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30 mars 2012 5 30 /03 /mars /2012 10:47

pensee_TN.jpgSi les hasards professionnels ne s'en étaient pas mêlés, je n’aurais jamais lu ce livre. Et je suis à peu près sûre que, musant dans les rayons d'une librairie, je ne lui aurais pas accordé la moindre attention car Johnny Hallyday ne m’intéresse pas et, voyant la couverture, j'aurais probablement songé "une biographie de plus". Ou bien "encore une énième  enquête sociologique disséquant un monument médiatique" – rien pour m'attirer: les stars en général m'indiffèrent même évoquées d'un point de vue socio-psychologique et, concernant Johnny, je ne suis pas "fan". Je ne me suis même jamais vraiment demandé si j’aimais ou non ce qu’il chante: je n’ai acheté aucun de ses disques, je n’ai jamais enregistré fût-ce une chanson pour ensuite l’écouter en boucle comme je l’ai fait avec Shine on you crazy diamond – j’avais 14 ans, je ne savais pas ce dont il s’agissait, ni le titre du morceau ni qui l’avait écrit et composé, mais ces sons, ces mots, cette mélodie m’avaient accrochée, et ces photos surréalistes qui étaient là sur la pochette blanche du 33 tours comme des plantes bizarres poussées au milieu du désert… longtemps mes rêveries – et aujourd’hui encore, à l’occasion d’une réécoute – se sont lovées au creux de cette pierre folle, devenue folle à force de briller, ou de crier sous la lune, je ne sais plus. Depuis, j’ai appris ce qu’était Pink Floyd, écouté d’autres morceaux, été quasi perdue de fascination pour le Mur… sans désaimer le diamant fou. On ne déserte que rarement ses premières vraies amours.


Johnny, donc… Je ne fredonne pas ses chansons. Le personnage m’est indifférent, l’hypermédiatisation de ses affaires sentimentales ou fiscales, de son état de santé ou de la question de sa citoyenneté (Helvétique? Française? Monégasque?) m’exaspère et les caricatures plus ou moins cruelles que l’on fait de lui me laissent de marbre. Mais ses chansons sont en moi – je n’y peux rien, c’est comme ça: sans que je les aie appelées ni particulièrement retenues elles se sont déposées dans ma mémoire, au gré d’émissions télévisées regardées d’un œil ou de diffusions radiophoniques entendues sans être écoutées. Qu’on prononce "Sarah", "la musique que j’aime", "Gabrielle", "Allumer le feu", "Tennessee" (sans doute pas mal d’autres) et la voix de Johnny résonne, les mélodies sont là et, accrochées à elles, quelques paroles résiduelles (j’ai refusé de mourir d’amour enchaîné; on a tous en nous quelque chose de Tennessee; Oh, ma jolie Sarah…)
Jamais je n’ouvre le moindre de ces magazines traitant des mariages et divorces de stars ou de têtes couronnées. Pourtant je sais que Johnny a été marié à Sylvie Vartan, puis à Nathalie Baye, que maintenant sa moitié se nomme Laeticia… Cela relève, pourrais-je dire, de l’imprégnation involontaire: je fais partie de ce que l’on pourrait appeler le "public passif" – comme on parle de tabagisme passif.

 

Je n'en avais pas réellement conscience avant de lire le livre de Fiona Levis. Ce n'est pas tant pour ce dessillement, qui après tout n'est pas d'une importance capitale, que je l'ai apprécié. Mais en premier lieu parce que l'auteur possède un style très personnel et un ton décapant, souvent corrosif, dénué de méchanceté. Et puis elle a soigneusement architecturé son essai; elle expose avec clarté son sujet et sa méthode de travail – elle a exploré une documentation pléthorique (journaux, émission de radio et de télévision, livres…) et, surtout, surtout, écouté, écouté encore et réécouté des centaines de chansons. Les chansons: voilà son principal terrain d'investigation – et la substance de son écriture. Elle a mêlé ses propres phrases à de très larges et très nombreuses citations, empruntant force mots aux paroliers de Johnny sans éteindre ni leur musique ni celle de ses phrases – elle "centonne" à merveille tout au long du livre et pas seulement dans le chapitre 4 où elle avoue à mots découverts: Ce chapitre se compose, les plus attentifs l’ont déjà noté, de paroles de chansons, de leur résumé ou paraphrase, [...] C’est une sorte de centon [...]
Cet habile tissage permet d'avoir toujours présentes à l'esprit les preuves qu'avance l'auteur pour étayer ses développements – et dans l'oreille les paroles.

 

Au fil des pages elle ressuscite une époque, démolit des idées reçues, s'étend sur le courant yéyé et la façon dont il a servi l'américanisation des masses plus sûrement que les bas Nylon et les chewing-gums de la Libération; elle met en évidence la relation particulière qui unit Johnny, ses paroliers, et son public - La pensée de Johnny Hallyday est une œuvre commune. Elle est écrite par ses paroliers, reçue par le public et réfléchie sur le chanteur qui se nourrit de cette réflexion pour penser à nouveau et passer commande à ses paroliers. […] Il sert à son public la soupe qu’ils aiment tous deux. Ou plus exactement tous les trois, car le chanteur forme avec ses fans et son parolier du moment un ménage à trois de la pensée.
Par le truchement de "Johnny Hallyday" – à entendre comme une entité composite formée d'un homme, d'un artiste, d'un personnage (celui qu'il joue et celui qu'on lui prête) – elle scrute
des comportements humains, une tranche d'histoire restituée dans sa dynamique, l'évolution des contextes politiques... Sans jamais se départir de ce ton délectable qui sait grincer, égratigner avec vigueur mais sans blesser.
Fiona Levis aime Johnny, ses chansons ont bercé sa jeunesse et l'accompagnent toujours. Mais cet amour ne l'a pas rendue aveugle – elle n'idolâtre pas l'idole – ni, par contreréaction, exagérément sévère. Tout au plus a-t-il préservé son texte de cette cruauté gratuite dont on se pare si facilement dès lors que l'on se mêle d'écrire sur tel ou tel pilier du star system parce qu'il est de bon ton de le mépriser.


J'étais persuadée que rien en moi ne pouvait m'inciter à m'attarder sur la moindre "question hallydayenne". Pourtant ce livre m’a passionnée, la démarche de son auteur m'a séduite et, par-dessus tout, la façon dont il est écrit m'a enchantée.

Vous non plus vous n’aimez pas Johnny? Il vous agace – paroles, musique et personnage? Ou alors vous l’adorez et ne supportez pas qu’on le réduise au ridicule "Ah que coucou" ni qu’on fissure sa carapace d’idole? Peu importe la nature de la relation que vous entretenez avec Johnny Hallyday – ou que vous croyez entretenir avec lui: je suis convaincue que vous aimerez le livre de Fiona Levis par quelque endroit, même si certains de ses propos vous chatouillent. J’écris d’expérience…

 

Fiona Levis, La Pensée de Johnny – Une révolution française, éditions Pierre-Guillaume de Roux, mars 2012, 20,90 €.

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7 mars 2012 3 07 /03 /mars /2012 20:19

guy-goffette_bonnard.jpgGuy Goffette est poète. Il dit que, pour lui, la langue poétique est la langue première. Il a pourtant beaucoup écrit en prose – une prose dont on réalise très vite qu’elle n’est pas prosaïque; romans et récits racontent certes comme se doivent de le faire les textes à vocation narrative mais avec quelque chose qui perle au bout de certaines phrases comme de la rosée; une façon de donner des yeux au ciel, d’amener la mer dans un frémissement d’herbe ou de faire asseoir l’enfance en un jardin telle une fiancée en attente…
Hors ses recueils de poésie, il a "prosé" – mais poétiquement, donc, à travers des romans (Une enfance lingère, L’Été autour du cou…), de brefs récits (Presqu’elles), et des biographies, si buissonnières qu’il est difficile de leur garder cette étiquette. D’ailleurs toutes sont parues en première édition dans la collection gallimardienne "L’un et l’autre", dont le concept directeur, tout en lisière, ne pouvait que séduire un écrivain disant de lui-même qu’il est, et qu’il a toujours été, "frondeur". Il a publié trois de ces vies des autres telles que la mémoire des uns les invente (ce sont les premiers termes qui ont défini cette collection lors de sa création, en 1989, par Jean-Bertrand Pontalis): Verlaine d’ardoise et de pluie, Auden ou l’œil de la baleine – et ce livre, dont le titre ne dit pas de quelle(s) vie(s) il va être question. À moins que, amateur de peinture, le lecteur n’identifie en couverture de l’édition de poche une toile de Pierre Bonnard, il ne soupçonnera, de l’extérieur, rien de ce qu’il trouvera dans les pages qu’il s’apprête à lire. Les premières gardent encore le mystère où le texte – en italiques comme à la fin la coda faisant au récit une sorte de galon sous lequel passe et s’efface la frontière entre le monde de l’auteur et celui de ses personnages – s’ouvre en corolle à la façon d’une épître allant droit au cœur d’un destinataire voussoyé, mais interpellé si familièrement par son prénom qu'il paraît être un ami de longue date ou, du moins, très proche:
Pardonnez-moi, Pierre, mais Marthe fut à moi tout de suite.

 

Et c’est en effet Marthe qui, la première, arrive:
Paris, décembe 1893.
C’est elle et ce n’est pas elle, cette jeune femme, là, au bord du trottoir, qui hésite.
Dans un moment de flottement elle apparaît – le geste en suspens, et l’identité incertaine : elle se dit Marthe de Méligny quand elle est née Maria Boursin. Jusqu’à sa mort en 1942 elle sera la compagne du peintre Pierre Bonnard. Sa muse, son modèle, qui deviendra sa femme après plus de tente ans de vie commune, se révélant alors seulement Marie à Pierre à la faveur des formalités administratives requises par le mariage.
C’est ensuite Pierre que l’on voit paraître, en marcheur infatigable traquant dans les rues de quoi remplir son carnet de croquis. Puis survient la rencontre et, de là, se dévide leur histoire à deux avec, de-ci de-là, de brefs retours en arrière brossant à grands traits leur jeunesse. Mais à mots couverts pour Marthe, comme pour respecter le silence dont elle a choisi de couvrir son passé berrichon.
Par fragments affutés, écrits au présent et à la troisième personne – mais une troisième personne quasi première, un "il", voire un "elle" quand il s’agit de Marthe, valant un "je" qui serait le point de communion entre l’auteur et l’un ou l’autre de ses personnages, et qui sait aussi se distancier parfois, quand "Pierre" devient "Bonnard" – c’est une histoire d’amour qui nous est contée, d’où procède celle d’une manière de peindre évoluant dans le sillage de Marthe.

 

Pour avoir eu le privilège et le plaisir de m’entretenir avec Guy Goffette pendant plus de deux heures tout récemment, je sais que ses toutes premières dispositions ont été pour le dessin:
"Enfant je dessinais supérieurement. Et je voulais être peintre plus tard – ou boxeur, ou coureur cycliste… mais pas écrivain. Je voulais être toutes sortes de choses mais je n’envisageais pas de m’ennuyer dans les études. Sûrement pas."
Les contraintes de la vie l’ont empêché de fréquenter les Beaux-arts; il a embrassé la carrière d’enseignant – il n’est pas devenu peintre, mais poète. Sachant cela, je reste persuadée qu’il a conservé un sens particulier du trait, de la forme, de la couleur, et que celui-ci conditionne son écriture, la façon dont il compare, transpose en images, métaphorise… Je suis aussi persuadée que, sans ce don, il n’aurait pas pu pénétrer si bien l’art de Pierre Bonnard ni se glisser aussi justement dans l’intimité de sa pensée créatrice. Quand il évoque le regard de l’artiste, sa palette, sa façon de croquer les scènes de rue ou de capter la nudité de Marthe j’ai senti affleurer son âme peintre, que la non-pratique de la peinture n’a pas éteinte. Le style de Bonnard n’est ni décrit ni analysé mais il est là, vibrant, à portée de regard – dans chaque volée de lumière, dans chaque explosion de couleur il me semble voir à l'œuvre les pinceaux auxquels il a dû renoncer. À travers Bonnard il parle un peu de lui et je crois qu’il le sait fort bien – il écrit, page 144:
On n’en dit jamais autant sur soi-même qu’en parlant des autres.

 

Ce beau texte qui transgresse allègrement les frontières d'ordinaire tracées à l'entour des "genres littéraires" est né d'un moment de trouble, d'un instant de basculement – une de ces brèches par lesquelles, sans crier gare, la rêverie s'engouffre dans l'état de veille avec tant d'opiniâtreté que les sensations éprouvées sous son emprise ont une consistance telle que le rêveur est sûr de ne pas rêver. Cet instant flottant pendant lequel l'environnement se modifie comme un miroir que l'on traverse avant de reprendre son apparence première et dont on sort changé est tout l'objet du prologue. Guy Goffette me l'a raconté et, comme en plus d'être poète il est aussi un conteur hors pair, doué d’un merveilleux art de dire qui captive l’auditeur aussitôt, je ne résiste pas à l'envie de transcrire son récit – avec son autorisation:

"J'étais à Bruxelles, entre deux trains, je rentrais d’une lecture et d’une conférence que j’avais faite, il faisait très chaud, et je suis rentré dans un musée – il y a les musées et les églises, en plein été, pour vous apporter un peu de fraîcheur… Fraîcheur et couleur: ce sont les musées. Donc je suis entré dans le Musée royal des beaux-arts, et j’ai vu cette femme venir à moi. C’est une des plus belles peintures de Bonnard: très cambrée, elle se parfume devant une fenêtre de mousseline, à côté de son tub, et je l’ai vue, non pas me tourner le dos comme elle est sur l’image mais venir à moi, me parler, le l’ai sentie! et je connaissais très mal Pierre Bonnard. Mon peintre préféré de cette époque, c’était plutôt Matisse. Mais voilà: je suis allé vers Bonnard."

 

Guidé par Marthe, qui a pris la main du poète comme elle a amené le nu dans les toiles de Bonnard et l'amour dans la vie du peintre… 

 

Guy Goffette, Elle, par bonheur, et toujours nue, Gallimard coll. "Folio", mars 2002, 155 p. – 7,50 €.

Première édition: Gallimard coll. "L’un et l’autre", 1998.

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21 février 2012 2 21 /02 /février /2012 17:46

jeu-du-pendu-poche-TN.jpgNathalie, Odile… Deux adolescentes, toutes deux aussi blondes que séduisantes, sont assassinées à Varange, un petit village lorrain proche de Metz. Une corde curieusement nouée leur enserre le corps.  À Metz, le commissaire Kowalski, chargé de l'enquête, doit accepter dans son équipe Simon Dreemer, un policier venu de Paris, temporairement muté hors de la capitale pour avoir trop fait valoir ses intuitions dans une affaire où un jeune garçon avait trouvé la mort. Onze jours suffiront aux policiers pour identifier le coupable et comprendre ses motivations. Onze jours au cours desquels on verra resurgir toutes sortes de rancœurs, les plus anciennes remontant à la Seconde Guerre mondiale, les plus récentes aux heures pas si lointaines où les mineurs de fond étaient encore ceux qui, par leur travail, faisaient battre le cœur économique de la région.
Du vendredi 10 décembre au mardi 21 – avec un épilogue le 24 – le récit est rapporté au jour le jour, scandé par tranches horaires montrant tour à tour quelques-uns des principaux protagonistes saisis dans leurs gestes ou pensées du moment. L'option narrative est intéressante qui oblige le lecteur à focaliser son attention en plusieurs points simultanément.

 

Pendant onze jours on suit la progression de l'enquête avec son lot habituel d'interrogatoires, de briefings, de confrontation d'indices, de plongées dans le passé et les tourments intimes des uns et des autres… S'il n'y avait que la part policière du roman je ne suis pas sûre que j'aurais été au bout de ma lecture – l'intrigue et la construction, comme les personnages de flics (un commissaire traînant comme un boulet la mort de sa petite fille, une native de Varange qui, de retour sur les lieux de son enfance, voit ses souvenirs resurgir à la faveur de l'enquête, un "parachuté" de Paris qui-ne-connaît-rien-au-pays…) m'ont paru bien convenus. Sans compter que je n'ai pas trouvé très crédible le mobile du coupable ni le cours des intuitions qui mettent le "parachuté" – lui et non la "locale" – vers la solution. Il y a dans le dénouement un je-ne-sais-quoi de hâté; mais peut-être cette vague sensation est-elle due aux nombreuses ellipses, dont toutes ne m'ont pas paru judicieuses, qui trouent le récit. Les personnages cependant sont assez finement campés, touchants avec leur bagage de douleurs, de remords, de deuils – des bagages lourdement lestés pour la plupart. Ce ne sont pourtant pas eux qui m'ont attachée à ce roman mais le portrait qui, à travers l'intrigue, se dégage de ce petit bout de Lorraine que l'histoire a tant malmené, où les cicatrices de la Seconde Guerre mondiale sont encore vives – un bref prologue le dit – ouvertes quand celles de la Grande Guerre suppuraient encore sur les plaies elles-mêmes béantes de la guerre de 1870. À ce passé si pesant s'ajoute une situation économique sinistre – la mine n'est plus exploitée, laissant un sous-sol couturé de galeries qui, envahies par des infiltrations d'eau, s'effondrent trop volontiers. Un sous-sol dont les blessures profondes répondent à celles qu'a ouvertes l'histoire, à celles aussi qui tailladent l'âme des habitants de Varange. C'est, je crois, le premier roman que je lis où est mis en évidence, avec autant de force, combien les êtres sont le produit de leur terre et de son histoire – la terre au double sens de "matière" et de "zone géographique". Et c'est à elle, à la terre-contrée, que vont, m'a-t-il semblé, les plus belles, les plus émouvantes saillies de plume d’Aline Kiner dont j'ai dans l'ensemble, beaucoup apprécié l'écriture, d'une sobriété exemplaire et très maîtrisée. Si je ne devais retenir qu'une phrase de ce livre ce serait celle-ci:
Des tronçons de rails qui ne menaient nulle part brillaient dans l’herbe salle. C’était une région faite de pièces et d’accrocs. Couleur de rouille. Couleur de terre et de forêt.

 

Un chroniqueur de la presse écrite a comparé Aline Kiner à Simenon. Je ne m'aventurerais pas sur ce terrain comparatif, n'ayant de Simenon qu'une trop brève connaissance pour m'y risquer – un seul roman lu, La Mort de Belle, et abandonné avant de l'avoir terminé tant le style m'avait ennuyée. Et si la dimension strictement policière m'a passablement lassée en revanche j'ai été touchée par les pages d'histoire que j'ai parcourues grâce à cette fiction. Qui me laissera, par là, un souvenir durable.  

 

Aline Kiner, Le Jeu du pendu, Liana Lévi coll. 'Piccolo", février 2012, 240 p. – 16,00 euros.
Première publication: Liana Lévi, janvier 2011.

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 14:08

Th.Cook_lecons-mal.jpgQuand Thomas H. Cook est venu à Paris au printemps dernier à l'occasion de la sortie en France de la traduction de son roman Master of the Delta – devenu sous nos cieux Les Leçons du Mal*– j'avais assisté, en invitée s'essayant au portrait photographique, à l'entretien qu'il  avait accordé à Julien Védrenne pour le site k-libre. Bien que n'ayant pas lu le livre sur lequel portait l'interview, une fois celle-ci terminée j'eus pourtant avec l'auteur quelques échanges fort chaleureux. Par sa voix, son élocution, la teneur de ses propos, il m'avait charmée et m'avait rendue très curieuse des son œuvre. Si bien que, lorsque nous eûmes pris congé de l'écrivain, Julien m'offrit Les Leçons du Mal, arguant qu'il n'en avait désormais plus besoin pour continuer à travailler. J'héritais ainsi d'un livre que j'allais pouvoir lire pour le seul plaisir de la découverte, sans avoir envers lui aucune obligation de chronique. Je m’y suis plongée tout récemment quand, souffrant de pannes d’écriture douloureuses alors même qu’un chaos de "choses à dire" concernant plusieurs livres m’encombrait l’esprit sans parvenir à s’ordonner, je croyais pouvoir trouver quelque apaisement dans une lecture "sans engagement". Mais remarques, constats, commentaires se sont accumulés qui me pressaient de les formuler…

Mon enthousiasme s’est éveillé dès les premières lignes; rien, ensuite, n’est venu le tempérer… et le dénouement du récit l’a porté à son acmé. Une histoire convoquant des personnages troublants et sous-tendue par de graves questionnements socio-psychologiques, une structure complexe finement élaborée, une écriture qui, traduite, est ponctuée d'images, de comparaisons souvent saisissantes: j’ai trouvé tout cela dans Les Leçons du Mal. Pour commencer… Je crois que réduire, d’abord, le roman à son ossature narrative sera un moyen acceptable d’amorcer le petit panégyrique qu’il mérite.

Jack Branch, natif de Lakeland dans le Mississippi, est devenu un très vieil homme qui entreprend d’évoquer ces quelques mois de l’année 1954 qui ont si douloureusement marqué sa vie. Issu d’une famille aristocratique implantée de longue date dans la région, il est alors jeune enseignant au lycée public de la ville. Dans le cadre d’une série de cours thématiques consacrés à la notion de mal qu’il explore à travers divers exemples puisés dans l’histoire, la littérature, la peinture, la philosophie… il demande à ses élèves de choisir un personnage, fictif ou réel, connu ou inconnu, qui incarne le mal à leurs yeux et d’en faire le sujet de leur devoir de fin d’année. Parmi les lycéens qui suivent ces cours, Eddie Miller. Toujours en retrait, effacé, il traîne comme un boulet une bien pesante ascendance: il avait à peine 5 ans quand son père a été arrêté pour avoir torturé et poignardé une adolescente. À peine incarcéré, il était tué par un autre prisonnier… Eddie est, pour tout le monde, le "fils du Tueur de l’Étudiante". Jeune garçon transparent, peu présent, il suscite l'intérêt de Jack qui se rapproche de lui et lui suggère de consacrer son devoir à son père. Eddie suit le conseil, Jack l'aide dans son travail et le guide dans ses démarches préparatoires. Ce qui aurait dû n'être qu'une assistance pédagogique va virer à la tragédie. De cela le lecteur est averti dès les premiers mots. Pourtant la mèche est loin d'être trop tôt vendue: tout au long du récit, et ce jusqu'aux lignes ultimes, l'auteur va jongler magistralement avec les effets d'annonce et le suspense, faisant louvoyer sa narration entre les époques, parfois au sein d'une seule phrase, et mêlant différents types de texte – témoignages issus de procès, extraits du devoir d'Eddie, etc.

 

Au seul énoncé synthétique de "l'intrigue", on voit combien le fond est riche. La question la plus évidente que pose le roman est celle du caractère héréditaire des pulsions, criminelles ou suicidaires: fils d'un tueur, Eddie est le premier soupçonné quand Sheila, une de ses camarades de classe, disparaît; quant à Jack, fils d'un grand dépressif, n'est-il pas, lui aussi, guetté par les grands fonds - c'est ainsi que son père nomme les affres douloureux qui, une fois, l'ont mené à la tentative de suicide? Et, par-delà cet aspect biologique, c'est toute l'étendue de ce qui fonde les relations père-fils qui est abordée: l'affectivité, la transmission d'un nom, des savoirs, des inclinations, etc. Ces passations familiales sont fortement conditionnées par un autre déterminisme: celui qu'imposent les origines sociales. À travers la géographie très territorialisée de Lakeland – il y a d'un côté les quartiers pauvres où vivent les familles d'ouvriers et de journaliers, les Ponts par exemple, de l'autre les Plantations, où se dressent de somptueuses maisons de maître c'est un tableau saisissant qui est brossé des mentalités du Sud au cours des années 50. Les habitants des différents quartiers ne se mélangent guère; un individu est d'abord identifié par le quartier où il vit. Ainsi Eddie vient-il d'une de ces zones sinistrées, aux masures délabrées – ce qui achève de faire peser sur ses épaules les regards malveillants. Jack, lui, qui vient des Plantations, n'a jamais mis les pieds dans le quartiers des Ponts. Jusqu'à ce qu'il se rapproche de Nora, une de ses collègues qui, malgré son poste d'enseignante, a choisi de rester là où elle est née.


Ce fond "socio-biologique" au cœur duquel se loge une intrigue criminelle fera aussitôt penser à La Bête humaine et, plus largement, à la problématique qui a occupé Zola tout au long de sa fresque en vingt volumes retraçant l'histoire des Rougon-Macquart. Thomas H. Cook la condense en un seul roman, en la resserrant autour d'un fait divers qui lui permet, sans négliger une certaine dimension dynastique par le truchement des Branch - on goûtera le patronyme choisi pour cette vieille famille si attachée à ses racines et à son arbre généalogique, dont le domaine se nomme "Great Oaks" – d'aborder bien d'autres questions, notamment le métier d'enseignant et ce qu'il implique en termes de transmission. Et l'acte d'écriture. Les Leçons du Mal, en plus d'être un roman historique et social, est de ceux que l'on pourrait baptiser les "méta-romans" – ceux qui, par le biais de leur intrigue, ou de leur narrateur, ou de l'un de leurs personnages, interrogent le geste de l'écrivain, sa démarche, son rapport au monde et à l'écriture créatrice, l'usage du langage et des mots… Le devoir que rédige Eddie, le dossier documentaire qu'il prépare, les occupations littéraires du père de Jack qui rédige une biographie de Lincoln tout en tenant son journal, le Livre des jours: autant de points à partir desquels le narrateur glisse des remarques sur le vocabulaire, le style, la méthode de travail, etc. Savoureuses et subtiles mises en abyme…

 

Il y a donc là tout ce que l'on attend, consciemment ou non, d'un "roman": des personnages à la psychologie complexe qui évoluent au fil du récit, l'ombre d'un probable secret de famille, des réflexions sur l'Homme, un contexte historique et social dont l'étreinte est omniprésente, des faits nombreux qui s'enchaînent et s’intriquent selon une implacable logique… Mais en matière de littérature la densité, l'intérêt du fond ne sont rien s'ils ne sont pas servis par la forme. Et là encore, on a "tout": une construction admirable, un style dont la traduction laisse penser qu'il vise bien plus loin que la seule efficacité narrative à laquelle s'arrêtent les auteurs de ces livres offrant leurs pages à tourner plutôt qu'à lire.
Ce roman est, je crois, au-delà de toute catégorisation générique: ce n'est pas un "roman policier". C’est une œuvre littéraire. Period – comme on dit en Amérique du Nord.
 

 

NB Pour lire la transcription de l'entretien de Thomas H. Cook avec Julien Védrenne, cliquez sur ce lien.  

 

* Thomas H. Cook, Les Leçons du Mal (traduit de l'anglais – États-Unis – par Philippe Loubat-Delranc), éditions du Seuil coll. "Policiers", mars 2011, 356 p. - 21,50 €.

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 11:40

olle-lonnaeus_TN.jpgEn m'emparant de ce livre reçu voici plusieurs mois, délaissé pour mille et une mauvaises raisons, je ne m'attendais pas à autre chose qu'à un polar ordinaire dont l'intrigue allait être au mieux assez bien ficelée pour me distraire le temps qu'allait durer ma lecture, au pire tellement convenue que j'allais fermer le livre sans l'avoir fini, lassée trop tôt par des ficelles usées jusqu'à la rupture à force de variantes elles-mêmes éculées. Et je me suis trouvée happée par un récit extrêmement prenant que j'ai lu jusqu'au bout, avec passion, sans omettre le moindre passage car, sans que la traduction laisse deviner un texte de haut style exigeant du lecteur qu'il goûte chaque mot et s'arrête sur d'acrobatiques tournures – l'écriture telle que la donne à lire la version française est directe, sobre, pratiquement dépourvue de métaphores et d'images – le récit est d'atmosphère, et sa substance faite des tourments profonds qui vrillent l'âme des personnages mis en scène, lesquels sont dévoilés peu à peu, par bribes, à l'occasion de nombreux retours en arrière ouvrant des parenthèses plus ou moins longues dans le déroulement de l'histoire. Aussi ne faut-il rien perdre des gestes, des postures, des expressions décrits, des détails qui posent un paysage, l'intérieur d'une pièce: tout concourt à cerner les personnages et, par là, à comprendre comment les faits s'enchaînent.

 

Le schéma de l'intrigue – un crime commis aujourd'hui qui renvoie à une disparition survenue quarante ans auparavant et demeurée irrésolue – est des plus classiques, le roman qu'a bâti Olle Lönnaeus un peu moins, assez peu policier au fond mais d'une noirceur opaque et oppressante. L'été est torride; l'alcool est omniprésent mais presque jamais festif – au mieux il donne la gueule de bois, au pire il pousse au crime. Quand des senteurs se lèvent, ça sent le graillon et la chaussette sale; les maisons sont décrépites; les personnages presque tous empâtés de quelque manière ou usés et, quand l'un est paré d'une certaine prestance, il s'avère la pire des ordures. Voilà qui met à mal les clichés que nombre d'entre nous attachons plus ou moins consciemment aux pays scandinaves dont on imagine les habitants resplendissants, ouverts, soucieux de leurs prochains comme de leur qualité de vie et de la sauvegarde de leur environnement


À Tomelilla, petite ville du sud de la Suède où "il ne se passe jamais rien", en cet été caniculaire, Herman et Signe Jönsson ont été abattus d'une balle dans la nuque. Ce couple de vieillards tranquilles venait de gagner plusieurs millions de couronnes au Loto: le crime crapuleux est la première explication qu'avancent les enquêteurs, dont les soupçons se portent d'emblée sur Konrad Jonsson, leur fils adoptif, qui avait rompu toute relation avec eux depuis une trentaine d'années. Il est vrai qu'il a un mobile: une situation financière bien piètre qui pouvait tout naturellement l'inciter à tuer pour s'accaparer des millions convoités. Mais c'est surtout ce qu'il est qui pousse l'inspectrice Eva Ström à le soupçonner: un homme hors cadre –
il a quitté sa famille adoptive à 17 ans, a d'abord été marin puis journaliste avant de cesser toute activité à la suite d'un reportage qui a mal tourné – resté aux yeux de tous ce "bâtard de Pollack" que les habitants de Tomellila n'ont jamais accepté comme l'un des leurs, né d'une mère polonaise probablement prostituée, mystérieusement disparue quand il avait 7 ans. Konrad est certain que le meurtre de Herman et Signe a un rapport avec cette disparition. Et que savoir ce qui est vraiment arrivé à Agnieszka Stankiewicz – "Agnes" parce qu'il valait mieux cacher un prénom aux consonances trop étrangères – lui permettra, du même coup, de prouver son innocence.

 

Konrad espérait bien ne jamais remettre les pieds à Tomelilla. Il n'y a pas grandi heureux: ses origines l'ont tout de suite exposé à l'ostracisme. Et puis ses parents adoptifs, s'ils ont été corrects avec lui, chaleureux même, ne lui ont jamais prodigué de vraie tendresse. Surtout, il y avait dans la maison leur fils Klas, plus âgé que Konrad et qui n'avait de cesse que de le moquer et de le brimer, voire de l'agresser. Toujours au nom de ses origines. Heureusement que Sven était là, son meilleur ami, lui aussi en butte aux tourments perpétuels parce que boiteux, étrangement génial en mathématiques, et homosexuel. Konrad a tourné le dos à tout ça à 17 ans et maintenant, après ces années d'éloignement, tout lui revient par bribes, tandis qu'il renoue avec Gertrud, la jeune sœur de Sven, et avec Sven lui-même, dont il découvre avec plaisir qu'il mène une vie tranquille et a manifestement conclu un pacte de paix avec ses démons intérieurs.
Le roman d'enfance de Konrad s'écrit au passé, en alternance avec le présent du récit policier… pas si policier que cela en réalité car, s'il y a bien un meurtre à résoudre, le déroulement des investigations, les procédures judiciaires et la présence des personnages enquêteurs occupent une place infime dans l'économie narrative. Cet entrelacs d'hiers et d'aujourd'huis, outre qu'il apporte au récit une attrayante complexité, semble surtout prétexte pour l'auteur à ouvrir tout grand les fenêtres sur certains aspects de la société suédoise parmi les moins reluisants. À travers une galerie de portraits saisissants de noirceur – à une ou deux exceptions près il n'est pas un personnage qui soit radieux – on découvre
des hommes et des femmes en souffrance, misérables, parfois d'une cruauté sans nom, et une communauté xénophobe à l'extrême où flottent encore les sordides relents du nazisme.


Rien n'atténue l'abominable inhumanité des brimades que l'on inflige pour stigmatiser une différence honnie, l'acuité des douleurs que celles-ci ont causées et qui ont ouvert au creux des cœurs des abîmes aussi profonds et noirs que des fosses abyssales, continuant de béer malgré les années… L'écriture, qui ne porte trace d'aucun trait d'humour (sauf, peut-être, quelques allusions au héros de Henning Mankell, le commissaire Wallander: Tomelilla n'est pas très loin d'Ystad…), est aussi amputée de ces figures de style qui parviennent à esthétiser jusqu'à l'horreur (du moins est-ce ainsi que la traduction invite à recevoir le texte): directe, elle projette à la face du lecteur la matière brute du récit. L'histoire qu'Olle Lönnaeus déploie à Tomelilla poisse l'âme de qui la lit comme les vêtements trempés de sueur le corps des personnages englués dans la torpeur d'un été décidément trop chaud – ou dans leurs blessures purulentes à hurler. On s'immerge très vite dans ce roman à l'architecture admirable qui accroche l'attention en imposant des attentes  démultipliées par la stratification chronologique et les focalisations alternées sur différents protagonistes. Le suspense est constant alors même qu'il n'y a aucun rebondissement spectaculaire, mais une succession de réminiscences plus ou moins fulgurantes qui amènent des réflexions puis une intelligence progressive des événements. Peu à peu le tissage se resserre, les motifs se précisent au fur et à mesure que les éléments épars sont exhumés – et c'est dans ce "peu à peu" que gît, je crois, le formidable pouvoir attractif de ce roman social et psychologique mais surtout noir, très noir, avant d'être "policier".


 

Olle Lönnaeus, Ce qu'il faut expier (traduit du suédois par Aude Pasquier et Ophélie Alegre), Liana Lévi, octobre 2011, 400 p. - 21,00 €.

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 10:37

ibsen_ennemi_TN.jpgUne petite ville norvégienne doit une part essentielle de sa prospérité aux propriétés thérapeutiques de ses eaux thermales. Le Dr Stockmann, médecin chef du luxueux établissement de bains récemment construit, découvre un jour que cette eau censée guérir a été contaminée par des écoulements en provenance d'exploitations environnantes – elle est infestée de matières organiques en décomposition. Pour lui, la solution va de soi: il faut alerter sans attendre les autorités concernées puis assainir le réseau de canalisations qui alimente l'établissement. Mais la municipalité ne l'entend pas de cette oreille: les travaux seraient beaucoup trop onéreux. Et puis ils empêcheraient d'accueillir les curistes qui, à coup sûr, iraient voir ailleurs. Quel os… La ville en serait ruinée. Va-t-on renoncer aux travaux et mettre sciemment en jeu la santé, sinon la vie des curistes, ou bien prendra-t-on le risque de vider les caisses de la ville? De quoi se souciera-t-on d'abord? De la salubrité des installations, de la santé publique ou de l'équilibre financier? N'est-ce pas là un débat aux relents furieusement familiers, qui renverrait à l'un ou l'autre de ces faits divers affleurant l'actualité de presque chaque jour? Pourtant, ces quelques lignes ne se réfèrent à rien de contemporain; elles résument les prémices d'une pièce de Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple, créée en janvier 1883, à Christiana. Puis en 1893 à Paris. Reste qu’elle résonne bruyamment en nous. Comment ne pas songer au scandale du sang contaminé – auquel le metteur en scène Thierry Roisin fait allusion dans sa note d’intention? À ces médicaments trop vite mis sur le marché pour souffler la place à "la concurrence" et s'assurer ainsi de colossaux profits? L’on pourrait ainsi allonger longtemps la liste effarante des "affaires" où les décideurs préfèrent éviter les pertes financières que tenter de résoudre une question de santé publique, au nom, comme dans la pièce, d’un prétendu "intérêt général" qui dissimule, assez mal au demeurant, le seul souci qu’ils ont de préserver leurs intérêts particuliers.

 

Ce dilemme entre salubrité publique et santé financière de la ville n'est que le point origine du drame d'Ibsen. Une fois posé il va nourrir toute une gamme de comportements et de réactions, complexifiées par des données familiales qui court-circuitent le débat politique, déjà aigre. Le Dr Stockmann est en effet le frère cadet du maire, à qui il est redevable de son poste de médecin chef, et le gendre d'un tanneur reconnu comme l'un des principaux pollueurs. Cette situation l'expose à d'odieuses pressions; les soutiens promis par la presse locale se dérobent, les vestes se retournent promptement à l'entour du médecin… Les cinq actes de la pièce retracent un implacable lynchage moral qui conduit le Dr Stockmann au bord de la folie. En bien des endroits le texte est d'une extrême gravité – par exemple quand Mme Stockmann répond à son mari qui affirme "avoir le droit pour lui": Le droit, le droit; à quoi cela peut-il te servir si tu n'as pas le pouvoir? - et l'on se demande pourquoi la pièce est qualifiée de "comédie grinçante". Elle grince, et bien plus qu'elle n'offre à rire. Les lâchetés qui éclosent de scène en scène et les mesures prises à l'encontre de Stockmann pour l'empêcher de dévoiler la vérité sont glaçantes; elles n'ont rien de caricatural, et même si on lit de place en place quelques reparties cinglantes qui peuvent passer pour des points d'humour on ne se sent guère enclin à sourire.


Le dilemme de départ nous renvoie à notre immédiat aujourd'hui, tout comme les comportements humains qui font la substance de cette pièce. Elle est "d'une brûlante actualité" – pour convenue et parfois capillotractée qu'elle soit quand on l'applique à un texte ancien, la formule, ici, s'impose. Avec d'autant plus d'évidence que le texte compte assez peu d'indices qui le datent trop précisément; il invite à situer le drame dans notre présent, comme l'a fait Thierry Roisin.  Décor et costumes sont d'aujourd'hui, et pour mieux servir son intention, le metteur en scène a eu recours à une nouvelle traduction, signée Frédéric Révérend. Assez proche pour ce que j'ai pu en juger de celle de Terje Sinding* elle compte quelques modifications aisément repérables qui adaptent le texte d'Ibsen à notre époque et à nos usages – par exemple le préfet devient un maire, les infusoires des procaryotes; on ne sert plus des grogs mais des cocktails
Sans doute pour qu'il se sente plus proche encore du propos de la pièce, le public est directement impliqué dans le déroulement du spectacle. Comme l'on accueillerait des curistes dans un établissement thermal, on vous tend un plateau garni de petits verres d'eau au moment où vous entrez dans la salle pour gagner votre place et, au début du troisième acte, c'est vous, public du Nouveau théâtre de Montreuil, qui formez la turbulente assistance venue écouter le Dr Stockmann. Les frontières entre salle et plateau s'estompent souvent - le drame ibsénien joué vient lécher de près la "dimension" des spectateurs telles les vaguelettes le sable quand la marée monte. Mais entre chaque acte intervient une rupture radicale: sous un flot de lumières rouges, les comédiens se muent pendant quelques minutes en percussionnistes furieux… Ces intermèdes déroutants laissent d'abord perplexe. Puis, à la réflexion,
je me suis dit qu'ils visaient probablement à rappeler la théâtralité sur la scène, et peut-être, aussi, à souligner la violence tumultueuse qu’il y a dans la pièce d'Ibsen.

 

ennemi_public_TN.jpg

Il me semble que Thierry Roisin et ses comédiens offrent une juste adaptation d'Un Ennemi du peuple. Ils font percevoir un humour qu'une simple lecture ne révèle pas forcément mais sans atténuer l'extrême violence qui sourd de cette pièce. Le rythme du spectacle est soutenu, la mise en scène extrêmement vivante et les interprètes sont habités par le personnage qu'ils incarnent dont ils expriment les traits, les émotions, avec une grande sensibilité – en particulier Yannick Choirat, qui est un Stockmann magnifique.
Il ne reste plus beaucoup de temps pour aller voir Ennemi public à Montreuil, mais des dates de tournée sont prévues qui sont annoncées sur le site de la Comédie de Béthune. À voir également sur ce site la bande annonce du spectacle.

 

* Henrik Ibsen, Les Douze dernières pièces vol. II (Un ennemi du peuple, Le Canard sauvage, Rosmmersholm) – traduction et présentation de Terje Sinding, assisté de Bernard Dort pour la traduction de Rosmmersholm, Imprimerie nationale coll. "Le Spectateur français", 2003, 416 p. - 20,00 €.


 

Ennemi public
D’après la pièce en cinq actes de Henrik Ibsen Un ennemi du peuple, traduite et adaptée par Frédéric Révérend.
Mise en scène :
Thierry Roisin
Collaboration artistique :
Olivia Burton
Avec :
Xavier Brossard, Éric Louis, Yannick Choirat, Noémie Develay-Ressiguier, Didier Dugast, Dominique Laidet, Florence Masure
Lumières :
Gérald Karlikow
Composition musicale :
François Marillier
Costumes :
Laurianne Scimemi assistée de Céline Thirard
Durée :
2h40 avec entracte

 

À voir jusqu'au 29 janvier au Nouveau théâtre de Montreuil, salle Jean-Pierre Vernant - 10 place Jean Jaurès, 93100 Montreuil-sous-Bois. Tél.: 01 48 70 48 90.

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14 janvier 2012 6 14 /01 /janvier /2012 19:17

les-ames-freres TN

Pour présenter Les Âmes frères, Charlotte Mazo-Gonzalez écrit, dans un petit texte publié sur cette page du site artistikrezo.com, que ce duo raconte l'histoire des deux interprètes, Julien Lestel et Gilles Porteune histoire d'amitié indestructible où le principal souci de l’un est de mettre en valeur l’autre. Tous deux ont suivi la même formation puis ont continué de travailler ensemble au sein de différents ballets, mais au lieu que ce long côtoiement ait suscité entre eux quelque rivalité il a, au contraire, favorisé l'éclosion d'une profonde complicité, chacun cherchant à soutenir l'autre tandis que se développait, au fil des expériences communes, une fine intelligence réciproque de leur gestuelle et de leur façon de danser. Lisant le mot "histoire" je m'attendais à un "récit dansé" – mais je n'ai rien perçu dans cette pièce chorégraphique qui m'ait paru "narratif". J’ai en revanche vécu, le temps qu’a duré le spectacle, une intense expérience émotionnelle qu’il me faut essayer de traduire par les mots. Au premier chef pour faire savoir aux artistes à quel point ils m’ont touchée et les remercier de cela. Secondement, pour me confirmer à moi-même que, réceptive aux émotions et capable de les exprimer, je suis, par là, davantage qu’une masse inerte attendant la mort au coin des jours comme on chauffe sa vieillesse auprès du feu avant de s’endormir.

Je garderai longtemps en mémoire le souvenir de ces deux danseurs magnifiques, de leurs corps aux proportions admirables soulignées par une musculature déliée, sèche et ronde à la fois… Comme elle est émouvante cette perfection physique qui, belle en elle-même, l’est plus encore parce qu’elle est fonctionnelle et mise, ici, au service d’une chorégraphie tout en évolutions fluides, assurées, maîtrisées au plus haut point! On les voit d'abord à peine, collés au sol sous une lumière chiche pendant que courent de sourds grondements indistincts pareils aux rugissements que jetterait quelque porte cyclopéenne tournant difficultueusement sur ses gonds... L'haleine puissante et régulière du ressac qui vient battre à ses pieds, puis des pas précipités tapotent la rumeur. Bruits chtoniens, balbutiements d'un monde à son aurore. L'on entend râler le chaos; peu à peu les sons s'organisent, s'affinent, se modulent – se font musique. Et la musique d'aller jusqu'a sa forme sans doute la plus savante, l'opéra. L'environnement sonore chemine d'une brutalité primordiale vers des raffinements extrêmes – c'est une cathédrale immatérielle qui lentement s'élève. Les lumières en cisèlent les parois, font resplendir les corps, mouvants ou immobiles, en dialogue permanent. La musique bâtit peu à peu une nef que les danseurs habitent de toute la plénitude de leurs corps-et-graphies. 

 

Tandis que les sons évoquent une progression de l'indistinct vers l'organisé, les danseurs, eux, ne racontent pas la perfectibilité du geste – ils sont, dès leur apparition, dans l'absolue maîtrise de l'écriture corporelle – mais le déploiement, à travers une danse témoignant de plusieurs façons d'être ensemble en mouvement, de toutes les nuances qui peuvent colorer les inclinations d'âme portant l'un vers l'autre des êtres liés par fraternité. De l'état fusionnel – les mains se nouent, les corps se lient en une entité unique, coulent étroitement leurs lignes les unes dans les autres et se meuvent comme s’ils obéissaient à une seule volonté – à l'affrontement – ils se font face, se heurtent – en passant par l'harmonie la plus aboutie – ils effectuent leurs figures en synchronisation parfaite, l'un étant l'exact reflet de l'autre – ou l'indépendance sereine – chacun danse de son côté, avec ses propres postures – toujours Julien Lestel et Gilles Porte bougent l'un par rapport à l'autre; jamais ils ne se désolidarisent, même dans l'éloignement. Ils évoluent dans une totale symbiose chorégraphique que rien n'ébrèche.

De cette haute maîtrise du geste et de la performance physique, alliée à un sens extrême de la beauté et de l’harmonie, est né ce merveilleux moment dansé. Il fait quitter terre une heure durant – mais, au-delà de cette grâce, immense déjà, il apprend à quiconque l’a partagé avec les artistes quelque chose de sa propre corporéité, fût-ce à son insu.

 

Du bruit à la musique
De la parole articulée au chant lyrique
Du mouvement à la danse
De l’être-là à l’être-ensemble
Tels sont les chemins où m'ont menée Les Âmes frères: Sublimations

 

 

Les Âmes frères
Pièce pour deux danseurs
Chorégraphie:
Julien Lestel

Interprétation:
Julien Lestel et Gilles Porte

Musique:
Art Zoyd et Philipp Glass
Lumières:
Max Haas
Costumes:

Patrick Murru

Durée:
1 heure

 

Représentations données le lundi 9 et le mardi 10 janvier à 20h30 à l'Espace Pierre Cardin – 1 avenue Gabriel, 75008 Paris.

 

NB - La première de ce ballet avait eu lieu en ce même théâtre en janvier 2007. En visitant le site de la compagnie Julien Lestel, on peut accéder au dossier de presse des Âmes frères, très complet, où figurent, au côté de textes superbes, quelques photographies magnifiquement envoûtantes d'Anne Deniau (sans lesquelles je n'aurais peut-être pas eu si forte envie d'aller voir Les Âmes frères). 

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25 novembre 2011 5 25 /11 /novembre /2011 10:20

Le texteLe-vicaire_couvTN.jpg

 

Pour écrire Le Vicaire – sa première pièce de théâtre, dont le propos est de questionner le silence que Pie XII conserva tout au long de la Seconde Guerre mondiale en dépit de ce qu’il savait des abominations commises dans les camps de concentrations nazis – Rolf Hochhuth eut une démarche analogue à celle d’un historien bien que son objectif n’ait pas été de produire un drame documentaire, mais une œuvre de fiction. Il s’en explique minutieusement dans une longue postface, les Éclaircissements historiques suivis d’un Épilogue. Il n’est pas d’usage d’alourdir une pièce de théâtre d’un appendice historique, admet-il. Mais comme les événements (…) ont subi une transposition littéraire, il a estimé nécessaire de justifier ses choix et les libertés qu’il s’est octroyées par rapport à la réalité en mentionnant d’une part les documents sur lesquels il s’est appuyé et en expliquant la façon dont ils ont nourri la fiction – surtout en ce qui concerne la création des personnages, qu’ils soient fictifs ou bien empruntés à l’Histoire comme Pie XII, le Nonce de Berlin, Kurt Gerstein, Hirt et Eichmann. Ceci par égard envers les personnes réelles citées dans la pièce et leurs proches qui seraient encore en vie – car la pièce a été écrite en 1959. Il a usé au mieux des possibilités dont il disposait, alors que les documents étaient pour la plupart fort difficiles d’accès: Il va de soi que tous les mémoires, biographies, journaux, correspondances, conversations et minutes de procès de l’époque – dans la mesure où ils ont été rendus publics et se rapportent à notre sujet – ont été étudiés, précise-t-il.

 

Des investigations de Rolf Hochhuth a émergé une œuvre monumentale: cinq actes, des localisations allant du salon de la Nonciature à Berlin aux baraquements d’Auschwitz, des indications entraînant vers des dispositifs scéniques manifestement très complexes, une quarantaine de personnages convoqués… il faudrait bien huit heures, dit-on, pour tout représenter sur une scène. Mais, davantage que l'ampleur du spectacle auquel prépare le texte, c'est la forme de ce dernier qui étonne. L’habituelle succession de répliques, accompagnées d’indications de jeu, de déplacements, est environnée de longs passages narratifs et descriptifs où se décèlent plusieurs niveaux d’énonciation: aux notations valant didascalies se mêlent des paragraphes quasi romanesques, d’autres que l’on dirait nés de la plume d’un documentariste, d’autres enfin où l’auteur se distancie de son travail et scrute ses gestes d’écrivain autant que ses personnages, à la manière d’un entomologiste. Les didascalies elles-mêmes sont frappantes qui, souvent, dépassent leur fonction purement indicative et s'agrémentent d’une délectable comparaison – par exemple celle-ci, décrivant le ton que doit adopter, à un certain moment, le Cardinal: (avec une satisfaction gourmande, les mots lui fondent dans la bouche comme des huîtres:).  

En plus de la postface de Rolf Hochhuth, l’édition française comporte un avant-propos signé Erwin Piscator, qui fut le premier à monter Le Vicaire à Berlin, en 1963. Il écrit notamment que c'est Une pièce peu banale, écrasante, stimulante, grande et nécessaire puis, un peu plus loin: Une pièce "totale" pour un théâtre "total". Il opéra pourtant des coupes, estimant que le théâtre, l’idée qu’a la société du théâtre ne sont pas à la mesure de cette pièce, au moins pour l’instant. Sans doute ne le sont-ils toujours pas: il semble qu’à ce jour, la pièce n’ait jamais été montée dans son intégralité et que toutes les représentations aient reposé sur des versions abrégées. En coupant un texte on est par définition infidèle à l’auteur. Ce qui ne veut pas dire irrespectueux ni traître: réduire peut même aider à faire jaillir le sens, et sans simplifier. Je crois que c’est exactement à cela qu’est parvenu Jean-Paul Tribout par ses choix qui ramènent ce monument théâtral à un spectacle d’un peu moins de deux heures, réunissant sept personnages principaux – Kurt Gerstein, le Nonce de Berlin, Le comte Fontana, son fils Riccardo, le Cardinal, Pie XII, le Père général – et quelques rôles secondaires (des récitants prenant en charge une partie du récit, Jacobson, un jeune Juif caché par Gerstein, etc.) qu'incarnent sept comédiens.

 

 

Le spectacle

 

L’argument est resserré autour des actions que mène l’officier SS Kurt Gerstein pour obtenir du pape qu’il intervienne auprès d’Hitler afin que soit mis un terme aux déportations et aux exécutions massives perpétrées dans les camps de concentration nazis, lesquelles visent essentiellement les Juifs. Ses tentatives se heurtent aux priorités "diplomatiques" avancées par les différents dignitaires auxquels il s’adresse, mais il parvient à éveiller la conscience de Riccardo Fontana, un prêtre déjà secrétaire d’État au Vatican à 26 ans et qui, en un geste sublime, rejoindra les Juifs dans leur martyre.

Parmi les motivations qui l’ont incité à monter aujourd’hui le texte de Rolf Hochhuth, Jean-Paul Tribout cite le processus de béatification de Pie XII initié par le Vatican et précise, dans la note qu’il a rédigée pour le dossier de presse de la pièce, qu’avec un texte et un sujet comme Le Vicaire, le propos principal de la mise en scène est de faire entendre au mieux toutes les nuances, tous les arguments antagonistes de la pièce d’Hohchuth, de défendre tous les personnages, d’éviter à toute force la caricature, la dramatisation, le pathos.

Ces intentions s’expriment pleinement, sans faille, tout au long de la représentation: ce sont les noueuses complexités des situations et des consciences qui sont rendues sensibles, sous la surface des actes et des paroles. Et en effet, personne ne paraît ni glorifié, ni condamné sans appel. Pas même Pie XII dont on attend qu’il proteste et qui se borne à prier, ni le Cardinal à qui le dramaturge allemand a prêté une "stalinophobie" maniaque qu’il aurait été facile de caricaturer et que Claude Aufaure retient au bord de cet écueil – excellent Claude Aufaure, tour à tour cynique, onctueux, inquiétant quand sa voix s’assourdit et descend dans ses profondeurs les plus graves, comique quand il la rend légère en souriant de la bouche et des yeux pour louer la finesse des mets habituellement servis à la atble des Fontana… Mais tous les comédiens sont merveilleux. 

 

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Les cadavres nus restent là comme des colonnes de basalte 

(…) C’est ainsi que Kurt Gerstein décrit les corps des prisonniers exécutés quand, lors de la première scène, il force l’entrée du bureau du Nonce apostolique à Berlin. Cette comparaison est de ces formules fulgurantes qui font saillie à la seule écoute – Gerstein encore: On ne peut éventrer les dictatures que de l’intérieur et, un peu plus loin: La conscience est une entité extrêmement problématique; Jacobson, après avoir appris que ses parents ont été arrêtés: La haine nous aide à tenir debout. Maintenant je ne peux plus tomber. Et beaucoup d'autres encore que l'on retient sans avoir lu le texte. Mais les colonnes de basalte se sont mieux imposées à ma mémoire parce qu’aussitôt après avoir entendu ces mots je me suis dit qu’ils avaient très probablement inspiré Amélie Tribout pour la conception du décor. De l’environnement, devrais-je plutôt écrire car il n’y a pour ainsi dire pas de "décor" mais un plateau quasi nu, dont chaque élément concourt à générer de l’ombre: le fond de scène est en partie fermé par de hautes parois rectangulaires noires et luisantes que prolonge, sur le sol noir lui aussi, un quadrilatère transparent où se réfléchissent les silhouettes et crissent les semelles – la "place narrative" si l’on veut, où tout se noue tandis qu’en dehors d’elle se tiennent les récitants; de chaque côté sont installées des chaises translucides – comme s'il fallait atténuer leur présence –  que l’on invitera dans le récit selon les besoins. Un dénuement bien pensé qui laisse l’attention se concentrer tout entière sur les mots, les gestes, les inflexions de voix.

 

Quant aux costumes, tous sont noirs – sauf celui du pape – et tous identiques – sauf celui de Jacobson – à quelques détails près qui distinguent les personnages (un col de prêtre pour Riccardo, une calotte pourpre pour le Cardinal…). Peut-être cela signale-t-il qu’au-delà de leurs fonctions, ils ont tous à regarder les mêmes atrocités et à se déterminer par rapport à elles. Ces costumes en tout cas, qui se fondent dans l’ombre instaurée sur le plateau, ont pour vertu de mettre en valeur les visages et les mains, lieux de tout un langage non verbal parlé ici avec autant de justesse que sont dites les paroles.

De Pie XII, de ses actes et de ses proclamations il ne cesse d’être question; on espère en lui – il n’apparaît qu’à la fin. Comme la succession des scènes et des dialogues conduit vers l’apparition du Souverain Pontife le décor semble conçu pour que brille sa lumière – car du Pape on attend la lumière: sa protestation officielle. Qui ne viendra pas. Seule s’élèvera une prière, tandis que, en fond de scène, tout contre les stèles qui ferment l’espace, Riccardo Fontana accroche à sa poitrine l’étoile de David. Final sublime.
Pas un silence dont on se dit qu’il s’éternise mal à propos ou, au contraire, qu’il se rompt trop vite; pas un mouvement qui s’embourbe ou s’emballe – de bout en bout le rythme est impeccablement juste, et les intonations, et les postures… Applaudir ne suffit pas, il faut se lever pour saluer comme ils le méritent comédiens, metteur en scène, et tous ceux qui ont contribué à l’élaboration de ce spectacle. 

 

Quand, sur le plateau, se perçoit non pas une harmonie ou un équilibre car la signifiance peut être portée par le déséquilibre ou la dysharmonie, mais une synergie entre l’interprétation, le décor et la mise en scène qui fait resplendir le texte, je me sens autorisée à écrire qu’un spectacle théâtral est réussi. Pour avoir perçu une synergie de cette qualité-là dans cette adaptation du Vicaire, je ne puis que la qualifier de très belle réussite. De plus, elle s’offre d’emblée au public: dès les premiers instants on est happé, puis enveloppé par ce qui se passe sur la scène et, jusqu’au noir final, l’attention demeure en tension constante; l'on comprend sans mal les enjeux qui s’exposent, même si l'on manque de culture historique et que l'on n'a pas pris le temps de lire au préalable les brefs jalons fournis par le programme. 

 

La pièce n'apportera probablement pas aujourd'hui autant d'informations qu'au moment de sa création – en cinquante ans, de nouvelles archives ont été exhumées, des témoignages enregistrés, l’exploration de la période nazie et de la Seconde Guerre mondiale a progressé de même que la mise à disposition des documents: on peut mieux scruter jusqu’aux tréfonds les aspects les plus troubles, les plus dérangeants, de ces années terribles même si d’épaisses couches d’ombre sont encore à creuser. Mais les plaies sont encore vives, et le texte de Rolf Hochhuth n'a pas fini d'attiser des polémiques, à en croire cet article découvert par hasard sur le site de France Culture qui, soit dit en passant, concerne essentiellement deux autres pièces, Sur le concept du visage du fils de Dieu, de Romeo Castellucci et Golgota Picnic, de Rodrigo Garcia. Ce texte a, je crois, une autre force: par-delà le périmètre défini des événements historiques dont il traite il questionne des universaux humains, de ces dilemmes terribles que sous-tendent d'insupportables déchirements. La pièce telle que montée par Jean-Paul Tribout les montre magnifiquement. Grâce à la mise en scène et à l’interprétation, elle touche, et atteint chaque spectateur dans ses profondeurs. Chacun sent remuer en lui quelque chose qui modifie, fût-ce imperceptiblement, le rapport qu'il a au monde et à autrui. L'on tire leçon de ce spectacle parce qu'il provoque ce remuement intime où réside le véritable enseignement – car je ne pense pas que l’on puisse apprendre sans être (é)mû. Si le théâtre m’apparaît comme le meilleur vecteur de cet enseignement c'est parce que, vécu dans un même espace-temps par le spectateur et les acteurs, il peut faire naître cette émotion unique par laquelle est réveillé le sens d'un texte. Là, seulement là, au-delà de l’intellect, peuvent s’enraciner puis s’épanouir durablement les leçons du sens. C’est en ce lieu obscur, un peu secret dont on ne soupçonne pas toujours l’existence, qu’emmène ce Vicaire-là un superbe moment théâtral qui magnifie une leçon humaine. 

 

 

Le Vicaire
Texte de Rolf Hochhuth (traduit de l’allemand par F. Martin et J. Amsler. Publié aux éditions du Seuil).
Mise en scène et adaptation:
Jean-Paul Tribout, assisté de Xavier Simonin
Avec:
Claude Aufaure, Mathieu Bisson, Emmanuel Dechartre, Éric Herson-Macarel, Laurent Richard, Xavier Simonin, Jean-Paul Tribout
Décor et accessoires:
Amélie Tribout
Costumes:
Aurore Popineau
Lumières:
Philippe Lacombe
Durée:
1h45
 
Jusqu’au 31 décembre 2011 au Théâtre 14 – Jean-Marie Serreau (20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris). Représentations à 20h30 les mardis, vendredis et samedis; à 19 heures les mercredis et jeudis; matinée le samedi à 16 heures. Réservations au 01.45.49.77.

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 10:52

je-disparais_TN.jpgQuitter une salle de théâtre avec le sentiment de n'avoir rien compris à ce qui s'offrait sur la scène me déconcerte profondément. Je ne puis même pas réagir au premier degré de l'affectivité "j'aime"/"je n'aime pas": comment aimer ou détester quelque chose sur quoi je n'ai eu aucune prise? Tout au plus puis-je être perplexe. Comme je l'ai été en sortant de la Colline après avoir vu Je disparais. Pourtant admirative  comment ne pas l'être devant ce décor nu où trône seul un fauteuil "club", qui d'abord se dédouble à l'identique en une perspective fuyante puis se transforme selon de surprenantes configurations selon les "moments" du spectacle marqués par les tombers d'une paroi transparente sur laquelle sont projetées les indications chronologiques? j'ai été incapable de décrypter ce qui s'engageait entre les personnages. Ne s'adressant que rarement l'un à l'autre comme si leurs mots glissaient sans se rencontrer, ils parlaient tantôt à la première, tantôt à la troisième personne… Malgré les inflexions vivantes des comédiens, leur diction rythmée et vibrante, je me suis demandée, tout au long du spectacle, de quoi il pouvait bien être question. De temps en temps surgissaient des points de repère une malade en phase terminale, une maison qu'il faut quitter, un bateau à prendre pour rallier une île… mais rien que j'aie pu suivre avec assez de constance pour reconstituer un semblant d'histoire, ou d'évolution intérieure: j'étais face à un puzzle dont auraient été seules conservées les pièces périphériques et quelques autres disséminées çà et là au milieu d'une insondable vacuité, la mise en scène et les effets visuels n'étant là que pour combler ce vide.

 

Hors mon abyssale perplexité, j'ai donc retenu tout de même quelque chose de concret du spectacle: son intriguante beauté plastique. La scénographie, le décor et ses transformations, les lumières font de la pièce une remarquable réussite visuelle… qui ne compense pas la difficulté – voire l'impossibilité de comprendre ce qui se joue entre les personnages. Mais c’est peut-être justement cela qui sous-tend et justifie la pièce: un argument, un enjeu si insaisissables qu’il revient à chaque spectateur de les déterminer. Encore faut-il consentir à cet effort.

Pour que se lève, en partie du moins, ma perplexité, il m'a fallu lire le texte imprimé et le cahier-programme, lequel est excellemment conçu, je tiens à le mentionner. J'ai ainsi compris, grâce à la brève présentation qui introduit la traduction française, que deux femmes, Moi et Mon amie, sont contraintes de quitter leur pays et que, "pour faire face, tout au long de leur fuite, [elles] s'inventent d'étranges jeux de rôles. De plus, l'éditeur a pris soin – heureusement! – de préciser qu'Arne Lygre avait organisé son écriture en trois niveaux, distingués par des typographies différentes: la suite habituelle des répliques, des sortes d'indications scéniques en gras, et le texte en italique: la parole de ceux dont il est fait mention. Mais ces trois niveaux d'énonciation, qui se repèrent sans peine à la lecture, deviennent indiscernables sur la scène: on entend bien que parfois les voix sont sonorisées mais les différenciations restent très incertaines.

 

Plus d'actes, ni de scènes, ni même de tableaux mais des "moments"; plus de personnages qui soient des individus – ils n’ont pas de nom – mais des figures sans substance qui se feuillettent en plusieurs êtres qu’elles imaginent et dont elles endossent fictivement les gestes et pensées en substituant au "je" une troisième personne… Lire ce texte m'a un peu éclairée mais nullement convaincue. Je me suis laissé dire qu’il y avait peut-être à reconnaître dans la démarche de l'auteur une remise en cause de la narrativité dramatique par l’absence de narrativité au sens habituel du terme et sans doute, aussi, de la notion de "personnage" par l'effacement des individualités.
J'ai trouvé les propos de Stéphane Braunschweig sur Je disparais beaucoup plus intéressants que la pièce elle-même, qui semble ne prendre sens qu’à partir de ce que l’on dit ou écrit sur elle. Un comble:
que penser d'une "œuvre" que l'on ne peut approcher sans les gloses qu'elle suscite? Le texte d’Arne Lygre relève probablement de ces "nouvelles écritures théâtrales" dont le but est de renverser des codes jugés contraignants ou obsolètes et qui, sur la scène, aboutissent à des pièces qui n'ont plus pour objet de raconter une histoire ou d’explorer un univers psychologique mais d’exhiber des procédés scripturaux et dramaturgiques – et la "pièce de théâtre" de devenir une démonstration théorique.

On peut apprécier, à condition d’identifier, de décrypter ces nouveaux codes… et d’être de ces spectateurs pour qui assister à une représentation théâtrale est un exercice purement intellectuel n’ayant de valeur qu’à l’aune des mises en perspectives qui se découvrent.


 

Je disparais
Texte d'Arne Lygre (traduit du norvégien par Éloi Recoing, publié par les éditions de L'Arche, coll. "Scène ouverte")
Mise en scène et scénographie:
Stéphane Braunschweig assisté de Pauline Ringeade (mise en scène) et d'Alexandre de Dardel (scénographie)
Collaboration artistique:
Anne-Françoise Benhamou

Avec:

Irina Dalle, Alain Libolt, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Luce Mouchel - et Eleanor Agritt, Paola Cordova, Odille Lauria, Agnès Trédé
Costumes:

Thibault Vancraenenbroeck, assité d'Isabelle Flosi

Lumières:

Marion Hewlett

Son et vidéo:
Xavier Jacquot

Durée:

1h30

 

Jusqu'au 9 décembre 2011, Grand Théâtre. Représentations du mardi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30, le dimanche à 15h30.
La Colline - Théâtre national, 15 rue Malte-Brun - 75020 Paris. Réservations au 01.44.62.52.52.

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 13:35

Une ville et mille visages – mille mirages mille fantasmes autour d'elle comme d'un lieu légendaire, prise entre les eaux et belle, indiciblement belle de sa fragilité, des folies dont elle est née. Belle et fascinante par les chefs-d'œuvre dont elle est constituée – après tout elle n'est pas la seule cité à en rassembler autant et de si magnifiques – autant que par ses rides, ses fissures, sa décrépitude. Belle de ses senteurs de vase, du clapotis des vagues contre les murs érodés autant que de ses somptueux palais, de ses églises et brillant de tous les mystères, de tous les drames dont les hommes l'ont parée au fil des siècles… Même sans y être allé on n'en finit pas de la rêver, d'en imaginer les velours et les égouts – c'est un nom qui miroite dans l'âme et le cœur comme aucun autre. Quand on a eu la chance de l'approcher, fût-ce une seule fois, l'empreinte est profonde qu'elle laisse au cœur – et l'on garde, enfoui en soi, le désir d'y revenir.

Fût-ce une seule fois.
Venise – son nom que notre langue étire et alanguit, Venise en état de flottaison entre rêves et réalité, fleurons artistiques et quotidiennetés opiniâtres, entre passé et futur, le présent quant à lui glissant, qui paraît ne pas devoir laisser sa marque. Du fond de la lagune les yeux glauques des siècles révolus sont là qui contemplent à mi-brume les travaux pharaoniques entrepris pour sauver la ville de la lente digestion des eaux. Venise lieu d'exception qui n'en a pas fini de stimuler l'imaginaire et dont Serge Safran disait, quand il m'avait présenté son label en mai dernier, qu'elle était un thème "porteur" qui suscite à coup sûr l’engouement – aussi bien chez les lecteurs que chez les auteurs, justifiant ainsi sa décision d'avoir ouvert son catalogue avec le recueil d’une "primo-nouvelliste": Nouvelles vénitiennes*.

 

N’y eût-il que Venise dans ce recueil… mais il y a l’Histoire – en sept récits l'on court du XIIe siècle à nos jours –, l’art – on croise Andrea del Verrocchio, Lorenzo Lotto et, en silhouettes "invitées", Le Tintoret, Titien, Raphaël… –, les passions – quand la soif d'amour ou de pouvoir, d'aventure, de gloire, de richesse ou de savoir se fait rage… La matière est dense qui, indépendamment du lieu où l’on en exploite le gisement, attire aussi le lecteur. À condition que la main tenant la plume excavatrice ait l’habileté de celle de Dominique Paravel, car des thèmes ou des sujets "porteurs" ne sont rien sans une qualité d’écriture qui, justement, les porte. Et, ici, elle est de haute volée. Toute condensée, dépouillée d'ornementations, la phrase est dense, va droit au sens; comparaisons et métaphores opèrent formidablement en peu de mots – y a-t-il image plus acérée que celle-ci: l'amour l'a épluché vif? –; de rapides énumérations jettent un décor, une ambiance aussi sûrement qu'un peintre surdoué croque en deux-trois traits un paysage ou une figure – ce qui tient là est immense: [...] mais le cœur du monde n'était pas à Bergame, il n'était nulle part sauf dans la pulsation transparente et secrète de Venise.

 

Autant que le style frappent le rythme narratif et la construction du recueil. Les récits reposent tous sur une remarquable maîtrise de l’ellipse: des pans entiers de l’histoire racontée sont contenus dans les blancs typographiques sans que se perde une once de sens. Cet art de l’élision, associé à un usage quasi systématique du présent où l’on perçoit, mêlées, les valeurs du "présent d’éternité" et celles de l’éphémérité, instaure une durée narrative étrange, ramassée, qui ne s’étend pas mais se grave, à demeure… Quant à la construction, elle est très fine et il importe de lire les nouvelles dans leur ordre d’apparition. Moins à cause de la ligne chronologique qu’elles tracent que des motifs qui, matière première ou fil conducteur de l’une, passent à la suivante à l’état de détail subreptice – par exemple les colonnes dressées à grand effort dans "Un coup de dés", le portrait du jeune homme triste peint par Lorenzo Lotto… et la finesse de l’architecture va encore un peu plus loin que cela. 

 

Nouvelles-venitiennes-TN Le livre de Dominique Paravel ne m’a pas inclinée à rêver davantage à Venise et n'a pas changé grand-chose à ce dont mon esprit est déjà plein mais, regardant l’histoire de la Sérénissime, tout m’a été leçon car je n’avais, en la matière, aucune connaissance. Chacun lira les Nouvelles vénitiennes à la lumière du rapport singulier qu’il entretient avec Venise. Cependant, je me demande si, en définitive, ce rapport-là est si important... j’irais même jusqu’à écrire que l’ancrage vénitien importe peu. Du moins à mes yeux: ce n'est pas lui qui m’a intéressée, ni même la thématique artistique et historique mais l’immense talent de l’auteur à faire tenir autant de sens en si peu de mots, à peindre un lieu de manière aussi dense et fluente à la fois, à ourdir ses récits de telle façon que chacun a le souffle d’un grand roman et tient sans être à l’étroit dans les quelques pages d’une nouvelle… Ce sont des qualités littéraires que je retiens de ma lecture et, en fermant le recueil de Dominique Paravel, j’ai davantage hâte de lire son prochain livre (j'espère en tout cas qu'il y en aura un) que de confronter ses nouvelles à quelque "vécu" vénitien.


  Un mot de l’objet-livre pour finir. Il est superbement réussi! l’éditeur voulait une maquette sobre qui puisse distinguer ses livres de ceux publiés par Zulma: ses choix sont lumineux. Difficile en effet de faire plus dépouillé, pourtant d’infimes détails – les petits signes de connivence chers à Laure Leroy – viennent cligner de l’œil au lecteur et hausser la couverture unie au-delà de l’austère dénuement de sa blancheur légèrement grisée… De minuscules perforations la piquettent et lui donnent l’aspect d’un épiderme; une délicate pulvérulence brun jaune sépare le titre du nom de l’auteur si bien imprimée qu’en l’effleurant on s’attend à voir le bout de son doigt couvert de poussière safranée; tout en bas la marque de l’éditeur avec cette déclinaison de nuances ambrées le long des lettres de "Safran" et, tandis qu’on lit, des fils apparaissent au creux des pages: cahiers cousus – gage de fabrication soignée. Oui, la distance est prise avec les maquettes Zulma, mais en même temps s’affirme une évidente parenté fondée sur une même conception du livre et de la littérature. 

 

C’est pourtant une "intention vénitienne" qui m’a, autant qu’un intérêt de chroniqueuse, attirée vers ce livre. J'avais en effet prévu d'aller passer quelques jours dans la Cité des doges cet automne, histoire d'assouvir une vieille envie de flâner entre ruelles et canaux hors saison estivale à l'occasion d'une exposition qui me tenait à cœur**. Avant que rien soit fermement décidé ni aucun billet acheté, j’imaginais déjà mon séjour guidé, d’une manière ou d’une autre, par la lecture de ces textes dont Serge Safran avait dit qu’ils s’adressent autant aux amoureux de Venise qu’à ceux qui n’y sont jamais allés. Les choses n’ayant jamais, ou si rarement, le cours que l’on attend, il m’a fallu renoncer à mon voyage, à l'exposition, et aux flâneries avec, à portée de main, les Nouvelles vénitiennes. Concernant ce dernier point je n'ai pas trop de regrets car il se pourrait qu'avoir lu ces nouvelles ainsi, loin de Venise, m’ait permis d'être plus sensible à leur stricte littérarité.

 

Sandra g.Eufemia-TN

En revanche mes regrets sont immenses d'avoir irrémédiablement raté l'exposition qui réunit deux artistes dont j'apprécie beaucoup le travail – Sandra Zemor et Christelle Labourgade. Je connais Sandra depuis qu'elle a exposé ses nus au Théâtre du Lierre, en écho aux représentations de la pièce Vienne 1913, d'Alain Didier-Weil. Un de ses dessins, qui figurait parmi les œuvres accrochées, m'accompagne. Un petit format où la ligne d'encre noire, sur le fond blanc, murmure plutôt qu'elle ne dessine l'élégante position d'une femme vue de dos, en buste, à demi appuyée sur son avant-bras. Le trait peut paraître aride et loin du monde dans sa perfection idéelle, pourtant une très subtile sensualité l'anime. Il m'est lumière. Comme le sont les moments que je passe en compagnie de Sandra quand elle m'invite pour bavarder un peu, souvent à son atelier. J'ai, alors, l'insigne privilège de contempler ses toiles, ses dessins, ses carnets de croquis et, notamment, un ensemble de dessins et de vers très courts intitulé Venezia que je ne peux m'empêcher de lier à la prose de Dominique Paravel; quelque chose dans le phrasé de la nouvelliste correspond, pour moi, au trait de Sandra et à ses vers; "quelque chose" qui est au-delà du thème, qui n'a rien à voir avec "Venise"... et que je serais bien en peine de cerner.
Quant à Christelle Labourgade, j'ai découvert son travail en décembre dernier. Grâce à Sandra qui, après avoir été, au sens propre, illuminée par les œuvres et par leur auteur, m'avait incitée à aller voir les huiles et les pastels qu'elle exposait à la galerie d’Est et d’Ouest. Dès leur premier contact quelque chose de rare a passé entre les deux artistes – la sensation de se comprendre et que leurs travaux, certes très différents, avaient néanmoins une essence commune qui les rapprochait l’une de l’autre. Très vite a pris forme le projet d’exposer ensemble; il s’est concrétisé
grâce à la galerie vénitienne S. Eufemia, qui accueille une sélection de leurs œuvres pendant trois semaines, en octobre, tandis que s’achève la 54e Biennale. 

 


Brève reconstruction mnésico-fantasmatique

 Elle  ne peut être que merveilleuse. J'en suis convaincue, même si je ne peux aller en jouir de visu: tâchant, par l'esprit, de mettre en regard les souvenirs que j’ai du travail de Christelle et de Sandra, il me semble entendre se lever de leurs œuvres un chœur pictural confinant au sublime, et sublimé encore par le cadre que leur offre la galerie…

 
Des mirages vacillent entre les couches de pigments que Christelle superpose jusqu’à ce que ses couleurs, vibrantes et magnétiques, atteignent une densité d’une ineffable profondeur. Pastelliste de talent, elle a aussi apprivoisé l’huile et parvient à donner à ses toiles une plénitude comparable à celle qui caractérise ses pastels. Elle fait chanter la couleur, d’une voix intense qui devient cri mais sans cesser d’être harmonieuse, et douce. Les toiles de Sandra, elles, chuchotent à voix blanche et offrent la lumière comme on donne un sourire à un ami. Obscures ou claires, que leurs couleurs soient saturées ou lavées jusqu’à porter la présence au seuil de la disparition, qu’elles portent ou non un dessin, une inclusion de gaze ou de paperolle écrite, toutes me montrent une lueur diffuse, ténue, qui rend l’intangibilité perceptible, là comme dans un vol arrêté. Je vois dans ses toiles sombres briller la clarté que recèle en secret le mot "nuit" et luire dans les fonds noirs sur lesquels elle a dessiné certains de ses nus la perfection de la ligne blanche qui suggère le corps.
J’imagine, entre ces œuvres accrochées ensemble, une étrange circulation – les vacillements qui s’agitent dans les couleurs si intenses de Christelle finissent par quitter leur prison de pigments pour aller, défaits de leur matérialité particulaire, fixer leur évanescence dans les toiles de Sandra.
Haleines et souffles – des portes de lumière livrent passage aux fantômes…
 

 

Ainsi va la petite histoire que je me raconte à moi-même pour atténuer mes regrets.

 

NBPour avoir un aperçu des œuvres de chacune des artistes et si vous ne pouvez pas aller à Venise avant le 26 octobre, une visite de leurs sites respectifs s'impose: ici le site de Sandra, et là celui de Christelle.

 

* Dominique Paravel, Nouvelles vénitiennes, Serge Safran éditeur, avril 2011, 183 p. - 16,00 €.

 

** À voir jusqu'au 26 octobre 2011, une sélection d'œuvres de Christelle Labourgade et Sandra Zemor à la galerie S. Eufemia. Giudecca, 597. Fermata "Palanca". Du lundi au samedi de 14 heures à 18h30. Les deux images de l'exposition figurant sur cette page m'ont aimablement été communiquées par le galeriste.

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