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29 septembre 2010 3 29 /09 /septembre /2010 11:35

couv_manhattan-nocturne.jpgIl était une fois… Il était des milliers de fois… Les premiers mots d’une histoire qui, à peine commencée, va sombrer dans le néant avant que l’on en sache la fin. Ou bien au contraire qui dès ses balbutiements bouleverse de fond en comble votre vie… Les histoires, Porter Wren sait ce que c’est; il en brasse des dizaines chaque jour – des petites, des grandes, des tragiques qui vont faire pleurer dans les chaumières ou des bien raides qui vont émoustiller les esprits… De ce que l’on appelle les "faits divers" il fait sa nourriture quotidienne. Travail oblige: il est chroniqueur dans un journal new-yorkais et trois fois par semaine il a sa rubrique. Sa matière première: les menus faits que récolte pour lui Bobby Dealy, parmi lesquels il choisira le moins banal, ou celui dont il est sûr que les chaînes de télévision ne se sont pas emparées ou encore celui qui sera corroboré par des témoins complaisants.

 

Porter Wren vit confortablement, il est marié à une chirurgienne de renom, son couple se porte à merveille, et il est père de deux enfants adorables. Cerise sur le gâteau: il habite au cœur de Manhattan une ferme d’autrefois, miraculeusement préservée. Il passe une bonne partie de son temps à remuer les vases de la société mais sans laisser les éclaboussures boueuses tacher sa petite existence tranquille.
Jusqu'au jour où il se rend à une réception à laquelle il n’avait pas envie d’aller… Parce que bien sûr il faut un point de rupture pour que le roman puisse exister, cette réception va marquer le début d’une série d’embêtements qui, d’abord, ont les traits fascinants d’une superbe jeune femme, Caroline. Soit, Porter est marié, et fidèle, mais là… l’opération séduction est un total succès pour Caroline. Il est vrai qu’elle a quelque chose à demander: elle est la veuve d’un jeune cinéaste prodige, Simon Crowley, mort de façon assez mystérieuse et elle voudrait que Porter reprenne une enquête classée par la police. Et puis il y aurait une cassette à retrouver – Simon filmait sans arrêt le monde autour de lui et conservait précieusement tous ses enregistrements vidéo
sait-on jamais, ça peut toujours servir pour le prochain film… Affaire simple en apparence qui devient vite très compliquée: la mystérieuse cassette est utilisée pour faire chanter Hobbs, le propriétaire du journal pour lequel travaille Porter. Et le puissant homme entend bien récupérer ladite cassette. De plus, en la cherchant, le journaliste exhume une autre cassette révélant l’identité d’un tueur de flic et qui, elle aussi, sera convoitée. Mais au-delà de ces cassettes, des objets concrets que l’on cherche tous azimuts, on voit que le véritable enjeu du roman est dans la façon dont les êtres tâchent de se posséder les uns les autres. 

 

De l’esquisse brossée en quelques lignes concernant un vague passant dans le récit au souvenir lointain courant sur plusieurs pages qui complète et affine le portrait de l’un des principaux personnages, les histoires annexes se multiplient qui viennent sans cesse gauchir le déroulement de l’intrigue première. Mais celle-ci s’en trouve enrichie plutôt que troublée. La ligne narrative, noueuse comme un tronc d’arbre boursouflé de loupes, est aussi tourmentée que le sont les protagonistes. Et pour corser encore ces perturbations un peu monstrueuses, un jeu complexe de reflets inversés s’établit entre les personnages – Caroline la sulfureuse manipulatrice vs Lisa l’épouse avisée et sage; Hobbs l’homme d’affaire colossal vs Simon, l’artiste malingre… doublé d’échos résonnant d’un lieu à l’autre – la "ferme" de Porter Wren, le repaire de Ralph Benson et l’immeuble où a été trouvé le corps de Simon, qui ont en commun leur accès particulièrement difficile.
De seuils en seuils franchis en secret, tout ici se joue aux lisières, géographiques, morales ou légales. Porter Wren qui, par ses chroniques lui assurant travail et salaire, a fait des transgressions et perversions en tout genre la matière même de l’ancre qui le retient à quai de la normalité sociale… Porter Wren qui expérimente dans sa propre vie ce que signifie "passer la frontière"… À lui seul il symbolise la porosité des mondes et incarne ce fameux "point de bascule" que tout un chacun peut connaître, sans lequel il n’y aurait pas de chroniques de faits divers… ni de romans. Peut-être est-il également la métaphore du romancier, posté entre réel et fiction, qui scrute et observe puis tire de ce qui l’entoure de quoi écrire ses histoires…

 

Des quatre romans de Colin Harrison que j’ai lus, Manhattan Nocturne m’apparaît comme le plus étrangement construit avec ces innombrables micro-histoires accrochées au récit principal comme des anatifes à leur décombre flottant, et ces personnages qui fonctionnent en reflets inversés les uns des autres; c’est aussi celui que j’ai trouvé le plus dérangeant, à cause des scènes érotiques qui sont à la fois très nombreuses et très développées mais surtout à cause de la manière dont la scrutation – celle du chroniqueur à l’affût de l’information, de l’homme concupiscent, de la femme cherchant à séduire et à dominer, du cinéaste-voyeur obsessionnel… – est mise au service de manipulations psychologiques retorses, sordides. Le regard, dans ce roman, est presque toujours embué de poussières sulfureuses, ou assombri par la douleur et la misère. Les seuls personnages à n’avoir pas de soufre dans les yeux ni de cendres sont les enfants de Porter Wren, et sa femme…

 

Le titre original est identique à celui de la traduction française. Or il semble qu’en anglais, le mot nocturne ne recouvre que l’acception musicale du terme français. Si tel est bien le cas, on mesurera alors l’ironie de la formule: l’ambiance du roman n’a rien de la mélancolie douce qui d’ordinaire caractérise les "nocturnes", et si l’on devait associer une musique à ce roman, ce ne serait certainement pas les Nocturnes de Chopin!

 

 

Colin Harrison, Manhattan nocturne (traduit de l’anglais – États-Unis – par Christophe Claro), 10/18 coll. "Domaine étranger", juin 2008, 420 p. – 7,90 €.

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11 septembre 2010 6 11 /09 /septembre /2010 16:12

la-nuit-descend-sur-manhatt.jpgInformations confidentielles voire ultrasensibles, menaces, demandes de rendez-vous, ordres d'achat ou de vente en Bourse... Dans La nuit descend sur Manhattan de Colin Harrison, on fait passer toutes sortes de messages par toutes sortes de moyens. Par téléphone, par lettre, par courriel... en recourant si besoin au terrorisme créatif. Dans le milieu des grandes fortunes boursières, les décisions se prennent dans le seul but d’accroître la masse de dollars sur laquelle on est assis, et l’on ne regarde guère les conséquences des actes qui découlent de ces décisions tant qu’il y a, au bout, le profit. Et l’appât du gain est un redoutable stimulant pour l’imagination: les méthodes employées par les personnages de cette formidable intrigue pour arriver à leurs fins, quelles qu’elles soient, criminelles ou non, sont effroyablement retorses. Décrites par le menu, elles forcent l’admiration – une admiration qui, en réalité, va droit au romancier qui non seulement les a ourdies mais a su les décrire de telle manière que le lecteur les boit avec avidité plus qu’il ne les lit. Quant à l’histoire, elle est complexe, tout en méandres et replis – mais si admirablement construite qu’elle se suit sans difficulté.

Chen est un homme d’affaires chinois richissime et puissant. Sa jeune sœur Jin Li vit à New York où elle dirige pour son compte CorpServe, une entreprise de nettoyage spécialisée dans la destruction de documents: tous les soirs après la fermeture des bureaux, des escouades de travailleurs étrangers portant l’uniforme CorpServe vident les poubelles de leurs papiers qui finissent dans de gigantesques déchiqueteuses. CorpServe pend aussi en charge la destruction de CD, disques durs et autres matériaux informatiques. L’entreprise est doublement florissante. La réputation qu’elle s’est acquise par la rigueur de ses procédures lui vaut d’être en contrat avec d’importantes firmes new-yorkaises qui paient largement la disparition de papiers ne devant en aucun cas tomber en de mauvaises mains – celles des concurrents, par exemple. Et sous couvert de cette activité tout à fait légale, Jin Li récupère clandestinement toutes sortes d’informations qu’elle transmet à son frère qui les utilise pour élaborer ses stratégies boursières. 
Comme toute machine bien huilée, celle-ci finit par se gripper après que Jin Li a signalé à son frère un "problème" chez Good Pharma, un laboratoire pharmaceutique dont il comptait acquérir quelques actions – des essais cliniques infirment les mirifique promesses, médicales et financières, que semblait tenir l’un de ses produits. Deux employées de CorpServe sont assassinées. On les a enfermées dans leur voiture puis noyées en les submergeant par un flot d’excréments. Jin Li disparaît le même soir. Les opérations illicites de Jin Li ont donc été découvertes?… Chen aussitôt se met en quête de sa sœur. Il demande à l’ex petit ami de celle-ci, Ray Grant, de l’aider à la retrouver – mais à la brutale: ce n’est pas précisément d’un gentleman que de solliciter l’aide de quelqu’un en menaçant de laisser souffrir son père mourant en le privant de sa pompe à morphine… Pendant ce temps, Tom Reilly, depuis son poste clé chez Good Pharma, met tout en œuvre pour empêcher que se répande le résultat de ces essais cliniques et que survienne le désastre. Pour le motiver, il y a derrière lui William Martz, un vieux trader qui a misé gros sur Good Pharma et n’entend pas perdre ses dollars dans ce sac de nœuds pharmaceutico-financier…

Pour orchestrer cette intrigue et diriger le chœur des nombreux personnages qui la traversent – dont les principaux sont de remarquables caractères, solidement campés, traînant avec eux une histoire personnelle plus ou moins lourde et dotés d’une psychologie complexe mise en valeur par une focalisation interne quasi constante alors même que le texte est écrit à a troisième personne – l’auteur a adopté une structure qui assigne à chaque chapitre ou presque une zone narrative; l’on est ainsi conduit successivement dans plusieurs directions qui vont se rapprocher peu à peu les unes des autres par l’entrée en résonance de petits éléments disséminés avec autant de parcimonie que d’habileté… De cette construction, le suspense sort grandi, accru encore par la façon dont "chutent" tous les chapitres.
S’il n’y avait que l’architecture romanesque à louer, ce serait déjà un très grand roman. Il faut lui ajouter un ton souvent grinçant, un fascinant sens du rythme phrastique dans la plupart des passages descriptifs, et de savoureux dialogues – du moins est-ce là ce qu’offre la traduction. Je ne résiste pas à l’envie de citer ici ces quelques répliques, qui m’ont particulièrement réjouie:
[…]
– Je terrorise des Mexicains.
– On veut qu’ils aient très peur. On veut qu’ils ne repiquent jamais au truc. On veut leur faire comprendre qu’ils ont intérêt à arrêter ce qu’ils font immédiatement.
– Mais tu ne veux pas que je leur parle ?
– Non… Le véritable message leur parviendra par un autre moyen. Tout ce que tu fais, c’est les terroriser.
– Peu importe comment ?
– Oui.
–Tu veux du terrorisme créatif ?
– J’en ai rien à battre du genre de terrorisme que c’est du moment qu’il ne reste plus personne pour en parler.
[…]
(p. 251)

 

Du meurtre excrémentiel à la manœuvre financière virtuose engageant ce qu’il y a de plus virtuel dans les mouvements des marchés mondiaux, de l'infâme circulation merdique menant les déjections des fosses septiques à l'intérieur d'une voiture-cercueil au flux insaisissable des kilobits filant à toute allure à travers des réseaux de fibres optiques dernier cri, il y a l’épaisseur d’un formidable roman noir composé de main de maître, magistral jusque dans ses descriptions les plus longues. Magistral, oui, et sans l'ombre d'un bémol!

 

 

Colin Harrison, La Nuit descend sur Manhattan (traduit de l’anglais – Etats-Unis – par Renaud Morin), 10/18 coll. "Domaine policier", juin 2010 (Première parution en 2009 aux éditions Belfond), 448 p. – 8,60 €.

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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 18:07

Le nom de Tawni O'Dell a pour moi des résonances toutes particulières: ma première chronique littéraire portait sur son premier roman, Le Temps de la colère. Je l’avais beaucoup apprécié et avais notamment été sensible à la justesse avec laquelle l’auteur donnait la parole à un adolescent perturbé, Harley, pour lui confier le récit. Le registre de langue qu’elle avait adopté, à la fois fruste et poétique, parvenait à merveille à véhiculer l’émotion sans cesser d’être crédible. Quand, deux ans plus tard, parut Retour à Coal Run, je retrouvai un plaisir de lecture identique qui me décida à suivre de près cet auteur. J'ai certes manqué la sortie de son troisième roman, Le Ciel n’attend pas, mais mon intérêt pour son travail demeurait intact. Aussi est-ce dans les meilleures dispositions que j'ai ouvert son quatrième opus, Animaux fragiles


couv_animaux-fragiles.jpgJ'ai d'emblée été séduite par le prologue, qui étire indéfiniment l'agonie de Manuel Obrador, un torero blessé à mort par le taureau qu'il affrontait... Le point de vue est celui du mourant, qui voit et perçoit mais se sait, se sent déjà mort. Cet instant du trépas si longtemps suspendu, où se ramasse tout le déroulement du combat, et plus encore, tandis que sont détaillées les sensations de l'homme à terre, est d'une force étonnante. Puis, en découvrant le récit proprement dit pris en charge alternativement par trois narrateurs différents possédant chacun sa voix propre et bien marquée – Kyle Hayes, un jeune garçon de 14 ans, Candace Jack, riche septuagénaire passant pour quelque peu excentrique, et Luis, ancien membre de la cuadrilla de Manuel Obrador entré au service de "miss Jack" après la mort du torero – je songeai que Tawni O'Dell avait gravi un degré de plus dans la maîtrise de la composition romanesque et je me préparai à goûter à nouveau son art d'immerger le lecteur dans l’intériorité de ses personnages… 

 

Kyle et son frère aîné Klint vivent avec leur père – un modeste ouvrier porté sur l’alcool – qui les élève seul depuis que sa femme a abandonné le foyer conjugal en emmenant avec elle la petite dernière, Krystal. Quand leur père meurt au volant de son véhicule, leur mère exige qu’ils la rejoignent. Mais elle est installée en Arizona, et les deux frères n’ont aucune envie de laisse derrière eux ce qui fonde leur existence, ici, en Pennsylvanie – l’école, leurs amis, l’équipe de baseball où Klint brille à chaque match… Et puis Kyle en pince pour Shelby qui, elle, est en admiration devant Klint. Et Shelby imagine de convaincre sa tante septuagénaire de recueillir Kyle et Klint – tante Candace est riche, célibataire, et habite une vaste demeure. La jeune fille arrive à ses fins, la cohabitation commence et, sur fond de drames familiaux venant crever à la surface de relations tendues à l’extrême, les deux adolescents se familiarisent peu à peu avec la vieille dame, tandis qu’elle s’attache à eux. Mais les "animaux fragiles" ne s’apprivoisent pas avec la seule aisance matérielle…
Le roman rejoint Retour à Coal Run; on retrouve en effet les Houillères J&P, et quelques allusions au tragique effondrement de la fosse Gertie. Mais ici le récit se déploie du côté des Jack, non plus de celui des mineurs – Candace est la sœur de Stanley Jack, le fondateur des Houillères dont a hérité son fils Cameron, le père de Shelby. Candace vit en recluse dans son immense maison. Mais sa singularité véritable réside en son attachement à la culture espagnole et à l’univers tauromachique – elle a été la maîtresse de Manuel Obrador, et peut-être l’aurait-elle épousé s’il n’avait été tué dans l’arène…


Après m’être passionnée pour le sort des personnages – Kyle va-t-il persister dans sa pratique du dessin et de la peinture? Klint restera-t-il ce petit génie du baseball et deviendra-t-il professionnel? Les rapports entre les deux frères et miss Jack vont-ils aller jusqu’à une certaine compréhension mutuelle? je me suis sentie peu à peu gagnée par la déception. Lentement, insidieusement. Et la déception de virer à l'exaspération.

L’architecture est irréprochable. Mais le roman s’avère une affligeante collection d’attendus et de lieux communs. Les personnages, fussent-ils "complexes et tourmentés", sont tous des clichés… Les deux ados en crise, le père-ouvrier-alcoolique, Cameron Jack le riche forcément grossier et antipathique, sa femme, blonde écervelée qui boit-pour-oublier-son-immonde-époux (mais n’oublie pas de dépenser ses dollars…) et glousse bêtement à la fin des repas… Des clichés qui vont jusqu’à la caricature dont le plus resplendissant exemple est sans doute ce joyau de vulgarité et de cupidité qu’est Rhonda Hayes, la mère indigne qui de surcroît est une perverse.
À ces personnages convenus répondent des situations formatées jusqu’au bout du texte – la fin est un pur modèle de "happy end" hollywoodienne avec la "petite larme" en coin de rigueur…
Enfin, même la poésie tauromachique résonne en des termes convenus, et plats. Oui, "poésie tauromachique" mais que l’on ne se méprenne pas: il ne s’agit pas de lancer, à partir du roman, LE débat opposant aficionados et "anti-corrida". C’est d’un roman dont on parle. Et dans la mesure où l’auteur met en scène des personnages qui appartiennent d’une façon ou d’une autre à l’univers de la tauromachie, qui sont en outre narrateurs de l’histoire, il eût été parfaitement incohérent qu’elle ne leur prête pas un discours exprimant leur fascination pour le taureau, l’arène, le torero… Il ne faudrait pas prendre pour une apologie de la corrida ce qui relève seulement de la logique romanesque – et seulement de cela. 

 

C’est en définitive un roman que l’on dirait formaté à l’intention de ce "grand public" affriolé par les drames familiaux pleins de turpitudes mais qui finissent bien… Formaté, bourré de clichés tant au plan des situations que des personnages certes, mais roman très efficace en son genre: par cette architecture de voix qui alternent et la modulation des points de vue qu’elle entraîne, par la judicieuse répartition du récit entre les intervenants, Tawni O’Dell ferre très vite l’intérêt du lecteur qui se sent aussitôt concerné par le sort des personnages un intérêt qui, au-delà de la composition, doit aussi beaucoup à la justesse de ton que, là encore, Tawni O’Dell a su trouver pour chacun des narrateurs.
À défaut d’être littérairement remarquable, Animaux fragiles est donc un roman efficace. Et l'on ne parvient pas à l’efficacité romanesque sans talent…

 

Tawni O’Dell, Animaux fragiles (traduit de l’anglais – États-Unis – par Bernard Cohen), Belfond "Littérature étrangère", mai 2010, 504 p. – 21,50 €.

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 14:08

Avant d’être cette pièce emblématique aux didascalies d’une extrême précision, où la métaphore totalitaire se double d’un minutieux travail dramatique sur la prise de parole et l’échange conversationnel – répliques ébauchées et laissées en suspens, personnages qui parlent en même temps, jeu longuement développé autour des syllogismes et des renversements d’expressions figées – Rhinocéros a été une nouvelle écrite à la première personne dont le narrateur, Béranger, raconte comment, peu à peu, les gens autour de lui se sont transformés en rhinocéros. L’argument est identique mais, à mes yeux, la portée signifiante légèrement différente pour les deux œuvres – là où la pièce s’engage sur la voie du "théâtre de l’absurde" et, par là, questionne en profondeur la manière dont le langage véhicule, détourne ou évacue le sens des mots, la nouvelle met davantage en évidence la montée de la terreur et de la paranoïa chez le narrateur et rend plus claire la signification symbolique de la prolifération des rhinocéros.

decor-rhinoceros_NB.jpgC’est le texte de la nouvelle que Jean-Marie Sirgue a choisi d’adapter pour la scène, voici une dizaine d’années. Évoluant dans un décor qui reproduit un appartement de style années 50 – reconnaissable à quelques objets emblématiques, par exemple un poste de TSF, un Frigidaire… – à triste mine qui semble avoir réchappé d’un bombardement, il interprète magnifiquement ce monologue polyphonique: il est Béranger mais module avec suffisamment de finesse gestes et intonations pour devenir chacun des personnages audibles à travers la voix du narrateur… sans cesser d’être Béranger. C’est un très beau travail de comédien, tout en subtilité, qui sert aussi bien le fond que la forme de la nouvelle de Ionesco.

Dans une première version le spectacle reprenait mot pour mot l’intégralité du texte de la nouvelle et, sur la dernière phrase, de tonalité assez désespérée, le comédien esquissait un suicide par veines tranchées. Cette version perdura jusqu’à ce qu’en 2004 on lui demande de jouer son Rhinocéros pour honorer la mémoire des résistants de l’Indre-et-Loire. Il décida alors de modifier la fin du spectacle en y ajoutant la dernière phrase de la pièce, qui sonne comme un geste de révolte, et de la dire avec un pistolet-mitrailleur Sten en main. Il apprit plus tard que l’arme, authentique, qu’il utilisait sur scène correspondait vraiment au modèle dont se servaient les résistants – une arme rudimentaire qui, paraît-il, a causé beaucoup de dégâts chez ceux qui la manipulaient. Il en a été ému et, depuis, conclut chaque représentation par une brève intervention expliquant tout cela.

 

Quand Jean-Marie Sirgue était venu à Sarlat présenter Rhinocéros à Sainte-Claire, le 29 juillet 2009, il avait fallu ajouter quelques rangs de sièges supplémentaires tant le public avait été nombreux. Une affluence exceptionnelle qui devait sans doute beaucoup, supputa-t-on, au nom de Ionesco.
Puisse cette petite chronique inciter les spectateurs à aller voir cette pièce au moins autant pour son interprète-metteur en scène que pour l'illustre auteur du texte...

 

rhinoceros_c-raynaud.jpg

 

Le spectacle, qui continue à tourner en fonction des demandes, est à voir très prochainement dans le Lot – le vendredi 6 août à 20 heures – dans le cadre du Festival de Figeac.

Organisé chaque été par Les Tréteaux de France de Marcel Maréchal, l’événement, qui débutera le jeudi 29 juillet et s’achèvera le samedi 7 août, fêtera cette année son dixième anniversaire. Autour de la programmation théâtrale proprement dite et des rencontres quotidiennes qui, comme à Sarlat, permettent au public de converser avec les artistes tous les matins à 11 heures lors des "Apéros Tréteaux", toutes sortes d’animations – de la lecture publique au spectacle de rue en passant par des entretiens et conférences – sont proposées en divers lieux de la ville et ses proches environs. Le détail du programme est consultable sur le site des Tréteaux de France, et peut également s’obtenir auprès des Services culturels de Figeac-communautés, qui gèrent les réservations.

 

Services culturels de Figeac-communautés

2 boulevard Pasteur

46100 Figeac. Tél : 05.65.34.24.78.


Rhinocéros
D’après la nouvelle d’Eugène Ionesco
Mise en scène et interprétation:
Jean-Marie Sirgue
Décors:
Marie Sirgue, Roberto Cedron, Régine Chourane
Costume:
Caroline Gruer
Musique originale:
Gianni Gebbia
Durée:
45 mn
Compagnie:

Théâtre de la Fronde

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16 juillet 2010 5 16 /07 /juillet /2010 16:56

couv voix-et-ombresToute l’expérience poétique me semble ouvrir à un au-delà du sensible. Le jeu d’ellipse entre deux mots, deux images, la coalescence de la métaphore provoque un léger tremblé de la perception et nous ouvre un bref moment à une autre présence au monde.

François Emmanuel, Les Voix et les ombres, p. 49.

 

J’ai rencontré François Emmanuel pour la première fois à Ottignies en 2004, où j'avais été invitée pour la remise du prix Renaissance le la Nouvelle. C’était peu de temps avant qu’il publie Le Vent dans la maison. Une fois le livre lu, il y eut une interview publiée sur lelitteraire.com et, depuis, nous sommes restés en contact. 

 

Le Vent dans la maison. L’Enlacement. Partie de chasse. Jours de tremblement puis, peu après, Le Tueur mélancolique. Et tout dernièrement, Les Voix et les ombres. Quatre romans, une pièce de théâtre qui m’a déconcertée par ses didascalies, aussi écrites et développées que des poèmes narratifs, enfin le recueil de quatre conférences prononcées en mars 2007 dans le cadre de la Chaire de poétique à la Faculté de philosophie et lettres de l’université catholique de Louvain.
Tout mon parcours exploratoire de l’œuvre de François Emmanuel tient en ces six titres*. Sous le nom de romans j’ai lu des textes qui au fond racontent peu mais dont les phrases prennent et entraînent – pour moi, chaque lecture a été un voyage aventureux… non, plus que cela: un véritable emportement.

 

Oui, c’est cela. Un emportement. Les phrases sont riches de sens et d'images, très évocatrices, mais elles n'énoncent pas aussi clairement que le voudrait un "roman", une histoire. Elles ont le rythme d’un fleuve qui va. D'ailleurs y abondent les adverbes et les mots à finale en -ment eux-mêmes corps de signes fluviatiles par leur ampleur et leurs sonorités. La syntaxe y est parfois trouée – des pronoms sont omis, des verbes manquent ou ne sont pas répétés qui sèment ainsi le trouble dans les procès exprimés. Des silences se font, des collusions s’opèrent et des bousculements dans les règles habituelles de construction phrastique du français courant. Et sous ces ordonnancements bousculés le sens se meut – le tissu des mots par endroits se soulève et se déchire, béance mince par où l’on entraperçoit autre chose. On comprend le texte de manière étrange, à la fois avec les outils de la pensée logique et ceux, moins définissables, des tréfonds.


Je crois avoir lu ces livres accompagnée intérieurement par la longue haleine de la mer, scansion puissante, confuse. Sourde et tonnante. Il me faut en avoir fini avec un voyage pour en entamer un autre. Sur mon bureau attend La Nuit d’obsidienne – petit volume acheté le 26 mai dernier en quittant la libraire du Centre Wallonie-Bruxelles parce que François Emmanuel, qui était venu présenter Jours de tremblement, s'y était souvent référé. Il devra attendre encore un peu,  qu’en moi se soient mieux éteints les fanaux des Voix et des ombres. Et ceux vacillants du Tueur mélancolique, lu pourtant voici plusieurs mois, dont l’auteur m’a dit qu’il était un "livre d’été", ayant un propos moins grave que d’autres et puisant moins profondément dans ses ressources intimes. Mais c’est un roman superbe, qui a ce mérite trop rare d’allier une narration limpide aux structures simples, une écriture aux raffinements délectables et un humour aussi intelligible qu’infiniment subtil – d’une texture ineffable.couv-tueur-melancolique.jpg
Le Tueur mélancolique... j’ai, de ce roman, l’édition parue dans la collection "Espace Nord", chez Labor, piochée un jour de fouille dans la petite caisse de livres de seconde ou peut-être de tierce voire de quarte main qui est toujours ouverte au chineur à la librairie du Centre Wallonie-Bruxelles. Pioche mue par la curiosité – comment un auteur dont je n’avais lu que des romans-poèmes pouvait-il bien avoir abordé le genre policier? Après lecture, je  serais bien incapable de dire s'il en a ou non "dévoyé" les codes. Je sais juste que j’ai lu un roman où le phrasé m’a semblé mieux au service de la narration et d’un certain suspense qu’à celui de la musique et du rythme. Le poème a été écarté au profit de l’histoire – et cela m’a surprise au milieu de ce que je savais jusqu’alors des textes de François Emmanuel. J’ai encore à découvrir d’autres "livres d’été "; je verrai alors si Le Tueur mélancolique
leur ressemble…
Je me suis longtemps interrogée sur les mots dont je pourrais user pour tâcher de cerner l’atmosphère si singulière de ce récit à la première personne délivré par Leonard Gründ, un jeune homme humble que rien dans son apparence ni dans ses attitudes ne met en exergue dans une foule – toutes qualités qui le désignent aux yeux d’un commanditaire comme étant la personne idéale pour exécuter un contrat. Un "petit boulot" très opportun pour Leonard qui le poussera à transgresser à peu près toutes les règles du bien-tuer auxquelles se doit d’obéir tout tueur à gages digne de ce nom. C’est l’auteur lui-même qui m’a fourni quelques clefs dans Les Voix et les ombres – en disant de son personnage qu’il est un doux, un rêveur, un discret, un modeste d’abord, puis en soulignant l’ingénuité douce-amère de la première phrase du roman, Je n’ai jamais été très bon pour tuer les gens.

 

En janvier dernier, à l’occasion de la parution de Jours de tremblement, François Emmanuel était invité au premier "Mardi je lis" de l’année organisé par le Centre Wallonie-Bruxelles de Paris.
Ce fut une de ces belles soirées auxquelles m’a habituée le CWB, marquées toutes, quelle que soit leur nature et même quand il s’agit de débats ou de conférences drainant une assistance nombreuse, par une ambiance intimiste et chaleureuse – éclairages discrets à la limite de la semi-pénombre mais découpant de beaux reliefs, décor presque nu mais où l’agencement des tables et des sièges, la place des micros, jusqu’à la disposition des verres et des bouteilles d'eau offertes aux invités témoignent d’un souci esthétique constant – et par un déroulement exemplaire, où la pertinence des questions n’a d’égale que la qualité des réponses, les unes et les autres s’enchaînant selon un rythme et un tempo si bien calculés que jamais le temps ne paraît compté, chaque intervention paraissant toujours avoir sa juste mesure, n’exigeant pas un mot de plus ni ne souffrant d’un mot de trop.

 

La soirée était conduite par le délégué des lettres, Pierre Vanderstappen, qui avait eu la judicieuse idée de structurer le dialogue avec François Emmanuel par des références constantes à ces conférences transcrites dans Les Voix et les ombres. Ouvrage précieux sous sa minceur – à peine 100 pages – que celui-ci, où l’écrivain, en voyageant à rebours dans son œuvre, met au jour les ressorts intimes de son travail d’écriture comme un archéologue dépoussière avec soin le tesson de céramique qu’il vient d’extirper du sable. Ses analyses, entrecoupées de longues citations, ont la clarté explicative qu’exige un exposé universitaire. Mais au plus clair des développements la merveilleuse courbe qui infléchit l’écriture de François Emmanuel vers le poème demeure. Pédagogique et poétique – deux termes qui, dans Les Voix et les ombres, cessent d’être antithétiques.
Le renvoi constant à ces conférences aida sans doute l’auteur, qui a besoin d’un temps de déprise pour pouvoir parler d’un de ses livres, à poser sur son roman à peine paru ce regard distancié nécessaire à toute évocation génétique – Ce n’est que maintenant, dira-t-il, que je peux parler du propos, que j’entrevois comment parler du livre sans l’abîmer, sans abîmer un éventuel désir de lecture. 
Puis, peu après: Le propos d’un livre, qui est différent de son fil thématique, est ce qui me fait désirer d’aller voir plus loin; c’est une mèche qui brûle. Au début je ne sais pas trop où est le propos sinon qu’il est quelque part dans une image, une scène inaugurale. Il m’a semblé que le propos de Jours de tremblement était dans l’image d’un bateau, d’un bateau qui remonte un fleuve.
Et le roman d’être une folle remontée, qui retrace ce trajet du bateau remontant le fleuve vers le cœur de la rébellion – un cœur que l’on pressent de plus en plus improbable au fur et à mesure qu’avance le récit. 


couv_jours-tremblement.jpgL’on assista ainsi pendant une heure environ à une passionnante lecture croisée où commentaires et analyses, soutenus par de fréquents retours vers Les Voix et les ombres, se tressaient avec de larges extraits de Jours de tremblement lus par François Emmanuel.

Ces Jours de tremblement sont ceux d’une croisière – un bateau, avec à son bord des touristes de tous horizons parmi lesquels se trouve le narrateur, cinéaste, remonte un fleuve africain à travers un pays en pleine guerre civile. Pas de nom pour le fleuve ni pour le pays… Le calendrier millimétré du voyage organisé tout d’un coup est déchiré: le bateau est arraisonné par une troupe de rebelles, avec à leur tête Khadim Kanté, aux ordres d’Elimane Ba, le nouveau dirigeant du pays, sorte d’icône immense qui finit presque par perdre chair à force d’être mythifié.

Pendant que le temps du voyage minuté devient celui de l’incertitude et du tout-peut-arriver le narrateur frôle de très près quelques autres passagers – un vieil home mourant et sa jeune épouse, deux Italiennes, un écrivain aussi britannique qu’alcoolique... Le récit, bien que scandé par une chronologie mimant un programme touristique – "Premier soir", "Jour un", "Jour deux"… – n’est guère soumis à la logique narrative. Il n’y a pas vraiment d’histoire à suivre mais des perceptions – celles du narrateur – à faire siennes. Avec le narrateur on voit, on entend, on ressent, on s’interroge et on a peur. On ne sait rien de plus que lui sur les événements – le lecteur vit la croisière désorganisée comme le narrateur la vit.


Jours de tremblement s’achève entre fleuve et oiseau. Le roman n’est est peut-être pas tout à fait un – pas plus que le pays traversé n’a de nom ce texte n’a d’étiquette générique. Il est. On s’y glisse et il emporte.
Comme un fleuve.
Comme le temps.
Comme la vie. 
 

 

* Les six titres, cités dans l'ordre de mes lectures

Le Vent dans la maison, Stock, août 2004, 194 p. – 17,00 €.
L’Enlacement, Seuil, avril 2008, 94 p. – 12,00 €.
Partie de chasse, Actes Sud Papiers, avril 2007, 56 p. – 9,50 €.
Jours de tremblement, Seuil, janvier 2010, 180 p. – 16,00 €.
Le Tueur mélancolique (suivi d’une lecture de Anne Neuschäfer), Labor coll. "Espace Nord",
Les Voix et les ombres (préface de Pierre Piret), Lansman coll. "Chaire de poétique" deuxième série, 2007, 120 p. – 13,00 €.

 

La sortie de Jours de tremblement a fourni à la Société des Gens de Lettres l'occasion de récompenser l'auteur "pour l'ensemble de son œuvre" en lui décernant le 15 juin dernier le Grand prix de littérature 2010. 

 

NB - François Emmanuel a un "site officiel". Bleu. Sobre – toute parole donnée aux textes, aux livres et aux textes sur les livres. A quelques images aussi. J'y entends comme dans ses romans la rumeur de l'eau. Soufflée sans doute par la photo inaugurale et la couleur d'arrière-plan... 

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 09:36

vignette_echafaudage-Lierre.jpgIls sont trois percussionnistes un peu magiciens sur les bords à frapper sur tout ce qui peut rendre son et cela leur va bien. Très bien même – ils sont chez eux dans cet échafaudage de métal auquel sont accrochés, telles des notes à une portée géante, toutes sortes d’objets en attente où d’authentiques instruments à percussion côtoient des ustensiles quotidiens que l’on n’attend guère dans un contexte musical – casseroles, louches, bidons… et beaucoup d’autres qui seront tirés de leurs recoins au fur et à mesure que les instrumentistes auront besoin d’eux.

 

L’on entre en spectacle comme en un concert qui juxtaposerait des séquences musicales puis peu à peu les morceaux évoluent vers de véritables sketches mimés – car pas un mot n’est prononcé, à l’exception d’une brève salve chantée aux accents incantatoires – structurés par une intention narrative dont deux sont particulièrement mémorables : une intervention chirurgicale sur un djembé, et une démonstration culinaire complète allant des prémices de la préparation – épluchage et pétrissage – à la dégustation en passant par la cuisson et le nettoyage des ustensiles…

 

Aussi bien que les morceaux joués sur les objets incongrus ces sketches sont l’occasion de surprenantes découvertes sonores. Non contents de montrer l'étendue de leurs influences culturelles à traves taïkos et djembés en même temps que leur aptitude à tirer musique de tuyaux et conteneurs de toute espèce, les trois artistes nous apprennent à écouter l’eau qui coule et gargouille en circulant d’un récipient à un autre, le claquement d’un gant de latex qu’on ajuste à sa main, le choc d’une lame de couteau sur la planche à découper, le son mat d’une boule de pâte que l’on aplatit sur sa paume... C’est une véritable révélation qui rend à ces bruits de tous les jours une densité qu’ils ont perdue à l’ouïe de la plupart d’entre nous qui, à force de les entendre, ne les entend plus vraiment. 

 

N'offrirait-il que cette formidable découverte sonore que le spectacle vaudrait le détour. Mais il offre beaucoup plus. Les percussionnistes talentueux se doublent de mimes imaginatifs qui ajoutent aux gestes qu'exige la musique d'autres mouvements, comme pour raconter quelque chose autour des sons produits. À telle enseigne que les objets choisis pour résonner aux côtés des instruments traditionnels semblent l'avoir été autant pour leurs possibilités musicales que pour la gestuelle qu'ils permettent d'inventer. Par exemple, l'intérêt de la grande poubelle de plastique réside à la fois dans ce qu’elle donne à entendre lorsqu’on la frappe avec une baguette ou lorsqu’on rabat en rythme son couvercle, et dans les gestes qu’elle suscite – la basculer sur ses roues et la déplacer, la faire tourner sur elle-même et tourner autour d’elle, etc. Ces objets quotidiens sont utilisés tels quels, dans leur plus simple appareil serais-je tentée d'écrire. Ils n'ont subi aucune transformation; c'est la manière dont la théâtralisation a été pensée autour d'eux – mouvements, déplacements, jeu et lumières – qui les transfigure et valorise, du même coup, la musique.   

 

Le son, le geste, le jeu, la mise en lumière – magnifiques lumières, jouant admirablement du montré/caché et qui taillent de merveilleux reliefs au long des choses comme des corps mouvants – sont au service l’un de l’autre en une cohérence sans faille. 
L’Échafaudage est un spectacle brillant, savamment rythmé avec ses insertions de noirs et de silences, drôle parfois, aussi bien construit que la structure métallique supportant les instruments et ordonnant la chorégraphie des percussionnistes que, pour un peu, on prendrait pour des araignées agiles évoluant sur leur toile à la géométrie parfaite.

 

 

flyerRME_letable.jpgL’Échafaudage
par la compagnie des Percussions de L’Étable (ensemble à géométrie variable)
Conception :
Georges Pennetier
Avec :
Carlos Blanco, Aurélien Falkowska et Georges Pennetier
Lumières :
David Ripon
Durée :
1h15
Trois représentations ont été données au Théâtre du Lierre – 22 rue du Chevaleret, 75013 Paris – les 18, 19 et 20 juin 2010.


NB – L’Échafaudage est une production de La Voix du Lézard, structure associative basée à Saint-Piat dans l’Eure-et-Loir. Les 23 et 24 juillet prochains, La Voix du Lézard organise les troisièmes Rencontres Musiques Électroacoustiques, dans le cadre desquelles on pourra découvrir la nouvelle création des Percussions de L’Étable, Bruit blanc (pièce mixte pour percussions, dispositif électroacoustique & peinture avec Serge Ondoua et Georges Pennetier).

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12 juin 2010 6 12 /06 /juin /2010 17:29

programme-lierre-Urbs

Par exemple dans une roue de vélo d'enfant légèrement revisitée, soit, mais enfin... Ou au fond d'une bouteille en plastique. Ou encore au creux d'un de ces tubes en PVC qui font de belles et bonnes canalisations, dans un vieux tambour de machine à laver... et en mille autres objets sauvés de la déchetterie par le regard attentif puis l'inventivité d'une troupe de musiciens bricoleurs regroupés en association, Lutherie Urbaine.
C’est un peu plus que de la banale récup’: ce ne sont ni des ustensiles quotidiens extirpés du rebut dont on s’amuserait à tirer des sons habilement recomposés en "musique", ni des substituts d’instruments conçus à partir de matériaux récupérés – ce sont de nouveaux objets, des instruments insolites avec leurs gueules et leurs sonorités propres, et baptisés à l’avenant selon une poésie des noms ludique à souhait. L’on a, par exemple, un pianocktail, et une vélocaster – guitare bizarre faite d’une roue de vélo et d’un manche de guitare solidarisés par une structure métallique, le tout dûment électrifié mais dont la "voix" ressemble davantage à celle de la mythique Stratocaster qu’au bruit d’une roue vélocipédique…

 

Assemblés sur le plateau dans l’attente de leurs musiciens, ces instruments composent un drôle de capharnaüm évoquant une exposition de ready-made à la Duchamp. Et l’on se dit, de prime abord, qu’il sortira sans doute de tout cela quelque cacophonie bruitiste, peut-être amusante mais peu harmonieuse. Quelle erreur! Les musiciens du quintet Les Urbs jouent avec eux de la vraie musique, modulée, mélodique, harmonieuse… Les sonorités sont singulières sans être méconnaissables et les partitions vocales fort bien insérées dans les compositions instrumentales. Que l’on ferme un instant les yeux et l’on oublie l’aspect biscornu des instruments pour ne plus entendre que de beaux morceaux au ton jazzy, un peu latino. J’avoue n’avoir identifié aucune des traces sonores particulières qu’auraient laissées les pérégrinations des artistes – je n’ai entendu ni l’empreinte de Kinshasa la trépidante, ni celle de la superbe Calvi. Mais il est vrai que ma culture musicale est plutôt pauvre…


Les Urbs tirent de leurs instruments improbables une musique rythmée et allègre, qui s'immisce dans le corps et l'invite à bouger sans que la tête s'en mêle. Brodée dessus au point de soleil, la voix chaude et comme poudrée de grains de sable de Tatiana Ehrlich est superbe, tantôt fredonnant des mélodies douces tantôt roulant en cascade ces folles vocalises qui ébouriffent certains morceaux de jazz.
Les compositions de Jean-Louis Mechali interprétées par les Urbs sont joyeuses et festives
on les imagine bien aller ensoleiller rues, places et parvis, entraînant les passants dans une danse spontanée et libératrice. Ce n'est certes pas une musique à écouter en sourdine... mais lors de ce concert au Lierre vendredi soir, la sonorisation était quand même un peu trop puissante du coup les sons paraissaient à l'étroit dans l'espace intimiste du théâtre et l'on avait l'impression qu'ils cherchaient à forcer les murs pour s'échapper à l'air libre, à l'instar des spectateurs qui, assis sur leurs sièges, aspiraient visiblement à les quitter pour aller danser sur le plateau... certains d'ailleurs ne s'en sont pas privés, pressés par la chanteuse lors du dernier morceau pour une ultime "touche de fête".

 

La démarche créatrice de Lutherie Urbaine est un heureux pied de nez à nos sociétés de consommation outrancière, gouvernées par un égoïsme du pire aloi qu'ont bien du mal à juguler les initiatives de quelques courageux humanistes. Les Luthiers urbains sont de ceux-là qui manifestement savent regarder autour d'eux, voyager le cœur grand ouvert et ramener de leurs expériences, de leurs rencontres, de quoi communiquer de la joie partout où ils jouent.

 


Le Fil d’Ariane
Spectacle musical conçu par Lutherie Urbaine et interprété par Les Urbs :
Mathias Desmier, Tatiana Ehrlich, Lauris Gherardi, Sébastien Lété et Aurélie Pichon
Compositions musicales pour instruments insolites et voix:
Jean-Louis Mechali

Construction et conception des instruments à partir de matériaux de récupération:

Benoît Poulain
Son :

Valéry Pasaneau
Durée :

environ 1h15
 

Le spectacle a été joué au Théâtre du Lierre les 11, 12 et 13 juin 2010.

Jusqu'au 27 juin, on peut voir dans le hall d'accueil du théâtre une exposition de deux artistes photographes, Jérôme Panconi qui a photographié des détails anatomiques de quelques instruments de la Lutherie Urbaine, et Serge Ondoua qui, lui, a travaillé autour des instruments des Percussions de L'Étable.
L’association Lutherie Urbaine a été fondée en 2000 par Jean-Louis Mechali. Depuis 2006 elle dispose d’un lieu bien à elle – le LULL (Lutherie Urbaine Le Local), 59 avenue du général de Gaulle à Bagnolet (93) – où elle peut à sa guise organiser des stages, des ateliers, des expositions, proposer des rendez-vous musicaux et même des résidences d'artistes. Le LULL, c’est aussi un site internet à découvrir. De là, germe aussitôt l’envie d’aller à Bagnolet voir à quoi ressemble le LULL "en vrai"…


NB - Nous sommes à la mi-juin et la compagnie du Lierre n'est toujours pas fixée sur son sort pourra-t-elle oui ou non s'installer dans le local qui lui est destiné lorsque l'actuel Théâtre du Lierre aura été démoli? Recevra-t-elle in fine ces subventions sans lesquelles elle ne peut survivre? Aussi est-il encore indispensable de la soutenir et de signer la pétition, sur papier au théâtre ou bien en ligne "de préférence en ligne" indique Farid Paya, car cela permet aux signataires de laisser de ces commentaires qui font chaud au cœur, même s'ils n'ébranlent pas les volontés politiques de nuire à la culture et aux artistes...

 

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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 10:26

Sylvia Plath (27 octobre 1932 - 11 février 1963) 

Femme de lettres américaine connue essentiellement pour ses poèmes mais auteur également d'essais, de nouvelles, de livres pour enfant, et d'un roman autobiographique.

 

Ted Hughes (17 août 1930 - 28 octobre 1998)

Figure majeure des lettres anglaises contemporaines, ce poète doit une part de sa notoriété à sa relation passionnelle avec Sylvia Plath, puis avec Assia Wevill.Toutes deux se sont suicidées.

 

C-Pujade-renaud_femmes-brac.jpgDe ces deux vies, ou plutôt de leur croisement, Claude Pujade-Renaud a tiré la matière de son dernier roman, Les Femmes du braconnier. La narration, tout en discontinuité, donne voix à une multitude de personnages prenant tour à tour en charge un point du récit. Parmi eux bien sûr Ted Hughes, Sylvia Plath et Assia Wevill - tantôt à la première personne et le texte se fait intime, ancré au plus secret de l'intériorité, tantôt à la troisième, et la distance se creuse qui mue le passage en une sorte d'instantané panoramique. Mais autour d'eux bruissent beaucoup d'autres voix, depuis les parents proches jusqu'à la jeune fille au pair qui gardait la fille d'Assia en passant par une voisine, dont certaines ne s'entendront qu'une seule fois. Parfois le narrateur anonyme s'immisce dans le choeur, ouvre une brèche dans le tissu serré des plongées intimistes - et la narration a ainsi des variations de rythme, d'intensité, comparables à la course d'un animal qui ponctue son galop de pauses et de trots.

 

Le récit commence un peu en amont de l'année 1956, au zoo de Regent's Park, de nuit - la nuit, les animaux, l'odeur rauque... trois éléments fondateurs - et s'achève en 2009. Bien après la mort de Sylvia, Assia et Ted.

Je n'ai jamais rien lu de ces écrivains. J'ignorais même jusqu'à leur nom avant d'ouvrir Les Femmes du braconnier. Et je ne me sens pas plus curieuse d'eux au terme de ma lecture. Certes leurs tourments, leurs interrogations quant à la création, quant à l'écriture, à la vie, au corps... - sur tout cela Claude Pujade-Renaud a noirci des pages magnifiques et bouleversantes - me touchent. Mais ce qui transparaît dans ce roman de leurs oeuvres ne m'inclinent nullement à les lire.

 

Il n'empêche que le roman en lui-même m'a tenue à lui sans que jamais me vienne l'envie de m'en détacher, et bien des phrases, telle celle-ci: Nous étions en écriture comme on est en prière, m'ont éclairée intérieurement de cette jouissance fugace qu'offrent au lecteur les alliances de mots heureuses. La construction savante, morcelée et rendue cohérente par une infinité de petits échos de tous ordres m'a passionnée et m'a émue la manière dont affleurent dans le texte, avec une acuité saisissante, douleurs physiques autant que psychologiques, angoisses, joies aussi. Avec leur part de sauvagerie, de sève animale.

 

Quel art en effet de dire le corps dans ses profondeurs, dans ses tréfonds tièdes, palpitants – vibrants, tourmentés par le désir ou les déchirements de la souffrance, ou bien saturés de cette plénitude épanouie qu'apportent la grossesse, la pulsion apaisée, le poème achevé… D’étranges communions animales longent le récit comme la rive sablonneuse le cours du fleuve – avec la panthère, l’ours, l’étalon, les insectes… – et c’est, dans le sillage des bêtes, un monde de senteurs, de sensations extrêmement riche et dense qui est amené dans le texte et le gonfle  d’énergie vivante… de chaos aussi quand les passions se débondent.
L’écriture, polysensuelle – les couleurs ont des sons et les bruits des teintes – n'élude ni la crudité, par exemple lorsque sont mentionnées des odeurs de baise et de bauge, ni le registre oral; elle en est enrichie, inervée de puissance évocatrice. C'est une écriture qui ne décrit pas les sensations, les désirs ou les pulsions mais les restitue aussi pantelants qu’une chair vive. Outre cela, elle se fait, çà et là, poème et pur jeu de sons, d’images ou de comparaisons éthérées – déchirures diaphanes: les abeilles fileuses de miel et de lumière, les heures méridiennes

 

Se refusant à la posture unique, multipliant les voix, les points de vue, les formes d’écriture – dialogue, narration, lettre, monologue intérieur... – Claude Pujade-Renaud s'engage dans un texte qui foisonne et pullule, en parfaite résonance avec la tempétuosité qui balaie l'âme des poètes, partagés entre les affres de leur inspiration, les nécessités de la vie quotidienne, les inclinations du cœur… Le rythme est à la brièveté: les chapitres sont courts, les phrases aussi qui sont parfois réduites à un seul mot. La lecture est pourtant fluide, harmonieuse – le texte évoque une mosaïque aux innombrables tesselles dont la cohésion procéderait du morcellement même.

C’est du grand art que d’avoir ainsi cousu l’un à l’autre les morceaux par des fils ténus que l’on suit sans effort alors qu’ils sont à peine visibles. Le principe de la polyphonie narrative me semble, ici, porté à un point d’aboutissement très élevé, et dans la continuité d’une approche romanesque déjà perceptible dans Chers disparus puis poursuivie dans Le Désert de la grâce – peut-être expérimentée dans des romans plus anciens mais je n’ai de l’œuvre de Claude Pujade-Renaud qu’une connaissances très partielle...

 

Claude Pujade-Renaud, Les Femmes du braconnier, Actes Sud, janvier 2010, 344 p. – 21,00 €.

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10 mai 2010 1 10 /05 /mai /2010 12:38

Maintenant que Médée a quitté la scène, rendue à ses souffrances et à ses crimes en attendant que la pièce soit reprise, la saison se poursuit au Théâtre du Lierre avec un programme très riche de spectacles et d'événements dont le nombre et la variété ne doivent cependant pas occulter une douloureuse réalité – en ce début de mai, aucune assurance n'a été donnée à Farid Paya et à sa compagnie qu'ils pourraient investir comme prévu le "Nouveau Lierre" et continuer leur travail. À l'heure où d'ordinaire l'affiche de la future saison est quasi bouclée, ils sont, cette année, contraints à demeurer dans l'expectative et donc empêchés de mettre en place le moindre projet. La compagnie du Lierre n'est pas seule à être ainsi mise en danger. Je parle d'elle parce que je connais un peu ses créations, un peu, aussi, le lieu actuel qu'elle occupe et anime – ce Théâtre du Lierre encore debout au milieu des chantiers où, toujours accueillie comme une amie, je me sens bien. Mais "parler du Lierre" vaut pensée pour tous les autres artistes qui traversent les mêmes difficultés.

 

Jeudi 6 mai, je suis allée voir un étonnant "duo chorégraphique" conçu et interprété par Hervé Diasnas et Bruno Pradet.

 

HBDP_horizontale.jpg

 

C'était jour de grève dans les théâtres et de manifestation dans les rues de Paris en réaction à la politique culturelle actuellement menée par le gouvernement. En signe de solidarité avec ce mouvement, la représentation fut précédée par une minute de noir silencieux, et la "rencontre avec les artistes" du jeudi soir, au lieu de porter sur le spectacle, eut pour sujet cette politique culturelle aux conséquences si graves. Une partie du public s’éclipsa – je suis moi-même partie avant que l’échange se termine. Non que j’en aie trouvé le principe vain ou que j’aie éprouvé quelque lassitude – le simple fait de s’asseoir pour débattre est en soi un acte important ; que l’on puisse l’accomplir témoigne de ce que l’on n’est pas tout à fait muselé. Mais je me suis rendu compte que la conversation, passé le constat de désastre, s’élargissait – et pour cause : comment parler de la "culture" sans parler de l’enseignement donc de l’école, de la recherche...? – au point que, au bout d’une heure, mes réflexions se brouillaient et plus rien ne s’ordonnait. En outre, je me disais qu’à la question ouvertement posée "Que peut-on faire ?" aucune réponse ne serait apportée. Aucune sinon ce geste : s’asseoir et débattre comme ce fut fait ce soir-là et qui à lui seul est lumière.

 

En un peu plus d’une heure j’ai beaucoup appris, mais c’est une intervention d’Hervé Diasnas qui a laissé la trace la plus profonde. Il a dépassé la sempiternelle opposition "gouvernement de droite" /"gouvernement de gauche" en redéfinissant le problème en termes de dualité artiste/pouvoir – quelle que soit sa couleur le pouvoir reste le pouvoir, soucieux de ses seuls intérêts et du maintien de son autorité coûte que coûte. Et si le Prince paie l’artiste, c’est pour que celui-ci le représente – à son avantage évidemment. Mais comme l’artiste est par définition subversif, il va représenter le Prince à sa façon, et non pas comme l’espère le Prince…

Brève mais belle intervention reprise ici tant bien que mal, dont je regrette de n’avoir qu’un souvenir parcellaire.


Depuis jeudi, bien des pensées, plus ou moins ordonnées, ont joué les tempêtes subcrâniennes. Voilà ce que j'en ai fait. Mise en mots des idées... ou mise à mort ?  

La culture selon moi est affaire de connaissance et de transmission. Peu importe le domaine dont on parle – le geste est pareillement culturel quand on écoute une native du Maghreb expliquer comment il faut s'y prendre pour préparer un couscous traditionnel et quand on apprend le grec ancien afin de pouvoir lire Platon dans le texte, quand on observe un Compagnon du devoir tailler une pierre pour tâcher ensuite de l’imiter et quand on se plonge dans les ouvrages les plus érudits pour explorer les tréfonds de l’histoire humaine, quand on apprend à pêcher à la mouche et quand on assiste à une conférence d’un éminent astrophysicien…

Se cultiver c’est acquérir un savoir de quelque nature qu’il soit. Être cultivé, c’est posséder ce savoir et avoir soif d’apprendre encore, c’est aussi désirer transmettre ce que l’on sait – être cultivé, et se cultiver, c’est progresser pour soi en même temps que se poser en tant que passeur.

Voir les choses ainsi rend caduques les oppositions habituelles – et fondatrices de tant de débats, évidemment stériles – entre "culture populaire" et "culture élitaire", entre "culture universitaire" et "culture de la rue". Elles n'ont pas le moindre sens. Il n’y a pas de hiérarchie qui vaille en matière de culture. Il y a une multitude de savoirs différents à respecter, et à tâcher de faire sien si l’on se sent le cœur assez grand. Seules demeurent valides, au fond, les questions posées par la nécessité de transmettre et de se montrer curieux.


Sans curiosité, sans transmission, pas de culture. Donc pas de progrès. De là me prendrait l’envie de m’insurger sur cette propension à dénigrer ce qui est "intellectuel", ou "spécialisé" pour ne valoriser que le simple et l’immédiatement accessible. Cela me mènerait beaucoup trop loin. Mais j’écrirai tout de même que non, il n’y a rien de méprisable à être "intellectuel" quand cela signifie utiliser son cerveau pour réfléchir, pour enrichir ses connaissances - pour aller vers le savoir au lieu d'attendre qu'on le fasse descendre vers soi en le simplifiant au passage. C’est une hypocrisie monumentale que de répandre cette idée que tout, de la langue vivante à la théorie de la relativité en passant par les Échecs, peut se maîtriser en dix leçons, en un mois ou en l’espace d’un "stage intensif" de quelques heures. Non, non et mille fois non ! on ne parle pas l’anglais en trois semaines et on ne devient pas un stratège des Échecs en deux temps trois mouvements.

Le vrai savoir, celui qui est inscrit profondément dans l’esprit et s’y trouve comme une matière vivante, évoluant au fil du temps, ne s’acquiert que sur le long terme au prix de durs efforts. De durs efforts, oui ! Apprendre n’est ni facile, ni rapide, sauf pour une minorité de surdoués. Vouloir faire croire le contraire participe de cette vaste entreprise de décervelage évoquée lors de la discussion au Lierre, que le gouvernement Sarkozy n’a bien sûr pas initiée – on décervelle à grande échelle avec "du pain et des jeux" depuis des siècles. Mais de tout temps et sous toutes les bottes, même les plus lourdes, il y a eu des hommes et des femmes pour refuser de manger de ce pain-là. De tout temps il y a eu des résistants et des dissidents. Imagine-t-on une seule seconde que le "sarkozysme" serait capable de tuer cela quand les pires dictateurs n’y sont pas arrivés ?


HBDP_verticale.jpgJe m'enlise et m'égare. P
our un peu j’en oublierais de parler de (H.B.D.P.)2... Ce duo n'est pas un spectacle de compagnie mais le fruit d’une collaboration entre deux créateurs travaillant chacun dans une compagnie distincte – Hervé Diasnas a fondé la sienne, l’Association Ça, en 1982, et Bruno Pradet est chorégraphe-interprète depuis 2001 au sein de la compagnie montpelliéraine Vilcanota.
Et ce fruit est pure délectation. Deux hommes, une machine, et des feuilles de papier
ne pas oublier les feuilles de papier! Crachées, attrapées, saisies, parcourues, posées à terre, collées/décollées, lancées en l'air et devenues feuilles mortes, rendues à la machine-cracheuse qui semble les digérer avant de les transformer en confettis, elles sont manipulées de telle manière par les deux danseurs qu'elles ont sur scène presque autant de présence qu'eux... Sur fond de cliquetis, de bruits divers et variés déboulant sur un rythme soutenu, les deux hommes, forces fluctuantes, se déplacent tantôt comme s'ils étaient reflets l'un de l'autre, tantôt comme deux hostilités se faisant face avant de se coaliser contre la machine. Parfois leurs gestes se désolidarisent et chacun devient entité autonome... Avec leur costume identique ils développent autour de la machine et des feuilles de papier un jeu de flux et de reflux d'énergies qui se coulent ensemble, se séparent, s'affrontent puis se retrouvent, mimant les ambivalences du reflet, de la complémentarité et de l'adversité. Je ne suis pas sûre d'avoir saisi à sa juste importance la dimension narrative de cette chorégraphie... En tout cas elle m'a plongée dans un total ravissement.


Hervé Diasnas et Bruno Pradet ont eu l'excellente idée de faire précéder leur duo par deux extraits de spectacles   un par compagnie, telles des "bandes annonces" cinématographiques: dix minutes tirées de La Muse dans le théâtre, pièce chorégraphiée par Hervé Diasnas pour l'Association Ça, puis dix minutes de Des cailloux sous la peau, chorégraphié par Bruno Pradet pour la compagnie Vilcanota. 

Deux brèves prestations enchanteresses, qui ont installé sur le plateau des univers très proches baignés d'un environnement sonore plus bruité que musical, où le corps du danseur se meut en une symbiose telle avec l'accessoire, la projection vidéo ou les jeux de lumières qui accompagnent ses évolutions qu'il semble perdre son autonomie et ne plus avoir de présence que fécondée par ce qui l'entoure.

Ce n'est pas la première fois que j'assiste à un spectacle où l'éclairage est travaillé comme une véritable matière et le plateau, dénué de décor fixe, occupé simplement par les interprètes et quelques accessoires mobiles. Mais jamais auparavant ne s'était imposé à moi ce constat imagé: "On a taillé un costume à l'espace!" Je ne puis exprimer autrement ce fascinant effet produit par l’alliance des projections vidéos, des accessoires et des lumières : tout cela bouge, coule, vibre comme le font des étoffes autour du corps d'un comédien.


M'a particulièrement enchantée je crois que c'est un des plus beaux moments théâtraux que j'ai vécus cette séquence qui ouvre l'extrait de Des cailloux sous la peau, où une lampe posée en fond de scène projette un motif bleuté sur un mince voilage tendu d'un bord à l'autre du plateau. Une soufflerie l'anime il bruisse, se déploie, s'enroule, tour à tour vague, dune, brume... Se dessine dessus, tantôt démesurée tantôt minuscule voire effacée, l'ombre portée d'un danseur dont on ne parvient pas à savoir s'il est là ou s'il n'est que fantôme...

Cela dure quelques minutes à peine. Mais pour ces quelques minutes, pour ces quelques minutes seulement dussent-elles n'être qu'une infime partie du spectacle, je prendrai sans hésiter un billet pour aller voir Des cailloux sous la peau dans son intégralité dès que l'occasion se présentera.



(H.B.D.P.)2,
Duo chorégraphique conçu et interprété par Hervé Diasnas et Bruno Pradet
Musique et bruits en tous genres :

Hervé Diasnas
Ombre et lumière :
Vincent Toppino
Costumes :
Marianne Mangone
Machine :
Dr Prout
Durée du spectacle (extraits et entracte compris) :
1h15.
Du 5 au 9 mai 2010 au Théâtre du Lierre. Les prochaines dates prévues pour ce duo chorégraphique sont les 13 et 14 mars 2011 lors de la Biennale du Val-de-Marne, et le 25 mars 2011 à la Genette Verte, à Florac (Lozère).


Rappelons que malgré les difficultés, malgré les incertitudes la saison se poursuit au Théâtre du Lierre avec un programme dont tous les détails sont à découvrir ici.


Théâtre du Lierre, 22 rue du Chevaleret – 75012 Paris. Tél. : 01.45.86.55.83.

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5 mai 2010 3 05 /05 /mai /2010 13:56

Lorsqu’a été remis le prix Renaissance de la Nouvelle à Ottignies, le 24 avril dernier, le printemps semblait sur le point d’affirmer sa présence pour de bon au point que, l’air étant tiède, le ciel bleu et le soleil radieux, l’on pouvait presque se croire en été – n’eût certaine fraîcheur vite venue en fin d’après-midi, juste avant que l’on serve le dîner. Aujourd’hui les vents polaires ont ressuscité l’hiver, et c’est novembre qui s’invite en mai. Ce regain hivernal me rappelle combien l’atmosphère régnant à la ferme du Douaire m’avait paru imperceptiblement froidie, bien que le soleil fût franc de lumière et l'accueil, qui me comble à chacun de mes séjours ottiniens, pareillement chaleureux. Poignées de main et accolades échangées avaient leur vigueur coutumière et les visages ces mêmes sourires amicaux. Mais l’assistance était plus clairsemée. Et deux jurés manquaient. Puis l’on apprit que le lauréat, habitant Bruxelles, allait arriver avec du retard à cause des embouteillages. Surtout, l’on savait que le cofondateur du prix, Carlo Masoni, s’était éteint au début de l’année. Sans doute était-ce cette disparition qui tissait ce voile d’ombre que je sentais flotter autour de ce 19e prix Renaissance de la Nouvelle. À moins que la morosité générale dont on se plaint depuis de longs mois ait eu sa part de responsabilité…


Carlo-Masoni.jpgChaque fois que j’ai assisté à cette cérémonie, j’ai pu apprécier la façon claire, spontanée et assurée, dénuée d’effets oratoires, dont Michel Lambert prononce la brève allocution par laquelle il retrace en quelques mots le déroulement des délibérations avant d’annoncer le nom du lauréat et le titre du recueil récompensé. Cette année il ne s’agissait plus seulement pour lui de parcourir les grandes étapes d’une année de préparation du prix puis de présenter brièvement un recueil et son auteur. Mais de raconter une histoire, celle de la création du prix, tout en évoquant un homme, Carlo Masoni, longuement côtoyé et estimé autant pour ses qualités humaines que littéraires. 

 

 

De cette voix sonore mais sobre aux inflexions posées, avec des phrases dans lesquelles il me semblait retrouver quelque chose de son écriture, Michel Lambert s’est souvenu. Et nous, avec lui, fûmes ramenés vingt ans en arrière...
C’était un jour de printemps, un jour très ensoleillé pareil à celui-ci…

La phrase pourrait être l’incipit d’une de ses fictions intimistes et délicates tout en simplicité, où l’ambiance entre en résonance avec l’état d’esprit de personnages qu’il excelle à installer dans un récit par petites touches, davantage en égrenant des bribes d’anecdotes qu’en s’abandonnant à de longues descriptions physiques ou morales...

 

Quasi voisins, ils se voyaient souvent et prenaient plaisir à converser. Au cours d’une de

ces conversations amicales et littéraires, Michel Lambert émit l’idée d’organiser un prix en l’honneur de la nouvelle – avec une naïveté époustouflante, souligna-t-il…
Et lui, qui était mon aîné d’une génération, qui aurait pu être mon père, avec la même candeur et la même naïveté, m’a répondu : "pourquoi pas ?"

Une fois l’idée lancée avec cette confiance que donne l’enthousiasme partagé, elle a été d’emblée soutenue par la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, alors en quête d’un projet qui lui permît de s’affirmer comme le principal pôle culturel de la région du Brabant-Wallon, tout juste créée. Et grâce à ce soutien institutionnel immédiat, le premier prix Renaissance de la Nouvelle fut très vite organisé, sous-tendu par une bipartition franco-belge toujours de rigueur qui lui confère sa spécificité : le jury est composé pour moitié d’écrivains belges et d’écrivains français, la délibération finale a lieu à Paris tandis que la cérémonie officielle de remise du prix se déroule à Ottignies.

Pendant les dix premières années, rappela Michel Lambert, Carlo Masoni fut un juré très actif. Lecteur scrupuleux et exigeant qui avait à cœur de lire avec la même attention tous les recueils en lice, il affirmait ses choix avec une fermeté parfois intransigeante – il ne revenait pas aisément sur ses opinions, quelque effort que l’on fît pour tâcher de les infléchir. Mais cette intransigeance était loin d’être infondée puisque, en dix ans, le prix est revenu à sept ou huit reprises au recueil qu’avait choisi Carlo Masoni. Lecteur au jugement sûr, il était aussi un grand érudit, un écrivain de talent – et un homme douloureusement obsédé par la fuite du temps. L’hommage de Michel Lambert s’acheva par des vers d’Appolinaire que l’écrivain défunt citait,
paraît-il, très souvent :
Que les hommes passent leur temps / Comme passe un enterrement/ Tu pleureras l’heure où tu pleures / Qui passe si vitement/ Comme passent toutes les heures.

J’ai rarement eu, en écoutant simplement quelqu’un parler, l’impression aussi nette d’entendre dire un texte soigneusement écrit et composé mais possédant l’émouvante spontanéité du discours oral. Cette évocation, plus qu’un hommage, fut une parole d’ami sincère et respectueux.


À peine cités ces vers chers à Carlo Masoni, Michel Lambert en vint au recueil primé et à son auteur. Contrairement aux années précédentes, rien ne fut dit des livres reçus par le jury – ni leur nombre, ni leur tonalité d’ensemble – pas plus que ne fut évoquée, fût-ce à larges traits, la situation éditoriale de la nouvelle. Et l’on ne sut rien, non plus, des éventuelles difficultés d’organisation – des difficultés qui l’an passé avaient été telles que l'on avait eu de fortes craintes quant à l’avenir du prix.

Loin de penser que l’heure est à l’optimisme et l’horizon définitivement éclairci, j’incline plutôt à supposer que ce silence pudique témoigne de l’extrême délicatesse d’un homme qui, soucieux d’honorer la mémoire d’un ami, a préféré se souvenir des années lumineuses du prix et souligner les mérites littéraires du lauréat que s’attarder sur une sinistrose dont les pesanteurs ne sont probablement pas levées… En découvrant, dans le compte rendu publié sur le site de la ville d’Ottgnies, que le jury n’avait reçu que quinze livres – leur nombre est, en général, de l’ordre de la trentaine – je me suis sentie, hélas, confortée dans ce pessimisme.
 
Malgré tout, cette 19e édition du prix Renaissance de la Nouvelle, marquée du sceau de la générosité solidaire, laissera une empreinte mémorable et solaire – en effet, François Hinfray a annoncé qu’il cédait l’intégralité de sa récompense, d’un montant de 3000 euros, à une association ottinoise travaillant à soulager les personnes en difficulté matérielle précise l'auteur de l'article mentionné plus haut, en ajoutant que Carlo Masoni aurait apprécié ce geste-là


 

NB - Le portrait de Carlo Masoni reproduit dans cet article est une image scannée de la photo de Nicole Hellyn parue en quatrième de couverture du numéro 160 (février-mars 2010) de la revue bimestrielle Le Carnet et les instants, publiée par la Direction générale de la culture de la Communauté française de Belgique.

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