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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 18:10

Après avoir été fermée durant l'automne pour que soient effectués de grands travaux de rénovation, la Maison de la poésie de Paris* vient de reprendre le cours de sa programmation. Elle accueille désormais artistes et public dans un environnement aux couleurs franches et joyeuses (Claude Guerre, directeur de la Maison) et marque sa réouverture par l'instauration d'un nouveau rendez-vous qui mettra à l'honneur, à chaque saison, quelques-uns des plus importants représentants de la poésie francophone contemporaine. Tel est le projets des Géants: célébrer, à travers une série d'événements variés – conférences, lectures, tables rondes, spectacles... – ces grandes figures qui ont laissé et continuent de laisser leur empreinte profonde dans le monde, bien loin au-delà du seul macrocosme poétique ou littéraire.

La première édition des Géants propose quatre "journées" et deux "soirées", étalées entre le 7 et le 16 janvier, dont un partie sera enregistrée par France Culture pour une diffusion, le mois prochain, dans l'émission de Blandine Masson, "Fictions, perspectives contemporaines". Le samedi 8 janvier fut une journée "spéciale Bernard Noël" qui écarta un temps le poète de la Maison de la poésie pour un bref détour par le centre Wallonie-Bruxelles**: il y était invité en même temps que le peintre Paul Trajman, à qui il a consacré un livre – Paul Trajman ou la main qui pense – et dont quelques œuvres sont exposées à la librairie du centre jusqu'au 5 février.

 

couv_la-main-qui-pense-copie-1.jpgLorsqu'à l'orée de janvier je reçus de la par du CWB une invitation pour cette soirée qui devait inaugurer l'exposition Paul Trajman et au cours de laquelle il était prévu que l'on entendrait le poète lire des extraits de son texte après avoir assisté à la projection d'un documentaire consacré à la rencontre des deux artistes, je n'ai pas hésité longtemps à réserver une place. Justement parce que je ne connaissais ni Bernard Noël, ni Paul Trajman je me disais qu'une telle soirée serait une belle opportunité de les découvrir. De plus, mon inclination pour les manifestations de tous ordres proposées par le CWB, si bien organisées et dont le déroulement s'est toujours avéré parfait, m'incitait fortement à me rendre à cette soirée.

Aujourd'hui il me faut bien convenir que j'ai été un tout petit peu déçue. Il y avait foule. Cela est évidemment réjouissant pour les invités comme pour les organisateurs, mais le public, lui, eut à subir quelques inconforts... Ainsi ai-je cru comprendre que l'on avait dû refuser du monde à la projection parce que le nombre de spectateurs excédait la capacité d’accueil de la salle de cinéma – heureux ceux qui avaient pris la précaution de réserver leur place. Et si la projection se déroula dans les meilleures conditions, les choses se gâtèrent quand il fallut rejoindre la librairie pour écouter la  lecture de Bernard Noël. C'était la cohue! Les gens se serraient comme ils pouvaient entre les tables et les présentoirs, et malgré le micro, il fut difficile d’entendre le poète dont la voix, portant peu, parvenait mal aux oreilles de qui se trouvait trop loin de lui… Il y eut ensuite une longue queue de lecteurs désireux d’obtenir une dédicace, ce qui ne laissa guère le loisir à quiconque n’avait pas entre les mains un livre à faire signer d’approcher le poète. Il faut dire, à la décharge des organisateurs et des invités, que le passage à la libraire du CWB était à temps compté et qu’il n’était pas question de s’attarder: Paul Trajman et Bernard Noël devaient être de retour à la Maison de la poésie à 20h30 pour clore cette journée exceptionnelle. Quel marathon cela a dû représenter pour eux…


La soirée a sans doute été victime de son succès et de la renommée des deux artistes. Toujours est-il que, à défaut d’avoir été en contact avec Paul Trajman ou Bernard Noël, j’ai vu un film remarquable qui montre véritablement, plus que des hommes, des pensées-en-acte
 – celle du peintre au seuil de la matérialisation créatrice et celle du poète s'efforçant de mettre en mots ce qu'il perçoit du peintre-en-train-de-faire puis du résultat de ce "faire".illus_soiree-BN-PT.jpg
Encre sur encre Paul Trajman peint à l'encre de Chine, Bernard Noël écrit sur les pages d'un carnet ligné. Les mots à l’épreuve des traits: d’une petite écriture minutieuse aux caractères réguliers, Bernard Noël tente de plier sa langue poétique à la frénésie de ces tracés hirsutes jetés à grands gestes rapides et syncopés, tantôt brefs tantôt amples, jaillis d'un écrasement du pinceau sur la feuille de papier qui fait rayonner les poils comme autant d'éclaboussures ardentes. Et plier ces traces à la langue cela passe par la saisie de la musique du geste-qui-peint, puis par un effort d’identification des formes – ici, des jambes… vite contré par la conscience aigüe qu’une telle tentative est vaine, voire qu’elle fait obstacle au juste ressenti de l’œuvre et de ce qui se joue en elle. Pendant que Paul Trajman donne corps à ce que Bernard Noël appelle le déferlement de l’invisible, le poète tâtonne dans le crépuscule des mots et de ses émotions pour tâcher de donner phrases à l’indicible…

 

Le pinceau crisse, racle, c'est un bruissement tumultueux qui semble être la voix de ces traces bourrues et chaotiques. On croit entendre de la colère, de la rage, ou des hantises pressantes quelque chose qui se meut  sans contrôle, avec violence. Mais non: l'image s'arrête suffisamment sur le regard intense du peintre pour que l'on voie combien son geste au contraire est maîtrisé, sûr. Et la profonde concentration qui ferme son visage maculé d'encre, qui creuse un abîme sombre dans ses yeux scrutateurs, témoigne assez de cette maîtrise. Cherchant à qualifier ces traces, Bernard Noël parle, si ma mémoire ne me trahit pas, d'enregistrement sismographique. L'expression est d'une grande justesse car elle rend compte à la fois de l'aspect visuel de la trace, du crissement du pinceau, et du mouvement de la main.

 

Admirablement construit et monté, le film est à la fois narratif et monstratif. Il permet de suivre pas à pas une histoire double – celle de l’exécution d’une œuvre et le déchiffrement de cette histoire par un autre artiste, lui aussi, comme le peintre, en train de penser, de créer. Et montre, par une alternance extrêmement habile de plans très rapprochés allant des yeux à l’extrémité des doigts, tantôt du poète, tantôt du peintre, un fascinant contraste entre la frénésie tendue des encrages de Paul Trajman et la minutie appliquée de l’écriture de Bernard Noël. Le lent chemin des mots s’affrontant à l’énergie vif-argent des tracés…
L’on sent à travers ce film que la réalisatrice a su adopter une posture d’une extrême délicatesse, là au plus près des êtres – sans quoi, comment eût-elle pu réussir ses plans rapprochés si émouvants? – et en même temps en retrait, presque absente de sorte que seule la présence de chacun des artistes envahit l’image, la sature d’une vibration quasi tangible. Le talent de Sarah Blum conduit le spectateur à la lisière de l’intimité des êtres – au bord des regards, tout au bout des doigts, là où l’on croit voir affleurer les émotions les plus intimes – sans franchir le seuil de l’indiscrétion. Le montage respecter à merveille la fragile posture de la réalisatrice – non, mieux que cela: il la magnifie et la révèle.

 

Juste avant la projection, dans son allocution de présentation, Pierre Vanderstappen a dit du film de Sarah Blum qu'il était "une excellente introduction au travail de Paul Trajman". Je partage cet avis sans aucune réserve, j’écrirais même qu’à mon sens on ne devrait plus exposer les œuvres de ce peintre ni vendre le livre de Bernard Noël sans proposer, à l'instar de la librairie du CWB, le DVD de ce film.

 

 

*À la Maison de la Poésie (Passage Molière, 157 rue Saint-Martin) les événements liés aux Géants de la poésie contemporaine se poursuivent jusqu'au 16 janvier. Mais en dehors de cela, toute la programmation culturelle de la Maison vaut que l'on s'y intéresse de près....

 

**Exposition d'œuvres de Paul Trajman à la librairie du centre Wallonie-Bruxelles de Paris (46 rue Quincampoix) jusqu’au 5 février.

 

Bernard Noël, Paul Trajman ou la main qui pense, Ypsilon coll."Ymagier", mai 2010, 96 p. 39,00 €.

Sarah Blum, Encre sur encre, film documentaire couleur de 26 mn, Nana films production, DVD  15,00 € (en vente à la librairie du CWB et sur le site internet de la société de production).

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25 décembre 2010 6 25 /12 /décembre /2010 11:36

Sait-on jamais pourquoi, tout d’un coup, l’œil inattentif ou au contraire rivé en quelque lointain point intérieur, et la pensée errante à des lieues de l’endroit et du moment présents, s’attachent à un élément du monde que rien ne les prédisposaient à remarquer? Ainsi allai-je, dimanche dernier, par la rue du Montparnasse toute voûtée à cause du froid, le regard collé au trottoir pour tâcher d’éviter les trop larges amas de boue qu’avait formés la neige tombée le matin et peu à peu fondue par le soleil vague qui pointait. Je songeais à mille choses éparses – autant écrire "à rien" – et concentrais mon attention sur cette bouillie brunâtre et glacée dans laquelle il me fallait bien patauger. Puis, mue par je ne sais quoi de fulgurant, à la fois effacé sitôt surgi au bord extrême du champ visuel et qui pourtant contraint à la halte – peut-être un coin d’affichette placardée sur la vitre, ou un très rapide aperçu de l’espace au-delà de cette vitre, vaste et blanc, où je devinais des toiles accrochées aux murs – je me suis arrêtée devant la galerie du Montparnasse.

beressi-king_montparnasse.jpgMais, à la réflexion, je crois qu’en ce très bref instant ces bribes visuelles ont été dominées par l’impression que me laissait une toile grand format représentant une figure humaine en pied, dont les traits du visage, l’attitude et la vêture me rappelaient les peintures des XIV-XVe siècles vues au Louvre. Était-ce donc une exposition d’œuvres anciennes qui se tenait là? Oui, je crois vraiment que c’est cette brusque irruption des siècles passés dans mon esprit qui m’a poussée à l’intérieur de la galerie. Je découvrais alors que cette toile étonnante était signée James King, un jeune artiste des plus contemporains – au sens strictement chronologique du terme. Ses toiles et quelques nus au fusain occupent la partie gauche de la galerie – à gauche en entrant. Des figures humaines, en pied, en buste, isolées ou en nombre, originales ou copiées d’après les maîtres anciens – toutes d’un réalisme très classique, avec cependant quelque chose dans la solidité carrée des silhouettes, dans le rendu des expressions du visage qui atteste à la fois du style de l’artiste et de notre aujourd’hui.

Leur font face des œuvres que l’on dira, de prime abord, non figuratives: des formes géométriques sans contour autre que la limité assignée par leur couleur, enrichies d’effets de matière obtenus soit par insertion, sous la couche colorée, de parcelles de divers matériaux – carton ondulé, tissu, écorce d’arbre – soit par addition de sable dans la peinture (du moins est-ce ce que me suggère la granularité colorée), ou, encore, par la façon d’appliquer la couleur, en grands à-plats tout pailletés de nuances ton sur ton. Fascinant travail de modelage à même la toile! et quelles harmonies de teintes, que soient déclinées des tonalités similaires ou, au contraire, cultivés les contrastes, les complémentarités chromatiques… Alors on se rend compte que, sans figurer par imitation, ces œuvres figurent par allusion suggestive: l’on songe, tout de suite, à des portes, à d’étroites ruelles de village, à des murs séculaires écrasés de soleil quand, à l’aplomb de la lumière de midi les ombres se taisent et s’arrête le temps. Mais l’être humain n’est pas loin – de la même artiste, Arlette Beressi, sont présentés quelques nus accrochés. D’autres, sur des toiles de tout petit format, sont rangés de telle manière qu’on les compulse comme on feuilletterait un livre, d’autres encore sont sous plastique, dans un grand porte-documents.

Ce qui est exposé de James King et d’Arlette Beressi montre deux types de peinture très différents, des orientations picturales que rien ne semble apparenter, et l’on se dit que le choix est bien curieux d’avoir réuni ces deux artistes. Mais en regardant leurs nus, peints sur toile ou tracés au fusain sur papier, on comprend qu’ils partagent une même sensibilité au corps humain. Chacun avec son style propre transcrit dans ses dessins et croquis une corporéité fragile et vivante – les formes ne sont ni idéalisées, ni simplifiées jusqu’au dépouillement essentiel, mais saisies dans la fugitivité d’une pose élégante ou alanguie, comme abandonnée à la plus totale spontanéité. Je crois, avec le recul, que James King et Arlette Beressi sont stylistiquement liés l’un à l’autre par ce rapport au corps, perceptible à travers leurs dessins, et ce lien justifie amplement qu’ils aient été réunis pour exposer.

Préposée à l’accueil du visiteur, Arlette Beressi, vestale du jour, se tenait assise à une petite table où étaient disposés dépliants et catalogues. Quand elle m’a abordée, alors que j’arrivais au terme de ma visite, je n’ai su que dire – je contemplais les dernières toiles et les mots n’avaient pas encore trouvé leur chemin de mon regard à ma pensée. Les impressions étaient là, diffuses, mais le verbe absent qui les eût pu exprimer. Fort heureusement, l’artiste a la parole facile, et claire. À peine s’était-elle présentée qu’elle m’expliquait le pourquoi de cette exposition en duo – le souhait de la Mairie qui voulait exposer deux artistes travaillant dans le 14e – puis évoquant son passé de styliste-voyageuse, notamment son séjour en Inde. Ses phrases, alors, se déploient, vives et allègres… Il me semble qu’elles brassent et font bruisser, du bout de leurs mots, d’innombrables coupons de tissus colorés dont seraient éprouvées au toucher les textures… La présence de la matière et de la couleur dans ses toiles m’est révélée – je la comprends et la ressens a posteriori avec force et évidence, grâce aux mots de l’artiste. Et, le temps aidant, ce sont mes mots qui ont fini par trouver leur route de mon regard à ma pensée...
 
Cet arrêt de hasard à la galerie du Montparnasse fut l’occasion d’une agréable découverte – un de ces événements venus me rappeler qu’il n’est pas toujours nécessaire de chercher les choses, et qu’elles viennent à nous, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, pour peu qu’elles nous soient destinées par quelque bord.

 

James King et Arlette Béressi
Exposition à voir jusqu'au 29 décembre à la galerie du Montparnasse, 55 rue du Montparnasse - 75014 Paris. Tous les jours de 14 heures à 20 heures.

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 13:03

 

La compagnie À fleur de peau, fondée en 1988 par Denise Namura et Michael Bugdahn, poursuit sa résidence au Théâtre du Lierre. Un lieu, un temps privilégiés pour travailler à la création d'un nouveau spectacle, Ça s'appelle reviens, en tester les prémices auprès du public et en même temps faire œuvre de pédagogie à travers conférences et stages.

Stages? Deux sont programmés pour les prochains mois, l'un du 31 janvier au 4 février 2011, "Des mots qui bougent", et le second du 7 au 11 mars, "La mise en forme du discours chorégraphique". L'enseignement se déroule de 10h15 à 14h15, et le coût du stage, par personne, est de 160 €. Renseignement et inscriptions se prennent auprès de la compagnie À fleur de peau, au 06.03.22.20.60.


Du 15 au 19 décembre, on a pu voir quelq ues bribes de Ça s'appelle reviens, offertes en première partie d'une reprise de Villa, fantaisie onirique, pièce créée en 2009 à l'occasion du cinquantième anniversaire de la mort du compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos.

 

a-fleur-de-peau_dec-2010.jpg

 

Revoir cette Fantaisie qui, l'an passé, ne m'avait pas séduite, a été une sorte de révélation... J'ai saisi l'étroitesse des liens entre gestes, musique, texte, vidéo qui hier m'avaient échappé; je pense avoir mieux compris la pièce et, par là, mieux cerné la façon dont la compagnie conçoit ses spectacles. J'ai le sentiment que les chorégraphies de Denise Namura et Michael Bugdahn relèvent, non de la danse pure mais d'une danse narrative empruntant au théâtre, très proche du mime ou de l'expression corporelle. Le "style" de la compagnie s'émaille d'un certain humour de geste et de posture qui évoque souvent le cinéma burlesque mouvements saccadés, pas "en canard"... - dont je n'avais pas perçu la tonalité à la fois tendre et drôle, délicate surtout. Cette gestuelle assez singulière, réellement attachante, confère aux pièces une poésie particulière que je n'aurai appréciée qu'après "y être revenue" mais dont le charme conquiert au premier coup de très nombreux spectateurs. Cette seconde vision m'aura rafraîchi le regard, et là où je m'étais hier sentie étrangère je fus, cette fois, non pas emportée ni subjuguée mais présente, pleinement là, tout à l'événement scénique. Ainsi l'architecture de Villa m'est-elle apparue, avec ses séquences récurrentes qui à chacun de leur retour changent subtilement et marquent l'évolution de la narration. Relayées par le fonctionnement en écho de plusieurs motifs mots, accessoires, phrases musicales elles structurent un véritable récit, certes fantaisiste et quasi surréaliste mais très construit et c'est un vrai bonheur que de percevoir ce déroulement dans toute sa cohérence. Sans parler des interprètes, remarquables, qui semblent évoluer dans la joie d'un rêve poursuivi envers et contre tout "Mon rêve le plus cher serait..."  L'un d'eux surtout m'a fascinée, Alex Sanders dos Santos qui est un bel acrobate au visage formidablement expressif; il incarne brillamment un ensommeillé perpétuel qui, oreillers sous les bras quand il ne parvient pas à en glisser un sous sa tête, ne peut pourtant pas dormir: dès qu'il se risque au repos bienheureux,  des incursions oniriques pas toujours agréables viennent le troubler. De mimiques éloquentes en sursauts bondissants, Alex Sanders dos Santos montre cela, lumineusement, de tout son corps.

 

Me voilà désormais "en familiarité" avec le travail de la compagnie À fleur de peau. Les extraits de la nouvelle création me rendent curieuse de la découvrir dans son entier. D'autant qu'un intermède a séparé les deux "volets" qui ne laisse pas de m'intriguer; d'une tonalité assez différente, plus dure et sans humour... qu'est-ce donc? Un extrait d'un autre spectacle, ou bien véritablement un intermède qui se glissera dans la trame de Ça s'appelle reviens? Réponse à la saison prochaine, je suppose...

 

Comme il est de coutume au Lierre, une exposition dans le hall du théâtre accompagne la programmation. Les "Courriers du corps" de Mirella Rosner ont succédé aux toiles de Jannick Chiraux. Depuis plusieurs années, Mirella Rosner récupère les enveloppes des lettres qu'elle reçoit. D'un coup de pinceau encré elle trace sur leur dos, entre adresse et tampons ou bien les recouvrant partiellement, la silhouette d'un corps, et voilà le bout de papier promis à la poubelle sauvé du rebut. Rassemblées en séries cohérentes ou laissées seules, habillées d'un cadre ou posées sur un support, elles deviennent œuvres.
Aux marques successives imprimées par le "trajet" du courrier, Mirella Rosner ajoute la sienne, celle fulgurante d’une "pensée de corps" que, sitôt surgie et visualisée, elle fait courir au-delà de ses doigts jusqu’au bout de ses pinceaux pour la matérialiser en larges traces de couleurs translucides figeant, sur chaque enveloppe, parfois ouverte et dépliée comme une étoffe dont on chercherait à aplanir les secrets, une silhouette segmentée, fixée en une posture solidement affirmée. Plusieurs strates sémantiques ainsi se conjuguent, et
les plis infligés au papier par les manipulations plus ou moins précautionneuses – une histoire peut se déceler, ce qui est la moindre des choses pour un objet épistolaire réinterprété par une artiste plasticienne.

 

La façon dont sont exposés ces "Courriers du corps" dans le hall du théâtre constitue une véritable installation qui, dans son ensemble, "fait sens": de grands panneaux où sont juxtaposées des enveloppes de même format accueillant des silhouettes de même couleur côtoient, en une disposition qui semble mûrement réfléchie, des "solos", enveloppes isolées généralement rehaussées d’un entourage, ou d’un support qui les habille. De loin les corps ont d'admirables proportions, le dessin des postures est net comme une calligraphie. De près on mesure mieux une approximation qui annule toute individualisation. C'est un autre message que l'on déchiffre selon qu'on s'approche ou s'éloigne – selon que le regard s'attache à l'un ou au multiplié... Et elles sont si nombreuses, ces enveloppes encrées, et les silhouettes qu’elles portent si légères, de couleurs si variées que l’on dirait un immense essaim de papillons qui serait venu s’accrocher aux murs du théâtre…

Voyage, transmission, transfiguration de la missive aux ailes de papillon en passant par l'expression corporelle: l'on ne saurait mieux dire que la danse est l'écriture des corps, et l’adéquation de l'exposition être plus parfaite avec la programmation du Lierre. D'autant que ces "Courriers du corps" seront toujours exposés quand arrivera la compagnie Blicke*.

 

Oui, l'installation est émouvante, et entre magnifiquement en résonance avec le lieu ce théâtre promis à la démolition, animé par des gens qui, malgré la fragilité de leur situation, continuent envers et contre tout à tâcher de diffuser leur "idée de la culture", large et ouverte au plus grand nombre – et la programmation chorégraphique. L'intention de l'artiste aussi est belle. Reste que... je me demande tout de même si un amateur d'art consentira à dépenser quelques dizaines d'euros pour acquérir un de ces "solos" de petit format qui, d'une part, perd de son sens une fois extirpé de l'installation, et d'autre part est vendu "sans cadre", alors que ce cadre, choisi par l'artiste, participe selon moi de l'objet artistique...


 

Première partie: Ça s'appelle reviens

Volet 1: "Lumière blanche"
Conception, chorégraphie et interprétation:
Michael Bugdahn (avec la participation d'Orane Mounier)
Durée:
15 mn

Volet 2: "Objets trouvés"
Conception, chorégraphie et interprétation:
Denise Namura


Entre les deux volets, un intermède composé de deux pièces réalisées par les danseurs de la compagnie, Comme si et Between.

 

Seconde partie: Villa - fantaisie onirique

Conception et chorégraphie:

Denise Namura et Michael Bugdahn
Musique:
Heitor Villa-Lobos
Texte, bande son et vidéo:

Michael Bugdahn

Interprétation:

Bruno Brazete, Michael Bugdahn, Ana Mariolani, Danila Massara, Denise Namura, Alex Sanders dos Santos

Durée:

40 mn

 

Les enveloppes peintes de Mirella Rosner seront exposées jusqu'au 22 janvier 2011.
Le hall est ouvert au public du lundi au vendredi de 10 heures à 13 heures et de 14 heures à 18 heures, ainsi que les soirs de représentation.

* Après avoir fait écho au spectacle de la compagnie À fleur de peau,  elles seront encore là, "poste restante", pour accueillir la compagnie Blicke, qui proposera Romanze du mercredi 12 au samedi 15 janvier, puis L'Eterna Girandola du mercredi 19 au samedi 22 janvier 2011.
Jusqu'au bout des danses, les papillonnages des corps...

 

Théâtre du Lierre

22 rue du Chevaleret

75013 PARIS. Tél.: 01.45.86.55.83

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24 juin 2010 4 24 /06 /juin /2010 13:14

On en a vus ici qui furent intendants faute d'être restés maîtres, d'autres qui devinrent maîtres après avoir rempli la charge d'intendants. Le monde est bien mouvant, telle est la leçon que j'en ai retenue, même si à l'échelle humaine il ne le paraît pas.
Diane Meur, Les Vivants et les ombres, p. 13 de l'éditon originale.

 

Dans le numéro 163 de la revue Le Carnet et les instants*, Jean-Luc Outers ouvre son éditorial sur les tensions identitaires qui mettent la Belgique en ébullition et, de là, glisse vers l’idée (le concept ?) d’identité faible – celle des artistes qui, traversés par plusieurs cultures, ne se reconnaissent dans aucune en particulier et ne se sentent d’autre attachement qu’à la discipline qu’ils pratiquent et aux valeurs humaines les plus fondamentales. Tout naturellement il en vient à caractériser par cette identité faible la littérature belge francophone d’aujourd’hui, dont il dit qu’elle est libre, ouverte à tous les vents, et issue d’une jeune génération d’écrivains qui, ignorant les frontières, explorent l’Europe, s’autorisant une halte ici ou là. Sans doute certains poussent-ils cette exploration beaucoup plus loin, se proclamant comme beaucoup le font déjà "citoyens du monde", hommes d’une planète, voire d’un univers et non pas d’une portion de sol qu’ils s’acharneraient à défendre au prix sinon du sang du moins de la violence.
Jean-Luc Outers ne cite aucun roman en particulier, mais ses considérations m’ont ramenée avec une sidérante fulgurance à une lecture déjà ancienne, remontant à presque deux ans – celle du roman de Diane Meur paru en 2007 aux éditions Sabine Wespieser, Les Vivants et les ombres. Et plus précisément encore à ce que l’auteur m’avait dit de sa conception de l’"identité nationale"
quand nous nous étions rencontrées, en décembre 2008.


couv-poche_vivants-ombres.jpgQuel roman que celui-là… dont la lecture pourtant m’avait parfois été difficile. Je l’avais abordé sachant qu’il avait obtenu le prix du roman historique. Voyant l’épais volume de plus de 700 pages dont la quatrième de couverture m’apprenait qu’il s’agissait d’une "saga familiale" courant de l’aube du XIXe siècle au seuil de la Première Guerre mondiale et donnant à lire quelques-uns des moments les plus troublés de l’histoire de la Galicie, je m’étais attendue à un archétype du "roman historique" qui, pour moi, avait l’allure d’une longue épopée au ton un peu hugolien brassant les lieux communs de la fresque de famille – mariages forcés, amours contrariés, enfants adultérins, fuites,  poursuites et aventures hors du "domaine", etc. – dramatisés par un contexte violent qui ajoute sa tourmente aux tempêtes intimes que traverse la famille. Et l’on trouve bel et bien cela dans Les Vivants et les ombres: le roman retrace l’histoire des Zemka-Ponarski, une famille galicienne mêlant noblesse désargentée et roture, Allemands et Polonais – une famille métissée socialement et culturellement, à l’image de la région où elle est ancrée. Avec à sa tête Jozef, véritable tyran domestique qui mourra à l’âge très avancé de 85 ans et ses nombreux membres, cette famille est comme le réceptacle des événements qui, depuis le reste de l’Europe, viennent affecter la Galicie et ses habitants. De fait, Les Vivants et les ombres pourrait être le comble du "roman romanesque" – il en a l’ampleur et repose sur des motifs qui fondent la plupart des "grands romans". N’eût-il été que cela, il ne m’aurait pas déroutée – il m’aurait même enthousiasmée d’emblée puisque servi par une écriture de haute qualité.
 
Seulement l’auteur ne s’est pas bornée à utiliser brillamment les recettes éprouvées d’un genre. Si elle a effectivement convoqué les ressorts majeurs de la saga historique, elle a composé une œuvre dont l’originalité est d’autant plus séduisante qu’elle ne s’affiche pas à grands renforts d’effets littéraires voyants – mises en abyme appuyées, fluctuations virtuoses de postures narratives et autres procédés dont certains auteurs abusent dans leur volonté de montrer qu’ils se jouent des codes. Inscrit dans une construction des plus classiques et livré sur un mode d’écriture typiquement romanesque – de larges plages narratives et descriptives rythmées par des dialogues – le récit de Diane Meur prend en défaut ce que l’on attend d’un roman historique pour au moins deux raisons : la narratrice, qui s’exprime à la première personne tel un être humain, est la maison familiale, murs et âme, et le ton, en plus de distiller un humour franc et bien venu, se teinte souvent d’une sorte d’ironie diffuse, si peu définissable au fond qu’il n’est pas certain qu’on doive l’appeler "ironie" – ces infimes grincements dans les descriptions et les portraits donnant l’impression que les personnages sont moqués relèvent-ils vraiment de l’"ironie"?

 
Ce parti pris audacieux d’avoir choisi la maison pour narratrice – qui, soulignons-le, n’a pas été pour l’auteur un blanc-seing pour s’autoriser les plus improbables virages narratifs, au contraire elle tient jusqu’au bout très étroitement les rênes de ce que son choix exige du point de vue de la vraisemblance – et cet humour que je ne comprenais pas toujours m’ont gênée parce qu'ils n’entraient pas dans la configuration que je donnais au "roman historique". J'étais victime d'une "idée préconçue"... je me croyais dépourvue de ce genre d’a priori, le livre de Diane Meur m’a appris qu’il n’en était rien.

Le relisant aujourd’hui par larges plages, débarrassée de ces attentes inconscientes, j’en redécouvre le charme et en goûte mieux la langue remarquable – de registre très élevé mais ni pédante ni précieuse, d’une perfection simple et limpide rehaussée de quelques bousculades dans l’ordre commun des mots qui, sans être acrobatiques, attestent d’une écriture superbement maîtrisée. Chaque fois que je songe à mes premières impressions de lecture, je me répète que l’on n’est jamais assez conscient de ses propres préventions ni assez méfiant des idées toutes faites que l’on peut nourrir. Que la leçon m’ait été prodiguée par un roman qui souligne l’absurdité des cloisonnements – de territoires, de classes, de langue, de genres littéraires – est éminemment signifiant. Et la leçon d’autant plus mémorable. 

 

Diane Meur, Les Vivants et les ombres, Sabine Wespieser éditeur, août 2007, 718 p. – 29,00 €.

Le Livre de Poche, mars 2009, 633 p. –  8,00 €.

 

 

* Le Carnet et les instants est une revue bimestrielle publiée à raison de dix numéros par an par le bureau des Lettres du ministère de la Communauté française de Belgique. Le dépliant, qui emprunte son titre à une œuvre du surréaliste belge Marcel Lecomte publiée au Mercure de France en 1964, a été créé en 1981 par l’association Promotion des lettres belges. Il s’est mué en une véritable revue en 1991. Traitant de l’actualité littéraire de la Communauté française de Belgique à travers des chroniques, des dossiers, des entretiens et des dépêches, elle offre à chaque livraison une abondante matière à lire et à méditer. Il est d’autant plus agréable de se plonger dans ce riche contenu que la présentation est avenante, d'une élégance discrète qui invite à la lecture et à la manipulation des pages – papier lisse et mat, mise en page sobre et équilibrée, illustrations toujours en noir et blanc.

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 12:20

sarlatfestival_affiche-copie-2.jpgLe prochain Festival des Jeux du théâtre de Sarlat, cinquante-neuvième du nom, aura lieu du samedi 17 juillet au mercredi 4 août  2010. Le programme a été rendu public à la fin du mois d'avril - il est en ligne ici, sur le site du festival mais, comme de coutume, les locations ne seront ouvertes qu'à la fin du mois de juin. On peut ainsi consacrer tout son temps au choix et remplir à  sa guise son agenda théâtral de l'été pour, le moment venu, réserver sans hésiter.

Que d'échos familiers dans ce programme!

Dès le premier jour, le 17 juillet, donc,  ils résonnent: à l’ouverture – qui se fera de nouveau avec un spectacle de rue gratuit, petit "plus" festif ajouté à l'affiche il y a deux ans, plébiscité par le public, et dont le maintien me souffle à l’oreille que le festival se porte plutôt bien – je retrouve Les Grooms, ceux-là mêmes que l'on avait vus en 2008 et qui, cette année, transfigurent en fanfare un célèbre opéra, Le Roi Arthur d’Henri Purcell. Et le soir au Jardin des Enfeus, à la lumière du souvenir que m'a laissé l'Antigone de Sophocle vue l'an passé, les noms de René Loyon et de Marie Delmarès m’incitent à aller voir Soudain l’été dernier, de Tennessee Williams – leur nom bien plus que le désir de confronter une version scénique au souvenir que je garde du film de Joseph L. Mankiewicz.

Leur nom mais pas seulement car j’aperçois dans la liste des interprètes Igor Mendjisky, qui était à Sarlat en 2009 avec la compagnie des Sans Cou pour présenter un Hamlet à la fois respectueusement shakespearien et d'une audace extrême, auquel je n’ai pas rendu l’hommage mérité – mais n'est-il pas encore temps de bien faire? Ce spectacle leur avait valu le prix 2009 du festival d’Anjou, dont le directeur artistique est Nicolas Briançon – un habitué de Sarlat que j’avais croisé en 2006, metteur en scène de La Guerre de Troie n’aura pas lieu, où il jouait également. Il revient cette année en terre périgourdine avec La Nuit des Rois, à voir le 21 juillet sur la place de la Liberté.

 

Le 18 juillet se jouera à l'Abbaye Sainte-Claire Les Konkasseurs de kakao – un florilège de textes signés Hugo, Maupassant, Bedos... Ce n'est ni le titre curieux ni la forme qui m'attirent. Ni le nom des auteurs convoqués mais celui du metteur en scène-interprète, Jean-Marie Sirgue – un autre artiste envers qui j'ai une dette d'importance puisque j'avais injustement passé sous silence l'an dernier son admirable adaptation de la nouvelle de Ionesco Rhinocéros, qu'il reprend cette année au début du mois d'août à Figeac dans le cadre du 10e festival de théâtre – une manifestation créée en 2001 par Marcel Maréchal et les Tréteaux de France. Je pourrai alors transformer en promotion anticipée ma petite trahison d'hier...

 

Mon goût personnel pour les auteurs classiques m'amènera, tout naturellement, à aller voir Le Tartuffe ou l'imposteur de Molière le 31 juillet, Le Préjugé vaincu de Marivaux le 2 août, et Le Médecin malgré lui le 3 août – encore que, dans ce dernier cas, ce n'est pas Molière qui m'amènera au jardin du Plantier mais le metteur en scène, Jean-Daniel Laval. En 2006, il m'avait époustouflée par sa mise en scène de Jacques le fataliste et son maître autant que par son interprétation aux côtés de Jean-Paul Tribout. Et en 2008, il était un formidable Comédien dans la pièce éponyme de Sacha Guitry.

 

C'est une délicieuse jubilation que la perspective de voir dans de nouvelles œuvres tant d'artistes dont j'ai déjà apprécié le talent. Elle se relève d'un sel typiquement sarladais : je sais que, grâce au contact direct avec les gens de théâtre lors des Rencontres de Plamon, grâce aussi à l'immersion continue dans l'ambiance propre au festival, j'irai vers des spectacles auxquels je ne pensais pas assister de prime abord.

Toutes joies qui seraient au fond banales si elles n'étaient rehaussées par la certitude de retrouver la chaleur amicale des organisateurs et des quelques festivaliers fidèles avec qui, entre les murs de l'hôtel Plamon, j'ai noué des liens singuliers, purement de circonstance mais néanmoins profonds et qu'une année écoulée ne semble altérer en rien. 

 


59e Festival des Jeux du théâtre de Sarlat - Du 17 juillet au 4 août 2010

Renseignements au bureau du festival:

Rue des Consuls

B.P. 53 

24202 Sarlat Cedex.

Tél. : 05.53.31.10.83.


Ouverture des locations à partir du lundi 28 juin. Ouverture spéciale pour les membres actifs de l'association du 23 au 26 juin.

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6 avril 2010 2 06 /04 /avril /2010 10:03

La petite déprime ordinaire, celle aux traits tombants, qui rend livide chaque jour nouveau et fait ployer l'échine tandis que se désagrègent les moindres intentions et les plus petits désirs – cette déprime-là est insidieuse qui jette à terre chaque geste avant même qu'il soit esquissé. Elle me tient compagnie depuis des semaines sans que je puisse lui imaginer d'autre remède que de la nier – c’est-à-dire feindre de ne pas la subir. Faire comme si elle n’était pas là – un jeu de cache-cache épuisant qui peut aussi être drôle parfois, j’en conviens…


Cette morne inclination de l'âme qui grisaille à peu près tout ce qui se présente au fil d’une journée m’aura tant pesé que ne je me serais rendue au Salon du livre qu’une seule fois le dimanche après-midi, en hâte et avec le sentiment de n’être pas entièrement présente.

Je me disais cependant que j’allais pouvoir renouer le contact avec FMR, rompu depuis plusieurs mois. L’on avait cessé depuis février 2009 de m’envoyer la revue – mais Antonio Pistilli avait eu l’extrême gentillesse de me procurer les trois derniers numéros parus lors d’une visite que je lui rendis en avril, en me disant qu’il allait demander à ce que l’on reconduise mon abonnement. Les semaines ont passé sans que je reçoive rien. Cela m’a un peu inquiétée – d’autant que j’avais aussi cessé de recevoir par courriel la lettre d’information mensuelle du groupe FMR-Art’E… Mais comme l’abonnement à la revue m’avait toujours été consenti à titre gracieux, je songeais, tout simplement, que la direction générale avait reconsidéré sa politique en matière de services de presse et jugeait désormais qu’offrir "la plus belle revue du monde" ne serait plus réservé qu’aux chroniqueurs travaillant pour des médias plus prestigieux qu’un obscur blog tenu par une non moins obscure écrivante. Plusieurs fois je fus tentée de me rendre à la boutique de la galerie Véro-Dodat, pour le plaisir de revoir l’endroit, d’aller saluer Antonio Pistilli, et de me tenir au courant de ce qui se passait chez FMR. Mais comme trop souvent, j’ai laissé filer les jours, me bornant à envoyer un message à la rentrée de septembre puis un autre à l’occasion du Nouvel an. L’un et l’autre sont restés sans réponse – ce qui m’a surprise car jamais auparavant M. Pistilli ne s’était abstenu de répondre à mes courriels. Là non plus je n’insistai pas, persuadée que j’avais tout bonnement été enlevée des listes de contacts. Et puis je craignais, en me manifestant davantage, d’avoir l’air de tirer les manches – "Hé! vous m’oubliez! je voudrais bien continuer à recevoir la plus belle revue du monde !!!" 

J’ai donc à nouveau laissé filer les jours. Jusqu’au Salon du livre – rien de plus naturel, en cette circonstance, que de se rendre sur le stand FMR…

 

En apercevant de loin les reliures noires aux titres à la feuille d’or je ma hâtai vers le stand, songeant déjà que peut-être j’allais croiser Antonio Pistilli. Ne le voyant pas, et sans prendre garde que le stand n’appartenait pas à FMR mais à la société qui édite entre autres ouvrages de référence les encyclopédies Britannica, Universalis, et la version française de la collection en 18 volumes  "Les Annales de l’art" de Franco Maria Ricci (d’où l’exposition des fameux ouvrages reliés de soie noire…), je m’enquis de lui auprès de la personne préposée à l’accueil des visiteurs, qui parut bien surprise de ma demande… et m’apprit que FMR n’existait plus. Ni la maison d’édition, ni la revue! Mon ébahissement la surprit davantage encore car l’affaire n’était pas récente: c’est en juillet 2009 que la maison mère a déposé son bilan et que, deux jours après cette annonce officielle, la boutique de la galerie Véro-Dodat ainsi que les bureaux de la rue Racine ont été vidés de leurs stocks puis fermés, jetant dehors sans plus d’égards les gens qui travaillaient là-bas, dont Henri Hutinel, le libraire, et Antonio Pistilli. Quant à la revue, elle a cessé de paraître en décembre dernier… Il ne reste plus, en France, que les exemplaires non encore vendus  des Annales de l’art. Il semble que tout soit allé très vite, mais l’on ne put me donner aucun détail –"En tout cas, nous ne savons absolument pas ce que sont devenus messieurs Hutinel et Pistilli… nous avions l’habitude de travailler avec eux sur les salons et avions avec eux des relations des plus agréables, mais depuis ce dépôt de bilan, nous ne savons plus rien de FMR… Un article a été publié sur le sujet dans Livres Hebdo, vous devriez le retrouver facilement sur Internet."

 

geometrie-foliaireTN.jpg

 
En quelques clics, en effet, je pus accéder à cet article – court, il ne m’apprenait rien que je ne susse déjà, sinon que les choses se sont passées de manière scandaleuse, bien peu en accord avec cette bellezza à laquelle Marilena Ferrari avait clamé haut et fort être profondément attachée lors de la fête du vingt-cinquième anniversaire, puis plus tard quand elle avait offert en grande pompe à la BNF un exemplaire de ce "Book Wonderful" à la reliure de marbre, Michalangelo, la mano dotta.
Je ne sais rien des dessous de l’histoire. Tout au plus ai-je pu constater que le site FMR Marilena Ferrari n’existe plus en version française, qu’il n’y est plus du tout question de la revue, et que les dernières actualités signalées remontent à février 2010. Le groupe FMR-Art’E existe-t-il toujours ? Le dépôt de bilan concerne-t-il tout le groupe ou bien seulement la filiale française? La publication d’ouvrages de prestige se poursuit-elle? Les différents projets visant à propager "l’esprit Renaissance" et la culture de la Beauté continuent-ils d’être concrétisés? De tout cela je ne sais rien. Et je me demande comment, après avoir déployé tant de splendeur pour fêter les 25 ans de la "perle noire" et initié, à cette occasion, tant de grandioses changements pour la revue – plus de pages, de nouvelles rubriques, des soins accrus en termes de fabrication, lancement d’une perle cadette, la Revue blanche, dédiée à l’art contemporain… – on a abouti à sa disparation en à peine plus de deux ans. Je me demande comment une maison qui donnait naissance à tant de merveilles éditoriales et qui annonçait il y a encore peu de temps de grandioses projets a pu si brutalement "déposer son bilan". Et surtout comment une expression aussi trivialement économique a pu croiser la route d’une équipe de concepteurs, d’artistes voués à la perpétuation de traditions et de savoirs séculaires, à la transmission d’une certaine "idée de la Beauté" – au maintien à travers le temps de ce qui fonde la meilleure part de l’humanité.
 
Franco Maria Ricci – a-t-il enfin achevé la construction de son labyrinthe de bambous? – a dû être profondément affecté de voir ainsi sombrer la maison qu’il avait créée. Quant à moi, je ne puis me défaire d’une profonde amertume – qu’atténue tout de même un peu la douce présence, dans ma bibliothèque, des quelques Perles noires et blanches – ni de cette lancinante question: que sont devenus Antonio Pistilli, qui m’a toujours accueillie avec chaleur, et Flaminio Gualdoni, que je n’ai rencontré, brièvement, qu’à deux reprises mais qui, lui aussi, s’est montré d’une amicale cordialité? La Toile étant après tout un vaste réseau, un fil peut-être se tendra par lequel me viendront de leurs nouvelles à l’un et à l’autre…

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23 mars 2010 2 23 /03 /mars /2010 18:25

La rue du Chevaleret est depuis longtemps bordée de sites en travaux ceints de palissades d’où montent tout le jour les brouhahas confus des camions à benne et autres bétonnières en pleine activité. Ce sont les conséquences du grand projet de rénovation urbaine "Paris Rive Gauche". Peu à peu les chantiers de démolition ont cédé la place aux terrains vagues investis par les  excavatrices, vite devenus eux-mêmes fosses béantes dont les parois boueuses déchirées de structures de métal rouillé et d’éclats de béton ont longtemps ressemblé à des abdomens crevés.
Maintenant les entassements de matériaux neufs attendant d’être utilisés supplantent ici et là les monceaux de boue et de gravats mêlés ; les prémices des futurs édifices commencent de sortir de terre, laissant deviner un peu de leurs formes définitives. Mais il faut encore, en bien des endroits, suivre la rue en longeant des passages aménagés entre deux rangées de barrières de plastique.

L’odeur du sable et du ciment humides flotte et perdure à a fin de la journée lorsque les travaux s’interrompent. Douceâtre et prégnante, elle vous accueille puis vous accompagne tandis que, au sortir de la station de métro Bibliothèque François Mitterrand, vous parcourez les quelques mètres menant au Théâtre du Lierre. Ce vieil entrepôt de la SNCF où la compagnie de Farid Paya s’est installée voici une trentaine d’années est aujourd’hui le dernier îlot de construction ancienne à subsister de ce côté-ci de la rue, où plus rien ne reste à démolir. Enveloppés de bâches, ces murs vénérables encore debout au milieu des terrains bouleversés serrent le cœur tant ils évoquent la proue d’un navire en perdition. Surtout quand on songe au mauvais sort que les "officiels" infligent à la compagnie du Lierre, à qui la DRAC a récemment notifié qu’elle ne lui allouerait plus de subventions. Ce n’était pas assez ; un coup pire encore était à venir : la compagnie n’est même plus assurée de pouvoir occuper le nouveau bâtiment qu'on lui avait promis en remplacement de celui qui devait être démoli.

Pourtant, malgré tous ces coups bas, la compagnie du Lierre se bat. Menée par Farid Paya elle s’accroche et montre avec panache combien elle porte bien son nom… Oui, la compagnie du Lierre se bat et manifeste sa volonté de vivre avec une énergie magnifique dont l’expression la plus forte, la plus impressionnante peut-être est ce spectacle qu’elle propose en ce moment et jusqu’au 2 mai –
Médée d’Euripide, mise en scène par Farid Paya. Pendant plus de deux heures des acteurs splendides que l’on sent engagés dans leur jeu par toutes les fibres de leur être servent le texte millénaire avec un formidable talent.
Alors on ne pense plus, en regardant les vieux murs bâchés, à un navire en train de sombrer. Mais à un poing levé en signe de résistance farouche.


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Soyons nous aussi un peu lierre – opiniâtres et déterminés, tâchant par un geste, un mot, de conforter dans sa lutte la compagnie de Farid Paya. Soutenir le Théâtre du Lierre c'est aussi  s'élèver, d'une manière plus générale, contre la politique culturelle actuellement menée qui précipite dans la précarité de trop nombreux artistes quand elle ne les assassine pas en les empêchant de travailler et donc de vivre.
Découvrez, ci-après, un texte communiqué par Farid Paya. Il n'est pas long – à peine une page – et explique avec une implacable clarté l'absurdité de la situation à laquelle la Ville de Paris les confronte lui et les membres de sa compagnie, ainsi que tous ceux qui travaillent à leurs côtés. La période n'est décidément pas faste pour les arts et le spectacle vivant...


"Le Lierre inquiet face au silence de la Ville de Paris

L’actuel Théâtre du Lierre sera prochainement rasé. Un nouveau théâtre, conçu par la Ville de Paris pour le Lierre, sera prêt en 2011. Le Lierre intégrera-t-il le lieu prévu pour lui? Depuis deux ans, étrangement et malgré ses engagements, la Ville refuse de se prononcer.

Les faits antérieurs
La compagnie du Lierre a ouvert le Théâtre du Lierre en décembre 1980. La Compagnie avait moins de trois ans d’existence lorsqu’elle a souhaité avoir son propre lieu, une maison où la convivialité et la relation avec les spectateurs seraient privilégiées. Nous avons loué un ancien hangar de la SNCF et avons, faute de moyens, bâti le théâtre de nos mains. L’endettement encouru était, en large partie, nominalement cautionné par Farid Paya. Notre démarche a vite été reconnue par les tutelles grâce à la qualité de nos activités.
Notre théâtre actuel se situe dans la ZAC Masséna Chevaleret. Les plans d’urbanisme ont très tôt prévu une destruction de ce lieu. En échange un nouveau théâtre devait être construit dans un périmètre proche. En cela la Ville ne faisait qu’obéir à l’ordonnance de 1945, qui stipule que tout équipement culturel détruit doit être remplacé par un autre. La Ville a décidé d’attribuer le nouveau théâtre au Lierre (Minutes du Conseil de Paris des 20 et 21 février 2003).
Certes, personne ne nous avait demandé d’ouvrir un lieu. Or, une société est en mouvement parce que des citoyens prennent des initiatives. Le succès de notre entreprise ne fait pas de doute. Nous n’avions pas demandé non plus que notre théâtre soit détruit. L’attribution du nouveau théâtre au Lierre relevait d’un acte de justice. Dans les années qui suivirent la décision de bâtir un nouveau théâtre, les relations avec la Ville étaient bonnes. Farid Paya fit partie de la commission technique, élaborant le plan de fonctionnalité du nouveau lieu et participant au choix des architectes qui étaient amenés à concourir. Il a travaillé avec le lauréat, Ignacio Prégo, sur les plans du nouveau théâtre.

Le malaise
Depuis quelques années, notre dialogue avec la Ville n’est plus constructif. Nos subventions stagnent, la politique de la Ville consistant à négliger l’existant au profit d’opérations dispendieuses. À présent, nous n’avons aucune certitude d’intégrer le nouveau lieu. À l’approche de l’échéance de l’emménagement, le dialogue est même réduit à néant. Monsieur Delanoë et Monsieur Girard, Adjoint à la culture, ainsi que les services administratifs de la Ville, refusent de nous donner la moindre indication sur notre emménagement normalement prévu pour juillet 2011. Or, depuis peu, d’autres élus de la Ville nous font écho d’une remise en question, par les instances supérieures de la Ville, de notre intégration dans ce nouvel équipement.

La question morale
Est-il moral de mettre à la rue une équipe qui a fait ses preuves auprès des professionnels et du public dans un arrondissement de Paris pauvre en structures culturelles ? Nous avons beaucoup œuvré pour le XIIIe arrondissement. La qualité de notre travail est attestée par des courriers de soutien d’une quarantaine de personnalités du monde politique (comme messieurs Jack Lang, Jacques Toubon, Jack Ralite) ou culturel (comme Peter Brook). Nos spectateurs, en colère, choqués, refusent la disparition du Lierre, qu’ils qualifient de lieu exceptionnelmagique, indispensable."



Lisez, diffusez ce texte - cela finira bien par mobiliser les énergies positives... et à "faire lierre" au bout du compte.

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15 février 2010 1 15 /02 /février /2010 18:05
Depuis le 26 janvier dernier on peut voir quelques peintures et des dessins à l'encre de Pascal Garnier à la librairie La Nouvelle Terrasse de Gutenberg*. Les livres évidemment règnent en maîtres, et dans l'amoncellement mais un amoncellement convivial, qui tout de suite sourit au visiteur et lui dit qu'il va trouver à coup sûr l'objet de sa quête. À voir ces étagères remplies monter jusqu'au plafond et ces présentoirs bien garnis on ne songe pas une seconde que l'on va se perdre mais que l'on a devant soi une mine merveilleuse à explorer dans tous ses recoins.
Les œuvres, accrochées en vitrine ou bien à l'intérieur, occupent les espaces laissés vacants, en bonne intelligence avec les livres, sans avoir à jouer des coudes pour se faire voir même si l'on pense qu'elles frôlent presque la noyade in libero. Cela semble une assez juste image de la manière dont l'écriture et la peinture se partagent la vie artistique de Pascal Garnier.

Accoutumée à son univers romanesque qui me bouleverse, à son écriture qui toujours m'émeut et me réjouis, je ne savais rien de son travail pictural hors les deux toiles que j'avais vues lors d'une exposition collective. Un curieux visage, souriant mais aux traits soufflés, sur un fond sombre comme suspendu entre terre et nuit. Et une femme assise "se donnant de la joie" comme eût dit Charles Trenet, dont on ne voit ni le visage ni les jambes. Elle aussi sur un fond sombre, de terre et de nuit. J'avais alors éprouvé le sentiment que, dans ces toiles, prenait formes cette masse sourde et ténébreuse dont je ne cesse de deviner la présence dans les romans, dont je sens les reptations sous l'écriture même lorsque l'humour s'en mêle – cet humour que l'écrivain-peintre appelle "la politesse du désespoir"... Et c'est du désespoir que j'ai perçu dans ce que j'ai contemplé à la Nouvelle Terrasse de Gutenberg, mais un désepoir sans politesse. Non que les sujets soient particulièrement noirs – un vélo appuyé sur un mur, un taureau admirablement lové sur lui-même, des nus à l'encre, des portraits… – mais leur traitement les assombrit.

Les proportions sont parfaites et harmonieuses. Mais les silhouettes dessinées ont des contours tremblés, les corps des formes boursouflées ou grêles à l'extrême, les visages des traits brouillés – il y a dans les lignes quelque chose d'irrémédiablement triste et désolé. Quant aux toiles, elles sont à peine colorées, les teintes sourdes comme si elles reflétaient une lumière filtrée par un voile de suie. Les êtres humains sont souvent privés de visage, saisis dans des postures figées, sans élégance – cela n'a rien à voir avec la laideur, non : c'est juste une absence de beauté, de grâce, de lumière. La vérité graphique émanant des œuvres de Pascal Garnier est là, dans cette absence. Et l'absence n'est-elle pas l'absolu du désespoir ? 
Il fait noir dans ces dessins, dans ces peintures, très noir… Les masses et les volumes quelque part grimacent, ou ricanent. Leur déliquescence fuligineuse exprime un monde sombre, étouffant, où le destin de la chair ne bute pas dans la poussière – dont on peut encore évoquer la beauté, la légèreté éolienne – mais dans la glue et la boue. C’est le même cri muet que dans les romans. En plus désespéré.

Toiles et dessins exposés à la Nouvelle Terrasse de Gutenberg m’ont murmuré à l'oreille que la fricassée d’étoiles ressemble plutôt à un rideau de mensonge bouffé aux mites qu'à un mouchetis de lumière, que le grand loin s'arrête plus souvent à deux pas de chez soi qu'il ne s'étend à la Patagonie et que la vie s’achève parfois, tel un rêve foireux au sortir d'un sommeil mal dormi, dans le fossé boueux d’un chantier d’autoroute. L’émerveillement dans tout ça ? Bouffé aux mites, lui aussi.
Je suis passée à la librairie le dimanche 14 février. Il y avait en vitrine des douceurs, de petits bijoux pour célébrer la saint Valentin. Et je me disais qu'avec ces œuvres, il y avait malgré tout de quoi briser les ailes aux anges qui se seraient risqués à voleter par là.

Les peintures et dessins de Pascal Garnier sont encore à voir... jusqu'à une date indéterminée.

* La Nouvelle Terrasse de Gutenberg, 9 rue Emilio Castelar - 75012 Paris.
Téléphone: 01.43.07.42.15.
Ouveture du mardi au dimanche de 10 heures à 20 heures.
En plus d'acheter des livres on peut, dans cette librairie, participer à des ateliers d'écriture ou d'arts plastiques, assister à des rencontres, à des animations... et compter toujours sur un accueil chaleureux.
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25 janvier 2010 1 25 /01 /janvier /2010 11:26
Dans la pièce Vienne 1913, qui s'est jouée au Théâtre du Lierre du 6 au 24 janvier, il est question à la scène 9 des tableaux de Klimt. De ses femmes nues et de ses références à la mythologie grecque. Klimt et ses profusions ornementales, l'or dont il a paré certaines de ses toiles, Klimt et la précision de ses portraits... Invitées comme en contrepoint de cette présence picturale, les "Nus de lumière et d'ombre"toiles et dessinsde l'artiste israélienne Sandra Zemor sont d'une sobriété sublime. Eux aussi disent la lumière, et la douceur des corps féminins mais sont à la luxuriance de Klimt ce qu'une plage déserte serait à la forêt tropicale...

carte_szemor-recadre.jpgDe petites silhouettes féminines nues parfois tronquées, tracées à l’encre de Chine comme des calligraphies, sont discrètement logées dans des feuilles blanches. Il n’y a que le fil noir et précis laissé par le pinceau mais il est d’une fascinante expressivité ; l’inflexion des courbes, l’emplacement choisi pour le dessin dans le blanc de la feuille – tout cela suffit à faire sens, c’est dire la sûreté du geste pictural.
 
En regard de ces petits formats se déploient les toiles, de dimensions plus imposantes, en couleur et tout en effets là où, dans les dessins, le noir de l'encre est retenu au bord du nécessaire dans la blancheur du papier. Mais elles sont à leur manière aussi silencieuses que les dessins. Rectangulaires, elles ont l’élan d’une élévation. Les grands à-plats colorés, organisés en formes strictes et floues à la fois – carrés et rectangles aux proportions parfaites mais aux contours estompés – semblent frémir, comme parcourus d’un souffle imperceptible. Les couleurs sont agitées de nuances, de moirures, piquetées d’or, enrichies par des jeux de matière, de texture, et restent pourtant d’une incommensurable légèreté. Quand bien même il n’y aurait pas ces pans de gaze collés à même la toile on dirait de ces œuvres qu’elles sont d’une grâce éolienne.

Je songe à des variations autour d’une aurore timide qui distillerait des ors naissants veinés de sable et de mauves à travers le rideau de brume qu’exhale une terre humide à son réveil. Et qui dérobe aux yeux humains le bain des fées et des nymphes : des corps sont esquissés dans ces brumes de lumière, des contours tracés à l’encre, silhouettes à peine suggérées et fragmentaires – ce que les dessins prononcent sans équivoque, les toiles en murmurent le signe. Et c’est l’absolue perfection de la ligne : d’un seul fil d’encre à la courbure subtile et ce sont à la fois les proportions du corps signifié et sa posture qui se révèlent. Ce n’est plus un corps qui est figuré mais l’idée du corps féminin qui est exprimée, une idée d'où découlent toutes les déclinaisons physiques du corps de la femme… On est aux confins de la représentation, entre évidence figurative et énigme abstraite.
Il émane de ces toiles et de ces dessins une paix profonde; ils appellent à la contemplation, à la pause méditative. Je pense que vivre avec l'un d'eux est à l'âme comme la caresse d'une brise. 

Pour être juste avec ces œuvres il faudrait ne les évoquer que par des haïkus - qu'au moins les "mots à propos de..." soient en harmonie avec ce dont ils prétendent parler - mais cela exige une fermeté d'écriture à laquelle je ne saurais atteindre... 

On peut admirer l'exposition de Sandra Zemor, "Nus de lumière et d'ombre", jusqu'au 7 février dans le hall du Théâtre du Lierre, 22 rue du Chevaleret, 75013 Paris.
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16 décembre 2009 3 16 /12 /décembre /2009 10:32
le-cri-du-lierre_TN.jpgDepuis que la Drac a avisé Farid Paya et son équipe que sa part de subvention allait leur être retirée – avec, dans son message, toute l'obscure nébulosité dont on entoure d'ordinaire les décisions que l'on sait prises arbitrairement et sans justification – la compagnie du Lierre se bat. La pétition, à signer en ligne et sur papier, recueille chaque jour de nouvelles signatures. Chaque représentation est mise à profit pour alerter les spectateurs sur les difficultés que traverse Le Lierre. Et mercredi 9 décembre, peu avant 15 heures, une "très brève performance artistique" était organisée place Colette, devant la Comédie-Française, à proximité du siège du ministère de la Culture et de la communication.
Quelques comédiens du Lierre, identifiables à leurs tenues colorées représentatives de l'esprit avec lequel sont conçus les costumes pour chacune des créations de la compagnie, sont rassemblés debout, et se mettent à vocaliser en chœur, puis se bâillonnent. Venant relayer ce chant d'insurrection pacifique, des gens vêtus de noir jettent un cri, s'accroupissent puis se lèvent le poing dressé avant de se disperser en silence... La performance, accompagnée d'une allocution de Farid Paya, a été filmée. Deux liens permettent de la visionner, sur Youtube et sur Dailymotion.

Le chœur puissant et mélodique des comédiens, sans énoncer le moindre mot, dit clairement que le Lierre est vivant – pas seulement "en vie" et moins encore en état de survie mais animé d'une énergie combattive qu'il semble impossible d'éteindre. Tant mieux : l'on veut croire, avec ceux qui se battent, que leur force de protestation, galvanisée par les témoignages de soutien de plus en plus nombreux, aura raison du bâillon que leur impose la suppression des subsides décidée par la Drac...
Que longtemps vive le Théâtre du Lierre, car il n'est pas supportable que soit ainsi rayée de l'environnement artistique une équipe qui, outre sa propre existence, s'efforce de soutenir celle d'autres artistes. Et si le Lierre gagne le combat, ce sont, dans son sillage, d'autres victimes des restrictions budgétaires de la Drac qui pourront relever la tête !
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  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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    ... ma façon de lire qui fait foisonner les idées, les mêle d'émotivité et d'intuitions plus ou moins floues puis qui parvient sans trop de peine à organiser tout cela en pensée articulée, toute prête à impulser un geste scriptural suffisamment sûr pour...
  • Retour aux chroniques...
    Enfin... timide retour: le vrai, celui qui signifie des publications assez régulières et consacrées à des livres, des spectacles ou des expositions, s'est amorcé il y aura bientôt un an sur k-libre . Il s'est interrompu depuis plus d'un mois, les ouvrages...
  • Emergence
    Depuis janvier à nouveau le désert, l'immense désert de silence au bord de nuits qui n'en finissent pas d'être ombres profondes, abîmes parcourus de tourmentes malgré ici ou là quelques trouées de lumière qui empêchent l'absolue déréliction de submerger...
  • Inactualité...
    Au printemps 2021, histoire de retrouver un peu d'oxygène mental grâce à l'écriture mais n'ayant plus aucune motivation pour me risquer aux «introspcopies», et pas davantage pour muser en «petites errances», je me suis dit que la meilleure voie était...

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