grâce aux éditions Zulma, les traits familiers – bien que rafraîchis par une nouvelle maquette – de leur revue Le Visage Vert. À cette occasion je m’étais tournée vers Xavier Legrand-Ferronnière, son fondateur, pour en savoir davantage sur cette résurrection et, par là même sur l’histoire de la revue que j’avais découverte peu avant (vous pouvez lire cette e-terview à la suite de la chronique consacrée au n° 14 en suivant ce lien).
En découvrant, au printemps dernier, que le Visage Vert commençait de développer un secteur éditorial – à ce jour cinq ouvrages* sont disponibles – je décidai de retourner vers lui afin d’obtenir quelques informations complémentaires. Sollicité par l’entremise d’Anne-Sylvie Homassel (collaboratrice de longue date du Visage Vert et auteur entre autres des nouvelles traductions des aventures de Fu Manchu publiées par Zulma), il s’est à nouveau prêté au petit jeu des questions électroniques…

Dans votre éditorial du n° 14, vous écriviez que, pendant les quatre années d’absence de la revue, vos "malles" n’avaient cessé de se remplir. Par ailleurs, dans notre premier entretien, vous disiez que ce long silence avait occasionné bien des frustrations, et que la matière accumulée débordait largement les possibilités de publication qu’offrait une périodicité annuelle. Peut-on dire que si la revue avait continué de paraître régulièrement tous les six mois, les éditions Le Visage vert n’auraient pas vu le jour ?
Xavier Legrand-Ferronnière:

Pas vraiment. S’il est vrai que la revue, semestrielle ou annuelle, ne peut absorber nos réserves de textes, il est une autre circonstance qui s’est avérée décisive – à savoir l’arrêt, pour certains d’entre nous, de toute collaboration avec les éditions Terre de Brume. Près de cinquante titres du domaine fantastique ou mystérieux se sont ainsi retrouvés en souffrance. Sans éditeur pour publier romans et recueils, nous nous sommes rapidement demandé comment renouer avec le plaisir d’éditer.

Quand, comment a pris corps la décision de se lancer dans l’édition ?
C’est l’expérience (positive) de l’impression numérique qui nous a décidés à passer à l’acte, avec des textes déjà prêts (Collier, Siefener). La maquette a été préparée à l’été 2008.

De quelle nature est votre structure éditoriale ? S’agit-il d’édition associative ou plus classiquement d’édition à compte d’éditeur ?
Il s’agit de la même association qui gère Le Visage Vert et maintenant la maison d’édition.

Comment ont été choisis les premiers livres à éditer ? Qu’est-ce qui a motivé leur ordre de publication ? À combien d’exemplaires sont-ils tirés ?
Double, de Collier, aurait dû paraître chez Terre de Brume. Quant à Nonnes, de Siefener, la traductrice l’avait traduit depuis déjà quelque temps et il n’avait pas encore trouvé preneur. Le premier tirage a été de 60 exemplaires. Pour ce qui concerne Retour à Walker Alpha,de Naugrette et Lamont, de Salzman, ces textes nous ont été proposés par les auteurs.

La couverture est d’une extrême sobriété, très classique dans son format et sa structure – voire un peu austère. Pourquoi un tel "retrait" graphique ? Est-ce pour se démarquer des couvertures généralement très illustrées que l’on rencontre dans le domaine des littératures de l’imaginaire ?
Il est difficile de répondre à cette question. Nous sommes plus ou moins attirés par une certaine austérité. Et les couvertures illustrées vieillissent vite. En tout cas le concept a été approuvé à l’unanimité par l’équipe éditoriale du Visage Vert. On verra dans quelques années…

Ces premiers ouvrages du catalogue, quatre d’abord, trois ensuite – ont été publiés de façon assez rapprochée. Est-ce une salve d’ouverture pour donner très vite une visibilité à vos publications ou bien est-ce l’annonce d’un rythme de sorties qui sera maintenu tel ou à peu près tout au long de l’année ?
Il n’y a pas de plan de publication précis. On a certes besoin d’une certaine visibilité pour exister, mais nous sommes surtout mus par le stock phénoménal de textes sur lequel nous sommes "assis" qui fait se bousculer les projets. Si les ventes suivent, nous envisageons une dizaine de titres par an.

On peut acheter les ouvrages en ligne via le site du Visage vert, mais en dehors de cette voie, comment sont-ils distribués ?
Pour le moment, en dehors de notre site, nous sommes présents dans une petite dizaine de librairies à Paris (dont l’Écume des pages, Tschann, Anima, Scylla…), à Blois (Labbé) et à Marseille (L’Odeur du Temps), et à l’occasion de quelques salons. L’aspect commercial – vente, diffusion, distribution – doit être renforcé dans les prochains mois.

Combien y a-t-il de projets éditoriaux en cours d’élaboration ? L’activité éditoriale est-elle envisagée sur le très long terme ou bien vous bornez-vous à vous fixer des objectifs très proches dans le temps ?
Une quinzaine de projets sont sur le feu, à plus ou moins long terme. Leur aboutissement dépend de leur difficulté, variable selon qu’il s’agit de textes français ou de traductions. Sans parler des recherches nécessaires pour écrire les textes de présentation. Vous avez pu voir avec nos premières livraisons que nous mêlions textes contemporains, sans présentation, et textes "retrouvés", qu’il est intéressant de livrer avec une contextualisation. C’est le cas du Marais aux sorcières, de Paul Busson, autour duquel Michel Meurger a écrit une très riche étude. Petits livres, très faibles tirages, mais projets soigneux et approfondis.

J’évoquais tout à l’heure ces quatre années de silence de la revue ;  comment l’équipe du Visage vert les a-t-elle vécues ? Les rapports ont-ils pu rester étroits entre ses membres? Y avait-il constamment de nouvelles pistes qui s’ouvraient à la revue pour maintenir à flot l’enthousiasme de recherche et d’accumulation de matière ?
On a vécu ces quatre années dans l’espoir de retrouver un éditeur, qui tardait à répondre favorablement. Des projets trouvaient preneur chez Terre de Brume : cela nous a fait patienter. Et grâce à Joëlle Losfeld nous avions récupéré les stocks de la revue, du n° 2 au n° 13. Pour ce qui est des relations entre les membres de l’équipe, pas de souci. Le Visage vert est également une aventure amicale.
 
En ce qui concerne la revue, j’ai aperçu sur le site des éditions Zulma la mention "en cours de réédition" pour le premier numéro, qui est épuisé. Savez-vous quand cette réédition sera disponible ? Le numéro 17 est-il d’ores et déjà en cours de préparation et inscrit dans le planning de Zulma ?
La maquette originale du n° 1 est activement recherchée dans nos archives électroniques… Il n’y a pas d’échéance prévue pour sa réédition. Nous travaillons sur le n° 17 et un sommaire sera fixé à la rentrée. Nous verrons cela en octobre, à la faveur du point que nous faisons chaque année avec les éditions Zulma.



* Les cinq ouvrages actuellement au catalogue des éditions Le Visage Vert :
Michael Siefener, Nonnes (novembre 2008)
Jean Collier, Double (novembre 2008)
Jean-Pierre Naugrette, Retour à Walker Alpha (mars 2009)
Anne-Sylvie Salzman (illustrations de Stepan Ueding), Lamont (mai 2009)
Paul Busson, Le Marais aux sorcières (avec en annexe un extrait de Friedrich de la Motte-Fouqué suivi d’une étude de Michel Meurger, "La comtesse louve en ses paluds"), (mai 2009)

Pour découvrir chaque ouvrage de manière plus détaillée – et éventuellement vous les procurer en ligne – rendez-vous sur le site du Visage Vert. Un site dont je voudrais saluer la sobriété : bannière bleue fond blanc police noire, mise en page simplissime certes un peu sévère mais ô combien reposante comparée à tous ces sites qui multiplient les encadrés, fenêtres et autres menus déroulants tout en faisant assaut de couleurs et d’animations flash croyant ainsi attirer l’internaute… Tout ici semble étudié pour valoriser l’information, faciliter une lecture directe et rapide : c’est remarquable.

Et songez aussi à visiter les pages que les éditions Zulma consacrent à cette verte face, maîtresse en le domaine des revues versées en mystères et étrangetés de toutes veines...
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11 mars 2009 3 11 /03 /mars /2009 05:12

En recevant voici quelques semaines le vingt-neuvième numéro de la Revue Noire FMR, je constatai de nouveaux changements, dûment commentés par Flaminio Gualdoni dans son éditorial. Des rubriques disparaissent, de nouvelles adviennent, et la dimension monographique de la revue se précise, sous l’influence, est-il dit, de sa cadette la Blanche. L’on verra, dans ce dernier aspect, l’aboutissement d’une tendance déjà amorcée dès le numéro 17 avec la systématisation d’une image de couverture choisie en référence à un article principal se détachant des autres contributions par son ampleur ou l’importance de la question abordée ; à compter du numéro 24, ce n’était plus seulement un article qui se distinguait mais un «sujet principal» traité à travers plusieurs textes – l’on vit ainsi se succéder les livres d’art, Catherine de Médicis, Michel-Ange, Dante, les arts sacrés… et maintenant, ce sujet thématique prend un relief accru en affichant son nom dès la première de couverture, à la place du numéro de livraison. Concernant les rubriques, on perd les «Histoires de l’art» au profit de «Book Beautiful», on découvre «Différentes choses»… mais sont-ce vraiment des nouveautés ? il me semble plutôt que ces inflexions d’intitulés et de contenu au niveau des rubriques relèvent de la respiration – ce mouvement vital qui modifie le volume d’un corps sans perturber l’harmonie fondamentale de ses lignes : il demeure, par-delà ces variations, une continuité formelle qui maintient familière la contrée où l’on s’aventure – par exemple, j’ai le sentiment d’avoir sous les yeux, en lisant «Différentes choses», le fruit d’un mélange entre la défunte «Ephéméris» pour le point de vue (balayage panoramique d’une série d’événements autour d’un thème, ici le portrait) et de «Choses et autres» pour le nom.

Outre ces changements, j’apprenais la création d’une Fondation Marilena Ferrari, à propos de laquelle je n’avais pour toute information que ce qui en est dit sur le site FMR Online – texte accessible en italien et en anglais seulement. Tout cela me rendit fort curieuse et, comme je l’avais fait à l’occasion du lancement de la publication en français de la collection La Bibliothèque de Babel en 2006, je me suis tournée vers Antonio Pistilli, le directeur général de la branche française de FMR, pour en savoir davantage. Il m’a reçue en janvier dernier, peu avant l’ouverture de l’exposition consacrée à Jacques Canonici, avec cette chaleur particulière qui a toujours caractérisé nos rencontres depuis ce premier entretien et dont je voudrais le remercier. Il m’a, de plus, offert l’insigne privilège de contempler un exemplaire d’un de ces «livres merveilleux» dont il allait être question au cours de la conversation – mais ce moment est une autre «Histoire de livres» qui se développera par ailleurs…



Dans ce vingt-neuvième numéro, qui est aussi le premier de l’année 2009, se trouve donc affirmée une nouvelle orientation du contenu qui accroit sa cohérence thématique. Pour l’inaugurer est proposé le thème du Grand Tour – un hommage à la fois au génie italien et à une collection créée par Franco Maria Ricci…
Antonio Pistilli :
Grand Tour est en effet une référence à ce voyage rituel qu’effectuaient les jeunes privilégiés européens au XIXe siècle à travers l’Italie pour aller s’abreuver aux sources mêmes de la Culture – les vestiges antiques, les grandes réalisations de la Renaissance et des autres périodes historiques dont les plus grands génies ont définitivement marqué la culture mondiale. C’est en écho à ce voyage rituel que Franco Maria Ricci a appelé «Grand Tour» sa collection de monographies honorant les villes d’Italie les plus riches sur le plan de leur patrimoine artistique. Cette collection existe depuis une quinzaine d’années et comporte deux volumes ex Italia : l’un consacré à Versailles, l’autre à Fontainebleau. Le rythme de publication était assez régulier dans le passé. Mais aujourd’hui, les intentions du nouveau groupe qui gère FMR ont un peu changé : la production éditoriale ne s’occupera plus que de la revue et de la réalisation de «livres merveilleux » – ces ouvrages exceptionnels dont certains ont été exposés lors de la fête d’anniversaire à la chapelle de l'École des Beaux-arts. Cela signifie que l’on ne produira presque plus de ces livres certes luxueux mais ressortissant de l’édition courante, et que les collections comme Grand Tour, Le Signe de l’Homme, ou Les Guides Impossibles vont entrer en sommeil. Mais si vous regardez bien, ce n’est là qu’un retour aux sources mêmes de FMR… Qu’étaient les premières réalisations de Franco Maria Ricci en tant qu’éditeur – l’édition en fac simile du Traité de typographie de Bodoni, et celle de L’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot – sinon des «livres merveilleux» ? L’incursion dans le monde de l’édition courante n’a eu lieu que plus tard….
Ce «recentrage d’activité» a été inauguré l’an dernier, au mois de mai, quand Marilena Ferrari a présenté sur la grand-place de Bologne son édition de la Vie de Michel-Ange, de Giorgio Vasari. Pour ce livre, réalisé selon des méthodes anciennes et dont chaque exemplaire demande environ six mois de travail, les meilleurs artisans d’Italie et de grands artistes ont été mandés ; les matières les plus précieuses ont été choisies – par exemple un velours de soie pour la reliure. Et pour vous dire jusqu’où a été poussé le souci de perfection, pour reproduire avec le plus de fidélité possible le bas-relief qui orne le premier plat de couverture, on a fait rouvrir exprès la carrière d’où provenait le marbre utilisé par Michel-Ange pour sculpter l’œuvre originale – un marbre d’une exceptionnelle pureté, qui ne comporte pas la moindre veine [vous pouvez voir une vidéo de présentation de ce «book wonderful» sur le site FMR Online – NdR]. En ce qui regarde le texte, il est publié dans sa langue d’origine – ici en italien puisque c’est la langue de Vasari – et dans sa version initiale, non modernisée. Ce type de livre, très coûteux, est réalisé quasiment à la demande ; ainsi chaque commanditaire devient mécène ; les acheteurs sont des gens fortunés qui partagent des valeurs esthétiques et culturelles analogues à celles que défend FMR. À travers ces «books wondeful», nous tâchons de renouer avec le mécénat tel qu’il existait à la Renaissance, quand les grands seigneurs commandaient aux artistes des livres de prestige. Le retour à la Renaissance s’effectue aussi par le biais des techniques de fabrication mises en œuvre, qui sont celles qu’utilisaient les artisans d’alors. Il faut encore préciser que chaque exemplaire de cette Vie de Michel-Ange – et il en sera de même pour tous les «books wonderful» à venir – est accompagné d’un «livre sur le livre» rédigé dans la langue du commanditaire, où sont retracées toutes les étapes de la fabrication et qui réunit plusieurs contributions : des hommages à ceux qui ont participé à la confection du livre, des notices concernant Vasari et Michel-Ange, ainsi que la traduction du texte édité.

Qui prend la décision d’initier de tels projets ?
C’est la présidente du groupe, Marilena Ferrari, qui décide des ouvrages à réaliser. C’est elle qui a la faculté de voir suffisamment loin pour évaluer la pertinence de réaliser tel ou tel « Book wonderful » puis d’anticiper les différentes étapes de la mise en œuvre et enfin de faire les meilleurs choix qui vont déterminer la splendeur et la magnificence de cette réalisation de façon à ce qu’elle atteigne son maximum de beauté et de perfection. Par exemple, la décision de réaliser cette édition de la Vie de Michel Ange a été prise par rapport à l’échéance du 500e anniversaire du début du travail de Michel Ange à la chapelle Sixtine, et tout a été planifié pour que le livre soit prêt en mai 2008.

Vous venez d’évoquer Marilena Ferrari. J’ai appris qu’elle avait créé une Fondation portant son nom ; quel est le rôle de cette institution ?
Sous l’égide de cette fondation se trouve ce que l’on appelle l’officina dello splendore – c’est-à-dire le centre névralgique où travaillent les gens qui pensent et conçoivent la revue FMR ainsi que ceux qui s’occupent des «Livres merveilleux». La fondation a aussi pour objectif de réunir des gens afin d’organiser des débats culturels, des recherches, des expositions… Ces activités ont vraiment démarré en septembre 2008, et la fondation dispose, au centre même de Bologne, d’une très belle salle d’exposition. Par ailleurs, la fondation a acquis la bibliothèque de Gianni Guadaluppi, récemment décédé, qui a été une figure très importante dans la vie de FMR : bras droit de Franco Maria Ricci, il a écrit de nombreux livres et a créé les collections les plus marquantes de la maison – c’est lui qui s’est occupé de la collection de Borges. Marilena Ferrari a acheté tous ses livres – de fabuleux livres de voyage pour l’essentiel : toute sa vie il a rêvé de voyager ; et ce rêve l’a amené à créer les Guides Impossibles, qui sont des récits de voyages extraordinaires, avec des images encore plus extraordinaires.

Pour en revenir à la revue proprement dite, en dehors des changements formels récemment intervenus, il m’a semblé que, d’une manière plus diffuse, se développait une tendance à multiplier les articles consacrés à l’objet livre - des codex rares en particulier…
Il y a en effet eu beaucoup de recherches autour du livre ; nous avons notamment tiré des archives des textes, des images ayant trait au livre pour donner à la revue sa matière. En regardant ainsi du côté de ces livres fascinants du passé, elle se fait l’écho naturel de tout le travail qu’accomplit FMR à travers la confection de ces «Livres merveilleux», ces grands classiques de la littérature édités en très grand format, avec des reliures qui sont de véritables œuvres d’art et dont la réalisation est toujours confiée à des artistes italiens de renom – et de talent.
Depuis que je connais la revue FMR, je ne cesse d’être étonnée par sa faculté de changer – parfois de manière très profonde – sans que jamais sa beauté fondamentale ne soit atteinte…
C’est une question d’harmonie – cette harmonie que définit le fameux Nombre d’Or. Quels que soient les changements apportés, l’effort est constant pour conserver l’harmonie de l’ensemble ; d’un numéro à l’autre, on retrouve la même beauté, la même émotion, la même envie de les toucher, de les feuilleter et de voir ce qu’il y a à l’intérieur, d’aller lire le dernier article avant même d’avoir fini le premier… cela me fait penser à cette phrase qu’on peut lire dans Le Guépard : «Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change.» C’est exactement ce qui se passe avec FMR !

Lors de notre première entrevue, vous aviez évoqué la fabuleuse entreprise dans laquelle s’était lancé Franco Maria Ricci – la construction d’un labyrinthe de bambou déployé sur 5000 mètres carrés de terrain, en hommage à la bibliothèque borgésienne. Où en est le labyrinthe, aujourd’hui ?
Je lui ai posé la même question lorsque je l’ai rencontré, à l’occasion de son dernier séjour à Paris. Il m’a répondu : “Ça avance, ça avance ! les bambous poussent !” Je suis à peu près certain que, d’ici un an ou deux, on pourra déambuler dans le plus grand labyrinthe du monde… J’ai aussi appris qu’au milieu de ce labyrinthe, il y aura une sorte de chapelle ; je suppose qu’elle a été conçue pour que, le jour venu, M. Ricci puisse y être inhumé…


Tandis que je voyais s’affirmer ainsi la vitalité de FMR, une brève glanée au détour de la Toile me révélait que les éditions du Panama, placées en redressement judicaire, avaient dû cesser leurs activités en décembre dernier, le temps d’une période d’observation dont on ne sait combien elle durera. Cet éditeur s’était allié à FMR pour publier en français, à compter de mars 2006, l’intégralité de la Bibliothèque de Babel – la collection d’anthologies de nouvelles fantastiques dirigée par Jorge Luis Borges, créée à l’instigation de Franco Maria Ricci au cours des années 1970 et dont seuls onze volumes avaient été traduits en français au début des années 80. Huit volumes ont paru à ce jour. Déjà des «blancs» lourds de sens avaient affecté les parutions, qui devaient être au nombre de six par an : seuls deux volumes ont été publiés l’an dernier. Cette cessation d’activité n’est pas pour arranger les affaires de ce bel et ambitieux projet… Mais il n’est pas enterré, m’a affirmé Antonio Pistilli :

«Il reste bien évidemment de nombreuses questions purement juridiques à régler – car la décision de conduire un projet d’une telle envergure en partenariat avec un autre éditeur s’accompagne de toute une série d’accords contractuels et de documents officiels stipulant très précisément les droits et les obligations réciproques de chacun des partenaires. Et le fait que les éditions du Panama ne soient plus en mesure d’assumer leur part du contrat pose problème. Mais cette réédition nous tient à cœur, et Flaminio Gualdoni réfléchit aux solutions qui pourraient être envisagées. Sans doute la publication reprendra-t-elle son cours très bientôt, mais sous le seul label FMR, et cette fois au rythme initialement prévu de six volumes par an à raison de deux par livraison.»

Rythme qui, remarquons-le, n’a jamais été tenu par le Panama… Espérons donc que cet obstacle malencontreux vaudra en fin de compte à la Bibliothèque de Babel de revenir bientôt sur le devant de la scène éditoriale, plus vivante que jamais.

Numéro 29 de la Revue Noire FMR. Janvier 2009, 168 p. - 100,00 €.
SOMMAIRE

Éditorial, par Flaminiio Gualdoni – Grand Tour : «Adam et Arthur. Le “pré fleuri” d’Otrante», par Victor M. Schmidt (photographies de Luciano Pedicini) ; «De gloire et de miséricorde. Francesco De Mura au Pio Monte della Misericordia», par Nicola Spinosa (photographies de Luciano Pedicini) ; «Mythes féconds. Les pinakes de Locri», par Roberta Schenal-Pileggi (photographies de Luciano Pedicini) ; «Épopée italienne. Risorgimento à Sienne», par Marco Pierini (photographies d’Andrea et Fabio Lensini) – Les Histoires de l’œil : «Mesure du voyage. L’Atlas de Luigi Ghirri», par Walter Guadagnini (photographies de Luigi Ghirri) – Old Masters : «La célèbre Nuit de Corrège. Du Modène des Este au Dresde d’Auguste III», par Andreas Henning et Martin Roth – Book Beautiful : «Voir L’Apocalypse. L’Apocalypse de Beatus de Liébana », par Carla Casu – Différentes choses : «Portraits et autres réflexions», par Flaminio Gualdoni – Ad hoc : Per Barclay.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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