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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 11:25

Une semaine déjà… pendant que je me gaussais d’Elléas et chantonnais à son endroit des vers de mirliton, en riant de bon cœur de son physique singulier servi par une gourmandise aussi sélective que prononcée, Mysstykk se mourait et je ne le voyais pas. Elle avait l’air paisible, lovée sur le dessus de mon réfrigérateur – un des lieux les plus prisés par tous mes chats – et, si une apathie inhabituelle, accompagnée d’une baisse de l’appétit, avait commencé de m’alerter depuis quelques jours, je n’envisageais pas pour autant de hâter une visite chez le vétérinaire programmée à une dizaine de jours de là, pour un banal détartrage et une prise de sang de contrôle: l’ayant déjà vue, deux ans auparavant, manifester des troubles analogues dont on avait découvert qu’ils résultaient d’une brusque intolérance à une augmentation récente de son traitement pour une hyperthyroïdie chronique, je pensais qu’elle souffrait à nouveau de cette même intolérance puisque le dosage de son médicament venait d’être augmenté. Je savais en outre que, ses dents arrière étant entartrées, elle pouvait, aussi, être victime d’une nouvelle infection gingivale comme celle pour laquelle elle avait été soignée au début de l’année. Toutes ces probabilités se cumulant, je m’expliquai sans trop de mal son apathie mais, dans l’après-midi, quand je l’ai vue pour la première fois expirer en ouvrant la gueule – un comportement que je n’avais jusqu’alors jamais constaté chez aucun de mes chats – je me suis dit qu’il y avait là quelque chose de grave. Elle s’est pourtant apaisée, a retrouvé en soirée une respiration plus régulière bien que pressée – j’ai alors renoncé à l’emmener aux urgences et décidé d’attendre le lendemain, lundi, pour aller consulter un vétérinaire. Un rapide examen a d'emblée indiqué qu'elle souffrait probablement d'un épanchement pleural dont les causes pouvaient être multiples - défaillance cardiaque, infection, cancer... Il fallait procéder à d'autres examens, au premier rang desquels une radiographie et, ensuite, ponctionner le liquide si l'épanchement se confirmait. Mysstykk est donc restée à la clinique pour la journée. J'étais certes bouleversée par le diagnostic mais je retenais, surtout, que ces pathologies pouvaient être curables, dussent-elles entraîner un traitement assez lourd, et je me projetais déjà dans la perspective de soins au long cours.

À la mi-journée, j’appris qu’elle avait subi sans dommage les examens prévus à l’exception de l’échographie, que la ponction pulmonaire l’avait soulagée mais qu’elle demeurait très affaiblie et que sa respiration, toujours difficile, nécessitait qu’elle soit placée sous oxygène. Le soir, l’on m’informait qu’elle allait un peu mieux, qu’elle avait accepté une petite ration de nourriture – mais la radio avait révélé la présence d’importants nodules expliquant à la fois la présence de liquide dans la plèvre et la détresse respiratoire, dont la nature était très probablement tumorale. Une biopsie serait effectuée le lendemain, en complément du prélèvement de liquide pleural déjà en cours d’analyse. Mais ces investigations approfondies n'eurent pas à êtres menées: mardi matin, à 8h30, le téléphone a sonné et j’entendais prononcer les mots fatidiques: «J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer, Mysstykk est décédée il y a quelques minutes.» Le vétérinaire de garde a assisté à son ultime détresse, a tenté de la ranimer par tous les moyens, en vain – «elle est partie très vite», m’a-t-on dit et, manifestement, sans souffrir. Sans doute bénéficiait-elle encore des effets calmants des corticoïdes et du composé morphinique dont je savais qu’ils lui avaient été administrés la veille dès sa prise en charge.

Elle avait tout juste quinze ans, et avait été jugée, fin janvier, «en pleine forme pour son âge, compte tenu de son hyperthyroïdie particulièrement instable» lors de l’habituelle consultation pour rappels de vaccination. Ce n’est pas surprenant car, paraît-il, les cancers sont très souvent asymptomatiques chez les chats avant d’en arriver aux stades terminaux, quand l’issue est inévitablement fatale. Et, en effet, rien ne m’avait inquiétée avant que commence de s’installer son apathie: son regard persistait à s’aiguiser de manière très caractéristique à la moindre senteur alléchante, la faisant se dresser contre le placard, cou tendu vers l’origine de l’effluve – un bon morceau hors d’atteinte –, avec de petits hochements de tête de bas en haut, narines frémissantes, comme si cette extrême extension de tout son être allait suffire à lui mettre en bouche la gourmandise convoitée... mais qui ne lui était pas destinée. Elle se dérobait avec une promptitude inchangée aux agaceries d’Elléas – ou aux incursions trop bruyantes de l’aspirateur – et ses bonds pour gagner l’un ou l’autre de ses refuges haut placés avaient gardé leur élasticité. Son ouïe était restée très fine et entière sa réactivité qui la menaient vers moi au petit trot dès que je l’appelais, surtout lorsque crissait le sachet de croquettes au moment de la distribution vespérale. Jusqu’aux tout derniers jours elle a eu envers moi ce petit geste affectueux, développé sur le tard mais bien ancré et dont elle seule m’a jamais gratifiée: lorsque j’approchais mon visage tout près du sien, que nous nous trouvions nez contre nez et que je lui disais «un bisou, Mysstykk?» elle détournait aussitôt la tête pour frotter sa joue contre ma bouche afin que je l’embrasse. Et cela recommençait autant de fois que je disais «bisou, Mysstykk»… jusqu’à ce qu’elle se lasse. Elle aura donc été épargnée par les infirmités du grand âge. Et n’aura, semble-t-il, pas souffert longtemps. Elle a, en outre, bénéficié de la meilleure qualité de soins possible en pareilles circonstances – cela pèse son poids de consolation, certes, mais n’atténue pas beaucoup le cruel silence de l’absence. Pas très silencieux d’ailleurs: y bourdonne avec insistance une culpabilité érosive lorsque je songe aux emportements inappropriés dont je l’ai agonie pour des vétilles, aux innombrables demandes de câlins que j’ai rejetées pour de mauvaises raisons, aux cajoleries brusquement interrompues et ponctuées d’un cri parce que ses griffes venaient de traverser mon vêtement alors qu’elle patounait en ronronnant…

De la disparition des gens comme de celle des bêtes, c’est, pour moi, la même leçon qui se tire: quand ils sont partis ne subsistent plus que l’intime conviction de ne les avoir ni vraiment connus, ni compris malgré, pour certains, une vie partagée – et, surtout, la certitude de ne les avoir pas aimés assez bien ni assez haut. Mais non, ce n’est pas une «leçon tirée» puisque, d’un décès l’autre, je ne deviens pas plus attentive aux vivants et continue comme devant à laisser libre cours à mes colères, à mes agacements, en oubliant – ou, plutôt, en feignant d’oublier car il s'agit de déni, non d'oubli, et je devrais écrire, plus justement, en refusant toujours d'imaginer qu'ensuite, je n’aurai peut-être pas le temps, ou la possibilité, de panser le mal causé.

Coda - à tous mes morts. Au fur et à mesure que mon existence va vers son terme, les absences prennent le pas sur les compagnonnages. Ainsi devient-elle, au fil des jours, un vaste champ de mines creusé d'abîmes que les souvenirs emplissent d'un morne cytoplasme où prospèrent des fantômes tout gorgés de mes remords et de mes regrets. Et pourtant... ils ont encore, du fond de leur triste séjour, quelque chose de riant et de doux accroché au front qui me fixe avec bienveillance.

Tombeau
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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 18:36
Petite stellarité palliative

Il me reste, d’un moment étrange vécu il y a bien des semaines, à la fois un souvenir très vague et une obsédante trace qui continue de me poursuivre au point qu’enfin je tâche de m’en délivrer ici (en sachant fort bien que ce délestage se substitue à un autre dont je suis pour l’heure incapable mais qui s’accomplira quand l’inextricable nœud de colère et d’indignation aura été dompté par le bon ordre que l’expression écrite exige de mettre à tout «discours intérieur»).
Un matin, alors que je me tenais debout face à la grande baie vitrée de ma cuisine en attendant que vienne à frémissement l’eau destinée à ma tasse de thé, je rêvais à demi en contemplant la clarté grise du petit jour, l’esprit plein de mille mots flottant désordonnés dont pas un ne coagulait en bribes intelligibles – et que je ne cherchais pas à retenir. Soudain une éphémère contracture fulgura dans ma hanche droite, peu douloureuse mais brutale, puis s’évanouit aussitôt. Instantanément cette phrase curieuse se forma à sa suite comme la queue prolonge la comète:
« Je viens de ressentir dans mon corps le point où résonne la mort d’une étoile aux confins de l’univers.»
Elle me parut aussitôt frappée d’évidence, sans que pour autant j’en pusse entendre le sens – et je m’étonnais moins de l’étrangeté de la phrase que de la manière dont elle s’était présentée à moi, tout énigme, mais , aussi évidemment là dans la simplicité de ses mots constituants que tous les objets dont j’étais entourée.


La phrase a subsisté, quasi intacte; et le travail d'écriture me paraît, ici, rendre à peu près justice au ressenti, au pensé d’alors – avec cette réserve qu’une part de la singularité de ce «ressent-pensé» s’est dissoute dans l’instant même où je le vivais, perdue à jamais, et échappant définitivement au piège que pourrait tenter de lui tendre l’un ou l’autre langage.


Le sens de cette fulguration – l’intelligibilité de la phrase construite autant que les modalités de son surgissement – m’échappe toujours mais je me dis que c’est peut-être, simplement, un jalon sur un chemin où je ne ferais que mes premiers pas.
D’ailleurs, depuis quelques jours, de petits fragments phrastiques bourdonnent avec insistance; ils cherchent obstinément à prendre forme… je crois ce soir pouvoir leur assigner celle-ci:
Un jour, je gravirai la montagne, l’aînée de tous les toits du monde, au sommet si haut, et si vieux, que la vue s’en perd pour ne plus le retrouver qu’en ce point purement métaphysique où, une fois parvenue, je sentirai enfin résonner en moi le chant des étoiles et ses échos mille fois dupliqués dans les vastitudes intersidérales.

Geste sans doute lié, en une énigmatique... constellation, à tout ce qui précède: j’ai changé avant-hier la série d’images aléatoires qui se relaient de jour en jour pour former le fond d’écran de mon ordinateur. Ce sont maintenant des photographies spatiales de la NASA qui emprisonnent aux dimensions dérisoires de cet écran les incommensurables distances cosmiques… Là, quelque part mais hors champ bien sûr, le sommet de «ma» montagne.

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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 11:31
<em>Vus sous un certain angle, <br>les immeubles ont parfois l'air <br>de naître dans les roses.</em>
Vus sous un certain angle,
les immeubles ont parfois l'air
de naître dans les roses.

Le 4 janvier dernier un message tombé dans ma boîte à courriel m'invitait à souffler les sept bougies de mon blog. Le premier du genre – jamais jusqu’à présent l’équipe d’Overblog ne m’avait de la sorte signalé les anniversaires de mon installation sur leur plateforme, que j’avais d’ailleurs failli quitter lorsque, en août 2014, il m’avait fallu payer un abonnement Premium pour éviter que des fenêtres publicitaires viennent envahir et polluer mon petit bout de toile. Étrange que cette «première» coïncide avec le chiffre 7 quand l’usage est plutôt de marquer les durées sinon décennales du moins demi-décennales. Il est vrai que le 7 est symboliquement plus riche que le 5 ou le 10 – incomparablement plus riche, et que dois-je comprendre de ce qu’un lien s’établisse maintenant entre ce blog et ce chiffre?
Laissons la réflexion symbolique suspendue à ce point d’interrogation, telle la goutte d’eau qu’une brusque glaciation aurait gelée à l’extrémité d’un brin d’herbe à l’instant, infimement sécant, qui précède sa chute. Car elle me détourne de l’essentiel – ce qui justement est le plus difficile à exprimer et doit cependant poindre, l’écriture valant pour moi catharsis et même, parfois, élucidation.


C’est rien moins que mon rapport au temps qui s’est en partie décrypté à la faveur de ce message dont j’ai écrit qu’il était «tombé» dans ma boîte à courriel. «Tombé» comme peut l’être, au choix: un couperet, un ange puni, un diagnostic létal… Le qualificatif s’est imposé sans que je réfléchisse beaucoup avant de l’écrire – et je vois bien désormais qu’il n’y en avait pas d’autre possible: sans en avoir pleinement conscience je savais qu’il était le meilleur reflet du désagréable frisson qui m’a parcouru l’échine en lisant ce courriel, fruit d’un sentiment aussi complexe que vague et envahissant, d’une extrême «longueur en âme» dont j’espère bien que les dernières ondes mourront au terme de cet épanchement…


Ce chiffre m’a troublée – non, plus que cela: terrifiée. Sept ans... Sept ans… cela fait remonter le texte inaugural de ces ombreuses contrées à... 2009? Le calcul me désoriente : au bout de ce compte de sept, c’est un laps à la fois infime au regard du temps cosmique et tout de même conséquent à l’échelle d’une vie humaine qui prend corps – une infimité d’une durée abyssale… Et c’est pour moi l’abîme qui prévaut: 2009 me paraît si loin ! Un rivage perdu dans les limbes à force que passent les jours au point que je n’en vois même plus la silhouette dans mes souvenirs, disparue sous l’épais cumul de moments révolus. 2009, certes plus proche d’aujourd’hui que mes années d’enfance qui, elles, ne cessent de refluer avec une sidérante précision et de plus en en plus souvent sans que je les convoque – un effet de l’âge croissant, non pas la conséquence d’une nostalgie délétère et chronique mais, plutôt, mise à disposition d’éléments éclairants dont je ne pouvais, plus jeune, percevoir la signification – est, en termes de présence mnésique, comme effacée corps et biens dans les ténèbres non pas de l’oubli car je ne «perds pas la mémoire» au sens pathologique de l’expression mais, dirais-je, d’une dilution volontaire dans une même globalité indifférenciée de tout marquage temporel. Mue par ce qui n’est rien autre qu’une «pensée magique», je gomme consciencieusement le nom des années, me rendant ainsi incapable de les associer précisément aux événements qui, alors, sont privés de date dans mon petit calendrier intérieur sans pour autant être eux-mêmes désubstantifiés – j’agis comme s’il suffisait d’occulter les repères chronologiques et de ne plus les voir pour ne pas avoir à subir l’inéluctable érosion.

Il est vrai, aussi, qu'un facteur on ne peut plus matériel et technique favorise, ici, cette occultation des scansions temporelles: le volet «archives» ne laisse plus apparaître, comme aux premières années de ce blog, la totalité des mois de publication mais seulement les treize derniers – à ne se fier qu'à lui, n'importe quel primo-visiteur supposera que les Terres nykthes sont nées en janvier 2015. C'est une induction en erreur à laquelle je ne crois pas pouvoir remédier, mais Overblog a annoncé tout récemment d'importants changements à venir dans l'interface d'administration des blogueurs; j'espère que, au terme de ces changements, j'aurai à nouveau la possibilité de rendre visible toutes mes archives.

Sept années mais finalement, en proportion, peu d'articles; la raison en est qu'un texte, n'eût-il que quelques lignes, est d'une très lente édification: il exige de moi bien plus de temps que le temps n'en requiert pour passer....

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12 novembre 2015 4 12 /11 /novembre /2015 18:10
Le sillon vire à l'ornière

Poussant enfin du coude les glus du silence, quelques phrases qui sonneront comme une antienne, un je-tourne-en-rond sempiternellement répété. Peut-être parce que, proie d'une sourde superstition, je crois aux vertus propitiatoires de pareille antienne?

Ô depuis si longtemps s’est amorcée une étrange perdition, dont je crois sortir à chaque nouveau matin qui se lève et dont, le soir venu de chacun de ces matins, il me faut bien convenir que je continue de m’y noyer. Sa pente augmente, de plus en plus glissante. Tandis que les foyers de glace fondent de par le globe, la faute en étant au réchauffement généralisé, la banquise qui enserre mes terres intérieures et gèle dans le silence du renoncement toute chose que je pourrais songer à textualiser, à photographier, elle, croît, se densifie, froidit aussi… je me retire de plus en plus loin de ce qui relève du «faire» personnel, m’en détourne avec de plus en plus de facilité, mais persiste néanmoins le besoin de laisser fuiter la pulsion scripturale et, sans «écrire», fût-ce avec COD, comme en témoignent ces Nykhtées désertées, je la satisfais en me répandant à la moindre occasion: moi qui hais les «forums» je sévis ici ou là à la faveur d’une opinion à donner, je fioriture des messages strictement utilitaires qui ne requièrent aucune élégance de langage (réclamations diverses, accusés de réception d’une commande, demandes d’informations, etc.). Cela ne suffit pas, et je reconnais là le faux-fuyant; je sais, sans pour autant pouvoir agir, que subsiste en moi comme un cri étouffé – un logos chaotique, de plus tout innervé d’images, s’entête à se mouvoir, et se tord sans que se fissure la gangue glaciaire, comme une bouche hurlante s’ouvre grand sans qu’en sorte le moindre son.

C’est une obscure terreur qui me glace et me paralyse de jour en jour davantage malgré que, par tentatives éparses telle celle-ci, je tente de la poser hors de moi en écrivant. Je la sens aux aguets et tâche de la tenir à l’écart grâce aux exigences de mon travail, dans lesquelles je me réfugie comme en un salutaire abri – ce travail qui me voue aux textes des autres, que j’accomplis avec tout le soin dont je me sens capable et pour lequel dit-on j’ai quelque disposition. Étrange refuge en vérité car je n’y suis pas moins qu’ailleurs prémunie contre l’erreur; en outre commettre des fautes – opérer une correction inappropriée, ne pas voir toutes les coquilles, etc. – a des conséquences bien plus graves que n’en aura jamais un ratage concernant l’une ou l’autre de mes petites productions personnelles: non seulement l’œuvre d’un écrivain en est gâtée mais, au-delà d’elle, l’éditeur qui la publie encourt le discrédit pour avoir livré passage à un texte exagérément fautif. Faire simplement mon travail, et simplement parce que je suis, comme la plupart des êtres humains, ouverte aux quatre vents de l’erreur, est donc bien plus risqué que de scripturer dans mon coin ou de griller de la pellicule – ce qui après tout, n’engage que ma fierté minuscule, autrement dit fort peu de chose. C’est pourtant ce travail, où la terreur de me tromper et de faillir m’habite sans répit, m’envahit davantage au fur et à mesure que je l’exerce, que je tends devant moi comme un paravent, quand prendre mon appareil photo ou jeter quelque paragraphe ici me plonge toujours plus profondément dans un vertigineux sentiment d’insécurité comme si, au lieu d’un accomplissement – qu’il soit ou non épanouissant ‒ m’attendait au bout du geste la plus grande vulnérabilité…

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31 octobre 2015 6 31 /10 /octobre /2015 14:19
Dispersion?

Ô ne pas laisser mourir octobre qui n’en a plus que pour quelques heures à habiter les jours – non, ne pas laisser ce mois rendre ses derniers souffles sans venir au moins une fois déposer une empreinte ici…et tâcher, ce faisant, de ne plus être la silhouette évanescente disparaissant lentement dans la brume du temps courant, la mangeant à demi tandis qu'elle s'éloigne, à quoi je me sens réduite. Car malgré le silence et l'absentification toujours plus grande de ces terres, une part de moi persiste dans sa conviction que mon existence ne peut avoir sa pleine densité sans trace nykthéenne.

Mais j'ai été lasse de ne plus mettre à l'ancre, ici, que des introspections externalisées – autant de développements bourbeux dont j'attendais qu'ils dissipent ma mélancolie en se chargeant du malaise que je souhaitais jeter hors de moi et, de la sorte, m’éclairent. Ce ne sont in fine que pensées tortueuses ne menant pas bien loin.

Je me suis très souvent interrogée, et arrêtée sous forme de questions sans réponse qui vaille, sur le rapport des mots avec ce qu'ils prétendent désigner, sur ce qui se conserve du réel dans un texte, une image... pour ne cerner de ces derniers que les impuissances et les boiteries. Et, ne regardant que les failles, je m'échine à justifier, bien commodément, les fléchissements de ma volonté et les faiblesses qui fissurent le moindre de mes élans vers quelque "faire".

Que ces lignes soient une dalle posée sur la tombe de mes plaintes.

Et qu'à la Toussaint toute prochaine j'y vienne apporter de définitives chrysanthèmes.

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8 septembre 2015 2 08 /09 /septembre /2015 08:24
Protocoles de défense

Mardi 8 septembre

Hier, venant à peine de rendre, au jour dit, un paquet d'épreuves dont la relecture m'avait beaucoup accaparée, et rêvant déjà que j'allais profiter du bref temps de relâche qui me séparait de l'étape suivante de cette mission pour achever enfin de rédiger ces articles en souffrance depuis la fin du festival de Sarlat, voilà que l’on me confiait à l'improviste un nouveau paquet d'épreuves, certes moins conséquent que le précédent mais urgentissime. Ainsi donc se trouvait mort-né ce "temps de relâche" sur lequel je comptais, et avec lui ce projet d’écriture que j’envisageais pourtant avec ce surcroît de détermination que me procure toujours l’achèvement en temps et heure de toute tâche et dont je tire la quasi certitude, anticipée, que j’arriverai à ces fins annoncées. Las… ce ne sera manifestement pas pour cette fois. J’en étais profondément déçue, et colère. Fort colère en effet que de me sentir derechef soumise à pression, et prête à suffoquer, comme privée d’espace…

D’ordinaire, lorsque je suis confrontée à de fortes contraintes qui me coupent le souffle, j’adopte dans l’urgence des mesures de défense sommaires dont j'espère qu'elles feront office de barrière, qu’elles maintiendront entre mes aspirations et les obligations qui m’échoient un espace minimal salutaire où je puisse respirer… Par exemple musarder de-ci, de-là, sans but. Mais en général, je m’abandonne aux emplettes inutiles, libératoires justement parce que les choses achetées, par musardise et sans compulsion, sont parfaitement étrangères à toute nécessité. Au premier rang de ces superfluités, des livres... alors même que mes bibliothèques regorgent d’ouvrages inlus, la plupart d’entre eux ayant été acquis en de semblables circonstances. Hier donc, amèrement dépitée d’avoir été dépossédée d’une pause avant d’avoir pu jouir de ses seules prémices, je passai devant la librairie Delamain et ces "bacs des beaux jours" qui, jusqu'au couchant de septembre, font à la boutique une extension sur rue offrant à la curiosité des passants quantité de livres, neufs ou de seconde main, que l'on peut à sa guise feuilleter, prendre, reposer... ou emporter jusqu'à la caisse. Irrésistible! je me suis arrêtée, ai commencé à déplacer les volumes, en dégageant un, puis un autre… Significativement, le livre qui arrêta mon regard et, derrière lui, ma main, avait pour titre... Antidotes. Pour être honnête, il me faut avouer que ce n'est pas d'abord ce mot qui m'attira mais le nom de l'auteur, Eugène Ionesco: instantanément j'ai imaginé que, par le truchement de cet achat inopiné – mais sans savoir encore par quelle tortueuse acrobatie j'y parviendrais ‒ j'allais pouvoir remailler l'article que j'avais commencé en juillet, après avoir vu à Sarlat La Leçon.

Certes, j’avais vraiment besoin d’un antidote à cet envahissement dont je me sentais prisonnière. Mais à bien y réfléchir, étais-je si dépitée, si amère que cela? N’étais-je pas soulagée de demeurer sous pression? Car cela donne sous les pieds un sol bien ferme, et une direction tout indiquée: il n’y a aucune question à se poser sur le lieu à atteindre, ni sur le chemin à prendre – les délais impartis le balisent, sans laisser de place aux tergiversations. C’est un carcan, mais le carcan rassure! je sais où je dois aller, comment je dois y aller, et quand je dois arriver. Au lieu que, livrée à mes propres projets, je suis incapable de m’assigner des guides aussi rigides, et il faut de la rigidité – ou de l’assurance quand on a assez de force d’âme pour construire dans l’improvisation ‒ pour avancer. Sans ces guides, ma détermination a tôt fait de fléchir ; c’est alors une sourde angoisse qui très vite tourne à la torpeur, à un ploiement général que je comparerais volontiers à un engourdissement ouaté où s’abîment désirs et projets comme navires en Bermudes. Qu’y aurait-il donc de si terrible à les mener à bien pour que je les sabote aussi consciencieusement à force de les maintenir dans les limbes? Je ne sais toujours pas répondre. L’inconfort triste dans lequel ces renoncements me drapent, pour pénible qu’il soit à éprouver, doit l’être moins que… que quoi? et me voilà revenue à l’incompréhension évoquée dans la phrase précédente. L’incompréhension: peut-être est-ce elle, la source véritable de mon angoisse, ces questions sans réponse… car je ne crois pas qu’il y ait plus insupportable à la pensée humaine que les points d’interrogation persistants. Ce sont des trous noirs, des gouffres abyssaux. Mais en même temps la sève qui irrigue le mouvement pensant des hommes...

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 11:44
D'une certaine nudité - ou superficialité

Il y a , pour moi, deux façon d’aller au théâtre: la «manière nue», consistant à assister à une représentation en ne sachant rien autre de l’œuvre jouée que ce qu’en dit le programme – éventuellement étoffé de ce qu'exposent un dossier de presse, une note d’intention du metteur en scène (ou de l’auteur lorsque les deux se confondent), le site web de la compagnie –, et l’autre, en un bien moins simple appareil – celle-là même que je conçois de moins en moins de ne pas adopter – et déclinant plusieurs degrés de vêture, allant de la simple lecture du texte, théâtral ou non, porté à la scène jusqu’à l'exploration à l’entour de celui-ci de documents divers, touchant au contexte historique, à l'auteur... en passant par la lecture du roman d'origine et de son adaptation quand le spectacle est issu d’un texte dramatique écrit d'après une œuvre romanesque – comme l'est Voyages avec ma tante, pièce que Giles Havergal a écrite, en anglais, à partir du roman éponyme de Graham Greene (pour ne mentionner, à titre d'exemple, que ce spectacle vu à Sarlat cet été, auquel je n'ajouterai pas La Vénus à la fourrure puisque la pièce de David Ives n'est pas une adaptation du roman de Sacher-Masoch).

La «manière nue» reste synonyme d'une certaine superficialité, comme si elle ne permettait de voir que l'ombre portée d'un objet théâtral, la projection fragile et seulement en surface du travail en profondeur qu'ont fait en amont de la représentation metteur en scène et comédiens. Comment en effet dépasser la posture pour le moins rudimentaire du jugement affectif – j'aime / je n'aime pas, toutes les nuances jouant entre ces eux pôles comprises – si l'on n'a pas au moins lu le texte représenté? Mais lire le texte dans le silence de l'intime tête-à-tête a aussi l'inconvénient de verrouiller l'esprit sur cette "idiolecture" et, peut-être alors, d'empêcher de bien entendre celle qu'en proposeront les artistes? D'autant que l'on peut très bien, et de cela j'ai souvent fait l'expérience, être très profondément atteint par un spectacle de théâtre en allant au-devant de lui l'esprit et le cœur nus, dépourvu de toute connaissance préalable et en étant simplement grand ouvert à ce qui advient.

Ainsi faudrait-il idéalement pouvoir aller au théâtre en ayant cette nudité intérieure qui laisse transparent à l'avènement, tout en portant les habits de savoir sous lesquels l'âme se réchauffe et grandit de toujours apprendre davantage, grâce à quoi toute chose perçue prend une épaisseur, une densité dont la seule conscience procure une immense joie... Ou alors savoir se dépouiller à temps de son vêtement d'érudition quand on en possède un, le ranger de côté, pour ne s'en recouvrir qu'après s'être laissé traverser – et sans doute est-ce là l'attitude la plus juste, celle des "grands" spectateurs de théâtre ("grands" employé au sens d' "éminents" car je crois qu'il y a de "grands" spectateurs comme il y a de "grands" artistes; ce sont les "rencontres de Plamon" qui me soufflent cette idée, pour m'avoir toutes confrontée à une fascinante diversité d'interventions parmi le public présent...)

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7 août 2015 5 07 /08 /août /2015 15:39
7 août - un vendredi...

Hier une feuille racornie que le vent avait déposée sur la terrasse et que la lumière tombante du début de soirée grillait des ombres portées de la rambarde, puis Sweetie à demi endormie – celle de mes chattes que je parviens le mieux à photographier – aujourd’hui quelques effets de défaite détritique saisis sur un vieil édicule de béton planté dans un recoin du jardin, vestige des hautes profondeurs de mon enfance, que mon grand-père avait construit pour accueillir d’abord une jeune poule que l’on m’avait offerte quand elle était encore poussin puis ensuite deux lapins de compagnie avant d’être définitivement laissé à l'abandon quand il n’y eut plus chez mes grands-parents, par larges intermittences, que des chats: je renoue avec la prise de vue.
(Et dans un même élan, par cet "aparté", avec l'écriture. Ce matin, avant même d'aller capter mes "effets de défaite détritique", j'avais lâché sur un bout de papier, en guise de coup de pied au cul visant à mettre un terme à un de ces accès de paralysie scripturale qui me torture régulièrement et que je ne surmonte plus qu'au prix de douloureux efforts:
Fi des fissures.
Des bancalités. Des injustesses, des couacs et autres mots dont j'use en dépit de leur sens sémantiquement reconnu parce que abusée par leur musicalité.. Tant pis pour tous ces défauts qui, labourant la face d'une phrase dont je pensais d'abord pouvoir tirer fierté, la réduisent en définitive à un immondice. Je METTRAI un texte en ligne, dût-il avoir l'allure d'un édifice à la
Numérobis.
Dont acte...)

[Retour au propos initial...]
Mais ce n’est encore rien que ces gestes: pour moi la photographie numérique reste… une circonlocution, une manière de tourner autour du «voir photographique» sans me confronter à la prise de vue argentique, la seule à quoi je reconnaisse véritablement de valeur pour signifier ce que j’éprouve la nécessité d’expurger par l’image et qui, pour cela même, devient de plus en plus difficultueuse. Je n’ai pas touché mon appareil depuis plusieurs mois. J’en souffre, mais je redoute tant de ne tirer de lui que d’abominables ratages – qui me feraient souffrir davantage encore! Le numérique me rassure: obtenant assez facilement des images qui me satisfont, je renoue alors sans douleur avec une expressivité visuelle à laquelle je ne conçois pas de renoncer, sans pour autant m’exposer (!) à de trop blessantes déceptions. Mais, puisque simple «circonlocution», la photographie numérique n’est qu’une solution de facilité dont il faudra bien que je cesse de me contenter si je veux retrouver un tant soit peu d’auto-estime (qui n’est pas un avatar du narcissisme mais un baume minimal sans lequel on perd jusqu’au goût d’agir)…

Sweetie
Sweetie

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L’un des plus satisfaisants «effets de défaite détritique» saisis sur le «vieil édicule de béton»…

L’un des plus satisfaisants «effets de défaite détritique» saisis sur le «vieil édicule de béton»…

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  • : Terres nykthes
  • : Ce blog au nom bizarre consonant un rien "fantasy" est né en janvier 2009; et bien que la rubrique "archives" n'en laisse voir qu'une petite partie émergée l'iceberg nykthéen est bien enraciné dans les premiers jours de l'an (fut-il "de grâce" ou non, ça...) 2009. C'est un petit coin de Toile taillé pour quelques aventures d'écriture essentiellement vouées à la chronique littéraire mais dérivant parfois - vers où? Ma foi je l'ignore. Le temps le dira...
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  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui
  • Entre littérature et arts visuels, à la poursuite des ombres, je cherche. Parfois je trouve. Souvent c'est à un mur que se résume le monde... Yza est un pseudonyme, choisi pour m'affranchir d'un prénom jugé trop banal mais sans m'en écarter complètement parce qu'au fond je ne me conçois pas sans lui

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