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24 décembre 2009 4 24 /12 /décembre /2009 13:45
Il reste encore un peu de temps – jusqu'au 27 décembre – pour aller voir au Théâtre du Lierre les petits formats, peintures et dessins, que la dernière création de la compagnie de L'Estampe, Êtres de chair, a inspirés à Jannick Chiraux. J'avais rencontré pour la première fois le travail de cet artiste à travers ses "Toiles de Noces", exposées lors de la reprise de Noces de sang, au printemps dernier. Ses graphismes anguleux, disproportionnant étrangement les corps qu'il cerne d'un filet noir, m'avaient quelque peu déroutée, me renvoyant au monde de la bande dessinée avec lequel je ne voyais guère de parenté avec le spectacle de la compagnie du Lierre. Sa palette de couleurs cependant, éclatante et chaude avec de subtils dégradés mais pouvant s’amuïr presque jusqu’au noir et blanc selon les personnages figurés, m'avait sourdement séduite. Une palette que je retrouve dans ses "Lignes de chair", aussi brillante dans les toiles, très adoucies dans les dessins. Quant aux corps, toujours anguleux, leurs disproportions sont accentuées par des perspectives bousculées, des plongées et contre-plongées audacieuses qui mettent en évidence le caractère extrême de certaines postures adoptées par les danseurs. Je ne me sens pas moins déconcertée par ces œuvres-là – mais elles me parlent, sans que je les comprenne pourtant...
À défaut d’aller au Théâtre du Lierre, vous pouvez visiter la galerie virtuelle de l’artiste et visualiser, entre autres, la série "Toiles de Noces".

Janick-chiraux1recadre
Je n'ai, moi, rien perçu de chaleureux comme ces tons ocres et roux, rien non plus d'anguleux dans les deux pièces que j'ai vues - Zoon et Êtres de chair. Tout m'a paru se dérouler dans une constante fluidité que ne blesse nul à-coup, même quand les gestes se font frénétiques - les reptations convulsives qui à un moment jettent les interprètes au sol, aussi bien dans Zoon que dans Êtres de chair, demeurent d'une souplesse toute féline - et coloré d'une certaine froidure - sonorités souvent métalliques ou crissantes de la musique, austère fixité des visages, teintes neutres des vêtements, projections vidéos en noir et blanc.
Les deux pièces m'ont pareillement confrontée à une étrangeté inédite, envoûtante car, bien que différentes, toutes deux reposent sur des alliances analogues et, m'a-t-il semblé, une progression dramatique similaire.
Solo (Zoon) ou trio (Êtres de chair) c'est, à chaque fois, une conjonction de sons et d'images qui engendre une ambiance à laquelle réagissent les corps par le mouvement - telles des cellules que l'on aurait mises en culture dans quelque bouillon nutritif et dont on observerait le comportement...
Et c'est, à chaque fois, une même évolution en boucle, toute une gamme de gestes qui est déployée entre deux immobilités - le corps de la danseuse ramassé dans un coin du plateau au début de Zoon qui lentement s'étire membre après membre, celui du danseur torse nu offert de dos à l'ouverture d'Êtres de chair dont seule la peau sous les omoplates frémit, froissée par d'infimes vibrations musculaires... Puis les mouvements, les déplacements s'amplifient, les interprètes investissent l'espace, la frénésie, le chaos gagnent... avant que ne règne à nouveau le silence. Plus de musique, plus d'images... et les corps à leur tour se taisent. 

Balbutiement.
Déploiement.
Frénésie.
Accalmie. Et douce fonte dans la lente extinction du mouvement. Quatre temps de danse pour exprimer une aventure vitale. Celle, en solo, d'une force qui se cherche à travers un corps et explore progressivement les possibilités que celui-ci lui donne - et Zoon de retracer une émergence, long réveil tâtonnant d'abord, mobilité de plus en plus vive ensuite, puis l'essoufflement avant le retour au sommeil. Le trio montre, lui, les étapes d'un apprentissage de l'Autre - approche, tentatives de contacts, heurts, luttes, caresses, unions puis séparations, ruptures - et, pour finir, le silence. Encore.

L'environnement reste abstrait: la musique, toujours harmonieuse, est proche souvent du bruitisme et les images, certes figuratives, sont travaillées de telle manière que les sujets sont méconnaissables au premier regard - les organismes unicellulaires projetés sur le sol et l'arrière-scène pour Zoon sont démesurément agrandis, les images utilisées dans Êtres de chair montrent de si petits détails corporels qu'il est presque impossible d'identifier quelle est la zone qui a été filmée. 
Sons, images et corps dansants donnent le sentiment de constituer les trois phases complémentaires et indissociables d'une entité unique - la pièce chorégraphique.
 

C
e n'est pas une danse narrative mais figurative, qui tâche de rendre visibles ce que sont les manifestations vitales élémentaires - pulsation, vibration... Ce que m’ont raconté les deux chorégraphies de Nathalie Pubellier ici liées en une même représentation ne m’a semblé relever ni de l’humain ni de l’animal – j’ai entendu des histoires de processus vitaux se glissant dans des corps aux formes encore indécises mais tout saturés de cette énergie puissante qui préside à l’éclosion puis au développement de la vie. L’admirable symbiose instaurée entre les images projetées, l’univers sonore et les mouvements des danseurs m’a transportée aux confins d’une vague transe où corps et esprit voyagent de concert vers un point origine que l’on ne peut imaginer plus reculé, plus profondément enfoui dans l’obscure mémoire des constellations cellulaires, là où l’on dit que traînent les poussières des étoiles défuntes. On remonte jusqu’avant l’humain, aux prémices de la vie – peut-être même à proximité du Big Bang…


Chorégraphies de Nathalie Pubellier

Zoon
Interprète :
Nathalie Pubellier
Musique originale :
Jean-Michel Machado
Décor et vidéo (à partir d’images fournies par l’INSERM) :
Hélène Chambon
Lumières :
Patrick Debardat
Costume :
Bruno Jouvet
Durée :
20 mn.

Êtres de chair
Interprètes :
Marjolaine Louveau, Nathalie Pubellier, Patrice Valéro
Musique originale :
Izidor Leitinger
Lumières :
Patrice Debardat
Costumes :
Bruno Jouvet
Images :
Hélène Chambon
Durée :
1 heure
 
La compagnie L’Estampe a proposé sa dernière création, Êtres de chair, précédée d’une pièce courte – soit Zoon les 9 et 10 décembre, soit Madeleine le 11 et le 12 – ou en solo le 13 décembre 2009 au Théâtre du Lierre – 22 rue du Chevaleret, 75013 Paris.

NB - La compagnie de Nathalie Pubellier, comme celle de Denise Namura et Michael Bugdahn (A fleur de peau), est actuellement en résidence au Lierre. 
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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 11:47
Un écrivain qui au bout de vingt ans ne s’est toujours pas remis d’une passion amoureuse interrompue, vivant en reclus dans une vaste maison bretonne regardant vers l’océan – le domaine de Ker-Lann, acquis grâce aux droits d’un de ses livres – se décide à tenir un journal intime parce qu’il ne parvient ni à écrire autre chose, ni à se libérer de la longue histoire de [ses] errements. Et ce journal intime de se faire le réceptacle de ses souvenirs, de ses fantasmes, de ses projets, de ses désirs, en même temps que des événements de son quotidien, des impressions que lui causent la lumière ambiante, la caresse du vent ou la musique de la pluie…
S’il y a dans Géométrie d’un rêve cette part narrative réductible à un résumé, c’est par ailleurs un texte luxuriant, profus, dont je ne puis parler qu’à mots partiels, forcément pauvres.

Fedora, donc, chanteuse d’opéra survenue dans la vie du narrateur "à la brutale" : Un sourire immense, précieux comme le plus fin collier de perles, des yeux taillés à même l’âme et, sur ma joue, un souffle plus troublant qu’un baiser volé – telle est Fedora, nimbée d'une vague de soie ou de satin craquante et parfumée, lorsqu’elle apparaît pour la première fois. On ne sait d’abord rien autre que cela – est-elle blonde, brune, rousse ? Mince ? Ronde ? – et il n’y a d’elle que cette trace rayonnante. Mais c’est la Beauté même qui se tient dans ces quelques mots, avec son irrésistible puissance de séduction. Tout ce qui va découler de cette bourrasque arrive par bribes, tramant un parcours de la remémoration entrecoupé d’autres remontées mnésiques – des amours passées bien sûr mais aussi des souvenirs d’enfance, de jeunesse, tragiques, doux ou douloureux – et d’incursions d’un présent chargé de mystères, de personnages énigmatiques et de sidérantes figures féminines. La passion sans pareille vécue avec Fedora, que l’on pouvait penser devoir être l’axe de tout le récit, est en fait noyée dans une constellation d’histoires, d’énigmes, d’aventures de cœur et de corps passées ou présentes. Et en dépit de son caractère unique, étrange, grand, troublant, déstabilisant, cet amour au bord de la féerie se trouve ramené à l’état d’un point romanesque parmi d’autres.

Géométrie d’un rêve est un fascinant théâtre de fantômes, des plus véridiquement spectraux – la poétesse Emily Dickinson dont le narrateur travaille à traduire les poèmes – aux plus réellement vivants mais si évanescents qu’ils en perdent presque chair – la douloureuse Agnès – en passant par ceux dont l’ombre sans matière flotte depuis leur mort advenue longtemps auparavant – la mère du narrateur, le peintre mort dans les flammes dont il ne reste qu'une toile... À la croisée des fantômes et des corps, la brillante théorie de femmes que le narrateur a côtoyées, aimées, admirées ou juste entrevues au cours de sa vie, empreintes d’un passé enfoui qui trouvent leur écho dans quelques figures magnifiquement campées en sensualité – Lavinia, et Blandine Feuillure de la Gourancière dont le patronyme ne peut manquer de faire sourire… Des femmes qui ont chacune leur sublimité et qui, se tenant presque la main, dansent une farandole charnelle dessinant un envers voluptueux aux médiévales danses macabres – parce que les ivresses du désir et de l’amour physiques innervent bien des passages du texte ; des passages qui, écrits par d’autres, seraient banalement sexuels et érotiques, sont là véritables fulgurances poétiques, voire de pures clés existentielles : la sexualité qui ouvre à la mort et à la connaissance

"Il y a des correspondances entre L’Univers et Géométrie d’un rêve", m’avait glissé l’auteur lors d’un rapide échange. En effet : la structure fragmentée, et ces blancs typographiques entre les séquences du récit qui sont au texte ce que les plombs sont au vitrail – qui séparent tout en permettant de tenir ensemble un tout admirablement composé. Le narrateur qui s’engage dans l’introspection investigatrice d’où émerge par morceaux une autobiographie à laquelle s’agrègent les biographies de ses proches et des êtres croisés en route. Les mille et une anecdotes attachées aux lieux ou aux personnages secondaires, qui se lèvent de toutes parts au gré des évocations du narrateur…
Oui, tout cela et aussi d’autres échos plus ténus ramènent au cœur de L’Univers – Elzaïde ne doit-elle pas quelques traits à Esther ? La merveilleuse Amaya ne ramène-t-elle pas au creux de son nom l’ombre de Mahalia ? Quant au père Adamar, il a sans doute quelque proximité avec le prêtre Balthus… De plus fins connaisseurs que moi de l’œuvre d’Hubert Haddad verront certainement une multitude d’autres subtiles sutures entre cette Géométrie à lignes brisées et les livres qui l’ont précédée – comment par exemple ne pas se rappeler l’étrange théâtre d’Oholiba des songes et la non moins étrange Perla (ou Mélanie, peut-être Rebecca) à l’approche de Fedora, bien incarnée mais devenant à la nuit Mélusine quand elle interdit à son amant de chercher à passer une nuit avec elle ?

Voilà un texte que l‘on peine à nommer "roman" tant sa forme se dérobe à la catégorisation. L’auteur semble se livrer à un jeu d’ombres, de masques et de reflets infiniment subtil, moiré d’un humour subreptice qui souvent ne se perçoit qu’à la faveur d’une drôlerie onomastique – un jeu qui m’a rappelé, plus encore que L'Univers, les deux Nouveaux Magasins d’écriture, auxquels je n’ai cessé de penser tout au long de ma lecture : les brèves notations du narrateur en mal d’inspiration concernant d’éventuels romans ou nouvelles qu’il pourrait écrire m’ont évoqué les innombrables propositions de travail qui nourrissent les deux ouvrages. Géométrie d’un rêve serait alors, par cela et par les multiples histoires qui ramifient le souvenir de la relation avec Fedora, comme un troisième Magasin, l’aboutissement d’une trinité – un Magasin qui aurait atteint son ultime métamorphose, réalisant l'idéale synthèse entre l'œuvre accomplie, la liste de propositions, les considérations théoriques, la pédagogie…
Et par-delà ces méandres, ces glissements tout en dérobades et chemins de traverse, il me semble voir toujours poindre un léger sourire en coin, comme si l’auteur, derrière son narrateur disant "je", s’amusait de son propre geste d’écrivain et se savait artiste en flagrant usage d’artifices tout en se prenant délibérément à son propre jeu pour mieux y entraîner le lecteur…
Qui se souviendra de moi ? s'inquiète le Solitaire de Ker-Lann après avoir brassé jusqu'à leur lie ses chers fantômes et ses pires cauchemars comme ses fantasmes les plus voluptueux... Je lui réponds sans hésiter : "Quiconque vous aura croisé sur sa route littéraire. Vous êtes... inoubliable!"
 
Après avoir lu seulement deux ou trois livres d’Hubert Haddad – et n’avoir lu chacun d’eux qu’une seule fois, ne percevant ainsi qu’une infime part de leurs richesses – j’avais le sentiment, chaque fois que j’en abordais un nouveau, d’être en présence d’une œuvre cabalistique, parsemée de clés dont il appartient à chaque lecteur de trouver au fond de lui les serrures qui leur correspondent. S’accroissait, aussi, la certitude que voir dans ces livres de simples objets littéraires, fussent-ils estimés à leur exceptionnelle valeur et qualifiés des plus louangeuses épithètes, revenait à manquer l’essentiel. Dans Géométrie d’un rêve j’ai retrouvé ce surgissement constant, dans le mouvement des phrases, de métaphores, d’images, de mots faisant récif qui déchirent le texte narratif pour y ouvrir des brèches cosmiques, pareilles à ces flaques d’eau qui, à marée basse, stagnent dans les anfractuosités des rochers pour y réverbérer le ciel et ses vertigineuses interpellations. Et ces questions, formulées à tout moment, comme en aparté au lecteur, l’invitant à décoller un peu de sa lecture pour réfléchir, non pas trouver des réponses mais au moins soupçonner qu’il y a faille… On ne lit pas cet auteur en tranquillité. Ni même en admiration. Mais en fascination permanente.

Hubert Haddad est un poète qui pousse aux confins de la beauté littéraire toute chose – la chair, la mort, le sexe, la douleur, la fantasmagorie et l’humour, parfois le grotesque…
Sa plume est philosophale qui transmute en or tout ce qui se peut exprimer par les mots. Géométrie d’un rêve en est une preuve de plus.

Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, Zulma, août 2009, 416 p. - 20,00 €.
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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 13:06

Sur une chaise posée d’un côté du plateau, là-bas au fond et à l’aplomb d’une lampe suspendue au plafond, un homme est assis, tout replié sur lui-même. Et sur le grand écran blanc qui ferme l’arrière-scène, une fenêtre est projetée ; dans son encadrement on va voir une journée couler, passer de l’aube à la nuit. Toute une journée, ramassée en une demi-heure et pendant laquelle se succèdent plusieurs versions de Ne me quitte pas – morceaux instrumentaux, ou chantés par divers interprètes, dont une variation jazzy étonnamment gaie – qui soutiennent les évolutions de différents personnages se suivant l’un après l’autre, chacun jouant en fonction de la "couleur" du morceau et passant le relais à son successeur par une pièce de vêtement – un chapeau, une veste…  Des gestes se répètent qui tendent comme un fil rouge tout au long d’une pièce qui n‘est pas de la danse ni du théâtre mais tient un peu des deux – qui, plutôt, relève du mime. Le jour qui naît passe et meurt, la chaise isolée en fond de scène… sont de superbes métaphores de la solitude et de l’abandon, le jeu des interprètes par ailleurs s’y accorde fort bien. Pourtant, j’ai eu l’impression, d’un bout à l’autre du spectacle, qu’il manquait comme… un "agent de liaison" entre la musique et la scénographie générale, les chorégraphies.


C
ette impression s’est encore creusée pendant la seconde partie, la Fantaisie onirique élaborée en hommage au compositeur Heitor Villa-Lobos. Il y a dans ce spectacle une partie textuelle, presque entièrement tenue dans un Prologue parlé accompagné de projections d’images d’archives, dont à vrai dire je n’ai pas saisi grand-chose sinon qu’il s'inclinait vers un absurde non dénué d’humour… Et je n’ai plus suivi que de très loin les treize "mouvements" qui se déploient à sa suite – un morceau de musique associé une chorégraphie – percevant çà et là des récurrences faisant refrain. Mais je ressentais à nouveau cette vague impression qu’il manquait un "liant" entre la musique et les gestes.


J
e crois, en écrivant aujourd’hui avec un certain recul, que ce sentiment d’être restée en lisière de ce qui m'était offert sur scène vient de ce que je n’ai pas compris les motivations narratives ou dramaturgiques des enchaînements gestuels, que je n’ai pas compris davantage le rapport qu’ils entretiennent avec la musique. D’où cette sensation constante que les acteurs racontaient avec leur corps quelque chose qui se jouait parallèlement à la musique, que les deux phases de l’histoire ne se rejoignaient pas tout à fait…
Je pense avoir été sourde à ce que l’on voulait me dire – ma perception a été en berne tout au long de la soirée et je me suis sentie pareille à une plagiste qui regarderait la mer de loin au lieu d’aller s’y baigner. Comment, dans ce cas, demeurée insensible à leur travail, pourrais-je rendre justice aux artistes de la compagnie À fleur de peau ?


À bien y réfléchir, la petite démonstration que nous avaient offerte Denise Namura et Michael Bugdahn lors de la présentation de saison ne m’avait pas particulièrement séduite ou amusée. Mais j’avais beaucoup aimé la façon dont ils avaient parlé de leurs pièces; je suis donc allée voir leur spectacle – parce que je voulais dépasser une impression première trop sommaire, et parce que je ne pense pas pouvoir, comme je le souhaite, me familiariser en profondeur avec l’esprit qui anime l’équipe du Lierre si je ne m’efforce pas d’assister à l’ensemble de la programmation.
Au fond, peu importe ce que j’ai ressenti pendant cette représentation – elle est désormais inscrite dans ma mémoire, aux côtés d’autres expériences théâtrales qui, au fil des jours, viennent enrichir ma petite bibliothèque de références personnelles. Ce spectacle surtout me rappelle, une fois de plus, combien la perception d’une œuvre est subjective et qu’il importe toujours, lorsque l’on "chronique", de questionner autant son état de réceptivité que l’œuvre reçue.


Si un jour je te quitte je te garderai en moi à nu à jamais
Variation sur une chanson de Brel - Création 2008, 30 mn.
Conception et chorégraphie:
Michael Bugdahn
Interprétation:
Ana Mariolani, Danila Massara, Denise Namura, Julien Lubek, Michael Bugdahn.
Artistes invités:
Farid Bentoumi, Patrice Gallet, Eric de Sarria (en alternance)

Villa-fantaisie onirique
Création 2009, 50 mn.
Conception et chorégraphie:
Denise Namura et Michael Bugdahn
Interprétation:
Michael Bugdahn, Ana Mariolani, Danila Massara, Denise Namura, Julien Lubek
Artiste invité:
Bruno Brazete
Musique:
Heitor Villa-Lobos
Texte et réalisation bande son:
Michael Bugdahn

Les deux pièces ont été jouées à la suite, du 18 au 29 novembre 2009 au Théâtre du Lierre - 22 rue du Chevaleret - 75013 Paris.

NB - La compagnie À fleur de peau, productrice des deux spectacles, est actuellement en résidence au Théâtre du Lierre.

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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 17:47

Peer Gynt, Les Revenants, Brand : Stéphane Braunschweig s’est déjà, par trois fois, confronté au théâtre ibsénien. Aujourd’hui, il monte en miroir Une Maison de poupée et Rosmersholm – les deux pièces sont programmées l’une à la suite de l’autre, en intégrale les samedis et dimanches, et en alternance d’un jour sur l’autre du mardi au vendredi. Ce qui peut apparaître comme un coup d’éclat marquant l’arrivée de Stéphane Braunschweig à la direction de la Colline n’a rien à voir avec une performance programmatique – il s’agit véritablement de révéler du sens et de rien autre que cela. Car ce choix de présenter pareil diptyque semble avoir été dicté au metteur en scène par une nécessité intérieure, comme s’il en était arrivé à un point de pénétration de l’œuvre d’Ibsen qui lui montrait entre les deux pièces des liens d’une évidence telle qu’il ne pouvait pas ne pas les monter ainsi. Des liens qu’il a fort bien su concrétiser par tout un jeu d’échos et de partis pris scénographiques similaires qui soudent Une maison de poupée et Rosmersholm en un ensemble dont on ne saurait retrancher l’une ou l’autre des parties.
Notons au passage que, pour soutenir son travail, Stéphane Braunschweig a demandé de nouvelles traductions des deux textes (réalisées par Éloi Recoing, elles sont sorties en novembre dernier chez Actes Sud-Papiers).

Dans les deux cas...

... Un même choix de décor et de costumes qui inscrit les pièces dans notre contemporanéité – ce qui n'a rien que de très cohérent puisque le dramaturge a situé ces deux drames dans sa contemporanéité. Et puis une même façon de rendre éloquents ces décors et costumes, de leur faire développer une "parole" visuelle qui reflète l'évolution psychologique, émotionnelle des personnages aussi bien que l'inflexion de leurs rapports et des situations qu'ils doivent affronter. Ainsi Nora frivole, sensuelle et tout à son amour pour Torvald au début d'Une maison de poupée porte-t-elle un ample pull rouge au décolleté souple qui à chaque mouvement un peu félin découvre une épaule. Et lorsqu'à la fin elle fait son deuil de son bonheur domestique, elle est en tenue sombre – à l'image de sa joie éteinte ; la voix de la comédienne, Chloé Réjon, allant de la clarté sonore à la gravité sourde, un peu rauque, illustre d’ailleurs merveilleusement cette progression. Dans Rosmersholm, les grands vases emplis de fleurs au premier acte – des fleurs qui marquent fortement la présence de Rebekka dans la maison – apparaissent vides au troisième. Et au dernier acte, les portraits des ancêtres qui avaient été décrochés, retournés face contre le mur, retrouvent leur place initiale, comme pour dire, du fin fond de l'au-delà, que la dynastie, incarnée par la demeure tout entière, a gagné et que la tradition des Rosmer – cette austérité qui bannit le rire de tous et les cris des enfants – est sauve.

L'on remarque, en règle générale, une étroite fidélité aux didascalies d’Ibsen. Des écarts significatifs se perçoivent cependant. Par exemple là où, dans Une maison de poupée, il n’est question que d’un salon – ce lieu particulier de la maison bourgeoise où l’on reçoit, cette zone intermédiaire entre l’espace privé et le monde extérieur – dont la décoration sert d’indicateur de situation sociale Stéphane Braunschweig installe un décor très blanc dont la sobriété confine à la neutralité dans lequel il introduit un grand lit, sur le côté de la scène mais au premier plan. Cet élément, symbole type de l’intimité conjugale, déplace dans la sphère intime l’environnement du drame qui, ainsi, semble en partie épuré de sa dimension sociologique tandis qu’est mis en évidence tout ce qui relève de la problématique du couple et des enjeux psychologiques d’une relation amoureuse. Du coup les propos de Nora concernant l’argent, sa condition de dépendance financière par rapport à son époux, très ancrés dans la réalité de la fin du XIXe siècle, perdent de leur désuétude. Et dans Rosmersholm, Rebekka n’est pas occupée, au premier acte, à crocheter un châle de laine mais à lire un journal, ce qui la montre tout de suite comme une femme instruite et curieuse, une femme qui pense et raisonne à qui la pratique des ouvrages de dame n’est rien.

Le rapprochement entre les deux pièces s'affine et s'affirme par de petits échos scéniques : le rôle de la gouvernante est joué par la même comédienne alors que les deux distributions sont différentes. Les deux décors comportent, en arrière-plan, une même paroi grise en L disposée en biais, qui s'ouvre brièvement à un moment clé de chaque drame. Et tout cet habile travail dramaturgique, servi par d’excellents comédiens, parvient à imposer comme allant de soi la mise en miroir d'Une Maison de poupée et de Rosmersholm. Évidemment parce que dans l'une et l'autre pièce les personnages [se] trouvent précipités dans l'urgence d'un choix décisif, radical (introduction du cahier-programme), et aussi parce que toutes deux s’ouvrent sur des situations comparables de stabilité domestique ébranlée par des incursions extérieures et de violents "retours de passé".
Une maison de poupée et Rosmersholm sont programmées en alternance rapprochée, voire en intégrale; Stéphane Braunschweig veut donc insister sur les analogies en établissant cette continuité. Il est clair, alors, que le spectateur qui verrait une seule des deux pièces manque tout un pan du sens que le metteur en scène entend révéler. Et l’on peut même, inclinant au jusqu’auboutisme, se dire que l’on est déjà en porte-à-faux par rapport à sa lecture d’Ibsen en n’assistant pas à l’intégrale. Mais cinq heures de représentation, fussent-elles entrecoupées d’une pause, peuvent rebuter…

Aujourd'hui me reste à l'esprit une petite énigme que je n’ai toujours pas résolue. Pourquoi, malgré une mise en scène à la fois sobre et signifiante, et une interprétation brillante tout en justesse, n’ai-je jamais éprouvé la moindre émotion ? Ces deux spectacles m’ont fait l’effet de magistrales démonstrations théâtrales – indéniables réussites dramatiques et scénographiques mais froides comme une suite de données mathématiques. Peut-être est-ce à cause des lumières, qui à de rares moments près, abolissent les ombres et génèrent une luminosité blanche, plate, un peu clinicienne ? Pourtant les comédiens ont tous montré dans leur jeu une belle ardeur, une profonde sincérité mais il m’a semblé que celles-ci couraient en circuit fermé sur le plateau sans en sortir pour franchir la frontière intangible qui sépare la scène de la salle et toucher les spectateurs.
Plus d’une semaine après avoir assisté aux deux représentations, cette extériorité face à ce qui se jouait devant moi me laisse encore perplexe…


Les mots de la fin - pédagogie collinienne

Tout le monde reçoit, en entrant dans la salle, le fameux "cahier-programme" dont Stéphane Braunschweig avait annoncé la création lors de la présentation de saison. C’est un petit fascicule gratuit de 42 pages, de facture très soignée – bien différent de ces programmes réduits à des feuilles A4 pliées en deux et mal imprimées qui sont parfois distribués – dans lequel on trouvera une compilation d’extraits de textes portant soit sur Ibsen soit sur les pièces jouées, un entretien de Stéphane Braunschweig avec Anne-Françoise Benhamou réalisé pendant les répétitions et, au centre, une très belle série de photos couleur hors texte imprimées sur papier glacé. Le tout relié par deux agrafes pourvues chacune d’un petit arceau extérieur permettant d’accrocher le livret aux anneaux d’un classeur – jusque dans cet infime détail de fabrication est ainsi attesté son statut d’outil pédagogique. Mais vous ne lirez dedans ni commentaires d’intention ni explications de texte – ce cahier ne sous-titre pas les spectacles : il propose des pistes de réflexion qu’il revient aux curieux d’explorer par eux-mêmes. Bien mis en page, bien imprimé, de format pratique (12x17 cm) et riche de contenu… c’est un bel objet qu’il faut absolument conserver et non pas abandonner, tel un déchet, dans les allées de la salle en la quittant comme l’ont fait sous mes yeux beaucoup de gens… J’aimerais insister, songeant à ces insoucieux, sur le soin qu’a exigé la préparation d’un tel cahier, sur la qualité de son contenu – mais peut-être pensent-ils qu’un document gratuit est forcément indigent et dénué d’intérêt ? C’est regrettable. Car ledit cahier a vraiment été étudié pour enrichir la soirée théâtrale ; il ne mérite pas le sort de vieux papier inutile que lui ont réservé de trop nombreux spectateurs. Mais s’il s’en trouve parmi ces derniers qui ont des remords, ils peuvent rattraper leur geste et télécharger le cahier en format .pdf via le site de la Colline…



Rosmersholm
Une maison de poupée

de Henrik Ibsen.
Traductions françaises d’Éloi Recoing, parues chez Actes Sud-Papiers en novembre 2009.
Mises en scène et scénographies :
Stéphane Braunschweig, assisté de Caroline Guiéla
Costumes :
Thibault Vancraenenbroeck
Lumières :
Marion Hewlett
Son :
Xavier Jaquot
Distributions
Une maison de poupée : Éric Caruso, Bénédicte Cerutti, Philippe Girard, Annie Mercier, Thierry Paret, Chloé Réjon
Rosemersholm : Christophe Brault, Claude Duparfait, Maud Le Grevellec, Annie Mercier, Marc Susini, Jean-Marie Winling
Chaque spectacle dure 2h30 sans entracte.

Les samedis et dimanches, les deux pièces sont proposées en intégrale, et en alternance du mardi au vendredi. Jusqu’au 20 décembre 2009, puis du 9 au 16 janvier 2010 dans le Grand Théâtre.
La Colline - Théâtre national - 15 rue Malte-Brun,  75020 Paris

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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 14:15
Le 11 novembre le Théâtre du Lierre ouvrait sa programmation 2009-2010 avec Krash Knights, un spectacle de danse proposé par la compagnie Shonen, chorégraphié et mis en scène par Éric Minh Cuong Castaing. Il y eut cinq représentations de cette pièce très riche, sous-titrée "opéra électro-rock et chœur de souffles" - déjà tout un système euphonique dans ces mots…

Le décor ? Les parois noires de l’espace scénique du Lierre. Et trois cadres, l’un au sol tendu d’une membrane dorée, deux suspendus au plafond, l’un pareillement tendu d’or et l’autre de blanc opaque. C’est minimaliste à l’extrême mais l’on verra vite quelles ressources les artistes vont tirer de si peu. Les acteurs ? Quatre danseurs, deux musiciens – l’un derrière son pupitre électroacoustique, claviers et percussions, l’autre debout, guitare électrique en bandoulière, devant son micro. Peut-être ce parti pris scénographique est-il une façon de montrer que tous sont acteurs de la pièce, que la musique n’est pas seulement un fond sur lequel on brode une chorégraphie mais qu’elle est vivante, charnelle – même sortie d’un synthétiseur…


Avant même que les danseurs entrent le climat installé par la musique et les lumières envoûte. Tout de suite le corps et l’esprit du spectateur se trouvent réunis en une totalité réceptive par ce qui commence de se jouer se joue sur le plateau. Il n’y a pas de temps de flottement – aucun de ces instants vacillants où l'on titube un peu à l'orée d'un spectacle, frileux, redoutant de s'aventurer. On est pris, emporté d’emblée. Puis quand vient la danse, fascine aussitôt le rapport qui s’établit entre la musique et les corps – ils ne suivent pas la musique ; c’est elle qui les pénètre et les meut ; elle est à ces corps ce que les fils invisibles sont aux marionnettes. Et les corps mouvants sont l’incarnation de la musique. Quand elle s’interrompt et que les danseurs continuent à danser, ils inscrivent dans l’espace la trace charnelle, la mémoire vive des notes rendues au silence. Car la pièce est très structurée, avec des pauses, des variations de rythme et d’intensité tant dans la chorégraphie que dans le jeu ou la musique, comme varie la respiration d’un être vivant en pleine activité, qui passerait de l’affût à la traque et à l’affrontement avant de se reposer, repu, ou de s’écrouler, vaincu…

Ils sont sauvages – ne parlent pas mais bougent, se meuvent et signifient avec tout leur corps, à demi vêtu et peint. Des motifs à mi-chemin entre maquillage et peinture de guerre sur lesquels jouent les lumières. Dès les premiers moments on pressent, tout au fond de soi et pas seulement à la superficie des sens, un mélange entre l’humain – les gestes sont infiniment complexes et transcrivent, avec beaucoup de finesse, les nuances de l'approche, du contact allant d'une quasi carresse au choc belliqueux, la voix du chanteur est très douce et courbe l’inflexion de la ligne mélodique de sa chanson – et une certaine brutalité archaïque – toute cette puissance qui émane des corps, seuls vecteurs de langage! ces percussions omniprésentes qui, dans la courbe de la mélodie, font battre la pulsation élémentaire de rythmes très anciens… comme le cœur de la Terre.

La profonde symbiose qui unit corps et musique est si parfaite, si éloquente, que j’en ai un peu oublié de regarder à sa périphérie – plus exactement je n’ai regardé ailleurs que du coin de l’œil…Je sais que j’ai manqué une bonne part de la symphonie visuelle jouée par les lumières tombant sur les danseurs, rebondissant en reflets mouvants sur les surfaces réfléchissantes ; que je n’ai pas saisi toutes les subtilités de ce qu’expriment les gestes des danseurs ; que je n’ai pas vraiment écouté l’histoire que l’on voulait me raconter et que je n’en ai compris que des bribes. C’est une pièce qu’il me faudrait revoir. Pour vivre à nouveau de belles émotions mais, surtout, pour mieux apprécier ce que j’ai simplement happé au vol la première fois.

En invitant à "rentrer dans la danse" avec Krash Knights, il m’a semblé que l’équipe du Lierre incitait à faire retour sur Le Pas de l’homme, à mettre en regard ces deux pièces qui, chacune à sa façon – l’une plus textuelle que l’autre – entraînent vers les racines archaïques de l’humanité et parlent d’une sauvagerie toujours prégnante. Ces deux spectacles, certes très différents, ont aussi pour dénominateur commun leur richesse et leur complexité ; l’un et l’autre offrent une même poésie du corps magnifié par les chorégraphies, les lumières, la musique, les costumes… et un questionnement sur Soi et l’Autre, sur une relation toute d’ambivalence que n’édulcore nullement notre soi-disant "civilisation".


Krash Knights
Scénario, mise en scène et chorégraphie :
Éric Minh Cuong Castaing
Musique électro-acoustique :
Alexandre Daii Castaing
Guitare et chant :
Yannick Boudruche
Lumières :
Anne Roudiy
Costumes :
Mario Faundez
Interprètes :
Entissar Al-Hamdany, Salomon Baneck-Asaro, Kevin Kanchan (remplacé par Adrien Goulinet pour cause de blessure), Éric Minh Cuong Castaing.

Cinq représentations ont été données  du 11 au 15 novembre 2009 au Théâtre du Lierre – 22 rue du Chevaleret, 75012 Paris. Tel : 01.45.86.82.89

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4 novembre 2009 3 04 /11 /novembre /2009 10:34

Cela  semble de prime abord une entreprise bien singulière que de mettre en scène La Thébaïde de Racine en y adjoignant des extraits tirés des pièces de Sophocle – dont la célèbre Antigone. Claude Bonin l’a menée de telle manière qu’il en résulte un spectacle d’une parfaite cohésion dramaturgique et littéraire. Bien que renvoyant à des univers tragiques et à des traditions théâtrales différents, les vers de Racine et ceux de Sophocle ont été si habilement imbriqués sur le plan textuel, si magnifiquement mis en scène et interprétés qu’ils forment un ensemble dont le fonctionnement scénique est sans faille. Claude Bonin a fusionné dans son travail non seulement deux auteurs mais aussi deux pensées tragiques et plusieurs époques en un tout où les multiples références s’entendent, se perçoivent avec autant d’évidence que de subtilité. En moins de deux heures le metteur en scène et les comédiens reconstruisent une épopée labdacide totale, depuis les origines de la triste lignée jusqu’à la fin d’Antigone en passant par l’enfance et la jeunesse d’Œdipe – c’est magistral, superbe et fascinant.

De décor il n’y a point – ne s’offre au regard qu’un praticable carré, aux coins marqués par de hautes chaises. Des effluves d’encens accueillent le spectateur arrivant dans la salle ; ranimés plus tard au cours du spectacle, se diffusant depuis une cassolette posée au sol, ils renvoient subtilement au caractère religieux de la représentation tragique originelle. Le premier intervenant, qu’il me vient l’envie de nommer le Messager des chemins et qui incarne manifestement à la fois le chœur et le coryphée de la tragédie grecque, vient raconter les origines de la dynastie des Labdacides. Tout de clair vêtu, sans masque et portant des chaussons souples, il se distingue des personnages qui eux porteront des costumes noirs, des masques et des cothurnes. Il est une sorte de narrateur extradiégétique, dont la parole scande le déroulement du spectacle, et se mue en accessoiriste discret quand il le faut.


E
n confiant les rôles de La Thébaïde racinienne à quatre comédiens et en convoquant des masques, Claude Bonin se réfère au mode de représentation en vigueur chez les anciens Grecs – une référence accentuée par l’androgynie des costumes, rappelant, elle, que les rôles féminins étaient assumés par des hommes. Les vêtements sont, à un ou deux détails près, identiques pour les hommes et les femmes – une sorte de robe sans manche très près du torse puis s’évasant en une large jupe touchant terre, évoquant vaguement le hakama japonais, porté notamment par les pratiquants de kendo, complétée par de longues mitaines noires et le port d’une calotte noire sous laquelle sont ramassés les cheveux. Perchés sur d’imposantes cothurnes et ainsi vêtus de ces tenues très graphiques ne laissant paraître qu’un peu de peau nue – polygone formé par la surface claire de la ceinture scapulaire et de la naissance des bras – les comédiens, pourvus de leurs masques dont parfois ils se défont, sont de splendides sculptures vivantes aux gestes extrêmement chorégraphiés. Le spectacle, par là, tient de l’œuvre plasticienne – une dimension qu’accroît le travail des lumières, magnifique à tous points de vue. Il faudrait encore louer la bande son, la diction et les performances vocales des comédiens…

Dans un spectacle aussi fort il peut paraître difficile de retenir tel ou tel moment particulier – pourtant deux scènes m’ont marquée au noir des émotions indicibles…
D’abord la chorégraphie imaginée pour jouer la longue conversation que Racine a prêtée à Jocaste et ses deux fils au cours de laquelle la mère tâche de dissuader ses enfants de s’entretuer. Jocaste parle, masquée. Derrière elle et jambes fléchies pour que son corps ne dépasse pas la frêle silhouette de la reine, l’interprète des deux jeunes gens. Etéocle et Polynice ne sont que deux masques tenus à bout de bras par les deux comédiens : se dresse ainsi sur scène une étrange figure humaine – un seul corps, deux voix, deux masques et quatre bras – se mouvant lentement, de manière presque ophidienne, rappelant un peu Shiva.
Puis la fin d’Antigone, debout dans une quasi immobilité en milieu de scène, sur qui tombe une très belle lumière et bougeant peu à peu les bras, imperceptiblement – lente extinction d’emmurée vivante. Au rang des passages mémorables il me faudrait encore mentionner le récit du combat fratricide entre Etéocle et Polynice, pris en charge à la façon d’un marionnettiste par celui qu’il m’a plu de désigner comme le Messager des chemins, racontant pendant qu’il figure chacun des combattants par un large bouclier en forme de masque manipulé au fur et à mesure de la progression de la lutte.

Sous la lenteur calculée des gestes et l'hiératisme des poses, c'est un théâtre extrêmement physique : le maintien des postures, l’absolu contrôle des mouvements, et cette phénoménale force insufflée aux voix exigent probablement des comédiens de très grands efforts, augmentés encore de la difficulté que doit représenter le port des cothurnes. Mais de toute cette sueur que l’on devine versée, rien ne paraît sur la scène – ne se voit que la perfection plastique et dramaturgique d’un spectacle en tous points époustouflant. Riche de ses sophistications très complexes sous l’apparent dénuement, de sa dimension plastique et de la prouesse poétique née de la fusion a priori improbable de plusieurs textes, cette pièce en impose par une indéniable grandeur – une grandeur noble confinant au sublime qui fascine, intimide, et marque l’esprit pour longtemps.
Ces louanges ne seraient pas complètes sans un coup de chapeau aux comédiens, qui tous insufflent à leurs personnages une puissance, une vie qui irradient loin au-delà des masques – grâce des voix poussées jusque dans leurs retranchements, et d'une gestuelle admirable. Les masques ne sont plus si entièrement déshumanisants, restent malgré tout un peu inquiétants et conservent un formidable impact plastique. Subtilité, encore, dans l'ambivalence... 
  
NB – C’est au journal En attendant… – une feuille hebdomadaire au format .pdf dirigée par Pierre François et diffusée par voie électronique auprès de ses abonnés – que je dois d’avoir eu connaissance de ce spectacle et d’avoir pu bénéficier d’une invitation pour y assister : outre des chroniques, le journal offre en effet à chacune de ses livraisons un certain nombre d’invitations pour une sélection de spectacles. L’abonnement est gratuit, et pour y souscrire il suffit d’envoyer un courriel à

earedac@maktoob.com ou à earedac@idoo.com
Que ces quelques lignes apportent de nombreux abonnés à ce journal, que je lis chaque semaine avec infiniment de plaisir.


Thébaïde ! Fils d’Œdipe !
Texte d’après Racine et Sophocle, adaptation et mise en scène de Claude Bonin.
Scénographie :
Michel Hellas
Avec :
Marie Delmarès, Bénédicte Jacquard, Yohann Mateo Albaladejo, Serge Poncelet, Cédric Revollon
Lumières :
Fabrice Theillez
Costumes :
Marielle Thiébault
Bande son créée à partir de morceaux d’Arvö Part
Le spectacle a été proposé du 20 octobre au 1er novembre 2009 au Théâtre de l’Épée de Bois par la compagnie Le Château de Fable, en coréalisation avec le Théâtre de l’Épée de Bois, dans le cadre du festival Un Automne à tisser (du 9 septembre au 1er novembre 2009).
L’on peut voir une séquence vidéo comprenant des extraits du spectacle et des commentaires du metteur en scène en
cliquant ici.
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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 11:43

Ouverture de saison au Théâtre du Lierre (seconde partie)
Pour retrouver le début de cette chronique, c'est par là.

De janvier à juin ce sont encore dix spectacles à découvrir qui abordent chacun à sa façon les thèmes forts caractérisant la saison 2009/2010: la mémoire, la trace, l'empreinte. Ainsi se poursuit l'exploration thématique amorcée la saison dernière, dont la phase la plus marquante, et la plus complexe peut-être, avait été Le Pas de l'homme (qui d'ailleurs a effectivement laissé des traces bien visibles çà et là, plus ou moins faciles à suivre autrement que par le regard...) 

D’Eltho à Antonia Bosco...

Du 27 au 31 janvier 2010

Où vas-tu Pedro ? Texte de Manon Moreau, mise en scène d’Elise Chatauret (Eltho Compagnie). Musique de Thomas Bellorini, interprétée au violoncelle par Johanne Mathaly.
Le texte de la pièce est accessible gratuitement sur Internet au format .pdf en
cliquant ici.
Le spectacle est issu d’un travail journalistique– avant d’écrire pour la scène Manon Moreau a été journaliste. Partie enquêter sur les traces qu’avaient laissées en Espagne la guerre civile et la répression franquiste, elle a rencontré des hommes et des femmes qui ont raconté – ou tu, masqué – leurs souvenirs, leurs souffrances, les cicatrices encore vives. Il n’y a pas eu oubli mais silence. A la croisée de plusieurs strates temporelles, la pièce parle d’une vieille femme confrontée à ce qu’elle a vécu soixante-dix ans auparavant – son père emmené et tué, sa vie après, avec tout ce que cela signifiait alors d’être "fille de rouge", la douleur jamais apaisée de ne pas savoir où était enseveli son père…

Du 10 mars au 2 mai 2010
Médée
, d’Euripide. Texte français de Jean Gillibert, mise en scène de Farid Paya. Musique de Bill Mahder.
Et voilà LA création annuelle de la compagnie du Lierre… dont il ne fut pas révélé grand-chose puisque le spectacle est en cours de montage. Farid Paya – troquant le temps d’une petite giration sur lui-même l’habit de maître de cérémonie pour celui de metteur en scène – laissa tout de même filtrer que la tragédie d’Euripide aurait sa musique, ses chants et ses danses, ses masques aussi. Quand on a lu le livre qu’il a écrit sur la tragédie grecque, on imagine un peu – un tout petit peu – ce que sa Médée pourrait être…

Du 5 au 9 mai 2010
(H.B.D.P.)2
, duo chorégraphique précédé de deux pièces courtes, conçu et interprété par Bruno Pradet et Hervé Diasnas. Musique et bruitages d’Hervé Diasnas.
Bruno Pradet et Hervé Diasnas se connaissent depuis longtemps. Les voilà réunis pour un travail commun, un "duo chorégraphique" joué autour d'une extraordinaire machine posée en milieu de scène qui crache du papier sans discontinuer – métaphore de ces ordres, de ces injonctions qui chaque jour pleuvent sur nous. Mais loin d'angoisser, cette représentation d'une certaine forme d'oppression engendre, au contraire, force situations cocasses... C'est une danse qui raconte, dira Farid Paya. C'est en effet une danse très narrative et très éloquente, soutenue par une musique tout en percussion comme on a pu en juger à travers l'extrait vidéoprojeté. Magnétismes conjugués des gestes sûrs et précis, du rythme envoûtant, de la chorégraphie ajustée... en quelques images était ainsi montré que la mise au carré des talents de chaque artiste était une réussite.    

Du 12 au 16 mai 2010
Pétales du temps, pièce chorégraphique conçue par Jesús Hidalgo, à partir du roman de Michael Ende, Momo (disponible en français chez Bayard Jeunesse).
Le chorégraphe a su instiller beaucoup de poésie et d’humour dans sa transposition de l’histoire de Momo, une petite orpheline vagabonde qui a élu domicile dans un vieil amphithéâtre et qui sait se faire pleins d’amis. Mais voilà que d’inquiétants hommes gris pointent leurs ombres…
 
Du 26 au 30 mai 2010
Business is business, pièce gestuelle mise en scène et chorégraphiée par Leela Alaniz de la compagnie Pas de Dieux.
Le monde des affaires et de ses cadres toujours pressés – qui au fond se livrent à de véritables ballets sans s'en rendre compte à force de gestes codifiés et sans cesse répétés... – a longtemps constitué un formidable terrain d'observation pour Leela Alaniz et ses acolytes. De cette scrutation sérieuse et minutieuse a émergé un spectacle burlesque qui redonne un peu de poésie et de fantaisie à toute cette gesticulation qui se voudrait vouée à la seule efficacité. Mais plus on observait ces gens ancrés dans le monde du business et de l'utilité maximale, plus on percevait l'inutilité de ces gestes, expliqua Leela. De cette perception de l'inutile à l'émergence du burlesque, le pas a été vite franchi... Business is business

Samedi 5 et dimanche 6 juin 2010
Septièmes Rencontres chorégraphiques Japon

Débutées en 2003, ces Rencontres sont nées du désir de faire connaître au public la danse contemporaine japonaise issue du Bûto. Elles ont permis de découvrir des danseurs et chorégraphes qui, issus des différents courants du Bûto, s'en sont éloignés mais continuent d'en transmettre l'essence à travers leur vision du Japon d'aujourd'hui. "Pour 2010 je réserve une surprise qui sera dévoilée en début d’année" explique Christian Trouillot, administrateur du Lierre et créateur des ces Rencontres chorégraphiques.

Du 11 au 13 juin 2010
Le Fil d’Ariane, quintet pour instruments insolites et voix. Direction artistique et composition musicale : Jean-Louis Mechali.
À contempler les monceaux d'objets à demi fracassés mis au rebut et laissés en tas à côté de poubelles trop petites pour les recevoir, qui se douterait que l'on puisse trouver là de quoi fabriquer des instruments de musique ? Ces déchets non recyclables sont pourtant les matériaux de base dont se servent les membres de Lutherie Urbaine, compagnie fondée par Jean-Louis Mechali, pour élaborer d'étranges instruments, payant peu de mine au premier regard avec leurs allures biscornues, contournées, rapetassées... Mais une brève démonstration suffit – et de vraies notes, harmonieusement modulées par l'instrumentiste, sortent du drôle d'assemblage de tuyaux retors terminé par un pavillon métallique non moins intriguant... Pari gagné : il est en effet possible de bricoler des instruments de musique parfaitement musicaux avec ce que l'on dégotte dans les canivaux...

Du 18 au 20 juin 2010
L’Échafaudage
, concert théâtral pour trois percussionnistes et un échafaudage. Composition musicale de Georges Pennetier.
À partir d'un vaste échafaudage sur lequel sont disposés divers instruments à percussions, trois comédiens musiciens entraînent les spectateurs dans un univers sonore et gestuel tout en rythmes... On ne sut pas exactement à quoi ressemble le fameux "échafaudage" – il semble que ses imposantes dimensions et la complexité de l'assemblage aient empêché les atistes de l'installer sur scène pour simplement présenter leur spectacle... Mais l'on put entendre quelques minutes d'un superbe échange à trois percussions qui suffit malgré tout à laisser poindre combien ce "concert théâtral" pouvait être attrayant.

La saison se clôt en musique et poésie avec Antonia Bosco.
Du 23 au 27 juin 2010, elle présente deux spectacles, chacun conçu par un metteur en scène différent et joués à la suite l’un de l’autre – Mon Pouchkine et L’Inaccessible étoile – auxquels on peut assister séparément si on le souhaite.
Mon Pouchkine est construit à partir du texte éponyme de la poétesse russe Marina Tsvetaieva. Pouchkine m’a inoculé l’amour. Le mot amour, a-t-elle écrit. Accompagnée au piano par Damien Lehman – qui a transposé pour cet instrument les airs de l’opéra de Tchaïkovski Eugène Onéguine– Antonia Bosco dit et chante les mots de Marina Tsvetaieva.
Avec L’inaccessible étoile, on change radicalement d’univers mais sans quitter la poésie ni la chanson. Ce spectacle, imaginé par Antonia Bosco en hommage à Jacques Brel, commence avec Don Quichotte, Sancho Pança et Dulcinée – personnages de L’Homme de la Mancha, comédie musicale américaine inspirée de l’œuvre de Cervantès dont Brel traduisit le livret et dont il interpréta le rôle-titre – pour s’achever aux Marquises – non pas les îles en elles-mêmes mais l’ultime album de Brel. La mise en scène est signée Clémentine Yelnik ; les arrangements musicaux sont de Vincent Minazzoli, et sept musiciens participent à la dramaturgie.

Quelques mots pour conclure...

Il faudrait, en parallèle à la présentation succincte des spectacles, mentionner les expositions d’arts plastiques prévues, énumérer toutes les animations périphériques offertes aux spectateurs, hors les murs ou au théâtre même, et les stages proposés aux professionnels ou aux amateurs, pour prétendre donner de la saison au Lierre un reflet à peu près exact. Il suffit, pour les découvrir, de se rendre sur le site internet du théâtre – le plus judicieux étant encore de s’abonner à la lettre d’information, qui rappelle toujours à point nommé "ce qui va se passer".

Théâtre du Lierre
22 rue du Chevaleret
75013 Paris
Tel. : 01 45 86 55 83

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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 10:51
Ouverture de saison au Théâtre du Lierre (première partie)

Pour commencer...

Beaucoup de théâtres présentent leur future saison par de grandes assemblées publiques aux mines de conférences de presse, instructives mais souvent un peu ennuyeuses par leur déroulement linéaire même si, parfois, certains intervenants s'amusent à donner à leur allocution quelque accent buissonnier.
Rien de tel au Théâtre du Lierre – d'ailleurs, ce n'est pas une "présentation" mais une ouverture de saison qui était annoncée pour ce dimanche 18 octobre. Le terme a son importance... Là où d'autres équipes invitent simplement les comédiens et/ou metteurs en scène invités à défiler devant le public suivant la chronologie de la programmation pour décrire en peu de temps le spectacle qu'ils vont proposer, Farid Paya et les gens du Lierre ont monté une véritable représentation, avec un début-surprise dans le hall du théâtre – deux danseurs de la compagnie Shonen, silhouettes encapuchonnées soudain surgies de la foule qui attendait, se sont livrés à une brève chorégraphie avant que l'on soit convié à entrer dans la salle...

Puis ce fut un spectaculaire patchwork dont chaque pièce était cousue à la précédente par une intervention de Farid Paya. Les spectacles à l'affiche furent présentés dans leur ordre de succession par leurs créateurs qui tous sans exception surent parler de telle manière que l'on avait le sentiment d'entendre une parole vraie, et non un discours. L'on put surtout voir, comme on lit les premières pages d'un livre pour "se faire une idée", des extraits de la plupart d'entre eux, sur scène ou bien vidéoprojetés lorsque les artistes étaient absents. Ce furent deux heures très festives et colorées que Farid Paya clôtura par un hommage à l'équipe permanente du Lierre – l'administrateur, les chargées de communication... – et à ceux qui tiennent le bar ou accueillent les spectateurs à la billetterie. Mais l'après-midi n'était pas terminée... Après un entracte d'une vingtaine de minutes, les participants aux Atelierres ont joué Dada manifeste sur l’amour faible et l’amour amer (d’après Tristan Tzara), leur création de fin de cycle résultant de trois années de travail sur le thème de l'absurde.

S’il fallait attacher au théâtre du Lierre quelques clefs de mots, je choisirais "ouverture", "générosité", "convivialité". Et "militantisme culturel" : face aux coercitions rampantes et aux conditions de plus en plus précaires imposées par les pouvoirs publics aux artistes, l’équipe du Lierre reste vigilante, combattive. En maintenant coûte que coûte une programmation riche, en poursuivant ses actions pédagogiques, en continuant d’accueillir en résidence d’autres compagnies… en donnant tous azimuts.
Autant de termes, de gestes, d'actes... qui définissent une certaine "Lierrattitude", unique, inimitable.

De Shonen à Influenscènes...

Du 11 au 15 novembre 2009
Krash Knights, par la compagnie Shonen.
Cette pièce a été créée pour quatre danseurs sur une musique électro-acoustique composée par Alexandre Dii Castaing. Evoquant les jeunes en perdition nés aux marges des cités, n’appartenant plus à l’ancien monde terrien mais ne participant pas non plus tout à fait du nouvel univers urbain,  elle raconte une enfance qui se cherche, dans le groupe, la bande, la meute… puis l’émeute, dit Eric Minh Cuong Castaing, le fondateur de la compagnie Shonen – très belle formulation dont le rythme rappelle de celui de la musique. La petite démonstration en duo offerte dans le hall du théâtre, complétée par l’extrait du spectacle projeté peu après donnait largement de quoi attirer les spectateurs – l’admirable souplesse des corps, les mouvements qui restent fluides même dans l’extrême sècheresse, la parfaite harmonie entre la musique et les graphies corporelles... Retenait aussi l’attention la gestuelle des mains, qui semblent "parler" un langage des signes dont les syllabes se propageraient à tout le corps.

Du 18 au 29 novembre 2009
La compagnie À fleur de peau présente un spectacle composé de deux pièces chorégraphiques. La première, Villa, rend hommage au compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos disparu le 17 novembre 1959. Inspirés par la musique de Villa-Lobos, Denise Namura et Michael Bugdahn évoquent dans cette pièce d’une durée d’environ 40 minutes la mémoire, les traces, l’absence… avec poésie et drôlerie parfois mais sans pathos.
La seconde pièce, Si un jour je te quitte je te garderai en moi à nu à vif à jamais, a été conçue par Michael Bughdan à partir de la fameuse chanson "Ne me quitte pas", de Jacques Brel. Poésie encore, cette fois plus languide et mélancolique. Mais toujours à des lieues du pathos facile.

Du 9 au 13 décembre 2009
Spectacle "à géométrie variable" de la compagnie de L’Estampe. À travers trois pièces Nathalie Pubellier retrace l’évolution de la recherche chorégraphique qu’elle mène depuis dix ans – d’abord un solo, Zoon, créé en 2000, puis un duo inspiré par la madeleine de Proust, Madeleine, datant de 2005, et un trio, Êtres de chair, créé l’an dernier, explique l’artiste dans la petite séquence vidéo tournée tout exprès pour la présentation de saison, à laquelle elle ne pouvait assister. Évocation d’un parcours personnel, cette "trilogie" tâche aussi d’explorer comment un mouvement, ou un geste, inscrivent leur empreinte dans le corps, et comment le corps mémorise un mouvement, garde en lui l’empreinte du geste.
Les quatre représentations programmées seront chacune composées de deux pièces – Zoon (20 mn) et Êtres de chair (60 mn) les 9 et 10 décembre, Madeleine (30 mn) et Êtres de chair les 11 et 12 décembre.

La compagnie
Influenscènes, dirigée par Louise Doutreligne (auteur de Sublim’ Intérim, spectacle joué à Sarlat cet été) présente deux pièces, décrites comme deux volets battant autour d’un même axe – la grande fracture qu’a été la Seconde Guerre mondiale. La première, Vienne 1913, plonge dans l’avant, et jette un éclairage original sur le "(peut-être) comment". Elle a été écrite par Alain Didier-Weil – docteur en médecine, psychiatre, il est également analyste, membre de l’Ecole freudienne de Paris, et a été conférencier au séminaire de Jacques Lacan. Ces détails biographiques ont un rapport direct avec l’argument de la pièce puisque l’un des personnages est Adolf Hitler et que l’auteur a glissé une courte scène où celui-ci croise Sigmund Freud. Le véritable face-à-face de la pièce met en présence Adolf, donc – jeune homme pauvre étudiant les beaux-arts, qui vivote misérablement dans un asile – et Hugo, un jeune aristocrate viennois brillant et beau, mais rongé par un trouble qui l’a conduit à consulter Carl Jung : il est antisémite. Le psychanalyste l’envoie à son maître, Sigmund Freud…
Outre son sujet, la pièce a un autre atout de taille : elle est accompagnée d’une musique jouée en direct sur un orgue de verre intégré au décor… (voir un extrait
ici)
Avec la seconde pièce, Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux, écrite par Matéï Visniec – dramaturge, poète et journaliste d’origine roumaine à qui la France a accordé l’asile politique en 1987 – l’on est projeté après, plus précisément dans ce qui relève des conséquences de la guerre. Entre Paris et une région des Balkans se croisent les chemins d’un frère et d’une sœur. Il y a la Mère et le Père, les voisins, les mafias – des morts, des blessures, une mémoire qui saigne…
Cette pièce à cinq personnages (trois hommes et deux femmes) a obtenu le prix Godot des collégiens et lycéens de Basse-Normandie, et Matéï Visniec le prix européen SACD 2009.

Du 6 au 24 janvier 2010
Vienne 1913, d’Alain Didier-Weill, mise en scène de Jean-Luc Paliès. Le texte de la pièce est disponible aux éditions des Crépuscules.
Du 3 au 7 février 2010
Le Mot progrès dans la bouche de ma mère sonnait terriblement faux, de Matéï Visniec, mise en scène de Jean-Luc Paliès. Le texte de la pièce est publié par Lansman éditeur (Belgique).

Bientôt la suite de la programmation...
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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 09:51

Lorsque tu dis ton nom, tu dois décider si celui qui l’entend va devenir ton ami ou ton ennemi. S’il devient ton ami, vous êtes liés pour toujours, la nature entière est témoin de ce lien et rien ne peut le briser. S’il devient ton ennemi, tu dois le tuer pour qu’il ne puisse plus jamais prononcer ton nom…
(Paysage sombre avec foudre, Alain Claret - p. 183)

Premiers pas dans une forêt... Une fille est ligotée à un arbre, peu vêtue malgré le froid. Un homme est là, une arme à la main
il doit la tuer. Quelque chose l'en empêche un conte indien. La fille est indienne et parle à un chevreuil sauvage, à petits bruits de gorge... elle réussit à s'échapper. Et tout le roman raconte la poursuite impitoyable : Sean le tueur et Méléna la fugitive, qui sur sa route rencontre Luc qu'elle embarque dans son périple – Luc quadragénaire revenu chez lui, dans la montagne, s'occuper de sa mère atteinte de la maladie d'Alzheimer. Le lecteur habitué aux romans d'Alain Claret sera en pays connu la montagne, la forêt, l'Indienne un peu chamane et la traque, les tortures, les fusillades... Et puis Méléna est la fille de Janet Fresh, l'Indienne sang mêlé ancien agent du FBI.  L'on retrouve aussi  trace d'Emmanuel Polder... et donc des quatre romans précédents (Si le diable m'étreint, L'Ange au visage sale, Tout terriblement et Que savez-vous des morts ? – tous publiés chez Robert Laffont). Il est beaucoup question de foudre  et je me souviens d'avoir lu en exergue de L'Ange au visage sale une phrase de Guy Debord où  apparaissait aussi le mot foudre – des liens ténus se tissent d'un roman l'autre, thématiques, narratifs... on sent que se construit un ensemble romanesque cohérent au fur et à mesure que l'on avance dans sa lecture.

Ce roman sauvage, de feu et de glace, envoûtant comme un rituel de guerre païen, éblouira à coup sûr le lecteur qui découvrira avec lui l’univers d’Alain Claret – il est rarissime qu’un roman d’espionnage orienté vers l’action pure et l’extrême violence soit à ce point écrit et se caractérise par autre chose qu’une construction conçue pour une efficacité maximale. Moi qui ouvrais ici le cinquième opus de cet auteur je ne puis me défaire d’une très forte impression de déjà-lu accompagnée de ce soupçon que le romancier continue d’exploiter la même veine et de la même manière. Et ce qui m’avait charmée, fascinée lorsque j’avais lu L’Ange au visage sale ici me lasse et m’ennuie…


Toujours ces scènes paroxystiques de combat, de fusillade et de torture frisant l’invraisemblance – comment se peut-il, par exemple, que la blonde, non contente de survivre au traitement que lui inflige Sean dans la chambre d’auberge, soit en mesure, à peine délivrée de sa baignoire et de ses entraves, de se tenir debout, de s’habiller, et de prendre un repas face à son tortionnaire en lui parlant ? Toujours ces personnages qui ressemblent davantage à des fantasmes qu’à des êtres humains – femmes d’une beauté sculpturale et aux regards magnétiques, hommes et femmes doués d’aptitudes physiques et mentales comparables à celles des héros de comics… Toujours ces portes ouvertes sur de mystérieux abîmes par des bouffées de chamanisme amérindien… Toujours ces liens d’une force extrahumaine entre certains êtres… La convocation systématique de ces éléments les muent en "ingrédients de genre" ; de ce fait, les romans qui semblaient devoir s’affranchir des étiquettes se retrouvent peu à peu figés dans des limites génériques – celles de la fiction d’espionnage ultraviolente se piquant d’esthétisme et rehaussée d’une pointe de surnaturel qui la hisse presque dans le giron du fantastique.


Il me faut  cependant reconnaître que, dans Paysage sombre avec foudre, quelques métaphores extraordinaires ont encore fait miracle, et que m’a à nouveau émerveillée le talent de l’auteur à présentifier par les mots odeurs, saveurs, intuitions, sensations tactiles… J'ai même succombé, tout en me croyant lasse de cette sauvagerie sanglante hyperesthétisée, à la fascination des derniers chapitres, si bien suspendus aux confins du rêve hallucinatoire que disparaît la question de leur vraisemblance. Mais cela n’a pas tout à fait vaincu la déception que m’a causée le sentiment de déjà-lu ni l’ennui qui m’a parfois gagnée, au point de survoler certaines pages au lieu de les lire.
Cet ennui sournois m’incite tout de même à m’interroger. Est-ce que véritablement l’auteur peine à se renouveler, et continue d’écrire, à peu de choses près, le même roman depuis Si le diable m’étreint sous couvert de composer une suite romanesque – par ailleurs très singulière, surtout en cela qu’elle ne s’affirme jamais comme telle hors du texte proprement dit ? Ou bien suis-je devenue, avec le temps, lectrice plus irritable, ayant des inclinations différentes et n’aimant plus guère ce qui la ravissait deux ou trois ans plus tôt ? Je ne pense pas qu’il soit possible de répondre. Le seul fait de poser ces questions montre, en tout cas, que la lecture critique est un exercice difficile…

Alain Claret, Paysage sombre avec foudre, Robert Laffont, mars 2009, 342 p. - 20,00 €.

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10 octobre 2009 6 10 /10 /octobre /2009 17:30
(voir l’album photo Corps de terre)
En août dernier, tandis que s’achevait le festival des jeux du théâtre, Veerle Van Gorp est venue exposer ses sculptures anthropomorphes de terre cuite dans la salle basse de la Tour du Bourreau à Sarlat. Anversoise d’origine, elle s’est installée à proximité de Mirande, dans le Gers, voici une douzaine d’années – "J’avais envie de calme et de soleil", explique-t-elle dans un français chantant, tout empreint de ces r flamands à la fois roulés et liquides qui donnent aux mots l’air de sortir d’un torrent… Sa voix sourit presque en continu quand elle parle, son visage aux traits fins aussi, qui s’illumine sous la chevelure châtain tout en boucles, disciplinée à grand peine semble-t-il par un chignon lâche, et ses yeux qui pétillent.
De Mirande à la célèbre cité périgourdine, le chemin est passé par l’aéroport de Toulouse, où une galerie exposait quelques-unes de ses œuvres. Une visiteuse de passage les remarque, les apprécie, et donne à Veerle les coordonnées de Bernard Colombié, le propriétaire de la Tour du bourreau, toujours en quête d’artistes prêts à venir exposer leur travail tout en animant les lieux de leur présence. Et Veerle vint donc prendre ses quartiers à Sarlat pendant trois semaines…

Disposées à même le sol ou bien sur des supports de bois peints en blanc suffisamment neutres pour ne rien éteindre de ce qu’elles expriment, les œuvres formaient une foule silencieuse, ordonnées en petits groupes au milieu desquels s’épanouissaient les figures les plus imposantes, isolées sur leur socle mais cernées de près par leurs compagnes. Postures des corps, taille des sculptures, expression des visages, nuances de couleur... il se dégageait de la disposition d’ensemble une subtile harmonie, affinée par le doux écho que faisait avec la surface rude et chaude des murs de pierre blonde l’aspect rugueux de ces êtres d'argile.

Veerle utilise de la terre chamottée qu’elle modèle le plus souvent à l’instinct, sans esquisse ni croquis préalables. Les hommes et les femmes
nus ou vêtus, grêles ou massifs qui naissent sous ses doigts ont des formes rudimentaires, comme mal dégagées d’un chaos primordial, telles des incarnations d’une vie émergente, tout en puissance et dont les sophistications complexes vibreraient en germes balbutiants à l’intérieur, invisibles. Elle laisse volontairement à la terre une texture granuleuse, non lissée, qu’elle accentue après cuisson en enduisant les sculptures de patines naturelles puis en les recouvrant d’un mélange de talc et de liant. Elle les habille ainsi d’une peau que l’on dirait couverte de concrétions lactées – comme s’il y tenait encore des limbes de naissance, des traces résiduelles du lait amniotique où elles auraient incubé et qui, séchées, ressemblent aux lichens couvrant le tronc des arbres. En les regardant on songe aux premiers âges de l’humanité, à la vieillesse du monde…
Elle ne dessine presque jamais ses figures – à l’exception des plus petites d’entre elles, de création récente – avant de commencer à modeler. À l’écoute de ce que le matériau lui suggère elle se fie à la mémoire des proportions anatomiques et de leurs variantes que lui a forgée une longue pratique du travail avec modèle vivant. Sans doute est-ce la prégnance de ce souvenir qui confère à ses corps aux silhouettes pourtant sommaires une sorte de "constante harmonique" difficile à définir qui charme la perception et pénètre l’âme.
Il y a dans l'inflexion des nuques, dans l'expression à deviner sous les traits indéterminés, dans les mains aux doigts lourds si ingénument posées sur une cuisse ou une épaule une délicatesse qui émeut et bouleverse confusément. Le flou des formes, l'absence de détail dans les visages et les corps transporte au-delà de l'anecdote individuelle et met directement en prise non pas avec un personnage mais avec une émotion
ce n'est pas tant une mère harassée que montre cette femme assise, la tête appuyée sur ses deux paumes, que la lassitude et la poussière des routes hostiles. Et ce n'est pas un penseur accablé que l'on perçoit en contemplant cet homme courbé sur lui-même, le visage frôlant ses genoux, mais le découragement à l'état pur...

Abandon confiant de la baigneuse à demi allongée sur une plage ou bien douleur de ces êtres fatigués... quelles que soient les émotions incarnées par ces hommes et ces femmes façonnés dans la terre, il émane d'eux une douceur profonde et apaisante. À les regarder longuement on se sent gagné par le sentiment d'avoir devant soi des effigies mystiques où se seraient réfugiés des esprits bienveillants – et moi j’entends, comme venu de très loin, le ressac de la mer
aussi sûrement que si je plaquais à mon oreille une conque; la mer qui abandonnerait à chaque respiration un peu de son écume, mémoire saline des vents passants.

NB - Quelques sculptures de Veerle Van Gorp sont régulièrement exposées à la galerie Spot on de Trie-sur-Baïse, dans les Hautes-Pyrénées.

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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
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