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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 09:12

Lorsque je rêve un peu, l'esprit errant, aux œuvres de Coskun dont je n'ai d'abord connu que la part sculptée et monumentale, rencontrée pour la première fois à l'automne 2003 au jardin du Luxembourg, c'est un fil gracieux que j'entrevois, comme une ligne d'horizon tirée loin derrière les masses puissantes aux reliefs profondément accusés qu'offrent aux regards celles de ses sculptures de bois qui évoquent de gigantesques idoles primitives. Déesses-mères aux seins énormes et aux flancs assez vastes pour engendrer l’univers, titans à la physionomie rêche et haut membrés, créatures ramassées au faciès grimaçant… Leurs formes brutes, massives, dégrossies à la tronçonneuse dans lesquelles l'artiste a ajouté ses entailles à celles infligées par la nature et qu'il a rehaussées à la peinture sont comme la matérialisation des forces chtoniennes – mais sans rien de terrible : une sorte de jovialité bacchanale émane de ces géants aux contours anfractueux et l’on ressent, face à eux, le souffle stimulant d’une formidable vitalité que le geste artistique a canalisée sans la brider. À les regarder j'entends presque sourdre de leurs failles le râle tumultueux des profondeurs, là où remue le sang igné de la Terre. Une sève tellurique anime leur immobilité car le bois a cela d'extraordinaire qu'il demeure vivant bien après la mort de l'arbre et Coskun a magnifié cette vie, qui explose littéralement dans chacune des grumes et des souches qu'il a travaillées.

Outre ces géants primaux, il a aussi sculpté des figures plus petites, graciles comme des bronzes de Giacometti. Ce sont elles, découvertes plus tard en même temps que l'œuvre peinte et dessinée de l'artiste lors d'une autre exposition, au parc de l'île Saint-Germain, en 2005, qui ont commencé d'inscrire en moi les lettres du mot "grâce". L'une surtout m'avait émue alors, baptisée s'il m'en souvient In the mood of love: un visage délicat, un corps féminin élégant dont seule une partie était finement taillée qui se dégageait du bois brut en un mouvement souple. Elle m'a appris à mieux regarder les colosses et à voir, à voir vraiment, derrière leur barbarie d'apparence, une grâce. Ce sera une courbe doucement infléchie, l'inclinaison subreptice d'une nuque ou l'arrondi poli d'une épaule qui tout d'un coup adoucit une surface accidentée; ou bien un infime détail anthropomorphe – par exemple cet œil grand ouvert, si expressif, qu'ouvre à la dérobée Le Temps, créature tassée sur elle-même à la silhouette mal perceptible… – qui se distingue d’une compacité d’ensemble comme une lueur matutinale filtre entre les pans d'une tenture...

 

le-temps-TN.jpg

Quelque chose de fragile apparaît dans un chaos apparent mais ne se révèle que peu à peu – l’on doit apprivoiser toute la sculpture avant de pouvoir être touché par sa grâce. Car chacune attend d’être contemplée de tous côtés, sous tous les angles dont le visiteur pourra bénéficier selon le site d’exposition – elle attend, telle une fiancée fébrile, qu’on marche autour d’elle lentement; elle espère de celui qui la regarde une vision ambulatoire – qu’il la cerne de ses pas, se baisse, s’approche nez au bois puis s’éloigne… Si l’œil s’arrête trop tôt sur un visage, une partie de corps tout de suite identifiée et s’en tient là, il perd presque tout de l’œuvre. Il faut s’attarder sur les reliefs et les rehauts colorés, guetter dans leur foisonnement l’éveil de la ligne ou de la courbe puis la suivre jusqu’à ce qu’elle se fonde à nouveau dans la masse ligneuse… La perte de sens est la même si l’on ignore la rugosité qu’ont gardées les sculptures les plus finement proportionnées. C’est en décelant l’émergence gracieuse au cœur des replis ombreux des corps colossaux et les survivances de brutalité primale sur la peau des nymphes les plus frêles que l’on accède, véritablement, à la magie singulière des œuvres de Coskun.
Une magie que l’on retrouve intacte dans ses dessins et ses peintures de tous formats qui, pareillement, scellent une remarquable union entre vigueur sauvage et raffinements extrêmes. Ses créations, tenant à la fois des totems païens et des modèles classiques, sont de celles qui expriment le mieux la complexité de l’homme chez qui coexistent forces obscures, instincts chaotiques, et cette intelligence particulière qui le rend capable des raisonnements les plus subtils. L'Humain est là, et la vie, le mouvement de la vie: tels sont les grands axes de son travail dont émane une énergie aussi vigoureuse qu'émouvante.

 

 

affiche-Coskun-TN.jpgDu 19 juin au 18 septembre, à l’initiative d’Arts Itinérances, Coskun a disposé trois mois durant, à Châteaudun, d’un formidable site d’exposition*: il pouvait à sa guise investir l’ancienne église de la Madeleine, les jardins et la salle de la rotonde de l’Hôtel Dieu. Des lieux magnifiques et vastes, une durée à la mesure de son travail, sculpté, peint, dessiné… dont il a tiré le meilleur parti.

Un jour qu’il me recevait à son atelier, il me présenta ainsi cette grande exposition dont le vernissage, prévu le 18 juin, était tout proche:
Coskun :
Le projet a commencé à prendre forme il y a deux ou trois ans, quand l’un des commissaires de l’exposition, qui avait découvert mon travail, est venu vers moi. L’exposition était d’abord prévue pour 2010 mais cela n’a pas pu se faire, et elle a été reportée à cette année. Les contrats ont été signés l’an dernier. L’exposition est organisée par Arts Itinérances, un label du Conseil général d’Eure-et-Loir dédié à la promotion de l’art contemporain et la ville de Châteaudun .J’avais trois lieux à ma disposition – l’ancienne église de la Madeleine, les jardins et la rotonde de l’hôtel Dieu –pendant trois mois. C’est une aventure, et j’aime les aventures! On m’a laissé carte blanche, j’ai donc préparé mon exposition comme je l’entendais. Pour la préparer, je suis allé plusieurs fois sur place, j’ai mesuré, photographié… Il y aura des œuvres anciennes et d’autres que j’ai réalisées exprès pour cette exposition-là que j’ai appelée "Paysage humain". Il y aura notamment, dans l’église, un ensemble de quarante portraits de même format peints de telle façon qu’ils dessinent ensemble, une fois accrochés, un point d’interrogation. Et en face, il y aura Hommage à B., la sculpture que j’ai faite en hommage à Francis Bacon.
Une fois cette exposition terminée, j’enchaîne avec une autre, collective cette fois, qui se tiendra au parc André Citroën et réunira vingt-cinq artistes internationaux. Elle dure un mois et sera parrainée par le Conseil général d’Ile-de-France et la Ville de Paris. J’exposerai cinq sculptures monumentales et un grand dessin que j’ai réalisé uniquement pour cette occasion. 

 

Il achevait ce jour-là de couvrir d'huile de lin le grand nu peint au brou de noix et rehaussé de lignes blanches apposées à la cire de bougie que lui a inspiré Vénus à son miroir de Vélasquez – une femme de dos allongée languissamment et tournant à peine son visage qu'elle soutient d'une main, dont il avait transposé sur un immense rouleau de papier de plus de six mètres de long les courbes harmonieuses…

 

atelier-grand-nu-TN

 

Quelques semaines plus tard je me rendais à Châteaudun et je découvrais, installé à la place qui lui avait été destinée à l’intérieur de l’église de la Madeleine, le dessin que j’avais vu à l’atelier en cours de finition. Il était là comme porté en triomphe certes par le lieu mais aussi par le compagnonnage qu’on lui avait imaginé. D’autres rouleaux déployés, un peuple de créatures de bois dressées un peu partout, ce fascinant panneau constitué de quarante portraits peints… les hauteurs mêmes de l'église étaient habitées: au plafond avait été hissée, tel un ange gardien, une femme nimbée de racines qui lui donnaient ailes et couronne... verticalite-TN.jpg
Circulant de-ci de-là je m’émerveillais de voir les lignes blanches des dessins résonner avec les rehauts des sculptures et les reliefs avec les formes tempétueuses tracées au brou de noix; je m'arrêtais parfois pour entendre dialoguer les quarante visages formant un point d’interrogation avec les têtes de bois aux traits plus ou moins tourmentés… Je voyais la verticalité des corps debout prendre une majesté inédite au contact des hautes colonnes soutenant les croisées d’ogives et, au sol, les figures allongées acquérir elles aussi de la grandeur. Il est rare que l'osmose fonctionne si bien entre une salle et les œuvres qui y sont exposées. L’austère beauté de l’endroit n’explique pas tout: encore a-t-il fallu y répondre par une disposition minutieuse où se révèlent des rapports de formes, de proportions, de couleurs…, mise en valeur par un éclairage d’appoint conçu en harmonie avec la lumière naturelle venue des vitraux et réfléchie par les parois claires. La maîtrise de l’espace, des volumes, de la lumière s’est avérée parfaite: œuvres et lieu étaient solidarisés en un objet d’art global.
Les sculptures, toiles et livres-tableaux réunis dans la salle de la rotonde gravitaient autour d'un échiquier géant dont les trente-deux pièces étaient en position de repos dans leur camp respectif. Agencement
tout aussi justement pensé que dans l'église, et fort de sens quand on songe à la dimension symbolique du jeu d'Échecs. Pourtant j'en fus moins impressionnée. Peut-être à cause des murs trop blancs – une blancheur ambiante trop aseptisée pour laisser aux œuvres qu'elle environnait leur dérangeante mais charmante étrangeté...

 

Tandis que paraissent ces lignes, le rideau tombe sur ce paysage humain dont je sais que je n'ai pas exploré toutes les richesses – comme si, au cœur d'une forêt, je n'avais suivi qu'un seul des mille sentiers offerts à mon choix et que, me promettant de revenir pour un autre cheminement j'avais négligé de tenir ma promesse. Il me reste cependant de ma seule et unique visite de fortes impressions, profondes et durables qui, je crois, marqueront définitivement mon regard sur les œuvres de Coskun.


 

* Exposition "Paysage humain", organisée du 19 juin au 18 septembre 2011 à Châteaudun (Eure-et-Loir) dans l'ancienne église de La Madeleine, les jardins et la rotonde de l'Hôtel-Dieu.

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21 août 2011 7 21 /08 /août /2011 12:18

philip-ball_TN.jpgTrès souvent, quand je me trouve dans une librairie, j’ai la main glissante: tendue d’abord vers tel ouvrage recherché dont elle s’empare sitôt qu’elle l’a déniché, elle plane, volette, continue d’errer d’étal en étal, et se saisit immanquablement d’un ou deux livres que je n’avais pas du tout prévu d’acquérir. C’est ainsi qu’un jour, en quête de deux romans de Colin Harrison – La nuit descend sur Manhattan et Manhattan Nocturne – j’ai quitté le rayon librairie d’un Virgin Megastore avec ces deux polars… et ce volumineux essai dont, après avoir lu la quatrième de couverture, j’avais feuilleté le contenu. Ce qui m’a décidée à l’achat? L’introduction, qui dès les premiers mots pose le problème du rapport signifiant-signifié: (…) picturalement, la couleur est un langage que les mots ont de la difficulté à traduire. Et, plus loin, ces développements dans lesquels j’ai entrevu l’ampleur de ce qui allait être traité: Pour ma part, je l’ai approché [ce langage] à travers la substance de la couleur, en partie à cause de ma formation de chimiste ; c’est aussi pour cela que je savoure la peinture et les pigments comme de la matière, avec une apparence, des odeurs, des composants et de dénominations qui attirent et intoxiquent. (…) Plus encore, l’usage de la couleur par le peintre n’a pas seulement sa chimie mais aussi ses traditions historiques, sa psychologie, ses préjugés et ses aspects religieux et mystiques.
Je n’ai, dans le domaine de l’histoire de l’art, qu’une maigre culture, faite de connaissances vagues acquises sans ordre ni méthode, à la sauvage, au gré de curiosités brutalement surgies et de lectures hasardées sans préméditation. Aussi me suis-je plongée dans cet ouvrage avec l’appétit boulimique d’une ignorante soucieuse de combler ses manques…

 

L’approche de la couleur est évidemment chimique: on découvre, en même temps que les origines des différents pigments, des méthodes d’extraction, des procédés de fabrication, des modes d’utilisation… Ce qui implique un regard sur les progrès scientifiques – donc sur les conceptions philosophiques et religieuses qui les sous-tendent, sur les contextes politiques et économiques qui les suscitent ou les rendent possibles… L’étude du lexique a aussi son importance: l’auteur égrène tout au long de son propos de fines analyses étymologiques qui, souvent, révèlent des confusions et glissements de sens surprenants. Cette matière profuse est présentée à travers un texte organisé avec souplesse et rigueur. À travers quatorze chapitres, aux intitulés plus poétiques que didactiques – "Pincer les cordes de l'arc-en-ciel", "La forge de Vulcain", "Le temps comme peintre"… sont couverts ces 5000 ans d’histoire de la peinture, selon un fil chronologique noué à partir de l’Antiquité puis déroulé jusqu’au XXIe siècle.

 

Avec ce livre, on pénètre l’intimité du matériau jusqu’à sa structure atomique. Il retrace, au fond, une histoire de corps et la démarche se pourrait comparer à une dissection: le pigment est comme ouvert, mis à nu, examiné dans ses tréfonds... Et cela bouleverse l’imaginaire. Là où l’on ne voyait qu’une étendue colorée figurant une forme on réalise qu'il y a une matière douée d’une épaisseur, d’une densité, de propriétés variables selon sa composition et les méthodes qu’a employées l’artiste pour créer les teintes – mélanges sur la palette ou bien application de couches successives. Les formes peintes m’apparaissent désormais, quelle que soit la figure qu’elles matérialisent, comme des corporéités composites, étroitement enlacées pour danser un ballet harmonieux qui, parfois, vire à la glissade préludant à la chute pour d’obscures raisons d’incompatibilités chimiques…

 

Il me semble que le livre de Philip Ball est de première importance pour le passionné de peinture et d’histoire de l’art. Les artistes eux-mêmes pourront y trouver de quoi combler des curiosités insatisfaites. Reste qu’il oppose un obstacle non négligeable à la lecture: plusieurs indices laissent deviner une traduction sinon approximative du moins tâtonnante – il est vrai que le traducteur a été confronté à un texte qui déjà, dans sa langue d’origine, devait résoudre la question de l’adéquation entre le mot et la sensation visuelle à exprimer, et qui de plus était manifestement empreint d’un certain humour… Cela aboutit in fine à un texte français truffé de formulations bien étranges. Par exemple, page 242 à propos des théories de Goethe sur la couleur: C’est peut-être pour avoir contribué à la lutte contre le courant langoureux de la sauce brune, par une sorte de réveil des possibilités des couleurs prismatiques, que nous devons être reconnaissants à Goethe. Ou encore page 306, quand il est question de l’engouement pour la couleur mauve qui, en Angleterre, marqua la décennie 1850/1860: La fameuse atmosphère d’étoffe pourpre qui règne dans April Love d’Arthur Hughes était comme un hymne guerrier à la couleur.
Parfois même ce sont les citations d’auteurs français qui ont bizarre allure, à telle enseigne que je me demande si le traducteur n’a pas traduit… leur traduction anglaise quand la rigueur intellectuelle aurait exigé que soit recherchée chaque phrase originale dans les œuvres citées – mais peut-être une telle entreprise était-elle été si considérable qu’elle frisait l’impossible. Ô certes, je regrette ces gênes qui m’ont plus d’une fois agacée, il n’en reste pas moins que j’ai lu ce livre avec passion, jusque dans les passages les plus techniques, dont il se peut d'ailleurs que je n'aie pas tout compris...

 

Cet ouvrage est de ceux vers lesquels on revient – une sorte d'usuel si l'on veut. On le lira d’abord de manière "filée" comme on ferait d’un roman: de la première à la dernière page sans interruption, en prenant tout le temps qu’il faut pour se délecter des choses nouvelles que l’on apprend, pour glaner à côté quelques informations complémentaires et laisser ensuite infuser tout cela au rythme de sa réflexion. Passée cette première lecture assez luxuriante, dans laquelle on a parfois l’impression de se noyer quand on est trop ignorant, on reste attaché au livre qu'on garde à portée de main pour en revoir des passages au fur et à mesure que l’on visite un musée, une exposition, une galerie…

À chaque incursion dans ces pages, le savoir se densifie et le regard que l'on posait d’ordinaire sur l’œuvre d’art se modifie; l'on a davantage le désir de scruter les tableaux d’aussi près qu’on le peut, de les embrasser d’une vision non plus large et globale mais serrée qui "oublie" le motif, la forme, la composition d’ensemble pour ne plus se focaliser que sur l’aspect de la couche colorée avec, à l’esprit, l’idée nette que cette couche a une épaisseur, une granulation qui, même invisible à l’œil nu, conditionne ce qui se voit. Ce sont alors de nouvelles sources de sidération qui se mettent à bruire sous le visible. De nouvelles émotions surgissent que ne suscitait pas auparavant la contemplation d’une œuvre. Par exemple quand, oubliant la monumentalité du Radeau de la Méduse et la richesse signifiante de la composition, on se rend compte que, dans les zones les plus sombres, de larges à-plats sont craquelés comme une terre privée d’eau depuis des mois… le tableau n’est pourtant pas si vieux: comment ces zones ont-elles été peintes? Quels pigments, quels vernis, quels liants le peintre a-t-il utilisés pour qu’en si peu de décennies, certaines de ses ombres soient à ce point corrompues? La corruption va-t-elle encore s’aggraver? Quelle émotion aussi, en constatant que certaines des compostions néo-plasticiennes de Mondrian, bien que beaucoup plus récentes que Le Radeau de la Méduse, sont affectées de stigmates semblables dans leurs parties jaunes.

 

En entraînant le lecteur au  plus profond de l'intimité chimique des pigments, Philip Ball entrouvre les portes d'un infiniment petit de l'œuvre d'art insoupçonné du grand public, auquel seuls les restaurateurs et les historiens de l'art ont accès. C'est un bel ouvrage, savant, complexe, mais remarquablement accessible; il suffit d'un peu de curiosité et de vigilance pour tirer tous les bénéfices du voyage qu'il propose...

 

 

Philip Ball, Histoire vivante des couleurs – 5000 ans de peinture racontée par les pigments (traduit de l’anglais par Jacques Bonnet), Hazan coll. "Bibliothèque Hazan" (nouvelle édition actualisée), septembre 2010, 512 p. – 15,00 €.

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 09:00

nuits-retrousses_TN.jpgQue l’on me pardonne cette facilité mais l’allitération était décidément trop tentante… Et puis, baptiser ainsi une chronique qui prétend rendre compte de ce recueil de "petits meurtres étranges et érotiques" s’impose comme une évidence: la Venise dont Nadine Monfils entreprend de retrousser quelques nuits est pleine de recoins sombres et de bâtisses hantées où se perpètrent de mystérieux événements – disparitions, assassinats, métamorphoses… et l’on dirait bien que chaque pierre, chaque ruelle de la Cité des Doges est un dard gorgé de sucs délétères instillant ses poisons dans le cœur des personnages convoqués par la nouvelliste. Des poisons à la fois mortels et délicieux car la jouissance la plus aiguë vient perler à la cime de douleurs intenses infligées de mille manières, et par des créatures souvent improbables, tel cet ectoplasme phallique qui assaille Dona dans "L’ange rouge.

Quand l’érotisme est morbide il l’est jusqu’au bout des griffes, et quand la mort s’érotise elle ne s’embarrasse pas de fards faussement pudiques. Les êtres pervers exercent un art consommé de la meurtrissue, les acrobaties sexuelles sont retorses et les plaisirs explosifs, la mort, pas toujours petite, est proche en général. Le sang coule, les entrailles se montrent. Parmi les personnages on croise force tueurs – à gages ou par instinct: la morbidité est là, franche du collier. Pourtant je ne puis m’empêcher de trouver à ces récits une certaine douceur.
Peut-être à cause de la curieuse étrangeté dans laquelle ils se déploient, féérique, pas familière du tout mais à laquelle on consent les yeux fermés – l’imagination ne regimbe nullement à ce qu'une jeune femme soit dépouillée de ses jambes et de ses bras pour continuer, une fois réduite à l’état de tronc charmant, une aimable conversation avec un pêcheur qui lui propose benoîtement de faire d’elle sa sirène de proue…
Mais c’est, plus sûrement je pense, l’écriture qui adoucit ces récits cruels et noirs: élégante, sobre, jamais complaisante comme elle peut l’être dans ces fictions "de genre" où les actes sexuels, les crimes, les cadavres sont décrits dans un tel luxe de détails que la justesse d’expression est oubliée au profit des profusions scabreuses. Le sexe, la jouissance, la torture, la mort, la perversion… sont là, sans masques – et sans débordements indus: ils occupent leur place, celle qu’exige la nécessité narrative de l’histoire. En outre, il me semble que l’écriture de Nadine Monfils a un autre charme: elle réussit à entretenir un climat aux senteurs de boudoirs dérobés comme savaient en créer les artistes symbolistes et décadents fin-de-siècle, mais sans recourir aux recherches exténuées de lexique et de syntaxe qui fondent leur style. Et il y a, enfin, ces menus traits d'humour qui rehaussent l'ensemble, tel ce constat d'un bon sens... désarmant: Certes le talent ne s’apprend pas dans les écoles, mais on enseigne bien le savoir-vivre, pourquoi pas le savoir-tuer? ("Meurtre dans un écrin", p. 91) 

Fourmillant de références, littéraires, picturales et cinématographiques, ce recueil est pareil à un coffre à trésors où chaque nouvelle est, à son tour, comparable à une boîte à rêveries dans laquelle on se promène sans se surprendre de rien, ni des mariages douloureux, ni des pelotes d’aiguilles au fond de la poche, ni des théâtres sulfureux. Mais quelle que soit la profondeur onirique atteinte, il n’y a aucun récit qui ne soit une pièce littéraire parfaitement composée. L’un d’eux pourtant aura laissé en moi une empreinte plus forte que les autres: le dernier, "Rencontre sous la lune blême". En plus d’être un véritable chef-d’œuvre de brièveté qui raconte, décrit, et instaure une ambiance en à peine deux pages, il "chute" admirablement.

 

De toutes les créatures qui hantent ces Nuits retroussées, la plus fascinante est, bien sûr, Venise – Venise ventre somptueux et mystérieux, à l’époustouflante splendeur, et dont les dessous gardent captifs ceux qui s’y frottent… Paisiblement magnifique quand elle émerge dans les teintes délicates d’une aurore brumeuse, ou bien aguicheuse quand elle dévoile, à l’échancrure de ses ruelles obscures, des façades spectrales, des murailles scrofuleuses, de vielles grilles rouillées donnant sur des jardins en friche, ou encore pâlie comme une poitrinaire, près d’être engloutie, Ophélie déjà avant que l’eau ait raison d’elle, Venise est décrite sous mille atours divers. Sublime toujours malgré les haillons que dépose sur ses épaules l’usure des siècles – et peut-être sublimée encore par la foule de tueurs à gages et de femmes-fleurs-fillettes dont Nadine Monfils la peuple….
Native de Belgique elle est montmartroise d’adoption, et de cœur. Quelque racine profonde doit, en outre, l’attacher à Venise pour qu'elle ait si bien su rendre cette ville présente dans ses textes. Ou peut-être a-t-elle là-bas un pied-à-terre secret qu’elle rejoint à son gré d’un claquement de doigts, en se frayant un chemin à travers miroirs piqués et lourdes tentures, flottant d’un pas léger sur le tapis d’écarlate que déroule devant elle la théorie de fantômes sortis tout droit des vieux palazzi


 

Nadine Monfils, Nuits retroussées à Venise (nouvelles), Tabou éditions coll. "Vertiges – tendance noire", juin 2011, 128 p. – 9,00 €. 

Le recueil comprend, entre autres: "L'ange rouge", "La petite pute aux allumettes", "Le tueur d'ours", "La robe bleue", "Carabas", "Le miroir byzantin", "Le théâtre de Sade", "L"hôtel des Bains", "La chenille", "Meurtres dans un écrin", "La femme en rose", "Le jardin des morts", "Chagrin d'amour", "Rencontre sous la lune blême".

 

 

NB – Dans la même collection, Nadine Monfils a publié, au début de l’année, des Contes pour petites filles libertines. Les textes y sont écrits avec cette même élégance, cette même retenue à la fois crue et pudique, l’érotisme se teinte pareillement de cruauté… quant à l’étrangeté, elle est un peu différente, plus onirique peut-être; l’on évolue, semble-t-il, dans une logique et une "texture" narratives qui seraient davantage celles de la comptine que de la nouvelle au sens "adulte" du terme. Mais il est vrai que le titre désigne lui-même les destinataires du recueil...

 

Nadine Monfils écrit aussi des polars; leur ton et leur style les distinguent assez nettement de ses nouvelles érotico-fantastiques. Le dernier paru surtout, Les Vacances d'un serial killer (Belfond), qui décoiffe sévèrement, et fait beaucoup parler de lui. Également réalisatrice, photographe, elle se délasse en confectionnant de petites boîtes qui sont comme des collages en trois dimensions. D'ailleurs, elle "colle" merveilleusement, en fière continuatrice de l'esprit surréaliste. C'est une artiste polymorphe; une visite sur son site vous entrouvrira les portes de son univers...

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25 juin 2011 6 25 /06 /juin /2011 11:52

couv-serge-pey-TN.jpgDire non en silence, en crachant à terre et sans fléchir le regard. Parler la langue des chiens, ou celle du linge, selon ce qu’exigent les circonstances. Réinventer la féerie échiquéenne; connaître les livres par leur tranche tandis que leurs dos sont cachés, tournés vers le mur; regarder un film à l’envers parce qu’il n’y a pas besoin de payer pour s’installer derrière l’écran; supporter l’absolu de la cruauté grâce à un morceau de bois; se souvenir de son père, de la mer, et des milliers de fantômes qui, un temps, furent des vivants entassés dans un camp non loin de la plage parce qu’ils fuyaient la dictature franquiste, et ramasser toutes ces réminiscences au creux d’une balade estivale suspendue à l’œuf jaune du soleil dont la lumière et la chaleur couvent les corps des vacanciers alanguis…
Ce sont là quelques approches accourcies pour esquisser ce qui se dit dans cette mosaïque d’histoires qu’est Le Trésor de la guerre d’Espagne – des histoires brèves touchant une petite poignée de personnages, tantôt écrites à la première personne tantôt à la troisième et qui vont du début de la guerre civile espagnole jusqu’aux années d’exil – jusqu’au lointain "après", où les souvenirs sont surtout ceux des parents que l'on a fait siens.

 

C'est un livre magnifique, un peu déroutant aussi. L’éditeur le présente, sur son site, comme un roman des enfances dévastées qui se déploie en une vingtaine d’histoires… Ce pourrait être un roman en effet, fragmentaire et polyphonique, se jouant des postures narratives comme des logiques romanesques. Pour ma part je l’ai pris pour un recueil de nouvelles – de ceux qui ne se bornent pas à "recueillir" des récits épars mais sont soigneusement construits, chaque pièce de l’ensemble occupant une place signifiante qui ne pourrait pas être autre. Mais après tout, "roman" et "nouvelle" ne sont-ils pas l’un et l’autre genres protéiformes pouvant arborer mille aspects?

Le livre a pour titre celui du quatorzième récit. Peut-être en vertu de cet usage voulant que l’on choisisse, dans un recueil, une nouvelle qui va donner son titre à l’ensemble (et voilà qui balaie implicitement l’appellation de "roman"). Ou peut-être pas: le livre contient des pépites littéraires comme le coffre enterré de l'histoire recèle une partie du trésor de la République ("Le trésor de la guerre d'Espagne", p. 135)

 

Le texte échappe donc aux classifications. Et que l'on essaie seulement de décrypter les procédés d’écriture, d’expliquer comment les mots, comment les phrases agissent sur l’âme et quels sont ces séismes qu’ils occasionnent… l’on échoue, ou l’on trahit. La langue de Serge Pey, mystérieuse sous sa vêture de français tranquille, ressemble peut-être à celle de la Cega, secrète comme une clef, ou un œuf, ou un couteau ("La Cega", p. 27). Langue mystérieuse qui n’affiche pas ses mystères – les mots sont simples, familiers, et les phrases souvent courtes, jamais acrobatiques. On l’entend et la lit sans mal mais l'on perçoit des opacités. Car il y a des rencontres de mots étranges, qui en surface surprennent tandis qu'en profondeur elles scintillent, limpides – des rencontres déclinant toutes les nuances de la métaphore et font éclore une succession d’efflorescences sémantiques dans l’ouate de la sensibilité la plus intime de chaque lecteur. En lisant, par exemple, Les montres éteintes cousent des vêtements invisibles pour les nombres. Avec leurs aiguilles fragiles, elles assemblent des cercles qu'elles font rouler sur les poignets des morts. ("La Cega", p. 31), je ne puis dire "je comprends"; mais il se produit en moi un remuement fulgurant impossible à analyser. Ces floraisons indistinctes engendrent une sorte de torpeur fascinatoire que vient accroître le rythme des phrases qui pulsent en silence; cela vire parfois à la mélopée, à petits coups d’échos récurrents, et de mots répétés – notamment quand l’auteur préfère, à l’emploi du pronom, la reprise du nom: l’enfant, le garde, ma mère, Floridor, etc.
Rythmes, et vadrouilles du sens – dénoté, connoté, brodé… S’arrêter au poème serait méconnaître que chaque texte est sous-tendu par une narrativité bien pensée, caractérisée par un art remarquable de la distillation: la porte du récit est d’abord grand ouverte puis, du corridor qu’elle dévoile, on traverse peu à peu le cours au fur et à mesure que de nouveaux éléments sont apportés pour construire l’histoire, par ajouts infinitésimaux ou par le biais de détours faussement digressifs.

 

En fermant le livre, on garde le souvenir de chapitres-récits qui, telles les pièces de vêtement dans "Le linge et l’étendoir", sont des signes dont il ne faut pas modifier l’agencement sous peine de brouiller le sens du message qu’ils composent. Le message est à la fois verbal et hors du Verbe… Je pourrais, pour tenter de cerner ce Trésor, me raccrocher à ce qui d'ordinaire retient la plume quand on tâche de décrire une manière littéraire – signaler que la succession des textes dessine une chronologie. Ou que, d'abord fondés sur une sorte d'alchimie poétique, les textes paraissent, à la fin du recueil, charpentés par une narrativité plus crûment identifiable. Mais, écrivant cela, j'ai l'impression d'agir en traître et de forcer des sceaux qui devraient demeurer infrangibles. Alors peut-être devrais-je m'en tenir à cette conviction que Le Trésor de la guerre d’Espagne restera pour moi un secret bruissant, me chuchotant à l'oreille, entre bien d'autres murmures, le vrai sens des mots "langage" et "poésie". 


 

Serge Pey, Le Trésor de la guerre d’Espagne, Zulma, avril 2011, 176 p. – 16,50 €.

Le recueil comprend: "L'assassinat", "Le linge et l'étendoir" , "La Cega", "La langue des chiens", "Le voleur de cerises", "La vengeance du scarabée", "Le cinéma", "Le morceau de bois", "Le morse", "Échecs et beauté", "La partie des parfums", "L’arrestation", "La bibliothèque blanche", "Le trésor de la guerre d’Espagne", "La poutre de la paix", "Le banc", Postface.

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12 juin 2011 7 12 /06 /juin /2011 09:22

À moins qu’il faille parler de sculpture vivante? J’avoue ne pas vraiment savoir comment qualifier au plus juste ces Cendres, fascinant solo interprété par Gilles Coullet qui emprunte à la fois au mime et à la danse, où l’on sent une extrême maîtrise, de soi et de tout ce qui se joue dans l’espace scénique. Dès les premières minutes l’émotion est immense et l’attention frappée par l’absolue perfection du mouvement – sa lenteur, la ténuité des imperceptibles secousses qui de-ci de-là vont fugitivement en altérer la fluidité… Et par cette pénombre hypnotique sur laquelle des lumières aux variations subtiles se brodent comme des motifs au fil d’or ou d’argent sur du velours noir – des lumières qui sculptent admirablement les matières et les modifications dont elles sont animées au rythme des sons qui bruissent, soufflent… et transforment la salle en un immense cocon palpitant de vie.


L’on ne voit d’abord, dans l’ombre tout emplie d’une haleine de mer, qu’un grand drap étendu au sol finement plissé avec, dessous, quelque chose. Un volume parfaitement immobile, impossible à identifier. Peu à peu le volume change, s’altère, se dresse, s’affaisse puis se redresse – il vit. Des formes se succèdent, se déploient… si étonnantes qu’on ne peut deviner ce qui les engendre – un corps? Deux peut-être? Magnifiées par les jeux de plissures qui courent à la surface de l’étoffe elles sont ciselées, creusées par de savants éclairages mis en valeur par la pénombre environnante… Des soubresauts, des répits, parfois des convulsions font se mouvoir le drap… jusqu’à la déchirure. De la fissure ouverte sort un être dressé sur ses deux jambes, portant costume et chapeau, un parapluie dans une main un attaché-case dans l’autre. Mais ces oripeaux habillent une créature sans visage qui semble promise à se dissoudre si l’on ôte le vêtement. Cette créature pourtant vit, et vibre. Puis tout d’un coup, comme si elle n’avait été qu’un brouillon raté, elle éclate. Ou, putôt, elle rue dans son costume, le déchire telle une enveloppe devenue trop étroite. Émerge alors une corporéité tenue par les contours imprécis d'une large poche de tissu – à nouveau l’indéterminé des débuts qui bouge, semble explorer ce qu’il est et ce dont il est capable pour, lui aussi, se rompre. Cendres3

Et la gangue souple, fluide, qui s’ouvre à son tour livre passage au corps quasi nu du danseur, un corps parfait – je veux dire un corps en pleine possession de ses moyens, tout en souplesse harmonieuse, apte à l'immobilité totale autant qu'au bond, à la reptation, à l'infime frémissement. Ce corps aux mouvements si sûrs, si légers, m’a paru incarner une sérénité enfin atteinte dans le monde tel qu’il est. Et c’est en riant que le danseur quitte le plateau. Son grand rire clair sonne comme un lever de soleil tandis que le noir retombe dans la salle, signifiant que le spectacle est fini…


De ces quatre cycles qui se sont ainsi déroulés on a spontanément envie de dire qu’ils retracent l’évolution humaine. Et puis on réalise que c’est aller au plus court – au trop court… L’historien de l’art Michael Bockemühl a sous-titré un de ses livres, consacré à Rembrandt, "Das Rätsel der Erscheinung" qui a été traduit en français par "Le Mystère de l’apparition", une expression qu’Hubert Haddad a employée comme synonyme de naissance pour l’opposer au scandale de la disparition – la mort. Il me semble que c’est ce mystère-là qu'exprime le solo de Gilles Coullet. Le rire puissant mais apaisé que l'on entend à la fin n'est pas le signe de la réponse trouvée mais celui d’une réconciliation avec l’Énigme, qui a cessé, malgré son insondable obscurité, d’être source d’angoisse.

 

Cendres
Solo créé et interprété par Gilles Coullet
Collaboration artistique:
Benoît Théberge
Montage sonore:
Gilles Coullet
Durée:
1h15 environ

 

Deux représentations données les 27 et 28 mai 2011 au Théâtre du Lierre, du temps où vivait encore ce lieu merveilleux au 22 de la rue du Chevaleret, dans le 13e arrondissement de Paris...
 

 

NBGilles Coullet est le fondateur de la compagnie Le Corps sauvage.

Lire ici la transcription de l'entretien qu'il m'a accordé le 28 avril.

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 09:19

dieu-samuse_TN.jpg

Neuf nouvelles (...) sur le thème des retrouvailles, indique la quatrième. Une mère, une ex-compagne, un meilleur ami avec qui on s’est fâché, un tableau… Les personnages en effet, pour la plupart, retrouvent quelqu’un ou quelque chose apportant avec soi des grappes de souvenirs. Pas tous cependant: le narrateur d’"André" comme celui de "Qui est-ce?" plongent simplement dans leur passé tandis que celui de "Place de l’Ange", lui… ne retrouve rien du tout mais, en prêtant intérieurement une vie rêvée à un inconnu croisé au sortir du train, peut-être se trouve-t-il lui-même?

Quant au lecteur familier des romans et nouvelles de Michel Lambert, il retrouvera ici une même manière de conduire un récit, ouvert in medias res pour ensuite progresser le long d’un moment allant de quelques heures à plusieurs jours en compagnie d’un narrateur qui, par bribes, se rappelle son passé – une brise fugace soulève le tissu léger du récit qui retombe très vite à son présent –; des personnages pareillement insatisfaits, traînant avec eux regrets, remords, désirs inassouvis… et qui conjuguent le verbe aimer à toutes les formes négatives – ne pas savoir aimer, ne pas avoir été aimé, ne plus aimer... autant de personnages-narrateurs qui, en racontant, ont l’air de donner des coups de pied désabusés dans les décombres de leur vie foireuse. Et dans ces nouvelles il reconnaîtra, également, un certain réalisme, marqué par un attachement aux petits détails matériels et quotidiens. Il se sentira en pays connu. À cela près... qu'une étrangeté difficile à définir, pas vraiment "inquiétante" mais pas "familière" non plus, imprègne tous les textes; une étrangeté parfois éclatante comme dans "Le Jour du Rat mort" ou "Place de l'Ange", mais le plus souvent à peine perceptible et qui se révèle a posteriori, par exemple dans le dénouement de "Qui est-ce?", ou dans la spontanéité avec laquelle le narrateur d'"André" s'invite à bord d'une Audi dont il ne connaît aucun des occupants...Mais après tout, si Dieu s'amuse, n'y a-t-il pas lieu de s'attendre à ce qu'adviennent des choses bien peu pénétrables à l'humaine raison?

 

Chacun de ces neuf récits, que l’instance narratrice soit une première ou une troisième personne, est écrit selon le point de vue du personnage principal. Michel Lambert n’intervient pas pour combler ce qu'il passe sous silence: c’est là son attitude habituelle que de s’effacer derrière ses personnages dont le regard est seul maître du jeu. Il en résulte une narration bien particulière, trouée de grands blancs où l’on espérerait quelqu’un de ces avant-récits qui, hors de la fiction mère, donnent à celle-ci consistance, densité, profondeur. C’est une façon de raconter parfois déroutante pour le lecteur, qui ne peut presque jamais avoir le sentiment rassurant d’être mis dans la confidence à l’insu des personnages et doit au contraire regarder en face des espaces narratifs laissés vierges. En cette matière, il me semble que les textes réunis ici sont ceux qui vont le plus loin, si j’en juge à l’aune de ce que j’ai déjà lu de Michel Lambert. Cela leur confère une étrangeté de forme qui sied à cette autre étrangeté, de fond si l’on veut, qui évoque un peu l’univers pictural de Paul Delvaux. Ou de James Ensor: ne songe-t-on pas à ses fameux masques (Masques raillant la Mort, L’Intrigue…), à sa grande toile L’Entrée du Christ à Bruxelles, en lisant "Le jour du Rat mort"? La nouvelle est d'ailleurs inspirée par une tradition d’Ostende, ville natale du peintre et qui est peut-être la ville innommée du dernier texte, où se trouve une avenue James-Ensor

Et le ciel, le ciel par-dessus toutes les destinées en vrac ramassées là, qui n’est pas seulement un élément de décor ni une banale note d’ambiance… Il n’est pas non plus un personnage comme on le dit parfois d’un bâtiment ou d’une ville. Le ciel a dans ces textes une place à part – il y déploie toutes ses humeurs, de jour, de nuit, au lever du soleil comme à son coucher… On le voit de dehors ou bien par la fenêtre, il est omniprésent même lorsqu’il est absent, caché derrière "Le nuage"... Il traverse le recueil comme un thème musical, qui contribue à resserrer la cohésion de l'ensemble.

 

"Un recueil de nouvelles se compose; les textes doivent constituer un tout cohérent, et s’il faut éviter la disparité, il faut aussi se garder de la répétition", a souligné Michel Lambert lorsqu’il a évoqué les grands principes qui le guident dans son travail d’écrivain à l’occasion de la soirée "Autour de la nouvelle" organisée le 31 mai dernier par le centre Wallonie-Bruxelles de Paris. Dieu s’amuse illustre cela à merveille: l’homogénéité thématique, et tonale, est évidente; les textes sont, de plus, d’une grande unité stylistique, tant en ce qui regarde leur construction que leurs rythmes phrastiques. Pourtant chacun d’eux a son caractère, son identité – et je ne pense pas qu’il viendra à l’esprit d’aucun lecteur que ces nouvelles "se répètent". Par contre elles se répondent, se lancent les unes aux autres des clins de mots, ou d’images – d’infimes échos qui les unissent étroitement au-delà de leur fraternité de fond, et l’on peut dire du recueil qu’il est aussi finement architecturé que les récits dont il est fait.


 

Michel Lambert, Dieu s’amuse - nouvelles, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2011, 187 p. – 16,00 €.
Le recueil comprend:

"Qui est-ce?", "Le jour du Rat mort", "Un rêve", "André", "Marche triomphale", "Dieu s’amuse", "Les bruits de l’ascenseur", "Place de l’Ange", "Le nuage".

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1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 09:04

Mardi 18 mai 2011, aux environs de 20 heures: c’est à ce moment que, de passage à la librairie Le Flâneur des Deux-Rives* où était organisée une soirée en l’honneur de Georges-Olivier Châteaureynaud, j’ai rencontré pour la première fois le comte Eric Stenbock. Quand mon regard errant au fil des rayonnages et des étals a lu son nom sur la couverture d’un livre qui m’avait d’abord attirée à cause de son titre, Études sur la mort – Contes romantiques. Du même coup d’œil, je découvrais une illustration évoquant quelque xylographie ancienne puis trois mots qui me sont chers – Le Visage vert… Il ne m’en fallut pas davantage pour m’inciter à feuilleter attentivement l'ouvrage. Et la préface, signée du traducteur Olivier Naudin, qui commence par ses mots: Le comte Stanislaus Eric Stenbock ne connut jamais le succès et sa vie fut triste et brève. (p. 7) acheva de me pousser à l'achat.

 

eric-stenbock_TN.jpgLe voyage ne dura pas longtemps, car le volume est mince, mais fut très plaisant – bien qu'il me faille avouer que j’ai davantage apprécié la préface et l’appareil critique que les textes proprement dits: ils ne m’ont pas véritablement émue et le dernier, "L'autre côté", m'a passablement ennuyée par ses formulations répétitives. Par exemple – magnétisme des détails! les multiples répétitions de l'adjectif étrange, formant une... étrange litanie.

Pourtant, Eric Stenbock (1860-1895) a bien cette voix unique que décrit Olivier Naudin, si on la compare à celles qu’ont fait entendre d’autres auteurs de la même période ayant eux aussi écrit des fictions fantastiques: on ne trouve en effet dans ses récits ni les préciosités lexicales ni les virtuosités syntaxiques chères aux symbolistes et aux décadents, pas davantage que l’on ne rencontre de descriptions gonflées de superlatifs et de points d’exclamation dès lors qu’il s’agit d’exprimer une étrangeté, un malaise venant froisser les apparences auxquelles les personnages croyaient pouvoir se fier. Son écriture – dont je ne puis évidemment juger que d’après la traduction – est plutôt simple dans ses tournures comme dans son vocabulaire, la structure de ses récits sans complication, et l’humour dont ils sont émaillés sonne clair, il ne grince pas comme dans certains Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam, ou dans les textes appartenant à la veine "grotesque et sérieuse" de Poe. Parmi ces traits qui m’ont fait sourire, la façon dont la narratrice de "La véridique histoire d’un vampire" met les choses au point à propos de son pays, la Styrie, et brise les idées toutes faites que l’on cultive au sujet des vampires:
La Styrie n’est pas du tout cette contrée romantique décrite par eux qui ne se sont certainement jamais rendus sur place. C’est un pays plat, inintéressant, uniquement célèbe pour ses dindons, ses chapons, et la stupidité de ses habitants. Généralement, les vampires arrivent de nuit, dans des attelages menés par deux chevaux noirs.
Notre vampire arriva plus trivialement par le train, et au milieu de l’après-midi. (p. 75)

 

Quoi que l’on pense de ces textes, ils sont remarquablement servis par cette édition qui a en outre pour elle de réunir en un seul volume l’ensemble des nouvelles connues à ce jour écrites par Eric Stenbock et de les proposer dans leur première traduction française. En plus d’avoir traduit les textes, Olivier Naudin les a accompagnés d’un appareil critique très intelligemment conçu – les notes, peu nombreuses, sont placées à la fin de chaque nouvelle, il est donc facile de s’y reporter en cours de lecture – et d’une préface passionnante qui, pour n’être pas très longue, apporte de précieuse s informations sur la biographie de cet auteur méconnu, ses œuvres, sa façon d’écrire… et sa malédiction, qui a voué ses écrits aux oubliettes littéraires jusqu’au début des années 1990.

 

D’une grande valeur documentaire pour tous les amateurs éclairés de littérature fantastique et/ou finiséculaire, ce livre est aussi un bel objet, que l’on a plaisir à tenir en main. La couverture de papier fort est douce sous les doigts comme le sont les pages, les blancs tournants et les choix typographiques en matière de polices et de corps de caractère offrent une lecture confortable, des illustrations originales agrémentent l’ouvrage… Dans sa conception comme dans son contenu, il est représentatif des publications verdifaciales qui, revue et livres réunis, constituent au fur et à mesure des parutions, une sorte de "bibliothèque idéale" d’un certain type de littérature, d’ailleurs difficile à définir et que l’on ne peut réduire ni à une époque, ni même à un genre employer les termes "fantastique", ou "étrange", si tentants, serait trop réducteur. Ce qui fonde l’unité de la tonalité littéraire promue par Le Visage vert est infiniment subtil et excède tout étiquetage. Pour en avoir quelque idée, pas d’autre solution que d’acquérir pièce à pièce chaque numéro de la revue, et chaque ouvrage du catalogue – une tâche de collectionneur... à laquelle incitent des revuistes-éditeurs ayant eux-mêmes, à ce que j'ai cru comprendre, quelque inclination à la collectionnite.

 

NB Xavier Legrand-Ferronnière avait pris le temps, en 2009, de me présenter les éditions du Visage vert, alors tout juste nées et dont j'avais découvert, avec beaucoup de plaisir, l'un des premiers titres, Le Marais aux sorcières de Paul Busson.
Le Visage vert et les éditions Zulma se sont séparés à l'amiable à la fin de l'année 2010, après la parution du dix-septième numéro de la revue. Le suivant doit paraître très bientôt, publié par Le Visage vert lui-même.

 

 

Comte Eric Stenbock, Études sur la mort – Contes romantiques (traduit de l’anglais, présenté et annoté par Olivier Naudin – auteur de la préface intitulée "Eric Stenbock ou la sensibilité tragique". Illustrations de Florence Bongni), éditions Le Visage Vert, mars 2011, 134 p. – 11,00 €.
Le recueil comprend les nouvelles:

"Hylas", "Narcisse", "La mort d’une vocation", "Viole d’amour", "L’œuf de l’albatros", "La véridique histoire d’un vampire",  "La larve du bonheur"," L’autre côté".

 

* Librairie Le Flâneur des Deux-Rives.

60 rue Monsieur-le-Prince – 75006 Paris. Tél.: 01.46.33.45.52

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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 13:15

couv_residence-derniere.jpgLa résidence d'auteurs a généralement pour cadre un lieu accueillant, voire pittoresque, et consiste en un séjour tous frais payés, parfois assorti d’une bourse à la création, pendant lequel l’invité, dégagé de tout souci d’intendance, peut à son gré écrire. Une paix octroyée en échange de quelques animations et de la production d’une œuvre liée à cette période de résidence – cette dernière clause n’étant pas systématique. Résider revient donc à bénéficier d’une parenthèse paradisiaque, qui peut s’avérer bouée de sauvetage pour un écrivain impécunieux, ou bien dépressif qui ne parvient pas à donner à sa "première phrase" d’autre horizon que celui, désertique, de la page blanche… Dans le monde fictionnel de Georges-Olivier Châteaureynaud, les faces de paradis ont souvent tendance à se friper façon cauchemar et c’est exactement ce qui se passe dans chacun des trois récits qu'il a réunis en ce recueil, à différents degrés d'horreur  mais invariablement dans ce contexte d'étrangeté familière qui caractérise ses fictions.

 

Salvatrice, l’invitation à résidence semble bien l’être aux yeux du narrateur du premier récit qui s’avoue désargenté, dépité par plusieurs insuccès de librairie et en panne d’inspiration. Il est, de plus, déprimé par une récente rupture. Et comment résister à la voix légèrement rauque d’une bibliothécaire nommée Nausicaa Blomet quand, par téléphone, elle lui transmet ladite invitation? Les conditions annoncées, plus que confortables, séduisent notre écrivain autant que la voix – le voilà donc parti pour un bord de mer provincial où l’attend un ancien château fort. À l’arrivée, des choses infimes commencent de l’intriguer. Mais ce ne sont que les usages propres à une toute petite ville qui le déroutent. Le week-end venu, la vie soudain explose qui ranime les rues vides et redonne à la ville visage humain. Un visage riant… qui finit par grimacer, et la bouée de sauvetage de se muer en pneu crevé.


Pour Germinal, jeune espoir des Lettres consacré par le succès d’un premier roman, aussi bien que pour Janvier et Septembre, deux vieux amis l’un et l’autre figures fameuses du monde littéraire, être invité en résidence vaut reconnaissance de leur talent, qu’il soit en train de poindre ou ait déjà atteint (dépassé?) son zénith. L’invitation est flatteuse, l’on est heureux de la recevoir même si l’on se pose mille questions. Mais enfin on est fier. Et l’on tire mille plans sur la comète – plutôt sur L’Œuvre que l’on va bientôt écrire. Sauf que résider n’est pas toujours créer.  Un miroir bizarrement dressé derrière une lourde grille va se charger de l’enseigner à Germinal. Janvier, Septembre, et leurs compagnons d’infortune recevront pour leur part, dans "Résidence dernière", une leçon bien plus cuisante.
Ce troisième et dernier texte, d’une narrativité aussi parfaitement organisée que les précédents, semble en outre fonctionner comme une métaphore acide du macrocosme éditorial, avec ses descriptions acérées de littérateurs réunis dans la même galère (en l’occurrence un autocar), ses personnages principaux dont les patronymes, Janvier et Septembre, renvoient aux deux rentrées littéraires annuelles… Et je ne puis m’empêcher de percevoir les destinées réservées aux candidats à résidence – immersion fangeuse, réclusion en chambrées grises et ternes, transmutation marmoréenne – comme autant de figurations un tantinet grinçantes du sort que la postérité, selon les époques, inflige aux écrivains par le truchement de leurs livres, variant du pilonnage à l’érection en "monument des lettres" en passant par l’envoi au Purgatoire…


L’on rencontre dans ces récits une sphinge, un fantôme hébergé dans un miroir, un jardin en friches où fleurissent des statues un peu trop fidèles à leur modèle: le fantastique est là, dans la splendeur de son évidence, à chaque fois servi dans un château, son lieu d’élection par excellence. Il est difficile pourtant d'écrire simplement que l’on a affaire à des nouvelles fantastiques. On a tout autant de scrupules à les dire "étranges" ou "merveilleuses": aucune de ces étiquettes ne suffit à caractériser ces textes. Ils sont pétris d’autre chose, d’une étrangeté à la consistance indéfinissable, installée par petites touches et dont on ne sait pas toujours très bien si elle est inscrite dans les faits ou si elle naît dans la perception des personnages. L’apparente normalité frémit, rarement jusqu’à la déchirure. Mais quand le merveilleux est vraiment là il prend place aux côtés du quotidien et la sphinge agonisante qui déjà pue la charogne a autant de réalité dans le récit que la flopée d’enfants chahutant sur la plage.
L’écriture aussi est forte en singularités: fermement assise sur une syntaxe des plus rigoureuses et sur un lexique à la fois courant et châtié, elle s’émaille ponctuellement de mots rares, désuets ou complexes, et de termes familiers, argotiques (la bouquinasse) qui brusquement font saillie. Et quand les phrases se parent de beaux rythmes, de sonorités brillamment assorties, elles ouvrent dans le tissu de la prose de petites boutonnières poétiques – c’est une mélodie que ce début de portrait des deux compères Janvier et Septembre ("Résidence dernière"): Pas encore chenus mais l’un déjà blanchi et l’autre dégarni…

 

Les familiers de Georges-Olivier Châteaureynaud savent qu’il assemble ses nouvelles en fonction de la date où elles ont été écrites et qu’il les organise de la plus ancienne à la plus récente. Rien que de chronologique dans la façon dont elles se succèdent. Et pourtant, leur succession ici dessine une courbe d’angoisse ascendante – de la première à la troisième la place de l’épouvantable va croissant. Et si "Résidence dernière", la (trop?) bien nommée, est bien la plus récente, elle est aussi un glas que l’on n’aurait pu imaginer ailleurs qu’en clôture du recueil. L’ordre chronologique se confond avec un certain ordre signifiant. S’agit-il d’une coïncidence? Ou des conséquences d’un obscur et magistral coup de dés lancé à l’insu de l’auteur?

 

Pour le lecteur, ce mince livre est délectable. Les personnages-écrivains, eux, n'en diraient certainement pas autant si on leur demandait ce qu'ils pensent du bain dans lequel les a plongés Georges-Olivier Châteaureynaud. Quant aux auteurs qui aiment à "résider", ils risquent bien de changer leur point de vue après avoir lu ces pages...

 

 

Georges-Olivier Châteaureynaud, Résidence dernière, éditions des Busclats, mars 2011, 104 p. – 15,00 €.

Le recueil comprend "Montreur de sphinx", "Les miroirs ferment mal", et "Résidence dernière".

 

 Les éditions des Busclats
Placées sous la responsabilité littéraire de l’écrivain Michèle Grazier et de Marie-Claude Char, la veuve de René Char, elles ont vu le jour au printemps 2010 et ont reçu pour nom celui que le poète avait donné à sa maison en déformant le provençal besclats (broussailles). Elles n’ont d’autre ambition que de proposer à des auteurs aguerris un port d’accueil pour des textes plutôt courts qu’ils estimeraient en marge de leur travail habituel et/ou symptomatiques de leur jardin secret – pour peu qu’ils s’en reconnaissent un… À raison de quatre à cinq titres par an, les directrices publieront ainsi ce qu’elles entendent recevoir des gens de plume à qui elles auront demandé de faire un pas de côté. L’expression est belle, autant que l’intention. Reste que, en ce qui concerne Résidence dernière et à la lumière de ma maigre connaissance du travail de l’auteur, je ne vois pas en quoi il a fait un pas de côté en composant ce recueil de trois nouvelles qui m’ont semblé décliner l'étrange avec la même singularité que les autres textes de lui que j’ai lus, et sous une forme dont il use magistralement depuis longtemps.

[Ajout postérieur]
Ayant eu l’occasion de bavarder avec Georges-Olivier Châteaureunaud le 21 mai, lors de la remise du prix Renaissance de la nouvelle, je lui ai demandé en quoi tenait cette latéralité de pas que je n’avais pas perçue. "À ce que je n'ai jamais véritablement composé de recueil thématique comme celui-ci" m'a-t-il répondu. Ce qui me serait bien sûr clairement apparu si j’avais davantage voyagé dans son œuvre… 

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 16:52

Henry Bauchau est un très grand écrivain, "qui a l’envergure d’un prix Nobel" me disait Bertrand Py, directeur général des éditions Actes Sud, quand je l’avais rencontré il y a trois ans à l’occasion des trente ans de la maison. Un peu plus tard, je me voyais proposer de chroniquer un volume de son Journal – les années 1972-1983. Ce qui ne manqua pas de m’embarrasser car je n’avais encore rien lu de lui et je me disais qu’il me serait impossible de situer correctement de ce que j’allais lire et de mesurer ce que ces pages intimes apportaient à l’œuvre alors en cours; j’acceptai cependant, songeant que je partais en exploration et qu’un regard naïf, dépourvu de toute connaissance préalable quant à l’homme et à ses livres pouvait tout de même nourrir un point de vue intéressant à exprimer. Ma lecture m’a emportée. Non que le style soit flamboyant ou prenant – les formules sont très souvent télégraphiques, elliptiques. Mais justement parce que ces pages ont le côté brut des notes prises sur le vif, par nécessité intérieure. On ne sent nulle part l’affectation qu’ont certains écrits soi-disant "intimes" qui ont été rédigés dans le seul but d’être publiés… De fait j’ai eu un peu l’impression d’entrer par effraction, de commettre une indiscrétion…
Pour diverses raisons, la chronique n’a pu paraître. Je la mets en ligne ici avec l’aimable autorisation de Michel Lambert, rédacteur en chef de la revue Le Carnet et les instants à laquelle elle était initialement destinée. La lecture de ce Journal m’a marquée, mettre en mots ce qu’elle m’a inspiré pour tâcher de le communiquer relevait autant d’un besoin que d’une réponse à un travail de commande, et avoir achevé le texte qui suit a été une sorte d’accomplissement.
Je ne me suis toujours pas, depuis, aventurée dans l’œuvre d’Henry Bauchau. Je pense qu’elle aura pour moi une signification très profonde – cet écrivain a été psychanalyste, et les liens sont aussi étroits que tors entre la psychanalyse et moi. Et je pense que je rencontrerai cette œuvre sans que j’aie à "vouloir", quand ce sera le bon moment – celui, pour moi, de la comprendre.

 

 

Henry-Bauchau_TN.jpgFermeture de l’école Montesano de Gstaad fondée en 1951, difficultés financières obligeant le couple Bauchau à quitter la Suisse pour aller s’installer à Paris – pas même en un logis qui leur soit propre, mais devant accepter au début l’hospitalité d’Ariane Mnouchkine… Nécessité pour l’écrivain de "gagner sa vie", qui ne peut donc plus consacrer autant de temps qu’il le souhaiterait à l’écriture ou à la peinture, décès de Blanche Reverchon… N’y aurait-il que ces épreuves-là, cela suffirait amplement à consacrer "difficile" la décennie que couvre ce volume du Journal d’Henry Bauchau – les années courant de 1972 à 1983. Il faut leur ajouter les douloureux tourments que causent à l’écrivain le silence qui accompagne la sortie de ces livres – Je m’étais préparé intérieurement à affronter le mur de silence, il a été malgré cela ressenti aussi cruellement qu’à la sortie de La Déchirure , note-t-il à propos du Régiment noir le 21 juin 1972 –, les pannes d’écriture, les obstacles qu’il rencontre en lui tandis qu’il tente de s’ouvrir à Dieu…

Au moins autant que les souffrances émeut le combat incessant que leur oppose l’écrivain et dont ce Journal porte l’empreinte. Qu’il s’admoneste à l’acceptation – Laisser les choses se faire, écrit-il à maintes reprises – ou qu’il lutte pour vaincre son hypersensibilité, qu’il s’efforce à la prière pour pouvoir accueillir Dieu ou s’impose une stricte discipline de travail, on sent un homme angoissé, toujours sur la brèche, soucieux de s’améliorer.

Par-delà ce qui relève de l’intime, le Journal apporte des éclairages de première importance sur la genèse de quelques œuvres, La Chine intérieure ou Essai sur la vie de Mao Zedong entre autres. Si le style est très souvent télégraphique – certaines notations ont ainsi l’allure d’un trait d’esquisse – l’on peut lire, en bien des pages, d’admirables passages, par exemple un portrait du couple que forment Blanche malade et Pierre-Jean Jouve, un autre d’Ariane Mnouchkine, ou encore quelques pièces poétiques en leur version estimée achevée.

Ce volume du Journal d’Henry Bauchau intéressera au premier chef ceux qui connaissent bien l’écrivain, ou qui ont sur son œuvre, sa vie, un regard sinon de spécialiste du moins de chercheur. Il est cependant de nature à toucher n’importe quel lecteur qui découvrira là, plus qu’un style littéraire, un homme en pleine crise d’âme, pris de surcroît dans des tempêtes d’ici-bas qu’il surmonte malgré tout, supportant le manque d’argent, cherchant Dieu mais ne le trouvant pas, se questionnant sans cesse sur les plans humain, professionnel, artistique – tel un équilibriste avançant à pas prudents sur le fil fragile et prêt à se rompre de l’existence. Un homme dont la détresse ne peut qu’émouvoir, et aussi l’entêtement qu’il met à aller de l’avant et à tout endurer.

Lorsque l’on n’a jamais abordé un auteur dont on sait pourtant qu’il est une figure majeure des Lettres, gravir pour premières marches vers son œuvre un volume de son Journal qui, de plus, n’est pas celui par lequel a débuté sa démarche diariste, procure l’étrange sensation de n’être pas au bon endroit au bon moment, de ne pas mériter d’entrer en cette intime maison. Mais une fois vaincue son appréhension de néophyte, la découverte est belle, la lecture poignante parfois et enrichissante toujours…
Sous la matière meuble des douleurs, à travers les deuils et déceptions à peine adoucis par les lueurs fugaces de joies passagères – moments d’amitié, illuminations poétiques, instants de sérénité – on a le sentiment d’assister à une germination, à l’émergence d’un être en pleine construction qui s’explore, s’éprouve à l’action, et commence de reconnaître pour assumés certains choix de vie – continuer à écrire et à peindre, aborder la pratique analytique à titre professionnel.
Au point que ces dix années difficiles, au cours desquelles on voit dans la vive lumière de l’auto-sincérité se forger un caractère et s’élaborer quelques œuvres majeures, pourraient probablement être rebaptisées "Les Années décisives".

 

Henry Bauchau, Les Années difficiles – Journal, 1972-1983, Actes Sud, septembre 2009, 464 p. – 25,00 €.

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15 avril 2011 5 15 /04 /avril /2011 08:44

Revue avec vue

 

Il y aura eu un an le 5 mars que Pascal Garnier a disparu. Plus d’un an, donc, aujourd’hui… Je n’ai pas vraiment réalisé. La date anniversaire a coulé, comme noyée dans les autres jours, diluée et n’existant pas davantage qu’eux. Ce n’est certainement pas de l’indifférence, encore moins une forme larvée d’oubli – plutôt une sorte de déni car il n’est pas un jour sans que je pense à lui, à sa voix, à ses mots à la fois désabusés et pleins d’indulgence pour les hommes et la vie même si pas toujours estimables ni généreux; pas un jour sans que me reviennent à l’esprit ses regards qui m’ont tant marquée à chacune de nos rencontres. C’est lui que je vois quand mes yeux se lèvent vers le dessin que m’a offert sa femme Nathalie et que j’ai voulu compagnon quotidien, encadré juste au-dessus de mon bureau. Ce petit homme chapeauté, contemplatif, le menton posé sur une main: il n’y a pas, pour moi, de meilleure incarnation des questionnements humains – ces questionnements douloureux, ou vains, qu’à travers ses romans et nouvelles il sème dans le cœur des lecteurs et abandonne à leur sagacité. Et puis il y a cette phrase qui ne me quitte pas, prononcée par un des personnages de  Lune captive dans un œil mort: Tu vois, on peut imaginer mille choses, c’est encore autre chose qui arrive… elle bat en brèche cette fichue habitude que j’ai d’anticiper, d’essayer en pensée de configurer le futur comme pour m’habituer par avance au goût amer qu’il aura forcément. Une manière de mithridatisation, inopérante évidemment – ce que la phrase de Pascal Garnier, impitoyable vigile, se charge de me rappeler.
Il en a écrites beaucoup d’autres, de ces phrases-coins, drôles ou sombrement lucides, qui se sont fichées au fond de moi dès que je les ai lues; je les sais, je les sens là présentes et pourtant je suis incapable de les citer quand je voudrais en convoquer les mots dans le feu d’un instant, le doigt sur la couture du souvenir.

 

couv1_breves93-TN.jpgLes hommages qui le saluent depuis sa disparition ne cessent de montrer à quel point il a été important pour quantité de gens, au-delà du cercle des très-proches – du simple lecteur occasionnel qu’il aura touché par un de ses livres à l’ami fidèle l’ayant accompagné durant de longues années en passant par l’un ou l’autre de ces acteurs culturels qui l’auront côtoyé pendant quelques heures à l’occasion d’un salon, d’une lecture ou d’une séance de dédicace.
Parmi ces hommages, celui que lui a rendu la revue Brèves* sans attendre qu’il y ait anniversaire: dès septembre 2010 paraissait le numéro 193, très sobrement intitulé "Vue imprenable sur Pascal Garnier", dont la conception avait été confiée à Hubert Haddad.

 

Pouvait-on rêver meilleur maître d’œuvre On sait combien il excelle à servir les artistes qu’il estime. Ici, chaque mot de son éditorial a la perfection sonore d’un la cristallin; et l’un après l’autre, les uns avec les autres ils composent un texte bref, splendide, adamantin… où m'ont paru portés à leur meilleur les traits les plus typiques de l’écriture haddadienne – art de la périphrase et de la métaphore, propension aux références et aux citations, périodes amples et savantes côtoyant des phrases faussement simples… En moins de trois pages, Hubert Haddad brosse un portrait net, précis, émouvant, de l’homme autant que de l’écrivain, et de son style, de son univers fictionnel – il me semble qu’il atteint l’être même de Pascal Garnier, par exemple en le qualifiant de flâneur professionnel épouvanté de chaque instant perdu qui cachait d’incurables perplexités sous un humour joyeusement patibulaire […] mais il faut lire l’éditorial dans son intégralité pour entendre pleinement cette justesse ontologique. Et plus encore que l’éditorial, c’est le numéro tout entier qui transmet une sorte d’"essentiel de Pascal Garnier". Depuis le titre, réécriture de celui d’un recueil de l’écrivain publié en 1995 chez Zulma – Vue imprenable sur l’autre – qui est aussi reflet parfait du contenu jusqu’au choix des pièces du "dossier", chacune prenant sens de celles qui la jouxtent et leur conférant sens en retour: tout est pertinent, tout concourt à faire comprendre et voir aussi bien qu’à émouvoir.

 

Ainsi m’a-t-il semblé qu’avoir encadré le petit corpus de nouvelles de Pascal Garnier par "L’un dans l’autre" et "Vis-à-vis" met implicitement en évidence l’infinitésimale étrangeté présente dans tous ses textes qui, sous une apparence de réalisme un peu nu, provoque à la lecture un trouble singulier. Car chacune repose sur un motif des plus classiques de la littérature fantastique: la première retrace la rencontre tragi-comique du narrateur, écrivain, avec le personnage du roman qu’il est en train d’écrire; dans la seconde, empruntant au Portrait de Dorian Gray autant qu’au "Portrait ovale" (l’une des Nouvelles histoires extraordinaires d'Edgar Allan Poe), s’opère une dérangeante osmose entre le quotidien d’un homme devenu le modèle d’un peintre, le portrait que celui-ci réalise, et l’univers mental de l’artiste. "Motifs classiques"? Allons plus loin: ce sont de véritables clichés. Mais les nouvelles en elles-mêmes sont, d’abord, "du Pascal Garnier": pareille caractérisation suffit à oblitérer tout autre tentative de rattachement à un genre ou à un registre littéraires.

 

Je n’avais, jusqu'alors, lu que des romans de Pascal Garnier, ce numéro de Brèves m'a révélé son talent de nouvelliste. Je retrouve dans ses récits brefs une même précision d’écriture, une même adéquation du déroulement narratif à la dimension du texte avec, peut-être – brièveté oblige? – une plus grande densité à la page de phrases inoubliables. Par exemple celle-ci, page 67 ("Vis-à-vis"), où le modèle interroge le peintre: […] Pourquoi n’avez-vous utilisé que du noir, aujourd’hui? À quoi l’artiste répond, en riant: – Mais parce que les hommes, à l’instar des photos, se révèlent dans le noir! ou encore celle-là, franchement drôle, à propos du prénom Luc, page 12 ("L'un dans l'autre"): C’est un prénom assez banal et assez encombrant, à cause de l’anagramme.
Quant aux témoignages, ils constituent un panachage de contributions très variées mais dans toutes, qu’il s’agisse d’une analyse critique comme en ont écrites Jean Claude Bologne et Georges-Olivier Châteaureynaud, ou du "journal de bord" d’une rencontre tel que tenu par Dominique Baillon-Lalande, se perçoit la vibration d’une émotion sincère. Chacun de ces témoins a son style, bien affirmé et presque toujours délectable derrière nombre de noms que je ne connaissais... que de nom (Lalie Walker, Francis Mizio...), j'ai découvert des plumes mais tous s’expriment avec une sensibilité aiguisée. Chaque texte a un son unique, et compose pourtant avec les autres un chœur parfait.

 

Pour une revue, un magazine, un journal… c’est chose courante que d’honorer la mémoire d’un artiste disparu en publiant un numéro spécial tout à lui consacré, où sont groupés un spicilège de ses œuvres, des témoignages "autour" de sa personne et de son travail, des repères biographiques et une bibliographie, exhaustive ou non. Il n’y a donc rien que de très classique dans la composition de ce numéro de Brèves. Pourtant il en émane une présence, artistique certes mais humaine et charnelle aussi. Pascal Garnier est , comme soudain évoqué. Cette présence si singulière, bouleversante, vient sans doute davantage de l’architecture générale du numéro que de la seule qualité des divers éléments réunis – textes, œuvres, contributions…: de leur magistral agencement naît la force du tout. Lorsque l’on veut faire du feu, il ne suffit pas d’avoir en main deux silex et une brindille, encore faut-il savoir les frotter pour qu’il y ait embrasement. Pour donner aux lecteurs cette "Vue imprenable sur Pascal Garnier", Hubert Haddad a non seulement rassemblé de beaux silex et des brindilles bien sèches, il les a maniés avec l’art d’un pyrotechnicien de génie. On ne s’étonnera pas que ce maître ès feux en ait appelé à la pyrotechnie d’images en noir et blanc pour définir l’un des aspects du style de Pascal Garnier…



* La revue Brèves, "anthologie permanente de la nouvelle", a été créée en 1981. Publiée par L'Atelier du gué, elle paraît quatre fois l'an; alternant numéros spéciaux consacrés à un thème, un pays, une aire culturelle ou linguistique, à un écrivain ou autre personnalité du monde de la nouvelle et livraisons courantes dans lesquelles on peut lire des nouvelles évidemment mais aussi des interviews, des portraits, des notes et dossiers critiques, etc., elle offre un espace de rencontre et de découverte unique aux lecteurs aussi bien qu'aux auteurs – amateurs ou confirmés – et à tous ceux qui se sont donné pour mission de promouvoir la nouvelle.
L'on peut se la procurer en ligne,  via cette page de l'espace dédié à l'édition indépendante lekti- écriture.com.

 

Brèves n° 193, septembre 2010. "Vue imprenable sur Pascal Garnier": textes et dossier préparés par Hubert Haddad. ISBN : 2-913806-14-8, 144 pages, format 22x12 cm. 12 euros. Éditeur : L'Atelier du Gué.
Sommaire

Éditorial d’Hubert Haddad – Six nouvelles de Pascal Garnier dont une inédite, à paraître en 2012 chez Zulma: "L’un dans l’autre", "Glacière", "Le Commerçant", "Old up", "Les Pigeons de Fervaques", "Vis-à-vis" – Amis et proches témoignent… – Biobibliographie – Reprise d’un entretien avec Serge Cabrol, paru dans la revue Encres vagabondes – Pascal Garnier peintre, cahier de reproductions noir et blanc suivi d’un texte de Nathalie Ange-Garnier et Gilles Morales.

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