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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 10:28

echecs-TN.jpgChaque année draine au creux de ses jours son lot d'anniversaires et de commémorations, déciennales, mono-, pluri- ou semi-séculaires. 2013 en ces matière ne sera pas, à ce qu'il me semble, plus riche ni plus pauvre qu'une autre année. Je n'ai pas pour intention de dresser ici une liste, même succincte, de ces bornes dont on aime à jalonner le cours des ans. Une seule d'entre elles m’occupera ici, qui n'est pas à proprement parler un anniversaire: celle signalant, au 1er janvier 2013, le passage dans le domaine public de l'œuvre de l'écrivain autrichien Stefan Zweig. Cette notion (j'écris "passage" à dessein quand l'expression consacrée, "tomber dans le domaine public", appellerait le mot "chute". Ne voyant pas très bien pourquoi cette étape juridique mue en Icare l'œuvre d'un écrivain, je préfère, à la descension signifiée par la chute, l'horizontalité connotée par le "passage"…) n'a de sens qu'au regard des règles qui régissent, en France, la propriété intellectuelle, lesquelles stipulent qu'après la mort d'un écrivain, le droit exclusif dont celui-ci jouissait sa vie durant d'exploiter son œuvre persiste au bénéfice de ses ayants droit pendant l'année civile en cours et pendant les soixante-dix années qui suivent (citation extraite de l'article L. 123 du Code de la propriété intellectuelle, lue dans la chronique de Matthieu Berguig sur le site du Journal du Net).

 

Passées ces soixante-dix années, tout éditeur peut publier les textes sans avoir rien à verser aux ayants droit de l'écrivain. Concernant Stefan Zweig, l'affaire se complique un peu car l'entrée dans le domaine public ne touche que les textes originaux, pas les traductions en français déjà existantes. L'éditeur qui souhaite profiter de cette nouvelle liberté à lui offerte implique donc qu'il sollicite de nouveaux traducteurs. Ce qu'ont fait les éditions Flammarion qui, dans leur collection "GF", publient simultanément, en volumes indépendants, quatre nouvelles de Zweig: Le Joueur d'échecs, Amok, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, et Lettre d'une inconnue. Toutes traduites, présentées et annotées par Diane Meur.

Cet événement éditorial est, pour moi, l'occasion de multiples retrouvailles: avec une collection d’abord, dont plusieurs titres garnissent ma bibliothèque et sur laquelle j'avais beaucoup appris à la faveur d'un entretien avec Hélène Fiamma, qui la dirigeait alors – c’était en 2008, lors du Salon du livre parisien; l’entretien s’était doublé d’une rencontre avec François-Marie Mourad qui venait de signer dans cette collection une superbe édition en deux tomes des Contes et nouvelles de Zola –; avec un texte lu il y a longtemps et qui m'avait marquée – Le Joueur d'échecs – et, enfin, avec Diane Meur, rencontrée voici quatre ans déjà quand elle avait publié Les Vivants et les ombres, et qui a inscrit depuis un nouveau roman à sa bibliographie (Les Villes de la plaine, Sabine Wespieser éditeur, septembre 2011) que je n'ai, hélas, pas pris le temps de lire.

amok-TN.jpgCes quatre petits livres – une centaine de pages chacun – publiés par la GF forment un ensemble cohérent et se complètent mais posséder l'un d'eux seulement n'enlève rien à son intérêt car la présentation est conçue avec assez d'habileté pour n’habiller que la nouvelle qu’elle précède tout en jetant des ponts qui la lient aux trois autres. Outre qu'ils font entrevoir quelques-unes des nuances venues peu à peu distinguer les unes des autres les publications de la GF – Le Joueur d’échecs est une édition "avec dossier"; en tête de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, juste avant la présentation, figure une interview de Laurent Seksik, médecin et romancier, auteur notamment des Derniers jours de Stefan Zweig (Flammarion, 2010) qu’il a lui-même adapté pour le théâtre – ces volumes ont pour eux ce qu’ont tous les livres de la collection que j’ai lus: un appareil critique à la fois riche et sobre, concis et développé, clair surtout, susceptible de satisfaire aussi bien les besoins des lycéens et des étudiants que la curiosité du lecteur ne concevant pas d'aborder un texte "classique" sans avoir à son sujet et sur son auteur un minimum d’informations. Pour chacune des nouvelles Diane Meur a écrit une admirable présentation – dont on ne saisit d’ailleurs le plein sens qu’après avoir lu la nouvelle qui, elle-même, ne saurait être lue sans que l’on ait au préalable pris connaissance de la présentation… Moi qui ne connaissais que son talent de romancière je lui devine, à travers ces courtes études, minutieuses, approfondies et bien organisées, de belles qualités d’essayiste.

 

Que dire, maintenant, de son travail de traductrice?vingt-quatre-TN.jpg

Porter sur une traduction un jugement autorisé nécessite, selon moi, en premier lieu que l'on puisse lire l'œuvre traduite dans sa langue d'origine, et que l'on sache en saisir la littérarité, "à l'état natif" si l'on veut, de manière à pouvoir la comparer avec celle de la traduction que l'on examine. Traduction qu'enfin il faudrait idéalement confronter à d'autres pour avoir toute légitimité à formuler ce "jugement autorisé" auquel on prétend. Or la toute première compétence à mes yeux indispensable déjà me fait défaut: je suis incapable de lire Stefan Zweig "dans le texte", et mes notions d'allemand sont si maigres qu'elles ne me permettent même pas de sentir sous le français l'emprise des germanismes…

En conséquence de quoi, je me bornerai à n'écrire que cela: aucune des nouvelles ne m'a laissé cette désagréable impression que "quelque chose ne va pas", qu'un mot, ou une tournure, est employé mal à propos, que la musique dérape et qu'il y a des couacs dans l'air. Cette impression vague, cette intuition qui en général ne repose sur rien de concret car il n'y a pas de faute manifeste – rien sinon "quelque chose" dans la phrase qui coince et que je ne parviens pas à discerner clairement – entache presque toujours, et plus ou moins continument, ma lecture de textes traduits. Là, non, rien de tel: les quatre nouvelles se lisent sans que rien achoppe, au point qu'on ne soupçonnerait jamais, dans l'ignorance de leur titre et du nom de leur auteur, qu'elles n'ont pas été écrites par un grand écrivain francophone.Lettre-TN.jpg

Quant au rapport avec la langue originelle, je déduis, de quelques précisions d'ordre syntaxique ou lexical données en note, qu'il est étroit, et que la traduction de Diane Meur, très probablement, restitue en français les singularités stylistiques que l'auteur a imprimées à la langue allemande.


Je crois savoir qu’il y a, en matière de traduction, deux écoles, l’une prônant le respect de la langue d’origine et de ses idiotismes, fût-ce au prix de quelques rugosités en français, l’autre qui admet les écarts pour que le résultat dans la langue d’arrivée soit d’une irréprochable fluidité. Je pressens que Diane Meur, ici, a su suivre d’aussi près l’une et l’autre voie, avec rigueur, finesse et sensibilité.

Belles traductions, appareils critiques remarquables… ces quatre titres nouvellement ajoutés au catalogue de la GF sont en tous points dignes d'éloges. Il n'est pas jusqu'aux illustrations de couverture qui ne soient à louer!

 

 

De Stefan Zweig, quatre nouvelles traduites, présentées et annotées par Diane Meur:
* Le Joueur d'échecs (édition "avec dossier"), Flammarion coll. "GF", janvier 2013, 144 p. – 3,20 €.

* Lettre d'une inconnue, Flammarion coll. "GF", janvier 2013, 96 p. – 4,30 €.

* Vingt-quatre heures de la vie d'une femme (avec une interview de Laurent Seksik), Flammarion coll. "GF", janvier 2013, 122 p. – 4,30 €.

* Amok, Flammarion coll. "GF", janvier 2013, 112 p. – 4,70 €.

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 11:20

rentre-vendages TNÀ quelques jours des cérémonies du 11 Novembre, les éditions Pierre-Guillaume de Roux ont commémoré la Première Guerre mondiale en publiant On sera rentrés pour les vendanges, un roman puissamment évocateur, où l'Histoire est ranimée non de manière factuelle mais par la chair de quelques personnages rendus extraordinairement vivants par une écriture tout en force et en couleurs – mais pas sans nuances, loin de là…

 

Stanislas Lukaszczack dit "Stachiu", Louis-Marie Nouailles de la Dénouaille dit "l’Inséminariste", Émile Vergeot dit "La Verge", et leur aîné à tous, Charles, dit pour cela "Grand-père", le principal narrateur: quatre gars, ni héros ni lâches ni martyrs, mais broyés avec des milliers d’autres par l’infernale machine guerrière et qu’une solide amitié, née dans les chambrées puis consolidée au front dans la boue et la peur, assaisonnée de bourrades sans complaisance, d’invectives et d’étreintes chaleureuses, lie ensemble comme brindilles en un fagot. Quatre gars qui se tiennent chaud en se racontant leur vie d’avant, en ranimant les souvenirs des quelques semaines vécues avant le départ pour les tranchées, en rêvant d'une délicieuse blanquette baigant dans une sauce velours. Quatre gars qui se mentent aussi, pour rassurer le copain qui va trépasser autant que pour y croire eux-mêmes – croire que le marmitage va cesser, qu’ils vont rejoindre les lignes arrière et, qui sait! revoir les rues de Paris! Quatre amis, autour d’eux la troupe des "autres", les Boches en face – "en face"? rien n’est moins sûr! que sait-on de leurs lignes, quand on est au fond d’un trou et qu’au-dessus des têtes la configuration du terrain est sans cesse chamboulée par les tirs d’artillerie – et quelque part les leurs, ceux des régiments alliés dont il est presque impossible de se faire reconnaître, tous combattant à Vauquois en mars 1915.


C’est d’abord le style qui galvanise l’attention: dès le préambule – une longue dédicace aux accents de réquisitoire contre les nains galonnés de l'Administration et autres larbins pète-sonore – ça tonne comme un réveil au clairon! Les mots claquent, et tout de suite la langue est fouettée; on est interpellé avec la dernière vigueur – la dédicace s'achève ainsi:

Alors… Musique, nom de Dieu!

Hen avant… ‘arrrche!

Comment, après cela, ne pas se précipiter dans le récit? Un récit qu’on ne lâchera plus. Il n’y a pourtant pas de véritable suspense, ni d’intrigue prenante dont on aurait hâte de voir se dénouer les fils, mais la langue, et le sens de la narration, agrippent à eux seuls l’intérêt du lecteur, le captent et le maintiennent jusqu’au bout. Si l’on se passionne de la sorte pour le destin des personnages au cours des quelque deux journées que dure l’histoire, c’est grâce à l’écriture; le style, la manière dont le récit est composé et les strates chronologiques mêlées sont si maîtrisés que l’on ne peut avoir du texte qu’une lecture littéraire, la seule qui vaille en… littérature. L’on pourrait se perdre en gloses sur les "caractères", la "psychologie"… mais cela tourne vite à vide: c’est le tissu de mots qui a de la force, de la couleur, offre aux sens une richesse de matière et de motifs, et parce que l’étoffe est telle, les personnages qui y sont figurés prennent chair et âme; ils deviennent les pairs du lecteur, proches de lui à le toucher comme si celui-ci était tassé près d'eux au fond du trou. Par le miracle de l’écriture il boit avec les personnages la boue jaunâtre qui désaltère quand il n’y a plus d’eau au fond des bidons, entend avec eux tonner les obus, bouffe comme eux la boue et la terre à pleine bouche, sent peser sur lui les vêtements trempés, puants, qui emprisonnent le corps dans la sueur et la peur depuis des jours – avec eux il tremble et rit, pleure de voir mourir les amis…

 

Fascinante écriture qui se laisse admirer comme fait littéraire et met si puissamment en branle les émotions pures! Elle est vigoureuse, inventive, va puiser au-delà des ressources offertes par les lexiques argotiques son besoin de couleur et de sons-sens en forgeant des mots de toutes pièces; et cela n’est pas encore suffisant pour que soit sonore à souhait le tumulte des phrases, celui-là qui saura ébranler le lecteur, fissurer sa carapace, et par là fera s’engouffrer les évocations de toutes sortes, il faut ajouter le rehaut de mots allemands fondus dans le maillage du français. Ce foisonnement lexical n’est toujours pas suffisant, ni même le talent que déploie l’auteur pour écrire l’oral: la syntaxe habituelle est bousculée, mais avec art, par licence poétique si je puis dire. Car ces entorses, cette créativité verbale sont de celles qu’autorise seule une parfaite maîtrise de la langue soutenue, sans laquelle elles seraient maladresses quand, ici, elles sont marques de style et contribuent à l'élaboration d'une langue quasi idiolectique.


Une fois finie la lecture, et atténuée un peu l'émotion qu'elle a provoquée, forte comme un coup porté au creux de l'estomac, le commentaire essentiel qu’appelle ce roman reste d’ordre littéraire – le style, le lexique, la composition, le soin avec lequel les faits historiques sont apportés dans la fiction… N’est-ce pas l’indice qu’on est face à de la vraie littérature? Ceux qui assènent complaisamment que "la littérature est morte" vont sans doute devoir s'interroger: On sera rentrés pour les vendanges montre qu’il y a bel et bien sous cette mort proclamée des braises vives. Et qui dit "braises vives"… 

 

Daniel Stilinovic, On sera rentrés pour les vendanges, Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2012, 368 p. – 23,90 €.


Lire ici l'entretien avec Daniel Stilinovic

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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 13:18

Je rencontre Ghislain Cotton une fois l’an à Ottignies, à chaque remise du prix Renaissance de la Nouvelle depuis 2005. Toujours lorsque nous nous apercevons dans la foule il vient vers moi avec la même aménité, souriant de tout son être, le regard pétillant, la poignée de main ferme et la parole chaleureuse qu’on n’attendrait que d’un ami. Pourtant, je ne me permettrais pas d'écrire que je le "connais". D'abord parce que nous nous croisons de trop éphémère manière pour qu’une amitié véritable puisse se tisser. Quant à son œuvre, je n’en ai qu’une connaissance extrêmement partielle: en dehors des articles – de vrais modèles pour qui prétend "chroniquer" – qu’il publie dans la revue Le Carnet et les instants, je n’ai lu que deux romans, Tangomania paru en 2006*, Le Passager des Cinq Visages en mai de cette année – quand il en a publié six, et aucune de ses nouvelles. Ces deux romans sont, en un mot, jubilatoires. Un peu court comme appréciation, et bien trop vague ce qualificatif qui, laudatif, ne dit in fine pas grand-chose… 

 

Pour rien au monde je ne voudrais  renouveler le contre-exploit auquel j'étais parvenue après avoir achevé Tangomania: demeurer infichue d'écrire le moindre mot au sujet de ce roman que j'avais beaucoup apprécié, tant dans sa construction que dans son style, et ne savoir que balbutier, face à l'auteur me serrant amicalement la main lors de notre annuel échange, "Tangomania est un bijou d'intelligence et d'habileté romanesque". Paroles pleines de sincérité certes, mais chargées de la culpabilité que j'éprouvais de pas pouvoir dépasser leur inanité… Six années ont passé: plus question de tenter de rattraper ce qui n’a pas été fait alors. En revanche, puisque je viens tout juste de quitter la rue des Cinq-Visages, je m'empresse de battre le fer de la jubilation avant qu’il tiédisse trop…

 

cinq-visages_TN.jpg

Par un de ces impromptus du quotidien qui, vus à distance, ressemblent fort à un coup du destin – ici en l’occurrence un article lu dans Le Soir – Maxime Cordier, le narrateur, voit remonter de ses souvenirs la figure de Romain Balagne, un camarade de collège qui, sans avoir été un ami intime, l’avait profondément marqué par une certaine aura d’audace un rien méprisante dont l’avait couronné un geste pour le moins séditieux aux yeux de l’administration catholique de l’établissement: alors qu’il était aux manettes de la sono lors d’une fête, il avait fait tonitruer L’Internationale. Peut-être Romain Balagne, devenu avocat, n'aurait-il rien rappelé de plus au narrateur si l'article du Soir n'avait mentionné le nom de son épouse: Maria-Valentina Balagne. Voilà resurgissante une autre figure du collège, pareillement fascinante: Maria-Valentina Constantini – et, avec elle, l'amour gardé secret que Maxime avait éprouvé pour cette chère Tina. Au fil des pages d'un journal qu'il tient de manière assez irrégulière, il retrace les développements de l'histoire que vont lui faire traverser ces "retours de passé". D'abord bon enfant, narrée avec des pointes de drôlerie et des nuances d’étrangeté – une allusion à Malpertuis, entre mille autres références posées dans le texte avec la légèreté d’un sfumato, est ainsi parmi les mieux venues… – l’histoire, d’amour et de manipulation, se finit comme une tragédie.

L'écriture faussement simple a de subtiles élégances, lexicales notamment: la sono côtoie le folliculaire; la construction, en deux parties apparemment aussi tranchées qu'une chevelure coiffée avec la raie au milieu, est en réalité d'une extrême finesse. Et si l'on y regarde à deux fois, je veux dire si on lit d'un œil qui va au-delà du tissu de mots et de phrases tendu en surface, déjà fort réjouissant en soi, c'est un vertige qui s'empare de la pensée tant pullulent les petits clignements ludiques qui transforment le récit en une sorte de jeu de piste érudit. La tentation est grande, alors, d'énumérer au fur et à mesure que cela vient à l'idée tout ce qu'évoquent ces graines allusives semées çà et là… Mais c'est un piège grossier; y tomber n'aboutirait qu'à dresser de longues listes oiseuses. Pour rester juste à l'égard de ce riche et habile roman, peut-être faudrait-il le comparer à ces dessins à clef où les artistes s’amusent à dissimuler dans les lignes et les modelés d’un motif apparemment simple et clair une figure seconde lisible seulement après un examen attentif, vers laquelle on est mené par une infime ébréchure éveillant à peine le regard. 

 

Sans m’attarder sur les mises en abyme, les échos, ni sur aucune des moirures qui ont ondulé sous mes yeux tout le temps que je lisais, il y a cependant deux points que je ne puis m’empêcher de relever. La dernière page d’une part, une brève Note de l’auteur qui, en guise de coda, montre comment des éléments biographiques, et lesquels, sont venus s’intégrer à la fiction. En romançant demeurer celui qui scrute les ressorts du roman, afficher cette posture sans ouvrir trop grand les portes: une habileté de plus. Et puis le passage éclair que fait, dans le récit, Cornélius Farouk – le temps d'une allusion à un roman bidon dont il aurait été l'auteur, L'Imposteur: on appréciera l'à-propos du titre… Un étonnant personnage que celui-là, qui surgit çà et là sous divers avatars dans certains romans et nouvelles d'un groupe d'écrivains réunissant Michel Lambert, Jean Claude Bologne, Alain Absire, Georges-Olivier Châtaureynaud, Ghislain Cotton, Corinne Hoex, François Emmanuel… et d'autres peut-être dont le nom m'échappe m'a confié récemment Michel Lambert. Parfois acteur du récit, il lui arrive de n'être présent qu'à travers un nom de rue, ou par le truchement d'une référence à telle ou telle figure célèbre… De statut fluctuant, être sujet à mirages, il a tout de même sa page Facebook – comme il doit être à son aise en cet espace mi-virtuel mi-réel!

Dès lors qu'on a un peu fréquenté les textes des écrivains susmentionnés, on s'amuse de l'apparition de ce nom, on le guette, tel le cinéphile la silhouette hitchcockienne dans les films du Maître. Il fonctionne, pour le lecteur aussi bien que pour les membres du groupe qui l'ont en partage, comme un clin d'œil, un signe de connivence – une accolade que se donneraient, par-dessus leurs fictions respectives, ces gens de plume qu'unissent une solide amitié et une complicité intellectuelle, littéraire, des plus étroites. D'ailleurs, à propos de complicité entre écrivains, d'interférences entre réalité et fiction dans un récit, je me demande si le nom du personnage manipulateur, Romain Balagne, ne serait pas un sourire en coin adressé à Jean Claude Bologne et à ses fictions, complexes comme les sous-sols de la maison des Cinq-Visages…

 

À mon tour, ici, d'écrire une coda. Dans la sienne, Ghislain Cotton évoque le beau castelet du grenier, où n'officiait pas monsieur Pip, mais l'aîné de [ses] cousins. Un mot me tend les bras:  "castelet"… À celui du grenier d'enfance de l'auteur, à celui de monsieur Pip – lui aussi "passager des Cinq Visages" – à celui, enfin, qu’est la maison Balagne où le drame a été ourdi, répond celui qui les accueille tous telle une matriochka, imaginé par un marionnettiste génial et fin styliste passé maître ès tirage de ficelles: ce roman formidable.

 

* Ghislain Cotton, Tangomania, éditions Labor coll. "Grand espace nord", 2006, 276 p. – 17,00 €.

 

 

Ghislain Cotton, Le Passager des Cinq Visages, Weyrich coll. "Plumes du coq", mai 2012, 124 p. – 14,00 €.

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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 15:27

Disparu-salonique_TN.jpgVoilà sept ans, oui, sept ans, que ce roman attendait dans ma bibliothèque que je le lise. Merveilleuse patience des livres qui ne regimbent ni ne se plaignent d'être ainsi négligés – mais sans doute savent-ils, et leur propriétaire aussi même si ce savoir n'est pas chez lui d'ordre conscient, que l’heure viendra où ils seront lus dès lors qu’'ils n'ont pas été définitivement repoussés (cédés, vendus, relégués à la cave voire jetés à la déchetterie)…
Il était là bien rangé, un peu à part car je tâche de ne pas mêler les inlus aux autres afin de ne point oublier la dette que j'ai envers eux. Pourquoi je l'ai laissé de côté quand on me le donna, en 2005 à sa sortie, je ne saurais le dire aujourd'hui.
En revanche je vois assez clairement pourquoi je m'y suis plongée voici quelques jours – un "pourquoi" dont je sais bien que je n’entrevois que la surface, cette part accessible à l'intellect et que l’on peut à loisir "mettre en mots", l’essentiel, telle la "partie cachée de l’iceberg", demeurant à l’état d’obscurité absolue. J’entends par cet "essentiel du pourquoi" ce lest de temps passé, de simultanéités croisées et de possibles écartés dont sont chargés chaque décision que l’on prend, chaque choix que l’on fait, chaque instant de vie, et au bout de quoi ils sourdent. Ils adviennent comme une goutte d’eau s’écrase au sol après avoir longtemps suivi le bord d’une feuille jusqu’à la faire ployer sous son poids quand elle s’est alourdie de toutes les traces d’eau qu’elle a rencontrées sur son passage. L’on choisit et agit – l’on vit à chaque instant (et il faudrait pouvoir instiller dans ce mot, en dépit de sa matérialité, l'infinitésimalité maximale que peut concevoir l'esprit humain, à l'extrême confin du non-être) comme tombe la goutte, ou un fruit mûr…

 

Qu’est-ce donc qui a fait ainsi choir Le Disparu de Salonique dans mes heures de lecture maintenant, après avoir tenu en suspens sept années durant? De ce qui a lesté cette goutte d’eau mûre, j'identifie au moins un élément: le travail sur un roman qui paraîtra bientôt en librairie et dont les personnages sont des soldats engagés dans la bataille de Vauquois, en mars 1915*. Le texte a, par je ne sais quelle magie, fait resurgir en moi tout un pan de l'histoire familiale lié à la Grande Guerre. Et à la bataille de Salonique. Tout naturellement je suis allée quérir sur mon étagère ce livre dont le titre emportait là-bas. Je l'ai commencé dans les meilleures dispositions: le narrateur, médecin infirmier, part avec, dans son paquetage, un appareil photo – un objet qui suffit à susciter mon intérêt de pratiquante amateur. Les photographies qu’il prend se retrouvent, quarante ans plus tard, au moment où débute le récit, au cœur même de l’histoire qui se déploie et déclenchent chez lui un travail de mémoire débouchant sur une entreprise littéraire – la mise en abîme est certes classique mais passionnante, d’autant plus qu’elle se double d’une autre mise en abyme: des photos accompagnent le texte dont l’auteur précise qu’elles ont été prises par son grand-père; dans la fiction elles deviennent d’André Le Coz, et l’on note qu’elles ne sont pas convoquées à titre documentaire ou illustratif: dans chacune d’elles se voit un "moment" du récit développé juste à côté, de telle sorte qu’elles semblent offrir une projection de ce qui est écrit. Parti pris lui aussi passionnant à considérer…


Le roman issu de ces partis pris d’écrivain est, quant à lui, bien décevant. L’on peut pourtant en écrire un bref résumé fort appétant: en juillet 1957 André Le Coz, médecin radiologue, ferme son cabinet parisien pour aller passer l’été dans sa maison bretonne en compagnie de son épouse Suzanne. Son ami Carlo, qu’il a connu pendant la Grande Guerre et qui gère ses finances, l’incite à retrouver les nombreuses photographies qu’il a prises pendant qu’ils étaient tous deux stationnés à Salonique et à coucher sur le papier ses souvenirs de l’époque car ces documents intéressent au plus haut point un écrivain britannique qui serait prêt à les acquérir contre espèces sonnantes… et conséquentes. Ces photos, au terme de pérégrinations des plus retorses, sont en définitive dénichées au fond de l’armoire familiale que sa mère, veuve, a emportée dans la chambre qu’elle occupe à la maison de retraite où elle a décidé de vivre ses derniers jours. Une fois les clichés en sa possession, André Le Coz commence à rappeler les souvenirs, notamment ceux touchant aux motifs qui ont poussé sa mère à le déclarer "disparu" alors qu'il était bien vivant, et à noircir les pages. La narration mêle alors les plongées dans le passé et les brèves incursions du "présent"; l’année 1957 fait retour surtout quand l’un des petits-enfants Le Coz, Julien, 17 ans, arrive pour les vacances: la guerre d’Algérie se prépare, il risque d’être bientôt mobilisé. Pour le grand-père, le travail de mémoire se mue en devoir de transmission: avant de communiquer ses textes à l’écrivain il les donne à lire à Julien et, grâce à ces feuillets, des liens nouveaux, plus étroits, se nouent entre l’homme vieillissant et l’adolescent devenu, déjà, quasi adulte.

 

Mais à la lecture, presque toutes les attentes suscitées sont déçues : la façon dont les parents Le Coz ont fait disparaître leur combattant de fils laisse supposer sinon une énigme du moins un douloureux secret de famille quand il ne s’agit que d’un banal souci du qu’en dira-t-on, les échos qui semblaient devoir jouer entre la Grande Guerre et celle  qui se prépare en Algérie ne s’entendent pas, certains personnages apparaissent entourés de mystère mais leur étrangeté est forgée de telle manière qu’il est difficile d’y adhérer – pour rendre fascinant Julien de Villers, l’aristocrate pervers habité par la pulsion de mort, ou irrésistible Carlo, chaleureux, séduisant mais toujours très évasif quant à ses origines et à la nature exacte de ses activités, l’auteur multiplie les détails, les développements explicatifs à tel point que le propos devient artificiel, et les personnages ainsi campés bien peu crédibles… Le récit est surchargé d’éléments qui fonctionnent mal entre eux, telle une solution sursaturée où continuent de nager en suspension les particules non dissoutes.


À cette construction peu convaincante à mes yeux s’ajoute une écriture profondément ennuyeuse – oh, parfaitement policée et que l’on ne prend jamais en flagrant délit d’incorrection syntaxique: elle se tient bien à table, le dos impeccablement droit et les avant-bras sagement posés de part et d’autre de l’assiette sans laisser traîner les coudes où il ne faut pas… Mais elle n’émeut pas. Et lasse, agace à être trop précise, trop exacte – ainsi une émotion est-elle ressentie par le narrateur en accomplissant le geste de tourner les images puis de les aligner devant [lui]; comme cela pèse! j’ai lu des phrases bien plus aériennes qui suggéraient avec davantage de force lenteur et pesanteur…


Pas une once de poésie ni d’efficacité narrative dans ce roman. Je l’ai pourtant lu jusqu’au bout et sans en sauter le moindre mot. Non parce que je conservai intact l’espoir qu’enfin quelque chose allait entraîner mon adhésion: je cherchais simplement, à force de contact avec ce texte, à identifier ce qui en lui m’agaçait et le moyen de l’exprimer. Je crois y être ici parvenue, et la satisfaction que cela me procure, un rien perverse je dois l’avouer, rachète largement l’ennui que j’ai éprouvé!
 

 

* Daniel Stilinovic, On sera rentrés pour les vendanges, éditions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2012, 378 p. – 20,00 €.

 

Aliette Armel, Le Disparu de Salonique, Le Passage, janvier 2005, 352 p. – 18,25 €.

 

NB – Puisque j’en suis venue à reparler tout récemment, à la faveur d'une évocation de ma rencontre avec Hubert Nyssen, de mon premier véritable port d’attache en Toile – le site lelitteraire.com, auquel je conserve une indéfectible affection bien que je m’en sois éloignée – je signale en ses pages la chronique que Charles Dupire avait consacrée au Disparu de Salonique lors de sa sortie – bien plus laudative que la mienne! Elle fait partie des archives désormais accessibles, tout comme l'entretien que l'auteur avait accordé au chroniqueur, et l'article que Didier Hennique avait écrit à propos du roman qu'Aliette Armel a publié ensuite, en 2008, Le Pianiste de Trieste.

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 18:02

mike-larsson TNQuand, après avoir été incarcéré pour un casse minable, commis en état d’ivresse qui plus est, on bénéficie d’une libération conditionnelle un peu avant le terme de sa peine pour bonne conduite, on devrait éviter d’arroser sa sortie – et sa ferme résolution de se ranger – par de trop nombreuses bières, cuvées in fine bien au chaud dans une voiture volée. C’est pourtant ce que fait Mike Lorne Larsson, la quarantaine passée, qui vient pourtant d'affirmer à la juge d’instruction chargée de son dossier qu’il était décidé à changer de vie – ne plus boire, maîtriser ses poings, occuper un emploi stable et honnête… – tout cela afin d'obtenir définitivement la garde de son fils Robin, âgé de presque quinze ans et, pour l’heure, confié à une famille d’accueil pas précisément accueillante. Mais après tout, ce n’est là que la continuité attendue d’une existence depuis toujours empoissée. Cela a tout l’air de devoir durer: la recherche de cet "emploi stable et honnête" conduit Mike chez Boris, propriétaire d’une casse automobile et dont un de ses compagnons de cellule lui a dit qu’il avait besoin d’un employé de confiance. Or il s’avère que se trament dans cette casse des trafics bien plus louches que l'aspect des vieilles carcasses désossées pour en récupérer les pièces détachées, fleurant un parfum tout autre que celui du cambouis et de l’huile de moteur. Quant à Robin, il fraye avec une bande de nazillons menée par Kenny, un ado dominant dans sa plus abjecte splendeur. Un journaliste s’en mêle qui disparaît brutalement – et la machine noire de s’emballer, rouage après rouage, en un implacable engrenage.

 

À ne considérer que ces éléments-là, La Revanche de Mike Larsson s’apparente aux polars noirs à dimension sociale, déroulant quelques-unes de ces destinées sordides qu’engendrent les précarités de tous ordres. En l’ouvrant – avec une appétence réjouie car j’avais beaucoup apprécié le précédent opus d’Olle Lönnaeus, Ce qu’il faut expier – je m’attendais à retrouver cette atmosphère sombre, pesante, servie par une écriture abrupte dépourvue d'humour qui m'avait séduite. En la matière, les premières pages m’ont déconcertée : l’excessive attention que Mike Larsson porte aux gros seins de la juge qui l’auditionne, les baskets voyantes qu'il arbore… ces détails me susurrent à l’oreille que le ton allait sans doute être différent. En effet, j’allais découvrir, de place en place, des scènes véritablement farcesques, certaines graveleuses – comment Mike se laisse séduire par une actrice porno et, par là, convaincre de repartir sans la forte somme d’argent qu’il était venu réclamer à un débiteur pour le compte de son patron – d’autres d’un comique macabre digne des Contes de la crypte – Mike et son ami Rolo s’escrimant à ramener à un format… maniable un cadavre congelé – qui lui donnent des allures de comédie policière de série B (enfin, presque Z parfois tant les effets sont appuyés). Cela pourrait être savoureux mais il y a par ailleurs des notes de mélodrame un rien sirupeux, apportées notamment par le personnage d’Amela, réfugiée politique victime du conflit yougoslave assoifée de vengeance, et les nuances de fable douce-amère que pose Rolo, le copain d’enfance de Mike, un géant obèse obsédé par les décorations de Noël, qui interfèrent assez bizarrement avec la noirceur sociétale qui sans cela s’accommoderait mieux, je crois, du registre comique.

Encore le mélange tonal n’est-il pas ce qui m'a le plus gênée – il ne m’a pas convaincue, mais il n’a rien de si maladroit qu’il ne puisse pas plaire à d’autres lecteurs. D'ailleurs, les personnages principaux – Mike, Robin, Amela, Rolo – à défaut d'être toujours crédibles, sont plutôt attachants et peuvent entraîner l'adhésion. Non, ce qui m’a agacée est la façon trop forcée dont certains éléments sont convoqués dans l’architecture de l’histoire, qui les fait apparaître comme autant de dei ex machina, pièces de puzzle mal ajustées dont on aurait quelque peu contraint l'insertion pour compléter le motif coûte que coûte, fût-ce au prix d'imperfections trop visibles dans les jointoiements… Ce que j'estime être une sorte de maladresse est à son comble dans le dénouement: tout, depuis les relations entre Robin et son père jusqu'aux conséquences judiciaires des événements dont ils ont été les acteurs se résolvent dans le miel! Une tonalité mellifère qui sonne d'autant moins juste que l'intrigue a cheminé de bout en bout de Charybdes en Scyllas des plus profondes… Même si l'on ne peut s'empêcher d'être soulagé que "tout finisse bien" – soulagement qui tient, si je puis dire, du réflexe conditionné chez la plupart des lecteurs de romans, en particulier de romans policiers – ces miracles terminaux sont invraisemblables et ne satisfont guère. Ils confortent rétrospectivement dans cette impression que le récit ne parvient jamais à s'installer dans une cohérence à la fois tonale et architecturale.  
 

 

Reste la date de parution… Quoi que je pense de cette fiction, et quels que soient les griefs littéraires que je nourrisse à son endroit, elle n’en prend pas moins une singulière signification à paraître ce mois-ci en France, quand "l'affaire Millet" fait encore entendre quelques échos, affaire qui a maintenu vive dans nos oublieuses mémoires cette autre affaire autour de laquelle elle s'est en partie déclenchée: les assassinats perpétrés en Norvège par Anders Breivik et dont le procès s'est achevé en août dernier.

Paru en 2010 en Suède, le roman n'a pas dû, alors, être ressenti autrement que comme une fiction particulièrement bien ancrée dans les glues les plus glauques de la société suédoise actuelle. Aujourd'hui, après "l'affaire Breivik", les menées de la petite bande de Kenny acquièrent une autre résonnance. Quant aux cicatrices laissées par le conflit yougoslave, elles sont encore à fleur de souvenir, l'actualité nous le rappelle régulièrement. 

 

Olle Lönnaeus, La Revanche de Mike Larsson (traduit du suédois par Aude Pasquier et Ophélie Alègre), Liana Lévi, octobre 2012, 352 p. – 21,00 €.

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6 juillet 2012 5 06 /07 /juillet /2012 09:31

equinoxiales_TN.jpgQuand Équinoxiales a été publié la première fois, en 1977, il y avait, au départ, une "affaire de temps" assez compliquée… L'auteur, que par commodité je m'autoriserai ici à confondre avec le narrateur – la préface m’y invite, et non, à elle seule, la première personne qui s'exprime dont on ne répétera jamais assez qu’il faut beaucoup se méfier quand on aborde un texte littéraire – l’auteur, donc, était déjà aux prises avec deux voyages au Brésil distants de vingt-cinq ans et de nature bien différentes : le premier davantage séjour que voyage puisque, recruté comme journaliste économique par le quotidien pauliste O Estado de São Paulo il a dû s’installer pendant trois ans à São Paulo au début des années 1950, le second effectué en 1976, un peu moins professionnel bien qu’il se fût engagé à en tirer un livre et beaucoup plus itinérant puisque, en quelques mois, il est allé du Sudeste au Nordeste, poussant jusqu’en Amazonie. Rendre compte de ce second voyage, dans lequel se reflétait son précédent séjour comme en un miroir au tain un peu piqué, se soldait donc, pour lui, d’un autre voyage, à l’intérieur de sa propre vie:
J'allais dans un pays et dans mon souvenir ensemble. Deux moments de ma vie étaient entortillés.

 

Ce n’est donc pas simple et l’on s’attend à des effets de mirage. En outre, à l’en croire, il a une mémoire un peu en délicatesse avec les voyages qui en retient certains seulement tandis qu’elle laisse les autres s’effacer sans lever le petit doigt malgré les éléments marquants dont ils sont pleins et qui eussent dû justifier qu’elle les conservât avec soin… Alors que restera-t-il de ce voyage dont il a fallu tout de même "faire livre", traversé à l’intérieur par de multiples errances et montrant que le nom "Brésil" doit se mettre au pluriel pour qu’un peu de la réalité du pays soit exprimée? Un ensemble de textes qui, aux dires de l’auteur lui-même, s’ajustent mal les uns avec les autres  mais qu’il s’est refusé à unifier précisément parce que leur apparente disparate les rend justes par rapport à un Brésil polymorphe, aux caprices de la mémoire… et à ceux du temps dont il apparaît que lui non plus n’est pas un mais plusieurs, selon que l’on est à la ville ou à la campagne, au Brésil ou en France…

 

Aujourd'hui la réédition du livre complexifie les choses: cette matière déjà composite doit être regardée à travers le prisme que dressent trente-cinq années écoulées, et aussi plusieurs voyages au Brésil dont le dernier date de quelques semaines. Cette stratification supplémentaire tient en quelques pages de préface. Passées celles-ci on entre de plain pied dans le texte d’origine. "Les textes" devrait-on écrire, en reprenant la formulation de la phrase inaugurale: l’on sera ainsi fidèle à l’aspect un peu ébouriffé de l’ensemble. Certes organisés en parties à peu près thématiques – "Voyager", "L’amour fou", "Amazonie", "Histoires naturelles", etc. – les textes, de longueurs variables allant de quelques lignes centrées en belle page tel un îlet au milieu d’un lac à une étendue qui les apparente à une nouvelle, chacun donnant à lire tantôt une page d’histoire ancienne, tantôt un moment vécu, une tranche autobiographique, de saisissants portraits d’anonymes ou de figures remarquables… font ressembler le "récit de voyage" à une "zone naturalisée", comme l’on appelle désormais ces vraies fausses friches qui de plus en plus se rencontrent dans nos paysages urbains, ménagées en des lieux choisis, soigneusement délimitées, et placées sous la haute surveillance des jardiniers municipaux chargés d’entretenir la verduration de nos villes.

 

Divers et variés, ces textes offrent néanmoins un tableau harmonieux. Outre qu’il est partout question d’une parcelle de Brésil – un peu de ses terres, un moment de son histoire, l’un ou l’autre de ses habitants, illustre ou anonyme, riche ou pauvre, paysan ou citadin… – et des temps qui travaillent le corps comme les âmes, une merveilleuse littérarité scelle leur unité, fondée d’une part sur une maîtrise de la narration qui transforme en autan de petites nouvelles piquantes ou émouvantes, et parfaitement rythmées, la moindre "chose vue", une anecdote vécue, un épisode historique… et d’autre part sur l’omniprésence de la poésie – j’entends par là une façon de prêter aux êtres, aux éléments, aux objets voire aux notions abstraites des traits, des états, des actes qui ne sont pas de leur règne, une façon, aussi, d’en appeler aux sons pour faire sens et, ainsi, d’ouvrir dans le tissu des mots des anfractuosités qui donnent à lire bien plus, ou tout autre chose, que ce qui est effectivement écrit.
L’on est ainsi presque continûment immergé dans une sorte de réalisme si poétique qu’il frôle le fantastique. L’on sent le cœur de l’auteur tout entier ouvert à ce Brésil pluriel et à ses habitants, qu’il respecte et honore par la manière pudique dont il les raconte qui barre la route au pathos sans escamoter violences ni tragédies.

 

Le livre s’achève dans le rond [du] fauteuil de Jean Giono quand, en fin de vie, l’écrivain provençal, ne pouvant plus arpenter les paysages dont il avait nourri son écriture, demeurait plongé dans des cartes d’état-major afin d'y puiser les coins de nature nécessaires à l'histoire qui l'occupait. Auparavant sont évoqués les derniers jours d’Alexandra David-Neel, elle aussi recluse et confinée en un fauteuil mais, elle, pestant contre la lassitude qui la clouait immobile, éloignée des lointains…
Fin de livre, fin de vie ou de voyage – les ultimes pages esquissent, telle une ligne d'horizon qu'estompe la brume, une belle métaphore de l’existence humaine.


 

Guerre et temps soldat-deroute TN

 

Christophe Mercier nous apprend, dans sa préface, qu’Un soldat en déroute est édité là pour la sixième fois mais que, paradoxalement, c’est l’ouvrage le moins connu de Gilles Lapouge – il va même jusqu’à écrire qu’il a pâti d’une malédiction et, en effet, ce qu’il décrit des obstacles qu’a rencontrés l’ouvrage incite à penser qu’un démon quelconque a mis son grain de soufre dans l’histoire. Quand bien même ce ne serait que le fruit du hasard, on se dit que celui-ci s’est peut-être mêlé de faire connaître au livre un parcours semblable à celui que l’auteur a infligé à ses personnages, deux soldats en rupture de régiment qui, craignant d’être accusés de désertion et fusillés, cherchent tant bien que mal, à travers des paysages bouleversés et des saisons qui passent, à rejoindre des combattants de leur camp afin de continuer à se battre. Cela ne vas pas sans questionnements ni frictions: ils on beau être embarqués dans une même galère ils s’affrontent sans cesse sur les choix à faire – s’arrêter pour se reposer? Dans quelle direction aller? – se parlent façon "je t’aime moi non plus" et, quand Aline surgit au détour d’un village, l’un des deux doit s’éclipser…


Au début Brode et Janssens, harassés, rivés à leur monture et engoncés dans leur uniforme souillé émergent d’une lumière incertaine – ce n’est plus tout à fait la nuit, pas encore le plein jour – et, autour d'eux, le paysage est tout aussi incertain. Une forêt de sapins, des clairières, des collines… Dans tout ce flou, la guerre pareillement se dérobe. Quelques bruits de canon au loin – ils ont l’impression que les remous des batailles voyagent, que les combats se déplacent au fur et à mesure qu’ils s’efforcent d’en rapprocher. Leur faudra-t-il donc marcher toujours? Leur périple ressemblerait presque à l’une de ces quêtes aventureuses que mènent, dans les récits bretons, les chevaliers errants. On retrouve des forêts ombreuses, des villages hors monde parce que miraculeusement épargnés où se rencontrent de petites cohortes d’habitants: il s’en faut de peu que l’on se sente pris dans une de ces légendes longtemps colportées à la veillée avant que des poètes les fixent au fil de leurs vers – un "peu" qui tient au ton résolument réaliste du texte et à l’absence te tout élément magique.
Cependant, le déroulement du temps a quelque chose d’étrange – des phrases ont l’air de faire courir les jours comme s’ils avaient chaussé des bottes de sept lieues alors qu’on ne perçoit, finalement, qu’une durée toute brève. Et le roman ne se laisse pas commodément dater: quelle est donc cette guerre dans laquelle sont engagés Brode et Janssens? Il est écrit qu’elle oppose Allemands et Français mais, quant à la période, les indices ne suggèrent pas tous la même: une affichette du cirque Pinder, les molletières des soldats, les casques à pointes, les chevaux, le poêle d'une salle de classe, le terme de "boche" désignant les Allemands… renvoient à l’évidence à la Première Guerre mondiale. Mais une allusion au Soldat inconnu inhumé sous l’arc de triomphe parisien indique que ce premier conflit mondial est passé – nous serions donc au cœur du second. Plus intrigante, cette unique occurrence du mot "fedayin" qui ne renvoie à aucune de ces deux guerres.


C'est essentiellement au sort de Brode que s'attache le récit, même s'il n'est pour ainsi dire jamais seul – aussi croit-on ne voir que lui derrière le titre, alors que ses compagnons de route sont aussi perdus que lui: Janssens, le capitaine Benoni, les autres qu'il croise sans que leurs noms soient donnés… Et si, en défintive, ce "soldat en déroute" englobait tous les êtres, soldats ou civils, officiers ou trouffions, pris dans la guerre?
À travers Brode et la petite troupe de personnages réunis dans ce roman se disent des choses émouvantes sur la guerre, la mort, l'amour, la condition humaine… et profondes aussi, sous l'écriture aérienne teintée d'humour, dans les
savoureux dialogues où les considérations métaphysiques ont pour seuls atours les simplicités du langage parlé. Il y a en même temps une histoire à suivre à laquelle d’autres s’agrègent par petites parcelles fugaces… On se laisse entraîner dès les premiers mots, avant même que de tomber sous des charmes dont on ne prend conscience qu’en progressant dans sa lecture – ceux que tissent le flou troublant de l’univers spatio-temporel, l’écriture qui fait "se rendormir" le vent, ou assimile des souvenirs confus à des crabes dans un panier, les petites notes d’humour, les portraits humains faisant galerie…
J’espère, avec Christophe Mercier, qu'ils seront nombreux les lecteurs à être "charmés" - au sens magique du terme, s'entend…
 

 

 

 La "patte" de l'éditeur

 

Réédités simultanément, Un Soldat en déroute et Équinoxiales ont, à l’origine, paru à quelque quatorze années de distance – le premier en 1963, le second en 1977. Ainsi rapprochés par le geste de l’éditeur, ces deux textes, bien que différents dans leur intention littéraire, montrent au grand jour leurs caractères communs – ce qui, sans doute, définit un peu du "style" de leur auteur: la poésie imprégnant la prose par petites figures à peine perceptibles, une façon d’évoquer l’horreur, la souffrance, la misère sans que sonne aucun accent pathétique, un art de conter, un certain rapport au(x) temps…
Les choix de couverture scellent le rapprochement: pour l’un et l’autre livre, elle arbore le large coup de pinceau bleu foncé qui identifie, dans le catalogue de l’éditeur, les fictions. Or l’un est un "roman", l’autre un "récit de voyage" – c’est indiqué en toutes lettres, juste sous le titre – le premier une fiction en effet, mais le second? On s'étonne d'abord  qu’il n’ait pas été rangé avec les essais et les documents – auquel cas le "coup de pinceau" eût été gris pâle. Mais l’art qui s’y déploie de conter et d’instiller de la poésie dans les portraits comme dans les descriptions en même temps que sont apportées les informations empêche de considérer Équinoxiales comme un pur documentaire. Gauchir par une couleur l'annonce d'un genre: voilà une façon subtile de renseigner le lecteur sur ce qui l’attend tout en lui murmurant à l’oreille que, souvent, les étiquettes génériques adhèrent mal aux textes littéraires. 

 

Équinoxiales (avec une préface inédite de l'auteur), éditions Pierre-Guillaume de Roux , juin 2012, 283 p. – 24,90 €.

 

Un soldat en déroute (avec une préface inédite de Christophe Mercier), éditions Pierre-Guillaume de Roux , juin 2012, 272 p. – 23,50 €.

 

NB – Christophe Mercier a publié en 2009 aux éditions Phébus un volume de conversations avec Gilles Lapouge: La Maison des Lettres.

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 10:40

petits-gouffres TNPetite fricassée de souvenirs


Sur le gril de la mémoire les souvenirs souvent reviennent mal. Ça accroche; ça se déchire dès qu’on l'effleure ou se délite au fond de l'oubli à peine a-t-on mis le doigt dessus… L’on n’en finit pas de maudire cette chose que l’on a sur le bout de la pensée, là tout près et qui pourtant se dérobe, cette chose qui agace autant par son entêtement à être là que par le flou épais dont elle refuse de se départir, cette chose dont on se dit qu'à force de la convoquer, elle finira bien par se révéler dans toute sa précision.
Cela arrive-t-il, et c'est, bien souvent, la gifle
en pleine face d'un "retour de refoulé". Le souvenir au contraire demeure-t-il dans son vague et l'insaisissable petite agacerie anodine se mue en obsession. Et, d'obsessionnelle, elle vire à l’aller simple pour l’abîme. Un détail insignifiant, une senteur fugitive, un geste furtif – parfois rien autre qu’une fulgurance dont on ne perçoit même pas la cause: tout d’un coup quelque chose émerge d’hier et l'on suffoque. Il faut reprendre souffle – mais le peut-on seulement…

 

Les nouvelles que Christina Mirjol a réunies dans ce recueil, écrites et pensées pour lui, constituent un ensemble homogène où chacune occupe une place que l'on n'imagine pas autre. Toutes figurent une de ces failles qui brusquement, à la faveur d’un trois-fois-rien, s’ouvrent dans le quotidien d'un personnage-narrateur, confrontant celui-ci à la béance d'un Petit gouffre (pas si "petit" que ça, abyssal en réalité mais la force du déni masque ces profondeurs…) dans lequel il s'efforce de ne pas tomber en se cramponnant désespérément à ses bords.

Une fête d’anniversaire rappelle à une grand-mère le jour de ses dix ans; un reste de rêve bizarre accroché aux premières pensées du matin redessine à l’esprit de la demi-rêveuse le portrait d’un camarade de classe; un entre-deux de la conscience provoqué par le rythme lancinant d’un train en marche entraîne le voyageur au cœur d’un souvenir cinématographique et, de là, vers son père; un séjour professionnel au Tréport et le tri de vieux courriers brouillent les époques dans la mémoire de Camille qui pense à François… Point n’est besoin d’énumérer ainsi au-delà des quatre premiers textes les éléments catalyseurs à partir desquels les récits vont se construire – d’une part ce serait une liste paraphrastique sans grand intérêt et, d’autre part, les circonstances importent moins en elles-mêmes que la manière dont l’écriture rend compte de la mise en branle du processus mental – réminiscence, traque du détail oublié, remparts que dresse la mémoire pour que celui-ci ne surgisse pas alors qu’en même temps elle l’appelle à hauts cris… Car les singularités de cette écriture traversent les nouvelles et dépassent les spécificités de chacune. Elles fondent l’unité du recueil, en sont le thème dont les histoires seraient les nuances, les modulations.

 

Ce que l’on remarque d’abord, ce qui éveille l’œil quand on entre en lecture: l’abondance de phrases très courtes, elliptiques jusqu’à se réduire à un seul mot, et les répétitions – Elle est grande! Ça pousse! Ça pousse! Elle a poussé, ça pousse. Ça pousse, oui! ("L’Anniversaire", p. 17). Répétitions, mots lâchés en dehors de toute construction phrastique élaborée : on reconnaît les grands traits du langage oral, celui du moins dont on use au quotidien quand on n’a pas à surveiller de trop près sa façon de parler. Cette proximité de l’écriture avec le registre oral est renforcée par la simplicité du lexique – mais là doit s’interrompre le pas que l’on s’apprêterait à franchir en concluant que le texte se borne à mimer l’oral et les balbutiements que la parole peut s’autoriser quand le corps est là avec son langage non verbal pour combler les "blancs" creusés par les mots imprononcés. Quand bien même l’écriture ne serait que mimétique, elle serait de toute façon le fruit d’un patient travail d’adaptation, ici particulièrement réussi. Et elle est bien loin de n’être que cela: passée la première surprise on décèle, çà et là, des phrases plus longues aux constructions complexes qui confèrent à l’énoncé l'imperceptible élégance colorant d’ordinaire les registres soutenus. Ces ruptures de ton, finement ménagées, contribuent je crois à effacer la gêne que l’on peut éprouver à lire répétitions et ellipses. Subsiste, plus durablement, celle que génère cet autre trait stylistique: l’incessant glissement de la première à la troisième personne, cette instabilité de la posture narrative empêchant de savoir précisément "qui raconte".

Malgré tout, un envoûtement gagne peu à peu; on s’acclimate. C’est une sorte de musique qui se lève des textes et recouvre leur part anecdotique sans l’éteindre car il y a toujours une histoire à écouter.
Et au bout de cela, m’a-t-il semblé, une angoisse, une angoisse que l’écriture par ses singularités dépose dans les récits comme une excessive saturation laisse en suspens des cristaux dans une solution: répétitions et phrases brèves donnent l’impression que le personnage-narrateur est dans une telle détresse mentale que son petit monde intérieur déraille, se met à tourner en accéléré autour du détail résurgent. À l’angoisse générée par l’impossibilité de cerner d'assez près le souvenir s’en ajoute une autre, plus obscure et sans doute contenue dans le détail fuyant. Aussi ai-je pensé que les répétitions opéraient comme des mantras, qu’elles s’apparentaient aux refrains que l’on se chante en boucle quand dans le noir on a trop peur.
Procédé d’écriture pleinement assumé, la répétition dit, elle est en elle-même porteuse d'un sens souligné par son rôle rythmique et musical, qui rapproche la prose de Christina Mirjol sinon de la poésie du moins de la comptine enfantine – laquelle a souvent, elle aussi, pour mission de rassurer qui la fredonne. 

 

 

S'adapter au pas des phrases, au microcosme des récits

 

Le rythme de lecture appelé par la nouvelle n’est pas celui qu’on adoptera pour un roman, non plus celui qu’impose à l’âme un poème – et encore chaque recueil de nouvelles a-t-il ses exigences propres: des récits autonomes que rien ne relie, ni personnages, ni thème, ni lieu… rassemblés en recueil dès lors que leur matière offre de quoi faire un livre, supporteront d’être lus "à l’unité", chacun isolément, comme autant de mini-romans. Tandis que des nouvelles constituant un tout cohérent et dont l’ordre a été soigneusement déterminé sont un ensemble fort d’un sens global s’ajoutant à celui que véhicule chaque nouvelles; de fait, le recueil ainsi conçu demande à être lu de manière à la fois fragmentée et suivie. Par exemple une nouvelle par jour, quotidiennement jusqu’à épuisement des textes – "C’est le rythme idéal pour le recueil de Christina", a estimé son époux Jean-Pierre Sarrazac dont le regard, aussi profond que distancié, a cette pertinence unique que donne à un lecteur la pratique simultanée de l'écriture et de l'analyse littéraire – dramaturge, il est aussi théoricien du drame moderne.

Une nouvelle par jour… cela permet à chaque récit de faire seul son chemin dans l’esprit du lecteur et d’y rester assez vif pour qu’à la lecture du suivant, le lendemain, des liens et des échos soient perçus. Ce conseil aussitôt reçu je l'ai suivi alors que j'avais commencé à lire les premières nouvelles à la file. J’en ai éprouvé tout le bien-fondé; ce que d'abord j’avais trouvé difficile, voire hermétique, m’est apparu sous un tout autre jour: une musique devenait audible, et les répétions m’apparaissaient dans leur dimension rythmique; j’en entendais non plus le martèlement un peu obsédant mais les nuances – et je me suis in fine profondément attachée à cette écriture singulière. 


Ce recueil fera, à coup sûr, les délices des lecteurs exigeants. Encore ceux-là doivent-ils savoir que le livre existe et, à cet égard, il est certain que le prix Renaissance de la nouvelle lui apportera la notoriété qu'il mérite.


 

Christina Mirjol, Les Petits Gouffres, Mercure de France, février 2011, 162 p. – 15 €.

 

NB Lire ici le compte rendu de la cérémonie de remise du prix Renaissance de la Nouvelle 2012.

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4 juin 2012 1 04 /06 /juin /2012 09:19

Saisonnalité


La chanson a son printemps – à Bourges – et la nouvelle francophone le sien, à Ottignies-Louvain-la-Neuve en Belgique. Là, chaque année entre avril et mai, un jury d’écrivains français et belges décerne à un recueil de nouvelles écrit en français le prix Renaissance de la nouvelle. Créé en 1991 à l’initiative de Michel Lambert et de Carlo Masoni, aussitôt soutenu par la ville d’Ottignies-Louvain-la-Neuve et attribué pour la première fois en 1992, le prix a tantôt consacré des talents éprouvés – par exemple Annie Saumont en 1993 – tantôt récompensé des auteurs faisant leur première incursion dans le récit bref, dont certains parmi eux n’avaient publié aucun livre auparavant. Un rapide survol du palmarès suffit à montrer que les jurés ont toujours distingué à la fois une qualité d’écriture et un style personnel. D’ailleurs, je crois bien que tous ceux qui voyaient leur première œuvre récompensée à Ottignies ont ensuite connu une belle carrière littéraire et continué de glaner des prix au gré de leurs publications. 

 

Ce palmarès, qui s’est enrichi le 12 mai dernier de son vingt et unième titre, atteste également de la haute exigence du jury qui, par-delà les fluctuations de sa composition – non qu’il soit "tournant" mais, au fil des années, certains de ses membres le quittent qu’il faut alors remplacer – reste constant dans ses choix: on trouve en général dans le recueil élu une langue admirablement travaillée, quels que soient le registre et le ton adoptés par l’auteur, et une maîtrise de la brièveté narrative tout aussi remarquable. J’assiste à la remise du prix depuis 2003; chaque édition a été pour moi l’occasion de rencontres lumineuses, tant sur le plan humain que littéraire. Mais je ne réécrirai pas ici ce qui l’a déjà été sur le site lelitteraire.com; il y a là-bas des archives conséquentes accessibles à partir de cette page – il suffit ensuite de dérouler le menu "articles liés" pour naviguer d’une chronique à l’autre et retrouver les comptes rendus de chaque événement, parmi eux l’historique du prix retracé par Michel Lambert. 

 

invit-renaissance-2012-TN.jpg

 

Bref retour en arrière 


L'on avait célébré l’an dernier le vingtième anniversaire du prix mais de manière peu ostentatoire: nul signe particulier ne se décelait qui eût attesté du caractère exceptionnel de la circonstance sinon une affiche et, dans la salle où avait lieu le dîner, une longue table dressée pour accueillir ensemble la lauréate, les jurés et quelques autres invités de marque qui rompait avec l’habituel ballet des tables circulaires autour desquelles nous avions l’habitude de nous installer. Rien de somptuaire, donc – mais, lors de la cérémonie à la ferme du Douaire, de très longs discours: vingt ans d’histoire à retracer, un palmarès prestigieux à rappeler et aussi des difficultés, vaincues à force de pugnacité et de courage par des organisateurs qui n’ont jamais baissé les bras. Je me souviens en particulier de l’intervention, qui m’avait parue une pièce de choix, de l’échevin à la Culture; il avait maintes fois emprunté des chemins de traverse quasi poétiques comme si, emporté par son sujet, il n'avait pu s'empêcher de le quitter et de s'en éloigner considérablement… mais il l'avait retrouvé à la fin de sa harangue avec un brio éclatant. Je me souviens aussi que nous avions été privés du traditionnel échange entre les jurés et l’auteur récompensé – en l’occurrence Scholastique Mukasonga, sur qui il me faudra bientôt revenir. Fort heureusement celle-ci, passée l'expression de son émotion et de sa gratitude, avait fourni quelques clefs concernant son parcours et ses raisons d'écrire. En achevant ces lignes je me dis que ces discours, différents d’une année sur l’autre malgré des axes similaires – hommages et remerciements aux organisateurs, partenaires et lauréats; brève histoire du prix; la nouvelle en tant que forme littéraire et ses codes – ont à chaque édition leurs traits de caractère qui contribuent à singulariser la cérémonie.

 

2012

 

Les interventions de cette année furent plus brèves mais non moins denses; en l’absence de l’échevin à la Culture, exceptionnellement empêché, la soirée fut ouverte par le bourgmestre d’Ottignies-Louvain-la-Neuve qui ramassa en quelques phrases sobres, claires et légères aussi bien le passé de la prestigieuse récompense en soulignant alors qu'en vingt années d'existence elle avait mis à l'honneur, par l'entremise des auteurs couronnés, plus de quinze éditeurs différents, que les atouts de la nouvelle – un genre, dira-t-il, qui devrait avoir tout pour lui et d'abord cette brièveté qui permet en peu de temps au lecteur de s’immerger dans un univers, de prendre une respiration quand autour de lui tout s’accélère. Il exprima ensuite ses espoirs pour le futur, au premier chef celui de voir la notoriété du prix s’étendre davantage dans les pays francophones: ayant constaté que certains lauréats en ignoraient l'existence avant que de le recevoir, il insista sur la nécessité de le promouvoir tant dans les milieux littéraires qu’auprès du public. Puis, après avoir évoqué Scholastique Mukasonga, fraîche récipiendaire du prix Ahmadou Kourouma pour son premier roman tout juste sorti, Notre-Dame du Nil (Gallimard coll. "Continents noirs", mars 2012), il céda la parole à Michel Lambert qui, après avoir, comme à son habitude, brossé en peu de mots un vivant portrait de la nouvelle contemporaine, annonça qu'à l'unanimité et, semble-t-il, sans grandes tergiversations, les jurés avaient distingué Les Petits Gouffres, un recueil signé Christina Mirjol et publié au Mercure de France.

 

Le jury était cette année réduit à cinq membres: Alain Absire, Jean Claude Bologne, Georges-Olivier Châteaureynaud, Ghislain Cotton et Michel Lambert.

Marie-Hélène Lafon, qui l’an passé avait participé aux délibérations mais n’avait pu se rendre à Ottignies, a désormais, à ce que j’ai appris, définitivement quitté le jury. Quant à Claude Pujade-Renaud, elle n’a pas été en mesure de prendre part aux votes et s’est également retirée, elle aussi je crois à titre définitif.

 

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D'autres changements ont marqué cette vingt-et-unième édition du prix. Par exemple le carton d’invitation, illustré par le visuel de l'affiche créée l'an dernier, que l'on a reçu à la place de l’habituelle lettre imprimée. Et celui-ci, plus notable: la cérémonie s'est transportée de la ferme du Douaire en celle de Blocry. "L'acoustique est bien meilleure ici", m'a expliqué Michel Lambert. Le fait est qu'à la ferme du Douaire, les intervenants devaient impérativement user de micros pour être correctement entendus d'un bout à l'autre de la salle et qu'à chaque fois ou presque, au moins un de ces ustensiles manquait à sa mission, laissant dans l'embarras tout orateur qui, n'étant pas un stentor, devait alors forcer sa voix… Là, point besoin de micros, et pour cause: c'est un théâtre. Lors de la création de Louvain-la-Neuve, un vaste programme de rénovation urbaine a été mis en place qui a transformé chacune des anciennes fermes implantées sur le site de la ville nouvelle en lieux culturels. Celle du Douaire héberge une bibliothèque, une ludothèque et une salle de spectacle, celle de Blocry accueille l’Atelier-Théâtre Jean Vilar, dirigé par Armand Delcampe. 

 

Si l’on est attentif aux échos que se renvoient les uns aux autres les événements se croisant en coïncidences et qui n’en finissent pas de résonner aux oreilles de qui sait écouter leurs nœuds, on ne peut manquer de se dire que ce changement de lieu semble avoir été ourdi tout exprès pour honorer Christina Mirjol: d’abord femme de théâtre, elle indique, dans l’autoportrait publié sur son site, qu’elle a longtemps ignoré l’écriture et que c’est par le théâtre qu’elle y est (re)venue. Mais c’est surtout le parcours de son mari, Jean-Pierre Sarrazac, que cette salle rencontre de plein fouet: dramaturge, metteur en scène, théoricien du théâtre, il a été pendant plus de vingt ans professeur invité à l’université de Louvain-la-Neuve et c’est à la ferme de Blocry qu’il a fêté son départ en retraite.

Mais quittons les traverses et revenons aux Petits gouffres

 

 

Des jurés à l'auteur – et vice versapetits-gouffres TN

 

Je pense que le texte vaut mieux que les commentaires sur le texte dira Michel Lambert pour clore sa présentation du recueil primé. Le président du jury n'en a pas moins décrit patiemment et de manière très détaillée les multiples finesses stylistiques et formelles des textes qui ont tant séduit les jurés et qui, je dois l'avouer, ne m'étaient pas apparues quand j'avais, la veille, commencé à lire les nouvelles.

Ces commentaires m'ont donc été précieux et aussi, bien sûr, ceux de l'auteur quand, après la traditionnelle lecture, Christina Mirjol répondit aux questions des jurés. Lorsque, plus tard, j’ai repris le cours de ma lecture, les textes étaient nimbés d'une nouvelle clarté, plus familiers. Aussi ai-je tâché de garder trace de ces différentes prises de parole pour en restituer ici la "substance éclairante".
Ma transcription, que la piètre qualité de l'enregistrement et les ordinaires défections de la mémoire rendaient trop approximative, a été très aimablement relue par Christina Mirjol qui, ainsi, a pu en pallier les faiblesses et les inexactitudes en ce qui regarde ses propos. Je l'en remercie de tout cœur en m'excusant auprès des autres intervenants dont j'aurais mal saisi les phrases.
 


Michel Lambert
Il est difficile de définir votre recueil – mais il est difficile de définir la plupart des recueils aujourd’hui car la nouvelle contemporaine est un genre de plus en plus protéiforme, ouvert à toutes les façons d’écrire, à tous les angles d’attaque, à tous les tons… C’est un genre en plein renouveau, en pleine effervescence formelle, ce qui l’empêche d’être catalogué et fait qu’il échappe à toute définition.
S’il est difficile de définir votre recueil je pense que l’on peut tout de même en souligner quelques caractéristiques. L'on vous a sans doute dit, et peut-être avez-vous lu dans la presse, que vos nouvelles avaient quelque chose de proustien. En effet: un rien, une situation inattendue, une sensation particulière – un parfum… – convoquent dans vos textes un souvenir, un souvenir souvent très ancien, très lointain, vieux de plusieurs dizaines d’années; un souvenir qui remonte à l’enfance, à la jeunesse et qui resurgit après avoir été enfoui sous la sédimentation de toute une vie. Ce souvenir paraît d’autant plus inquiétant, troublant, ou tout simplement émouvant que son retour à la mémoire a été très longtemps différé et que par ailleurs il surgit un peu à l’improviste, comme le fruit d’un hasard mais d’un hasard qui porterait sa propre nécessité. Et c’est cette nécessité qui donne sens à la vie de vos personnages – tantôt des narrateurs, tantôt des narratrices – et à l’enjeu de la nouvelle.
Ce souvenir qui surgit en convoque d’autres comme par ricochet; il est le premier d’un long cortège. Si bien que vos histoires se faufilent entre des états qui sont assez nombreux, et des souvenirs qui ne le sont pas moins – se faufilent et en même temps enjambent les époques: l'on va du passé au présent, puis à nouveau vers le passé, et retour au présent… dans une espèce de chorégraphie extrêmement bien orchestrée. Tout se passe au bord du gouffre. Je dirais de petits gouffres, pour reprendre le titre. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que vous l’avez écrit, ce titre, avec une certaine ironie parce que les "petits" gouffres sont parfois grands et frôlent les abîmes. Tout se passe également dans une sorte de clair-obscur parce que le souvenir, quand il surgit, n'a pas des traits encore tout à fait avérés, ils sont embués de certains doutes. Si bien qu’on pourrait songer à des mirages – des mirages de la mémoire.

Vos personnages on les entend, on les voit, le lecteur devient spectateur et puis le narrateur opère un repli de sa pensée. Je ne vais pas résumer les histoires que vous racontez, d’abord parce que ce serait difficile, et puis ce serait leur ôter beaucoup de leur charme, de leur grâce, de leur originalité – et je veux parler de votre écriture. Elle est originale, très maîtrisée, appartenant tantôt au registre oral tantôt à celui de l’écrit, et passe de l’un à l’autre avec beaucoup de brio. Cette oralité n’est pas celle de la facilité, de la négligence – comme on en lit dans certains textes prétendant mimer la langue orale. C’est au contraire une oralité très travaillée; et j’en donnerai deux ou trois exemples. Notamment les répétitions, ces nombreuses répétions du langage parlé. Mais ici on ne sait pas si elles renvoient aux tâtonnements de la mémoire ou si, au contraire, il s’agit de répéter, répéter encore le souvenir pour qu’il ne s’échappe plus. Plusieurs membres du jury ont aussi noté la présence d’alexandrins dans vos textes, qui ajoutent leur cachet à cette langue parlée…
Outre ces passages d’un registre à l’autre nous avons aussi beaucoup apprécié votre façon de jouer sur la première et la troisième personne. Comme si le narrateur – ou la narratrice – était tellement troublé par le souvenir qui lui apparaît que tout d’un coup il lui fallait instaurer une distance par le biais d’une objectivation de sa propre personne – c’est-à-dire qu’il passe du "je" au "il" et qu’à ce moment-là il s’entend et il se voit.
Toutes ces remarques pourraient faire penser que votre écriture est sophistiquée et dans une certaine mesure elle l’est. Mais elle est aussi toute simple et n’étouffe pas l’émotion. Elle sonne toujours très juste. Et je pense que l’une des grandes qualités de votre recueil est le parfait équilibre que l’on y trouve entre l’originalité d’un style et la part familière du propos qu’il sert.
Je m’en tiendrai là de mes commentaires; d’une part parce qu’après la lecture vous aurez l’occasion d’ajouter les vôtres en répondant aux questions des jurés et d’autre part parce que je pense que mieux vaut le texte que les commentaires sur le texte.

 

Avant que d’écouter Christina Mirjol nous ouvrir les portes de son recueil et de son cabinet d’écriture, nous entendîmes la comédienne Marie-Ève Stévenne lire "Le premier prix de poésie", une nouvelle plutôt longue que l’auteur avait elle-même adaptée pour la lecture. Sans doute l’exercice lui fut-il aisé puisqu’elle vient du théâtre et que, en outre, son écriture, du moins dans ce recueil et aux dires de son mari Jean-Pierre Sarrazac, est très théâtrale. Presque un mois après la soirée, l’empreinte de cette lecture est encore profonde en moi tant elle m’a paru juste. Ne bougeant que peu le corps, et sans quitter trop longtemps le texte des yeux, la comédienne jouait de tout son être; on sentait que, même quasi immobile, le corps entier contribuait à moduler la voix – ses inflexions, ses variations de ton et d'intensité… Le plus étonnant est que Marie-Ève Stévenne a su donner au texte écrit ce souffle qui rend vivant et fait sourdre l’émotion sans que jamais soit occulté le phrasé caractéristique de Christina Mirjol.

 

Une fois la lecture finie et revenu le silence après les applaudissements nourris qui en saluèrent les derniers mots vint le temps des échanges entre les jurés et Chrsitina Mirjol. Elle adressa d'abord, d'une voix frêle aux infimes granularités qu'une forte émotion semblait rendre diaphane, de chaleureux remerciements à la comédienne pour sa lecture, au bourgmestre, à la ville d’Ottignies, puis aux membres du jury qu’elle nomma par ordre alphabétique…

 

Christina Mirjol
Recevoir ce prix a été pour moi une surprise totale car j’ignorais que mon recueil fût en lice – et je dois donc remercier Isabelle Gallimard, qui préside à la destinée du Mercure de France, de l’avoir proposé aux jurés. Je suis touchée de tant de sollicitude à l’égard de mon livre qui, par ailleurs, a été si peu lu. C’est pour cela qu’il faut saluer l’existence du prix Renaissance de la nouvelle – car il faudrait bien que la nouvelle renaisse; elle qui était si vivante autrefois; elle est encore si présente ailleurs, dans les pays anglo-saxons par exemple, si appréciée et sa valeur reconnue. En France, nous disons qu’elle est peu lue; c’est sans doute vrai, même si cela m’étonne; je suis une fervente lectrice de nouvelles. Il est des auteurs vers lesquels je reviens sans cesse: Kafka et Robert Walser, mais bien d’autres également, aussi variés que Gustave Flaubert, Selma Lagerlöf, Henry James, Herman Melville, Anton Tchekhov, Jorge Luis Borges, Alexandre Pouchkine, Nicolas Gogol, Elizabeth Bishop, Jules Laforgue… et, plus récemment, Raymond Carver dont les nouvelles me bouleversent. Pour autant, c’est mon premier recueil de nouvelles; je suis donc moins aguerrie que les membres du jury qui me font l’honneur de m’avoir élue, qui ont déjà une œuvre en ce domaine, et je m’aperçois que j’ai devant moi tout un chantier de lectures à venir à l’endroit de mes contemporains.
Au commencement, j’ai écrit non pas des nouvelles mais des formes brèves que j’ai appelées des "cris". Quatre-vingt-dix-neuf "cris" ont été publiés dans un répertoire numéroté; il en existe aujourd’hui plus de deux cents. Leur longueur est variable mais n’excède pas trois pages et peut même se réduire à une seule ligne. Je dis aussi de ces textes que ce sont des "instantanés", des voix. Des voix écrites pour le théâtre – en réalité ces "cris" sont destinés autant à être lus qu’à être joués. Je pense au "jeu" parce que c’est du théâtre que je viens. J’ai d’abord été comédienne puis j’ai fait de la mise en scène… Il y a longtemps maintenant que j’ai arrêté, mais je crois qu’aujourd’hui encore le théâtre apparaît dans mon écriture qui est une écriture du présent et une écriture de l’oralité.
À vrai dire, mon destin n’était pas d’écrire; pour moi il n’en était pas question, j’étais viscéralement attachée au théâtre, à cet art collectif et à cet art du présent. Je suis donc entrée en écriture tardivement. En 1999. Ainsi, ma vraie quête n’était pas directement l’écriture mais un en deçà de l’écriture, soit, de faire entendre des voix. Des voix qui viennent de très loin, bien avant l’écriture, qui appartiennent au temps de la parole, de l’enfance de la parole et de la naissance des mots. Quand elles se présentent à moi, elles agissent comme des voix modestes, qui se libèrent. Ce sont elles qui m’engagent dans l’écriture, ce sont elles qui donnent une légitimité à mes romans, à mes nouvelles, à mes récits, et c’est quand elles sont apparues, seulement là, que je peux alors me poser des questions d’écriture.

 

Michel Lambert:
Il arrive souvent qu’on commence à écrire une nouvelle par la fin, sans en connaître le début. Dans quel sens avez-vous travaillé? Connaissez-vous d’abord les souvenirs dont vous allez parler, ou bien les personnages qui en sont les détenteurs?
Christina Mirjol:
Quand je commence à écrire, je ne sais pas exactement où je vais; l’écriture agit sur moi au fur et à mesure comme un révélateur. Il y a cependant des souvenirs qui sont réels. Par exemple, "Le premier prix de poésie" vient d’un souvenir très précis. J’avais entendu à la radio une orthophoniste interrogée par un journaliste qui lui demandait s’il y avait, pour les personnes atteintes de bégaiement, une différence entre la langue spontanée et les langages appris – comme c’est le cas pour la récitation ou le théâtre. Et l’orthophoniste avait raconté cette terrible anecdote: elle avait eu comme patient un enfant bègue qui avait obtenu un premier prix de poésie auquel les parents n’avaient pas cru. Ils ne pouvaient pas croire qu’un premier prix de poésie ait pu être attribué à leur enfant, sans moquerie. J’avais été bouleversée par cette anecdote qui remonte à plusieurs années, et elle a resurgi quand j’étais en train de travailler à ce recueil.

 

Alain Absire:
Je n’ai pas été étonné du tout en apprenant que vous veniez du théâtre; vous avez un style caractérisé par ce qui pourrait être un défaut mais qui en réalité donne une unité à votre recueil: vous répétez, vous faites répéter vos personnages. Vous avez écrit une nouvelle sur le bégaiement mais on peut dire que, d’une certaine façon, tous vos personnages bégaient. Cela surprend d’abord, et puis on se rend compte que ça fonctionne très bien. J’ai beaucoup pensé à Harold Pinter qui est pour moi, avec Beckett, le grand auteur de théâtre contemporain. Est-ce le style de Pinter qui vous a inspirée? Quelles sont vos influences?
Christina Mirjol:
En fait, je connais assez mal l’œuvre d’Harold Pinter, mais toute la littérature m’intéresse et m’inspire; je lis beaucoup; les livres sont très importants pour moi et bien sûr nourrissent en permanence mon écriture, mais je ne crois pas pouvoir dire que je suis influencée par tel ou tel auteur. Mon véritable moteur pour écrire ce sont les voix. Que j’entends. Cela paraît naïf de dire que j’entends des voix, mais c’est ainsi… La première phrase de mes récits est par exemple très importante; et la voix qui sera celle du personnage ou du narrateur, et surtout, qui sera la voix du texte, je peux la chercher très longtemps. Quand elle ne vient pas, je ne peux pas écrire. Il m’arrive d’écrire malgré tout; je trouve le résultat plaisant, les phrases sont belles, c’est bien écrit, mais… cela n’est pas légitime à mes yeux. Pour que le texte me satisfasse, j’ai besoin qu’il vienne d’ailleurs et qu’il corresponde à quelque chose qui ressemble pour moi à une voix juste. C’est très mystérieux et je ne peux pas le dire autrement; c’est comme ça que je le sens: ça vient de quelque part en dehors de moi.
Alain Absire:
L’une des nouvelles qui m’a le plus marqué est celle du train, où il y a cette allusion au film Rêves de Kurosawa et je voudrais savoir comment vous avez rattaché cette image du tunnel, des soldats morts, à l’histoire, assez terrifiante, de ce père qui tue le chien de son fils? Cela signifie-t-il que vous vivez constamment à l’affût de ce qui va vous ouvrir les portes de l’écriture?
Christina Mirjol:
Je n’ai pas rattaché en tout cas l’image du tunnel à une anecdote réelle où un homme tue le chien de son fils. Après avoir vu le film de Kurosawa, j’en avais noté toutes les séquences dans un carnet parce que je trouvais que c’était un film extraordinaire et qu’il y avait là matière à narration. Quand j’ai commencé à écrire ces nouvelles et que ce film m’est de nouveau apparu, m’est revenue à l’esprit cette image du tunnel qui est bouleversante, mais je ne savais pas du tout où cela allait me conduire. Ce dont je suis sûre, c’est que j’avais en tête cette idée qu’on ne revient pas de la guerre. Je veux dire que le guerrier, qui a tué, ne revient jamais. En tout cas, la tuerie du petit chien est arrivée très tard dans le processus d’écriture et j’ai mis très longtemps à écrire cette nouvelle.
Alain Absire:
Je reviens à cette question de l’affût; c’est un "truc" de comédien, de guetter toutes les émotions afin de les intérioriser et d’en nourrir ensuite ses interprétations. Est-ce que vous avez aussi cette attitude par rapport à l’écriture?
Christina Mirjol:
Je suis ouverte en permanence à ce qui m’entoure; je suis par exemple quelqu’un qui pleure très facilement; j’ai la sensation de capter toutes les situations, toutes les émotions qui passent à ma portée. Mais ensuite, quand il s’agit de les transcrire, il est très important pour moi d’y mettre de la distance car je veux absolument éviter le pathos, ce en quoi je reconnais pour ma part la distance essentielle à laquelle doit se référer le comédien.

 

Jean Claude Bologne:
J’ai été frappé, essentiellement, par deux choses. La présence d’alexandrins semés dans vos nouvelles d’une part et, de l’autre, par ces tout petits détails qui fondent la structure de vos récits et qui contribuent à en créer l’atmosphère. Comment travaillez-vous cette structure?
Christina Mirjol:
Tout d’abord, concernant les alexandrins, ils sont en effet très présents, et reconnaissables même si j’éprouve un grand amusement à les déstructurer par moment. Parfois, l’alexandrin me gêne; je n’en veux plus! Mais il revient malgré moi… C’est une question de rythme. J’accorde énormément d’importance au rythme du texte qui correspond, me semble-t-il, à la gestuelle de mon corps quand je marche, quand je respire. Je sens que c’est un rythme proche de celui de l’alexandrin. Et comme je le ressens intérieurement, gestuellement, ce rythme se retrouve ensuite forcément dans mes textes…
Concernant la structure, elle est en effet pour moi très importante. Mais elle se construit au fur et à mesure de l’écriture. Le texte a une logique interne qui fait que, au bout d’un certain temps, il n’y a pas trente-six mille chemins à suivre pour continuer. Je constate que le texte, qui a mille chemins possibles au départ, n’en a guère plus qu’un seul à l’arrivée. Encore faut-il le trouver, et en tout cas recommencer quand le chemin en question était en fait une impasse. Parmi ces détails dont vous parlez, beaucoup s’imposent d’eux-mêmes; il y a en effet des choses qu’on ne contrôle pas, qui sont purement intuitives – par exemple, le verre de limonade dans "Le premier prix de poésie": ce ne pouvait pas être autre chose que de la limonade; parce que, dans ce récit qui renvoie à l’enfance, la limonade nous y amène… Je le dis aujourd’hui mais, au moment d’écrire, je n’en étais probablement pas tout à fait consciente. Quant au travail proprement dit il est lent et laborieux, je reviens constamment sur le texte. Quand j’ai écrit deux pages il faut que je m’arrête pour me relire, me remettre dans l’ambiance du texte afin de pouvoir continuer; les phrases doivent venir facilement, et sonner juste, ce qui fait aussi que je jette énormément de choses en cours de route…


Georges-Olivier Châteaureynaud:
En vous écoutant dévoiler la source de vos nouvelles, j’avoue être un peu surpris. Le poids de l’enfance est tel, et vous écrivez dans un registre si réaliste, si intimiste que j’ai été tenté, en vous lisant, de vous attribuer tous les souvenirs qui animent vos personnages. Je m’aperçois que je vous ai lue avec une grande naïveté… Quelle est donc dans vos histoires la part de souvenirs inventés? Et celle des souvenirs qui vous appartiennent vraiment?
Christina Mirjol:
J’ai envie de dire que même si le souvenir n’est pas puisé dans ma propre vie il m’appartient malgré tout… Mais parfois, ce sont d’authentiques souvenirs personnels qui ont été en effet le point de départ de la nouvelle. Par exemple "Mon vélo": il s’agit vraiment de mon vélo! S’agissant au contraire de la nouvelle "Le Tréport", ce qui est écrit ne me concerne pas – je ne connais pas Le Tréport, je n’y suis jamais allée. "La plume" en revanche a vraiment existé. Oui. J’avais seize ans et c’est un vrai souvenir. Quant au poids de l’enfance, je suis heureuse que vous le souligniez, car c’est à partir de l’enfant que j’ai été que j’écris. La petite balle de "L’Anniversaire" a beau être une pure invention, elle me touche autant que si elle faisait partie de ma biographie.


Jean Claude Bologne:
Et la dent de Bertrand?
Christina Mirjol:
Ce texte est basé sur un vrai rêve… Un rêve étrange. J’ai vraiment rêvé de cette dent… Cependant, cette nouvelle est décalée par rapport à mon rêve. Il ne s’agissait pas de la dent d’un petit garçon mais d’un jeune homme – ce n’est pas tout à fait pareil… et l’atmosphère générale était bien différente de celle de la nouvelle. 


Ghislain Cotton:
Les répétitions sont très marquantes dans vos textes. J’avais d’abord pensé à un certain maniérisme de l’écriture et puis au fur et à mesure de la lecture, je me suis rendu compte que c’était une rythmique. Vous avez évoqué la marche tout à l’heure et je me demande si ces répétitions ne sont pas un rythme de marcheur… On a un peu l’impression que vous avez écrit vos nouvelles en marchant…
Christina Mirjol:
Ce n’est pas tout à fait faux. Comme je l’ai dit à propos de l’alexandrin, des pans entiers d’écriture me viennent mentalement quand je marche. Concernant les répétitions, je dirais qu’en fait je suis très bégayante… C’est pourquoi l’anecdote racontée par cette orthophoniste m’a tant bouleversée. Je ne suis pas précisément bègue, mais je suis quelqu’un qui cherche parfois beaucoup ses mots et n’est pas à l’aise à l’oral, et cela m’est naturel de répéter; je ne répète pas "pour faire joli", ou parce que ça me plaît de répéter, non, c’est ma "voix intérieure" qui est ainsi; et en même temps je trouve que le principe de répétition est très beau. Avec la répétition, il y a quelque chose qui rebondit, comme on peut le dire d’un saut dans l’espace. Et puis, on est dans la circularité propre à la poésie, où, de la strophe à la rime, tout se répète. Cette circularité m’est précieuse pour écrire, me semble juste et m’est nécessaire.

 

Michel Lambert:
Par deux fois vous avez cité Henri Michaux, une fois dans la nouvelle "La plume" et une fois en exergue pour l’ensemble du recueil: "Oh! Fagots de mes douze ans, où crépitez-vous maintenant?"
Christina Mirjol:
C’est parmi les auteurs un de ceux que je relis sans cesse. Il m’accompagne. Il m’arrive d’ailleurs souvent de lire une page de Michaux avant de me mettre au travail. C’est de l’air qui entre dans la pièce. Cette phrase que j’ai mise en exergue dit tout. Toutes les phrases d’Henri Michaux sont vastes.

 

 

Propos adaptés de l'enregistrement effectué lors de la remise du prix Renaissance de la Nouvelle 2012 le samedi 12 mai à la ferme de Blocry, à Ottignies-Louvain-la-Neuve (Belgique). 

 

NB – Les deux photographies qui illustrent cet article m'ont été gracieusement communiquées par Marie-Claire Dufrêne. Un compte rendu de la remise du prix est à lire sur cette page du site officiel de la ville d'Ottignies-Louvain-la-Neuve. Le site de la revue Encres vagabondes, fidèle et attentive "suiveuse" du prix depuis très longtemps, propose également une chronique de l'événement 2012. 

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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 16:56

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 En 2011, on a marqué, avec force débats et polémiques, le cinquantenaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline. En 2012 on fêtera bientôt – le 20 juillet prochain – les cent ans de Lucette Destouches, sa veuve. À cette occasion, David Alliot,  un fervent célinien de longue date mais devenu depuis peu un intime du 25 ter route des Gardes – il n’en a franchi les grilles que tout récemment, en février 2011 – a sollicité quelques familiers pour qu’ils témoignent de leur relation avec Lucette. Il en est résulté un recueil auquel lui-même a apporté sa part – tout à la fin, fermant la marche des amis, il raconte sous la forme d'un journal sa première fois à Meudon puis l’un de ces repas plantureux qui allument encore des rires et des lueurs dans les yeux de la vielle dame. C’est un bouquet de textes écrit-il dans son "avant-dire"; le bel à-propos de la métaphore saute aux yeux quand on lit, sous la plume de François Gibault, qu’il n’a jamais vu personne aimer les plantes et les animaux comme Lucette les aime

 

Lucette a si étroitement épaulé son mari durant leurs années de vie commune, jusqu'à partager avec lui les plus dures épreuves, et a ensuite veillé avec tant de soin, tant de constance, à la postérité de ses textes qu'on l'a surnommée "Madame Céline". On aurait pourtant tort d'imaginer qu'elle n'a été qu'un fade ectoplasme, éclipsé par la puissante aura, soufre et génie littéraire, de son mari. Elle a sa propre lumière, vive, qu'elle a su instiller dans les ténèbres dont Céline était habité; à ses côtés puis en gardienne de son œuvre, constituée dans son être profond par la force même de cet attachement au lieu d’en être éteinte, elle est restée Lucette Almanzor la si justement prénommée, rayonnante, danseuse corps et âme, artiste fantasque aux rires sonores aimant à se vêtir de couleurs vives, femme généreuse autant que réservée, ne tenant guère son quant-à-soi et donnant sans trop compter, professeur exigeant qui enseignait la danse grâce à une méthode très personnelle – la méthode Almanzor… C'est en tout cas le portrait extrêmement vivant que brossent les dix témoins convoqués ici en faisant miroiter avec un éclat égal toutes ces facettes d’une personnalité en effet exceptionnelle, chacun avec sa voix singulière qui révèle un peu de lui-même. De l’académicien Frédéric Vitoux à la danseuse Maroushka en passant par l’amie devenue vigilante "régisseuse" Sergine Le Bannier, tous, à travers une brassée d’anecdotes pittoresques, dessinent Lucette dans ses dimensions multiples mais aussi la maison où Céline et elle ont passé les dix dernières années de leur vie commune – là même où l’écrivain est mort, là où elle vit encore aujourd’hui, très entourée, certes fragilisée par le grand âge mais toujours prête semble-t-il à piocher ce qui reste à sa portée dans la boîte à délices des jours (Véronique Robert-Chovin), par exemple tenir compagnie à ses invités jusque tard dans la soirée… ou bien déguster une part de gâteau.

 

Le florilège composé par David Alliot vibre d'une énergie un peu mystérieuse, chaleureuse et émouvante, qui transmet au lecteur comme tout droit sortis des murs de Meudon les rires et les silences de Lucette, le chœur parfois cacophonique des hôtes à plumes et à poils de la maison, le bruissement des conversations, l'écho des pas de ceux qui ont passé, passent encore par là et, bien sûr, l’ombre dense de Céline, si prégnante, dont Christophe Malavoy écrit qu’elle est partout présente, jusque dans les moindres recoins…    

 

On témoigne dans ce livre comme, paraît-il, on dîne à Meudon, à la bonne franquette (David Alliot). Clos par la reprise de deux interviews de Lucette Destouches – l'un avec Jean-Claude Zylberstein publié dans Combat en 1969, le second avec Jérôme Garcin, en compagnie de François Gibault, paru en 1977 dans Les Nouvelles littéraires, et dont aucun n’avait été réédité depuis – le recueil est d’une construction judicieuse; il est tout harmonie et justesse de ton. Jusqu’à la photographie illustrant la première de couverture… N’était la rédhibitoire impossibilité chronologique, on jurerait qu’elle a été prise exprès pour le livre tant elle en reflète à la fois l’esprit et le contenu: on y voit Louis et Lucette ensemble, saisis sur le vif en pleine conversation, ne posant pas et, devant eux, sur une table de jardin, tel un condensé de leur univers meudonnais, un chat, Toto le perroquet, et des plantes en pot là groupées comme si l'on avait su déjà qu'à bien des années de distance, elles sembleraient la métaphore de certain bouquet textuel.

 

Ce petit recueil sera probablement l’occasion de parler un peu plus de Céline et de ses livres; cela participera aussi du cadeau fait à Lucette…

 

Madame Céline, route des Gardes (témoignages recueillis et présentés par David Alliot), Pierre-Guillaume de Roux, mai 2012, 144 p. – 16,90 €.


NB - Les dix contributeurs réunis dans ce recueil sont Sergine Le Bannier, Serge Perrault, Maroushka, François Gibault, Frédéric Vitoux de l'Académie française, Marc Laudelout, Véronique Robert-Chauvin, Gang Peng, Christophe Malavoy et David Alliot.

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 09:47

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Le 7 mai 1915 en début d’après-midi, le paquebot transatlantique armé par la Cunard Line R.M.S. Lusitania, parti de New York et attendu à Liverpool, est torpillé par un sous-marin allemand au large des côtes irlandaises. Le navire sombra en dix-huit minutes – un record pour un monument flottant de cette taille eu égard à la seule et unique torpille qu’il reçut – et son naufrage causa la mort de mille deux cents personnes. Les circonstances de cette catastrophe ont soulevé maintes interrogations: pourquoi le Lusitania n‘était-il pas accompagné, comme il aurait dû l’être, par le croiseur Juno? Pourquoi a-t-il coulé si vite, pourquoi y a-t-il eu autant de victimes quand les concepteurs avaient, paraît-il, tiré les leçons de ce qu’il était advenu du Titanic trois ans auparavant? De nombreux indices laissent soupçonner que le bateau et ses passagers ont été délibérément sacrifiés sur l’autel de la "raison d’État" par une Grande-Bretagne alors engagée dans ce que l’on nommera plus tard la Première Guerre mondiale et qui escomptait bien amener les États-Unis à rompre la neutralité qu’ils observaient depuis le début du conflit.

Qui se souvient aujourd'hui du Lusitania? interrogent les auteurs dans l’épilogue de leur livre, opposant cet oubli à l'importance qu'a prise, dans notre mémoire collective, le naufrage du Titanic dont on commémore, justement, le centième anniversaire – plusieurs documentaires sont diffusés sur les chaînes de télévision, sans doute les étals des libraires accueillent-ils force ouvrages sur le sujet, on ressort en salles le fameux film de James Cameron cette fois en "version 3D" (pour ne pas avoir l’air de tirer telle quelle de la naphtaline une "vieillerie" d’à peine quinze ans…?) Il est à parier que la date de sortie du livre a été calculée pour tenter de contrebalancer un peu la médiatisation de ce centenaire. Certains diront peut-être que la notoriété du film de Cameron a sa part dans cette mise en vedette – je serais plutôt encline à envisager autrement l’impact du film et à penser que c’est précisément parce que le naufrage du Titanic tient une place particulière dans nos esprits que James Cameron a tourné ce film-là – Titanic, et non Lusitania.

 

Pour raviver les souvenirs, Patrice Ordas & Patrick Clothias ont opté pour le roman plutôt que pour l’essai documentaire – à la manière d’un passionnant docu-fiction précise le dossier de presse. Mais pourquoi en appeler à ce néologisme, plutôt réservé à l’univers audiovisuel, quand l’étiquette "roman historique" aurait amplement suffi à caractériser ce récit et l’aurait, à juste titre, inscrit dans une tradition littéraire ancienne dans laquelle se sont illustrés de fameux romanciers? Le terme me paraît d'autant plus inapproprié qu'il manque au livre ce qui aurait apporté à la fiction sa part "docu": une introduction où les auteurs auraient brièvement rappelé les faits, exposé leur intention, présenté leur démarche et, en fin de volume, une liste des sources consultées – parce que les deux auteurs se sont à l'évidence abondamment documentés, non seulement sur "l'affaire" proprement dite et ses dessous, mais aussi sur le contexte, l'univers de la marine, etc.: le vocabulaire technique est précis, les descriptions émaillées de multiples détails qui attestent de cette documentation préalable – complétée par une bibliographie sélective destinée aux lecteurs souhaitant en savoir plus.

 

À ce manque que, pour ma part, je regrette un peu, on objectera qu'une intention avant tout romanesque se dispense de ce type d'accompagnement – et, en effet, ici, le roman se présente nu, dans son simple appareil narratif dont il faut souligner la parfaite organisation. Trois "livres", vingt-trois chapitres et un épilogue: le découpage est clair, net, sans bavures; les chapitres taillés au cordeau et l’écriture au présent confèrent au texte une dynamique envoûtante et un pouvoir de captation d’une rare puissance. Mais je crois que sa plus grande force réside en ce que la narration est tout entière centrée sur une galerie de personnages davantage que sur l’implacable déroulement des faits. Des personnages bien campés, dotés pour la plupart d'une "épaisseur biographique" qui les projette en amont du récit proprement dit: les auteurs, qui manient fort bien la focalisation interne sans user de la première personne, procèdent avec un sens aigu de l’individualisation. Les portraits sont soigneusement brossés et, à travers les paroles, les gestes, les attitudes ou les réactions qui sont prêtés aux personnages, ceux-ci se densifient au fil du texte et les relations qui se nouent entre eux, d'une grande justesse, prennent un relief qu'aiguisent les scènes saisissantes et pittoresques finement dramatisées qu'ont su imaginer les auteurs. Lesquels se gardent habilement de basculer dans la grandiloquence – si tentante lorsque l'on tâche de restituer des émotions, des sentiments, et des situations extrêmes. Ils parviennent à faire vivre les personnages au point qu’ils acquièrent une présence quasi charnelle dans l'esprit du lecteur. Qu'ils soient fictifs ou authentiques peu importe au fond: tous existent avec la même intensité.

R.M.S Lusitania est une admirable mécanique fictionnelle, formidablement efficace. Chaque pièce est merveilleusement usinée, elle est insérée au meilleur emplacement et s’ajuste en toute fluidité, sans le moindre jeu, aux autres pièces: événements, personnages, anecdotes, dialogues – rien ne sonne faux, pas un temps mort ne vient générer l’ennui, lyrisme, action, suspense, grands sentiments, humour… sont dosés avec une imparable justesse: c’est de la très belle ouvrage. Je ne pense pas que ce soit de la haute littérature, mais c'est un excellent roman.
Je ne puis cependant m’empêcher de noter quelques erreurs qu’une relecture minutieuse aurait éliminées sans peine. Par exemple page 36, la boxe anglaise est, paraît-il, appelée "savate" par les Français. Il y a bien de la "savate" dans le vocabulaire français des sports de combat, mais pour désigner la boxe… française. Dans ce même passage, Alfred Vanderbilt et ses deux compagnons doivent se défendre contre quatre agresseurs. Un s'enfuit, deux autres sont capturés et conduits au poste de police – le quatrième a sans doute fondu dans la bagarre: il disparaît bizarrement du récit… Beaucoup plus loin, l'on "exalte" au lieu d' "exulter". Ailleurs, c'est de la poix que l'on réduit en purée pour qualifier le brouillard quand le langage courant se contente, lui, de "purée de pois".
Il m'a fallu relever
ces points de détail, ça a été plus fort que moi. Mais ils ne m'ont nullement empêchée de lire R.M.S Lusitania avec un très grand plaisir. 

 

NB – Croyant ne découvrir, à la faveur d'un envoi spontané de l'attachée de presse de l'éditeur, que le dernier opus d'un duo d'auteurs ayant à son actif quatre romans présentés en fin de volume – à savoir L'Ambulance 13, L'Œil des dobermans, Nous, Anastasia R. et Hindenburg, les cendres du ciel – je me suis aperçue, en explorant un peu le site des éditions Bamboo que je pensais toutes vouées à la bande dessinée, que la maison a ouvert en 2010 une section "romans" dans sa collection "Grand angle" et que, parmi les cinq désormais inscrits au catalogue, trois ont été adaptés en albums, le dessin confié à chaque fois à un dessinateur différent tandis que le scénario, lui, est toujours écrit par les romanciers eux-mêmes: L'Ambulance 13, paru en roman en juin 2010 et dont un premier tome dessiné est paru quelques mois plus tard, en novembre 2010 ( le tome 2 qui clôt le cycle paraît ce mois-ci); L’Œil des dobermans (paru en  juin 2010) a donné le jour à un premier tome dessiné en mai 2011 – le cycle est prévu en trois volets – et, enfin, Nous, Anastasia R., publié en roman au mois d'avril 2011, est transposé en un cycle de trois albums dont le premier paraîtra à la fin de ce mois.
Je devine là une démarche éditoriale originale qui met ainsi en regard, à la façon d'un diptyque, romans et albums, une complémentarité certes loin d'être inédite mais qui, ici, devient particulièrement intéressante à scruter du fait que la plume scénaristique est tenue par les mains mêmes qui ont d'abord écrit le roman… Pour le moment, Ordas et Clothias sont les seuls romanciers à inscrire leurs noms au catalogue de cette section nouvellement créée. D'autres les rejoindront-ils qui, ensuite, se mueront comme eux en scénaristes?

À lire: une interview des deux auteurs mise en ligne sur cette page Facebook à l'occasion de la publication simultanée de leurs deux premiers romans en juin 2010 (L’Ambulance 13 et L’Œil des dobermans).

À noter également que cette collection "Grand angle" des éditions Bamboo est dotée d'un site internet qui lui est propre..

 

Patrice Ordas & Patrick Clothias, R.M.S. Lusitania, Bamboo coll.  "Grand angle romans", mars 2012, 360 p. – 22,95 €.

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